26.1.07

Les cœurs autonomes – David Foenkinos

Jusqu’où l’amour peut-il nous emporter ? En l’occurrence, David Foenkinos s’inspire d’un fait divers du milieu des années 90 pour décrire, brillamment, d’une langue parfaitement maîtrisée et travaillée, le parcours révolté et désespéré de deux amants. Un parcours qui, pour dire son rejet de la société moderne, le désespoir de ne pas y trouver sa place va précipiter un couple de jeunes gens dans le meurtre et la mort. Un chemin sans possible retour, brutal et définitif.

En usant d’un artefact littéraire, imaginant un témoin du cheminement du couple et de son basculement progressif dans une révolte de plus en plus violente, Foenkinos va surtout s’intéresser aux mécanismes passionnels qui vont amener une jeune fille normale, socialement intégrée, à rapidement rejoindre, par amour, par peur de perdre l’autre, le statut de membre du grand branditisme.

Les phrases courtes, incisives, combinées à de nombreuses images percutantes, rendent ce livre bouleversant. On comprend comment et pourquoi la vie peut facilement basculer du mauvais côté.

Ce livre est aussi fait pour nous amener à réfléchir à ce que nous désirons être au sein de nos couples : faire-valoir de l’autre, catalyseur, aide pour mieux nous connaître nous-mêmes, gardien d’une intégration sociale…

Un beau roman.

Publié aux Editions Grasset – 171 pages

20.1.07

Maos – Morgan Sportès

Truculent, cynique, décalé, drôle… Une pluie d’adjectifs me vient à l’esprit au moment de vous faire part de mon humeur sur ce roman déjanté.

Sportès nous emmène malgré nous dans l’univers des ex gauchos maoïstes qui, après quelques frasques sans trop de conséquences, se sont rangés et casés dans la société (et la bonne de préférence). Alors que la réinsertion est en très bonne voir pour notre (anti)héros, Jérôme, éditeur en vue, fiancé à une superbe femme, journaliste et fille du porte parole de l’Elysée, voilà que son passé resurgit. Un ex camarade lui remet un revolver et son univers risque de basculer. Voici pour l’intrigue de base…

L’une des forces de ce roman est d’entremêler avec une habilité diabolique, et quasiment sans que le souffle ne retombe, ce qui constitue un véritable exploit vu le défit de construction, divers fils. Puis de nous serrer bien fort.

Celui, linéaire et classique, de l’intrigue qui se déroule sous nos yeux. Nous allons assister à une lente déchéance de Jérôme, alcoolotabagique, et qui soigne son angoisse de vivre à coups de tranxène/whisky. Plus on avance, plus on se prend à détester ce sinistre individu, incapable de s’assumer, de s’aimer et d’aimer.

Jusque là, rien que du classique.

Voilà qu’un deuxième fil surgit, presque sans qu’on le remarque. A chaque moment clé de l’intrigue, une des responsables de la maison d’édition appelle Jérôme pour lui demander de faire réécrire par un romancier qu’il a imposé au comité de lecture, une scène d’un livre que nous ne connaissons pas. Or ce livre ressemble très étrangement aux scènes qui viennent de se dérouler sous nos yeux. Un trouble léger nous gagne. Ce trouble deviendra presque angoissant à la fin, mais chut, je ne vous en dirai pas plus. Y aurait-il un doute entre le réel, le perçu et le souhaitable ? Qui se sert de qui pour défendre quels intérêts ?

Un troisième fil, celui de la manipulation par la communication, sous-tend l’ouvrage. Il est même posé en postulat en avant-propos, par citation d’une enquête internationale dont on ne sait si elle est bidon ou franchement réelle, ce qui fait peur. Chaque chapitre est illustré d’extraits d’ouvrages politiques, principalement de gauche, et chaque extrait fait miroir à l’action qui va se dérouler, nous plongeant de plus en plus dans l’horreur et la manipulation. Une fois de plus, qu’est-ce qui relève du conscient, du désir ou de la manipulation ? Ce sont les thèmes fondateurs de l’ouvrage.

Un quatrième fil, que j’esquisserai seulement car c’est la trame fondatrice, nous emmène dans un monde parallèle dont on ne sait s’il est onirique ou réel et où certaines des scènes passées ou envisagées, se re-déroulent mais en inversion, de façon à politiser le propos, à déclencher une manipulation sur la manipulation, vous me suivez ? Le propos procède de bascules incessantes, pour mieux nous semer, nous troubler.

