31.5.13

La nuit close de Saigon – Robert Olen Butler



Butler, qui fut envoyé au Vietnam comme interprète, a la double caractéristique de camper l’essentiel de sa production littéraire au moment de la terrible et pitoyable guerre qui ébranla l’Amérique, tout en mettant en scène des personnages marginaux dont les destins improbables trouveront une fin souvent tragique. Ses romans sont souvent empreints d’une poésie douce et triste, très pudiques, très intimistes.

« La nuit close de Saigon » s’inscrit d’emblée dans cette lignée. C’est un roman centré sur les ravages que l’esprit peut provoquer lorsque l’on se convainc, à tort ou à raison, qu’un événement est inéluctable et que, de ce fait, on dicte son comportement, plus ou moins consciemment, en conséquence.

Butler nous donne donc ici une interprétation très personnelle de la guerre que l’on perçoit en bruit de fonds et dont le déroulement, avec sa fin précipitée, va sceller le destin du couple autour duquel le roman est centré.

Cliff est un ex GI qui fut envoyé au Vietnam comme agent de renseignement. Parlant couramment Vietnamien, il déserta suite à sa participation involontaire et passive au meurtre d’un prisonnier vietcong. Fasciné par le Vietniam, il vit une passion amoureuse exclusive, fusionnelle, d’une intensité rare avec une ex-prostituée, Lahn.

Après plus de quatre années passés enfermés dans une petite chambre glauque, centrés sur eux-mêmes, s’adonnant au plaisir de leurs corps enlacés, il leur faut fuir avant que d’être arrêtés par les Vietcongs qui ne leur feront pas de cadeau. Ils arrivent à embarquer dans l’un des derniers hélicoptères qui décollent du toit de l’ambassade américaine.

Usant d’un stratagème, Cliff  échappe aux Marines et parvient à rentrer aux Etats-Unis sans encombres mais séparé de Lahn. Les deux amants vont cependant se retrouver mais leur couple et leur passion va se déliter, Lahn étant terrorisée par un pays qu’elle ne comprend pas, une langue qu’elle ne parle pas, des femmes qu’elle considère plus attirantes qu’elle, Cliff ne rêvant que du Vietniam et se heurtant à toutes ses tentatives pusillanimes de réintégration dans une Amérique qui lui est devenue au mieux indifférente et souvent hostile.

Le titre peut alors se lire de multiples manières. Close est la nuit, la dernière que Lahn et Cliff passent ensemble à Saigon. La ville est encerclée, l’armée de libération envahit les rues, commence ses massacres et règlements de compte. Close est la ville dont on ne peut s’échapper que, pour peu de temps encore, au compte-gouttes dans une fuite désastreuse du toit de l’ambassade américaine (je conserve un souvenir hagard de ces gens amassés et de cet hélicoptère qui bascula du toit, symbole de l’effondrement de l’Empire américain et d’une chute qui n’en finit pas de se prolonger depuis). Close set la nuit de l’esprit de Cliff qui pèse animalement, sans réflexion structurée, pressé par l’urgence, le pour et le contre entre rester dans ce pays qui est devenu le sien et rentrer aux USA. Deux perspectives aussi peu favorables l’une que l’autre, plongeant dans l’inconnu. Close est la nuit dans laquelle Lahn et Cliff parcourent en pensée les années passées, leur vie avant de se rencontrer, l’étrangeté de l’amour qui leur est tombé dessus, l’indissolubilité de leur passion qui a besoin de la moiteur de l’Asie, du bruit, du danger d’être démasqué ou dénoncé pour s’épanouir. Close est la nuit dans laquelle leur esprit leur dicte de se comporter l’un envers l’autre, et tous deux contre les Etats-Unis, lorsqu’ils se retrouveront enfermés à nouveau à Speedway dans une chambre minuscule au-dessus d’un magasin d’antiquaire, tentant maladroitement de reproduire l’écrin indispensable à nourrir leur amour mutuel. Close est la nuit de la pression sociale que les communautés omniprésentes américaines tentent de vous imposer malgré vous, pour vous intégrer, vous enrôler malgré vous dans des structures aux apparences trompeuses et qui visent toutes à normaliser tout en se surveillant les uns les autres.

Il en résulte un roman hanté, sans espoir, sublime qui conforte Butler comme l’un des géants de la littérature américaine contemporaine.

Publié aux Editions Rivages – 284 pages

25.5.13

La chambre aux échos – Richard Powers



« La chambre aux échos » est un roman qui ne se laisse pas facilement aborder. Il faut tout d’abord en franchir la longueur (plus de 470 très grandes pages aux petits caractères et d’une écriture assez serrée) : même pour un lecteur rapide comme moi, ne comptez pas moins de douze à quinze heures de lecture assidue. Par son thème ensuite qui amène l’auteur à faire référence, à de très nombreuses reprises, à des travaux en neuro-chirurgie, neuro-chimie ou psychiatrie et, donc, à utiliser les termes scientifiques spécialisés pour donner à comprendre au lecteur les mécanismes qui sont en œuvre dans ce roman assez fascinant.

Ce qui est au cœur de l’ouvrage, ce sont les chemins tortueux et inattendus que le cerveau humain peut emprunter suite à une maladie, un choc, un accident. A ce titre, la description (même rapide, donc non clinique) de cas étudiés par la médecine est absolument fascinante, même si elle peut faire peur tant il n’y a pas de limites aux bizarreries, à l’a-normalité.

Les cas de ces patients qui sont convaincus d’avoir une main greffée sur leur visage, un membre (un troisième bras, une troisième jambe) transmis par un parent récemment décédé malgré toutes les preuves factuelles, scientifiques et irréfutables qu’on peut leur opposer est absolument extraordinaire. Comme bien d’autres, abondamment cités dans ce roman dense.

Pourquoi une telle débauche de références médicales ? Tout simplement parce qu’un jeune homme, Mark Schluter, alors qu’il roulait à vive allure sur les pleines alluviales désertes du Nébraska, celles qui accueillent tous les ans des millions de grues en train de migrer, se retrouve tout à coup hospitalisé, à l’état de quasi-légume, suite à un gravissime accident de la route.

L’une des nombreuses conséquences de cet accident est d’avoir profondément altéré la personnalité de Mark au point qu’il est convaincu d’être devenu une sorte de doublure de lui-même, projeté dans la réplique presque parfaite du monde qu’il a connu auparavant, mais pas parfaite car il y dénote de légères différences de détails. Une doublure poursuivie par de mystérieux agents qui font sur lui de multiples expériences dont la plus troublante est, sans doute, de lui avoir envoyé sa sœur, avec laquelle il entretenait une relation fusionnelle, sous la forme d’un robot, extrêmement déroutant tant l’imitation est parfaite, tant sa connaissance de détails intimes est improbable. Ceci porte le nom de syndrome de Capgras.

Nous allons assister en détails à l’évolution de ce syndrome, complété par d’autres au fur et à mesure que l’état de Mark s’aggrave tant et si bien qu’il va devenir l’objet d’une étude approfondie de la part d’un spécialiste célèbre, également et surtout auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation sur les neuro-sciences. Or ce médecin, va lui même connaître une profonde altération de sa personnalité en étudiant ce cas, en se trouvant confronté à des choix personnels et professionnels critiques. Tout comme d’ailleurs tout l’entourage de Mark, tant le stress que cette maladie induit est intense.

Bref, nous plongeons dans la psyché et observons, à l’aide de procédés didactiques (un peu comme les séquences de combats de rats de laboratoires dans « mon oncle d’Amérique » d’A. Resnais), les multiples interactions entre une galerie de personnages perdus et ébranlés par un cas qui les dépasse.

