23.3.17

Le motel du voyeur – Gay Talese


Guy Talese est considéré comme l’inventeur du nouveau journalisme. Il a publié de très nombreux textes d’enquêtes approfondies sur des sujets aussi différents que l’histoire de la sexualité aux Etats-Unis (La femme du voisin), la mafia (Ton père tu honoreras), Frank Sinatra etc…

Son dernier ouvrage fit largement polémique lors de sa sortie aux USA et interpelle à divers propos car il existe tellement d’inexactitudes, d’erreurs sur les dates, de scènes qui semblent être purement et simplement inventées ainsi que le souligne d’ailleurs Talese sans la moindre ambiguïté que l’on peut se poser légitimement la question de savoir s’il s’agit à la fin d’un roman-fiction ou d’une narration journalistique véridique.

Tout commence lorsque Gay Talese reçoit un jour un appel d’un certain Gerald Foos l’invitant à le rencontrer. Celui-ci prétend détenir une compilation d’observations édifiantes sur le comportement des clients de son motel situé dans un quartier populaire et anonyme de Denver. Des observations qu’il a glanées après avoir aménagé une astucieuse grille assimilable à une grille d’aération lui permettant de mater en toute impunité toutes celles et ceux qui occupent l’une des chambres ainsi équipées.

Avec la complicité de ses deux épouses successives, il va remplir des cahiers entiers décrivant par le menu tout ce qui sort de l’ordinaire insipide qui fait notre quotidien. Son obsession compulsive, ce qu’il guette avec une patience de loup attendant le moment propice, c’est l’activité sexuelle de sa clientèle, qu’elles qu’en soient les pratiques et les formes. Parfois même, il prétend surprendre des trafics de drogue et même un meurtre dont il ne figure cependant aucune trace dans les archives de la police locale.

Après une certaine révulsion qu’inspire la narration glauque de séances souvent déprimantes quand elles ne sont pas dépravantes, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il y a bien là, dans cette compilation unique (inventée ou non) un formidable matériau qui donne à voir et à comprendre les lentes et successives mutations de la société américaine sur plus de trente années. Une société qui devient plus inter-raciale, où le désir féminin joue un rôle plus marqué, où les parties collectives semblent progresser ; mais une société dans laquelle vivre une sexualité épanouie semble rester le lot d’une minorité de façon constante à travers le temps.

Au-delà de ces considérations, si l’on pose comme hypothèse que cette publication résulte bien d’un travail d’enquête sérieuse faisant l’objet d’une sélection rigoureuse de la part de son auteur ultime, alors on ne peut manquer de s’interroger sur la responsabilité d’un voyeur compulsif qui restera inactif alors qu’il observera des faits pénalement gravissimes (viols, meurtre, inceste) tandis qu’il agira pour éclairer des phares de sa voiture des scènes d’ébats sexuels autrement plongés dans le noir d’une chambre anonyme. Comme on s’interrogera aussi sur la complicité indirecte d’un journaliste ne pouvant plus ignorer des faits, lié pendant des décennies par un papier qu’il a signé lui interdisant toute publication sans l’accord express de Foos. Sans parler de celle d’épouses pour le moins complaisantes et trouvant là le moyen de s’adonner avec leur mari à une sexualité parallèle à celle observée en temps réel quelques mètres plus bas.

Bref, un livre fortement dérangeant, inhabituel mais dont la lecture reste conseillée à toutes celles et ceux qui cherchent à comprendre le monde et ses perversions infinies.


Publié aux Editions du sous-sol – 2016 – 255 pages

17.3.17

Nora Webster – Colm Toibin


L’Irlande de la fin des années soixante est un pays encore largement ancré dans les traditions. Celle d’une pratique religieuse assidue marquant la séparation nette entre le Nord et le Sud ; celle d’une société patriarcale dans laquelle l’homme travaille tandis que la femme tient le foyer et s’occupe des enfants engendrés en aussi grand nombre que possible. Tout ceci sous le poids du regard des voisins dans un mélange de bienveillance, de suspicion, de jalousie et de pression à la conformité sociale.