Enfin, du fait des ravages de l’alcool et des drogues, nous naviguons sans cesse entre le réel, les hallucinations, les rêves sans que la frontière entre tous soit bien claire ce qui jette encore plus le trouble.

Le génie de Sportès est de nous prendre dans ses filets, en nous enserrant de plus en plus fort, si bien que nous ne savons plus qui est qui, qui manipule qui et jusqu’où l’auteur prend un malin plaisir à nous manipuler. Le tout sur fond extrêmement documenté quant aux milieux révolutionnaires et à la gauche bien-pensante. Tout le monde, droite comprise, en prend pour son garde d’ailleurs, mais de façon subtile, non frontale.

Par ailleurs, l’intrigue est solide et l’étonnement constant. Bref, que du sérieux.

Un délicieux roman que j’ai adoré. Vous aurez du mal à le quitter avant que de le finir. Quel meilleur éloge ?

Publié aux Editions Grasset – 407 pages

La blanchisserie – Tarjei Vesaas


Cet auteur norvégien moderne, considéré comme le maître à penser de la littérature nordique des années quarante à soixante, a sans doute été beaucoup bercé par les grandes tragédies grecques classiques.

Voici qu’autour d’une blanchisserie, dont le symbole de la purification ne nous échappera pas, se nouent destins et fatalités.

Tarjei Vesaas nous entraîne dans les affres du désir inassouvi, celui qui rend aveugle au point de vouloir la mort de celui qui aime l’être que l’on chérit sans pouvoir l’atteindre. Un lent et inexorable processus de pulsion destructrice se met en place. Il va entraîner dans son sillage tous les protagonistes, tous innocents, tous aveuglés par ce qu’ils croient et non ce qu’ils voient.

Les étapes s’imbriquent mécaniquement l’une après l’autre comme celles qui conduisent à la purification du linge.

Le livre se déroule presque intégralement de nuit, accentuant la furtivité des déplacements, la honte refoulée, le poids des doutes puis des convictions tranchées.

Comme dans les tragédies classiques, le schéma que l’on croit tracé d’emblée va se ramifier pour nous entraîner de coups de théâtre en coups de théâtre. La rédemption se trouvera dans la mort de certains en présence de protagonistes du drame dont les exclamations ne sont pas sans rappeler celles des chœurs antiques.

L’auteur sait nous tenir en haleine en utilisant au départ une intrigue faite d’un tout petit rien. Mais c’est sans compter sans la passion des hommes et notre capacité à ne voir que ce que nous désirons voir, triant les faits pour ne retenir que ceux qui soutiennent nos théories.

Ce roman traite efficacement et poétiquement de la rédemption, de la nécessité de se sacrifier pour se purifier. Un roman tragique et bouleversant.

Dommage que la traduction ne soit pas tout à fait à la hauteur. On la sent un peu trop scolaire.

Un livre original à découvrir si vous aimez fréquenter les chemins de traverse.

Publié aux Editions Flammarion – 255 pages

13.1.07

Clearstream, l’enquête – Denis Robert

Décidément, Denis Robert enfonce le clou. Après Révélation$, La Boîte Noire, un film sur Canal Plus, ce journaliste indépendant, à l’origine de la mise en lumière de l’usine à recycler l’argent sale qu’est le centre de compensation luxembourgeois « Clearstream », nous livre sa version de l’enquête politico-judiciaire de l’affaire Clearstream.

Il est vrai qu’il fut et est toujours, sans doute, aux premières loges, plus ou moins malgré lui. Il eut la prudence de garder des cartouches et la chance d’avoir un indicateur clé au cœur du système. Sans lui et la persévérance du Juge Van Ruybeke, le paysage politique français aurait sans doute vécu un séisme majeur…

C’est par Denis Robert que sont arrivés les fichiers qui ont , bien malgré lui, servi à la gigantesque manipulation orchestrée par le trio Imad Jaoud-Jean-Louis Gergorin- Dominique de Villepin.

Son livre permet de mieux comprendre les luttes titanesques au sommet de l’Etat et comment le super coup foireux monté par Chirac et De Villepin contre Nicolas Sarkozy a bien failli réussir.

