18.1.14

La fin des temps – Haruki Murakami



Les lecteurs assidus de Cetalir savent que nous considérons Murakami comme l’un des auteurs majeurs des XX et XXI ème siècle au Japon. Cet écrivain possède une étonnante capacité à imaginer des mondes qui lui sont propres, presque toujours à la lisière du réel et du conte fantastique. Des mondes où les personnages mis en scène sont poussés à leurs extrêmes limites, doivent faire face à des situations effroyables et stressantes dont ils ressortiront en général transformés et grandis.

« La fin des temps » n’échappe en aucune façon à la règle mais innove dans la façon dont Murakami décide de construire son fascinant récit. L’épais roman est en effet invariablement édifié sur l’alternance de chapitres qui se déroulent dans deux mondes apparemment parallèles et dont nous allons peu à peu découvrir ce qui les relie, en dépit de toute logique première.

De longs chapitres qui constituent l’ossature de l’ouvrage alternent avec de brefs chapitres, oniriques et étranges, dont il semble qu’ils se déroulent dans un monde imaginaire. Progressivement, on comprend que ces derniers s’alimentent des premiers jusqu’à influencer le déroulement même d’une action qui se passe dans le monde réel.

Les longs chapitres mettent en scène un jeune homme d’une trentaine d’années. Comme presque toujours chez Murakami, ce personnage central semble un peu falot. Il travaille peu, vit seul suite à un récent divorce, multiplie les aventures sexuelles sans lendemain et ne paraît pas vraiment enraciné dans la société moderne nippone. Employé par une mystérieuse entreprise informatique qui semble superviser le monde, sa vie va basculer lorsqu’il lui sera demandé de protéger et d’encoder des programmes ultra-sensibles mis au point par un vieil homme retiré dans un improbable laboratoire souterrain.

Du jour au lendemain, il devient la proie de pirateurs informatiques qui cherchent à s’emparer de son travail, saccagent son appartement et  lui ouvrent le ventre sans provoquer délibérément de blessures profondes. Aidé par la jeune nièce de dix sept ans du vieil homme, ronde et toute de rose vêtue, obsédée par le désir de se faire dépuceler par notre homme, il va se lancer dans une course qui nous emmène dans les sous-sols toyoïtes où les dangers sont omniprésents et multiples. Il s’en suivra des chapitres haletants et moites où des créatures mi hommes mi poissons n’auront de cesse que de chercher à dévorer nos deux jeunes fuyards.

Intercalés entre chaque chapitre, de courtes scènes se déroulent dans un monde réduit à une cité fantomatique. Une ville cernée de murailles infranchissables, dans laquelle les habitants ont tous renoncé à leurs ombres, restées en dehors, jusqu’à leur mort, sous la surveillance d’un gardien commis à cet effet. Une cité dans laquelle paissent paisiblement des licornes qui meurent en grand nombre des hivers rigoureux et mettent bas le nombre identique de jeunes bêtes au printemps revenu.

Quels liens existent-ils entre ces deux mondes ? Qui est le liseur de rêves, cet homme triste à qui on a crevé les yeux, qui tente de décoder les images restées imprimées dans les crânes des licornes pieusement conservés ? Pourquoi le fuyard terrestre s’est-il vu remettre une copie de crâne de licorne par le vieux savant à moitié fou ? Quelle place l’amour tient-il dans notre vie et quelle en est la capacité rédemptrice ? Peut-il exister un monde intérieur déconnecté de notre vraie vie ? Telles sont, entre autres, les multiples questions que ce roman, récompensé par le Prix Tanizaki, abordent à sa façon, c’est-à-dire avec l’intelligence, la puissance imaginaire, la pointe d’ironie et la finesse qui caractérisent Haruki Murakami ici au sommet de son art.

Vivement recommandé par Cetalir.

Publié aux Editions Seuil – 1992 – 560 pages

14.1.14

Le Cosmonaute – Philippe Jaenada



Comme dans son précédent roman « Nefertiti dans un champ de canne à sucre », paru trois ans plus tôt, Jaenada donne libre cours à son délire pour chasser ses démons que sont l’alcool (beaucoup), le dilettantisme (toujours) et le sexe (intensif et sauvage, de préférence). Si vous ne connaissez pas Jaenada, autant vous prévenir tout de suite. Vous entrez dans un univers à part, fait de langage parlé savoureusement élaboré, truffé de parenthèses comme autant de digressions sur la pensée qui survient et qui gratte. Un monde dans lequel les femmes semblent liguées pour pourrir la vie des hommes une fois qu’ils ont été enroulés dans des rets tissés de folie, de jalousie comme autant de moyens d’exprimer un mal de vivre permanent et d’expulser une haine de soi qui hante l’univers féminin Jaenadien.

L’éternel personnage qui se raconte, sorte de double à peine voilé de l’auteur, est toujours le même : vaguement travailleur, presque toujours dans la pub, ici également ex détective privé de troisième zone et rédacteur d’articles à sensations pour un journal de bas étage, amateur de bières partagées avec les copains dans le bar permanent des romans de Jaenada, « Le Saxo ». Notre homme se laisse vivre en célibataire endurci. Jusqu’à…

Jusqu’à la fatale rencontre avec Pimprenelle, une blonde délurée de vingt cinq ans, éthérée, rencontrée au cours d’une enquête qui mène notre homme au cœur d’une forêt allemande où se célèbre un curieux mariage, barbare et rustre, peuplé de hell angels qui descendent des brocs de bière en se livrant à des jeux stupides et fondés sur une aveugle force physique.

Pimprenelle tombe vite enceinte et le roman s’ouvre sur l’accouchement. De cet acte essentiel, Jaenada fait une œuvre d’art, dans son style personnel et imagé. Car un accouchement jaenadien ne peut être que fantasque, plein de rebondissements, haletant et sanglant. L’auteur saura nous tenir en haleine pendant près de deux cent pages, ce qui n’est pas un mince exploit, sans jamais lasser et en pratiquant de fréquents déplacements temporels, précédant ou suivant cette mise à la vie.

Une vie qui tournera ensuite au cauchemar tant Pimprenelle sombrera dans une psychose hantée par l’obsession de l’ordre et de la propreté, elle qui ne se commettait jusqu’alors à aucune tache ménagère et qui vivait en bohémienne. Comme dans Nefertiti, l’homme s’accroche car il croit en l’amour, il veut cet amour avec cette femme idéalisé. Et ce, malgré toutes les évidences qui font de sa vie un enfer quotidien de plus en plus insupportable au point de le vider de toute personnalité.

Après la mise à la vie, c’est à une mise à mort psychologique que nous assistons en temps réel, basée sur des relations complexes d’amour-haine, des successions imprévisibles de terreur et d’affection, cette interdépendance malsaine qui font d’une relation celle d’un maître et d’un esclave interdépendants et masochistes.

Grâce à l’humour de Jaenada, à son côté totalement déjanté, l’insupportable devient tolérable voire la normalité. C’est ce qui fascine chez lui d’ailleurs.

Au total, il en résulte un livre fort, bien construit, sombre et moins drôle que beaucoup de ses livres plus récents mais très réussi.

Publié aux Editions Grasset – 2002 – 355 pages

8.1.14

Mauvaise pente – Keith Ridgway



Ce roman fut le premier de K. Ridgway, auteur irlandais. Il fut récompensé en 2001 par le Prix Fémina Etranger et le Prix du premier roman étranger. Le découvrant huit ans plus tard, je m’interroge sincèrement sur ce qui a bien pu motiver l’attribution de ces récompenses à ce qui, à mes yeux de lecteur averti, constitue un roman sympathique mais au fond, très moyen.

