28.7.13

Glyphe – Percival Everett



Si vous êtes fidèle à Cetalir, vous saurez que nous vouons une certaine admiration pour ce grand écrivain américain, par ailleurs professeur de philosophie et de linguistique à l’Université de Californie du Sud.
« Glyphe » est son dernier roman, paru en 2009 en France, et se situe à part dans une œuvre jusque là plus portée vers le roman de structure classique. Ce dernier ouvrage décide de prendre à contrepied bien des travaux sérieux et, il faut le dire, assez franchement rébarbatifs, de la linguistique et à se moquer avec l’intelligence de celui qui maîtrise la chose, de ses théories et de ses auteurs. C’est brillant mais cela enferme aussi un peu le roman dans une structure relativement formaliste dont il devient impossible de s’échapper. Comme, en outre, les propos y sont volontairement élaborés, toujours en vue de mieux se gausser des limites du genre, cela donne un récit subtilement complexe et qui nécessite une attention soutenue, voire, une formation de base à la philosophie, à la psychanalyse et la linguistique faute de passer totalement à côté.
Pour venir à bout de son entreprise, P. Everett décide de faire naître un petit bébé qui présente la caractéristique de refuser de parler mais qui fait très vite comprendre à ses parents qu’il comprend tout ce qui se passe autour de lui en rédigeant des petits palimpsestes brillants. Effrayés par cet enfant clairement pas comme les autres, le père linguiste post-structuraliste qui végète dans une quelconque université et qui voit ses articles tous refusés, et la mère, artiste peintre dépressive, décident de faire tester le bébé. Résultat, un effroyable QI de 470 et un bébé qui lit tout ce qui lui tombe sous la main, de préférence en philosophie, linguistique, mathématique ou physique, retient tout et donne du fil à retordre aux adultes totalement dépassés.
Alors l’enfant va devenir l’enjeu d’une lutte de pouvoir et se faire enlever successivement par une psychologue obnubilée par l’idée de passer à la postérité, une chercheuse persuadée que les singes parlent le langage des sourds américains, une agence de la CIA qui veut exploiter les talents de l’enfant à des fins d’espionnage, un couple en mal d’enfant, un prêtre pédophile et poursuivi par la vision du démon.
Au cours de cette tumultueuse et démentielle cavalcade, Everett va faire surgir un Roland Barthes abscons, incompréhensible et obsédé sexuel et ouvrir chacun de ses chapitres par un schéma linguistique de plus en plus complexe et hermétique au point d’en paraître totalement risible.
Quand en plus, Socrate, Wittgenstein, Nietzsche et Lacan sont convoqués régulièrement pour mener d’improbables dialogues à travers les siècles, cela donne un récit absolument délirant, souvent drôle et qui envoie joyeusement valser tous les pédants de la terre qui se réfugient derrière d’improbables concepts revêtus des définitions les plus hermétiques qui soient.
On adorera ou on détestera mais il sera impossible de rester indifférent. Pas pour tout public toutefois.
Publié aux Editions Actes Sud – 301 pages

26.7.13

Vie et mort d’une jeune fille blonde – Philippe Jaenada



Une fois encore, Jaenada a cette faculté immédiate à nous transporter dans son univers personnel et délirant. Son style est résolument moderne, ponctué de nombreuses parenthèses souvent imbriquées les unes dans les autres et qui sont autant de prétextes à se laisser entrainer par des digressions hilarantes, toujours maîtrisées cependant. Des digressions qui laissent toujours voir la fragilité de l’être, les nombreuses occurrences à se laisser tenter lorsqu’on est un peu faible de caractère, ce qui est un trait constant des personnages du romancier.
Dans « Vie et mort d’une jeune fille blonde », Jaenada s’en donne à cœur joie et balaie avec une joie iconoclaste les conventions et les bien-pensants. Le roman repose sur un morceau de bravoure assez exceptionnel, un dîner en ville, dont les conséquences donneront lieu à des prolongements déroutants.
Un dîner auquel se rend le personnage central, parlant comme souvent chez Jaenada à la première personne du singulier et empruntant les traits de l’auteur, selon des habitudes quasi routinières. On se rend à ces dîners sans cadeau, on y arrive en retard ou oublie de prévenir qu’on ne vient pas et y rencontre des habitués comme des inconnus, tous membres de l’intelligentsia parisienne.
Cependant, et c’est là que l’auteur va commettre des pages d’une truculence rabelaisienne, ces dîners obéissent à une sorte de rites. Ils se doivent de commencer par des jeux violents consistant en des concours de baffes qui ramènent les protagonistes au temps des cavernes, en des duels de cuisses de fer et autres jeux plus ou moins dangereux que l’abus d’alcool ne manquera pas d’entraîner. Les conventions s’effondrent, les comptes se règlent sous couvert de bizarrerie sociale et les masques finissent par tomber. Jaenada y signe des pages sublimes d’invention et d’espièglerie !
A l’issue de ces préludes effarants et drolatiques à souhait, l’hôte, sans doute plus imprégné que d’habitude, finira par révéler à une tablée médusée les exploits sexuels multiples commis par sa fille en présence de nombreux partenaires sous les yeux affolés d’une famille BCBG réunie pour un repas de famille. Une fille devenue depuis pute de bas étage à Marseille, sidéique, pour se payer l’héroïne dont elle ne peut plus se passer. 
Devant ce récit, le narrateur va se convaincre que la fille en question, par un concours de circonstances de lieu et de date, n’est autre que la jeune fille de treize ans qui l’avait déniaisé de façon experte quand il en avait seize dans un champ à l’occasion de vacances estivales. Il décidera alors de partir à sa recherche sur un coup de tête.
Jaenada manie tout au long de ce beau roman tragi-comique humour et drame et passe sans transition mais avec brio et maîtrise du comique à forte connotation sexuelle à la recherche de son propre moi, le narrateur visant à comprendre, dans cette quête, comment il a pu devenir ce qu’il est devenu et en quoi une fille oubliée, et improbablement sortie de l’ombre, ayant a priori tout pour réussir, a pu devenir ce qu’elle est.
Le roman se terminera en queue de poisson, ouvrant des perspectives comme seule la vraie vie sait en réserver par ses hasards et les rencontres qu’elle nous réserve.
Un très beau livre à prendre au premier et au deuxième degré.
Publié aux Editions Grasset (2004) – 285 pages

