3.5.14

En finir avec Eddy Bellegueule – Edouard Louis


Que faut-il voir avec ce best-seller inattendu écrit par un jeune Normalien en Sciences Sociales de vingt ans ? Un règlement de compte familial et personnel ? Une dénonciation politique des dominants sur les dominés ? Une attaque contre la pensée raciste et sexiste sur fond d’extrêmisme ? Ou bien un simple roman ?

C’est en fait de tout cela à la fois qu’il s’agit car, de son histoire personnelle (Edouard Louis ne s’en cache pas : Eddy Bellegueule, c’est bien lui), il fait un roman. Dès lors, inutile d’enquêter sur place, dans ce village de Hallencourt en Picardie, où des hordes de journalistes à la recherche de sensationnel ont cherché à vérifier, recouper ou, plus croustillant, dénoncer les propos d’Eddy Louis (si j’ose dire). C’est oublier que l’espace romanesque se nourrit inéluctablement de l’expérience personnelle. Bon, ici, c’est à dose massive sans qu’il s’agisse toutefois d’un récit autobiographique.

Voyons-y, comme le déclare son jeune auteur d’ailleurs, une forme de catharsis, un moyen de couper les ponts définitivement avec une famille avec laquelle il ne se sent aucune attache parce qu’elle n’a pas su comprendre sa différence et lui a valu d’être considéré, vu et traité comme un « sale pédé » au point de devenir l’objet sexuel des fantasmes sadiques d’un cousin plus âgé bien content de laisser libre cours à ses pulsions perverses.

Dans ce roman au souffle certain, écrit d’une plume trempée dans le fiel, c’est avant tout d’une critique sociale dont il est question. Celle d’une société où le pouvoir des dominants renvoie les dominés de la classe ouvrière vers la misère, l’exclusion, le chômage et son lot de consolation, l’alcoolisme comme dérivatif évident parce qu’à portée de main. Dès lors, il faut un miracle pour s’en sortir : celui d’un cadeau génétique inespéré (l’intelligence ou le talent à condition qu’un éducateur ou un tiers ait su le détecter ce qui fut le cas d’Edouard Louis) sinon c’est l’abrutissement, la descente aux enfers vers la tangente invisible entre le monde bestial et celui des bas-fonds gordiens.

Au-delà du cri de son auteur, il conviendra de garder cela en-tête lui qui, à vingt ans, a mené un travail approfondi de recherche sur le sociologue Pierre Bourdieu sur le thème de « l’insoumission en héritage ». Un sujet en forme d’histoire personnelle comme « En finir avec Eddy Bellegueule » (et c’est bien la proposition « en finir » qui exprime cette idée de révolte, de fuite déterminée, de volonté de ne pas se soumettre à la dictature de l’atavisme familial, du déterminisme social programmé) en témoigne.


Publié aux Editions Seuil – 2014 – 220 pages

1.5.14

Le diable – Pierre Bourgeade


« Le diable » fut le dernier roman de Pierre Bourgeade, disparu l’été 2009. C’est un court roman, solidement construit et qui dérange. Un roman sur les limites de nos convictions, de nos croyances et de nos engagements. Un roman sur fond de terreur semée par les terribles Brigades Rouges de l’Italie des années quatre-vingt.

Pierre Bourgeade décide de nous conter les doutes de trois personnages que le destin va faire se croiser jusqu’à les briser.

D’un côté, un jeune vicaire qui ne connaît rien de la vie, qui croit avoir trouvé en Dieu une vocation mais qui se laissera tenter par la femme et les joies de l’amour. De l’autre, une jeune veuve qui commença sa vie comme pute indépendante, puis serveuse topless dans un bar interlope avant qu’un riche banquier, gentil et peu regardant, ne lui propose de l’épouser. Depuis l’enlèvement, la torture et l’assassinat resté impuni de son homme, elle vit recluse dans son domaine. La survenue du jeune vicaire, beau te tentateur, va rallumer en elle le désir de la chair.