La limite du roman tient cependant dans l’ambition de l’auteur à vouloir mener de front trois ou quatre histoires qui, en soi, auraient chacune pu justifier d’un roman à part entière, le tout sur fond de combat écologique en vue de sauver les grues du Nébraska.

D’où une certaine indigestion et une impatience à en finir lorsque le cap des cent dernières pages est franchi.

A découvrir sous réserve de prendre son temps et d’accepter de lire, en essayant de comprendre, de nombreuses pages assez scientifiques, du moins pour les non spécialistes.

Publié aux Editions « le cherche midi » - 471 pages

22.5.13

Bonita Avenue - Peter Buwalda


 
Pour un premier roman, l’écrivain néerlandais Peter Buwalda n’a manqué ni d’ambition, ni de culot, ni surtout de talent. Il nous mène de main de maître dans un récit qui nous fait descendre au tréfonds des âmes humaines, remuant la vase nauséabonde, amenant ses personnages aux confins de leurs démons tout en maintenant un suspense sur les causes d’un suicide annoncé dès les premières pages du livre.

Pourquoi Siem Sigerius s’est-il donné la mort ? Telle est la question qui hante le roman de bout en bout. Il avait tout a priori pour être heureux. Champion de judo, génie des mathématiques, détenteur d’une médaille Field, ancien recteur de l’université de la ville néerlandaise d’Enschede, il vient d’être nommé Ministre de l’Education Nationale et est au sommet de sa réussite sociale. Remarié à une Tineke avec laquelle il vit depuis près de vingt ans, il aime ses deux belles-filles comme si elles étaient ses propres enfants.

Pourtant, derrière les apparences se dissimulent des fissures, des doutes qui, une fois insérés, vont conduire leur chemin, de plus en plus profondément, de manière inéluctable comme un coin enfoncé dans une souche en produira l’éclatement.

L’apparence : voici bien ce qui structure  véritablement ce roman aux facettes multiples tant celles et ceux qui se dissimulent dans l’ombre de leurs propres personnages vont révéler ceux qu’ils sont véritablement, au fur et à mesure que le récit progresse et que l’auteur resserre des cercles concentriques de plus en plus étroits autour d’eux. Au premier regard, tout semble normal. Une famille sans histoire, connue, socialement établie et respectée.

Pourtant, Siem a un fils d’un premier mariage, exclu de sa vie depuis son emprisonnement pour assassinat. Sa belle-fille aînée, Joni, se livre dans des postures pornographiques sur un site privé et payant auquel Siem est abonné pour oublier une liaison non consommée avec une étudiante et une sexualité quasi inexistante. Son épouse s’enferme de longues heures dans son atelier, se mure dans un silence et son mal-être se traduit dans une prise de poids inexorable qui la transforme en une sorte de mastodonte. Le petit ami de Joni est en proie à une schizophrénie effrayante. Seule la plus jeune fille, discrète, paraît vivre de façon véritablement normale et anonyme.

Toutes ces faces cachées vont exploser en même temps que l’incendie d’un dépôt de feux d’artifice de la ville la dévastera. Une fois lancée, une mécanique infernale se mettra alors en branle emmêlant de façon effrayante pornographie, morts violentes, folie, mensonges, dissimulations et manipulations.

Alors la plume de Buwalda se fera de plus en plus brutale, plongera dans une encre rouge sang sans nous épargner le moindre détail, la plus petite horreur d’une famille qui a définitivement perdu son innocence, celle du temps où Siem fut professeur à Palo Alto et où tous vivaient aimablement, sans histoires dans une belle villa à Bonita Avenue.

Il est certain que ce roman, malgré ses longueurs ici ou là, marquera durablement ses lecteurs par sa construction complexe et habile, sa noirceur, la profondeur de son analyse psychologique, la maîtrise du style et de la langue jusqu’à ce qu’elle a de plus crû. Un roman qui dérangera et mettra mal à l’aise. Un coup de maître, vraiment !

Publié aux Editions Actes Sud – 2013 – 514 pages

 

17.5.13

Talk Talk – T.C. Boyle



Une fois de plus, T.C. Boyle, un des grands romanciers américains contemporains, a frappé fort. « Talk Talk » (qui signifie en Anglais le langage des sourds qui combine agitation fébrile des mains – fébrile pour les entendants du moins – avec onomatopées) est un trhiller solidement charpenté, riche en rebondissements et qui, nous sommes en Amérique, se terminera en forme de relative happy end… Le vrai danger en est, qu’une fois commencé, nous risquez de ne plus vouloir décoller du bouquin, rivé par l’intrigue et le sens du suspens que distille en maître, l’auteur.

« Talk Talk » est aussi un roman sur l’identité. Qui sommes-nous vraiment, quelles sont nos véritables aspirations, comment réagirons-nous face à un effondrement de notre quotidien rassurant ? Mais également, à l‘heure de l’internet et du redoutable accès qu’il peut permettre y compris à des données censées être confidentielles, que sommes-nous lorsque nos codes d’accès sont violés, nos comptes en banque vidés, notre passé de citoyen vertueux et respectueux soudain anéanti par la faute d’un criminel usurpateur de votre identité ?

C’est précisément ce qui arrive à Dana Halter, devenue sourde à l’âge de quatre ans suite à une maladie. Dana menait jusqu’ici une vie relativement aisée, malgré son handicap. Professeur de littérature dans une école pour sourds de Californie, portant une resplendissante trentaine, amoureuse et aimée d’un homme plus jeune qu’elle, sa vie va basculer lorsque, à l’occasion d’une banale vérification d’identité, elle va se retrouver menottée, arrêtée et emprisonnée pour des délits financiers qu’elle n’a jamais commis.

Quand sa bonne foi sera enfin reconnue, elle n’aura de cesse que de traquer celui qui lui a emprunté son nom, ses comptes, son numéro de sécurité sociale etc… en embarquant avec elle son ami, un peu malgré lui.

Commence alors une longue course poursuite qui nous fera parcourir la totalité des Etats-Unis d’Ouest en Est et au cours de laquelle la haine, la soif de vengeance, la volonté de faire définitivement établir son innocence vont se renforcer. Chaque occasion de croiser, virtuellement ou physiquement, l’usurpateur donnera l’opportunité à T.C Boyle de déployer des trésors d’inventivité pour continuer de rendre vraisemblable un scenario qui, cependant, tend à s’effilocher au fur et à mesure que les chapitres défilent. Pas au point de lasser le lecteur mais le livre perd en intensité à force de multiplier les rebondissements et de faire, un peu trop, appel au facteur chance.

L’un des atouts de ce roman est de bien analyser les ressorts psychologiques qui poussent un individu instable, violent et manipulateur à mener grand train de vie en faisant payer celles et ceux qui n’y sont pour rien. C’est probablement même la partie fondamentalement la plus aboutie du livre.

Si vous vous satisfaites d’une intrigue hollywoodienne et d’un style simple, idéal sur la plage par exemple, alors vous trouverez en « Talk talk » de quoi répondre à vos attentes.

Publié aux Editions Grasset – 440 pages 

10.5.13

Heureux les heureux – Yasmina Reza



Ces heureux n’ont rien de vraiment heureux. Au contraire, dans un genre nouveau pour elle, celui de la nouvelle, en dix-huit tableaux touchants et souvent féroces, Yasmina Reza fait montre une nouvelle fois de son talent protéiforme.

Voici des personnages plutôt socialement bien installés dans la vie, qui ont réussi ou en présentent la plupart des apparences. Bref, des hommes et des femmes dont on pourrait penser qu’ils ont tout pour être heureux.