20.7.13

Les identité remarquables – Sébastien Lapaque



Ce petit roman publié en 2009 part d’une idée originale. Un homme se lève et commence une journée sans savoir que c’est la dernière de sa vie et qu’il va donc mourir. Nous allons alors suivre par le menu, dans ses moindres détails, les faits et gestes de ce trentenaire, en bonne santé, célibataire, vivant bien d’un travail qui l’occupe peu, bénéficiant d’un héritage qui semble lui assurer un avenir radieux.
Conduit un peu sous la forme d’une mini enquête policière, nous allons en apprendre plus sur cet homme, sur ses parents mystérieusement disparus dans l’incendie de leur bel appartement parisien, sur les secrets familiaux profondément enfouis et partir sur les traces d’une trouble vengeance dont il devient, sans le savoir ni le soupçonner,  l’enjeu symbolique.
Nous allons ainsi découvrir un homme profondément égoïste, un homme qui se joue de l’amour que les femmes, même les plus belles, les plus aimantes et les plus sincères, lui vouent, un homme qui prend plus en amitié qu’il ne donne, un homme qui court d’une aventure à l’autre sans jamais savoir ce, qu’au fond, il poursuit vraiment. Bref, un être finalement peu sympathique, difficile à pardonner et qui cache son jeu sous une charmante apparence.
Le roman, bien parti, mené sur un rythme allègre et prometteur, ne tarde cependant pas à s’enliser quelque peu. On peine à comprendre les motifs d’une vengeance qui finira par devenir plus claire, on se fait bousculer par une trame narrative qui perd son fil dans le corps du récit, comme si l’auteur éprouvait quelques difficultés à maîtriser son œuvre. C’est un peu brouillon, parfois approximatif.
Heureusement, la fin en forme de coup de théâtre rachète ce court opuscule qui autrement aurait été vouée à une obscurité méritée. Il en reste une petite curiosité d’autant plus pardonnable qu’elle s’avale en peu de temps.
Publié aux Editions Actes Sud – 175 pages

11.7.13

Rêve général – Nathalie Peyrebonne



Quel point commun entre un Premier Ministre en exercice, un agent de sécurité, une conductrice de métro parisien et un professeur de 4ème ? Aucun a priori si ce n’est que tous, tout à coup et au même moment, laissent tout tomber en plan pour céder à un éloge de la paresse, un besoin de flânerie irrépressibles, histoire de redevenir humains.

Tout avait commencé par un signe avant-coureur avec ce jouer de football qui, au moment de tirer un penalty, avait tourné le dos au but. Et puis, tout s’est mis à se détraquer dans un pays qui prend l’eau de toute part et qui semble parti pour faire un nouveau Mai 68 sans violence, sans manifestation, sans casse. Une gentillette révolution qui ne dit pas son nom dans la bonne humeur et la convivialité générale, un moment inattendu, non planifié où l’on pose le crayon pour dire que le « travailler plus pour gagner plus », slogan pervers de campagne, n’est qu’une illusion qui ne mène nulle part.

A sa façon, en toute humilité et avec une certaine joie non détachée de naïveté, Nathalie Peyrebonne nous donne un premier roman en forme d’alerte supplémentaire sur une société qui n’en finit plus d’aller de plus en plus mal, faute d’objectifs, de moyens et tout simplement de projet social mobilisateur. Alors voilà que le peuple, à tous les niveaux, se révolte passivement.

Alors, le Premier Ministre refuse de répondre aux injonctions de la sonnerie téléphonique d’un Président surexcité prêt à vociférer ses ordres dès potron-minet. Le voici qui se prélasse à déguster des pâtisseries tout en savourant les gesticulations d’un chef de l’Etat qui ne convainc plus personne sur son écran télévisé.

Le prof abandonne sans crier gare sa classe en plein débat, pris d’une immédiate frénésie de cigarette et d’entartrage, à la recherche d’une victime symbolique et expiatoire.

La conductrice descend de son métro sans annonce, abandonnant des travailleurs résignés à leur sort, les invitant implicitement à faire comme elle et à quitter des emplois qui les déshumanisent.

L’agent de sécurité se vautre dans des concoctions culinaires complexes avant que d’aller tâter du tatami avec sa bande de copains de longue date.

Ils viendront bientôt grossir une foule immense qui défile calmement jusque sous les palais de l’Elysée.

Une rêverie générale me dires-vous ? Certes, mais au train où vont les choses, il est à craindre que le réveil soit brutal et violent lorsque l’on s’éveillera du sinistre sommeil qui semble s’être emparé de notre pays et de notre continent.

En attendant, voici un petit livre sympathique, sans grande prétention, rafraîchissant mais non indispensable.

Publié aux Editions Phébus – 2013 – 153 pages

6.7.13

Je suis l’argile – Chaïm Potok



Ne vous arrêtez pas à la couverture du livre qui nous donne à voir un visage troublant d’une petite asiatique. Derrière cette photo anodine, qui n’accroche pas voir repousse le lecteur non averti, se cache un authentique chef-d’œuvre.

« Je suis l’argile » est un de ces livres qui vous marque, qui laisse une empreinte durable et émerge d’une surproduction. Ecrit en 1992, publié en France en 1993, il n’a rien perdu de sa force et de sa rémanence.

Usant d’une langue simple, souvent volontairement répétitive, toujours douce, Chaïm Potok nous entraine subrepticement dans un voyage vers l’horreur. C’est ce décalage qui captive immédiatement et prend au piège le lecteur.  Car quoi de plus frappant que la douceur pour dire l’indicible. Le thème fait étrangement penser à cet autre chef-d’œuvre « La route », publié en 2008, de cet autre romancier majeur nord-méricain qu’est Cormac Mac Cormack. Même unité de lieu, mêmes acteurs, même désespérance induite par la guerre, même fuite sans but, vers l’inconnu et la mort, même déchainement de violence quand les plus pauvres d’entre les pauvres n’ont plus rien à perdre.

Dans « La route », nous étions aux Etats-Unis ravagés par un cataclysme nucléaire. Dans « je suis l’argile », nous sommes projetés en Corée du Sud au moment de la grande poussée de l’armée du Nord, principalement composée des troupes chinoises. L’armée Sud Coréenne est défaite, l’allié américain ne va guère mieux. Plus l’ennemi avance, plus les civils trinquent, éternelle rengaine. Poussés sur les routes, des milliers de familles de paysans fuient. Tout est dévasté, l’hiver glacial s’installe et avec lui, la famine. Les plus faibles meurent comme des mouches, jour après jour. Les orphelins sont légion, les familles décimées.

Sur cette route fuit un couple de vieux paysans. L’homme est sec, rusé, accroché à la vie. La femme fut jusqu’ici soumise d’autant qu’elle n’a pas été capable d’engendrer, infâme perfidie. A l’occasion d’un bombardement de l’aviation, un jeune adolescent va se trouver gravement blessé, gisant juste à côté de la femme. Malgré son mari et parce qu’elle n’a plus rien à perdre, elle va décider, et imposer, de s’encombrer de cet enfant à moitié mort et l’entourer d’un amour total, absolu et fusionnel pour le maintenir à tout prix en vie. Elle y parviendra par la suite de concours de circonstances et de générosité et peu à peu cet enfant va s’imposer au couple comme une évidence, comme une chance.

Nous allons suivre leur fuite, leurs techniques de survie et, surtout, la progression subtile de la relation entre l’homme, fondamentalement hostile à nourrir une bouche supplémentaire en période de famine, un enfant dont les dons sont immenses, une épouse qui peu à peu va apprendre à devenir une interlocutrice dont le point de vue compte. Plus la fuite progresse, plus la mort rode, plus les liens entre les trois protagonistes vont se complexifier et se densifier.

Le génie de Potok sera, entre autres, de savoir rendre avec un réalisme étonnant la superposition de la culture coréenne traditionnelle tournée vers la magie, les esprits qui rodent et un fond de catholicisme incompris vaguement professé par des missionnaires et dont il ne reste que des tics (les signes de croix et une prière – Tu es la terre, je suis l’argile -). Une superposition qui sert à expliquer l’incompris, à rationnaliser la terreur et tout simplement, à survivre.