Sans doute ai-je été gêné par la relative pauvreté de vocabulaire et de style tant il est vrai que j’attache une grande importance à la qualité de l’écriture. Sans doute, aussi, ai-je trouvé que l’intrigue traînait en longueur et donnait, parfois, lieu à des développements un tantinet longuets d’autant plus qu’ils s’inscrivent dans des dialogues ternes, aussi pauvres que les propos de bar, la formule en moins !

Car les dialogues tiennent une place significative dans ce roman. Si vous êtes amateur de belles pages descriptives ou d’intériorité, vous serez immanquablement déçus. A tel point qu’on se demande si ce récit hésite entre roman et pièce de théâtre.

Pourtant, le propos de l’auteur est ambitieux et courageux. Il tourne fondamentalement autour de deux thèmes qui s’entrecroisent et se nourrissent l’un de l’autre. D’une part, celui de la culpabilité, d’autre part celui de l’avortement dans une Irlande qui se modernise mais qui est ancrée dans une tradition catholique rigide et rétrograde.

Grace vit dans une ferme reculée d’Irlande. Elle est mariée à un homme qui la méprise depuis que leur plus jeune fils, Sean, est mort noyé dans une flaque d’eau alors que Grace étendait son linge. Grace vit dans la terreur des coups qui pleuvent, de plus en plus violents et fréquents, qui ponctuent les retours alcoolisés de cet époux dont elle ne sait comment se défaire. Un homme qui fut emprisonné pour avoir tué la fille des voisins qu’il écrasât un soir, ivre au volant de sa guimbarde.

Alors un soir où les coups furent plus violents que d’habitude, elle se résout à fuir. Mais avant, elle s’installera au volant de la fameuse voiture et attendra, nuitamment, que son démon apparaisse sur la petite route pour lui foncer dessus et l’écraser à son tour.

Elle se réfugiera ensuite chez son deuxième fils, Martin, qui vit à Dublin. Martin déteste son père qui l’a frappé et chassé lorsque Martin lui a avoué qu’il était homosexuel. Voilà des années que Martin et sa mère ne se sont pas vus. Il leur faut s’apprivoiser. Epreuve d’autant plus difficile que Grace a changé. Elle alterne de rares moments de quasi hystérie avec des phases de plus en plus longues dépressives. Une dépression qui s’installe profondément au fur et à mesure que la prise de conscience de son acte est grandit.

A partir de là K. Ridgway s’applique à décrire les mécanismes qui vont broyer Grace et Martin, les séparant à jamais l’un de l’autre. Grace parce qu’elle s’installe dans une grave dépression qui grandit avec la pression policière qui enquête sur la mort de son ex-mari, Martin parce qu’il est fondamentalement instable, fragile, jaloux et possessif et qu’il pètera les plombs lorsqu’il découvrira le geste de sa mère.

Au total, c’est un roman noir, très noir, qui n’offre que peu d’espoir mais qui interpelle sur ce que subissent ces milliers de femmes battues, à la merci de monstres domestiques.

Publié aux Editions Phébus – 2001 – 334 pages

4.1.14

Fuir – Jean-Philippe Toussaint



« Fuir » constitue le deuxième tome de la trilogie amoureuse entre le narrateur, dont nous ignorons le nom, et Marie, cette belle ensorcelée, fantasque, insupportable, délicieuse et enjôleuse. Comme pour le premier tome « Faire l’amour » ou le récent « La vérité sur Marie », ce court fascicule peut se lire en toute indépendance des deux autres.

Toussaint a le chic pour poser, en quelques phrases, le ton et le lieu du récit. Nous voici débarqués en plein Shanghai où le narrateur se rend. Il doit y remettre une enveloppe comportant vingt mille dollars à l’agent de Marie dont, une fois de plus, il est plus ou moins séparé.

Perdu dans un pays dont il ne comprend ni la langue ni les usages, il se trouve confronté à deux étranges personnages. L’agent, vaguement menaçant, indéchiffrable, vociférant régulièrement dans son téléphone portable, aux allures de malfrat et de combineur. Mais aussi, et surtout car c’est un thème récurrent dans cette trilogie du désir, une troublante jeune chinoise, furieusement attirante et qui entretient une relation énigmatique avec l’agent.

Sur cette trame, Toussaint nous entraine sur un rythme effréné à travers une Chine sale et bruyante, d’autant plus dangereuse que les activités du binôme chinois prennent des libertés appuyées avec la légalité.

Mais ce roman est aussi, voire surtout, un roman sur l’attirance, sur le jeu de la séduction, sur la difficulté à quitter un être qui fut aimé et qui a le chic pour vous rattraper aux pires moments d’une nouvelle tentative amoureuse. Car Marie est une indescriptible chieuse !

Pourtant, on reste en dehors de ce roman qui n’a ni la puissance scripturale et narrative du dernier tome, ni l’unicité étrange des premiers romans de l’auteur. Le livre se laisse lire plaisamment, on y admire une apparente facilité à écrire, mais on pourrait bien l’oublier aussi vite qu’on l’aura lu.

Publié aux Editions de Minuit – 2005 - 186 pages

26.12.13

Monsieur – Jean-Philippe Toussaint



« Monsieur » est le deuxième roman de JP. Toussaint, publié immédiatement après le succès de « La salle de bain ». Comme dans le roman suivant (« L’appareil-photo »), il met en scène un personnage terne, sans relief, sans prise sur le monde. Le format court qui constitue une certaine marque de fabrique de l’auteur, lui donne l’occasion de prendre un malin plaisir à substituer à une trame narrative fondamentalement et délibérément vide un contenu narratif serré, articulé autour de très courts paragraphes qui constituent autant de scénettes dérisoires et moqueuses. Le vide du récit laisse la place à une écriture léchée, très maîtrisée dans laquelle quelques leitmotivs (« les gens, tout de même » ou l’insertion de délicieuses descriptions des propriétés physiques de minéraux fondamentalement absconses) viennent ponctuer l’absolue nullité du personnage mis en scène. Histoire de faire sourire un lecteur qui se laisse prendre au jeu.

« Monsieur » est sans nom. Pourquoi en aurait-il puisqu’il existe à peine ? Il occupe un poste peu laborieux de Directeur commercial chez Fiat France, au simple fait qu’il est Centralien (sans doute par hasard de même). On le remarque à peine au bureau, il se comporte comme l’ombre silencieuse et passive de sa chef.

Il est aussi peu consistant dans sa vie privée que professionnelle. Incapable de prendre une décision, incapable de refuser, il se laisse embarquer dans des histoires improbables qui empiètent sur le peu de libre arbitre qu’il lui reste.

Parce qu’il n’a pas su refermer sa porte à un voisin intrusif, le voilà secrétaire passif d’un minéralogiste monomaniaque et assommant, condamné à co-rédiger un ouvrage que personne ne lira si d’aventure il était édité.

Même se loger est une aventure. Une fois arrivé par hasard quelque part, il s’y incruste paresseusement jusqu’à ce qu’on l’en chasse ou qu’il soit pris en charge par une âme charitable. Sa vie affective est aussi terne que sa vie tout court. Il se laisse aimer comme larguer, sa passivité étant une constante de Park.

