2.9.13

Steve Jobs – Walter Isaacson



Walter Isaacson s’est fait une spécialité des biographies et ses ouvrages sur Benjamin Franklin, Albert Einstein ou bien encore Henry Kissinger font, encore aujourd’hui, autorité. A lire ce gros pavé sur l’un des hommes qui marquera probablement pour longtemps l’histoire encore très récente de la haute technologie et les grandes épopées capitalistes de la Silicon Valley, on comprend pourquoi Jobs a absolument tenu à ce que ce soit Isaacson qui réalise cette biographie.

Pourtant, l’auteur a longuement hésité malgré l’insistance de l’épouse de Jobs et ce n’est qu’après avoir reçu l’assurance de pouvoir écrire ce qu’il souhaitait, sans censure, afin de donner une image la plus véridique possible sur une icône mondiale qu’il a fini par accepter après bien des hésitations et des discussions.

Autant vous prévenir tout de suite : une fois entré dans ce livre, vous serez fasciné au point de ne plus arriver à le quitter, d’en rêver la nuit, d’être hanté par une homme qui avait l’incroyable capacité de rendre possible l’impossible, d’exiger et d’obtenir des autres le meilleur d’eux-mêmes, sans concessions, tout cela grâce à ce que son entourage appelait son « Champ de distorsion de la réalité ». Une capacité à vriller son regard dans le vôtre jusqu’à vous faire plier, une volonté de fer de faire se correspondre le rêve et la réalité même s’il fallait pour cela prendre des positions physiquement (au sens de la science) ou philosophiquement virtuellement impossibles.

En suivant pas à pas Steve Jobs, on comprend parfaitement ce qui a fait d’Apple et de Pixar deux extraordinaires réussites. C’est en apprenant de ses échecs, en n’acceptant aucun compromis, en plaçant l’art et la technologie à la croisée des chemins, en imaginant de nouveaux usages qui allaient révolutionner le monde la micro-informatique, du cinéma d’animation, de la musique, de la presse et de l’édition, en choisissant une stratégie du tout intégré dans un monde fermé et cohérent, celui d’Apple, en s’entourant systématiquement des meilleurs que Jobs a forgé ses succès.

Alors, l’homme fut invivable, mercurien, capable de toutes les manipulations pour arriver à ses fins. Mais pour avoir côtoyé beaucoup de grands patrons dans le monde de la haute technologie, je peux vous affirmer que c’est une caractéristique quasiment indispensable pour balayer la concurrence et faire plier les inévitables résistances aux changements qui sont les morts programmées des entreprises évoluant dans un environnement volatile, complexe et jamais stable.

Ne portons donc pas de jugement sur l’homme qui fut ce qu’il fut, avec ses travers nombreux et ses immenses qualités de visionnaire, d’artistes, d’homme de marketing, de négociateur redoutable et de meneur d’hommes. Gardons seulement en tête qu’il a été l’un de ceux qui, avec une poignée d’autres à la même époque, nous ont fait basculer du monde classique au monde numérique en plaçant le souci du beau, de la perfection absolue au centre de son approche. Il fut aussi celui qui aima passionnément son épouse grâce à laquelle, comme Gates et lui se l’avoueront lors de leur ultime conversation, il ne devint pas fou, même si, souvent, il lui rendit la vie impossible. Il fut celui qui tenta, avec des fortunes diverses, d’être un père malgré une première fille qu’il abandonna, comme lui le fut, avant que de renouer avec elle plus tard. Il fut un homme d’une extrême complexité, plein de contradictions, déterminé à faire évoluer l’humanité grâce à des produits qui rendent la vie plus belle parce que plus riche en expériences que fournissent un bataillon de produits léchés, beaux, simples à utiliser. Lui seul l’a fait avec autant de succès et en menant à bien cinq transformations majeures dans la micro-informatique, le cinéma, la presse, la musique et l’édition. Chapeau bas Mr Jobs et bravo à Mr Isaacson pour sa biographie extraordinaire et indispensable !

Publié aux Editions JC Lattès – 2011 – 669 pages

30.8.13

Une fille, qui danse – Julian Barnes


 
Commençons par un petit coup de gueule. Pourquoi avoir traduit le titre original « The sense of an ending » (qui signifie en gros contextuellement « Le sens d’un accomplissement ») par « Une fille, qui danse » ? Certes, cette fille Véronica, Tony l’a aimée un temps alors qu’il était étudiant. Elle qui refusait de danser et qui le manipulait à sa guise, s’était mise à danser un soir, pendant dix minutes, dans sa petite chambre d’étudiant en se démenant sur un disque de musique rock. Mais, ceci ne fut qu’un instant parmi d’autres, pas celui autour duquel tout, et en particulier les souvenirs, se cristallise.

Car, ce délicieux roman de Barnes et assurément l’un de ses meilleurs, est un livre avant tout sur la mémoire et la façon dont, avec le temps et la distance, nous finissons par agencer les choses vécues pour composer avec, nous rassurer ou tout simplement continuer de vivre et d’avancer.
Tony, la soixantaine, est désormais à la retraite. Une retraite à l’image de son existence, sans relief particulier autre que de ne pas faire de vague, de se confondre dans le paysage pour devenir anodin, insipide. Il vit seul, en harmonie avec son ex-épouse, et en contact régulier avec leur fille unique, mariée à son tour et mère de deux enfants qu’il voit de temps en temps. De sa vie passée, il a fait un trait, fin car il n’y avait de toute façon pas grand-chose à biffer ou à cacher.

Et puis, un jour, tout est remis en cause parce qu’il reçoit un courrier d’un notaire lui indiquant qu’il est le bénéficiaire d’un petit héritage au contenu d’autant plus troublant qu’il est provenance de deux personnages dont il avait tout oublié ou presque, parce que croisés du temps de sa jeunesse et totalement perdus de vue depuis.
Du coup, les images, les séquences, les souvenirs remontent, convoqués pour tenter de donner un sens à ce qui paraît n’en avoir aucun. Du coup aussi, l’irrépressible besoin de renouer avec celle qui fut l’amour de sa jeunesse, perdue de vue depuis quarante ans, cette fille qui a dansé un soir pour lui, avant que de le lâcher dans des circonstances douloureuses que nous allons peu à peu découvrir, se fait jour d’autant qu’elle est la détentrice d’une partie de l’héritage qui lui revient.

Bribe par bribe, collant les séquences d’un passé reclus au tréfonds de la mémoire parce que souvent trop douloureux avec des morceaux de vie du présent qui viennent troubler une petite existence tranquille, Julian Barnes nous conte une histoire noire, à l’humour très british, qui nous montre que, parfois, nos actes, surtout lorsqu’ils ont été oblitérés par le temps, peuvent avoir des conséquences parfaitement insoupçonnées. Finir par l’apprendre et le comprendre par soi-même quarante ans plus tard peuvent se révéler de puissants traumatismes.
Saluons le travail de traduction (mis à part le titre mais peut-être imposé par un éditeur peu scrupuleux de respecter le sens originel) qui rend parfaitement l’humour et le style très travaillé sous des apparences de simplicité, de l’auteur. Voici un livre superbe d’ailleurs récompensé par le prestigieux Man Booker Prize à sa sortie.

