27.10.13

Morte saison sur la ficelle – Marie Didier


Joli titre pour un recueil de nouvelles dont la tonalité générale est délibérément noire, voire désespérée. Marie Didier a une capacité surprenante à représenter ou faire représenter la mort, physique ou symbolique, humaine ou animale dans cette série de très courts textes, très travaillés et au dénouement brutal et surprenant.

Qu’est-ce qui peut relier une colonie de scarabées en route sur la plage des vacances, un visage hagard et édenté ou le propriétaire d’un drugstore déserté ? La mort, ridicule et proche, inéluctable et résignée, sans gloire et sans bruit.

Quand il ne s’agit pas de disparition physique, c’est la perte de ses illusions, d’un amour dans lequel on avait vainement espéré, de sa dignité, écartelée comme cette masse adipeuse humaine, ragoutante et sordide, d’une femme éléphantesquement obèse venue subir d’improbables attouchements gynécologiques. Rares sont les moments, dans ces petits récits, de joie ou d’espoir. Au contraire, c’est le côté sombre et pitoyablement mesquin de l’humanité qui est mis en évidence. Cependant, grâce à un style décalé, posé, presque factuel, Marie Didier réussit la prouesse de presque nous en faire, timidement, sourire.

Un recueil écrit avec un talent certain, à réserver aux jours où vous vous sentez en forme cependant.

Publié aux Editions Gallimard – 136 pages

20.10.13

Les éléphants d’ivoire – Tome 1 – Le Prince félon – A.B Koubemba



Avec ce premier livre, Alain Koubemba, dont la profession première n’est pas l’écriture,  nous fait entrer de plain pied  dans la grande tradition des contes africains.

Avec une écriture très simple, dépouillée et qui aurait pu gagner en verve ce qui est la principale réserve à l’encontre de ce roman, il nous plonge dans une histoire aux multiples rebondissements et qui annonce une saga. Si vous aimez les livres rythmés combinant intrigues politiques, trahisons, coups de théâtre, morts violentes et histoire d’amour, alors vous serez servis car c’est le cocktail assez réussi qui nous est servi ici.

Jusqu’ici tout se passait au mieux dans le calme et petit royaume de Loughémo. Jusqu’à cette sécheresse presque fatale et qui pousse à un certain désespoir. Une sécheresse qui va disparaître comme par magie (enfin pas tout-à-fait par ailleurs ainsi que nous allons rapidement le comprendre) le jour où le beau Prince Kana débarque fastueusement dans la ville royale sous une pluie battante et accompagné de richesses dont il fait don immédiatement au Roi.

Kana est un manipulateur, un pervers prêt à tout pour servir son unique objectif : conquérir un trône, rêve de toute une vie qui lui fut confisqué par ses frères des années auparavant.

Avec l’arrivée de Kana, ce n’est pas seulement la sécheresse qui cesse mais la confusion qui s’installe. Les dignitaires et les sans grades gênants se mettent à tomber frappés d’une mort violente par morsure. Le peuple sombre dans la débauche et le Roi, jusqu’ici rationnel et sage, dans une confiance aveugle et béate envers celui à qui il confie des fonctions de plus en plus élevées jusqu’à lui donner sa fille unique en mariage.

Il faudra l’amour du fils aîné du Premier ministre déchu pour la belle Princesse complété d’une volonté de fer pour ne pas laisser la place au félon qui tente de s’emparer de tout sans vergogne pour mettre à bas les projets de Kana.

Comme dans tout conte africain, la magie et les forces occultes confinent le monde réel et rationnel. Les sentiments y sont exacerbés, les actes violents, les rebondissements incessants. Bref on ne s’ennuie pas lors d’une lecture d’un livre sans prétention et plutôt bien ficelé.

Publié aux Editions Publibook – 2013 – 210 pages

La voix – Arnaldur Indridason



Depuis qu’il a quitté son métier de critique de cinéma pour endosser, avec talent et réussite, celui d’écrivain de romans noirs, Arnaldur Indridason a entrepris de nous montrer l’Islande sous un autre jour que les quelques clichés habituels que l’on peut en avoir. Disparus les volcans, les paysages sidérants de beauté, les habitants toujours ouverts à accueillir un touriste de passage. Ce sont les histoires sordides, les secrets de famille, les scènes de meurtres, les actes que la consommation de drogue poussent à commettre qui forment le terreau des bouquins du romancier islandais. Un pays de contraste entre un flegme supposé de ses habitants et une certaine propension à la folie, aux crises sporadiques.

Tout ceci pourrait n’être banal s’il n’était vu à travers les yeux du commissaire Erlendur, le dénominateur commun à tous ces livres qui se succèdent. Un type cassé, solitaire comme un loup, mutique, cachant derrière son silence presqu’obstiné ses terreurs personnelles, nombreuses. Celle d’avoir laissé mourir un petit frère lors d’une excursion paternelle hasardeuse, en pleine tempête hivernale, aux alentours de la ferme familiale (voir Etranges Rivages). Celle d’une séparation avec une épouse dont  nous ne savons presque rien. Celle d’une fille, issue de ce mariage, qui a cherché refuge dans la drogue et qui ne fait que voguer de cures en cures, comble pour un flic. Celle d’un homme qui déteste les fêtes et particulièrement Noël.

Et bien, le voilà servi. En cette veille de débauche mercantile à défaut d’être véritablement et largement religieuse, il est appelé dans l’un des grands hôtels de Rekjavik. On vient d’y retrouver un vieil homme, portier depuis la nuit des temps, visiblement assassiné dans le réduit sombre qui lui sert de gîte. Pourquoi ce meurtre, qui était vraiment cet homme, pourquoi vivait-il dans des conditions déplorables ? Autant de questions qui amènent Erlendur à s’installer sur place, à mener la vie dure à ses collaborateurs et au personnel, n’hésitant pas à bousculer tout le monde pour remonter le fil. Comme toujours, l’histoire personnelle du commissaire viendra se superposer à celle de l’enquête en cours, ses angoisses, ses échecs se télescopant avec la misère humaine qu’il soulève à pleines mains.

Cependant, « La voix » n’a pas la même force que bien d’autres ouvrages de l’auteur. Il y a trop d’invraisemblances, un certain manque de tension pour maintenir un intérêt permanent dans un récit qui finit par être un peu trop long. Si les situations psychologiques, les conflits personnels, les démons y sont parfaitement bien rendus, ils souffrent cependant d’un léger manque de souffle pour en faire un grand livre.

Publié aux Editions Métailié – 2013 – 330 pages

L'apiculture selon Samuel Beckett - Martin Page

Un titre bien étrange pour un très court roman, fort sympathique, qui se dévorera d'un trait. Autant dire une réussite donc que nous ne saurons que trop vous recommander.

Comme nous le déclare d'emblée la facétieux Martin Page, voici un roman censé lever un coin du voile de la vie de Beckett de façon totalement auto-fictionnelle. Autant dire qu'il s'agit d'une pure élucubration ce qui n'enlève rien au roman bien au contraire !

A la base de cette fable, l'auteur imagine que, suite à un incendie ayant nécessité le transfert des manuscrits de Beckett pour restauration, on découvre incidemment le journal intime d'un secrétaire particulier du grand écrivain jusqu'ici totalement inconnu et dont personne, ni Beckett, ni son épouse, ni ses biographes n'ont jamais fait mention.