Tout cela est brillamment mis en scène par JP. Toussaint même si le récit reste un ton au-dessous de l’éblouissant « L’appareil-photo » qui paraitra deux ans plus tard.

Publié aux Editions de Minuit – 1986 – 111 pages

21.12.13

Les revenants – Laura Kasischke



Avec ce huitième titre, la grande romancière américaine signe une réussite absolue qui marque aussi une étape dans sa production littéraire. Jusqu’ici, c’est à des personnages, essentiellement féminins, à la vie banale mais précipités dans le gouffre de l’indicible qu’elle donnait vie. Une façon pour elle d’accuser les dérives et les désastres produits en masse par la vie et la société américaines.

Avec « Les revenants » c’est un roman dense (près de six cents pages), à la puissance maléfique, labyrinthique et mené de main de maître qu’elle nous offre. Un livre pour démontrer que l’ambivalence, la manipulation, le désir de nuire n’attendent pas le nombre des années…

Tout commence par une scène quelque peu fantomatique, étrange, porteuse de plein d’interrogations qui seront autant de pierres jonchant les multiples chemins empruntés par la romancière. Alors qu’elle roule tranquillement de nuit, une femme voit soudain la voiture qui la précède quitter la route. 

Accourant sur les lieux de l’accident, elle y trouvera deux jeunes gens, muets, blancs, ne portant pas la moindre tache de sang sur eux, le jeune homme couvrant de sanglots le corps inanimé d’une jeune femme. Elle sera le premier témoin de la scène, celle qui appellera les secours et se fera chasser par eux à leur arrivée.

Pourtant, rien dans les narrations successives de l’accident dans le canard local, malgré ses appels, ses rencontres avec les journalistes, ne traduit, de près ou de loin ce qu’elle aura constaté par elle-même. Jusqu’à ce qu’elle renonce à insister et  comprendre.

A partir de ces quelques éléments, L. Kasischke tisse une toile arachnéenne d’une tension de plus en plus forte prenant au piège des victimes ciblées, toutes sur le campus de la petite ville universitaire où se déroule le roman. Centrée autour d’un nombre restreint de personnages, la romancière nous donne à voir et entendre ce qui agite un campus dont une étudiante vient précisément de décéder dans l’accident de voiture. Elle était jeune, belle, rayonnante, symbolisant la promesse d’un futur radieux et idéal américain. D’où un déchaînement féroce auprès de son assassin d’autant plus involontaire qu’il était son fiancé, chassé du campus, traumatisé et n’y revenant que plusieurs mois plus tard, amnésique, déphasé et ayant perdu tout goût de vivre.

Tout cela pourrait n’être que banal si ce n’était la fâcheuse propension de la belle victime à apparaître de jour ou de nuit, vêtue de façon érotique de façon à séduire un lot de jeunes garçons qui vont commencer à décéder les uns après les autres de façon aussi bizarre qu’anormale.

Il semble régner une sorte d’omerta sur ce campus où il apparaîtra que les confréries typiquement américaines (les fraternités et sororités que l’on trouve sur chaque campus américain, qui sélectionnent leurs membres et les soumettent à des épreuves appelées à les souder à vie) jouent un rôle éminemment dangereux. Où le pouvoir universitaire est lié par celui de l’argent des donateurs, eux-mêmes parents d’étudiants membres de ces confréries. Où le désir de recherche de la vérité est systématiquement sévèrement puni, au besoin de la mort ou de l’ostracisme, condamnant d’avance les meilleurs éléments de la jeunesse américaine à une vie de combines, de petits ou grands arrangements, auxquels tous sont liés par de multiples liens sociaux aussi secrets que férocement durables.

Plus on avance dans ce roman sombre mais magistral, plus le pire de ce que l’humanité est capable d’imaginer et d’ourdir n’est jamais loin. Un roman qui semble aussi clairement nous dire qu’il n’y a aucun espoir en dehors de la fuite ou du renoncement. Un livre superbe, à lire toutes affaires cessantes.

14.12.13

Le soir du chien – Marie-Hélène Lafon



Voici le premier roman d’une nouvelle-venue dans le paysage littéraire du début des années 2000.  Un roman sur la solitude, l’adultère, la vie dure dans les campagnes, les petits villages où chacun s’épie, tout se sait, l’intimité et le secret impossibles.

Un roman pudique où l’auteur entreprend de nous conter le drame de Laurent, le narrateur, vu par lui-même et cinq autres protagonistes qui expriment leurs points de vue sous forme de courtes lettres. Car il est bien connu qu’un fait ne sera jamais perçu, et encore moins interprété, de façon identique, chacun de nous étant influencé par son propre vécu dans le décodage de ce qui se passe sous nos yeux. Un décodage où la jalousie n’est pas étrangère, où la condamnation à vouloir se croire différent des autres, les petits, justifie par avance de toutes les peines qui finissent par s’abattre sur ceux qui ont eu des rêves d’Icare.

Laurent, la trentaine bien engagée, électricien, est un bosseur. Célibataire, il va tomber soudainement sous le charme de Marylène (contraction non cachée de Marie-Hélène, tiens tiens…), la petite bibliothécaire qui circule dans la région avec le bibliobus. Marylène a vingt-trois ans, un passé difficile, élevée par une grand-mère austère, placée en apprentissage comme coiffeuse, réquisitionnée pour donner un coup de mains dans une boulangerie familiale quand nécessité fait loi.

Marylène s’est enfuie de sa Haute-Normandie où l’on voulait l’étouffer, lui imposer une vie qui ne lui convenait pas. Marylène est belle, elle fait tourner les têtes de tous les hommes. Laurent saura la séduire et en faire sa compagne avec laquelle il se retire dans une maison isolée de tout, qu’il retape entièrement. C’est leur nid douillet, leur jardin secret, le lieu d’épanouissement idéalisé de leur amour. Un lieu où Marylène vit retirée du monde, en ménagère, en rêveuse aussi.

Et puis, un soir, parce que le chien de Marylène se fait renverser, la vie de ce couple qui fait des jaloux va basculer. Marylène fait tourner la tête du vétérinaire local qui abandonnera femme et enfants, clientèle et position sociale, pour s’enfuir avec cette femme fatale, légère et qui redonne un sens à sa vie. Celle de Laurent va s’effondrer, ses rêves se dissoudre avec la difficulté à accepter et à comprendre. 

Et avec cet effondrement, un acte dramatique lui fera voir ce qu’il aura été toujours aveugle à percevoir toute sa vie durant auprès de son ami le plus proche, le menuisier du village. Tout fuit avec la belle…
Une situation banale, mille fois mise en scène dans l’histoire de la littérature et que MH. Lafon entreprend de conter avec une certaine douceur comme celle de la nature qui entoure cette petite bourgeoisie campagnarde.

Pourtant, pour notre part, nous n’avons jamais été véritablement conquis par ce récit, bien écrit, mais qui semble manquer cruellement de passion au point de risquer de le rendre fade. L’insertion de lettres dont nous ne savons rien sur leurs auteurs au beau milieu d’un récit douloureux ne rend, par ailleurs, pas la lecture très facile.

Le roman connut un beau succès d’estime lors de sa parution mais il faut croire que  nous ferons partie des grincheux.