C’est sans compter sur la maladie, la solitude, la crise identitaire, le doute qui s’emparent d’eux et les poussent vers une vie qui risque bien de présenter toutes les caractéristiques contraires de celle à laquelle ils auraient pu prétendre. On suivra ces personnages qui se croisent et s’entrecroisent au fil de ces dix-huit tableaux si bien qu’au fond, derrière ces nouvelles, se tisse l’esquisse d’un roman dont on aperçoit la trame.

Le roman des illusions perdues,  des vies fichues par les mauvais choix ou les circonstances. Tout cela aurait pu être profondément déprimant. C’est sans compter sur le génie caustique de l’auteur qui parvient à nos soutirer des sourires face à cette mascarade qu’est la vie humaine.

Tout cela est fort bien fait, bien construit, très bien écrit mais ne laissera pas un souvenir impérissable. A lire en toute connaissance de cause donc.

Publié aux Editions Flammarion – 2013 – 187 pages

Le tigre blanc – Aravind Adiga



Voici un roman inattendu qui constitue une bonne opportunité pour se confronter à la littérature indienne contemporaine.

Saisissant le prétexte d’une prétendue visite officielle du Premier Ministre chinois, l’auteur, qui emprunte l’identité d’un entrepreneur de la grande technopole du Sud de Bangalore, décide de conter à l’hôte officiel ce qui est la véritable identité de l’Inde. En six nuits consécutives passées seul dans son grand bureau orné, comme il en rêva toujours, d’un lustre à pampilles, notre entrepreneur va utiliser sa propre histoire pour décrire par le menu les nombreux travers d’une société qui hésite entre traditions et modernité.

Avec beaucoup d’humour et d’autodérision pour sa propre nation, A. Adiga va se lancer dans une description acerbe et sans concessions de la corruption généralisée qui règne en maître absolu, du chaos total et systématique qui ne manque pas de saisir le visiteur oriental à peine le pied posé dans le moindre aéroport indien, du délabrement complet des infrastructures routières sans parler de la quasi inexistence du traitement des eaux. Malgré cela, les gratte-ciels poussent comme des petits pains mais l’infrastructure ne suit pas, loin s’en faut.

Pour survivre aux maladies, à l’indigence, aux mafieux locaux qui exploitent les plus pauvres d’entre les pauvres, il faut à la fois du courage, une volonté farouche et un sens de la débrouillardise hors du commun. Toutes choses dont ne manque pas cet entrepreneur qui, comme nous l’apprendrons très vite dans ce roman, n’a pas hésité à tuer son Maître pour gagner la liberté, à commencer par celle d’entreprendre en vue de s’enrichir, coûte que coûte, y compris au prix de la vie des siens, et au plus vite.

L’humour un rien décalé (influence british oblige !) permet presque d’accepter sans juger cette forme d’auto-confession en forme de témoignage et de s’accommoder des situations les plus scabreuses ou révoltantes. On en viendrait quasiment à éprouver un peu de sympathie pour l’entrepreneur, ce « Tigre Blanc », c’est-à-dire cet animal rare dont un seul exemplaire existe par génération, lui, l’exception qui a su émerger du bourbier de plus d’un milliard d’individus parmi les plus pauvres de cette planète.

D’ailleurs l’auteur semble presque résigné sur la situation de son pays. Pour y avoir séjourné à des fins professionnelles et travailler avec des équipes locales, je vous confirme que ce pays est un cauchemar absolu pour ce qui est de l’efficacité, de la productivité, voire de l’honnêteté… Sans parler de la salubrité, terme banni des dictionnaires locaux. On retrouve tout cela brillamment exposé dans ce roman à découvrir et à méditer, que l’on envisage, ou non, un périple sur le sous-continent.

Publié aux Editions Buchet Castel  - 320 pages

3.5.13

Pleine lune – Antonio Munoz Molina



Publié en 1997, « Pleine lune » s’impose comme un des romans majeurs de Molina qui, à nos yeux, est assurément un des plus grands écrivains contemporains européens. D’emblée, Molina impose son style, minutieux, où chaque mot est à sa juste place , et ample. Molina est un magicien des mots qui s’assemblent dans d’envoûtantes longues phrases comme on n’en trouve quasiment plus de nos jours.

Grâce à ce style unique et d’une intense lenteur et parce que chaque page est d’une rare densité presque sans aucun paragraphe et quasiment aucun dialogue, à l’exception des toutes dernières pages où, enfin les protagonistes qui sont arrivés au bout d’eux-mêmes sont enfin capables de s’exprimer, Molina captive dès les premières pages son lecteur. Lire Molina exige du temps, une certaine disponibilité, un renoncement au monde extérieur tant on est littéralement happé par la force du récit et de l’écriture.

Lire Molina, c’est aussi accepter d’aborder la face sombre du monde tant ses livres nous donnent à voir la douleur des êtres la plupart du temps livrés à leurs angoisses, aux prises avec tout ce que la vie a le moins réjouissant à nous offrir et souvent sauvés, temporairement du moins, par une passion amoureuse vouée dès le départ à l’échec. Chez Molina, la nuit a une importance particulière. C’est là que l’essentiel se passe, que les pulsions se déchainent, que les masques tombent, que les cœurs se mettent à nue.

« Pleine lune » est l’archétype du schéma Molinien, dans le fond et la forme et l’un des plus poignants romans jamais écrits par l’auteur.

Dans une paisible ville d’Andalousie sans aucun attrait se commet un crime atroce. Fatima, une jeune fille impubère, est retrouvée sauvagement assassinée, nue et atrocement mutilée, abandonnée dans un jardin public qui connut autrefois une ère de gloire.

Un inspecteur dont nous ne connaîtrons jamais le nom se donne corps et âme pour retrouver l’épouvantable assassin qui a laissé une multitude d’indices, dont on connaît presque tout, sauf le visage et sauf le nom, n’étant pas fiché. Un vieux jésuite qui fut son professeur lui a dit de toujours chercher les yeux. C’est pourquoi il parcourt hagard les rues de la ville, à la recherche d’un regard qui révèlerait le meurtrier. Commence une longue quête qui va mettre aux prises cinq personnages principaux dont les vies se croisent. Cinq personnages tous en marge, tous exclus, d’une manière ou d’une autre, tous sous l’influence de la nuit et de la pleine lune.

L’inspecteur d’abord qui passa l’essentiel de sa carrière au pays basque et qui craignit sans cesse l’attentat, persécuté qu’il était par l’ETA. Plus l’enquête avance, plus son passé le rejoindra, plus les monstres enfouis dans sa jeunesse, son enfance, sa vie affective et professionnelle vont le rattraper au point de l’obliger à libérer son âme.

Le père Orduna, ce vieux jésuite austère, survivant d’un ordre qui a perdu de sa gloire, exclu d’une Eglise qui ne lui a pas pardonné d’avoir choisi de devenir prêtre ouvrier et soutien du communisme. Un prêtre qui doit libérer sa conscience tout en libérant celle de celui qui fut son élève préféré, l’inspecteur.
Susana Grey, l’institutrice de Fatima, femme d’une petite quarantaine larguée par un mari insupportable et qui passa seule les dix dernières années à élever un fils qu’elle comprend de môns en moins et à éduquer des enfants qui l’insupportent au milieu d’enseignants qu’elle abhorre. Susana qui va tomber éperdument amoureuse de l’inspecteur et redonner progressivement un sens à la vie de ce dernier sans toutefois pouvoir le faire venir à bout de ses démons.