C'est à travers les yeux de cet étudiant parisien fauché prétendument devenu l'intime de Beckett pendant quelques semaines que nous allons suivre la vie quotidienne de ce dernier. Une vie où Beckett fuit les honneurs, s'habillant n'importe comment, portant chevelure et barbe hirsutes. Une vie où il ne faut cesser de tenter de mettre un peu d'ordre dans une création continue de désordre. Une vie où l'on finit par s'amuser de la tentative d'un metteur en scène de faire rejouer l'une des pièces les plus célèbres de l'auteur par des prisonniers suédois devant tout le gratin national avant que les taulards devenus acteurs ne prennent la tangente en pleine tournée.

Ce que nous voyons c'est l'humanité d'un auteur dont l'aridité des textes donnerait à penser qu'il fut rébarbatif. Un homme aimant la bonne chère, chérissant ses abeilles élevées sur la toiture terrasse de son appartement parisien. Et puis, l'évolution d'une relation où, peu à peu, un zeste d'amitié se noue entre un homme illustre et un pauvre étudiant inconnu.
Tout cela est fort bien fait, souvent drôle et mérite la petite heure de lecture nécessaire à se régaler.

Publié aux Editions de l'Olivier - 2013 - 89 pages

J’aimerais tellement que tu sois là – Graham Swift



Graham Swift n’a pas la reconnaissance en France qu’il mérite. Seuls trois de ses romans ont été publiés traduits en Français, malgré les Prix littéraires et les reconnaissances qui se sont accumulés ; malgré aussi le fait qu’il fasse partie de cette trilogie d’écrivains exceptionnels, tous de la même génération, avec Julian Barnes ou Ian McEwan. Il faut dire que Swift ne fait pas dans le spectaculaire. Sa matière c’est le presque indicible, la banalité des faits quotidiens, les aléas qui secouent nos vies souvent sans prévenir et tout qu’ils agitent alors en nous : les souvenirs qui remontent, le cerveau qui parfois disjoncte sous la pression, les tiraillements entre des options toutes incompatibles… Bref, c’est l’intime et l’humain qui sont l’essence même de son écriture.

« J’aimerais tellement que tu sois là » en est l’archétype. Swift plante très vite le décor. Un homme, Jack Luxton, est assis, posté devant sa fenêtre dans sa chambre. Il observe, pense, un fusil à la main. De cette photographie presque instantanée, potentiellement trompeuse, Graham Swift tire un roman tentaculaire. Celui de la place de la mort dans nos sociétés contemporaines. Celui de la solitude comme le dit si explicitement le titre.

Car la solitude et la mort, Jack Luxton peut dire qu’il les connaît. Il vient d’enterrer avec les honneurs militaires son frère cadet Tom, engagé dès l’âge de dix-huit ans comme soldat et tombé déchiqueté par une mine en Irak. Année après année, tout autour de Jack le vide s’est fait. C’est d’abord sa mère qui est morte d’un cancer alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Puis son père dans des circonstances dramatiques que nous découvrirons. Même son chien. Ne lui reste plus qu’Ellie, sa compagne de jeu d’enfance, sa première et seule amante, sa confidente, son âme, sa sœur et son épouse à la fois. C’est à elle qu’il a écrit « J’aimerais tellement que tu sois là » sur une carte postale alors qu’ils étaient encore adolescents. Une phrase qui a scellé leur amour. Une phrase qui s’adresse aussi à tous ces disparus qui hantent l’esprit de Jack, un taiseux qui ressasse, qui tente de faire bonne figure. C’est qu’il a dû également composer avec la crise de la vache folle, puis la fièvre aphteuse, vendre la ferme pour éponger les dettes et s’improviser gérant d’un camping sur l’île de Wight, conciliant des rôles de pacificateur, de policier, de copain débonnaire pour lesquels il s’est découvert des talents.

Mais tout s’écroule avec la mort de Tom. Le passé remonte, le présent s’y superpose pour finir par former un cocktail explosif où tous les repères disparaissent sous la tension devenue intolérable.
Par petites touches, sans effet de manche, avec une pudeur extrême, Graham Swift nous plonge au cœur d’un drame familial et personnel calqué sur des drames de société (la guerre en Irak, la crise agricole, la paupérisation etc…). Ne cherchez pas le spectaculaire et laissez-vous guider, souvent malmener par la route chaotique d’une vie qui dit aussi celle de bien de nos contemporains frappés par les drames.

Publié aux Editions Gallimard – 2013 – 416 pages

5.10.13

Le petit joueur d’échecs – Yoko Ogawa



Avec son dernier roman, la grande romancière japonaise Yoko Ogawa nous propose une allégorie sur la vie, ses stratégies, ses coups tordus, ses victoires et ses défaites, ses joies, ses discrétions et ses douleurs. Bien sûr, elle le fait à sa façon, indirecte, poétique et subtile, nous plongeant dans un univers qui confine toujours le fantastique, où le rêve se mêle intimement à la réalité au point qu’il devient bien vite impossible de discerner les deux.

Quelle vie envisager quand on est un jeune garçon orphelin, élevé par des grands-parents aimants mais dépassés et désargentés, que l’on porte une moustache dès l’âge de sept ans, dissimulant à peine des lèvres closes à la naissance et qu’une opération brutale a ouvertes de force, laissant une vilaine cicatrice indélébile ? Quelle vie imaginer quand ses seuls moments d’évasion consistent à se réfugier sur le toit d’une terrasse d’un grand magasin et de s’abîmer dans la contemplation d’une plaque à la mémoire d’une femelle éléphant qui aura passé là-bas sa vie enchaînée après avoir été transportée là pour fêter l’inauguration en grande pompe d’un lieu un peu vain ?

C’est un peu le hasard, la chance et un talent caché, comme souvent dans la vie, qui vont en décider pour lui. Parce qu’un jour il découvre le cadavre d’un jeune homme flottant dans la piscine de l’école et qu’il décide de mener son enquête pour retrouver la trace de ce suicidé qu’il tombera sur un de ces personnages hors normes dont Ogawa a le secret.

Coincé au fond d’un autobus transformé en palais des mille et une nuits se tient un géant. Obèse à un point inimaginable, se gavant de sucreries, vit là un maître des échecs qui va initier l’enfant et rapidement déceler en lui un immense talent. Et voici que la vie du jeune garçon deviendra toute tracée.
Mais, la romancière a plus d’un tour dans son sac car, refusant la voie facile d’une carrière de joueur international, elle prendra celle escarpée d’un joueur de grande classe vivant caché au sein du mécanisme d’un automate.

Commencera un périple étrange et fascinant, descendant jusque dans les bas-fonds de la société japonaise où la pureté et la noblesse des échecs se trouveront dévoyées pour flatter les instincts les plus vils et les plus destructeurs d’hommes en quête de sensations fortes avant que celui qu’on dénomme désormais « Little Akenine », en hommage à un Maître international dont il rappelle étrangement le style, ne trouve la force de s’enfuir pour se réfugier au sein d’une maison de retraites où viennent d’anciens grands joueurs d’échecs viennent passer  la fin de leur vie.

Yoko Ogawa, qui a passé plus de dix-huit mois à étudier en profondeur un jeu auquel elle ne connaissait rien avant de se lancer dans l’écriture de ce très beau roman, fait de l’échiquier le lieu symbolique sur lequel se déroule les batailles de nos vies. Chacun de nous dispose des mêmes pièces, des mêmes règles mais ce qu’il en fera dépendra autant de ses capacités, de son imagination que des forces contraires imposées par les adversaires. Ainsi, de même que les combinaisons de jeu d’échecs sont supérieures aux nombres de particules qui forment l’univers, les combinaisons qui régissent nos vies sont elles-mêmes infinies. A nous, comme « Little Akenine » de trouver la bonne.