Publié aux Editions Mercure de France – 2013 – 193 pages

 

Némésis – Philip Roth



Némésis sera-t-il le dernier roman jamais publié par Philip Roth ? Sans doute à en croire les déclarations mêmes de l’auteur aux Inrockuptibles (voir http://www.lesinrocks.com/2012/10/07/livres/philip-roth-nemesis-sera-mon-dernier-livre-11310126/) et confirmées ensuite par son éditeur. Arrivé à l’âge de soixante-dix-huit ans, Philip Roth ne se sent plus l’énergie de composer avec la frustration de devoir se battre avec les brouillons, les multiples tentatives jusqu’à trouver la bonne formulation, la bonne linéarité ou la bonne idée. Il préfère désormais se consacrer à la préparation de se mémoires afin que son biographe (car il ne doute pas un seul instant qu’une fois mort on voudra à tout prix écrire sa biographie) dispose d’un matériau le plus juste et complet possible.
Némésis est ainsi le quatrième et dernier volume du cycle « Nemeses » (qui signifie fatalité en américain) après « Un Homme », « Indignation » et « Le Rabaissement ». Un cycle où il est question du comportement face à la mort et aux multiples menaces qui remettent régulièrement nos existence en cause.

Ici, c’est en repensant aux épidémies de polio qui, chaque été, frappaient dans son enfance, jusqu’à l’invention du vaccin en 1955, que Roth construit un roman superbe et d’une architecture totalement maîtrisée.
L’Amérique de 1943 dans la ville de Newark se trouve confrontée à un double défi. D’un côté, sortir du piège de la guerre du Pacifique puis de l’engagement armé en Europe alors que chaque semaine, des familles de la communauté juive de la ville doivent composer avec l’information tant redoutée : celle d’un fils, d’un frère, d’un mari ou d’un amant tombé au front. De l’autre, une épidémie de polio qui frappe de plus en plus brutalement les enfants de tout milieu et de toute religion.

Bucky Cantor a décidé de faire front à sa façon. En tant que jeune Directeur des terrains de jeu de la ville, il conserve son calme et continue d’organiser les activités sportives des enfants dont il a la charge tout en renforçant les mesures sanitaires de sécurité. Pourtant, les gamins commenceront à tomber comme des mouches.
Sur l’insistance de sa fiancée, institutrice et monitrice d’un camp de jeunesse situé à l’abri des miasmes en altitude, Bucky finira par accepter de venir la rejoindre pour remplacer un professeur de sport appelé sous les drapeaux. Il deviendra alors malgré lui le vecteur du malheur pour les jeunes dont il est responsable et pour lui-même.

La question centrale abordée par Philip Roth est celle de la culpabilité. Dans la première partie du roman, deux sentiments coupables existent. Celui des familles qui cherchent une explication même totalement irrationnelle aux raisons qui font de leurs enfants bien-portants les victimes innocentes d’une terrible maladie. Il faut des boucs-émissaires et seul le sang-froid de Bucky permettra de contenir les foules. Mais aussi la culpabilité de Bucky de n’être pas parti se battre à cause d’une vue mauvaise qui l’a fait réformer, alors que tous ses amis sont au front. Du coup, il lui faut adopter inconsciemment une attitude héroïque jusqu’au point où la pression psychologique et amoureuse de celle qu’il doit épouser le fasse, la mort dans l’âme, quitter son poste en pleine épidémie.
Mais, fondamentalement, une fois le drame posé, la psychologie des personnages bien connue, Roth nous interpelle sur la question de savoir jusqu’où notre responsabilité est engagée lorsque nous devenons malgré nous l’agent du malheur et comment nous pouvons choisir de vivre vis-à-vis de cette fatalité.

Dans le cas de Bucky, la déesse de la vengeance et de la colère, émissaire de la Justice, Némésis, aura dicté un verdict absolu et aussi fermement irrévocable que l’état d’esprit intégral et inflexible du personnage qu’elle frappe.
Roth signe avec cet ultime roman un livre absolument magnifique.

Publié aux Editions Gallimard – 2012 – 227 pages

25.8.13

D’autres chemins – Enis Batur



Enis Batur est un des grands écrivains turcs contemporains. Sa production est nombreuse, variée (essais et poèmes essentiellement) et partiellement traduite en Français. Il a reçu une éducation classique française dans un collège et lycée religieux français en Turquie et sa connaissance de la langue française et de ses grands auteurs classiques est excellente.

Aborder Enis Batur par « D’autres chemins » (comme ce fut mon cas), n’est probablement pas la meilleure façon de procéder et je préfère en avertir les esprits curieux sans tarder !

Ce récit est en effet un étrange mélange de récit autobiographique, de descente hasardeuse dans des souvenirs ou des impressions personnelles, d’envolées lyriques sur certains auteurs français, de références incessantes à ses œuvres dont nous ne savons rien ni sur le fond ni sur la forme. Les hommes et les femmes côtoyés tout au long de sa vie d’écrivain y sont convoqués au gré des souvenirs sans qu’il ne soit jamais explicitement dit de qui il s’agit. Il faut parfois parcourir de nombreuses pages denses avant de deviner qu’il est fait référence à un père politicien et figure de la Turquie, à un fils, à un ami, à un grand-père… Toutefois, les femmes sont curieusement absentes la plupart du temps dans ses convocations.

Batur se trouve au carrefour des cultures occidentales et orientales et son écriture s’en ressent immédiatement. Elle possède la force structurelle classique, la richesse de vocabulaire tout en se laissant porter par le chatoiement des images, l’éblouissement des couleurs ou des sentiments. Elle se refuse en tous cas à toute linéarité : le temps y est systémiquement et inconsciemment détruit, nié, aboli. Du coup, ou bien on accepte d’être entrainé dans une forme de maelstrom légèrement narcotique, en renonçant à comprendre pour ne se laisser bercer que par la magie des mots, ou bien l’on s’accroche à la rationalité et l’on ne pourra quitter ce récit que frustré, voire agacé.

J’ai pour ma part choisi la première option mais mon esprit cartésien occidental m’a trop vite rattrapé et j’ai, du coup, lâché le récit aux environs des deux tiers, n’en pouvant plus de références inexpliquées à des êtres, des lieux, des situations incompréhensibles à un non turc voire à un non proche de l’auteur.
Or, c’est, à mes yeux, bien là la limite absolue de cet ouvrage qui, structurellement, ne pourra concerner qu’une poignée de lecteurs convaincus en France. D’où la question : pourquoi l’avoir traduit, puis édité ? Mesdames et Messieurs d’Actes Sud, dont j’admire par ailleurs la ligne éditoriale qui structure Cetalir, j’apprécierai une réponse à cette question inhabituelle.

Publié aux Editions Actes Sud – 2009 – 262 pages

17.8.13

Mélo - Frédéric Ciriez


 
Frédéric Ciriez avait été l’un de nos coups de cœur 2008 avec le très original et décapant « Des néons sous la mer » qui relatait l’histoire rocambolesque d’un sous-marin transformé en bordel, administré par des péripatéticiennes regroupées en SARL ouvrant le sas d’accès seulement après avoir observé leurs clients putatifs à travers l’œil du périscope. Un monde interlope et joyeux à la fois porté par une écriture gonflée à bloc.

Cinq ans plus tard, ce qui est un peu long pour une seconde gestation, Frédéric Ciriez accouche d’une nouvelle histoire pleine d’originalité et d’une certaine fureur. Pas vraiment une histoire d’ailleurs mais plutôt la juxtaposition de trois vies, organisées en trois sections parfaitement distinctes portant les noms de Transfixion, Transformation et Transaction. Trois parties qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres même s’il existe un fil très ténu entre ces personnages qui se croisent, à peine, dans un grand Paris décrit de manière assez sublime et très inspirée.
En cette veille de 1er Mai, trois personnages suivent leurs destins. Le premier est un inspecteur du travail et syndicaliste. Dans une ouverture saisissante qui pourrait nous faire croire, à tort, à celle d’un bon roman policier, Ciriez nous donne à voir son cadavre. L’homme est écroulé, assis calmement, un couteau planté en plein cœur dans sa Xantia hors d’âge. Il s’est garé à quelques encablures de l’usine de retraitement des déchets que nous croiserons dans la deuxième partie. Sans laisser planer le moindre doute, l’auteur nous indique que l’homme s’est suicidé en laissant comme un inutile indice la facture de l’objet de la « transfixion », terme technique qui décrit la perforation de part en part d’un organe. Nous allons alors remonter le cours de sa vie et comprendre comment cet homme est mort de solitude.