Une vie dans laquelle s’était coulée pendant plusieurs décennies Nora Webster. Du moins jusqu’au décès dans d’atroces douleurs de son mari Maurice, un enseignant engagé politiquement, respecté par toute la communauté catholique locale.

Avec la disparition de l’homme de sa vie, Nora se retrouve face à une multitude de défis dont le moindre n’est pas d’éduquer et de subvenir aux besoins de quatre enfants dont deux garçons encore adolescents et fortement marqués par la disparition de leur père. Privée des ressources de l’homme de la famille et dotée d’une chiche pension, Nora doit trouver des solutions. Il lui faudra d’abord vendre la maison de vacances de famille, un déchirement qui marque la rupture symbolique avec une vie d’avant qui n’est plus. Puis reprendre un travail mal payé sous les ordres d’une furie qui lui fera payer certaines petites vexations endurées du temps où Nora et elle travaillaient ensemble une vingtaine d’années plus tôt.

Mais Nora est avant tout une femme de caractère, à l’indépendance farouche, refusant de se laisser broyer par un système pesant. Une personnalité qui la poussera à se syndiquer, geste inimaginable dans un monde paternaliste, comme elle la mènera à découvrir le monde de la musique classique et celui du chant qu’elle va se mettre à pratiquer. Une manière de se réconcilier avec une mère qui fut une chanteuse d’église remarquable mais avec laquelle son caractère l’amena à se fâcher pour le restant de ses jours.

Chaque décision qui sort de l’ordinaire devient pour Nora une sorte d’acte politique plus ou moins conscient la faisant s’affirmer en tant qu’être humain de plein droit prête à se battre pour les siens et se donnant peu à peu le droit d’exister par elle-même et pour elle-même.

A l’aide d’une langue simple et d’une histoire assez largement inspirée de sa propre histoire personnelle, Colm Toibin nous livre un roman à la fois intimiste et politique, celui d’une Irlande sur le point de se déchirer dans une terrible guerre civile dont nous voyons poindre les horribles prémices.


Publié aux Editions Robert Laffont – 2016 – 411 pages

13.3.17

Le dimanche des mères – Graham Swift


Les traditions ont la vie dure dans le verdoyant Royaume-Uni. Ainsi, dans cette période d’entre-deux-guerres (en ce dimanche de Mars 1924 exactement), est-il de coutume pour les familles aristocratiques de donner cette journée en congés à leurs domestiques afin qu’ils puissent rendre visite à leurs mères. Noble attention d’une classe qui vit encore dans le luxe et dépend de toute une armée de petites mains pour mener une existence plus ou moins hors du temps.

Jane, jeune femme employée par l’une de ces familles, ne sait trop comment occuper cette superbe journée ensoleillée et printanière car elle fut abandonnée à sa naissance et n’a donc pas de mère à qui rendre visite. Alors qu’elle s’apprêtait à s’adonner à sa passion, la lecture, elle reçoit un coup de fil de Paul, le fils de bonne famille de la propriété voisine.

Jane et Paul ont le même âge et sont amants depuis des années. Un amour secret, vécu caché dans les étables ou les jardins. Un amour qui va ce jour prendre une tournure à jamais particulière car Paul, après avoir vidé sa demeure de tous ses résidents sous des prétextes divers, demande à sa belle de venir lui rendre visite dans sa chambre. Un interdit impensable vécu comme une combinaison de rêve, de fulgurance sensuelle, de profanation et de revanche magnifiquement évoquée par Graham Swift dans des pages à la fois érotiques et un brin perverses ou profanatrices.

Il ne peut y avoir aucun espoir dans cet amour de jeunesse et des corps. Tout les oppose : leurs classes, leur éducation, les conventions sociales. Et puis, d’ailleurs, Paul doit aussitôt rejoindre cette fiancée imposée par les familles alliant leurs intérêts. Une fille qu’il n’aime pas mais dont il sait bien qu’il n’aura d’autre choix que de respecter ce qu’on lui impose. Sauf que la vie réserve bien des surprises et des drames comme nous l’apprendrons bientôt et que les destins des amants interdits n’auront rien de prévisible.

Avec un sens de l’économie et de la justesse des mots, de façon pudique mais éminemment évocatrice, Graham Swift met en scène un monde qui ne sait pas encore qu’il est en voie de disparition. C’est un ultime ballet social d’une époque révolue auquel nous assistons pour notre plus grand plaisir littéraire.