C’est une fuite physique et symbolique à laquelle nous assistons. L’enfant est l’argile symbolique d’une génération qui disparaît , d’un monde qui se meurt et se convulse et constitue l’espoir de demain. Au terme de cette fuite, chacun des trois acteurs sera revenu du monde des morts, avec des yeux neufs pour voir, un cœur pour aimer, une forme de générosité pudique difficile à exprimer dans une société figée par ses rites et minée par une guerre qui remet tout à plat.

On en sort bouleversé et obnubilé par un voyage dantesque qui aura poussé chacun à l’extrémité de ses limites.

Publié aux Editions Jean-Claude Lattès – 281 pages

5.7.13

Plage de Manaccora, 16h30 – Philippe Jaenada



Même si ce roman ne constitue pas un chef-d’œuvre, il réussit néanmoins le petit tour de force de se distinguer aisément d’une masse de publications d’un intérêt souvent bien moindre.

En cela, plusieurs raisons. La trame romanesque, tout d’abord. Voltaire, son épouse Oum et leur fils Géo (les noms, choisis avec soin et commentés par l’auteur sont déjà par eux-mêmes un acte délibéré visant à se démarquer sur le fond et la forme) sont en vacances dans un petit coin de Paradis dont recèle l’Italie. Ecrasés de chaleur, les vacances familiales jusque là tranquilles vont se transformer rapidement en un authentique cauchemar.

En effet, un gigantesque incendie va se déclencher, embraser les immenses forêts qui jonchent la côte et acculer sur un petit bout de plage, la plage de Manaccora, une horde d’autochtones et de touristes venus de toute l’Europe. Un incendie qui va happer celles et ceux qui font le mauvais choix, en quelques secondes, et anéantir les efforts de toute une vie. Un incendie qui obligera chacun à aller au bout de soi, à user de stratagèmes pour survivre aux flammes et plus encore, aux fumées toxiques qui vous enveloppent inexorablement. Un incendie qui révèlera à chacune et chacun ce dont ils sont vraiment capables.

Sur cette trame dantesque, l’auteur choisit d’user d’un style volontairement décalé. Alors que l’évidence aurait été de recourir à un ton dramatique, voire journalistique, à grands renforts de métaphores et de phrases haletantes,  P. Jaedana  opte pour une approche par l’humour et l’auto-dérision. C’est à une sorte d’auto-confession psychanalytique à la Woody Allen que se livre Voltaire, romancier un peu raté, tirant le diable par la queue et amoureux fou d’une femme qui le mène un peu par le bout du nez.
Et c’est là que le roman fonctionne à fond. Grâce à cet humour, la dimension de l’horreur, l’intensité de la chaleur qui vous brûle, la terreur qui vous gagne en vous voyant acculé sans issue, la résignation de voir celles et ceux qui vous entourent se livrer à une mort certaine en optant pour les mauvaises solutions, prennent véritablement le lecteur à la gorge.

Subvient alors l’autre « truc » de l’auteur, qui fonctionne tout aussi bien même si, pour cela, il ne cesse de recourir à la multiplication des insertions de parenthèses qui, à la longue, finissent par lasser. Comme la mort semble prochaine et inexorable, les tranches de vie de Voltaire se mettent à défiler à toute allure et nous donne à voir un pauvre type rongé par l’alcoolisme et le dépit jusqu’à sa rencontre lumineuse avec celle qui est la femme de sa vie. Et là, il y a des purs moments de jouissance parmi lesquels le récit hilarant et brillant de la vaine tentative d’accéder à l’Hippopotamus de la Place de Clichy, à cinq heures du matin, barré par un cerbère.

Les aller-retours permanents entre un passé en voie de disparaître à jamais et un présent dont l’horizon se raccourcit à vue d’œil, rendent l’intensité du drame qui se déroule maîtrisable et offre aussi une habile porte de sortie à un roman dont la fin ne pouvait être que prévisible.

Bref, c’est bien fait, original, drôle et hautement recommandable.

Publié aux Editions Grasset – 281 pages

29.6.13

Faux soleil – Jim Harrisson



Jim Harrisson est l’un des très grands auteurs américains contemporains dont nous n’avions pas encore eu l’occasion de publier des analyses malgré la richesse et la 
qualité de sa production littéraire depuis une trentaine d’années.

A l’image de Russel Banks, J. Harrisson est un rural, un homme proche de la nature. Né d’une mère suédoise et d’un père spécialiste des questions de fertilité des sols, il passa son enfance dans la campagne et décidé très tôt, à l’adolescence, de devenir 
écrivain pour les avantages et la liberté que cette vie offrait.

Après avoir exercé pendant un an comme assistant en Anglais dans une université new-yorkaise, il fait le choix de retourner dans une ferme du Michigan pour s’y occuper de sa famille et se consacrer entièrement à l’écriture. « Faux Soleil » fut publié en 1984 et n’est sans doute ni le meilleur ni le plus représentatif de ses livres. 

Il n’en constitue pas moins un ouvrage assez remarquable par sa structure et le style si personnel de l’auteur. Toujours est-il que, pour notre part, une fois commencé nous n’avons quasiment pas lâché le roman avant d’en avoir tourné la dernière page.

L’auteur use d’un procédé littéraire classique. Il laisse accroire, dans son prologue auquel il donne un caractère de forte vraisemblance en mêlant références à sa propre vie et pure fiction, qu’il est le personnage qui va tenir la plume et que ce qu’il va relater lui est arrivé, personnellement. C’est tellement bien fait que, malgré la ficelle largement usée, on y croit !

C’est donc en journaliste (ce que Harrisson fut tout au long de sa carrière, aussi) que l’auteur se dissimule. Un journaliste usé par la vie, en surpoids, frappé de goutte, abusant de tout, la bonne chère, l’alcool et les femmes. Un journaliste aussi auteur de romans et que, par hasard, un riche magnat rencontré dans un vestiaire d’un club privé de Palm Beach met au défit de rédiger un livre sur un vrai personnage. Piqué au vif, notre homme va accepter et se trouver embarqué dans une aventure étrange et pittoresque.

Après un épuisant trajet au volant d’un 4x4 aménagé pour sa goutte, le voici transporté dans un chalet perdu en pleine nature dans le Nord du Michigan, lieu de quasi désolation, sans charme particulier et réservé aux fous de chasse et de pêche (cf, une fois de plus Russel Banks). Il y est envoyé pour interviewer Strang, le gendre du magnat. Strang est un être étrange qui a passé sa vie à construire des barrages aux quatre coins de la terre. Frappé d’épilepsie, il fut l’objet d’un gravissime accident sur son dernier chantier qui le laissa les jambes tenues par des broches, aux bons soins d’une bombe costaricaine, perdus tous deux dans un chalet supposé interdit à toute visite. Une bombe qui veille à le faire ramper pendant des heures sur les conseils de médecins visiblement dépassés par les évènements.