Parfait est l’un de ces Congolais établis à Paris. Le jour, il est chauffeur de benne et chef d’une équipe d’éboueurs qui vide les poubelles du Xème arrondissement. Sa vraie vie est la nuit où sa « Transformation » s’opère. C’est un roi de la sape, qui se pare comme un Dieu et dépense sans compter pour briller, en mettre plein la vue, remplir du regard des autres sur lui une vie autrement vide et sans intérêt. Ciriez réussit là la meilleure partie de son livre, mêlant humour et fantaisie, décrivant avec un art consommé les joutes des sapeurs dans un Paris noctambule et interlope.
Barbara est une petite Chinoise lesbienne, étudiante à l’ESCP. Une fille qui en veut parce qu’elle refuse de finir prolétaire comme ses parents confinés dans un minable restaurant parisien. Pour payer ses études, elle a monté son propre business et vend avec une marge insoupçonnable de multiples babioles achetées en gros dans un magasin d’import d’articles fabriqués en masse en Chine. Pour effectuer ses « Transaction »(s), elle se déplace dans tout Paris en roller, un gloryfier (ce présentoir à cigarettes en vogue aux USA dans les années soixante) accrochée à son cou.

A sa façon, chacun de ces personnages nous donnera une vision d’un Paris différent, celui des quartiers anonymes et sans relief, celui des usines de retraitement des déchets et du monde de la nuit, celui des rues grouillantes de touristes et des lieux d’intimité nocturne. Mais aussi, sur un fond de solitude et parce que chacun d’eux est à la recherche de sa vraie place dans le monde, une histoire mélodramatique qui donne sa cohérence à ce beau Mélo, écrit de façon très travaillée, porteuse d’un véritable souffle épistolaire.
Publié aux Editions Verticales – 2013 – 323 pages

 

10.8.13

Loin de Chandigarh – Tarun Tejpal


Tenter de donner l’essentiel de la trame romanesque de « Loin de Chandigarh » est sans doute aussi vain que de vouloir résumer le Maha barata. Et d’ailleurs, cela n’aurait aucun sens.

Avec ce premier roman, le journaliste Tarun Tejpal allait marquer une entrée fracassante dans le paysage littéraire indien contemporain, entrée confirmée depuis avec deux autres romans aussi magistraux, démesurés et fascinants que ce premier opus (voir « L’histoire de mes assassins » puis « La vallée des masques »).
« Loin de Chandigarh », comme toutes les œuvres à suivre de l’auteur, est un roman aux multiples facettes. C’est tout d’abord une suite d’histoires d’amour passionnel, un hymne aux joies des corps qui se découvrent, s’auscultent, s’explorent et s’interpénètrent sous toutes les formes possibles et imaginables. L’érotisme y est constant et les scènes de sexe décrites de façon extrêmement crûes, précises au point que l’on se croit parfois en train d’assister en spectateur pervers aux ébats qui parsèment ce roman souvent sulfureux.

C’est aussi, et surtout, l’histoire de l’Inde, celle du basculement en trois ou quatre générations d’un sous-continent aux traditions millénaires, encore dans une sorte de moyen-âge, riche d’un foisonnement de cultures, de cultures et de langues, d’un statut de colonie sous domination britannique à celui d’une puissance nucléaire ayant à la fois un pied dans la plus extrême modernité et l’autre encore fermement ancré dans ce que l’humanité est capable de produire de pire.
En suivant le parcours de ce couple qui vécut une histoire d’amour passionnel mais dont nous apprenons très tôt qu’il vient d’exploser, c’est toute l’inde de ces cent dernières années que fait défiler Tejpal.

Celle du temps où les maharadjas vivaient encore dans leur splendeur et une insolente opulence, maintenant les populations locales sous leur coupe dans un esclavage quasi absolu, confisquant le produit des récoltes, les filles et les hommes les plus beaux pour leur seul et unique bon plaisir, le tout sous le regard complaisant de l’occupant qui savait diviser pour mieux régner.
Celle de la montée de Ghandi, du rêve puis de la conquête de l’Indépendance avant que, celle-ci chèrement acquise, ne finisse déliquescente entre les mains d’une famille n’ayant ni le charisme, ni les capacités du frêle bonhomme qui fit basculer le monde.

Celle des explosions régulières de violence qui agitent ce pays sans cesse parcouru des spasmes des intégrismes religieux, des tensions entre communautés exacerbées par le détournement des richesses au profit de minorités.
Celle de la capitale New Dehli, abrutissante de bruit, de crasse, de poussière, de pollution et d’embouteillages dantesques, mal endémique qui obstrue la moindre chaussée du plus petit village traversé où que l’on se trouve dans ce pays tentaculaire.

On pourra lire ce livre époustouflant pour sa trame romanesque, pour les multiples récits qu’il contient et que l’on pourra voir comme de longues digressions ou comme des romans dans le roman. Il sera encore plus intéressant de le lire pour cela en conservant en tête que toutes ces histoires sont  au fond autant d’allégories permettant de dépeindre un pays dont on n’a jamais fini de faire le tour et qui échappera à celui qui tenterait de le réduire à une entité simplement rationnelle. Un tour de force littéraire servi par une écriture éblouissante !

Publié aux Editions Buchet Chastel – 2005 – 678 pages

9.8.13

Le bleu de la nuit – Joan Didion


Dans « L’année de la pensée magique », Joan Didion tentait d’exorciser le décès brutal de son mari, le scénariste John Gregory Dunne, survenu un soir de Noël. Avec son dernier livre, « Le bleu de la nuit », elle tente de survivre à une autre perte, survenue quelques mois plus tard, celle de sa fille adoptive Quintana à l’âge de trente-neuf ans à la suite d’une hémorragie cérébrale ayant entraîné une agonie de plusieurs mois.

Le bleu de la nuit, c’est pour Joan Didion « le contraire de l’agonie de la clarté, mais aussi son avertissement ». C’est surtout pour elle le moyen d’évacuer la question de savoir si elle aura été une bonne mère pour cette enfant tant désirée et intensément aimée, d’apprendre à vivre avec une perte irrévocable après celle d’un compagnon de toute une vie.
Avec beaucoup de pudeur mais aussi une émotion à fleur de peau, servie par une écriture aussi précise qu’essentielle, Joan Didion laisse remonter la foultitude de souvenirs qui la raccroche à une existence faisant désormais partie d’un passé révolu.

On y découvrira les moments secrets et magiques où l’enfant tant espéré fut enfin confié et rencontré, immédiatement aimé et pris en charge. Une enfant vivant au beau milieu de l’intelligentsia américaine entre des parents scénaristes qui l’emmènent partout avec eux sur les tournages et une mère rédactrice chez Vogue. Une enfant extraordinairement intelligente et précoce, écrivant son premier livre à treize ans suivant en cela la trace de ses parents adoptifs écrivains.
Un mariage dont la narration est l’une des plus belles pages de ce livre bouleversant, le temps, la distance et le talent faisant de ce moment unique un moment quasi divin et mystique.

Et puis l’accompagnement harassant, presque jusqu’à la folie, d’une enfant dont on comprend peu à peu qu’elle ne survivra jamais parce que toutes les opérations, tous les transferts d’un hôpital à l’autre ont échoué.
Il faut prendre ce livre pour ce qu’il est : un exutoire à la douleur, un hommage aux défunts, un cri d’amour déchirant d’une mère et d’une épouse qui tente de survivre en se rattachant à ce qu’elle sait faire, magnifiquement : écrire.

