5.1.08

La malédiction d’Edgar – Marc Dugain

Après trois romans couronnés de succès, dont le célébrissime « Chambre des Officiers », Marc Dugain change de genre en se lançant dans une évocation plus historique que romanesque des dessous de la politique au plus haut niveau des Etats-Unis de l’immédiat avant-guerre jusqu’à la fin des années soixante.

Le parti pris littéraire est celui de donner la parole à Clyde Tolson, adjoint de John Edgar Hoover, puissant patron du FBI pendant près de quarante ans. Clyde va narrer les dessous nauséabonds du pouvoir dans des Mémoires pour apprendre au monde qui était vraiment Edgar et confirmer, à la marge, qu’Edgar et lui ont été amants pendant toute leur vie.

Le prétexte littéraire est de fait rapidement abandonné car, à l’exception de la dernière partie, après la mort d’Edgar où Clyde devient moins factuel et laisse enfin parler, un peu, ses émotions, le récit mis en place par Dugain est d’une précision chirurgicale et fait objectivement froid dans le dos.

Edgar Hoover y apparaît comme l’homme qui a tiré l’essentiel des ficelles pendant au moins trente ans, en particulier du règne d’Eisenhover jusqu’à l’assassinat de Kennedy. Hoover a su rester au pouvoir, survivre à huit présidents et à une trentaine d’Attorneys General auxquels il était censés reporter. De fait, c’est le plus souvent en liaison directe avec la Maison Blanche qu’il opérait, à l’exception notoire de la période où Bob Kennedy fut un Ministre de la Justice particulièrement affairé.

Si Hoover put rester en place, c’est qu’il savait formidablement assurer ses arrières. Tout d’abord, grâce à plus de 17000 pages de dossiers confidentiels où il tenait par les couilles, car le plus souvent il s’agissait d’affaires de mœurs doublées de manipulations financières, la totalité du monde politique et des affaires des Etats-Unis. En second lieu, c’est parce qu’il sut créer de toutes pièces la menace communiste dans l’immédiat après-guerre, livrant l’Amérique aux heures sombres du Maccartysme, et focaliser la quasi-totalité des ressources du FBI sur la traque aux sorcières et les écoutes téléphoniques généralisées, y compris au plus haut niveau.

En pratiquant ainsi, il protégea objectivement la Mafia dont il prétexta qu’elle ne présentait aucune menace pour la sécurité intérieure et était un facteur de développement économique. En laissant la Mafia se développer dans un cadre encadré, en ayant des liens étroits avec leurs chefs, il sut également rendre les inévitables services aux différents prétendants à la fonction suprême en achetant les voix indispensables, obtenant les fonds nécessaires ou éliminant physiquement et discrètement les gêneurs.

Après la lecture glaçante de cet ouvrage remarquablement fouillé, il n’est plus possible d’avoir de doutes sur le meurtre de Marilyn Monroe vraisemblablement orchestré, voire commis, par Bob Kennedy dont elle était l’amant en même temps que de son frère. Marilyn venait de se faire larguer par John et le vivait très mal. Elle menaçait de révéler sa double liaison et les tentatives lamentablement échouées de meurtre de Fidel Castro, confessées par ce coureur malade de jupons que fut JFK, ce qui aurait fait sauter la Présidence.

Il n’est pas possible non plus de douter du complot savamment orchestré de l’assassinat de Kennedy. Celui-ci avait réussi à dresser contre lui la totalité de ses soutiens : l’armée par sa gestion désastreuse de la crise des missiles cubains où il négocia dans le dos de tout le monde et concéda des accords secrets ici révélés, la Mafia harcelée par son frère et à laquelle il refusa de renvoyer l’ascenseur, la CIA dont la sphère d’influence décroissait, le FBI que le comportement de Bob Kennedy mettait en danger de pousser la mafia à révéler l’homosexualité cachée d’Edgar Hoover et jusqu’à la Vice-Présidence car Johnson n’avait aucune chance d’être élu au cas où John Kennedy aurait brigué un second mandat.

Marc Dugain donne l’essentiel de ce qu’il faut savoir qui prouve comment les préparatifs de l’assassinat se sont déroulés, qui a joué quel rôle, qui a manipulé qui, qui a liquidé qui et qui en a profité (et là, c’est tout le monde !).

Ce livre montre fabuleusement en quoi faire de la politique à haut niveau est un art éminemment dangereux dans lequel il semble impossible de conserver son âme, du moins aux Etats-Unis.

Bien sûr, en France, il est impossible qu’il en soit de même…

Indispensable pour comprendre et réfléchir.

Publié aux Editions Gallimard – 332 pages

2 commentaires:

Olimoj a dit…

Bonjour

je partage votre appréciation de l'ouvrage remarquable de Dugain et ses analyses inspirées.
Mais comment être sûr, faire la part des choses ? La personne qui achète au début le manuscrit de Tolson dit bien que même si tout y est faux, cela l'intéresse - manière pour Dugain de refuser délibérément la question de la véracité historique de sa reconstruction, par manque de sources évidemment. Vous semblez penser que tout ce que dit Tolson est vrai; sur quelles bases ?
Ma question est directe car je suis très intéressé par ce sujet.
Cordialement
Olimoj

Thierry Collet a dit…

Bonjour et merci pour votre commentaire.

Evidemment, il n'est pas possible de savoir si le manuscrit de Tolson, qui est en soi une fiction, décrit une vérité historique. Le meurtre de JFK reste et restera un mystère bien protégé vu les enjeux de pouvoir et d'influence qui y ont présidé.

On peut toutefois émettre l'hypothèse au vu de la documentation détaillée rassemblée par Dugain et des morceaux de vérité qui sont apparus depuis quelques années, que la narration est vraisemblablement proche de la vérité.

Il n'en reste pas moins que Hoover fut un personnage aussi peu recommandable que la description qui en est donnée mais, à ce niveau de responsabilités, c'est une nécessité vitale.

Bien cordialement,