Publié aux Editions Buchet-Castel – 2001 – 140 pages 

7.12.13

L’appareil-photo – Jean-Philippe Toussaint



Publié en 1988, « L’appareil-photo » constitue le troisième roman de JP. Toussaint après le succès de « la salle de bain » puis de « Monsieur ».  Plus de vingt ans plus tard, ce roman court et dense ne perd ni de son intelligence, ni de son impact. C’est un véritable morceau de bravoure littéraire.

On pourrait dire de « L’appareil-photo » que c’est un roman sur le néant, une pertinente et pittoresque réflexion sur le sens que nous donnons à chacun de nos actes, à commencer par les plus anodins, une farandole où le vide se substitue à une absence de volonté ou, plutôt, de détermination qui amène un homme à se laisser mener par la multiplicité de hasards que chaque instant peut receler sans que, jamais, leur combinaison ne puisse résulter un en tout présentant une cohérence porteuse de sens.

Entré de façon velléitaire dans une auto-école, le narrateur entreprend d’apprendre à conduire. La constitution de son dossier est à son image : lente, successive, sans cesse repoussée, une chose anodine servant de prétexte à remettre à plus tard ce qui n’aurait pris qu’un instant à un esprit déterminé et organisé.

Parce que la gérante est sympathique et aussi laxiste que notre homme, parce que, comme lui, elle se laisse guider par une vie sur laquelle elle a lâché prise, abandonnée par un mari qui la laisse se débrouiller avec leur jeune fils, parce qu’elle entre inconsciemment, aussi, dans le jeu paresseux de son élève un peu bizarre, une histoire  va, peu à peu, prendre naissance entre ces deux passagers introvertis de la vie.

Une histoire souvent burlesque où la recherche d’une bonbonne de gaz un soir de pluie nous fait plonger avec délice dans un comique absurde et qui démontre bien l’absence de volonté de ces deux presque paumés. Il est clair, en tous cas, que le narrateur se complait dans les situations où il peut se retirer en soi, se laisser glisser dans des rêveries sans but et qui annihilent toute notion de temps. La séquence au cours de laquelle, toujours à la suite de cette recherche d’une bonbonne de gaz qui tourne en quête du Graal, notre homme s’enferme dans les toilettes d’un parking d’une aire d’autoroute en grignotant les chips achetés pour sa camarade de cavalcade en laissant cette dernière poireauter sans nouvelles et sous la pluie, vaut particulièrement le détour ! L’anodin est sublimé par une écriture imaginative et précise comme un coup de scalpel.

De fil en aiguille, ce début d’histoire chaotique va devenir, quasi par accident, une petite histoire d’amour, à la faveur d’un week-end à Londres où la quête d’un restaurant tourne en une déambulation désabusée dans une ville inconnue.

Au retour sur le ferry, le narrateur trouvera un appareil-photo oublié par deux passagers. Il s’en emparera presque malgré lui et se hâtera de prendre des photographies aussi inutiles que sa propre vie. Lorsque la pellicule sera développée, seules subsisteront les photos prises par les propriétaires inconnus alors que tous les clichés du narrateur n’auront pu être développés, ne présentant qu’un néant symbolique de celui laissé par cet homme lors de son passage terrestre.

Tout cela est écrit avec un brin d’auto-dérision qui rend sympathique un personnage délétère. Grâce à une écriture d’une incroyable subtilité mise au service d’une description sans cesse renouvelée d’un néant constant, JP. Toussaint nous a concocté un roman étonnant et extrêmement fort. A lire sans la moindre hésitation.

Publié aux Editions de Minuit – 1988 – 127 pages

30.11.13

Mr Spaceman – Robert Olen Butler



Délaissant le Vietnam en guerre, thème obsessionnel d’une grande partie de l’œuvre de Butler, « Mr Spaceman » se situe aux confins de la science fiction et d’un conte décalé dans la tradition d’un Voltaire. Une gentille et souvent drolatique fable pour mieux nous moquer des pauvres passions qui agitent nos conditions d’humains.

Desi est un extra-terrestre envoyé par sa planète depuis un siècle pour observer l’humanité. Il vit dans son vaisseau spatial en rotation au-dessus des Etats-Unis, marié avec Eda Bradshaw, une terrienne d’une quarantaine d’années, ex-coiffeuse de son état dans la ville de Bovary, Alabama qu’il a un jour séduite sur le parking d’un super-marché et fait monter à son bord. Desi et Eda forment un couple modèle bien que dépareillé.

Desi est un chic type, qui a le cœur sur la main, le souci des autres. Il a appris notre langue (entendez l’Anglais – américain – bien sûr) mais a souvent des problèmes avec les mots ce qui donne lieu à de savoureux qui proquos sur le sens réel des expressions idiomatiques. D’ailleurs, Desi se présente toujours par un « Bonjour, je suis Desi et je suis un chic type », histoire de ne pas effrayer les pauvres terriens par son visage sans oreilles, ses yeux longs et en amande et ses huit doigts à chaque main.

La mission de Desi est de capturer des humains pour les interroger avant de les relâcher en ayant pris soin d’effacer tout souvenir de cette rencontre. En cette veille de 31 décembre de la fin du deuxième millénaire, Desi a détourné un car de douze américains en partance vers Las Vegas. Le nombre de douze n’est pas choisi au hasard car chacun de ces humains, à peine débarqué sur le vaisseau spatial, va se figurer qu’il est mort et qu’il rencontre le Christ en personne. Il s’en suivra une série de situations fort amusantes dont, en particulier, un ultime repas de réveillon, pris tous ensemble, subtile parodie de la Cène et où chacun des faits et gestes de Desi ne fera que conforter l’opinion de certains que c’est bien Jésus qui les accueille, les écoute et les sauve.

Lorsqu’il écoute les humains captifs malgré eux, Desi les reçoit en état quasi hypnotique. Ce sont leurs pensées intimes qu’il recueille spontanément dans une forme d’auto-confession où ils se livrent totalement, sans fard, sans barrière. Ce qui déroute Desi, c’est la médiocrité de ces confessions qui disent l’impossibilité d’une fille d’être aimée de son père, de deux époux à communiquer ce qu’ils attendent l’un de l’autre, de joueurs invétérés à chercher la martingale… Comme chacun des témoignages est immédiatement mémorisé et parce que Desi est troublé, celui-ci n’a de cesse que de réentendre des témoignages plus lointains, d’humains maintenant morts. Des mots qui ne font que conforter la médiocrité humaine, l’impossibilité à être ensemble, l’absence d’harmonie et de quiétude.

Mais, à cause de ces témoignages, à cause aussi de la mission qui lui incombe à la veille du millénaire et qui le stresse, à cause enfin de sa fascination pour la poitrine opulente de son épouse alors que les femmes de sa planète sont minces et plates, Desi va peu à peu s’humaniser. Et se mettre à rêver ou à pleurer, états qui n’existent pas chez ceux de sa race. Parce que l’homme est fait de contradictions et que son inconscient le gouverne, Desi finit par découvrir peu à peu un monde jusque là resté opaque et qu’il finira par adopter.

Grâce à une écriture pudique et touchante combinée à une bonne dose d’humour, Robert Olen Butler nous embarque dans cette histoire un peu folle et nous donne à réfléchir sur le sens, ou le manque de sens, de nos existences ainsi que la puissance des moyens dont nous disposons en nous pour nous transcender. Moyens que nous n’avons que trop tendance à oublier pour sombrer dans un matérialisme vain et qui ne mène nulle part.