Au centre, un médecin qui a tout laissé tomber, par conviction et engagement, pour rejoindre les Brigades Rouges qu’il approvisionne en explosifs, au nez et à la barbe de la gendarmerie qu’il nargue gentiment.

Malgré eux, par le désir des autres, chacun de deux hommes, que le hasard fait se rencontrer et sympathiser, va devenir la proie d’un enjeu qui le dépasse. Le vicaire, torturé par la chair, désiré et séduit par la veuve, finira par tout laisser tomber pour s’envoler avec la belle.

Le terroriste, qui lutte contre les attentats aveugles et milite pour les assassinats ciblés, va devoir choisir entre la vie de son fils et celle d’innocents.

Ce qui frappe ici c’est la façon dont le terrorisme se fond aveuglément dans notre quotidien, la facilité selon laquelle on peut devenir l’ami de celui qui finira par faire de vous un ennemi, voire une victime, de classe.

Tout cela est bien fait, modeste, et constitue une bonne opportunité de découvrir cet auteur si vous ne le connaissiez pas.

Publié aux Editions Tristman – 2009 – 178 pages



26.4.14

La ville de l’ange – Luis Manuel Ruiz


Si vous avez aimé « L’ombre du vent », best seller de Zafon, alors il y a toutes les chances que vous adoriez « La ville de l’ange ».

Le roman de Ruiz participe des mêmes principes qui font un tabac depuis quelque temps de l’autre côté de la frontière ibérique. En assemblant avec talent et subtilité une grosse pincée d’ésotérisme, une relation à la religion qui prête plus au diable qu’elle n’accorde à un Dieu en voie de disparition et une intrigue policière solide, pour peu que vous y ajoutiez un usage pertinent de la psychologie et que l’auteur soit un maître dans l’art des rebondissements, vous obtiendrez à quasi coup sûr un bouquin excellemment construit, palpitant et fort sympathique. C’est d’ailleurs cela quia valu à « La ville de l’ange » le Prix International de l’Edition en 2001, deuxième roman de ce jeune écrivain Sévillan.

Quelques mots sur l’intrigue.

Alicia est une femme autour de quarante ans qui vit hantée par la mort de son mari et de sa fille dans un accident de la route, quelques années plus tôt. Sa vie triste et monotone, qu’elle supporte à coups de psychotropes, est devenue insupportable depuis que, chaque nuit, un rêve étrange apparaisse en se faisant de plus en plus précis.

Elle se retrouve à circuler seule, dans une ville parfaitement agencée, d’architecture classique, vidée de tout habitant. Y trônent quatre anges, aux quatre points cardinaux, dont la position d’un des pieds ne peut qu’intriguer. Ces anges semblent lui envoyer des messages.

Bientôt, Alicia qui est persuadée d’avoir déjà vu cette ville ailleurs, se trouvera confrontée au surgissement dans le monde réel des différents anges sous la forme de statues dont l’apparition suscite la convoitise d’une cohorte de personnages douteux et troubles jusque chez ses voisins les plus proches.

Aidée par son beau-frère qui est amoureux d’elle, elle va partir dans une enquête dangereuse et parsemée de meurtres violents dont la mise en scène fait référence à des rites sataniques. Il de vient évident que ces anges sont porteurs d’un message qu’il faudra décoder en parcourant des incunables, en interrogeant des personnages savants et redoutables tout en faisant face à une multiplication d’intimidations et de violence.

Mené à un rythme haletant, le rythme ne souffre aucunement de références de plus en plus précises à des phénomènes historiques au fur et à mesure que l’enquête progresse. Il est même effrayant de voir la folie des hommes à travers les siècles passés où magie noire et pouvoir faisant souvent bon ménage.