L’épouse de l’inspecteur qui, à force d’être menacée par l’ETA et d’être abandonnée d’un mari depuis longtemps devenu indifférent, s’est réfugiée hors du monde au point d’être internée dans une clinique psychiatrique, symbole d’un reproche muet.

L’assassin enfin dont la folie progressive et les pulsions sordides, irrépressibles, impossibles à détecter sous les apparences d’une normalité gentille sont rendues avec un réalisme et une intelligence absolument remarquables.

Molina met alors un lent ballet dans lequel chacun de ses acteurs tient l’un ou l’autre des protagonistes et dont ne peut surgir qu’encore plus de souffrance.

Un livre époustouflant, très dense. Un absolu chef-d’œuvre !

Publié aux éditions Seuil – 382 pages

26.4.13

La mécanique du monde – Bernard Foglino



A lire la quatrième de couverture, on se dit que ce livre sera soit une réussite, soit un gros navet. On ouvre alors le roman, en espérant que la première option sera la bonne. Et, une fois refermé, on n’arrive pas à se décider si c’est un livre seulement original mais moyennement ficelé ou carrément génial pour autant qu’on adopte le parti-pris onirique et délirant de l’auteur. Pour ma part, j’en retiens un roman vraiment à part, fondamentalement original, interpelant et qui ne s’effacera pas sitôt le prochain bouquin entamé, ce qui n’est déjà pas si mal. Mais je n’irai pas jusqu’à proclamer que j’ai adoré…

En fait le roman navigue en permanence entre plusieurs genres. Du côté des réussites, on retiendra la tendance conte fantastique et onirique où le rationnel n’a pas sa place, où réalité objective et délire se superposent en s’influençant mutuellement. Du côté bof, les considérations sociologiques tendance piliers de bar, volontairement décalées et qui se veulent drôles, affaiblissent considérablement la structure d’un roman qui en déroutera sans cela plus d’un.

Nicolas Angstrom est un technicien en photocopieurs. Un dieu dans son domaine, celui qu’on envoie dans les cas les plus désespérés et qui entretient une relation quasi intime et obsessionnelle avec ces placides machines qui ont fâcheusement tendance à tomber en panne. Vingt ans qu’il domine son sujet, fidèle à son poste, jamais malade, jamais en congés.

Brutalement, sans prévenir, son talent s’enfuit et la pression de la hiérarchie monte. Si bien qu’à l’occasion d’une fusion avec un acquéreur indien, Nicolas va se retrouver licencié, sur le carreau, totalement impréparé à affronter une autre vie, lui qui n’a comme seul compagnon qu’un photocopieur bricolé par ses soins à coups de pièces recyclées ou sauvées des décharges.

Commence une longue descente vers l’exclusion dont un apparent clochard va le sauver. Car il existe une face cachée du monde, une explication aux évènements médiatisés qui ne doivent rien au hasard et Nicolas va se voir offrir un rôle dans le grand théâtre de la vie. Cependant, plus Nicolas va tenir ce rôle, plus il va retourner vers un passé secret, enfoui et impossible à supporter, un passé hanté par un père mort il y a trente ans et qui s’impose dans des dialogues psychotiques d’ivrogne.

On navigue sans cesse d’un état du monde à l’autre, chaque événement de notre vie étant censé porter un signifiant pour d’autres que nous qui eux savent voir. Le découvrir risque d’entraîner le spectateur vers la folie, le désespoir, l’alcoolisme ou le suicide. Ce sont ces différents voyages que nous parcourons de façon saccadée et, en apparence, déstructurée. Dommage que l’écriture ne soit pas toujours à la hauteur des ambitions et originalités du récit.

Publié aux Editions Buchet et Castel – 250 pages

21.4.13

Le passage du col – Alain Nadaud



Voilà un roman à multiples lectures possibles, assez élaboré, bien écrit mais dont la fin surprend quelque peu au point d’en affecter, de mon point de vue, la qualité générale.

Le titre évoque les diverses étapes par lesquelles va passer un écrivain qui s’est aventuré au Tibet pour, au départ, en faire la découverte avec un tour opérateurs tendance aventures. Parce que la route approximative qui serpente péniblement sur les contreforts himalayens est rendue impraticable par un éboulement rocheux gigantesque et parce qu’un lama passe, par hasard, par là au moment où l’armée chinoise impose aux touristes cahotés de faire demi-tour, le voyage va soudainement prendre une dimension spirituelle inattendue.

Notre écrivain confie son désir de mieux comprendre la vie en lamaserie et les rêves qui le hantent depuis son arrivée sur place. Alors, le lama, abbé de sa lamaserie et accompagné d’un costaud et rustre géant, lui propose de le suivre. Commence un périple qui, car c’est le parti de l’auteur, surprenant au demeurant, de nous prévenir dès le début du roman, se terminera mal.

« Le passage du col » c’est d’abord celui des cimes immenses qu’il faut affronter, souvent au péril de sa vie, pour se frayer un chemin à l’abri de la surveillance omniprésente des troupes chinoises qui ne tolèrent pas la moindre incartade. Plus l’altitude augmente, plus le mal des montagnes gagne notre homme, plus les rêves le hantent.

Le roman est d’ailleurs construit en une succession systématique de récit du voyage et du séjour chez les lamas, sous forme de témoignage engagé, et de courts récits des rêves survenus la veille. Des rêves qui nous projettent dans l’Antiquité et qui, progressivement, se rapprochent du temps proche. Des rêves qui donnent à penser qu’ils sont la résurgence des vies antérieures vécues et que ces passages de col successifs vont permettre de révéler. Des rêves, aussi, pour donner un sens à des personnages fictifs que l’écrivain a laissé venir à lui dans les précédents romans commis et qui, tous, directement ou indirectement, ont un rapport particulier et obsessionnel à l’écriture.

« Le passage du col » c’est aussi celui de l’utérus que, grâce aux exercices de méditation, au travail sur soi qu’enseigne le bouddhisme, il est donné de revivre. Une fois ce retour à la matrice effectué, il devient alors possible d’accéder en les comprenant à ses vies antérieures.

Enfin, « Le passage du col » sera celui, final et fatal, qui conclura le récit mettant en scène nos trois compères, en fuite vers le col donnant accès au Népal, poursuivi par l’armée chinoise après une séance violente et dramatique de répression exercée sur le monastère.

On admirera le travail documenté sur le bouddhisme, la tentative pédagogique d’en faire comprendre les grands principes et le travail d’écriture apaisé qui guide le récit. Les deux premiers tiers laissent à voir un parcours initiatique semé d’embûches et la superposition du voyage vers un futur spirituel et un retour aux passés multiples remarquablement orchestrés. L’option prise par l’auteur d’une fin improbable nous paraît toutefois affaiblir gravement l’ensemble et l’équilibre du récit. C’est un témoignage sur la violence qui s’abat sur les Tibétains et leurs traditions, c’est une hyperbole de ce qui sous-tend l’affrontement du bien et du mal dans la religion bouddhiste, mais nous n’y avons pas cru et pas adhéré.

Nous vous recommanderons cependant de lire ce curieux roman et apprécierons par avance vos réactions à un livre qui ne peut laisser indifférent.

Publié aux Editions  Albin Michel – 317 pages

20.4.13

Onze ans plus tard – Pascale Kramer



Comme dans « Les vivants » (voir la note de lecture sur Cetalir), le roman s’ouvre sur un drame qui survient brutalement, presque par inadvertance dans un monde trompeusement silencieux. C’est avec une indifférence qui choque qu’une épouse va comprendre, sans prendre la peine de le vérifier sur le champ, que son mari s’est défénestré en voulant aller récupérer un ballon égaré dans la gouttière de leur maison.