Commence alors une longue interview qui s’étalera sur trois mois où nous ferons connaissance intime avec Strang. Chaque chapitre, ou presque, est structuré en trois plans. Une première partie en général consacrée à relater la vie quotidienne ou les récents développements du journaliste dont la propre vie se trouvera fortement influencée par ce qu’il découvre sur Strang et la capacité de ce dernier à pousser les autres à s’interroger différemment sur eux-mêmes. Une deuxième partie qui, le plus souvent, est une bande son destinée au journaliste pour lui permettre d’organiser ses idées mais qui recueille aussi ses délires d’alcoolique. Une troisième partie constituée à proprement parler du récit de la vie d’aventures et d’hommes à femmes de Strang.
Des femmes qui jouent précisément un rôle clé dans cette galerie de personnages plus exubérants les uns que les autres. Des femmes qui vont également débouler les unes après les autres, voire ensemble, en tant qu’ex épouses de Strang et tenter de mettre un terme à ces interviews sous des prétextes divers.
Grâce à un style plein d’auto-dérision, souvent comique bien que d’une assez grande simplicité toutefois relevée de traits saillants qui font mouche, nous allons côtoyer l’Amérique cachée. Celle des ruraux, celles des prêcheurs et bonimenteurs, celle des aventuriers en tous poils et dont Strang constitue une forme de synthèse cependant désintéressée et généreuse. Il y a un peu du meilleur Woody Allen dans cette chronique sans concession où le sexe et l’alcool, qui permet bien des libérations, tiennent une place prépondérante et donnent lieu à des scènes hautes en couleur.

Un vrai bonheur littéraire.

Publié aux Editions 1018 – 295 pages

21.6.13

Sombre dimanche – Alice Zetner



Alice Zetner, Normalienne, 26 ans, en est déjà à son troisième roman. Ici, c’est un pays qu’elle connaît bien dont elle nous conte un morceau d’Histoire, la Hongrie où elle a enseigné le Français et travaillé à la mise en scène de divers spectacles.

Les Mandry semblent voués à une vie de malheurs et de misère et sont les jouets permanents d’un monde qui tourne plus vite qu’ils ne sont capables de s’y adapter. Ils habitent une pauvre masure en bordure de voie ferrée dans laquelle vivent trois générations, toutes endeuillées.

Le grand-père plonge de plus en plus dans le gâtisme, ratissant inlassablement les ordures jetées nuitamment par les hordes de voyageurs en train depuis que la Hongrie est libre. Il abhorra toute sa vie Staline et le communisme qui lui coûtèrent l’usage d’une jambe au moment de la Révolution. Le père est emmuré dans le silence depuis que sa femme s’est suicidée en s’étouffant avec un poireau dans son carré de jardin. La dernière génération ne vaut guère mieux, entre une jeune femme devenue à moitié folle depuis qu’elle a été quittée par son amant français et le plus jeune fils, Imre, devenu par hasard gérant d’un sex shop fréquenté par les Hongrois libérés et des hordes de touristes qui débarquent dans une Prague enfin délestée de son rideau de fer.

En procédant par explorations successives dans le temps, Alice Zetner nous brosse le tableau d’un pays longtemps étouffé par le Stalinisme, toujours nationaliste, souvent réprimé jusqu’à l’effondrement total d’un régime communiste devenu absurde. Le tableau d’une nation qui est aussi celui d’une famille dans laquelle fourmillent les secrets et les non-dits, où l’échec semble programmé d’avance, où les hommes sont abandonnés par les femmes, condamnés à errer entre eux au sein d’un monde aussi étroit que les quelques planches qui leur servent de vagues murs dans une maison sans autre horizon que de voir les trains passer, ceux d’une vie meilleure, ceux d’un voyage vers un ailleurs plus riant et plus prometteur sans espoir d’y monter un jour.

Il existe une beauté et une poésie singulières dans ce livre aussi sombre qu’un morne dimanche. Un livre qu’il faudra adopter plus qu’il ne vous adopte spontanément et qui ne conviendra qu’à un public qu’un univers de plomb ne rebutera pas.

Publié aux Editions Albin Michel – 2013 – 285 pages 

16.6.13

Wilderness – Lance Weller



Avec ce premier roman écrit à plus de quarante ans, Lance Weller fait une entrée assez fracassante dans le paysage littéraire contemporain américain. On n’oubliera pas de sitôt ce roman qui dit tout le côté sauvage des Etats-Unis dans cette deuxième moitié du XIXème siècle. Sauvagerie de la nature, grandiose, omniprésente et écrasante, donnant l’occasion à l’auteur de se lancer dans des descriptions possédant un souffle réel, alimenté par l’utilisation de termes précis de botanique et par le recours à des images stupéfiantes. Sauvagerie de l’homme qui souvent lutte pour survivre, en proie à la faim, à la guerre, à la maladie, à la haine ou à la jalousie dans un monde où l’on peut mourir à tout moment et surtout de toutes les façons les plus horribles qui soient.

Ce monde, Abel Truman le côtoie depuis bien longtemps. Il fut, par hasard et non par conviction, enrôlé dans l’armée sudiste et fut de pratiquement toutes les batailles. Il revint estropié à vie, couturé de toutes parts de la terrible bataille dans la forêt de Wilderness là où s’affrontèrent plus de deux cent mille hommes dans une boucherie qui dura trois jours sans interruption et qui marqua la défaite programmée des armées de Lee.

Arrivé au terme de sa vie de misère et de privations, Abel quitte sa pauvre cabane de bois flotté au bord de la côte Nord-Pacifique pour se lancer dans un périple qui le conduit inconsciemment sur les traces de la maison qu’il avait occupée peu de temps avec son épouse, morte depuis bien longtemps et peu de temps après que leur fille unique ait succombé à peine née. Simplement accompagné de son vieux chien fidèle, équipé d’un bâton et de sa vieille Winchester, Abel va trouver sur son chemin un couple de brigands de grand chemin, assassins, voleurs et violeurs, prêts à tout pour s’emparer de son chien afin de le faire combattre.

Bientôt, le voyage d’Abel se trouvera contrarié. Bientôt, les circonstances feront que la violence qui s’abat sur lui et autour de lui, lui rappelleront toutes les violences qu’il a connues. Celles de la guerre interminable et absurde entre armées yankee et sécessionniste, celles causées par la folie de son épouse après la mort de leur fille. Celles aussi d’une vie faite avant tout de souffrances et de peines, de très peu et très rares moments de joie.

Dans une alternance de chapitres, Lance Weller nous conte avec un souffle épique des images de bataille d’un réalisme absolu, rappelant les meilleurs maîtres du genre tandis que le dernier voyage d’Abel se déroule selon des étapes qui n’auront rien à voir avec un parcours de tranquillité.

Pourtant, au sein de cette mort qui rôde sans cesse, dans ces paysages dont l’immensité et la dureté vous engloutissent, malgré l’irrationalité qui envoie des hommes se fracasser sur d’autres, se trouvent des êtres de bonté et de générosité. C’est sans doute ce qui fait les âmes humaines, ce qui distinguent ces personnages rudes comme le climat qu’ils doivent affronter, rêches comme la vie qu’ils mènent, à la fin différents de simples animaux un peu évolués.

On ressort forcément sonné de ce livre malgré quelques longueurs parfois et un début un tout petit peu laborieux. Mais Lance Weller possède un talent certain dont on espère qu’il appellera d’autres romans à venir.

Publié aux Editions Gallmeister – 2013 – 335 pages

13.6.13

Le roman du mariage – Jeffrey Eugenides



Jeffrey Eugenides n’est pas du genre à envahir régulièrement les tables des libraires. Trois romans seulement en trente ans, mais trois immenses succès et trois chefs-d’œuvre tous extrêmement différents.