Vous apprendrez que derrière celui que la presse a si gentiment appelé l’informaticien Imad Jaoud se cache en fait un ex-trader, emprisonné suite à une faillite frauduleuse d’un fond spéculatif monté aux Iles Vierges, membre éloigné de la famille d’Emile Jaoud (président du Liban), contact privilégié de certains réseaux terroristes en Iran ou en Irak. Il est aussi le frère de Marwan Jaoud, patron d’EADS Missiles et fut le protégé de (mais surtout sans doute manipulé par) Jean-Louis Gergorin, numero deux d’EADS, deuxième fabricant d’armes européen et le contact du fameux Général Rondot.

Imad Jaoud fut également le patron du service de sécurité informatique et téléphonique d’EADS, rapportant directement à JL Grégorin. En clair, le service de renseignement et d’espionnage industriel d’EADS…

La lecture de ce véritable roman noir est édifiante : elle met en évidence tous les coups tordus du monde politique et surtout ceux qui ont visé à faire tomber de la course à la présidence Sarkozy et son équipe, le tout sur fond de manipulations constantes de listings informatiques visant à faire accroire que l’essentiel des soutiens politiques du rival de Chirac était corrompu et bénéficiait du système de blanchiment des commissions sur vente d’armes.

Il n’est visiblement pas bon de vouloir être celui par qui la vérité arrive : assignations internationales en chaîne, piratage de son ordinateur personnel, mise sur écoute, petits et grands papiers à la DST, menaces en tous genres sont et ont été le lot quotidien de Denis Robert.

Le mieux qu’on puisse lui rendre est de lire son livre. Pour ne pas rester passifs, pour chercher à savoir et à comprendre les grosses couleuvres qu’on veut nous faire avaler. Le monde politique et les proches du chef de l’Etat n’en sortent pour le moins pas grandis. Mais il est vrai que l’instruction est toujours en cours. Espérons qu’elle accouchera d’une partie de la vérité et que les manipulateurs n’en sortiront pas totalement indemnes, quelle que soit leur étiquette politique. A conserver en mémoire à l’approche des élections.

290 pages – Publié aux Editions Les Arènes

6.1.07

La Pays des vivants – Jean-Pierre MILOVANOFF

Un détenu en cavale pris au piège d’une tempête de neige. Une cavale bien préparée qui, tout de suite tourne mal. L’urgence à fuir, à retrouver la bergerie isolée de celui à qui on a sauvé la vie, il y a longtemps déjà, dans une autre existence. Y parvenir enfin, presque miraculeusement.

Puis, par un artifice littéraire que l’on met quelques pages à saisir, tant il est habile et naturel, se surprendre à observer la vie de personnages hauts en couleurs. Celui de Bichon, cantonnier fossoyeur qui parle de lui à la troisième personne. Un peu fou, beaucoup poète, un brin philosophe aussi. Celui de Faustine, ex chanteuse de cabaret, femme de passion et d’engagement. Celui de Kochko, ancien boxeur de classe internationale, aventurier polyglotte qui a laissé ses vies sales et turpides par-devers lui, enfin jusqu’ici. Celui de beaucoup d’autres protagonistes comme cette directrice d’établissement pour enfants sourds-muets ou encore cette jongleuse espiègle, qui donnent à ce joli roman une densité pittoresque certaine. Un tableau de Bosch à la lumière provençale. Avec des fous légers, gentils.

Il n’y faut pas rechercher une linéarité du récit même si la fin permet de comprendre pourquoi et comment ces personnages sont entrés en scène alors qu’on ne s’y attendait pas, tels des artistes précieux. A nous d’aller à leur rencontre, de les apprécier, de les écouter même et surtout dans leurs délires les plus extrêmes.

C’est en se laissant bercer par l’indéniable poésie qui se dégage et la profondeur de l’amour qui lie les uns aux autres, sous toutes ses formes les plus pures, que l’on appréciera le mieux ce joli roman.

Un livre qui nous invite aussi à voir les autres autrement que ce qu’ils nous semblent être, à aller au-delà des apparences pour retirer de rencontres pittoresques une certaine profondeur vitale. Un livre sur la loyauté et la beauté de ses engagements.

Bref une jolie découverte à faire partager.

Publié aux Editions Grasset – 284 pages

5.1.07

Véréna et les hommes – Hugo Marsan

Comment mal commencer l'année ? Lisez ci-dessous et vous en aurez une petite idée....