Publié aux Editions Rivages – 2003 – 230 pages

29.11.13

Indian tango – Ananda Devi



Ananda Devi est une romancière, par ailleurs anthropologue, native de l’Ile Maurice. Elevée dans la tradition indienne, elle est fascinée par ce sous-continent, la richesse de sa culture, sa gloire éteinte et son histoire millénaire. Voir ici la très bonne interview pour mieux la connaître.  « Indian tango » est son dernier roman, paru en 2007.

C’est un roman exigeant, troublant, qui mérite une attention soutenue faute d’en perdre le fil et de ne pas comprendre le jeu subtil voulu par l’auteur. C’est un roman sur la féminité, sur la difficulté d’être une femme au sens complet, occidental, du terme dans une société engoncée dans un système de castes et où la place des femmes est avant tout celle d’enfanter et de servir humblement époux et enfants.

C’est aussi  un roman qui se joue du temps et met aux prises la pensée, les émotions, les fantasmes et les projections de deux personnages qui s’observent à distance. Un temps condensé sur deux mois de cette année 2004, deux mois d’élection nationale dans un pays qui a du mal à comprendre le retour de l’Italienne, Sonia Ghandi. Deux mois que nous allons parcourir en d’incessants allers-retours entre un avant fidèle reflet de la vie d’une femme quelconque d’une caste supérieure et un après remis à plat par la découverte de sa propre féminité, d’une sensualité dont elle ignorait tout.

Subhadra a cinquante deux ans. Elle vit sans joie dans un appartement de Dehli toute entière consacrée d’une part à un mari qui l’observe à peine et satisfait presque quotidiennement à son devoir conjugal sans se soucier de sa partenaire, d’autre part à une belle-mère acariâtre. Une belle-mère qui n’a de cesse que d’entraîner Subhadra dans le pèlerinage traditionnel des femmes ménopausées, histoire de hâter ce flétrissement qui ne vient pas et de tenir définitivement sous sa coupe une belle-fille bientôt incapable d’encore enfanter.

Subhadra est fascinée par une cithare magnifique qu’elle admire régulièrement dans la devanture d’une boutique dont elle n’ose franchir le seuil. Un personnage, l’écrivain narrateur, tombe sous le charme de cette contemplation qu’il partage et va voir en cette femme quelconque, sans charme, usée, une cithare symbolique dont les cordes ne demandent qu’à être jouées par des mains expertes. Commence alors de longs cheminements dans une ville chaotique, crasseuse et poussiéreuse, embourbée et impraticable en temps de mousson, afin de suivre à distance cette femme en vue de la séduire. Un cheminent hallucinatoire, à l’image du pays et des pulsions qui habite le narrateur.

Au fur et à mesure que cette séduction à distance prend ses marques, franchit de petites étapes, le corps de Subhadra va se réveiller et avec lui, ses peurs, ses refoulements et ses angoisses. Commence une lutte contre soi-même, contre la tradition en même temps qu’une profonde interrogation sur elle-même. Une interrogation qui se nourrit de la résistance aux pressions familiales et la pousse à penser en tant qu’être indépendant, ayant son libre arbitre.

Là où le roman bascule et saisit le lecteur qui met du temps à comprendre, c’est lorsque l’écrivain-narrateur devient, Ananda Devi elle-même, et que celui que l’on prenait pour un séducteur se révèle être une séductrice fascinée par le personnage de son roman. Une étrange fascination réciproque s’installe, s’accélère jusqu’à l’impensable pourtant inéluctable.

Le roman est assez fascinant, se fond dans une Inde touffue, complexe et souvent repoussante. Il puise une part d’hallucination dans les références religieuses, dans la très grande proximité entre le monde des hommes et celui des Dieux dont le comportement n’est autre que notre propre caricature. Tous souffrent, tous sont la proie d’eux-mêmes et de leurs passions. Toutefois, le roman ne pourra séduire que les amoureux de belles lettres et les lecteurs qui acceptent que des fantasmes discursifs tordent le cou à toute linéarité synonyme d’occidentalité. Il en résulte un livre grave, troublant et merveilleux à la fois.

Publié aux Editions Gallimard – 2007 – 195 pages

26.11.13

En sifflotant – Shusaku Endô



Endô-san fut l’un des grands écrivains japonais du XXeme siècle. Né en 1923 en Mandchourie, il mourut en 1996 après avoir publié de nombreux romans, reflets de sa foi catholique, de ses convictions et de sa vie marquée par la maladie. En effet, il souffrit longtemps d’une tuberculose qui faillit l’emporter jeune et qui lui valut trois opérations, dont une de la dernière chance dont il réchappa miraculeusement après trois longues et terribles années d’hospitalisation.

« En sifflotant » est considéré comme son chef-d’œuvre. C’est un roman très personnel, intime et touchant. Un roman savamment construit autour d’un personnage central, Ozu, homme mûr, sans relief, sans ambition mais observateur avisé de son temps et des conflits qui secouent le Japon moderne.
Endô organise son récit dans un va-et-vient permanent entre les années qui voient l’entrée en guerre du Japon aux côtés d’une Allemagne qui lui semble irrésistible et le Japon du début des années soixante où la lutte pour la réussite sociale est sans pitié.

Ozu se remémore à l’occasion d’une rencontre fortuite dans un train avec un camarade de collège perdu de vue les années insouciantes de sa jeunesse, celles qui permirent de construire une amitié intense avec un garçon dénommé Limande, au physique piscicole ingrat. Cancres invétérés tous les deux, faisant le désespoir de professeurs résignés, ils vont voir leur vie transformée par des évènements plus forts qu’eux. C’est d’abord la découverte de l’amour par Limande pour une jeune fille inaccessible parce que d’une classe sociale bien supérieure et bientôt engagée auprès d’un cadet resplendissant de la Navale. Un amour qui transcende, pousse au-delà de ses limites cet adolescent turbulent et malin et va le faire devenir un adulte avant l’heure. Puis c’est la seconde guerre mondiale, l’incorporation, les mauvais traitements et les horreurs de tout conflit qui vont marquer à jamais Ozu.

Chacune de ces séquences de souvenirs est entrecoupée du récit de ce qui se passe dans un hôpital moderne du Tokyo des années soixante. Un hôpital où exerce le fils d’Ozu devenu médecin. Autant Ozu est terne, autant Eichi, son fils, est ambitieux, prêt à tout pour parvenir au sommet.

Endô, qui fut un observateur privilégier du milieu hospitalier, s’adonne alors à une critique au vitriol des pratiques médicales qui oublient l’intérêt du patient jusqu’à les transformer en cobayes malgré eux de nouveaux médicaments promus par le laboratoire qui finance le centre. Eichi est l’archétype de l’arriviste. Il est manipulateur, pervers, joue avec les femmes pour servir son plaisir et ses ambitions, montent des cabales pour se débarrasser des médecins encombrants, met en péril la vie de ses patients pour le seul objectif de communications médicales qui le rendront glorieux et reconnu. Seule sa réussite lui importe, à n’importe quel prix.

Fortuitement, le passé et le présent vont venir s’entrechoquer lorsque Ozu reconnaîtra en une femme atteinte d’un cancer généralisé, patiente de son fils, la femme aimée secrètement par Limande bien des années auparavant.

Souvenirs et récits du présent s’emboîtent à la perfection, les premiers alimentant les seconds comme autant de preuves d’un monde perdu et du sombrement d’un peuple dans un matérialisme, une course aux honneurs où le souci de l’autre n’a plus lieu. C’est aussi au conflit de génération entre un père ancré dans le passé et un fils tourné vers le futur, un conflit insoluble tant les convictions sont antinomiques et irréconciliables.