Publié aux Editions Grasset – 2013 – 233 pages

8.8.13

La forêt dans le fleuve – Lidia Jorge


 
Etrange titre, dont l’explication m’échappe, pour un étrange roman. Un récit dans lequel se superposent diverses couches qui sédimentent une trame complexe, imbriquée au point de souvent désorienter le lecteur ou de le perdre s’il laisse tomber son attention.

Le Portugal a sans doute en Lidia Jorge sa plus grande femme de littérature contemporaine. Une femme dont la formation en philologie romane, discipline rare voire en voie de disparition et qui consiste à tenter d’expliquer une société à travers la structure de son langage, lui donne un regard unique sur la façon d’écrire. Il faut toujours chez L. Jorge chercher le sens derrière l’apparence, saisir les superpositions de textes qui finissent par composer une toile méticuleuse, détaillée et luxuriante comme une tapisserie qui conterait l’histoire récente d’un Portugal sorti de la misère mais dont la bourgeoisie, derrière sa façade de composition, cache une misère d’âme insondable.
« La forêt dans le fleuve » est avant tout un texte sur l’initiation, le long et complexe apprentissage qui nous fait passer de l’état adolescent à celui d’adulte éveillé, conscient, exerçant son libre arbitre. C’est ce que nous dit cette étrange histoire d’amitié qui emprunte une forme de fascination morbide et malsaine entre ces deux femmes, personnages centraux de ce roman pluriel.

Julia est la jeune veuve d’un sculpteur qui révolutionna son art mais ne connut ni la gloire ni la reconnaissance de son vivant. Ayant séduit celui qui allait devenir son mari à dix-huit ans, elle eut tôt un enfant, Joia, et a vécu jusque là dans une relative insouciance faite d’amour physique et d’amour de l’Art. Son veuvage la laisse sans ressource, mère mais sans expérience de la vie.
Sa rencontre avec Anabela, une jeune femme énergique et fascinante, va bouleverser sa vie. Pour payer ses études de droit, Anabela se prostitue. Sa beauté, son esprit manipulateur, son ambition démesurée lui ouvre les portes d’une vie de succès en se jouant des hommes comme de vulgaires marionnettes que l’on jette lorsqu’elles n’amusent ou ne servent plus.

C’est elle qui va pousser Julia à sortir de son isolement de jeune veuve et mère, la précipiter dans une vie où elle se confrontera à l’art radical, à la passion amoureuse qui dévore et détruit tout, à la duperie qui permet d’en tirer un profit personnel avant, par glissements successifs, de lui faire à son tour comprendre que sa beauté et son physique peut lui permettre d’améliorer grandement l’ordinaire auquel un misérable salaire de vendeuse dans une librairie ne suffit pas.
Ce que nous observons dans le très lent déroulement du récit (la lenteur est l’une des marques de fabrique de L. Jorge qui aime à prendre son temps pour décrire les méandres de la pensée, les circonvolutions psychologiques) c’est l’évolution progressive de cette relation Maître-Esclave entre Anabela, la dominante, et Julia, l’innocente jeune femme qui va apprendre progressivement à copier le modèle pour le dépasser. Nous voyons avec une certaine fascination comment la vie, les hasards, la nécessité, l’adversité vont radicalement transformer une oie blanche en une louve, bouleversant ainsi, nécessairement, l’équilibre même qui fondait l’amitié entre les deux femmes.

J’avais été ébloui par « Le vent qui siffle dans les grues » qui, une fois encore, faisait tomber le maquillage bourgeois d’une société relativement sclérosée. J’avoue être resté un peu sur ma faim avec « La forêt dans le fleuve » n’étant jamais parvenu à entrer dans un livre pourtant remarquablement construit, sans doute trop d’ailleurs ce qui en fait sa limite.
Publié aux Editions Métailié – 2000 – 384 pages

28.7.13

Glyphe – Percival Everett



Si vous êtes fidèle à Cetalir, vous saurez que nous vouons une certaine admiration pour ce grand écrivain américain, par ailleurs professeur de philosophie et de linguistique à l’Université de Californie du Sud.
« Glyphe » est son dernier roman, paru en 2009 en France, et se situe à part dans une œuvre jusque là plus portée vers le roman de structure classique. Ce dernier ouvrage décide de prendre à contrepied bien des travaux sérieux et, il faut le dire, assez franchement rébarbatifs, de la linguistique et à se moquer avec l’intelligence de celui qui maîtrise la chose, de ses théories et de ses auteurs. C’est brillant mais cela enferme aussi un peu le roman dans une structure relativement formaliste dont il devient impossible de s’échapper. Comme, en outre, les propos y sont volontairement élaborés, toujours en vue de mieux se gausser des limites du genre, cela donne un récit subtilement complexe et qui nécessite une attention soutenue, voire, une formation de base à la philosophie, à la psychanalyse et la linguistique faute de passer totalement à côté.
Pour venir à bout de son entreprise, P. Everett décide de faire naître un petit bébé qui présente la caractéristique de refuser de parler mais qui fait très vite comprendre à ses parents qu’il comprend tout ce qui se passe autour de lui en rédigeant des petits palimpsestes brillants. Effrayés par cet enfant clairement pas comme les autres, le père linguiste post-structuraliste qui végète dans une quelconque université et qui voit ses articles tous refusés, et la mère, artiste peintre dépressive, décident de faire tester le bébé. Résultat, un effroyable QI de 470 et un bébé qui lit tout ce qui lui tombe sous la main, de préférence en philosophie, linguistique, mathématique ou physique, retient tout et donne du fil à retordre aux adultes totalement dépassés.
Alors l’enfant va devenir l’enjeu d’une lutte de pouvoir et se faire enlever successivement par une psychologue obnubilée par l’idée de passer à la postérité, une chercheuse persuadée que les singes parlent le langage des sourds américains, une agence de la CIA qui veut exploiter les talents de l’enfant à des fins d’espionnage, un couple en mal d’enfant, un prêtre pédophile et poursuivi par la vision du démon.
Au cours de cette tumultueuse et démentielle cavalcade, Everett va faire surgir un Roland Barthes abscons, incompréhensible et obsédé sexuel et ouvrir chacun de ses chapitres par un schéma linguistique de plus en plus complexe et hermétique au point d’en paraître totalement risible.
Quand en plus, Socrate, Wittgenstein, Nietzsche et Lacan sont convoqués régulièrement pour mener d’improbables dialogues à travers les siècles, cela donne un récit absolument délirant, souvent drôle et qui envoie joyeusement valser tous les pédants de la terre qui se réfugient derrière d’improbables concepts revêtus des définitions les plus hermétiques qui soient.
On adorera ou on détestera mais il sera impossible de rester indifférent. Pas pour tout public toutefois.
Publié aux Editions Actes Sud – 301 pages