Publié aux Editions Actes Sud – 2013 – 333 pages

28.9.13

Chez nous – Marilynne Robinson



Il en est de la lecture comme de l’amour. Assez rapidement, vous savez si l’autre vous plaît, si vous avez envie d’aller plus loin. Il faut du secret, de la particularité, mille petites choses enveloppées sous une enveloppe sympathique pour que « cela le fasse ».

Et bien là, ça ne l’a pas fait ! Et je l’ai su tout de suite, même si je suis revenu au deuxième rendez-vous histoire de voir si 20 pages plus loin, j’allais découvrir ce petit truc qui faisait que la fille (Marilynne Robinson) me plairait. Désolé Marilynne, mais vous n’êtes pas mon genre.

Ce roman m’a rasé au point que j’avoue, mea culpa, mea maxima culpa, que je suis parti en courant au bout d’une cinquantaine de pages. Rien ne m’a séduit dans cette tentative, que j’ai trouvée particulièrement laborieuse et rébarbative, de conter la vie, apparemment mouvementée, d’une famille de sept enfants d’un pasteur de la bonne ville de Gilead.

Le style manque totalement de fluidité et l’écriture de naturel. L’auteur a un don particulier pour sauter d’un personnage à l’autre, d’une époque à une autre, sans laisser le temps à son lecteur de tenter de comprendre ce qui se passe pour aussitôt changer à nouveau.

Tout cela m’a fait bailler, me gratter de plus en plus au fur et à mesure que je m’agitais dans cette lecture qui rebondissait sur mon cerveau récalcitrant jusque ce que je pose, définitivement, le livre dans un recoin en attente de décider ce que j’allais dire, de pas gentil, sur lui.

Publié aux Editions Actes Sud – 2009 – 446 pages

27.9.13

La source cachée – Hella Haasse


 
Il est probable que ce livre trouvera plus facilement son public auprès de la gente féminine que masculine. Pourtant, c’est un homme qui se confie, Jurgen, parti en convalescence d’une maladie des nerfs dans une petite bourgade néerlandaise. C’est aussi là-bas, au cœur des bois, près de l’eau, entourée d’une ceinture de végétation en voie de devenir impénétrable que se tapît la maison séculaire des Breskel, la famille de son épouse, Rina. Celle-ci lui a confié la mission de finir de vider cette demeure, inhabitée, se détériorant de plus en plus, afin de la vendre.

Une mission que Jurgen aura bien du mal à accomplir car il rencontrera sur place un médecin bourru qui ne cesse de tourner autour de cette maison, à la recherche d’indices ou de documents qui prouveraient que celle dont il fut éperdument amoureux, la mère de Rina, sans jamais être payé de retour s’est bel et bien suicidée comme il en est convaincu.
Influençable et fragile, en proie aux doutes, Jurgen devient hanté par cette histoire et par cette maison qui semble recéler bien des secrets d’autant que son épouse s’est toujours obstinément tue sur ses parents qu’elle a toujours dit ne pas avoir connus. La vieille bâtisse agit du coup comme un gigantesque aimant qui attire à elle les esprits un peu perturbés ou simplement curieux, poussant Jurgen à rechercher de façon systématique la moindre information parmi les malles et les piles de vieux papiers qui jonchent les greniers.

Plus Jurgen investigue et avance dans sa compréhension de l’histoire familiale tourmentée des Breskel, plus il s’interroge dans son journal intime qui sert de trame au récit sur la vraie nature de la relation avec son épouse. Voici des années qu’ils vivent ensemble mais il réalise seulement maintenant, grâce à ses découvertes, qu’il ne la connaît pas au fond.
Car, en enquêtant sur la mère de Rina qui devient peu à peu une figure quasi mythologique, c’est aussi et surtout sur lui-même que Jurgen enquête. Que veut-il faire de sa vie, quel est l’avenir de son mariage, quelle place a-t-il vraiment dans le monde ?

Hella Haasse fait progresser son récit en multipliant les découvertes et les fausses pistes. Sa maîtrise de la psychologie des personnages est grande et propre à maintenir un intérêt certain tout au long de ce récit très introspectif. Toutefois, l’écriture paraît souvent très artificielle, un brin surannée, ajoutant beaucoup d’emphase à une narration qui manque cruellement de naturel sauf à la placer à deux ou trois siècles de distance ce qu’elle n’est pas. Ceci finit par en rendre la lecture moyennement palpitante mais conviendra tout-à-fait aux lecteurs sensibles au temps qui s’écoule lentement, aux atmosphères psychologiques et un peu nébuleuses et au style très travaillé.

Publié aux Editions Actes Sud – 1998 – 141 pages 

26.9.13

Les jeux de la nuit – Jim Harison


 
Jim Harison a construit son univers romanesque sur quelques éléments caractéristiques essentiels. La nature omniprésente, celle des grands espaces sauvages et quasi déserts qui parcourent le continent Nord-Américain, celle de lieux souvent hostiles du fait de conditions météorologiques extrêmes et rapidement changeantes. Une nature faite pour chasser, pêcher ou élever le bétail en grande quantité sur des ranches infinis. La brutalité des rapports humains où les conflits se règlent à coups de poing ou à coups de revolver. Celle qui fait exploser les couples souvent mal mariés et qui, le temps passant, ne se supportent plus si bien qu’il faut que l’un des deux s’en aillent, quel qu’en soit le prix, avant qu’un meurtre ne soit commis. Une brutalité de la vie qu’on assomme le plus souvent à coup d’alcool consommé à haute dose, en tous genres, à toute heure du jour ou de la nuit car il faut oublier et avancer, coûte que coûte. Une obsession du sexe permanente, instinctive et quasi bestiale.

C’est tout cela que l’on retrouvera ici dans trois longues nouvelles de chacune une centaine de pages. Trois nouvelles mettant en scène trois personnages principaux en proie à la solitude, à la difficulté à trouver leur place dans la vie, à une certaine mélancolie aussi parce qu’ils ont tous quelque chose à accomplir qui les mine ou les motive et dont ils finiront, chacun à sa manière, par trouver comment y parvenir afin de pouvoir continuer à avancer dans une vie parsemée d’embûches.
Dans « La fille du fermier », Sarah est une adolescente qui doit composer avec de multiples difficultés. L’arrachement à son milieu d’origine pour suivre la lubie de son père décidé à s’installer comme rancher au beau milieu du Montana. Puis le départ d’une mère qui n’en peut plus d’un mari qu’elle ne comprend plus et qu’elle n’aime plus. La découverte d’une intelligence hors norme qui lui ouvre les portes d’universités offrant des horizons que la vie rurale et rude ne laissait pas soupçonner. Un viol enfin qu’il faudra venger à tout prix, ceci devenant une idée fixe oblitérant tout le reste. Jim Harison signe ici une très grande nouvelle, la meilleure de ce récit.

Avec « Chien Brun, le retour », c’est la difficulté de vivre en métis au quart indien que nous conte l’auteur. Une difficulté d’autant plus grande que Chien brun est obsédé par le sexe qu’il pratique lubriquement avec toute partenaire prête à ses fantaisies et ses besoins quasi compulsifs. Difficulté accentuée par un besoin de solitude permanent pour se plonger au cœur de la nature et survivre à une fille handicapée et abandonnée par sa mère qu’on décide de lui arracher et à une nouvelle compagne qui veut à tout prix un enfant de lui mais sans pratiquer de rapport sexuel. Une quadrature du cercle qui finira par trouver une conclusion dans une grande débauche rabelaisienne.
« Les jeux de la nuit » qui conclue l’ouvrage revisite le mythe de la lycanthropie. Voici un homme qui, à chaque changement de lune, bascule dans des jeux nocturnes d’une extrême violence et dont il ne conserve que de très vagues souvenirs. Comment mener une existence normale quand on est une sorte de monstre et que l’on se sait condamné à moyen terme par une maladie du sang incurable ? Une nouvelle troublante, épique mais aussi très romantique comme nous finirons par le voir.