Publié aux Editions Gallimard – 2002 – 319 pages

19.4.14

Le chardonneret – Donna Tartt


Donna Tartt ne cultive pas l’abondance de production. En vingt ans, voici seulement son troisième roman après « Le Maître des illusions » suivi dix ans plus tard de «Le Petit Copain ». Chacun de ses livres est dense. Chaque opus rencontre un succès international. Avec « Le chardonneret », elle tend vers l’hyperbole de son art son livre frisant les huit cent pages (prévoyez une grosse dizaine d’heures pour le dévorer) et ayant reçu le Prix Pulitzer accompagné de rares louanges.

Lors de son passage promotionnel à Paris, Donna Tartt déclarait au Figaro que depuis qu’elle avait découvert le tableau de Carel Fabritius, élève de Vermeer et de Rembrandt, elle n’avait cessé d’y penser chaque jour. La fonction de ce tableau, petit, dense et lumineux, représentant un oiseau (le chardonneret) sur un fond de mur jaune lumineux reste mystérieuse. Il aurait pu servir de décor sur un meuble sans que l’on ait la moindre certitude à ce propos.

Toujours est-il  que ce petit tableau connut un destin particulier puisqu’il fut l’un des derniers peints par Fabritius avant que ce dernier ne disparaisse lors de l’incendie qui suivit l’explosion d’une poudrière qui détruisit l’essentiel de la ville de Delft en 1654. C’est aussi l’une des rares œuvres qu’il nous soit restée de l’artiste.

Plus de trois cent cinquante ans plus tard, Donna Tartt imagine un nouveau coup du destin. Alors que le jeune Theo Decker et sa mère se sont réfugiés au Musée de New York pour échapper à la pluie battante, une explosion d’origine terroriste souffle une partie du bâtiment, détruisant de nombreuses salles et beaucoup des œuvres qui s’y trouvaient. Elle sème aussi la mort et le désarroi. Theo, qui se trouvait dans la salle du Chardonneret, assistera à la mort d’un mystérieux vieil homme qui lui remet une bague et lui intime de se rendre à une certaine adresse.

Ce moment forme le tournant de la vie de Theo qui vien de découvrir furtivement mais violemment l’amour après avoir aperçu une jeune fille rousse qu’accompagnait le vieil homme qui vient de mourir. Celle-ci semble avoir disparu elle aussi lors de l’attentat. Il est sous le choc de l’émotion provoquée par la découverte du tableau et s’en empare sans vraiment réaliser la portée de son geste avant de parvenir à s’échapper du chaos ambiant. Il va aussi comprendre bien vite que sa mère, partie à la boutique du musée quelques minutes plus tôt, fait partie de la longue liste des victimes.

Devenu orphelin de sa mère, coupé d’un père alcoolique qui les a plaqués un an plus tôt, il va se trouver ballotté de famille en famille.

Commence alors un long voyage intérieur et physique aussi pour Theo. Un voyage fait de brûlantes oppositions entre la solitude constante, l’angoisse permanente induite par le choc post-traumatique jamais évacué, l’amitié avec Boris, un autre enfant livré à lui-même, lui aussi orphelin de mère et sous la menace permanente d’un père alcoolique et violent ainsi que l’irrépressible besoin de se sentir en possession du tableau dérobé, malgré la culpabilité, la terreur d’être pris et de finir en prison, simplement parce que cet objet lui rappelle un bonheur perdu à jamais, une vie entrevue et gâchée, la possibilité de se mettre en joie par des émotions simples suscitées par le choc artistique.

Mais le voyage de Theo sera aussi, beaucoup surtout, fait d’amertume, de tromperies, de refuges compulsifs dans l’abus d’alcool et de drogues, uniques succédanés à un mal-être profond et incurable. Du coup, il est incapable d’une relation sociale normale et prompt à faire les mauvais choix quitte à décevoir ceux qui lui font confiance.

L’art de Donna Tartt est de jouer en permanence entre une observation romanesque psychologique fine de l’auto-destruction qui agite Theo sur une période d’une quinzaine d’années en même temps qu’au fur et à mesure que le roman progresse, le livre se transforme en un thriller puissant, plein de rebondissements dont le tableau dérobé devient un enjeu et une source de convoitise internationale, mettant Theo aux prises avec ce que le monde produit de plus violent.