Publié aux Editions Gallimard – 2017 – 142 pages


9.3.17

Hiver à Sokcho – Elisa Shua Dusapin


Voici un premier roman d’une jeune franco-coréenne de vingt-trois ans absolument enthousiasmant et riche de belles promesses littéraires à venir. Un roman d’ailleurs récompensé du Prix Robert Walser en Suisse où a étudié et réside la jeune femme. Les termes qui me paraissent les plus appropriés pour caractériser cette réalisation sont ceux de mise en suspension et d’incommunicabilité.

Mise en suspension car le choix de Sokcho est tout sauf innocent. Alors que les longues plages de cette ville côtière regorgent de touristes l’été, la ville se referme sur elle-même le reste de l’année. En plein hiver, elle se transforme en une sorte de cité engourdie, illuminée de guirlandes censées créer une atmosphère de fête toute artificielle. Car Sokcho est aussi la ville ultime, la dernière cité avant cette large bande de terre qui sert de no man’s land entre les deux Corée ; d’où une certaine pesanteur immanente, un climat de vague suspicion parfaitement rendus par la jeune romancière.

Débarque dans cette ville un jeune Français. Un homme mystérieux qui ne parle pas un mot de la langue. Il est venu s’installer dans une petite pension de famille qui tente bon gré mal gré de survivre. Une pension où travaille une jeune femme d’emblée fascinée par cet étranger venu d’un pays qui lui est cher. En effet, elle est elle-même à moitié française par son père, qu’elle n’a jamais connu celui-ci ayant abandonnée la mère et l’enfant à naître dès que ses obligations professionnelles ne le retenaient plus sur place.

Le visiteur est venu chercher on ne sait trop quelle inspiration pour créer sa prochaine BD. Peu à peu, on comprend qu’il mène une quête obsédante et muette d’un idéal féminin qui n’est autre qu’une projection mentale de sa propre recherche infructueuse et tue. Une démarche à laquelle se trouve associée la jeune femme dans un jeu qui tient à la fois de la séduction et de l’incapacité à se parler, de façon simple.

Lui semble attiré par elle mais sans oser vraiment le montrer, lançant des signaux faibles et sibyllins, restant soucieux de maintenir une sorte de voile secret sur sa création et le sens de celle-ci. Elle, de son côté, est fasciné par cet homme venu d’un pays dont elle parle la langue, et tente de l’apprivoiser en l’invitant à découvrir la nourriture, omniprésente d’un bout à l’autre comme un moyen de compenser un mal-être permanent, qu’elle élabore vainement pour lui. Entre les deux s’interposent un petit-ami qu’elle n’aime pas vraiment et une mère à la fois possessive et un brin maladive.

C’est dans le silence hivernal que se déploie une relation étrange. Un silence où la jeune femme peut écouter les pinceaux de l’artiste dessiner des figures dont le féminin est absent et rêver de devenir celle qui sera enfin créée et dessinée. Mais les tentatives pour se rapprocher l’un de l’autre semblent aussi éphémères que les traces de pas dans la neige qui concluent ce très beau premier roman plein de pudeur, de charme et de poésie.