Moins abouti que « Légendes d’automne », ce recueil de nouvelles n’en reste pas moins recommandable pour entrer dans le monde fascinant de Jim Harrison.
Publié aux Editions Flammarion – 2010 – 334 pages

14.9.13

La course au mouton sauvage – Haruki Murakami



« La course au mouton sauvage » fut le premier roman de Murakami publié en France, en 1990. Il vient faire l’objet d’une réédition opportune, en 2009, chez le même éditeur, Seuil.

« La course au mouton sauvage » est le roman parfait pour appréhender le paysage mental de cet auteur attachant qu’est Haruli Murakami. Un paysage fait d’un subtile mélange de dérision, de fables, d’imagination débridée, de poésie nostalgique et qui met aux prises des personnages le plus souvent déracinés, à la croisée des chemins et dont la vie peut basculer à tout moment. Un paysage où l’amour physique, le désir sexuel houent une place prépondérante (voir « Le passage de la nuit »), où le surnaturel est un élément constant et déterminant du récit (la perception des conversations téléphoniques dans « le passage de la nuit », l’éléphant qui disparaît sans laisser de traces dans le superbe recueil de nouvelles « l’éléphant s’évapore » et , ici, l’homme-mouton qui abrite en son sein un mouton non référencé, porteur d’une étoile blanche et doté du pouvoir de rendre immortel celui qui l’abrite).

« La course au mouton sauvage » constitue une fable magnifique sur le sacrifice de soi, le renoncement à ce qui nous est cher, l’inaltérabilité de l’amitié qui deviennent ici autant de points de passage obligés pour passer un cap et basculer définitivement dans le monde des adultes et assumer des responsabilités souvent trop lourdes pour les plus fragiles d’entre nous. C’est aussi, et surtout, un roman qui vous happe tant le talent de Murakami est grand pour créer immédiatement ce climat unique dont il est impossible de s’échapper.  Le côté féérique, inattendu, étrange et étonnant fonctionne à merveille et garde sans cesse le lecteur en alerte d’autant que les voies empruntées sont toujours inattendues et nous poussent toujours plus loin dans l’inconnu voulu par l’auteur.

Quelques mots sur l’intrigue. Un jeune homme, bientôt trentenaire, est à la tête d’une boîte de publicité qui fonctionne bien. Il vient de divorcer et de tomber amoureux d’une jeune femme beaucoup plus jeune parce qu’elle possède des oreilles extraordinaires, superbes et qu’elle ne dévoile qu’à ceux qui ont le pouvoir de la séduire. Des oreilles qui la renseignent aussi lorsqu’elle est perdue et ne sait plus quoi faire. Des oreilles fascinantes et surnaturelles, qui la subliment.

Cette nouvelle vie de couple va se trouver remise en cause parce que le jeune homme reçoit une convocation du secrétaire du Maître, chef mafieux de Tokyo, ponte d’extrême-droite, suite à la publication d’une photographie de paysage avec des moutons, utilisée comme support publicitaire à la demande express d’un ami du jeune homme, disparu sans laisser de trace, le Rat. Sous la menace de voir sa vie et son travail détruits, notre couple est sommé de partir à la recherche de ce paysage et d’un mouton étrange, porteur d’une étoile, qui s’est glissé dans la photographie. Commence alors un long et pénible périple vers les régions désertiques, inhospitalières et froides d’Hokkaïdo pour tenter de retrouver le paysage et le mouton tout en ignorant les enjeux de cette quête.

Plus celle-ci avancera, plus le dépouillement physique, psychologique et affectif deviendra grand. Ce n’est qu’une fois débarrassé de tout, ramené quasiment à l’état d’un esprit fébrile que la vérité sera révélée au prix de remise en cause totale d’une existence arrivée dans l’impasse.

Nous ne saurions que trop vous recommander ce magnifique roman qui s’impose comme l’une des œuvres majeures de la littérature japonaise contemporaine.

Publié aux Editions Seuil – 1990 puis 2009 – 319 pages

8.9.13

Etranges rivages – Arnaldur Indridason



Pour ceux qui s’intéressent aux polars nordiques, Arnaldur Indridason est un auteur qui compte. Né en 1961, diplômé d’histoire, il fut longtemps journaliste et critique de cinéma avant de se consacrer entièrement à l’écriture depuis qu’il connaît un succès international. Au centre de son œuvre se trouve un commissaire taciturne, Erlendur, dont on sait qu’il ne s’est jamais vraiment remis de la disparition de son petit frère lorsqu’ils étaient tous deux encore enfants. C’est à cette obsession, à cette question essentielle qui hante chacun des romans précédents de l’auteur  qu’« Etranges rivages » va tenter de répondre.

Erlendur est en vacances. Il a quitté la capitale dans laquelle il a émigré avec ses parents depuis la mort de son frère pour venir passer ses congés dans sa région natale, couchant à la belle étoile dans les ruines de la ferme parentale, exposé aux premiers grands froids de l’automne islandais.

Par hasard, parce qu’il rencontre un chasseur solitaire de renard et qu’au détour d’une conversation réduite à l’essentiel sa curiosité sera piquée, il va tenter de comprendre comment, une même nuit, un double événement put survenir. D’un côté, une troupe de soldats anglais partie imprudemment  en promenade pour tuer le temps se trouva bloquée dans une terrible tempête. Quelques uns périrent, la plupart furent sauvés par la mobilisation de la population locale. Le même jour, une femme disparut elle aussi sans que jamais son corps ne fût retrouvé ni sa disparition expliquée. On la considéra morte par défaut.

Une bien étrange disparition qui ne peut faire qu’écho à celle de ce petit frère disparu lui aussi corps et bien dans une tempête de neige alors qu’il avait été entrainé par Erlendur dans une quête avec son père à la recherche des brebis non redescendues d’elles-mêmes dans la plaine.

Au fur et à mesure qu’Erlendur interroge le peu de survivants des évènements qui se sont déroulés des décennies plus tôt, il se forge la conviction qu’il existe une explication coupable et criminelle à la disparition de cette femme. Car Erlendur est obsédé par l’impossibilité de faire le deuil en l’absence de corps , lui qui n’a jamais véritablement fait le deuil de ce petit frère. Et ce corps, il est déterminé à le retrouver, coûte que coûte.

Entre l’avancée d’une quête de curiosité qui bientôt se transforme en enquête, Indridason insert quelques courts chapitres presque fantastiques où Erlendur est plongé en plein cauchemar, revivant sans cesse ces moments fatidiques où il lâcha la main glacée de son petit frère pour ne plus jamais le retrouver, engloutis dans un déchainement neigeux comme l’Islande, monde hanté par les disparitions en mer comme sur terre, en connaît.

Cette obsession du corps indispensable au travail de deuil comme à celui de preuve poussera Erlendur aux confins de la folie, l’amenant à violer les tombes pour mettre à jour les effroyables secrets profondément enfouis.

Au bout de cette enquête personnelle, non officielle se trouvera alors peut-être une réponse aux questions que se pose incessamment Erlendur, une façon d’évacuer enfin une culpabilité infantile et de rejoindre tardivement le monde des adultes armés pour vivre ensemble.