Hugo Marsan se prête à un difficile exercice Proustien dans son dernier roman. Proustien, par le personnage central, Marcel (tiens donc), romancier et dramaturge (tiens donc), mais aussi et surtout homosexuel (tiens donc) assumé et solitaire, à l’aube de la vieillesse, à l’ombre de la mort, réfugié du bruit et du monde sur Belle-Ile-en-Mer.

Proustien, par un style, très introverti, très ciselé, un rien pédant et manquant totalement de naturel. La lecture en est souvent pénible, l’écriture manquant de spontanéité et l’analyse psychologique, voire l’auto-analyse, y compris celle de Marsan (le personnage central ne se nomme-t-il pas Mersan?), omniprésente.

Proustien, encore, car l’homosexualité masculine en est le thème central. Sous toutes ses formes, si j’ose dire. Celle vécue, revendiquée par Marcel, dès ses vingt ans, dont l’éloignement choisi va créer les conditions pour que sa petite cour masculine et féminine, très parisienne, insupportable, éclate et trouve sa vraie voie.

Celle, tardive, de Robert qui va la découvrir malgré lui à travers un jeune handicapé mental, Jérémie.

Celle, hiératique et troublante, de Véréna, travelo et prostitué(e) que l’auteur n’hésite pas à placer au-dessus de toute réalité. Sorte de démon précis et maniéré qui entraîne dans le gouffre les hommes qu’il touche. Charles, vieux veuf et père de famille, n’y réchappera pas.

Celle, d’Amalric, bel amant de ces dames mais amoureux transi de Marcel et dont l’homosexualité ne lui sera auto-révélée que plus tard.

Les femmes n’y ont pas le beau rôle : seulement celui d’êtres libérés, ou revendiquant de l’être, épouses infidèles et amantes délaissées. Elles sont belles, c’est tout. Elles n’existent pour ainsi dire pas, sauf la mère de Marcel (décidément aucun cliché ne nous sera épargné !).

Pour parfaire le maniérisme de cette polyphonie littéraire où les personnages se croisent et s’entrecroisent, s’aiment et se quittent, se trompent, y compris sur eux-mêmes, hantés par la perspective de la mort, Marsan ne nous épargne même pas une visite détaillée des rues de Paris, décrites à coups de phrases dont l’auteur est sans doute très fier mais qui laissent le lecteur totalement indifférent.

Un livre assez assommant par son style, sa construction et que j’ai bien failli abandonner à moult reprises en cours de route…

218 pages – Publié au Mercure de France

23.12.06

Déjanté – Hugo Hamilton

Hugo Hamilton est un écrivain irlandais pur jus, un vrai de vrai, spécialisé en romans policiers noirs voire très noirs.

Avec « Déjanté », il nous fait découvrir l’arrière du décor de cette ville si spéciale qu’est Dublin, ce mélange subtil de modernité, d’insalubrité, de transports en commun désuets et inadaptés à la mégapole moderne que la capitale irlandaise est devenue.

La limite de cet ouvrage est que son auteur est tellement irlandais, jusqu’au bout des ongles, que si vous ne connaissez pas Dublin et sa lumière si spécifique et que vous n’êtes pas un féru d’histoire irlandaise, malgré les notes fort bien faites de la traductrices, vous passerez immanquablement à côté d’une partie substantielle de cet auteur. C’est parfois un peu pénible.

Malgré tout, Hugo Hamilton a un talent réel pour nous emmener dans la folie parfois peu policée du garda Pat Coyle, flic complètement décalé, doué pour péter des câbles régulièrement au point d’être surnommé par ses collègues Mr Suicide.

C’est parce que la « Special Branch » irlandaise ne parvient pas à coffrer « Drummer », l’un des principaux chefs mafieux dublinois, que Pat Coyle va se mettre personnellement en guerre contre « Drummer » et son réseau.

Une descente progressive aux enfers, aux limites et au-delà des limites légales. Une sorte de duel post moderne à distance, par tiers interposés, jusqu’à la confrontation finale.

La langue est parfois cinglante, les associations de mots et les images d’une rare violence associée à un humour décapant. Un mélange sporadiquement explosif juxtaposé à de longues divagations sur l’échec de notre société capitaliste et consumériste.