Après « Virgin Suicides » qui explorait les pulsions adolescentes, puis « Middlesex » qui abordait avec virtuosité la question du genre sexué et tous les désordres que peuvent enclencher la découverte pour une jeune fille élevée comme telle depuis toujours qu’elle est en fait un garçon, sexuellement et génétiquement parlant, « Le roman du mariage » revisite le roman d’initiation.

Jeffery Eugenides enseigne la littérature à Princeton. Il voue à cet art une passion totale construite sur une compréhension intime et une culture gargantuesque. Cet amour de la chose littéraire est au centre de son roman à la fois délicat et difficile. Un roman qui n’hésite pas à attirer nos regards du côté de Derida ou de Barthes et qui fait plus que flirter, régulièrement, avec une exégèse des grands auteurs classiques ou révisitionnistes. A ce titre, « Le roman du mariage » pourra probablement dérouter certains lecteurs tant l’érudition est ici une question centrale, tant les références littéraires récentes ou non y sont permanentes car le roman d’Eugenides se veut aussi comme un miroir déformant, projeté dans notre siècle, des grands romans du mariage écrit par Henry James ou Jane Austen.

Tout repose sur une intrigue des plus simples. Sur le campus de l’université de Brown (que connaît bien l’auteur pour y avoir lui-même fait ses études), trois étudiants se tournent autour. Madeleine, étudiante brillante en littérature victorienne, aime Leonard, un biologiste surdoué terriblement maniaco-dépressif, tandis que Mitchell aime Madeleine, se languit et attend son heure, se réfugiant dans d’arides études théologiques qui le mèneront vers un long périple à travers l’Europe et l’Inde à la recherche de lui-même et d’une quête spirituelle sans réponse.

De ce triangle amoureux, Eugenides tisse un fin réseau qui explore tous les sentiments amoureux, tous les états qu’ils peuvent engendrer. Certes, nous ne sommes plus au temps de l’amour bourgeois, conventionnel et guindé de la littérature victorienne mais à celui d’une Amérique Reaganienne, encore sûre de sa puissance, aveugle aux forces qui se mettent en place pour la faire descendre de son piédestal. De ce fait, un campus universitaire reaganien, avant d’être un lieu d’études, est un lieu de fêtes et de débauches, une sorte de passage initiatique entre l’adolescence et les responsabilités qui incombent aux adultes.

Tout cela, Eugenides le met formidablement en perspective, l’actionne comme une infinitude de poupées russes enfantées par des siècles de littérature romanesque ou philosophique qui n’ont cessé de réfléchir au sens de l’amour et aux risques parfois pervers du mariage.

Il y a comme une provocation de la part de l’auteur à explorer une convention qui tend à exploser. Mais une provocation pleine de finesse, de profondeur, de réflexion mûrie lentement, le temps d’une gestation décennale.

Publié aux Editions Actes Sud – 2013 – 553 pages

12.6.13

Sweet home – Arnaud Cathrine



Arnaud Cathrine est un auteur qui fait penser à Olivier Adam. Comme pour ce dernier, ses personnages sont en déshérence, écorchés par la vie, déracinés voire vaguement marginaux. Comme pour O. Adam, l’écriture est simple, voire minimaliste et les histoires tristes, rarement porteuses d’espoir. Toutefois, ses romans n’ont pas la puissance évocatrice du tête de file qu’est Olivier Adam et la comparaison s’arrêtera donc là.

« Sweet home » est conçu comme une succession de trois cahiers écrits par trois frères et sœurs, les jumeaux Lilly et Vincent, le petit dernier, Martin. Des cahiers rédigés à une dizaine d’années d’intervalles et qui, tous sans exception, traitent de la question de l’identité. Car que devenons-nous quand nous perdons une mère encore jeune, que nous observons nos parents se déchirer ou, en tous cas, ne plus s’aimer, que le monde des adultes censés nous rassurer n’a pas de réponses à nos questions quasi-existentielles ?

Chacun de ces cahiers illustre le point de vue de chacun de ces enfants, devenus depuis des adultes, sur sa famille dont le fonctionnement bizarre et elliptique trouvait son apogée chaque année au moment des vacances estivales passées dans la maison familiale en Bretagne. Des points de vue sans concession et qui mettent crûment en lumière les non-dits, les secrets gardés et profondément cachés par un père irascible et dépossédé de toute autorité et son frère cadet omniprésent qui se réfugie dans un alcoolisme actif et la passion des jeux d’argent. Des secrets qui conduiront la mère à se suicider, un été, sur le lieu symbolique du délitement progressif de cette famille.

C’est alors la difficulté pour ces enfants brinquebalés à devenir des adultes cohérents qu’A. Cathrine tente de nous donner à voir. Comment devenir un père aimant quand on n’en a pas eu ? Comment ne pas sombrer dans l’alcoolisme soi-même quand celui qu’on vénère, l’oncle énigmatique, a depuis longtemps sombré ? Comment assumer ses actes lorsque ses parents ont fui, l’un dans la mort, l’autre dans le silence et la résignation ?

Alors c’est l’ami d’enfance, Nathan, qui fit le lien, lui-même fils d’un père devenu fou et d’une mère dépassée par la situation en trouvant dans cette famille livrée à elle-même un port d’attache, une raison d’être, amant d’un soir de Lilly, grand frère du petit Martin et surtout, magicien des feux d’artifice. Sans doute le plus beau personnage du roman.

Fort heureusement, l’auteur sait éviter la ligne dangereuse d’un odieux mélodrame en usant d’une langue douce et poétique, triste et nostalgique, simple et essentielle comme les sentiments qui habitent ces personnages en recherche d’eux-mêmes. Il en résulte un petit roman profondément triste, vaguement dépressif mais porteur d’une petite lueur d’espoir une fois que le trio aura évacué ses démons. Un livre non indispensable et qui a le bon goût de se lire très vite.

Publié aux éditions Gallimard Phase deux – 219 pages

31.5.13

La nuit close de Saigon – Robert Olen Butler



Butler, qui fut envoyé au Vietnam comme interprète, a la double caractéristique de camper l’essentiel de sa production littéraire au moment de la terrible et pitoyable guerre qui ébranla l’Amérique, tout en mettant en scène des personnages marginaux dont les destins improbables trouveront une fin souvent tragique. Ses romans sont souvent empreints d’une poésie douce et triste, très pudiques, très intimistes.

« La nuit close de Saigon » s’inscrit d’emblée dans cette lignée. C’est un roman centré sur les ravages que l’esprit peut provoquer lorsque l’on se convainc, à tort ou à raison, qu’un événement est inéluctable et que, de ce fait, on dicte son comportement, plus ou moins consciemment, en conséquence.

Butler nous donne donc ici une interprétation très personnelle de la guerre que l’on perçoit en bruit de fonds et dont le déroulement, avec sa fin précipitée, va sceller le destin du couple autour duquel le roman est centré.

Cliff est un ex GI qui fut envoyé au Vietnam comme agent de renseignement. Parlant couramment Vietnamien, il déserta suite à sa participation involontaire et passive au meurtre d’un prisonnier vietcong. Fasciné par le Vietniam, il vit une passion amoureuse exclusive, fusionnelle, d’une intensité rare avec une ex-prostituée, Lahn.

Après plus de quatre années passés enfermés dans une petite chambre glauque, centrés sur eux-mêmes, s’adonnant au plaisir de leurs corps enlacés, il leur faut fuir avant que d’être arrêtés par les Vietcongs qui ne leur feront pas de cadeau. Ils arrivent à embarquer dans l’un des derniers hélicoptères qui décollent du toit de l’ambassade américaine.