Il existe une poétique morbide, quasi mystique par moments dans ce livre qui nous permet de mieux comprendre la personnalité d’Erlendur. Pas tout à fait un polar au sens strict du terme, ce livre est avant tout une descente dans l’intimité et la psychologie, dans la façon dont chacun s’accommode pour vivre avec une faute jamais véritablement et définitivement assumée. Un très beau livre pour entrer dans l’univers de ce maître qu’est Arnaldur Indridason.

Publié aux éditions Métailié Noir – 2013 – 300 pages

2.9.13

Steve Jobs – Walter Isaacson



Walter Isaacson s’est fait une spécialité des biographies et ses ouvrages sur Benjamin Franklin, Albert Einstein ou bien encore Henry Kissinger font, encore aujourd’hui, autorité. A lire ce gros pavé sur l’un des hommes qui marquera probablement pour longtemps l’histoire encore très récente de la haute technologie et les grandes épopées capitalistes de la Silicon Valley, on comprend pourquoi Jobs a absolument tenu à ce que ce soit Isaacson qui réalise cette biographie.

Pourtant, l’auteur a longuement hésité malgré l’insistance de l’épouse de Jobs et ce n’est qu’après avoir reçu l’assurance de pouvoir écrire ce qu’il souhaitait, sans censure, afin de donner une image la plus véridique possible sur une icône mondiale qu’il a fini par accepter après bien des hésitations et des discussions.

Autant vous prévenir tout de suite : une fois entré dans ce livre, vous serez fasciné au point de ne plus arriver à le quitter, d’en rêver la nuit, d’être hanté par une homme qui avait l’incroyable capacité de rendre possible l’impossible, d’exiger et d’obtenir des autres le meilleur d’eux-mêmes, sans concessions, tout cela grâce à ce que son entourage appelait son « Champ de distorsion de la réalité ». Une capacité à vriller son regard dans le vôtre jusqu’à vous faire plier, une volonté de fer de faire se correspondre le rêve et la réalité même s’il fallait pour cela prendre des positions physiquement (au sens de la science) ou philosophiquement virtuellement impossibles.

En suivant pas à pas Steve Jobs, on comprend parfaitement ce qui a fait d’Apple et de Pixar deux extraordinaires réussites. C’est en apprenant de ses échecs, en n’acceptant aucun compromis, en plaçant l’art et la technologie à la croisée des chemins, en imaginant de nouveaux usages qui allaient révolutionner le monde la micro-informatique, du cinéma d’animation, de la musique, de la presse et de l’édition, en choisissant une stratégie du tout intégré dans un monde fermé et cohérent, celui d’Apple, en s’entourant systématiquement des meilleurs que Jobs a forgé ses succès.

Alors, l’homme fut invivable, mercurien, capable de toutes les manipulations pour arriver à ses fins. Mais pour avoir côtoyé beaucoup de grands patrons dans le monde de la haute technologie, je peux vous affirmer que c’est une caractéristique quasiment indispensable pour balayer la concurrence et faire plier les inévitables résistances aux changements qui sont les morts programmées des entreprises évoluant dans un environnement volatile, complexe et jamais stable.

Ne portons donc pas de jugement sur l’homme qui fut ce qu’il fut, avec ses travers nombreux et ses immenses qualités de visionnaire, d’artistes, d’homme de marketing, de négociateur redoutable et de meneur d’hommes. Gardons seulement en tête qu’il a été l’un de ceux qui, avec une poignée d’autres à la même époque, nous ont fait basculer du monde classique au monde numérique en plaçant le souci du beau, de la perfection absolue au centre de son approche. Il fut aussi celui qui aima passionnément son épouse grâce à laquelle, comme Gates et lui se l’avoueront lors de leur ultime conversation, il ne devint pas fou, même si, souvent, il lui rendit la vie impossible. Il fut celui qui tenta, avec des fortunes diverses, d’être un père malgré une première fille qu’il abandonna, comme lui le fut, avant que de renouer avec elle plus tard. Il fut un homme d’une extrême complexité, plein de contradictions, déterminé à faire évoluer l’humanité grâce à des produits qui rendent la vie plus belle parce que plus riche en expériences que fournissent un bataillon de produits léchés, beaux, simples à utiliser. Lui seul l’a fait avec autant de succès et en menant à bien cinq transformations majeures dans la micro-informatique, le cinéma, la presse, la musique et l’édition. Chapeau bas Mr Jobs et bravo à Mr Isaacson pour sa biographie extraordinaire et indispensable !

Publié aux Editions JC Lattès – 2011 – 669 pages

30.8.13

Une fille, qui danse – Julian Barnes


 
Commençons par un petit coup de gueule. Pourquoi avoir traduit le titre original « The sense of an ending » (qui signifie en gros contextuellement « Le sens d’un accomplissement ») par « Une fille, qui danse » ? Certes, cette fille Véronica, Tony l’a aimée un temps alors qu’il était étudiant. Elle qui refusait de danser et qui le manipulait à sa guise, s’était mise à danser un soir, pendant dix minutes, dans sa petite chambre d’étudiant en se démenant sur un disque de musique rock. Mais, ceci ne fut qu’un instant parmi d’autres, pas celui autour duquel tout, et en particulier les souvenirs, se cristallise.

Car, ce délicieux roman de Barnes et assurément l’un de ses meilleurs, est un livre avant tout sur la mémoire et la façon dont, avec le temps et la distance, nous finissons par agencer les choses vécues pour composer avec, nous rassurer ou tout simplement continuer de vivre et d’avancer.
Tony, la soixantaine, est désormais à la retraite. Une retraite à l’image de son existence, sans relief particulier autre que de ne pas faire de vague, de se confondre dans le paysage pour devenir anodin, insipide. Il vit seul, en harmonie avec son ex-épouse, et en contact régulier avec leur fille unique, mariée à son tour et mère de deux enfants qu’il voit de temps en temps. De sa vie passée, il a fait un trait, fin car il n’y avait de toute façon pas grand-chose à biffer ou à cacher.

Et puis, un jour, tout est remis en cause parce qu’il reçoit un courrier d’un notaire lui indiquant qu’il est le bénéficiaire d’un petit héritage au contenu d’autant plus troublant qu’il est provenance de deux personnages dont il avait tout oublié ou presque, parce que croisés du temps de sa jeunesse et totalement perdus de vue depuis.
Du coup, les images, les séquences, les souvenirs remontent, convoqués pour tenter de donner un sens à ce qui paraît n’en avoir aucun. Du coup aussi, l’irrépressible besoin de renouer avec celle qui fut l’amour de sa jeunesse, perdue de vue depuis quarante ans, cette fille qui a dansé un soir pour lui, avant que de le lâcher dans des circonstances douloureuses que nous allons peu à peu découvrir, se fait jour d’autant qu’elle est la détentrice d’une partie de l’héritage qui lui revient.

Bribe par bribe, collant les séquences d’un passé reclus au tréfonds de la mémoire parce que souvent trop douloureux avec des morceaux de vie du présent qui viennent troubler une petite existence tranquille, Julian Barnes nous conte une histoire noire, à l’humour très british, qui nous montre que, parfois, nos actes, surtout lorsqu’ils ont été oblitérés par le temps, peuvent avoir des conséquences parfaitement insoupçonnées. Finir par l’apprendre et le comprendre par soi-même quarante ans plus tard peuvent se révéler de puissants traumatismes.
Saluons le travail de traduction (mis à part le titre mais peut-être imposé par un éditeur peu scrupuleux de respecter le sens originel) qui rend parfaitement l’humour et le style très travaillé sous des apparences de simplicité, de l’auteur. Voici un livre superbe d’ailleurs récompensé par le prestigieux Man Booker Prize à sa sortie.