Au final, « En sifflotant » , bien qu’écrit il y a plus d’un quart de siècle, reste d’une totale actualité et constitue un témoignage poignant d’un monde qui s’en est allé. C’est une œuvre magnifique et de tout premier plan.

Publié aux Editions Buchet-Castel – 1985 – 320 pages 

2.11.13

Le colonel désaccordé – Olivier Bleys



Heureuse découverte que ce roman de bonne facture, à mi-chemin entre le roman historique et la saga familiale. On prend un plaisir évident à se laisser guider par l’auteur dans le flot d’évènements qui conduiront la colonie portugaise qu’est le Brésil du début du XIXème siècle au statut de royaume avant que de conquérir son indépendance.

La réussite du roman tient en une intrigue solide, originale, adossée à de solides références historiques (on sent que l’auteur a bien étudié et, surtout, intégré ce qui va servir de trame historique et narrative), servie par une écriture relativement simple mais limpide et souvent chantante. Le tout mettant en scène des personnages aux faiblesses profondément humaines, handicapés par leurs préjugés de classe ou de race, jouets des soubresauts de l’Histoire.

Pourtant, l’auteur ose faire le pari d’un thème délicat qui aurait pu le conduire dans l’enlisement ou le bas-fossé. Il n’en sera rien, le romancier sachant faire preuve d’une grande maîtrise pour conserver son fil conducteur tout en lançant de multiples développements sans avoir recours à d’improbables rebondissements, ce qui constitue souvent la limite du genre.

Le roman débute au Portugal , en 1807, au moment où les troupes napoléoniennes ravagent le Portugal, défont une armée en déroute et sont au point d’entrer dans la capitale. Le capitaine Alfonso Rymar, héritier d’un nom glorieux au service du royaume, se morfond chez lui, tenu en marge des combats en réserve d’une mission qu’il ne va pas tarder à apprendre.

Le régent, Dom Juao, et sa cour sont sur le point de fuir vers le Brésil par bateaux, sous la protection de l’armée anglaise. Le régent et sa famille étant férus de musique, il appartiendra au Capitaine Rymar de s’occuper du convoyage des clavecins, épinettes et autres piano-forte soigneusement embarqués dans un navire réservé à cet effet.

Arrivés au Brésil, le militaire qui ne rêve que de combats et qui y a laissé une jambe, verra ses multiples requêtes rejetées et sera nommé au poste de responsable des instruments de la Cour. Alors qu’il déteste la musique, et grâce à l’aide son aide de camp, menuisier à ses temps perdus, il va devoir mettre en place un atelier local de réparation des instruments royaux auxquels le climat tropical ne convient pas. Un atelier qui deviendra fameux et ouvrira le Brésil aux techniques musicales les plus en pointe.

Commencera une nouvelle vie pour Rymar, une vie d’acclimatation à un pays qu’il méprise, de composition avec les multiples métissages et un esclavage omniprésent. Une vie aussi bousculée par les multiples développements sur le continent européen et qui vont, peu à peu, pousser le Brésil à jouer un rôle régional majeur et à s’émanciper de plus en plus du Portugal.

C’est à cet enracinement forcé de Rymar, dans un pays qu’il n’aime pas, resté fidèle à un Portugal qui ne l’en récompense pas, sommé de se marier à une métisse qu’il apprendra à aimer, apprenant maladroitement un rôle de père, cherchant à se projeter en ses enfants qui rêvent d’autre chose que lui, confiné aux responsabilités et à un métier qu’il abhorre, montant en grade sans combattre que nous allons assister avec une certaine passion.

C’est cette dualité permanente entre la psychologie un peu frustre d’un homme profondément intègre, incapable de comprendre ce qui lui arrive, forcé de supporter une vie dont il ne rêvait pas et la montée en puissance d’un pays lui-même en proie à des conflits ouverts avec le Portugal, objet de sporadiques soulèvements dans ses provinces les plus reculées, au bord du basculement dans la modernité qui fait l’indéniable force de ce très joli roman. Au final, c’est la vie elle-même de la cellule familiale de Rymar qui suivra les développements violents du pays qui est le sien.

Nous regretterons tout juste une fin que nous trouvons, pour notre part, un peu bâclée mais qui ouvre la porte à d’ultérieurs développements.

Publié aux Editions Gallimard – 2009 – 340 pages

Le requiem de Franz – Pierre Charras



Pierre Charras entreprend dans ce très court roman de nous conter la vie de Franz Schubert telle qu’il se l’imagine que le compositeur a pu se la représenter au soir de sa mort prématurée, à trente et un ans.
C’est une vision sans concessions, peu amène qu’il choisit de mettre en scène. Celle d’un homme encore jeune, victime de sa disgrâce physique (Schubert était courtaud, obèse et quasi chauve) qui en fait la risée des femmes, des autres et de lui-même.

C’est aussi la vision d’un homme bien sûr hanté par sa musique, désolé de n’avoir été reconnu de son vivant que comme un auteur de chansons populaires à succès (ses fabuleux Lieder), de n’avoir pas véritablement connu la gloire que sa musique symphonique et de chambre auraient du lui valoir. Un compositeur navré aussi de n’avoir pu achever sa huitième et sublime symphonie dont les dernières mesures l’obsèdent. Mais, surtout, un homme qui meurt en concevant un extraordinaire et divin requiem, purement fictif puisque pas une seule ligne n’en fut jamais écrite, et qui s’imagine conquérir la reconnaissance des hommes et l’amour de Thérèse, cette soprano dont il tomba amoureux sans que jamais, cet amour à sens unique, ne fût partagé.

Car Schubert fut malheureux en amour et, selon toute vraisemblance, ne connut jamais d’autres femmes que les péripatéticiennes qui l’infectèrent d’un mal qui finit par l’emporter.

Cette absence de reconnaissance des autres lui valut de se réfugier dans l’alcool et de vivre toujours en marge et petitement, obsédé par la présence encore récente d’un Beethoven ou d’un Mozart qui furent ses maîtres à penser. Se riant de lui-même, dépressif, il ne pouvait que devenir une victime consentante de ses coreligionnaires.

Le problème de ce roman, au-delà de son ambition et du sujet qui n’intéressera qu’un cercle restreint d’amateurs de lettres et de musique, dont je suis, est que son auteur semble se laisser dominer par son personnage. Pourquoi un style aussi emphatique dans l’essentiel de l’ouvrage ? Comment croire qu’un homme en train de mourir et de contempler une vie pleine de regrets et d’échecs fasse usage d’une langue aussi raide, sans affect ? Cela en est tellement gênant que l’on reste extérieur à l’ouvrage jusqu’aux toutes dernières pages qui, enfin mais trop tard, découvrent l’homme sans d’improbables oripeaux littéraires. Cela fait du récit de P. Charras un livre finalement tout juste moyen, presque raté. 

Dommage…

Publié aux Editions Mercure de France – 2009 – 110 pages

27.10.13

Morte saison sur la ficelle – Marie Didier


Joli titre pour un recueil de nouvelles dont la tonalité générale est délibérément noire, voire désespérée. Marie Didier a une capacité surprenante à représenter ou faire représenter la mort, physique ou symbolique, humaine ou animale dans cette série de très courts textes, très travaillés et au dénouement brutal et surprenant.