Avec une précision quasi chirurgicale et beaucoup de pudeur, comme à son habitude, l’auteur va nous donner à comprendre l’absence de réaction de cette femme à ce qui nous paraît un drame absolu, définitif.

Onze ans ont passé. Onze années de mariage qui s’est délité parce que l’épouse n’a jamais pu donner vie à un enfant qu’elle désirait obscurément. Parce qu’elle a subi une terrible fausse couche qui l’a laissée ensanglantée et presque mourante, elle n’a cessé d’arborer une provocante robe rouge en réaction à la grossesse imprévue d’une sœur aînée fantasque et impudique.

Onze années où s’est installé le silence, la forclusion, l’isolement de la femme sans activité professionnelle, entièrement tournée vers elle-même et le ressassement de ses échecs. Onze années où elle a trompé des amitiés renouées, en manigançant de grinçants complots lorsque les couples côtoyés ailleurs se déchirent. Onze années où le mari, rédacteur professionnel, s’est heurté à l’incompréhension et s’est peu à peu réfugié dans le silence pour ne plus avoir à supporter des reproches plus ou moins explicites et taire la fin d’un amour qui fut sincère, intense mais furieusement bref.

Onze années de sape, où tout espoir s’écroule, où le pardon devient impossible face à l’accumulation de fautes et de provocations.

La disparition tragique de l’époux en devient salvatrice. A grands coups de projecteur dans le passé, sans aucune concession, avec une économie de mots qui n’en rend le dessin que plus douloureux, P. Kramer nous entraîne dans le sombrement définitif de deux êtres que seuls d’épars souvenirs et une intense douleur continuent de rattacher.

Il en résulte un roman à la violence maîtrisée, profondément triste, quasi dépressif et profondément touchant.

Publié aux Editions Calman-Lévy – 160 pages

13.4.13

Le paradis entre les jambes – Nicole Caligaris



Longtemps, Nicole Caligaris a laissé sommeillé ce livre en elle. Ce n’est que plus de trente ans après les faits, une fois le temps ayant marqué sa distance qu’elle prit sa plume et tenta de dire à sa manière, sophistiquée, intellectuelle, bourrée de références et de citations ce qu’au fond elle ne parvient pas véritablement à justifier.

Juin 1981 : Nicole Caligaris participe à un séminaire à la Sorbonne sur le surréalisme. Parmi les étudiants avec lesquels elle partage des dîners insouciants sur les terrasses de Saint-Germain-des-Prés, se trouve Issei Sagawa, âgé de trente-deux ans. Un jeune homme discret, effacé, parlant maladroitement encore le français malgré quatre années passées à Paris, ayant publié de courts textes de qualité mettant en lumière le rôle de la littérature et de la culture occidentale sur la littérature japonaise du vingtième siècle. Un jeune homme fasciné aussi, surtout, par sa camarade de séminaire Renée Hartevelt, hollandaise, dont il ne cesse de dessiner le profil pendant les cours.

Le 11 Juin, il l’invitera chez lui sous le prétexte qu’elle lui lise un texte en Allemand, une langue qu’il a apprise mais qu’il n’arrive pas à prononcer correctement. Là, il la tuera d’une balle dans la nuque, la dépècera et la démembrera en partie, consommera sa chair crue ou après l’avoir cuisinée et prendra trente-deux photos de toutes les étapes de ce rituel macabre et indicible.

Une fois arrêté puis incarcéré, Nicole Caligaris correspondra avec lui au cours de huit lettres dont les fac-similés de Sagawa sont reproduits en fin de ce livre. Une correspondance que l’auteur ne s’explique pas, trente ans plus tard.

Il ne conviendra pas de chercher ici du sensationnel ou de quelconques révélations exclusives sur ce fait-divers atroce. Le propos de l’auteur est au contraire de tenter de comprendre la signification de cet acte dont elle nous donne à voir qu’il est devenu le point de départ de la vie de Sagawa déclaré irresponsable, interné un temps en hôpital psychiatrique avant d’être transféré au Japon et libéré. Depuis, il vit de shows télévisés, de films et de livres dans lesquels il ne cesse de remettre en scène un acte conçu d’emblée pour être scénarisé, relayé par les medias en tous genres.

De là, N. Caligaris laisse courir une plume vagabonde qui dit aussi la violence faite aux femmes à cause de ce triangle en forme de  paradis entre les jambes, de sa révolte contre la condition de femme à épouser, cercle vicieux dont elle a voulu à tout pris échapper se lançant à corps perdu dans la littérature. Une vie littéraire qui commencera précisément au moment de ce meurtre. Les références philosophiques, artistiques et littéraires abondent dans ce livre à la fois touffu et un peu déstructuré. Un ouvrage qui déroutera plus d’un et qui semble destiné avant tout à pardonner son innocence et sa naïveté à une femme qu’elle n’est plus. Un livre exigeant, souvent difficile, plus destiné à une élite intellectuelle qu’au commun des lecteurs.

Publié aux Editions Verticales – 2013 – 171 pages

12.4.13

Ecoute la pluie – Michèle Lesbre


En Décembre 2003, dans la station de métro Gambetta à Paris, Michèle Lesbre fut approchée un court instant par un vieil homme qui lui glissa quelques mots avant de se jeter sous ses yeux sous les roues de la rame qui entrait en gare. Ce fut pour l’auteur un moment d’une grande violence et qui la marqua à vie. Un premier roman, « Le canapé rouge » rendit un hommage à cet anonyme. Il en devient le point de départ, le fil conducteur de ce deuxième très beau roman.

Tout commence ainsi pour la femme qui est au centre de ce récit comme Michèle Lesbre le vécut elle-même. Un vieil homme l’approche, lui sourit et se jette sur les voies du métro qui passe. Profondément ébranlée par cette violence et ce contraste insaisissable entre cette amabilité de surface et cette noirceur, cette douleur qui poussent au geste ultime, la femme sort en hurlant du métro.

Cet incident se produit alors qu’elle vit elle-même une période charnière de sa vie. Voici quelque temps qu’elle s’est installée dans une relation difficile avec un photographe. Elle habite Paris, lui Nantes. Chaque week-end, quand il n’est pas quelque part dans le monde à couvrir un événement ou une catastrophe, elle part le rejoindre dans un hôtel d’une petite station balnéaire bretonne où elle passait enfant ses vacances d’été. Elle devait d’ailleurs s’y rendre ce soir là et ne le fera pas car il lui faut évacuer ce stress intense qu’elle vient de vivre.

Errant dans les rues de la capitale, débarquant à l’improviste dans une soirée où elle n’est pas attendue et où elle hurlera sa douleur, terrée dans son appartement, elle se livre à une réflexion décousue mais lancinante, tentant de reconstruire une vie à ce vieil homme qu’elle n’a rencontré que pour quelques secondes fatales. Mais surtout, elle s’interroge sur cette relation amoureuse, le choc qu’elle vient de subir jouant le rôle de déclencheur d’une interrogation salutaire, presque une urgence. Voici des mois, des années peut-être que cette relation dure sans véritablement exister pour de bon. Les cohabitations furent des échecs, les disputes s’enchaînant aux ruptures.

D’ailleurs, elle ne répondra pas au message que son amant lui a sans doute laissé sur son répondeur, elle ne le préviendra pas non plus de son empêchement comme si, inconsciemment, elle voulait lui laisser le soin d’une rupture. Tentation qu’elle lui donnera la possibilité aussi d’écarter en lui laissant, au bout de vingt-quatre heures de désarroi, de tristesse et de réclusion, un énigmatique message en forme d’amour « Ecoute la pluie ». Sans doute aura-t-elle choisi de laisser vivre cet amour qui l’habite mais elle veut que ce soit lui qui en décide, qui éclaircisse ces nombreuses zones d’ombre qu’elle aura eues le courage enfin d’affronter.