Publié aux Editions Mercure de France – 2013 – 193 pages

 

Némésis – Philip Roth



Némésis sera-t-il le dernier roman jamais publié par Philip Roth ? Sans doute à en croire les déclarations mêmes de l’auteur aux Inrockuptibles (voir http://www.lesinrocks.com/2012/10/07/livres/philip-roth-nemesis-sera-mon-dernier-livre-11310126/) et confirmées ensuite par son éditeur. Arrivé à l’âge de soixante-dix-huit ans, Philip Roth ne se sent plus l’énergie de composer avec la frustration de devoir se battre avec les brouillons, les multiples tentatives jusqu’à trouver la bonne formulation, la bonne linéarité ou la bonne idée. Il préfère désormais se consacrer à la préparation de se mémoires afin que son biographe (car il ne doute pas un seul instant qu’une fois mort on voudra à tout prix écrire sa biographie) dispose d’un matériau le plus juste et complet possible.
Némésis est ainsi le quatrième et dernier volume du cycle « Nemeses » (qui signifie fatalité en américain) après « Un Homme », « Indignation » et « Le Rabaissement ». Un cycle où il est question du comportement face à la mort et aux multiples menaces qui remettent régulièrement nos existence en cause.

Ici, c’est en repensant aux épidémies de polio qui, chaque été, frappaient dans son enfance, jusqu’à l’invention du vaccin en 1955, que Roth construit un roman superbe et d’une architecture totalement maîtrisée.
L’Amérique de 1943 dans la ville de Newark se trouve confrontée à un double défi. D’un côté, sortir du piège de la guerre du Pacifique puis de l’engagement armé en Europe alors que chaque semaine, des familles de la communauté juive de la ville doivent composer avec l’information tant redoutée : celle d’un fils, d’un frère, d’un mari ou d’un amant tombé au front. De l’autre, une épidémie de polio qui frappe de plus en plus brutalement les enfants de tout milieu et de toute religion.

Bucky Cantor a décidé de faire front à sa façon. En tant que jeune Directeur des terrains de jeu de la ville, il conserve son calme et continue d’organiser les activités sportives des enfants dont il a la charge tout en renforçant les mesures sanitaires de sécurité. Pourtant, les gamins commenceront à tomber comme des mouches.
Sur l’insistance de sa fiancée, institutrice et monitrice d’un camp de jeunesse situé à l’abri des miasmes en altitude, Bucky finira par accepter de venir la rejoindre pour remplacer un professeur de sport appelé sous les drapeaux. Il deviendra alors malgré lui le vecteur du malheur pour les jeunes dont il est responsable et pour lui-même.

La question centrale abordée par Philip Roth est celle de la culpabilité. Dans la première partie du roman, deux sentiments coupables existent. Celui des familles qui cherchent une explication même totalement irrationnelle aux raisons qui font de leurs enfants bien-portants les victimes innocentes d’une terrible maladie. Il faut des boucs-émissaires et seul le sang-froid de Bucky permettra de contenir les foules. Mais aussi la culpabilité de Bucky de n’être pas parti se battre à cause d’une vue mauvaise qui l’a fait réformer, alors que tous ses amis sont au front. Du coup, il lui faut adopter inconsciemment une attitude héroïque jusqu’au point où la pression psychologique et amoureuse de celle qu’il doit épouser le fasse, la mort dans l’âme, quitter son poste en pleine épidémie.
Mais, fondamentalement, une fois le drame posé, la psychologie des personnages bien connue, Roth nous interpelle sur la question de savoir jusqu’où notre responsabilité est engagée lorsque nous devenons malgré nous l’agent du malheur et comment nous pouvons choisir de vivre vis-à-vis de cette fatalité.

Dans le cas de Bucky, la déesse de la vengeance et de la colère, émissaire de la Justice, Némésis, aura dicté un verdict absolu et aussi fermement irrévocable que l’état d’esprit intégral et inflexible du personnage qu’elle frappe.
Roth signe avec cet ultime roman un livre absolument magnifique.

Publié aux Editions Gallimard – 2012 – 227 pages

25.8.13

D’autres chemins – Enis Batur



Enis Batur est un des grands écrivains turcs contemporains. Sa production est nombreuse, variée (essais et poèmes essentiellement) et partiellement traduite en Français. Il a reçu une éducation classique française dans un collège et lycée religieux français en Turquie et sa connaissance de la langue française et de ses grands auteurs classiques est excellente.

Aborder Enis Batur par « D’autres chemins » (comme ce fut mon cas), n’est probablement pas la meilleure façon de procéder et je préfère en avertir les esprits curieux sans tarder !

Ce récit est en effet un étrange mélange de récit autobiographique, de descente hasardeuse dans des souvenirs ou des impressions personnelles, d’envolées lyriques sur certains auteurs français, de références incessantes à ses œuvres dont nous ne savons rien ni sur le fond ni sur la forme. Les hommes et les femmes côtoyés tout au long de sa vie d’écrivain y sont convoqués au gré des souvenirs sans qu’il ne soit jamais explicitement dit de qui il s’agit. Il faut parfois parcourir de nombreuses pages denses avant de deviner qu’il est fait référence à un père politicien et figure de la Turquie, à un fils, à un ami, à un grand-père… Toutefois, les femmes sont curieusement absentes la plupart du temps dans ses convocations.

Batur se trouve au carrefour des cultures occidentales et orientales et son écriture s’en ressent immédiatement. Elle possède la force structurelle classique, la richesse de vocabulaire tout en se laissant porter par le chatoiement des images, l’éblouissement des couleurs ou des sentiments. Elle se refuse en tous cas à toute linéarité : le temps y est systémiquement et inconsciemment détruit, nié, aboli. Du coup, ou bien on accepte d’être entrainé dans une forme de maelstrom légèrement narcotique, en renonçant à comprendre pour ne se laisser bercer que par la magie des mots, ou bien l’on s’accroche à la rationalité et l’on ne pourra quitter ce récit que frustré, voire agacé.

J’ai pour ma part choisi la première option mais mon esprit cartésien occidental m’a trop vite rattrapé et j’ai, du coup, lâché le récit aux environs des deux tiers, n’en pouvant plus de références inexpliquées à des êtres, des lieux, des situations incompréhensibles à un non turc voire à un non proche de l’auteur.
Or, c’est, à mes yeux, bien là la limite absolue de cet ouvrage qui, structurellement, ne pourra concerner qu’une poignée de lecteurs convaincus en France. D’où la question : pourquoi l’avoir traduit, puis édité ? Mesdames et Messieurs d’Actes Sud, dont j’admire par ailleurs la ligne éditoriale qui structure Cetalir, j’apprécierai une réponse à cette question inhabituelle.

Publié aux Editions Actes Sud – 2009 – 262 pages

17.8.13

Mélo - Frédéric Ciriez


 
Frédéric Ciriez avait été l’un de nos coups de cœur 2008 avec le très original et décapant « Des néons sous la mer » qui relatait l’histoire rocambolesque d’un sous-marin transformé en bordel, administré par des péripatéticiennes regroupées en SARL ouvrant le sas d’accès seulement après avoir observé leurs clients putatifs à travers l’œil du périscope. Un monde interlope et joyeux à la fois porté par une écriture gonflée à bloc.