Qu’est-ce qui peut relier une colonie de scarabées en route sur la plage des vacances, un visage hagard et édenté ou le propriétaire d’un drugstore déserté ? La mort, ridicule et proche, inéluctable et résignée, sans gloire et sans bruit.

Quand il ne s’agit pas de disparition physique, c’est la perte de ses illusions, d’un amour dans lequel on avait vainement espéré, de sa dignité, écartelée comme cette masse adipeuse humaine, ragoutante et sordide, d’une femme éléphantesquement obèse venue subir d’improbables attouchements gynécologiques. Rares sont les moments, dans ces petits récits, de joie ou d’espoir. Au contraire, c’est le côté sombre et pitoyablement mesquin de l’humanité qui est mis en évidence. Cependant, grâce à un style décalé, posé, presque factuel, Marie Didier réussit la prouesse de presque nous en faire, timidement, sourire.

Un recueil écrit avec un talent certain, à réserver aux jours où vous vous sentez en forme cependant.

Publié aux Editions Gallimard – 136 pages

20.10.13

Les éléphants d’ivoire – Tome 1 – Le Prince félon – A.B Koubemba



Avec ce premier livre, Alain Koubemba, dont la profession première n’est pas l’écriture,  nous fait entrer de plain pied  dans la grande tradition des contes africains.

Avec une écriture très simple, dépouillée et qui aurait pu gagner en verve ce qui est la principale réserve à l’encontre de ce roman, il nous plonge dans une histoire aux multiples rebondissements et qui annonce une saga. Si vous aimez les livres rythmés combinant intrigues politiques, trahisons, coups de théâtre, morts violentes et histoire d’amour, alors vous serez servis car c’est le cocktail assez réussi qui nous est servi ici.

Jusqu’ici tout se passait au mieux dans le calme et petit royaume de Loughémo. Jusqu’à cette sécheresse presque fatale et qui pousse à un certain désespoir. Une sécheresse qui va disparaître comme par magie (enfin pas tout-à-fait par ailleurs ainsi que nous allons rapidement le comprendre) le jour où le beau Prince Kana débarque fastueusement dans la ville royale sous une pluie battante et accompagné de richesses dont il fait don immédiatement au Roi.

Kana est un manipulateur, un pervers prêt à tout pour servir son unique objectif : conquérir un trône, rêve de toute une vie qui lui fut confisqué par ses frères des années auparavant.

Avec l’arrivée de Kana, ce n’est pas seulement la sécheresse qui cesse mais la confusion qui s’installe. Les dignitaires et les sans grades gênants se mettent à tomber frappés d’une mort violente par morsure. Le peuple sombre dans la débauche et le Roi, jusqu’ici rationnel et sage, dans une confiance aveugle et béate envers celui à qui il confie des fonctions de plus en plus élevées jusqu’à lui donner sa fille unique en mariage.

Il faudra l’amour du fils aîné du Premier ministre déchu pour la belle Princesse complété d’une volonté de fer pour ne pas laisser la place au félon qui tente de s’emparer de tout sans vergogne pour mettre à bas les projets de Kana.

Comme dans tout conte africain, la magie et les forces occultes confinent le monde réel et rationnel. Les sentiments y sont exacerbés, les actes violents, les rebondissements incessants. Bref on ne s’ennuie pas lors d’une lecture d’un livre sans prétention et plutôt bien ficelé.

Publié aux Editions Publibook – 2013 – 210 pages

La voix – Arnaldur Indridason



Depuis qu’il a quitté son métier de critique de cinéma pour endosser, avec talent et réussite, celui d’écrivain de romans noirs, Arnaldur Indridason a entrepris de nous montrer l’Islande sous un autre jour que les quelques clichés habituels que l’on peut en avoir. Disparus les volcans, les paysages sidérants de beauté, les habitants toujours ouverts à accueillir un touriste de passage. Ce sont les histoires sordides, les secrets de famille, les scènes de meurtres, les actes que la consommation de drogue poussent à commettre qui forment le terreau des bouquins du romancier islandais. Un pays de contraste entre un flegme supposé de ses habitants et une certaine propension à la folie, aux crises sporadiques.

Tout ceci pourrait n’être banal s’il n’était vu à travers les yeux du commissaire Erlendur, le dénominateur commun à tous ces livres qui se succèdent. Un type cassé, solitaire comme un loup, mutique, cachant derrière son silence presqu’obstiné ses terreurs personnelles, nombreuses. Celle d’avoir laissé mourir un petit frère lors d’une excursion paternelle hasardeuse, en pleine tempête hivernale, aux alentours de la ferme familiale (voir Etranges Rivages). Celle d’une séparation avec une épouse dont  nous ne savons presque rien. Celle d’une fille, issue de ce mariage, qui a cherché refuge dans la drogue et qui ne fait que voguer de cures en cures, comble pour un flic. Celle d’un homme qui déteste les fêtes et particulièrement Noël.

Et bien, le voilà servi. En cette veille de débauche mercantile à défaut d’être véritablement et largement religieuse, il est appelé dans l’un des grands hôtels de Rekjavik. On vient d’y retrouver un vieil homme, portier depuis la nuit des temps, visiblement assassiné dans le réduit sombre qui lui sert de gîte. Pourquoi ce meurtre, qui était vraiment cet homme, pourquoi vivait-il dans des conditions déplorables ? Autant de questions qui amènent Erlendur à s’installer sur place, à mener la vie dure à ses collaborateurs et au personnel, n’hésitant pas à bousculer tout le monde pour remonter le fil. Comme toujours, l’histoire personnelle du commissaire viendra se superposer à celle de l’enquête en cours, ses angoisses, ses échecs se télescopant avec la misère humaine qu’il soulève à pleines mains.

Cependant, « La voix » n’a pas la même force que bien d’autres ouvrages de l’auteur. Il y a trop d’invraisemblances, un certain manque de tension pour maintenir un intérêt permanent dans un récit qui finit par être un peu trop long. Si les situations psychologiques, les conflits personnels, les démons y sont parfaitement bien rendus, ils souffrent cependant d’un léger manque de souffle pour en faire un grand livre.

Publié aux Editions Métailié – 2013 – 330 pages

L'apiculture selon Samuel Beckett - Martin Page

Un titre bien étrange pour un très court roman, fort sympathique, qui se dévorera d'un trait. Autant dire une réussite donc que nous ne saurons que trop vous recommander.

Comme nous le déclare d'emblée la facétieux Martin Page, voici un roman censé lever un coin du voile de la vie de Beckett de façon totalement auto-fictionnelle. Autant dire qu'il s'agit d'une pure élucubration ce qui n'enlève rien au roman bien au contraire !

A la base de cette fable, l'auteur imagine que, suite à un incendie ayant nécessité le transfert des manuscrits de Beckett pour restauration, on découvre incidemment le journal intime d'un secrétaire particulier du grand écrivain jusqu'ici totalement inconnu et dont personne, ni Beckett, ni son épouse, ni ses biographes n'ont jamais fait mention.

C'est à travers les yeux de cet étudiant parisien fauché prétendument devenu l'intime de Beckett pendant quelques semaines que nous allons suivre la vie quotidienne de ce dernier. Une vie où Beckett fuit les honneurs, s'habillant n'importe comment, portant chevelure et barbe hirsutes. Une vie où il ne faut cesser de tenter de mettre un peu d'ordre dans une création continue de désordre. Une vie où l'on finit par s'amuser de la tentative d'un metteur en scène de faire rejouer l'une des pièces les plus célèbres de l'auteur par des prisonniers suédois devant tout le gratin national avant que les taulards devenus acteurs ne prennent la tangente en pleine tournée.