Michèle Lesbre signe ici un roman d’une extrême sensibilité et qui nous touche au plus profond. Un roman d’une grande pudeur, superbement écrit, et que nous ne saurons que trop vous encourager à découvrir.

Publié aux Editions Sabine Wespieser – 2013 – 100 pages

Adieu, mon unique – Antoine Audouard



Publié en 2000, ce long roman, très documenté, s’inscrit dans la tradition des romans historiques. « Adieu, mon unique » sont les dernières paroles prononcées par Pierre Abelard au moment de sa mort, séparé depuis des années de son épouse la belle Héloïse, pour des raisons profondément politiques.
P. Audouard entreprend donc de nous conter, à sa manière, en s’appuyant sur de nombreuses références historiques, l’histoire tourmenté de ces deux amants impossibles qui combinaient celui qui se considérait alors, car il était fort imbu de lui-même, ce qui a causé sa perte, comme le plus grand philosophe du monde et l’inventeur de la théologie, et celle qui fut son élève brillante et amoureuse passionnée au point de tout supporter, même l’insupportable !

Alors, évidemment, Audouard emprunte un parti-pris pour nous conter cette histoire romanesque, condensée des tensions de pouvoir qui secouait la France et l’Europe de ce début du XII ème siècle. Celui de dépeindre un Abelard tourmenté, un être déchiré entre la conviction de la justesse de ses pensées qui refondaient le Christianisme en partie, la soif de pouvoir gagné de haute lutte en s’adjoignant la protection du Chancelier du roi ce qui le préservait jusqu’à un certain point d’attaques politiques et la violente passion qui le saisit lorsqu’il fait la connaissance d’Héloise.

Le parti-pris aussi de faire d’Héloise une victime consentante, une amante prête à tout pour satisfaire un homme impossible, une mère qui se séparera de son enfant à la naissance pour étouffer le scandale et protéger les ambitions politiques d’Abelard. Une femme qui ira jusqu’à accepter l’enfermement dans les ordres lorsque Pierre le lui imposera, comme à lui-même, pour mieux contenir ses ennemis, se garder les faveurs de l’Eglise, circonvenir ceux qui tentent de l’assaillir de toutes parts.

Mais les inimitiés furent terribles, à l’image du caractère impossible d’Abelard. Elles lui coutèrent sa virilité (il fut castré sauvagement par ses détracteurs), son amour (il fut éloigné d’Héloïse presque à jamais), ses livres qui furent brûlés en autodafés, jusqu’à sa place dans l’Eglise lorsque son influence reprit du poids au risque de menacer la suprématie de Pierre Suger, le tout puissant Abbé de l’Abbaye Royale de Saint-Denis.

Le récit est assez fascinant et permet de bien comprendre les tensions qui sont à l’œuvre et qui fondent le pouvoir politique, profondément ancré sur celui de l’Eglise, elle-même en proie à de constantes luttes intestines entre ces fondateurs révolutionnaires qui furent à l’origine de Cluny ou de Vélezay.
Audouard sait donner un côté très humain à cette grande fresque en laissant le soin au fidèle Guillaume d’Oxford, compagnon de route d’Abelard et amoureux transi d’Héloïse, fidèle aux deux dans l’adversité, de nous conter l’histoire dans l’Histoire.

Toutefois, la première partie du roman nous a quelque peu déçu. Le style en est souvent confus, voire inutilement pompeux, comme une sorte de tentative très maladroite de rendre la confusion de ce qui se passe. On s’y perd fréquemment d’autant que les ruptures de temps, de lieux et de personnages y sont fréquentes et brutales.

La deuxième partie, celle de la séparation, celle de la fondation du Paraclet par Guillaume puis Héloïse, celle de la perte de Pierre est en revanche grandiose. Elle est profondément touchante, juste et précisément débarrassée de ces artifices de style qui mâtinaient la première partie.

Un récit violent, humain et qui donne à comprendre l’Histoire à travers les acteurs principaux de ce début de Haut Moyen-Age.

Publié aux Editions Gallimard – 2000 – 392 pages

6.4.13

Une larme m’a sauvée – Angèle Lieby



Voici un témoignage des plus émouvants que tout un chacun devrait lire. Celui d’une femme, Angèle Lieby, dont la vie m’a basculé tout à coup comme cela pourrait arriver à n’importe qui. Jusqu’ici, Angèle, âgée de cinquante-sept ans, a mené une vie sans grands problèmes. Elle bénéficie d’une bonne santé, fait du sport, participe régulièrement aux dix kilomètres de Strasbourg où elle habite, part avec son mari faire de longues courses en montagne l’été, exerce un métier assez physique sans jamais se plaindre.

Mais en cette veille de quatorze Juillet, elle est prise d’un mal de tête violent et qui ne passe pas. A tel point qu’elle se fait conduire par son mari à l’hôpital où l’on ne trouve rien et est sur le point de la renvoyer avec un brin de moquerie envers une patiente que l’on trouve bien douillette. Et puis c’est le grand trou noir. Quand Angèle revient à une forme de conscience, elle réalise par les propos tenus autour d’elle qu’elle est dans le coma, en réanimation, placée sous respirateur artificiel. Elle induit aussi que les médecins sont incapables de la diagnostiquer, qu’ils ne comprennent pas ce qui a pu se passer. Car Angèle, bien que totalement végétative, incapable du moindre mouvement, ne réagissant à absolument aucun stimulus entend tout ce qui se passe autour d’elle.

Commence alors un long calvaire où son angoisse fondamentale est qu’on l’incinère vivante non sans lui avoir prélevé au préalable divers organes car elle est donneuse. En effet, les médecins sont tellement persuadés qu’elle est en état de quasi-mort qu’ils ont même ordonné à son mari de s’occuper de ses obsèques et de prendre toute disposition puisqu’elle n’en a que pour quelques jours tout au plus.
Grâce à l’amour extraordinaire de son mari et de leur fille énormément présents auprès d’elle, grâce au refus aussi de son époux de se résigner et de la considérer comme perdue, elle va finir par trouver la force de faire couler une minuscule larme que sa fille saura voir et qui changera tout d’autant qu’un microscopique mouvement d’un petit doigt viendra nier à nouveau l’évidence médicale qui la considérait comme presque morte et sans espoir de guérison quelconque.

Soutenue par cet amour et par une équipe médicale qui change alors de posture, elle parviendra progressivement au bout d’une année, à force de volonté farouche, à revenir à une vie quasi normale avec une obsession en tête, celle de témoigner au nom de tous ces gisants considérés comme perdus à jamais. Témoigner qu’un malade a priori inconscient n’est pas un objet mais un être vivant qui comprend ce qui se passe autour de soi, qui souffre lors de soins à la imite de la barbarie et dispensés à la va-vite parce que les équipes sont débordées ou considèrent que le patient ne ressent rien, donc pourquoi le traiter avec délicatesse. Témoigner aussi que l’on peut s’en sortir grâce à la volonté, sous condition d’amour familial et du soutien indéfectible d’une équipe de soignants qui porte un regard positif sur les malades. Témoigner aussi que certains médecins, certaines infirmières n’ont pas leur place en milieu hospitalier du fait de leur comportement ou de leurs propos dévastateurs.