Usant d’un stratagème, Cliff  échappe aux Marines et parvient à rentrer aux Etats-Unis sans encombres mais séparé de Lahn. Les deux amants vont cependant se retrouver mais leur couple et leur passion va se déliter, Lahn étant terrorisée par un pays qu’elle ne comprend pas, une langue qu’elle ne parle pas, des femmes qu’elle considère plus attirantes qu’elle, Cliff ne rêvant que du Vietniam et se heurtant à toutes ses tentatives pusillanimes de réintégration dans une Amérique qui lui est devenue au mieux indifférente et souvent hostile.

Le titre peut alors se lire de multiples manières. Close est la nuit, la dernière que Lahn et Cliff passent ensemble à Saigon. La ville est encerclée, l’armée de libération envahit les rues, commence ses massacres et règlements de compte. Close est la ville dont on ne peut s’échapper que, pour peu de temps encore, au compte-gouttes dans une fuite désastreuse du toit de l’ambassade américaine (je conserve un souvenir hagard de ces gens amassés et de cet hélicoptère qui bascula du toit, symbole de l’effondrement de l’Empire américain et d’une chute qui n’en finit pas de se prolonger depuis). Close set la nuit de l’esprit de Cliff qui pèse animalement, sans réflexion structurée, pressé par l’urgence, le pour et le contre entre rester dans ce pays qui est devenu le sien et rentrer aux USA. Deux perspectives aussi peu favorables l’une que l’autre, plongeant dans l’inconnu. Close est la nuit dans laquelle Lahn et Cliff parcourent en pensée les années passées, leur vie avant de se rencontrer, l’étrangeté de l’amour qui leur est tombé dessus, l’indissolubilité de leur passion qui a besoin de la moiteur de l’Asie, du bruit, du danger d’être démasqué ou dénoncé pour s’épanouir. Close est la nuit dans laquelle leur esprit leur dicte de se comporter l’un envers l’autre, et tous deux contre les Etats-Unis, lorsqu’ils se retrouveront enfermés à nouveau à Speedway dans une chambre minuscule au-dessus d’un magasin d’antiquaire, tentant maladroitement de reproduire l’écrin indispensable à nourrir leur amour mutuel. Close est la nuit de la pression sociale que les communautés omniprésentes américaines tentent de vous imposer malgré vous, pour vous intégrer, vous enrôler malgré vous dans des structures aux apparences trompeuses et qui visent toutes à normaliser tout en se surveillant les uns les autres.

Il en résulte un roman hanté, sans espoir, sublime qui conforte Butler comme l’un des géants de la littérature américaine contemporaine.

Publié aux Editions Rivages – 284 pages

25.5.13

La chambre aux échos – Richard Powers



« La chambre aux échos » est un roman qui ne se laisse pas facilement aborder. Il faut tout d’abord en franchir la longueur (plus de 470 très grandes pages aux petits caractères et d’une écriture assez serrée) : même pour un lecteur rapide comme moi, ne comptez pas moins de douze à quinze heures de lecture assidue. Par son thème ensuite qui amène l’auteur à faire référence, à de très nombreuses reprises, à des travaux en neuro-chirurgie, neuro-chimie ou psychiatrie et, donc, à utiliser les termes scientifiques spécialisés pour donner à comprendre au lecteur les mécanismes qui sont en œuvre dans ce roman assez fascinant.

Ce qui est au cœur de l’ouvrage, ce sont les chemins tortueux et inattendus que le cerveau humain peut emprunter suite à une maladie, un choc, un accident. A ce titre, la description (même rapide, donc non clinique) de cas étudiés par la médecine est absolument fascinante, même si elle peut faire peur tant il n’y a pas de limites aux bizarreries, à l’a-normalité.

Les cas de ces patients qui sont convaincus d’avoir une main greffée sur leur visage, un membre (un troisième bras, une troisième jambe) transmis par un parent récemment décédé malgré toutes les preuves factuelles, scientifiques et irréfutables qu’on peut leur opposer est absolument extraordinaire. Comme bien d’autres, abondamment cités dans ce roman dense.

Pourquoi une telle débauche de références médicales ? Tout simplement parce qu’un jeune homme, Mark Schluter, alors qu’il roulait à vive allure sur les pleines alluviales désertes du Nébraska, celles qui accueillent tous les ans des millions de grues en train de migrer, se retrouve tout à coup hospitalisé, à l’état de quasi-légume, suite à un gravissime accident de la route.

L’une des nombreuses conséquences de cet accident est d’avoir profondément altéré la personnalité de Mark au point qu’il est convaincu d’être devenu une sorte de doublure de lui-même, projeté dans la réplique presque parfaite du monde qu’il a connu auparavant, mais pas parfaite car il y dénote de légères différences de détails. Une doublure poursuivie par de mystérieux agents qui font sur lui de multiples expériences dont la plus troublante est, sans doute, de lui avoir envoyé sa sœur, avec laquelle il entretenait une relation fusionnelle, sous la forme d’un robot, extrêmement déroutant tant l’imitation est parfaite, tant sa connaissance de détails intimes est improbable. Ceci porte le nom de syndrome de Capgras.

Nous allons assister en détails à l’évolution de ce syndrome, complété par d’autres au fur et à mesure que l’état de Mark s’aggrave tant et si bien qu’il va devenir l’objet d’une étude approfondie de la part d’un spécialiste célèbre, également et surtout auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation sur les neuro-sciences. Or ce médecin, va lui même connaître une profonde altération de sa personnalité en étudiant ce cas, en se trouvant confronté à des choix personnels et professionnels critiques. Tout comme d’ailleurs tout l’entourage de Mark, tant le stress que cette maladie induit est intense.

Bref, nous plongeons dans la psyché et observons, à l’aide de procédés didactiques (un peu comme les séquences de combats de rats de laboratoires dans « mon oncle d’Amérique » d’A. Resnais), les multiples interactions entre une galerie de personnages perdus et ébranlés par un cas qui les dépasse.

La limite du roman tient cependant dans l’ambition de l’auteur à vouloir mener de front trois ou quatre histoires qui, en soi, auraient chacune pu justifier d’un roman à part entière, le tout sur fond de combat écologique en vue de sauver les grues du Nébraska.

D’où une certaine indigestion et une impatience à en finir lorsque le cap des cent dernières pages est franchi.

A découvrir sous réserve de prendre son temps et d’accepter de lire, en essayant de comprendre, de nombreuses pages assez scientifiques, du moins pour les non spécialistes.

Publié aux Editions « le cherche midi » - 471 pages

22.5.13

Bonita Avenue - Peter Buwalda


 
Pour un premier roman, l’écrivain néerlandais Peter Buwalda n’a manqué ni d’ambition, ni de culot, ni surtout de talent. Il nous mène de main de maître dans un récit qui nous fait descendre au tréfonds des âmes humaines, remuant la vase nauséabonde, amenant ses personnages aux confins de leurs démons tout en maintenant un suspense sur les causes d’un suicide annoncé dès les premières pages du livre.