Ce que nous voyons c'est l'humanité d'un auteur dont l'aridité des textes donnerait à penser qu'il fut rébarbatif. Un homme aimant la bonne chère, chérissant ses abeilles élevées sur la toiture terrasse de son appartement parisien. Et puis, l'évolution d'une relation où, peu à peu, un zeste d'amitié se noue entre un homme illustre et un pauvre étudiant inconnu.
Tout cela est fort bien fait, souvent drôle et mérite la petite heure de lecture nécessaire à se régaler.

Publié aux Editions de l'Olivier - 2013 - 89 pages

J’aimerais tellement que tu sois là – Graham Swift



Graham Swift n’a pas la reconnaissance en France qu’il mérite. Seuls trois de ses romans ont été publiés traduits en Français, malgré les Prix littéraires et les reconnaissances qui se sont accumulés ; malgré aussi le fait qu’il fasse partie de cette trilogie d’écrivains exceptionnels, tous de la même génération, avec Julian Barnes ou Ian McEwan. Il faut dire que Swift ne fait pas dans le spectaculaire. Sa matière c’est le presque indicible, la banalité des faits quotidiens, les aléas qui secouent nos vies souvent sans prévenir et tout qu’ils agitent alors en nous : les souvenirs qui remontent, le cerveau qui parfois disjoncte sous la pression, les tiraillements entre des options toutes incompatibles… Bref, c’est l’intime et l’humain qui sont l’essence même de son écriture.

« J’aimerais tellement que tu sois là » en est l’archétype. Swift plante très vite le décor. Un homme, Jack Luxton, est assis, posté devant sa fenêtre dans sa chambre. Il observe, pense, un fusil à la main. De cette photographie presque instantanée, potentiellement trompeuse, Graham Swift tire un roman tentaculaire. Celui de la place de la mort dans nos sociétés contemporaines. Celui de la solitude comme le dit si explicitement le titre.

Car la solitude et la mort, Jack Luxton peut dire qu’il les connaît. Il vient d’enterrer avec les honneurs militaires son frère cadet Tom, engagé dès l’âge de dix-huit ans comme soldat et tombé déchiqueté par une mine en Irak. Année après année, tout autour de Jack le vide s’est fait. C’est d’abord sa mère qui est morte d’un cancer alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Puis son père dans des circonstances dramatiques que nous découvrirons. Même son chien. Ne lui reste plus qu’Ellie, sa compagne de jeu d’enfance, sa première et seule amante, sa confidente, son âme, sa sœur et son épouse à la fois. C’est à elle qu’il a écrit « J’aimerais tellement que tu sois là » sur une carte postale alors qu’ils étaient encore adolescents. Une phrase qui a scellé leur amour. Une phrase qui s’adresse aussi à tous ces disparus qui hantent l’esprit de Jack, un taiseux qui ressasse, qui tente de faire bonne figure. C’est qu’il a dû également composer avec la crise de la vache folle, puis la fièvre aphteuse, vendre la ferme pour éponger les dettes et s’improviser gérant d’un camping sur l’île de Wight, conciliant des rôles de pacificateur, de policier, de copain débonnaire pour lesquels il s’est découvert des talents.

Mais tout s’écroule avec la mort de Tom. Le passé remonte, le présent s’y superpose pour finir par former un cocktail explosif où tous les repères disparaissent sous la tension devenue intolérable.
Par petites touches, sans effet de manche, avec une pudeur extrême, Graham Swift nous plonge au cœur d’un drame familial et personnel calqué sur des drames de société (la guerre en Irak, la crise agricole, la paupérisation etc…). Ne cherchez pas le spectaculaire et laissez-vous guider, souvent malmener par la route chaotique d’une vie qui dit aussi celle de bien de nos contemporains frappés par les drames.

Publié aux Editions Gallimard – 2013 – 416 pages

5.10.13

Le petit joueur d’échecs – Yoko Ogawa



Avec son dernier roman, la grande romancière japonaise Yoko Ogawa nous propose une allégorie sur la vie, ses stratégies, ses coups tordus, ses victoires et ses défaites, ses joies, ses discrétions et ses douleurs. Bien sûr, elle le fait à sa façon, indirecte, poétique et subtile, nous plongeant dans un univers qui confine toujours le fantastique, où le rêve se mêle intimement à la réalité au point qu’il devient bien vite impossible de discerner les deux.

Quelle vie envisager quand on est un jeune garçon orphelin, élevé par des grands-parents aimants mais dépassés et désargentés, que l’on porte une moustache dès l’âge de sept ans, dissimulant à peine des lèvres closes à la naissance et qu’une opération brutale a ouvertes de force, laissant une vilaine cicatrice indélébile ? Quelle vie imaginer quand ses seuls moments d’évasion consistent à se réfugier sur le toit d’une terrasse d’un grand magasin et de s’abîmer dans la contemplation d’une plaque à la mémoire d’une femelle éléphant qui aura passé là-bas sa vie enchaînée après avoir été transportée là pour fêter l’inauguration en grande pompe d’un lieu un peu vain ?

C’est un peu le hasard, la chance et un talent caché, comme souvent dans la vie, qui vont en décider pour lui. Parce qu’un jour il découvre le cadavre d’un jeune homme flottant dans la piscine de l’école et qu’il décide de mener son enquête pour retrouver la trace de ce suicidé qu’il tombera sur un de ces personnages hors normes dont Ogawa a le secret.

Coincé au fond d’un autobus transformé en palais des mille et une nuits se tient un géant. Obèse à un point inimaginable, se gavant de sucreries, vit là un maître des échecs qui va initier l’enfant et rapidement déceler en lui un immense talent. Et voici que la vie du jeune garçon deviendra toute tracée.
Mais, la romancière a plus d’un tour dans son sac car, refusant la voie facile d’une carrière de joueur international, elle prendra celle escarpée d’un joueur de grande classe vivant caché au sein du mécanisme d’un automate.

Commencera un périple étrange et fascinant, descendant jusque dans les bas-fonds de la société japonaise où la pureté et la noblesse des échecs se trouveront dévoyées pour flatter les instincts les plus vils et les plus destructeurs d’hommes en quête de sensations fortes avant que celui qu’on dénomme désormais « Little Akenine », en hommage à un Maître international dont il rappelle étrangement le style, ne trouve la force de s’enfuir pour se réfugier au sein d’une maison de retraites où viennent d’anciens grands joueurs d’échecs viennent passer  la fin de leur vie.

Yoko Ogawa, qui a passé plus de dix-huit mois à étudier en profondeur un jeu auquel elle ne connaissait rien avant de se lancer dans l’écriture de ce très beau roman, fait de l’échiquier le lieu symbolique sur lequel se déroule les batailles de nos vies. Chacun de nous dispose des mêmes pièces, des mêmes règles mais ce qu’il en fera dépendra autant de ses capacités, de son imagination que des forces contraires imposées par les adversaires. Ainsi, de même que les combinaisons de jeu d’échecs sont supérieures aux nombres de particules qui forment l’univers, les combinaisons qui régissent nos vies sont elles-mêmes infinies. A nous, comme « Little Akenine » de trouver la bonne.

Publié aux Editions Actes Sud – 2013 – 333 pages