Même si Hamilton n’a pas le style et la veine d’une Fred Vargas ou d’un Dominique Sylvain (voir plus loin sur ce blog), il réussit à nous faire adhérer aux complexes mécanismes cérébraux de ses héros, tous paumés, dépassés par la société ou les talents profonds qui sont les leurs et qu’ils n’arrivent pas à dompter.

Un polar parfaitement recommandable donc.

234 pages – Publié par Phébus – Rayon Noir

16.12.06

Quand l’océan se fâche – Histoire naturelle du climat – Jean-Claude DUPLESSY

Voilà un livre scientifique passionnant pour comprendre les grands mécanismes qui ont conduit à la formation de notre planète et les élément complexes qui gouvernent notre climat.

Vous pourrez briller en société en décrivant en quoi l’analyse comparative isotopique O18/O16 des foraminifères marins, minusculissimes coquillages qui tapissent les couches sédimentaires des sous-sols de nos mers, nous permet de dresser avec une précision sidérante la carte des climats terriens sur des centaines de milliers d’années.

Vous découvrirez que le champ magnétique se déplace du nord au sud au gré des lents mouvements tectoniques.

Vous comprendrez, à condition d’avoir une culture scientifique de base de type BAC C (S aujourd’hui), les grands mécanismes du tapis climatique roulant joué par les océans. Ce sont eux, en gros, qui absorbent l’essentiel du gaz carbonique émis par la terre à travers les âges et qui, par des réactions chimiques en chaîne, recyclent ce gaz par fixation progressive des molécules puis des électrons d’oxygène. Ce recyclage, complexe, se fait sur des cycles de 1500 à 15000 ans et par lente descente des particules dans les profondeurs abyssales, lesquelles sont ensuite entraînées par les courants marins, puis très lentement remontées à la surface de nos mers grâce au rôle actif des vents.

Il est étonnant de voir comment nos climats sont soumis à des cycles de 400.000 et 100.000 ans, lesquels dépendent des deux plans écliptiques sur lesquels évolue impertubablement notre planète autour du soleil. Plus la distance avec le soleil est lointaine, plus la température est basse.

Trop simple ! Car l’axe de notre bonne vieille terre n’est pas constant et se déplace, sur un cycle de 24.000 ans, selon un plan compris entre 21.5° et 24.5°. Ce déplacement est majeur et explique, à lui seul, les cycles de glaciation.

Mais, cela se complique encore (il faut bien donner du fil à retordre aux scientifiques et vérifier que le lecteur suit) car des micro-variations, à l’échelle du temps planétaire, sur des périodes de quelques dizaines d’années peuvent intervenir suite à un ou deux hivers rigoureux, à des inversions d’alizées ou à des pluies anormalement importantes sur la mer australe ou le pacifique. Du coup, la convexion mécanique de la chaleur ne se fait plus normalement et des mini-glaciations interviennent. Nous en avons connu deux au XXeme siècle.

Je vous passerai d’autres fonctions car vous devez faire l’effort de lire ce livre absolument clé pour comprendre en quoi l’activité humaine est en train d’inexorablement modifier de façon durable le climat de notre terre.

Sans jouer à l’apprenti sorcier, il est désormais scientifiquement prouvé que le siècle qui s’est achevé a été le plus chaud depuis que des mesures de température sont en place et probablement l’un des plus chauds depuis des dizaines de milliers d’années.

Il est presque certain que si rien n’est fait pour modérer nos émissions de CO2 en particulier sur l’Asie, les pluies vont diminuer dans cette région, les récoltes de riz se réduire, ce qui est déjà le cas, la sécheresse gagner l’Inde et le continent nord-américain devrait voir ses températures augmenter de dix degrés en moyenne. La Chine devrait connaître un refroidissement sensible et l’Europe des étés chauds et secs, puis des hivers doux et pluvieux alimentant des inondations de plus en plus significatives.

Le niveau moyen des mers devrait augmenter de 50 centimètres d’ici la fin de ce siècle. Il y a de la marge car les océans ont été jusqu’à 120 mètres plus haut qu’aujourd’hui…

Si j’ai bien tout compris, il est ensuite probable que le tapis roulant océanique va se ralentir fortement ce qui se traduira par une inexorable progression des glaciers et nous entraînera vers une glaciation.