Cinq ans plus tard, ce qui est un peu long pour une seconde gestation, Frédéric Ciriez accouche d’une nouvelle histoire pleine d’originalité et d’une certaine fureur. Pas vraiment une histoire d’ailleurs mais plutôt la juxtaposition de trois vies, organisées en trois sections parfaitement distinctes portant les noms de Transfixion, Transformation et Transaction. Trois parties qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres même s’il existe un fil très ténu entre ces personnages qui se croisent, à peine, dans un grand Paris décrit de manière assez sublime et très inspirée.
En cette veille de 1er Mai, trois personnages suivent leurs destins. Le premier est un inspecteur du travail et syndicaliste. Dans une ouverture saisissante qui pourrait nous faire croire, à tort, à celle d’un bon roman policier, Ciriez nous donne à voir son cadavre. L’homme est écroulé, assis calmement, un couteau planté en plein cœur dans sa Xantia hors d’âge. Il s’est garé à quelques encablures de l’usine de retraitement des déchets que nous croiserons dans la deuxième partie. Sans laisser planer le moindre doute, l’auteur nous indique que l’homme s’est suicidé en laissant comme un inutile indice la facture de l’objet de la « transfixion », terme technique qui décrit la perforation de part en part d’un organe. Nous allons alors remonter le cours de sa vie et comprendre comment cet homme est mort de solitude.

Parfait est l’un de ces Congolais établis à Paris. Le jour, il est chauffeur de benne et chef d’une équipe d’éboueurs qui vide les poubelles du Xème arrondissement. Sa vraie vie est la nuit où sa « Transformation » s’opère. C’est un roi de la sape, qui se pare comme un Dieu et dépense sans compter pour briller, en mettre plein la vue, remplir du regard des autres sur lui une vie autrement vide et sans intérêt. Ciriez réussit là la meilleure partie de son livre, mêlant humour et fantaisie, décrivant avec un art consommé les joutes des sapeurs dans un Paris noctambule et interlope.
Barbara est une petite Chinoise lesbienne, étudiante à l’ESCP. Une fille qui en veut parce qu’elle refuse de finir prolétaire comme ses parents confinés dans un minable restaurant parisien. Pour payer ses études, elle a monté son propre business et vend avec une marge insoupçonnable de multiples babioles achetées en gros dans un magasin d’import d’articles fabriqués en masse en Chine. Pour effectuer ses « Transaction »(s), elle se déplace dans tout Paris en roller, un gloryfier (ce présentoir à cigarettes en vogue aux USA dans les années soixante) accrochée à son cou.

A sa façon, chacun de ces personnages nous donnera une vision d’un Paris différent, celui des quartiers anonymes et sans relief, celui des usines de retraitement des déchets et du monde de la nuit, celui des rues grouillantes de touristes et des lieux d’intimité nocturne. Mais aussi, sur un fond de solitude et parce que chacun d’eux est à la recherche de sa vraie place dans le monde, une histoire mélodramatique qui donne sa cohérence à ce beau Mélo, écrit de façon très travaillée, porteuse d’un véritable souffle épistolaire.
Publié aux Editions Verticales – 2013 – 323 pages

 

10.8.13

Loin de Chandigarh – Tarun Tejpal


Tenter de donner l’essentiel de la trame romanesque de « Loin de Chandigarh » est sans doute aussi vain que de vouloir résumer le Maha barata. Et d’ailleurs, cela n’aurait aucun sens.

Avec ce premier roman, le journaliste Tarun Tejpal allait marquer une entrée fracassante dans le paysage littéraire indien contemporain, entrée confirmée depuis avec deux autres romans aussi magistraux, démesurés et fascinants que ce premier opus (voir « L’histoire de mes assassins » puis « La vallée des masques »).
« Loin de Chandigarh », comme toutes les œuvres à suivre de l’auteur, est un roman aux multiples facettes. C’est tout d’abord une suite d’histoires d’amour passionnel, un hymne aux joies des corps qui se découvrent, s’auscultent, s’explorent et s’interpénètrent sous toutes les formes possibles et imaginables. L’érotisme y est constant et les scènes de sexe décrites de façon extrêmement crûes, précises au point que l’on se croit parfois en train d’assister en spectateur pervers aux ébats qui parsèment ce roman souvent sulfureux.

C’est aussi, et surtout, l’histoire de l’Inde, celle du basculement en trois ou quatre générations d’un sous-continent aux traditions millénaires, encore dans une sorte de moyen-âge, riche d’un foisonnement de cultures, de cultures et de langues, d’un statut de colonie sous domination britannique à celui d’une puissance nucléaire ayant à la fois un pied dans la plus extrême modernité et l’autre encore fermement ancré dans ce que l’humanité est capable de produire de pire.
En suivant le parcours de ce couple qui vécut une histoire d’amour passionnel mais dont nous apprenons très tôt qu’il vient d’exploser, c’est toute l’inde de ces cent dernières années que fait défiler Tejpal.

Celle du temps où les maharadjas vivaient encore dans leur splendeur et une insolente opulence, maintenant les populations locales sous leur coupe dans un esclavage quasi absolu, confisquant le produit des récoltes, les filles et les hommes les plus beaux pour leur seul et unique bon plaisir, le tout sous le regard complaisant de l’occupant qui savait diviser pour mieux régner.
Celle de la montée de Ghandi, du rêve puis de la conquête de l’Indépendance avant que, celle-ci chèrement acquise, ne finisse déliquescente entre les mains d’une famille n’ayant ni le charisme, ni les capacités du frêle bonhomme qui fit basculer le monde.

Celle des explosions régulières de violence qui agitent ce pays sans cesse parcouru des spasmes des intégrismes religieux, des tensions entre communautés exacerbées par le détournement des richesses au profit de minorités.
Celle de la capitale New Dehli, abrutissante de bruit, de crasse, de poussière, de pollution et d’embouteillages dantesques, mal endémique qui obstrue la moindre chaussée du plus petit village traversé où que l’on se trouve dans ce pays tentaculaire.

On pourra lire ce livre époustouflant pour sa trame romanesque, pour les multiples récits qu’il contient et que l’on pourra voir comme de longues digressions ou comme des romans dans le roman. Il sera encore plus intéressant de le lire pour cela en conservant en tête que toutes ces histoires sont  au fond autant d’allégories permettant de dépeindre un pays dont on n’a jamais fini de faire le tour et qui échappera à celui qui tenterait de le réduire à une entité simplement rationnelle. Un tour de force littéraire servi par une écriture éblouissante !

Publié aux Editions Buchet Chastel – 2005 – 678 pages

9.8.13

Le bleu de la nuit – Joan Didion


Dans « L’année de la pensée magique », Joan Didion tentait d’exorciser le décès brutal de son mari, le scénariste John Gregory Dunne, survenu un soir de Noël. Avec son dernier livre, « Le bleu de la nuit », elle tente de survivre à une autre perte, survenue quelques mois plus tard, celle de sa fille adoptive Quintana à l’âge de trente-neuf ans à la suite d’une hémorragie cérébrale ayant entraîné une agonie de plusieurs mois.

Le bleu de la nuit, c’est pour Joan Didion « le contraire de l’agonie de la clarté, mais aussi son avertissement ». C’est surtout pour elle le moyen d’évacuer la question de savoir si elle aura été une bonne mère pour cette enfant tant désirée et intensément aimée, d’apprendre à vivre avec une perte irrévocable après celle d’un compagnon de toute une vie.
Avec beaucoup de pudeur mais aussi une émotion à fleur de peau, servie par une écriture aussi précise qu’essentielle, Joan Didion laisse remonter la foultitude de souvenirs qui la raccroche à une existence faisant désormais partie d’un passé révolu.