Pourquoi Siem Sigerius s’est-il donné la mort ? Telle est la question qui hante le roman de bout en bout. Il avait tout a priori pour être heureux. Champion de judo, génie des mathématiques, détenteur d’une médaille Field, ancien recteur de l’université de la ville néerlandaise d’Enschede, il vient d’être nommé Ministre de l’Education Nationale et est au sommet de sa réussite sociale. Remarié à une Tineke avec laquelle il vit depuis près de vingt ans, il aime ses deux belles-filles comme si elles étaient ses propres enfants.

Pourtant, derrière les apparences se dissimulent des fissures, des doutes qui, une fois insérés, vont conduire leur chemin, de plus en plus profondément, de manière inéluctable comme un coin enfoncé dans une souche en produira l’éclatement.

L’apparence : voici bien ce qui structure  véritablement ce roman aux facettes multiples tant celles et ceux qui se dissimulent dans l’ombre de leurs propres personnages vont révéler ceux qu’ils sont véritablement, au fur et à mesure que le récit progresse et que l’auteur resserre des cercles concentriques de plus en plus étroits autour d’eux. Au premier regard, tout semble normal. Une famille sans histoire, connue, socialement établie et respectée.

Pourtant, Siem a un fils d’un premier mariage, exclu de sa vie depuis son emprisonnement pour assassinat. Sa belle-fille aînée, Joni, se livre dans des postures pornographiques sur un site privé et payant auquel Siem est abonné pour oublier une liaison non consommée avec une étudiante et une sexualité quasi inexistante. Son épouse s’enferme de longues heures dans son atelier, se mure dans un silence et son mal-être se traduit dans une prise de poids inexorable qui la transforme en une sorte de mastodonte. Le petit ami de Joni est en proie à une schizophrénie effrayante. Seule la plus jeune fille, discrète, paraît vivre de façon véritablement normale et anonyme.

Toutes ces faces cachées vont exploser en même temps que l’incendie d’un dépôt de feux d’artifice de la ville la dévastera. Une fois lancée, une mécanique infernale se mettra alors en branle emmêlant de façon effrayante pornographie, morts violentes, folie, mensonges, dissimulations et manipulations.

Alors la plume de Buwalda se fera de plus en plus brutale, plongera dans une encre rouge sang sans nous épargner le moindre détail, la plus petite horreur d’une famille qui a définitivement perdu son innocence, celle du temps où Siem fut professeur à Palo Alto et où tous vivaient aimablement, sans histoires dans une belle villa à Bonita Avenue.

Il est certain que ce roman, malgré ses longueurs ici ou là, marquera durablement ses lecteurs par sa construction complexe et habile, sa noirceur, la profondeur de son analyse psychologique, la maîtrise du style et de la langue jusqu’à ce qu’elle a de plus crû. Un roman qui dérangera et mettra mal à l’aise. Un coup de maître, vraiment !

Publié aux Editions Actes Sud – 2013 – 514 pages

 

17.5.13

Talk Talk – T.C. Boyle



Une fois de plus, T.C. Boyle, un des grands romanciers américains contemporains, a frappé fort. « Talk Talk » (qui signifie en Anglais le langage des sourds qui combine agitation fébrile des mains – fébrile pour les entendants du moins – avec onomatopées) est un trhiller solidement charpenté, riche en rebondissements et qui, nous sommes en Amérique, se terminera en forme de relative happy end… Le vrai danger en est, qu’une fois commencé, nous risquez de ne plus vouloir décoller du bouquin, rivé par l’intrigue et le sens du suspens que distille en maître, l’auteur.

« Talk Talk » est aussi un roman sur l’identité. Qui sommes-nous vraiment, quelles sont nos véritables aspirations, comment réagirons-nous face à un effondrement de notre quotidien rassurant ? Mais également, à l‘heure de l’internet et du redoutable accès qu’il peut permettre y compris à des données censées être confidentielles, que sommes-nous lorsque nos codes d’accès sont violés, nos comptes en banque vidés, notre passé de citoyen vertueux et respectueux soudain anéanti par la faute d’un criminel usurpateur de votre identité ?

C’est précisément ce qui arrive à Dana Halter, devenue sourde à l’âge de quatre ans suite à une maladie. Dana menait jusqu’ici une vie relativement aisée, malgré son handicap. Professeur de littérature dans une école pour sourds de Californie, portant une resplendissante trentaine, amoureuse et aimée d’un homme plus jeune qu’elle, sa vie va basculer lorsque, à l’occasion d’une banale vérification d’identité, elle va se retrouver menottée, arrêtée et emprisonnée pour des délits financiers qu’elle n’a jamais commis.

Quand sa bonne foi sera enfin reconnue, elle n’aura de cesse que de traquer celui qui lui a emprunté son nom, ses comptes, son numéro de sécurité sociale etc… en embarquant avec elle son ami, un peu malgré lui.

Commence alors une longue course poursuite qui nous fera parcourir la totalité des Etats-Unis d’Ouest en Est et au cours de laquelle la haine, la soif de vengeance, la volonté de faire définitivement établir son innocence vont se renforcer. Chaque occasion de croiser, virtuellement ou physiquement, l’usurpateur donnera l’opportunité à T.C Boyle de déployer des trésors d’inventivité pour continuer de rendre vraisemblable un scenario qui, cependant, tend à s’effilocher au fur et à mesure que les chapitres défilent. Pas au point de lasser le lecteur mais le livre perd en intensité à force de multiplier les rebondissements et de faire, un peu trop, appel au facteur chance.

L’un des atouts de ce roman est de bien analyser les ressorts psychologiques qui poussent un individu instable, violent et manipulateur à mener grand train de vie en faisant payer celles et ceux qui n’y sont pour rien. C’est probablement même la partie fondamentalement la plus aboutie du livre.

Si vous vous satisfaites d’une intrigue hollywoodienne et d’un style simple, idéal sur la plage par exemple, alors vous trouverez en « Talk talk » de quoi répondre à vos attentes.

Publié aux Editions Grasset – 440 pages 

10.5.13

Heureux les heureux – Yasmina Reza



Ces heureux n’ont rien de vraiment heureux. Au contraire, dans un genre nouveau pour elle, celui de la nouvelle, en dix-huit tableaux touchants et souvent féroces, Yasmina Reza fait montre une nouvelle fois de son talent protéiforme.

Voici des personnages plutôt socialement bien installés dans la vie, qui ont réussi ou en présentent la plupart des apparences. Bref, des hommes et des femmes dont on pourrait penser qu’ils ont tout pour être heureux.

C’est sans compter sur la maladie, la solitude, la crise identitaire, le doute qui s’emparent d’eux et les poussent vers une vie qui risque bien de présenter toutes les caractéristiques contraires de celle à laquelle ils auraient pu prétendre. On suivra ces personnages qui se croisent et s’entrecroisent au fil de ces dix-huit tableaux si bien qu’au fond, derrière ces nouvelles, se tisse l’esquisse d’un roman dont on aperçoit la trame.

Le roman des illusions perdues,  des vies fichues par les mauvais choix ou les circonstances. Tout cela aurait pu être profondément déprimant. C’est sans compter sur le génie caustique de l’auteur qui parvient à nos soutirer des sourires face à cette mascarade qu’est la vie humaine.

Tout cela est fort bien fait, bien construit, très bien écrit mais ne laissera pas un souvenir impérissable. A lire en toute connaissance de cause donc.

