15.11.17

Deux sœurs – Elizabeth Harrower


Elisabeth Harrower est née en 1928 en Australie. Elle connut un très rapide succès littéraire en son pays avant de disparaître totalement de la scène littéraire. Ce n’est que très récemment, en 2016, qu’elle fut découverte en France et considérée par la critique comme un auteur majeur de son pays.
On peut voir « Deux sœurs » comme une sorte de thriller psychologique, comme une construction littéraire un peu angoissante et quelque peu psychotique assez hitchcockienne.

Lorsque leur père, médecin, décède brutalement d’un arrêt cardiaque, encore jeune, les deux sœurs voient le monde dans lequel elles se coulaient depuis des années s’écrouler. Retirées de l’internat qui les préparait à devenir de futures bonnes épouses éduquées et plus libres que la moyenne en ce début de XXème siècle, elles sont confiées à leur mère. Cette dernière ne les aime pas et ne s’en est jamais occupée. Murée dans une pseudo-maladie lui servant de prétexte pour assouvir son égoïsme profond, elle n’a de cesse que de s’en débarrasser pour pouvoir s’enfuir en Angleterre vivre une vie plus proche de ses rêves.

Alors, lorsque le patron de l’aînée, Laura, offrira de l’épouser en prenant en charge sa jeune sœur, Clare, la mère saura pousser les soeurs quelque peu réticentes à accepter une offre qui la débarrasse de son encombrant fardeau. Peu importe que l’époux soit vingt ans plus âgé, d’un caractère indéchiffrable et physiquement peu amène.

Une fois emménagées chez le maître de maison, les deux jeunes femmes vont peu à peu découvrir qui se cache vraiment derrière ce Mr Shaw qui a jeté son dévolu sur elles. Un monstre pervers se révèle progressivement, un manipulateur qui ne sait régner que par la terreur qu’il institue en soufflant le chaud et le froid. Un homme qui a un certain génie pour reprendre et redresser des affaires et un génie encore plus grand pour les céder à des escrocs qui le dépouille. Une situation qui se répète comme une mantra permettant de justifier le ratage de sa vie  en en faisant porter les causes et la responsabilité sur les femmes du foyer qu’il exploite sans vergogne. Un moyen commode de déchaîner sa fureur.

Plus les années passent, plus Laura, l’épouse sacrifiée, n’aura de cesse que de justifier son mari alcoolique et violent, cherchant en elle la cause de ses malheurs mais, surtout, usant à son tour de son influence sur sa sœur pour tuer en la jeune fille plus rebelle toute velléité de liberté ou d’indépendance. Car il faut que la folie se vive en commun pour être un peu supportable. Alors que de multiples occasions de fuite auraient existé, ces trois êtres détruits se seront bâtis une terrifiante prison mentale permettant de justifier l’inacceptable.

L’originalité du roman tient aussi dans sa construction, moderne pour l’époque (1966). Sans transition, Elizabeth Harrower passe d’une scène à l’autre, d’une époque à une autre plongeant ainsi volontairement son lecteur dans une sorte de désarroi et de surprise permettant à ce dernier de commencer d’éprouver à son tour la façon dont les deux sœurs sont elles-mêmes désemparées.

A distance, le roman apparaît cependant désormais comme un peu daté et finit par tourner en rond sans aller totalement au bout de choses. C’est donc plus sur une note de relative déception que de reconnaissance d’un chef d’œuvre que s’en achève la lecture.


Publié aux Editions Rivages – 2017 – 335 pages