Tous les lecteurs de cette note seront morts depuis bien longtemps mais cette transformation qui normalement devrait prendre quelques (dizaines de) milliers d’années est bien partie pour n’en prendre que quelques centaines tout au plus.

Ce livre devrait être lu par tous les décideurs politiques et économiques afin d’accélérer une attitude plus responsable envers les générations à venir. Je ne fais pas de militantisme écologique mais les faits scientifiques sont clairs et nets.

Si vous avez une formation scientifique de base, prenez les deux ou trois dizaines d’heures nécessaires à la lecture de cet ouvrage. Vous en sortirez transformés et plus conscients de l’impact de nos actes au quotidien.

277 pages – Publié par les Editions Odile Jacob

10.12.06

Mon utopie – Albert Jacquard

Arrivé à un âge qui lui permet de prendre du recul, Albert Jacquard, polytechnicien au parcours atypique, spécialiste de la génétique des populations et engagé dans la défense des exclus, nous livre ce que pourrait être un monde meilleur.

Le fondement repose sur quelques hypothèses de base, au demeurant toutes parfaitement acceptables.

Tout d’abord, ce qui fait la spécificité de l’homme c’est son réseau neuronal, lequel ne peut se construire et se développer que grâce à une constante interaction, en mode réseau, avec les autres. L’élément différenciant est donc que la construction humaine ne peut se faire indépendamment de ce/ceux qui l’entourent.

Ensuite, que la planète sur laquelle nous habitons a une capacité finie à mettre à notre disposition les ressources que nous lui réclamons sans cesse en quantité plus nombreuse. L’un des axiomes en est alors que vouloir une croissance continue de type 3% par an est strictement intenable car se traduisant par une multiplication par 20 des quantités de ressources consommées à l’échelle d’un siècle.

Puis que, de toutes les espèces vivantes su terre, nous sommes actuellement la seule à avoir su imaginer notre futur, pour franchir les différents stades de l’évolution de façon consciente. Il n’appartient par conséquent qu’à nous d’imaginer un futur où nous existons, où notre savoir est transmis sachant que notre temps a, a maxima, une fin qui est celle de l’extinction du soleil.

Albert Jacquard, en profond humaniste, nous fait alors partager ses convictions, son utopie. Elles reposent fondamentalement sur le passage d’un monde et d’une humanité gérés au niveau planétaire, mettant en commun ressources et savoir, pour progresser ensemble et préserver les ressources pour les générations futures. Un monde où le travail peu à peu disparaît. Un monde définitivement plus régi par l’économie, cette non-science (on sent bien un léger mépris du scientifique à cet égard). Un monde centré vers la conservation et l’augmentation de la connaissance accumulée depuis des siècles et favorisant l’épanouissement des jeunes grâce à une éducation ne fonctionnant plus sur une sélection prétendument scientifique et en fait parfaitement arbitraire.

Un monde sans guerre, un monde où la maladie serait contenue, un monde où chacun serait soucieux de l’autre, aujourd’hui et pour les générations à venir.

Autant de très louables intentions dont nous sommes encore très éloignés.

Je me rangerai plutôt dans la catégorie de ceux qui pensent que l’humanité a inconsciemment choisi une forme indéterminée de suicide collectif, pour une de nos très proches générations à venir, pariant sur la nécessité et le hasard, masqués derrière un épais rideau de poussières que notre désir forcené de consommation engendre, pour décider de ce que l’humanité sera ou ne sera pas d’ici peu. J’espère me tromper. Mais à regarder notre comportement face au dérèglement climatique, notre incapacité à faire fléchir l’absolu égoïsme etats-unien ou à modérer l’appétence de croissance chinoise, sans parler de notre impossibilité chronique, à nous occidentaux, à devenir modérés et raisonnables, je ne parierai pas trop sur une issue déterministe.

194 pages – publié aux Editions Stock

3.12.06

La Boîte Noire – Denis Robert

Vous n’en avez jamais eu un peu assez d’entendre parler de Clearstream et des frégates de Taïwan tout en éprouvant un malaise certain à ne pas réellement comprendre les enjeux et le dessous des cartes ?

Après avoir lu « la Boîte Noire », vous commencerez à en savoir un peu plus sur les grands principes mis en oeuvre. Un peu plus sur les mécanismes du Clearing (compensation en français), sur celui des doubles-comptabilités visiblement dûment entretenues dans ce petit pays secret, tranquille et si pratique pour recycler l’argent sale qu’est le Luxembourg.