26.7.13

Vie et mort d’une jeune fille blonde – Philippe Jaenada



Une fois encore, Jaenada a cette faculté immédiate à nous transporter dans son univers personnel et délirant. Son style est résolument moderne, ponctué de nombreuses parenthèses souvent imbriquées les unes dans les autres et qui sont autant de prétextes à se laisser entrainer par des digressions hilarantes, toujours maîtrisées cependant. Des digressions qui laissent toujours voir la fragilité de l’être, les nombreuses occurrences à se laisser tenter lorsqu’on est un peu faible de caractère, ce qui est un trait constant des personnages du romancier.
Dans « Vie et mort d’une jeune fille blonde », Jaenada s’en donne à cœur joie et balaie avec une joie iconoclaste les conventions et les bien-pensants. Le roman repose sur un morceau de bravoure assez exceptionnel, un dîner en ville, dont les conséquences donneront lieu à des prolongements déroutants.
Un dîner auquel se rend le personnage central, parlant comme souvent chez Jaenada à la première personne du singulier et empruntant les traits de l’auteur, selon des habitudes quasi routinières. On se rend à ces dîners sans cadeau, on y arrive en retard ou oublie de prévenir qu’on ne vient pas et y rencontre des habitués comme des inconnus, tous membres de l’intelligentsia parisienne.
Cependant, et c’est là que l’auteur va commettre des pages d’une truculence rabelaisienne, ces dîners obéissent à une sorte de rites. Ils se doivent de commencer par des jeux violents consistant en des concours de baffes qui ramènent les protagonistes au temps des cavernes, en des duels de cuisses de fer et autres jeux plus ou moins dangereux que l’abus d’alcool ne manquera pas d’entraîner. Les conventions s’effondrent, les comptes se règlent sous couvert de bizarrerie sociale et les masques finissent par tomber. Jaenada y signe des pages sublimes d’invention et d’espièglerie !
A l’issue de ces préludes effarants et drolatiques à souhait, l’hôte, sans doute plus imprégné que d’habitude, finira par révéler à une tablée médusée les exploits sexuels multiples commis par sa fille en présence de nombreux partenaires sous les yeux affolés d’une famille BCBG réunie pour un repas de famille. Une fille devenue depuis pute de bas étage à Marseille, sidéique, pour se payer l’héroïne dont elle ne peut plus se passer. 
Devant ce récit, le narrateur va se convaincre que la fille en question, par un concours de circonstances de lieu et de date, n’est autre que la jeune fille de treize ans qui l’avait déniaisé de façon experte quand il en avait seize dans un champ à l’occasion de vacances estivales. Il décidera alors de partir à sa recherche sur un coup de tête.
Jaenada manie tout au long de ce beau roman tragi-comique humour et drame et passe sans transition mais avec brio et maîtrise du comique à forte connotation sexuelle à la recherche de son propre moi, le narrateur visant à comprendre, dans cette quête, comment il a pu devenir ce qu’il est devenu et en quoi une fille oubliée, et improbablement sortie de l’ombre, ayant a priori tout pour réussir, a pu devenir ce qu’elle est.
Le roman se terminera en queue de poisson, ouvrant des perspectives comme seule la vraie vie sait en réserver par ses hasards et les rencontres qu’elle nous réserve.
Un très beau livre à prendre au premier et au deuxième degré.
Publié aux Editions Grasset (2004) – 285 pages

20.7.13

Les identité remarquables – Sébastien Lapaque



Ce petit roman publié en 2009 part d’une idée originale. Un homme se lève et commence une journée sans savoir que c’est la dernière de sa vie et qu’il va donc mourir. Nous allons alors suivre par le menu, dans ses moindres détails, les faits et gestes de ce trentenaire, en bonne santé, célibataire, vivant bien d’un travail qui l’occupe peu, bénéficiant d’un héritage qui semble lui assurer un avenir radieux.
Conduit un peu sous la forme d’une mini enquête policière, nous allons en apprendre plus sur cet homme, sur ses parents mystérieusement disparus dans l’incendie de leur bel appartement parisien, sur les secrets familiaux profondément enfouis et partir sur les traces d’une trouble vengeance dont il devient, sans le savoir ni le soupçonner,  l’enjeu symbolique.
Nous allons ainsi découvrir un homme profondément égoïste, un homme qui se joue de l’amour que les femmes, même les plus belles, les plus aimantes et les plus sincères, lui vouent, un homme qui prend plus en amitié qu’il ne donne, un homme qui court d’une aventure à l’autre sans jamais savoir ce, qu’au fond, il poursuit vraiment. Bref, un être finalement peu sympathique, difficile à pardonner et qui cache son jeu sous une charmante apparence.
Le roman, bien parti, mené sur un rythme allègre et prometteur, ne tarde cependant pas à s’enliser quelque peu. On peine à comprendre les motifs d’une vengeance qui finira par devenir plus claire, on se fait bousculer par une trame narrative qui perd son fil dans le corps du récit, comme si l’auteur éprouvait quelques difficultés à maîtriser son œuvre. C’est un peu brouillon, parfois approximatif.
Heureusement, la fin en forme de coup de théâtre rachète ce court opuscule qui autrement aurait été vouée à une obscurité méritée. Il en reste une petite curiosité d’autant plus pardonnable qu’elle s’avale en peu de temps.
Publié aux Editions Actes Sud – 175 pages

11.7.13

Rêve général – Nathalie Peyrebonne



Quel point commun entre un Premier Ministre en exercice, un agent de sécurité, une conductrice de métro parisien et un professeur de 4ème ? Aucun a priori si ce n’est que tous, tout à coup et au même moment, laissent tout tomber en plan pour céder à un éloge de la paresse, un besoin de flânerie irrépressibles, histoire de redevenir humains.

Tout avait commencé par un signe avant-coureur avec ce jouer de football qui, au moment de tirer un penalty, avait tourné le dos au but. Et puis, tout s’est mis à se détraquer dans un pays qui prend l’eau de toute part et qui semble parti pour faire un nouveau Mai 68 sans violence, sans manifestation, sans casse. Une gentillette révolution qui ne dit pas son nom dans la bonne humeur et la convivialité générale, un moment inattendu, non planifié où l’on pose le crayon pour dire que le « travailler plus pour gagner plus », slogan pervers de campagne, n’est qu’une illusion qui ne mène nulle part.

A sa façon, en toute humilité et avec une certaine joie non détachée de naïveté, Nathalie Peyrebonne nous donne un premier roman en forme d’alerte supplémentaire sur une société qui n’en finit plus d’aller de plus en plus mal, faute d’objectifs, de moyens et tout simplement de projet social mobilisateur. Alors voilà que le peuple, à tous les niveaux, se révolte passivement.

Alors, le Premier Ministre refuse de répondre aux injonctions de la sonnerie téléphonique d’un Président surexcité prêt à vociférer ses ordres dès potron-minet. Le voici qui se prélasse à déguster des pâtisseries tout en savourant les gesticulations d’un chef de l’Etat qui ne convainc plus personne sur son écran télévisé.

Le prof abandonne sans crier gare sa classe en plein débat, pris d’une immédiate frénésie de cigarette et d’entartrage, à la recherche d’une victime symbolique et expiatoire.

La conductrice descend de son métro sans annonce, abandonnant des travailleurs résignés à leur sort, les invitant implicitement à faire comme elle et à quitter des emplois qui les déshumanisent.

L’agent de sécurité se vautre dans des concoctions culinaires complexes avant que d’aller tâter du tatami avec sa bande de copains de longue date.

Ils viendront bientôt grossir une foule immense qui défile calmement jusque sous les palais de l’Elysée.

Une rêverie générale me dires-vous ? Certes, mais au train où vont les choses, il est à craindre que le réveil soit brutal et violent lorsque l’on s’éveillera du sinistre sommeil qui semble s’être emparé de notre pays et de notre continent.

En attendant, voici un petit livre sympathique, sans grande prétention, rafraîchissant mais non indispensable.

Publié aux Editions Phébus – 2013 – 153 pages

6.7.13

Je suis l’argile – Chaïm Potok



Ne vous arrêtez pas à la couverture du livre qui nous donne à voir un visage troublant d’une petite asiatique. Derrière cette photo anodine, qui n’accroche pas voir repousse le lecteur non averti, se cache un authentique chef-d’œuvre.

« Je suis l’argile » est un de ces livres qui vous marque, qui laisse une empreinte durable et émerge d’une surproduction. Ecrit en 1992, publié en France en 1993, il n’a rien perdu de sa force et de sa rémanence.