On y découvrira les moments secrets et magiques où l’enfant tant espéré fut enfin confié et rencontré, immédiatement aimé et pris en charge. Une enfant vivant au beau milieu de l’intelligentsia américaine entre des parents scénaristes qui l’emmènent partout avec eux sur les tournages et une mère rédactrice chez Vogue. Une enfant extraordinairement intelligente et précoce, écrivant son premier livre à treize ans suivant en cela la trace de ses parents adoptifs écrivains.
Un mariage dont la narration est l’une des plus belles pages de ce livre bouleversant, le temps, la distance et le talent faisant de ce moment unique un moment quasi divin et mystique.

Et puis l’accompagnement harassant, presque jusqu’à la folie, d’une enfant dont on comprend peu à peu qu’elle ne survivra jamais parce que toutes les opérations, tous les transferts d’un hôpital à l’autre ont échoué.
Il faut prendre ce livre pour ce qu’il est : un exutoire à la douleur, un hommage aux défunts, un cri d’amour déchirant d’une mère et d’une épouse qui tente de survivre en se rattachant à ce qu’elle sait faire, magnifiquement : écrire.

Publié aux Editions Grasset – 2013 – 233 pages

8.8.13

La forêt dans le fleuve – Lidia Jorge


 
Etrange titre, dont l’explication m’échappe, pour un étrange roman. Un récit dans lequel se superposent diverses couches qui sédimentent une trame complexe, imbriquée au point de souvent désorienter le lecteur ou de le perdre s’il laisse tomber son attention.

Le Portugal a sans doute en Lidia Jorge sa plus grande femme de littérature contemporaine. Une femme dont la formation en philologie romane, discipline rare voire en voie de disparition et qui consiste à tenter d’expliquer une société à travers la structure de son langage, lui donne un regard unique sur la façon d’écrire. Il faut toujours chez L. Jorge chercher le sens derrière l’apparence, saisir les superpositions de textes qui finissent par composer une toile méticuleuse, détaillée et luxuriante comme une tapisserie qui conterait l’histoire récente d’un Portugal sorti de la misère mais dont la bourgeoisie, derrière sa façade de composition, cache une misère d’âme insondable.
« La forêt dans le fleuve » est avant tout un texte sur l’initiation, le long et complexe apprentissage qui nous fait passer de l’état adolescent à celui d’adulte éveillé, conscient, exerçant son libre arbitre. C’est ce que nous dit cette étrange histoire d’amitié qui emprunte une forme de fascination morbide et malsaine entre ces deux femmes, personnages centraux de ce roman pluriel.

Julia est la jeune veuve d’un sculpteur qui révolutionna son art mais ne connut ni la gloire ni la reconnaissance de son vivant. Ayant séduit celui qui allait devenir son mari à dix-huit ans, elle eut tôt un enfant, Joia, et a vécu jusque là dans une relative insouciance faite d’amour physique et d’amour de l’Art. Son veuvage la laisse sans ressource, mère mais sans expérience de la vie.
Sa rencontre avec Anabela, une jeune femme énergique et fascinante, va bouleverser sa vie. Pour payer ses études de droit, Anabela se prostitue. Sa beauté, son esprit manipulateur, son ambition démesurée lui ouvre les portes d’une vie de succès en se jouant des hommes comme de vulgaires marionnettes que l’on jette lorsqu’elles n’amusent ou ne servent plus.

C’est elle qui va pousser Julia à sortir de son isolement de jeune veuve et mère, la précipiter dans une vie où elle se confrontera à l’art radical, à la passion amoureuse qui dévore et détruit tout, à la duperie qui permet d’en tirer un profit personnel avant, par glissements successifs, de lui faire à son tour comprendre que sa beauté et son physique peut lui permettre d’améliorer grandement l’ordinaire auquel un misérable salaire de vendeuse dans une librairie ne suffit pas.
Ce que nous observons dans le très lent déroulement du récit (la lenteur est l’une des marques de fabrique de L. Jorge qui aime à prendre son temps pour décrire les méandres de la pensée, les circonvolutions psychologiques) c’est l’évolution progressive de cette relation Maître-Esclave entre Anabela, la dominante, et Julia, l’innocente jeune femme qui va apprendre progressivement à copier le modèle pour le dépasser. Nous voyons avec une certaine fascination comment la vie, les hasards, la nécessité, l’adversité vont radicalement transformer une oie blanche en une louve, bouleversant ainsi, nécessairement, l’équilibre même qui fondait l’amitié entre les deux femmes.

J’avais été ébloui par « Le vent qui siffle dans les grues » qui, une fois encore, faisait tomber le maquillage bourgeois d’une société relativement sclérosée. J’avoue être resté un peu sur ma faim avec « La forêt dans le fleuve » n’étant jamais parvenu à entrer dans un livre pourtant remarquablement construit, sans doute trop d’ailleurs ce qui en fait sa limite.
Publié aux Editions Métailié – 2000 – 384 pages

28.7.13

Glyphe – Percival Everett



Si vous êtes fidèle à Cetalir, vous saurez que nous vouons une certaine admiration pour ce grand écrivain américain, par ailleurs professeur de philosophie et de linguistique à l’Université de Californie du Sud.
« Glyphe » est son dernier roman, paru en 2009 en France, et se situe à part dans une œuvre jusque là plus portée vers le roman de structure classique. Ce dernier ouvrage décide de prendre à contrepied bien des travaux sérieux et, il faut le dire, assez franchement rébarbatifs, de la linguistique et à se moquer avec l’intelligence de celui qui maîtrise la chose, de ses théories et de ses auteurs. C’est brillant mais cela enferme aussi un peu le roman dans une structure relativement formaliste dont il devient impossible de s’échapper. Comme, en outre, les propos y sont volontairement élaborés, toujours en vue de mieux se gausser des limites du genre, cela donne un récit subtilement complexe et qui nécessite une attention soutenue, voire, une formation de base à la philosophie, à la psychanalyse et la linguistique faute de passer totalement à côté.
Pour venir à bout de son entreprise, P. Everett décide de faire naître un petit bébé qui présente la caractéristique de refuser de parler mais qui fait très vite comprendre à ses parents qu’il comprend tout ce qui se passe autour de lui en rédigeant des petits palimpsestes brillants. Effrayés par cet enfant clairement pas comme les autres, le père linguiste post-structuraliste qui végète dans une quelconque université et qui voit ses articles tous refusés, et la mère, artiste peintre dépressive, décident de faire tester le bébé. Résultat, un effroyable QI de 470 et un bébé qui lit tout ce qui lui tombe sous la main, de préférence en philosophie, linguistique, mathématique ou physique, retient tout et donne du fil à retordre aux adultes totalement dépassés.
Alors l’enfant va devenir l’enjeu d’une lutte de pouvoir et se faire enlever successivement par une psychologue obnubilée par l’idée de passer à la postérité, une chercheuse persuadée que les singes parlent le langage des sourds américains, une agence de la CIA qui veut exploiter les talents de l’enfant à des fins d’espionnage, un couple en mal d’enfant, un prêtre pédophile et poursuivi par la vision du démon.
Au cours de cette tumultueuse et démentielle cavalcade, Everett va faire surgir un Roland Barthes abscons, incompréhensible et obsédé sexuel et ouvrir chacun de ses chapitres par un schéma linguistique de plus en plus complexe et hermétique au point d’en paraître totalement risible.
Quand en plus, Socrate, Wittgenstein, Nietzsche et Lacan sont convoqués régulièrement pour mener d’improbables dialogues à travers les siècles, cela donne un récit absolument délirant, souvent drôle et qui envoie joyeusement valser tous les pédants de la terre qui se réfugient derrière d’improbables concepts revêtus des définitions les plus hermétiques qui soient.
On adorera ou on détestera mais il sera impossible de rester indifférent. Pas pour tout public toutefois.
Publié aux Editions Actes Sud – 301 pages