Tout cela est dit sans haine, avec un souci de vérité, d’introspection factuelle, une capacité à affronter une souffrance extrême qui soulèvent admiration et compassion de la part du lecteur. Un décidément magnifique témoignage, rare et sincère.

Publié aux Editions les arènes – 2012 – 232 pages

2.4.13

Je suis une vieille coco – Dan Lungu



Après l’étonnante découverte du « Paradis des poules » que nous avions adoré et dont vous trouverez la note de lecture sur Cetalir, nous attendions avec impatience la dernière livrée de cet auteur impertinent et décalé qu’est Dan Lungu.

« Je suis une vieille coco » n’a pas la puissance scripturale, le souffle débridé, l’humour décapant du « Paradis des poules ». Le livre est assurément un ton au-dessous même s’il reste agréable et souvent amusant à lire.

Mica est une femme qui arrive au soir de sa vie et qui se laisse submerger par des vagues de souvenirs qui arrivent en vrac, sans ordre chronologique. Des souvenirs qui vont balayer une bonne cinquantaine d’années d’une Roumanie écrasée par la dictature de Ceaucescu que la propagande s’évertue à présenter comme le Génie des Carpates. Un génie déconnecté de toute réalité, isolé par un cour qui l’entretient dans la croyance que tout va bien alors que le pays marche à l’envers, produit des marchandises invendables et manque de tout à commencer par la nourriture.

Alors, le système D fonctionne. A force de prévarications, d’imagination, de détournements de biens, une économie parallèle se développe qui permet de survivre. Quand on a en outre le privilège de travailler pour l’exportation et de détenir la  carte de membre du Parti, la vie est beaucoup plus facile.

C’est ce privilège que Mica a connu. C’est l’ancien régime qui lui a fourni son logement qui, bien que défraîchi au point d’en être quasi insalubre, lui est cher. C’est l’ancien régime qui a fait de sa fille une ingénieur. Certes, celle-ci a fui au Canada et s’y est mariée mais il vaut mieux ne pas trop y penser.

Depuis la révolution qui a vu le dictateur se faire fusiller un jour de Noël après une mascarade de procès, tout est devenu plus compliqué, beaucoup plus cher. D’où les regrets, d’où le sentiment, parfois, presque inavouable, de se laisser tenter en se prenant pour une  vieille coco.

Grâce aux voyages dans la ruralité profonde où l’on fabrique du méchant combustible en foulant pieds-nus le fumier, aux bons moments passés avec les camarades d’usine, les souvenirs sont conviés pour décrire une Roumanie qui a vécu d’expédients mais qui a toujours trouvé dans une bonne dose d’humour et d’auto dérision un moyen peu onéreux de tenir le coup. On rit souvent aux bonnes blagues sur le couple Ceaucescu qui confondait allègrement intérêts privés et nationaux, on se paye la tête des chefaillons et du Parti, tout en se méfiant en permanence de l’omniprésente Securitat, la police politique.
L’impression retenue est celle d’un pays à la dérive, ravagé par un communisme totalitaire et encore bien loin de trouver sa place dans une Europe capitaliste et hyper moderne. La fin d’un monde et un saut dans l’inconnu servi par un style caustique et une écriture rapide et décapante. Sympathique sans être indispensable.

Publié aux Editions Jacqueline Chambon – 229 pages

26.3.13

L’homme seul – Bernardo Atxaga



Une fois refermé cet assez épais roman, on ne peut s’empêcher de penser que l’intrigue et le thème, solides, ont été desservis par une écriture insuffisamment maîtrisée et une  succession d’erreurs de procédés littéraires. A force d’être trop riches, certains plats deviennent indigestes et finissent par produire l’exact effet inverse de celui recherché, et c’est bien le sentiment que donne ce roman basque.
L’intrigue est assez simple et se déroule sur une petite semaine. Un groupe de cinq ex-militants de l’ETA possède un hôtel aux portes de Barcelone. Après avoir mené des actions armées violentes allant jusqu’à l’exécution d’un otage, ils ont été emprisonnés puis amnistiés au moment où l’Espagne démocratique a cherché à normalisé la situation. C’est avec l’argent collecté lors de deux braquages de banques, commis immédiatement après leur sortie de prison. Grâce à une magouille financière, ils ont fait transiter l’argent par le frère du chef de réseau que ce dernier a, au passage fait interner dans une clinique psychiatrique, pour son bien et celui du groupe. Bref, un petit monde peu recommandable et discrètement dissimulé sous des dehors rangés.

Nous sommes en pleine coupe du monde de football. L’équipe de Pologne, jusqu’ici brillante, est basée dans cet hôtel calme et isolé de la ville.

Un couple de militants de l’ETA vient de commettre un attentat à Bilbao qui a tué un jeune enfant. Carlos, le chef de l’ex-réseau, par amitié et alors qu’il semble avoir coupé tout lien idéologique avec des idées qui ne menaient nulle part, a accepté de planquer ces dangereux individus recherchés par toute la police d’Espagne. Une décision qu’il a prise seul, sans consulter ses amis.

Alors que le couple devait planquer quelques jours, le temps passe et l’organisation ne donne pas son feu vert à leur extraction. Bientôt, la garde policière qui semblait là pour protéger l’équipe de football, se transforme en garde militaire. Une équipe de pseudo-journalistes débarque et ne compte que de redoutables enquêteurs de la brigade anti-terroristes. Une course contre la montre va s’engager entre Carlos, ses amis à qui il va tantôt mentir, tantôt avouer, leur faisant courir le risque de tout perdre, et les flics.

Bref, c’est du solide. Malheureusement, le livre se perd dans de multiples méandres. Il démarre sur un rythme d’une insupportable lenteur qui, plus d’une fois, m’ont mené aux bords de l’abandon. Ce n’est que vers la cent cinquantième page que tout s’accélère et que l’intrigue devient haletante.

Du fait de la profusion des personnages, embraqués dans des histoires parallèles, souvent sentimentales, on a souvent du mal à suivre le droit fil. En outre, l’auteur ne cesse de faire des incursions dans les références philosophiques du mouvement en citant de longs passages de Rosa Luxembourg et de penseurs trotskystes qui ont nourri le mouvement de l’ETA. Des voix s’adressent en permanence à Ugarte : celle de son mentor, mort au combat, celle « du Rat », sa mauvaise conscience, celle de son frère, emprisonné à vie par lui.

Tout évolue et se croise et s’entrecroise. De longs passages inutiles, de trop nombreux dialogues pauvres, de trop fréquentes images littéraires maladroites finissent par gâter le roman qui laisse un goût amer.

Publié aux Editions Christian Bourgeois – 382 pages

20.3.13

La Déesse des petites victoires – Yannick Grannec


 
Un article du Time a classé Kurt Gödel, connu de son vivant comme un véritable dieu logicien et un mathématicien aussi hermétique que fascinant, parmi les cent personnalités les plus importantes du vingtième siècle. Inconnu du grand public et incompréhensible pour la plupart des mortels que nous sommes, Yannick Grenier entreprend dans ce premier roman assez magistral de nous donner à mieux comprendre qui était vraiment cet homme.