Usant d’une langue simple, souvent volontairement répétitive, toujours douce, Chaïm Potok nous entraine subrepticement dans un voyage vers l’horreur. C’est ce décalage qui captive immédiatement et prend au piège le lecteur.  Car quoi de plus frappant que la douceur pour dire l’indicible. Le thème fait étrangement penser à cet autre chef-d’œuvre « La route », publié en 2008, de cet autre romancier majeur nord-méricain qu’est Cormac Mac Cormack. Même unité de lieu, mêmes acteurs, même désespérance induite par la guerre, même fuite sans but, vers l’inconnu et la mort, même déchainement de violence quand les plus pauvres d’entre les pauvres n’ont plus rien à perdre.

Dans « La route », nous étions aux Etats-Unis ravagés par un cataclysme nucléaire. Dans « je suis l’argile », nous sommes projetés en Corée du Sud au moment de la grande poussée de l’armée du Nord, principalement composée des troupes chinoises. L’armée Sud Coréenne est défaite, l’allié américain ne va guère mieux. Plus l’ennemi avance, plus les civils trinquent, éternelle rengaine. Poussés sur les routes, des milliers de familles de paysans fuient. Tout est dévasté, l’hiver glacial s’installe et avec lui, la famine. Les plus faibles meurent comme des mouches, jour après jour. Les orphelins sont légion, les familles décimées.

Sur cette route fuit un couple de vieux paysans. L’homme est sec, rusé, accroché à la vie. La femme fut jusqu’ici soumise d’autant qu’elle n’a pas été capable d’engendrer, infâme perfidie. A l’occasion d’un bombardement de l’aviation, un jeune adolescent va se trouver gravement blessé, gisant juste à côté de la femme. Malgré son mari et parce qu’elle n’a plus rien à perdre, elle va décider, et imposer, de s’encombrer de cet enfant à moitié mort et l’entourer d’un amour total, absolu et fusionnel pour le maintenir à tout prix en vie. Elle y parviendra par la suite de concours de circonstances et de générosité et peu à peu cet enfant va s’imposer au couple comme une évidence, comme une chance.

Nous allons suivre leur fuite, leurs techniques de survie et, surtout, la progression subtile de la relation entre l’homme, fondamentalement hostile à nourrir une bouche supplémentaire en période de famine, un enfant dont les dons sont immenses, une épouse qui peu à peu va apprendre à devenir une interlocutrice dont le point de vue compte. Plus la fuite progresse, plus la mort rode, plus les liens entre les trois protagonistes vont se complexifier et se densifier.

Le génie de Potok sera, entre autres, de savoir rendre avec un réalisme étonnant la superposition de la culture coréenne traditionnelle tournée vers la magie, les esprits qui rodent et un fond de catholicisme incompris vaguement professé par des missionnaires et dont il ne reste que des tics (les signes de croix et une prière – Tu es la terre, je suis l’argile -). Une superposition qui sert à expliquer l’incompris, à rationnaliser la terreur et tout simplement, à survivre.

C’est une fuite physique et symbolique à laquelle nous assistons. L’enfant est l’argile symbolique d’une génération qui disparaît , d’un monde qui se meurt et se convulse et constitue l’espoir de demain. Au terme de cette fuite, chacun des trois acteurs sera revenu du monde des morts, avec des yeux neufs pour voir, un cœur pour aimer, une forme de générosité pudique difficile à exprimer dans une société figée par ses rites et minée par une guerre qui remet tout à plat.

On en sort bouleversé et obnubilé par un voyage dantesque qui aura poussé chacun à l’extrémité de ses limites.

Publié aux Editions Jean-Claude Lattès – 281 pages

5.7.13

Plage de Manaccora, 16h30 – Philippe Jaenada



Même si ce roman ne constitue pas un chef-d’œuvre, il réussit néanmoins le petit tour de force de se distinguer aisément d’une masse de publications d’un intérêt souvent bien moindre.

En cela, plusieurs raisons. La trame romanesque, tout d’abord. Voltaire, son épouse Oum et leur fils Géo (les noms, choisis avec soin et commentés par l’auteur sont déjà par eux-mêmes un acte délibéré visant à se démarquer sur le fond et la forme) sont en vacances dans un petit coin de Paradis dont recèle l’Italie. Ecrasés de chaleur, les vacances familiales jusque là tranquilles vont se transformer rapidement en un authentique cauchemar.

En effet, un gigantesque incendie va se déclencher, embraser les immenses forêts qui jonchent la côte et acculer sur un petit bout de plage, la plage de Manaccora, une horde d’autochtones et de touristes venus de toute l’Europe. Un incendie qui va happer celles et ceux qui font le mauvais choix, en quelques secondes, et anéantir les efforts de toute une vie. Un incendie qui obligera chacun à aller au bout de soi, à user de stratagèmes pour survivre aux flammes et plus encore, aux fumées toxiques qui vous enveloppent inexorablement. Un incendie qui révèlera à chacune et chacun ce dont ils sont vraiment capables.

Sur cette trame dantesque, l’auteur choisit d’user d’un style volontairement décalé. Alors que l’évidence aurait été de recourir à un ton dramatique, voire journalistique, à grands renforts de métaphores et de phrases haletantes,  P. Jaedana  opte pour une approche par l’humour et l’auto-dérision. C’est à une sorte d’auto-confession psychanalytique à la Woody Allen que se livre Voltaire, romancier un peu raté, tirant le diable par la queue et amoureux fou d’une femme qui le mène un peu par le bout du nez.
Et c’est là que le roman fonctionne à fond. Grâce à cet humour, la dimension de l’horreur, l’intensité de la chaleur qui vous brûle, la terreur qui vous gagne en vous voyant acculé sans issue, la résignation de voir celles et ceux qui vous entourent se livrer à une mort certaine en optant pour les mauvaises solutions, prennent véritablement le lecteur à la gorge.

Subvient alors l’autre « truc » de l’auteur, qui fonctionne tout aussi bien même si, pour cela, il ne cesse de recourir à la multiplication des insertions de parenthèses qui, à la longue, finissent par lasser. Comme la mort semble prochaine et inexorable, les tranches de vie de Voltaire se mettent à défiler à toute allure et nous donne à voir un pauvre type rongé par l’alcoolisme et le dépit jusqu’à sa rencontre lumineuse avec celle qui est la femme de sa vie. Et là, il y a des purs moments de jouissance parmi lesquels le récit hilarant et brillant de la vaine tentative d’accéder à l’Hippopotamus de la Place de Clichy, à cinq heures du matin, barré par un cerbère.

Les aller-retours permanents entre un passé en voie de disparaître à jamais et un présent dont l’horizon se raccourcit à vue d’œil, rendent l’intensité du drame qui se déroule maîtrisable et offre aussi une habile porte de sortie à un roman dont la fin ne pouvait être que prévisible.

Bref, c’est bien fait, original, drôle et hautement recommandable.

Publié aux Editions Grasset – 281 pages

29.6.13

Faux soleil – Jim Harrisson



Jim Harrisson est l’un des très grands auteurs américains contemporains dont nous n’avions pas encore eu l’occasion de publier des analyses malgré la richesse et la 
qualité de sa production littéraire depuis une trentaine d’années.

A l’image de Russel Banks, J. Harrisson est un rural, un homme proche de la nature. Né d’une mère suédoise et d’un père spécialiste des questions de fertilité des sols, il passa son enfance dans la campagne et décidé très tôt, à l’adolescence, de devenir 
écrivain pour les avantages et la liberté que cette vie offrait.

Après avoir exercé pendant un an comme assistant en Anglais dans une université new-yorkaise, il fait le choix de retourner dans une ferme du Michigan pour s’y occuper de sa famille et se consacrer entièrement à l’écriture. « Faux Soleil » fut publié en 1984 et n’est sans doute ni le meilleur ni le plus représentatif de ses livres. 