Vous deviendrez plus familiers des schémas de prêts fictifs garantis par des titres ou du cash directement issus de la mafia, du terrorisme, de la politique et qui permettent, si simplement, de blanchir en toute tranquillité et en récupérant, quelques années plus tard, son argent, mine de rien, tout beau, tout propre.

Vous apprendrez qu’en simulant régulièrement de pseudo pannes informatiques, sur ordre du patron de Clearstream, le patron de l’informatique et un petit nombre d’initiés effaçait tout bonnement les écritures qui assuraient la traçabilité de l’origine de fonds douteux. Ni vu, ni connu !

Vous serez quelque peu abasourdis de constater que le monde bancaire, au sens planétaire, est complice et intéressé à la mise en place de ces mécanismes occultes où les comptes non déclarés sont plus nombreux que les comptes officiels et font l’objet d’un joli petit traffic international. Car, sans compte non déclaré, pas de possibilité de recyclage. Il est si commode de pouvoir compter sur quelqu’un de non regardant quant à l’origine des fonds, comme Clearstream et son patron de l’époque, pour leur donner ensuite, ni vu ni connu, une légitimité permettant l’émission des fameuses garanties d’origine, démarreur d’un vaste cycle de recyclage d’argent sale.

Ce sont ces mêmes principes qui servent à payer les rétrocessions de commissions sur les ventes d’armes grâce à l’emploi de prête-noms, grassement rémunérés, le tout via des comptes non déclarés efficacement localisés dans les nombreux paradis fiscaux. Et oui, il faut bien accepter de perdre un peu d’argent au départ pour recycler tout le reste de la somme ensuite. Car ce reste est également utilisé, voire principalement, pour spéculer, vis des produits dérivés, et fructifier largement.

Certes, Denis Robert laisse beaucoup de place à son émotion. Il est vrai qu’il en a visiblement bavé. Menaces à peine voilée, débarquements constants d’huissiers, dépôts de plaintes jamais menées au bout, pression policière et judiciaire, sans parler des pressions physiques sur ces témoins et ses indics… On lui pardonnera donc le trop de pages, le trop de verbiage, le manque de récit factuel surtout en première partie d’ouvrage. Concentrez-vous sur la compréhension des grands mécanismes et des coups bas car tout, ou presque, est permis pour protéger les intérêts énormes en jeu.

En trois à quatre heures de lecture, tout au plus, vous commencerez à bien comprendre et à trembler. Il n’y a d’ailleurs aucune raison que les fondements aient changé. Ils empruntent sans doute de nouveaux chemins via de nouveaux acteurs. L’argent sale a toujours besoin de se recycler et les quantités en jeu sont considérables….

381 pages – Publié aux Editions Les Arènes

1.12.06

La petite fille fille de Monsieur Linh – Philippe Claudel

Autant j’avais été subjugué par la noirceur, le souffle littéraire, l’invention des « Ames grises » (non blogué ici), autant j’avoue être resté sur ma faim avec ce deuxième roman de P. Claudel.

Il se dégage une indéniable poésie de ce court roman qui parle de la douleur du déracinement et de la possibilité de communiquer, par la seule force de l’amitié, de l’écoute, du partage de deux solitudes et deux détresses, bien au-delà des mots. Car ces mots sont indisponibles et trompeurs. Ils n’ont en effet jamais été appris, ni eux, ni cette langue, le français et qui s’imposent à Mr Linh, nouvel immigré débarqué du Vietnam en guerre.

Il existe de réels moments d’émotion, de ci de là, mais ils restent superficiels, effleurés, perdus dans un roman au propos lent et nostalgique. On a tout le temps l’impression que P. Claudel n’a pas osé aller jusqu’au bout de son propos, qu’au-delà de la poésie il aurait pu exister un souffle épique, une analyse plus approfondie des personnages mis en scène. On reste à côté d’eux sans jamais véritablement entrer en eux.

La fin ne nous apprend rien et laisse un goût d’inachevé.

Dommage.

Ce n’est en aucun cas un mauvais roman. Il souffre sans doute de la difficile comparaison avec les « Ames grises » (Prix Renaudot 2003, Grand Prix Littéraire des lectrices de Elle, consacré meilleur livre 2003 par le magazine Lire) et nous laissait attendre beaucoup mieux que ce qui nous est donné.