Pour ce faire, la romancière emprunte un des nombreux artifices classiques, une grosse ficelle littéraire pas très originale,  afin d’éviter de sombrer dans une sorte de biographie qui aurait sans doute le même goût ésotérique que les obscures formules mathématiques de son personnage. Ici, c’est une jeune documentaliste de Princeton, Anna Roth,  qui est chargée par le Directeur de l’IAS de récupérer le document posthume intitulé le « Nachlass » (héritage en allemand) auprès de la veuve de Gödel, Adèle. Une veuve désormais confinée dans une maison de soins où elle attend la mort. Une veuve à la fois acariâtre et attachante que la jeune femme va devoir conquérir. Ce qui devait constituer une mission simple va se révéler une tâche infiniment plus compliquée, à la règle du jeu définie par Adèle, et  au fur et à mesure que les deux femmes vont se découvrir et en apprendre l’une sur l’autre. Pour Adèle, Anna sera sa raison de s’attacher au brin de vie qui lui reste et de trouver enfin un peu de joie après une vie toute entière de renoncements et de peines. Pour Anna, Adèle deviendra une sorte de mentor qui lui permettra enfin de se débarrasser de ses démons en particulier avec les hommes. Entre les deux femmes s’établira une profonde amitié dont la construction constitue le second thème de ce roman épais.
Yannick Grenier pour mener à bien son livre a dû consulter des tonnes de documentations et avaler  de nombreux ouvrages d’une grande exigence intellectuelle. Car Gödel n’était pas n’importe qui. Esprit pur, hanté par la recherche de la perfection et de l’élégance mathématique, il se passionna aussi de philosophie tentant un rapprochement axiomatique entre les mathématiques et la philosophie de Husserl ou de Leibnitz qui comptent parmi les philosophes les plus hermétiques qui soient. Il était aussi et surtout un homme présentant de graves problèmes psychiatriques et psychotiques, éternel valétudinaire, se nourrissant avec une parcimonie et une suspicion extrêmes tant sa phobie de croire que tout un chacun en voulait à sa vie ou à son honneur était permanente.

Né à Vienne, il fut l’un de ses nombreux scientifiques poussés par le régime nazi à émigrer aux Etats-Unis où il fut accueilli à Princeton qu’il ne devait plus jamais quitter. Il fut l’ami intime d’Albert Einstein qui ne voyait rien de plus réjouissant qu’une promenade en compagnie de Gödel. Il côtoya sa vie durant Oppenheimer qui en fit son protégé, Pauli, Morgenstern ainsi qu’une cohorte de Nobel ou de médailles Fields.
Pour lui, Adèle renonça à tout. Sa bizarrerie puis bientôt sa folie restreignirent leurs relations sociales. Ils vécurent chichement, son mari ayant horreur de quémander la moindre reconnaissance. Sa belle-famille la détesta toute sa vie, elle qui fut une danseuse de cabaret charmante et donc l’illustration parfaite d’un mauvais mariage pour celui qui était issu d’une famille bourgeoise. Toute sa vie, elle dut tenter de résoudre son équation à elle, celle qui consistait à aimer un génie, à le protéger de lui-même et de sa folie, tout en se protégeant elle-même et en renonçant à simplement exister pour elle-même.

C’est tout cela que Yannick Grenier nous donne à voir avec un luxe de détails et une capacité à rendre compte de dialogues imaginaires de haute tenue intellectuelle entre tous ces merveilleux esprits qui croisaient dans les jardins de Princeton. C’est aussi la limite du roman, très long à lire, exigeant une concentration permanente, se noyant parfois dans des circonvolutions non essentielles. Sans doute aurait-il gagné à être coupé d’une bonne centaine de pages ce qui aurait rendu sa lecture plus fluide. Mais, tout de même, il convient de saluer la performance d’un premier roman d’une grande exigence intellectuelle.
Publié aux Editions Anne Carrière – 2012 – 469 pages

19.3.13

Super triste histoire d’amour – Gary Shteyngart


Shteyngart est un romancier américain d’origine russe (il est arrivé aux USA à l’âge de sept ans) qui se complait dans des univers aussi déjantés qu’inquiétants, maniant l’humour et la dérision comme des armes redoutables pour mieux nous piéger au sein de son espace romanesque multidimensionnel.

Ici, sans que jamais la date ne nous soit communiquée, nous comprenons que nous sommes quelque part dans notre siècle où l’on se souvient à peine des trois derniers présidents américains, histoire de rabaisser les prétentions de ceux qui espèrent marquer à jamais l’Histoire. Le monde y est devenu hyper-communiquant. Vivre sans son smartphone devenu  un rigolo « äppärät » y est impossible. Grâce à lui, chacun connaît tout sur tout le monde y compris, son taux de sociabilité, de masculinité ou féminité, son compte en banque et donc, selon l’auteur, aussi et surtout son taux de  « baisabilité ».
L’information se déverse à flots continus sur une population qui tend plus à communiquer virtuellement que réellement d’autant que les occupations professionnelles y sont omniprésentes. Bref, un monde devenu l’extension probable de celui dans lequel nous vivons si nous n’y prenons pas garde.

Dans ce monde hyper-technologique et inquiétant se meut un homme, Lenny, un peu à la traîne. Il n’est ni séduisant, ni très riche bien qu’aisé, ni hyper-connecté ni hyper-efficace. Il vit sous la protection d’une sorte de gourou dont le pouvoir et la fortune tiennent au fait qu’il a conçu produits et processus pour conserver une jeunesse quasi éternelle. Lui-même, alors qu’il a soixante-dix ans, en paraît trente de moins et Lenny est chargé de refourguer le tout aux plus riches de la planète. Sans grand succès ce qui lui vaut un retour peu glorieux dans une Big Apple qui se désagrège, faute d’argent, sous la menace d’une guerre avec le Vénézuela et sous perfusion chinoise.
Car, histoire de bien pointer du doigt le monde vers lequel nous nous dirigeons à grande vitesse si rien n’est fait pour le changer, les plus fortunés ne sont plus américains mais chinois et nord-européens. L’Amérique vit sous l’abondance financière d’une Chine toute puissante cependant que l’Europe a éclaté donnant une minorité d’entités très riches et une majorité d’autres très pauvres. Un déséquilibre qui menace de s’effondrer à tout moment et dont la chute nous sera contée d’ailleurs avec un réalisme et un cynisme qui sont l’une des grandes réussites de ce roman d’anticipation aussi pessimiste que drôle.

Dans ce monde à la dérive, Lenny  va faire la rencontre improbable de Eunice, une jeune femme de vingt ans sa cadette dont la beauté renversante lui vaut un taux de baisabilité au maximum. Mais une femme aussi fragile sentimentalement et psychiquement qu’elle est belle.

C’est l’histoire de ce couple, après leur rupture – issue sur laquelle l’auteur ne laisse planer aucun doute dès le début -, que va nous conter Lenny. Un couple qui se déchire en tentant de réparer d’irréversibles dégâts de l’enfance dans un amour aussi passionné que déraisonnable. Un couple qui devient le symbole d’un monde qui s’effondre et dont la spirale de la destruction n’est rien d’autre que le reflet de l’auto-destruction de notre monde actuel ou plutôt de celui vers lequel nous nous acheminons lentement mais sûrement.  Comme toujours, seuls les cyniques, les opportunistes et ceux dont la morale est la plus flexible s’en sortiront tandis que les petits et sans grades ne cesseront de rétrograder en qualité de vie, l’élite d’hier devenant la populace prolétarienne de demain, la main-d’œuvre servile  des profiteurs et de ceux devenus les nouveaux maîtres d’une planète en voie d’épuisement.
Sans atteindre une sorte de génie, ce livre impressionnera tout de même par son souffle, la force de sa vision, la cohérence d’un propos qui nous dépeint un futur aussi probable que peu désirable, sa capacité à faire coexister la déliquescence d’une histoire d’amour devenue le miroir de la déliquescence d’une société cynique, déshumanisée et brutale. Une super drôle et triste histoire d’amour au fond.

Publié aux Editions de l’Olivier – 2012 – 410 pages