Il n’en constitue pas moins un ouvrage assez remarquable par sa structure et le style si personnel de l’auteur. Toujours est-il que, pour notre part, une fois commencé nous n’avons quasiment pas lâché le roman avant d’en avoir tourné la dernière page.

L’auteur use d’un procédé littéraire classique. Il laisse accroire, dans son prologue auquel il donne un caractère de forte vraisemblance en mêlant références à sa propre vie et pure fiction, qu’il est le personnage qui va tenir la plume et que ce qu’il va relater lui est arrivé, personnellement. C’est tellement bien fait que, malgré la ficelle largement usée, on y croit !

C’est donc en journaliste (ce que Harrisson fut tout au long de sa carrière, aussi) que l’auteur se dissimule. Un journaliste usé par la vie, en surpoids, frappé de goutte, abusant de tout, la bonne chère, l’alcool et les femmes. Un journaliste aussi auteur de romans et que, par hasard, un riche magnat rencontré dans un vestiaire d’un club privé de Palm Beach met au défit de rédiger un livre sur un vrai personnage. Piqué au vif, notre homme va accepter et se trouver embarqué dans une aventure étrange et pittoresque.

Après un épuisant trajet au volant d’un 4x4 aménagé pour sa goutte, le voici transporté dans un chalet perdu en pleine nature dans le Nord du Michigan, lieu de quasi désolation, sans charme particulier et réservé aux fous de chasse et de pêche (cf, une fois de plus Russel Banks). Il y est envoyé pour interviewer Strang, le gendre du magnat. Strang est un être étrange qui a passé sa vie à construire des barrages aux quatre coins de la terre. Frappé d’épilepsie, il fut l’objet d’un gravissime accident sur son dernier chantier qui le laissa les jambes tenues par des broches, aux bons soins d’une bombe costaricaine, perdus tous deux dans un chalet supposé interdit à toute visite. Une bombe qui veille à le faire ramper pendant des heures sur les conseils de médecins visiblement dépassés par les évènements.

Commence alors une longue interview qui s’étalera sur trois mois où nous ferons connaissance intime avec Strang. Chaque chapitre, ou presque, est structuré en trois plans. Une première partie en général consacrée à relater la vie quotidienne ou les récents développements du journaliste dont la propre vie se trouvera fortement influencée par ce qu’il découvre sur Strang et la capacité de ce dernier à pousser les autres à s’interroger différemment sur eux-mêmes. Une deuxième partie qui, le plus souvent, est une bande son destinée au journaliste pour lui permettre d’organiser ses idées mais qui recueille aussi ses délires d’alcoolique. Une troisième partie constituée à proprement parler du récit de la vie d’aventures et d’hommes à femmes de Strang.
Des femmes qui jouent précisément un rôle clé dans cette galerie de personnages plus exubérants les uns que les autres. Des femmes qui vont également débouler les unes après les autres, voire ensemble, en tant qu’ex épouses de Strang et tenter de mettre un terme à ces interviews sous des prétextes divers.
Grâce à un style plein d’auto-dérision, souvent comique bien que d’une assez grande simplicité toutefois relevée de traits saillants qui font mouche, nous allons côtoyer l’Amérique cachée. Celle des ruraux, celles des prêcheurs et bonimenteurs, celle des aventuriers en tous poils et dont Strang constitue une forme de synthèse cependant désintéressée et généreuse. Il y a un peu du meilleur Woody Allen dans cette chronique sans concession où le sexe et l’alcool, qui permet bien des libérations, tiennent une place prépondérante et donnent lieu à des scènes hautes en couleur.

Un vrai bonheur littéraire.

Publié aux Editions 1018 – 295 pages

21.6.13

Sombre dimanche – Alice Zetner



Alice Zetner, Normalienne, 26 ans, en est déjà à son troisième roman. Ici, c’est un pays qu’elle connaît bien dont elle nous conte un morceau d’Histoire, la Hongrie où elle a enseigné le Français et travaillé à la mise en scène de divers spectacles.

Les Mandry semblent voués à une vie de malheurs et de misère et sont les jouets permanents d’un monde qui tourne plus vite qu’ils ne sont capables de s’y adapter. Ils habitent une pauvre masure en bordure de voie ferrée dans laquelle vivent trois générations, toutes endeuillées.

Le grand-père plonge de plus en plus dans le gâtisme, ratissant inlassablement les ordures jetées nuitamment par les hordes de voyageurs en train depuis que la Hongrie est libre. Il abhorra toute sa vie Staline et le communisme qui lui coûtèrent l’usage d’une jambe au moment de la Révolution. Le père est emmuré dans le silence depuis que sa femme s’est suicidée en s’étouffant avec un poireau dans son carré de jardin. La dernière génération ne vaut guère mieux, entre une jeune femme devenue à moitié folle depuis qu’elle a été quittée par son amant français et le plus jeune fils, Imre, devenu par hasard gérant d’un sex shop fréquenté par les Hongrois libérés et des hordes de touristes qui débarquent dans une Prague enfin délestée de son rideau de fer.

En procédant par explorations successives dans le temps, Alice Zetner nous brosse le tableau d’un pays longtemps étouffé par le Stalinisme, toujours nationaliste, souvent réprimé jusqu’à l’effondrement total d’un régime communiste devenu absurde. Le tableau d’une nation qui est aussi celui d’une famille dans laquelle fourmillent les secrets et les non-dits, où l’échec semble programmé d’avance, où les hommes sont abandonnés par les femmes, condamnés à errer entre eux au sein d’un monde aussi étroit que les quelques planches qui leur servent de vagues murs dans une maison sans autre horizon que de voir les trains passer, ceux d’une vie meilleure, ceux d’un voyage vers un ailleurs plus riant et plus prometteur sans espoir d’y monter un jour.

Il existe une beauté et une poésie singulières dans ce livre aussi sombre qu’un morne dimanche. Un livre qu’il faudra adopter plus qu’il ne vous adopte spontanément et qui ne conviendra qu’à un public qu’un univers de plomb ne rebutera pas.

Publié aux Editions Albin Michel – 2013 – 285 pages 

16.6.13

Wilderness – Lance Weller



Avec ce premier roman écrit à plus de quarante ans, Lance Weller fait une entrée assez fracassante dans le paysage littéraire contemporain américain. On n’oubliera pas de sitôt ce roman qui dit tout le côté sauvage des Etats-Unis dans cette deuxième moitié du XIXème siècle. Sauvagerie de la nature, grandiose, omniprésente et écrasante, donnant l’occasion à l’auteur de se lancer dans des descriptions possédant un souffle réel, alimenté par l’utilisation de termes précis de botanique et par le recours à des images stupéfiantes. Sauvagerie de l’homme qui souvent lutte pour survivre, en proie à la faim, à la guerre, à la maladie, à la haine ou à la jalousie dans un monde où l’on peut mourir à tout moment et surtout de toutes les façons les plus horribles qui soient.

Ce monde, Abel Truman le côtoie depuis bien longtemps. Il fut, par hasard et non par conviction, enrôlé dans l’armée sudiste et fut de pratiquement toutes les batailles. Il revint estropié à vie, couturé de toutes parts de la terrible bataille dans la forêt de Wilderness là où s’affrontèrent plus de deux cent mille hommes dans une boucherie qui dura trois jours sans interruption et qui marqua la défaite programmée des armées de Lee.

Arrivé au terme de sa vie de misère et de privations, Abel quitte sa pauvre cabane de bois flotté au bord de la côte Nord-Pacifique pour se lancer dans un périple qui le conduit inconsciemment sur les traces de la maison qu’il avait occupée peu de temps avec son épouse, morte depuis bien longtemps et peu de temps après que leur fille unique ait succombé à peine née. Simplement accompagné de son vieux chien fidèle, équipé d’un bâton et de sa vieille Winchester, Abel va trouver sur son chemin un couple de brigands de grand chemin, assassins, voleurs et violeurs, prêts à tout pour s’emparer de son chien afin de le faire combattre.