Publié aux Editions Flammarion – 2013 – 187 pages

Le tigre blanc – Aravind Adiga



Voici un roman inattendu qui constitue une bonne opportunité pour se confronter à la littérature indienne contemporaine.

Saisissant le prétexte d’une prétendue visite officielle du Premier Ministre chinois, l’auteur, qui emprunte l’identité d’un entrepreneur de la grande technopole du Sud de Bangalore, décide de conter à l’hôte officiel ce qui est la véritable identité de l’Inde. En six nuits consécutives passées seul dans son grand bureau orné, comme il en rêva toujours, d’un lustre à pampilles, notre entrepreneur va utiliser sa propre histoire pour décrire par le menu les nombreux travers d’une société qui hésite entre traditions et modernité.

Avec beaucoup d’humour et d’autodérision pour sa propre nation, A. Adiga va se lancer dans une description acerbe et sans concessions de la corruption généralisée qui règne en maître absolu, du chaos total et systématique qui ne manque pas de saisir le visiteur oriental à peine le pied posé dans le moindre aéroport indien, du délabrement complet des infrastructures routières sans parler de la quasi inexistence du traitement des eaux. Malgré cela, les gratte-ciels poussent comme des petits pains mais l’infrastructure ne suit pas, loin s’en faut.

Pour survivre aux maladies, à l’indigence, aux mafieux locaux qui exploitent les plus pauvres d’entre les pauvres, il faut à la fois du courage, une volonté farouche et un sens de la débrouillardise hors du commun. Toutes choses dont ne manque pas cet entrepreneur qui, comme nous l’apprendrons très vite dans ce roman, n’a pas hésité à tuer son Maître pour gagner la liberté, à commencer par celle d’entreprendre en vue de s’enrichir, coûte que coûte, y compris au prix de la vie des siens, et au plus vite.

L’humour un rien décalé (influence british oblige !) permet presque d’accepter sans juger cette forme d’auto-confession en forme de témoignage et de s’accommoder des situations les plus scabreuses ou révoltantes. On en viendrait quasiment à éprouver un peu de sympathie pour l’entrepreneur, ce « Tigre Blanc », c’est-à-dire cet animal rare dont un seul exemplaire existe par génération, lui, l’exception qui a su émerger du bourbier de plus d’un milliard d’individus parmi les plus pauvres de cette planète.

D’ailleurs l’auteur semble presque résigné sur la situation de son pays. Pour y avoir séjourné à des fins professionnelles et travailler avec des équipes locales, je vous confirme que ce pays est un cauchemar absolu pour ce qui est de l’efficacité, de la productivité, voire de l’honnêteté… Sans parler de la salubrité, terme banni des dictionnaires locaux. On retrouve tout cela brillamment exposé dans ce roman à découvrir et à méditer, que l’on envisage, ou non, un périple sur le sous-continent.

Publié aux Editions Buchet Castel  - 320 pages

3.5.13

Pleine lune – Antonio Munoz Molina



Publié en 1997, « Pleine lune » s’impose comme un des romans majeurs de Molina qui, à nos yeux, est assurément un des plus grands écrivains contemporains européens. D’emblée, Molina impose son style, minutieux, où chaque mot est à sa juste place , et ample. Molina est un magicien des mots qui s’assemblent dans d’envoûtantes longues phrases comme on n’en trouve quasiment plus de nos jours.

Grâce à ce style unique et d’une intense lenteur et parce que chaque page est d’une rare densité presque sans aucun paragraphe et quasiment aucun dialogue, à l’exception des toutes dernières pages où, enfin les protagonistes qui sont arrivés au bout d’eux-mêmes sont enfin capables de s’exprimer, Molina captive dès les premières pages son lecteur. Lire Molina exige du temps, une certaine disponibilité, un renoncement au monde extérieur tant on est littéralement happé par la force du récit et de l’écriture.

Lire Molina, c’est aussi accepter d’aborder la face sombre du monde tant ses livres nous donnent à voir la douleur des êtres la plupart du temps livrés à leurs angoisses, aux prises avec tout ce que la vie a le moins réjouissant à nous offrir et souvent sauvés, temporairement du moins, par une passion amoureuse vouée dès le départ à l’échec. Chez Molina, la nuit a une importance particulière. C’est là que l’essentiel se passe, que les pulsions se déchainent, que les masques tombent, que les cœurs se mettent à nue.

« Pleine lune » est l’archétype du schéma Molinien, dans le fond et la forme et l’un des plus poignants romans jamais écrits par l’auteur.

Dans une paisible ville d’Andalousie sans aucun attrait se commet un crime atroce. Fatima, une jeune fille impubère, est retrouvée sauvagement assassinée, nue et atrocement mutilée, abandonnée dans un jardin public qui connut autrefois une ère de gloire.

Un inspecteur dont nous ne connaîtrons jamais le nom se donne corps et âme pour retrouver l’épouvantable assassin qui a laissé une multitude d’indices, dont on connaît presque tout, sauf le visage et sauf le nom, n’étant pas fiché. Un vieux jésuite qui fut son professeur lui a dit de toujours chercher les yeux. C’est pourquoi il parcourt hagard les rues de la ville, à la recherche d’un regard qui révèlerait le meurtrier. Commence une longue quête qui va mettre aux prises cinq personnages principaux dont les vies se croisent. Cinq personnages tous en marge, tous exclus, d’une manière ou d’une autre, tous sous l’influence de la nuit et de la pleine lune.

L’inspecteur d’abord qui passa l’essentiel de sa carrière au pays basque et qui craignit sans cesse l’attentat, persécuté qu’il était par l’ETA. Plus l’enquête avance, plus son passé le rejoindra, plus les monstres enfouis dans sa jeunesse, son enfance, sa vie affective et professionnelle vont le rattraper au point de l’obliger à libérer son âme.

Le père Orduna, ce vieux jésuite austère, survivant d’un ordre qui a perdu de sa gloire, exclu d’une Eglise qui ne lui a pas pardonné d’avoir choisi de devenir prêtre ouvrier et soutien du communisme. Un prêtre qui doit libérer sa conscience tout en libérant celle de celui qui fut son élève préféré, l’inspecteur.
Susana Grey, l’institutrice de Fatima, femme d’une petite quarantaine larguée par un mari insupportable et qui passa seule les dix dernières années à élever un fils qu’elle comprend de môns en moins et à éduquer des enfants qui l’insupportent au milieu d’enseignants qu’elle abhorre. Susana qui va tomber éperdument amoureuse de l’inspecteur et redonner progressivement un sens à la vie de ce dernier sans toutefois pouvoir le faire venir à bout de ses démons.

L’épouse de l’inspecteur qui, à force d’être menacée par l’ETA et d’être abandonnée d’un mari depuis longtemps devenu indifférent, s’est réfugiée hors du monde au point d’être internée dans une clinique psychiatrique, symbole d’un reproche muet.

L’assassin enfin dont la folie progressive et les pulsions sordides, irrépressibles, impossibles à détecter sous les apparences d’une normalité gentille sont rendues avec un réalisme et une intelligence absolument remarquables.

Molina met alors un lent ballet dans lequel chacun de ses acteurs tient l’un ou l’autre des protagonistes et dont ne peut surgir qu’encore plus de souffrance.

Un livre époustouflant, très dense. Un absolu chef-d’œuvre !

Publié aux éditions Seuil – 382 pages