Publié aux Editions Zoe – 2016 – 138 pages


4.3.17

Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade



Ce premier roman d’une jeune femme, par ailleurs peintre, née en Tchécoslovaquie et installée dans le sud de la France, s’est vu couronné du Prix Renaudot des Lycéens.
Trois générations de femmes y témoignent de la brève histoire de leur pays. De la petite-fille à la grand-mère, elles ont toutes en commun d’être des bâtardes, illustrations constantes et répétées du peu de cas porté aux femmes tout particulièrement en période troublée.
A travers leurs récits et leurs yeux, nous assistons aux grandes migrations de populations qui jettent les Juifs sur les routes puis les Allemands vaincus et haïs hors d’un pays passé sous la coupe soviétique. A travers ces femmes, nous décodons le regard lubrique porté par des hommes parfois incultes, souvent profiteurs envers celles qui ne seront bonnes qu’à satisfaire pulsions ou bas instincts et seront abandonnées dès que les circonstances l’exigeront.
Par elles, nous voyons aussi la stupidité collective gagner un pays qui jusque-là s’en sortait plus ou moins. Une stupidité dictée par la mise en œuvre forcenée, dogmatique et aveugle d’un communisme destructeur, créateur de malheurs innombrables avant que de s’effondrer sur lui-même de son inconséquence.
Il semble exister une chape de prédestination tout au long de ce roman assez lourd, comme si les vies étaient jouées d’avance et que les combats pour s’en sortir, au prix d’infinis sacrifices, étaient voués à être perdus du simple fait de l’inéluctable bêtise humaine.
Toutefois, je suis resté pour ma part extérieur au roman qui jamais ne m’a ému. Car ces thèmes ont été tellement repris et fait l’objet de tant d’ouvrages sublimes qu’il manque une verve, une originalité, un peu d’auto-dérision sans doute aussi pour véritablement captiver un lecteur exigeant.
Publié aux Editions Alma – 2016 – 296 pages

1.3.17

La double vie de Jesus – Enrique Serna



Difficile de rester à la hauteur de ses convictions et de conserver une conduite personnelle exemplaire en ligne avec ce que l’on prêche lorsque l’on se décide de se lancer dans la terrible arène politique mexicaine.
En tant que militant loyal du PAD et contrôleur du budget de la mairie de la capitale de l’état où il vit, Jesus Pastrana s’est taillé une réputation d’honnêteté et d’incorruptibilité qui lui a valu le surnom de « sacristain ».
Derrière cette façade se cache une personnalité plus complexe en proie avec des difficultés conjugales de plus en plus lourdes et l’amenant à affronter au quotidien une épouse aigrie et fielleuse. Entrainé par le désir de s’emparer de la Mairie au nez et à la barbe des pourris qui la gouvernent en s’en mettant plein les poches, Pastrana veut y faire le grand ménage et de redonner le pouvoir au peuple dans un salutaire mais utopique exercice démocratique.
Aidé malgré lui par les forces qu’il combat, Jesus va, par une série de concours de circonstances, se retrouver propulsé candidat aux mains propres de son parti qui entend bien en faire une marionnette. Au même moment, Jesus, dans un moment d’égarement et en pleine rupture familiale, va laisser libre cours à des pulsions homosexuelles refoulées depuis l’enfance et lever un prostitué trans dont il va tomber follement amoureux au point d’en faire sa nouvelle compagne secrète. Un choix bien embarrassant dans un pays catholique ultra-conservateur d’autant que la belle enfant s’avère n’être pas moins que la « sœur jumelle » de l’un des pires narcotrafiquants de la région.
Sur ce scénario improbable et haut en couleurs, Enrique Serna, usant d’une langue aussi imagée que truculente,  bâtit un roman à la fois hilarant et effrayant. Un effroi qui nous montre les collusions inextricables des multiples pouvoirs politiques, judiciaires ou journalistiques avec l’intérêt et l’argent de la pègre qui, quand elle ne parvient pas à acheter complaisance ou silence, n’hésite pas à faire disparaître à jamais, après de raffinées tortures, les gêneurs ou à les faire chanter via de machiavéliques combinaisons.
Au-delà de cette dénonciation dont on sent qu’elle est fort documentée même si elle ne sert qu’à alimenter une fiction, l’auteur a l’intelligence de nous montrer que se lancer dans la bataille politique, quelles que soient les valeurs prétendument défendues, ne peut se faire sans se débarrasser de son innocence. Ce n’est qu’en devenant plus tordu que les autres, plus rude, en n’hésitant pas à faire le ménage autour de soi y compris auprès de ceux qu’on pensait être des amis, en imposant des règles d’airain et en emberlificotant celles et ceux qui croyaient vous tenir entre leurs mains que l’on aura une petite chance de mettre en place une partie de son programme et des idées pour lesquelles la bataille électorale (une expression qui prend ici tout son sens tant les cadavres jonchent le sol) aura été livrée et remportée.
Un livre certes extrême, au rebondissement ultime plus qu’improbable, mais qui se laisse lire avec autant de plaisir que d’intérêt.
Publié aux Editions Métailié – 2016 – 366 pages