Bientôt, le voyage d’Abel se trouvera contrarié. Bientôt, les circonstances feront que la violence qui s’abat sur lui et autour de lui, lui rappelleront toutes les violences qu’il a connues. Celles de la guerre interminable et absurde entre armées yankee et sécessionniste, celles causées par la folie de son épouse après la mort de leur fille. Celles aussi d’une vie faite avant tout de souffrances et de peines, de très peu et très rares moments de joie.

Dans une alternance de chapitres, Lance Weller nous conte avec un souffle épique des images de bataille d’un réalisme absolu, rappelant les meilleurs maîtres du genre tandis que le dernier voyage d’Abel se déroule selon des étapes qui n’auront rien à voir avec un parcours de tranquillité.

Pourtant, au sein de cette mort qui rôde sans cesse, dans ces paysages dont l’immensité et la dureté vous engloutissent, malgré l’irrationalité qui envoie des hommes se fracasser sur d’autres, se trouvent des êtres de bonté et de générosité. C’est sans doute ce qui fait les âmes humaines, ce qui distinguent ces personnages rudes comme le climat qu’ils doivent affronter, rêches comme la vie qu’ils mènent, à la fin différents de simples animaux un peu évolués.

On ressort forcément sonné de ce livre malgré quelques longueurs parfois et un début un tout petit peu laborieux. Mais Lance Weller possède un talent certain dont on espère qu’il appellera d’autres romans à venir.

Publié aux Editions Gallmeister – 2013 – 335 pages

13.6.13

Le roman du mariage – Jeffrey Eugenides



Jeffrey Eugenides n’est pas du genre à envahir régulièrement les tables des libraires. Trois romans seulement en trente ans, mais trois immenses succès et trois chefs-d’œuvre tous extrêmement différents.

Après « Virgin Suicides » qui explorait les pulsions adolescentes, puis « Middlesex » qui abordait avec virtuosité la question du genre sexué et tous les désordres que peuvent enclencher la découverte pour une jeune fille élevée comme telle depuis toujours qu’elle est en fait un garçon, sexuellement et génétiquement parlant, « Le roman du mariage » revisite le roman d’initiation.

Jeffery Eugenides enseigne la littérature à Princeton. Il voue à cet art une passion totale construite sur une compréhension intime et une culture gargantuesque. Cet amour de la chose littéraire est au centre de son roman à la fois délicat et difficile. Un roman qui n’hésite pas à attirer nos regards du côté de Derida ou de Barthes et qui fait plus que flirter, régulièrement, avec une exégèse des grands auteurs classiques ou révisitionnistes. A ce titre, « Le roman du mariage » pourra probablement dérouter certains lecteurs tant l’érudition est ici une question centrale, tant les références littéraires récentes ou non y sont permanentes car le roman d’Eugenides se veut aussi comme un miroir déformant, projeté dans notre siècle, des grands romans du mariage écrit par Henry James ou Jane Austen.

Tout repose sur une intrigue des plus simples. Sur le campus de l’université de Brown (que connaît bien l’auteur pour y avoir lui-même fait ses études), trois étudiants se tournent autour. Madeleine, étudiante brillante en littérature victorienne, aime Leonard, un biologiste surdoué terriblement maniaco-dépressif, tandis que Mitchell aime Madeleine, se languit et attend son heure, se réfugiant dans d’arides études théologiques qui le mèneront vers un long périple à travers l’Europe et l’Inde à la recherche de lui-même et d’une quête spirituelle sans réponse.

De ce triangle amoureux, Eugenides tisse un fin réseau qui explore tous les sentiments amoureux, tous les états qu’ils peuvent engendrer. Certes, nous ne sommes plus au temps de l’amour bourgeois, conventionnel et guindé de la littérature victorienne mais à celui d’une Amérique Reaganienne, encore sûre de sa puissance, aveugle aux forces qui se mettent en place pour la faire descendre de son piédestal. De ce fait, un campus universitaire reaganien, avant d’être un lieu d’études, est un lieu de fêtes et de débauches, une sorte de passage initiatique entre l’adolescence et les responsabilités qui incombent aux adultes.

Tout cela, Eugenides le met formidablement en perspective, l’actionne comme une infinitude de poupées russes enfantées par des siècles de littérature romanesque ou philosophique qui n’ont cessé de réfléchir au sens de l’amour et aux risques parfois pervers du mariage.

Il y a comme une provocation de la part de l’auteur à explorer une convention qui tend à exploser. Mais une provocation pleine de finesse, de profondeur, de réflexion mûrie lentement, le temps d’une gestation décennale.

Publié aux Editions Actes Sud – 2013 – 553 pages

12.6.13

Sweet home – Arnaud Cathrine



Arnaud Cathrine est un auteur qui fait penser à Olivier Adam. Comme pour ce dernier, ses personnages sont en déshérence, écorchés par la vie, déracinés voire vaguement marginaux. Comme pour O. Adam, l’écriture est simple, voire minimaliste et les histoires tristes, rarement porteuses d’espoir. Toutefois, ses romans n’ont pas la puissance évocatrice du tête de file qu’est Olivier Adam et la comparaison s’arrêtera donc là.

« Sweet home » est conçu comme une succession de trois cahiers écrits par trois frères et sœurs, les jumeaux Lilly et Vincent, le petit dernier, Martin. Des cahiers rédigés à une dizaine d’années d’intervalles et qui, tous sans exception, traitent de la question de l’identité. Car que devenons-nous quand nous perdons une mère encore jeune, que nous observons nos parents se déchirer ou, en tous cas, ne plus s’aimer, que le monde des adultes censés nous rassurer n’a pas de réponses à nos questions quasi-existentielles ?

Chacun de ces cahiers illustre le point de vue de chacun de ces enfants, devenus depuis des adultes, sur sa famille dont le fonctionnement bizarre et elliptique trouvait son apogée chaque année au moment des vacances estivales passées dans la maison familiale en Bretagne. Des points de vue sans concession et qui mettent crûment en lumière les non-dits, les secrets gardés et profondément cachés par un père irascible et dépossédé de toute autorité et son frère cadet omniprésent qui se réfugie dans un alcoolisme actif et la passion des jeux d’argent. Des secrets qui conduiront la mère à se suicider, un été, sur le lieu symbolique du délitement progressif de cette famille.

C’est alors la difficulté pour ces enfants brinquebalés à devenir des adultes cohérents qu’A. Cathrine tente de nous donner à voir. Comment devenir un père aimant quand on n’en a pas eu ? Comment ne pas sombrer dans l’alcoolisme soi-même quand celui qu’on vénère, l’oncle énigmatique, a depuis longtemps sombré ? Comment assumer ses actes lorsque ses parents ont fui, l’un dans la mort, l’autre dans le silence et la résignation ?

Alors c’est l’ami d’enfance, Nathan, qui fit le lien, lui-même fils d’un père devenu fou et d’une mère dépassée par la situation en trouvant dans cette famille livrée à elle-même un port d’attache, une raison d’être, amant d’un soir de Lilly, grand frère du petit Martin et surtout, magicien des feux d’artifice. Sans doute le plus beau personnage du roman.

Fort heureusement, l’auteur sait éviter la ligne dangereuse d’un odieux mélodrame en usant d’une langue douce et poétique, triste et nostalgique, simple et essentielle comme les sentiments qui habitent ces personnages en recherche d’eux-mêmes. Il en résulte un petit roman profondément triste, vaguement dépressif mais porteur d’une petite lueur d’espoir une fois que le trio aura évacué ses démons. Un livre non indispensable et qui a le bon goût de se lire très vite.

Publié aux éditions Gallimard Phase deux – 219 pages