La romancière mélange avec art et subtilité de nombreux fils pour mieux nous maintenir en haleine au long d’un roman fleuve qui n’est rien d’autre qu’une version moderne, contemporaine des grands romans classiques à l’ombre des Stendahl, des Dickens ou des Dostoïevski, avec l’extrême violence physique et psychologique en plus dont notre monde actuel est un grand producteur.

Un grand livre !


Publié aux Editions Feux croisés –Plon – 2014- 796 pages

18.4.14

Triple crossing – Sebastian Rotella


Sebastian Rotella nous l’affirme dès son préambule. Ayant passé des années à enquêter comme journaliste sur les multiples trafics qui gangrènent l’Amérique Latine et voient des dizaines de milliers de Latinos et autres Chinois tenter, avec plus ou moins de succès, de franchir la frontière qui les sépare de l’eldorado américain, si son histoire est in fine fictive, elle repose néanmoins sur une utilisation de faits, de situations et de lieux qu’il a pu observer tout au long de sa vie de reporter. D’où un réalisme qui frappe dans ce premier roman qui fut d’ailleurs sélectionné par le New York Times comme candidat à la fois pour le meilleur premier roman et le meilleur thriller.

Au sein de la brigade Frontalière chargée de surveiller les tentatives des candidats migrants à entrer clandestinement aux Etats-Unis, Valentino Pescatore cueille chaque nuit son lot de malheureux. Dur à cuire, un peu rebelle, Pescatore est un jeune homme au passé un peu trouble arrivé là par bien des détours. Au contraire de certains de ses collègues et de son chef qui tirent honteusement parti de ce flot de miséreux, il sait faire preuve de respect et d’humanité. Mais, une nuit, une entorse au règlement tourne mal et lui vaudra de se retrouver enrôlé de force à la solde du FBI.

Chargé d’infiltrer le réseau le plus puissant des narcotrafiquants mexicains, le voici propulsé de l’autre côté de la frontière, pistolero à la solde des terribles patrouilles de la mort. Désormais, le moindre faux-pas lui fait risquer de basculer du côté du grand banditisme ou bien d’être sauvagement assassiné par ceux qui l’abritent s’ils le soupçonnent de la moindre infidélité.

Logé au cœur du Mal, Pescatore devient l’observateur privilégié des collusions, compromissions et grands arrangements entre  un monde politique corrompu jusqu’à la moelle, vivant des générosités mafieuses, un système policier acheté pour être aveugle et sourd et ceux qui règnent en maîtres absolus et quasi impunis : les narcotraficants. Tout cela fait froid dans le dos et tout particulièrement la vie dans les prisons mexicaines et tout spécialement celle de Tijuana où les armes font la loi, où familles, putes et maîtresses sont à demeure et au service des mafieux qui auront eu la malchance ou la maladresse de se faire coffrer malgré un système acheté pour les  protéger.

Car subsistent, ici et là, quelques hommes et femmes bien déterminés à combattre ce qui gangrène pays et continent sud-américains et avec lesquels Pescatore va devoir à la fois batailler et composer dans un système où la confiance mutuelle est loin d’être le sentiment le mieux partagé.  Cela, embarqué dans une fuite échevelée au côté du parrain mexicain de la drogue aussi instable que fou, jusqu’à la triple frontière du Brésil, du Paraguay et de l’Argentine (le triple crossing éponyme) devenue la plaque tournante de tous les trafics, de tous les dangers, de toutes les manipulations.

Sebastian Rotella réussit sur cette base solidement documentée à nous emmener dans un thriller haletant, parfois un peu complexe, peut-être un petit peu long à démarrer mais extrêmement bien construit et finalement très réussi. Seuls les plus rusés et les plus forts survivront. Car, que voulez-vous, ce monde occulte est d’une intense férocité…


Publié aux Editions Liana Levi – 439 pages