160 pages – publié par les Editions Stock

27.11.06

AURORE BOREALE – Dragon Jancar


« Glavina attend un nouveau travail, moi, Jaroslav, et Fédiatine, le Sauveur. Assez de raisons pour que nous soyons ensemble. »

Cette phrase tirée de la fin du dernier roman de Dragon Jancar résume assez bien l’esprit à la fois absurde et fataliste de la situation qui en sous-tend la trame.

Le héros débarque, un peu par hasard, aussi pour retrouver des souvenirs, dans une petite ville slovène, à mi chemin entre Vienne et Trieste, où il a passé son enfance. Au départ, il n’est censé y passer que quelques jours, le temps que son compagnon d’affaires, Jaroslav, plus ou moins chimiste, plus ou moins homme d’affaires, ne le rejoigne.

Rapidement, le personnage principal, féru de sciences occultes et d’anthropométrie, va se faire une place dans la bonne société locale et prendre, sans vraiment le vouloir ni rien faire pour l’éviter, l’épouse d’un des notables comme maîtresse. Un amour sans doute véritable va se construire pour s’évanouir bientôt par la force des tensions mentales qui habitent notre personnage.

De fil en aiguille, il va connaître une rapide descente aux enfers, logeant dans des bouges de plus en plus crasseux au fur et à mesure que ses moyens financiers disparaitront. Un enfer alimenté à grandes rasades d’alcool, un enfer peuplé de cauchemars et d’hallucinations et où réalité de l’instant présent et représentations délirantes alcooliques de la réalité se superposent. Jancar sait nous plonger avec un talent saisissant au cœur de cet esprit dérangé.

Le livre est peuplé d’énigmes ou de pistes. Qui est Jaroslav, existe-t-il vraiment et que lui est-il arrivé ? Pourquoi le personnage principal est-il pris systématiquement pour ce qu’il n’est pas ? En quoi en est-il responsable et que fait-il réellement pour assumer celui qu’il est au fond ? D’ailleurs qui est-il vraiment lui aussi et le sait-il ? Où s’arrête réalité objective et monde onirique ?

Le narrateur, car le livre est étonnamment écrit à la première personne, pour souligner plus encore toute distanciation, finira dans les bas-fonds de cette ville glauque et sinistre, enneigée et sale, aux côtés d’un ouvrier licencié et violent, Glavina, et d’un émigré russe sorte de Raspoutine annonciateur de la deuxième guerre mondiale imminente.

Car c’est là une des autres forces de Jancar que de jouer en permanence entre le passé, le présent (qui se confondent dans l’esprit du narrateur) et de l’avenir qui fera de cette ville coincée entre l’Autriche et l’Italie un enfer nazi.

La scène de l’aurore boréale, qui donne son titre à l’ouvrage, annonciatrice de la folie destructrice et collective qui va s’emparer du monde à l’aube de 1939 nous mène dans une sorte de transe à la frontière du religieux. Une scène superbe et bouleversante.

La désincarnation du temps, les flash-backs, la recherche hallucinée d’une boule bleue vue dans une improbable église au temps de son enfance et symbole, dans l’esprit hanté du narrateur, d’un monde en pleine implosion font de cet ouvrage un roman moderne majeur.

A lire impérativement pour la force de l’écriture et l’originalité du propos. Un livre aussi très slave et très fataliste. Un livre sans beaucoup d’espoir si ce n’est, peut-être, le refuge dans la folie.

292 pages – Publié par L’Esprit des Péninsules.

18.11.06

Les jouets vivants – Jean-Yves Cendrey

Dès le départ, Jean-Yves Cendrey nous fait plonger, sans respiration préalable, dans l’univers nauséabond, écœurant et sans repère d’une ferme, perdue au milieu de nulle part et où tout part à la dérive : le propriétaire, dont on comprend assez vite qu’il s’agit de l’auteur, les animaux qui se font exécuter, littéralement, parce que trop de mal-être doit s’exprimer, ce que l’on finit par comprendre après, ou le bâtiment qui part en quenouilles.

Puis se dessine l’ombre gigantesque du père dont l’heure des funérailles est arrivée. Une cérémonie à laquelle l’auteur refusera de se rendre, saisissant un faible prétexte qui se donne à lui, presque par hasard.

On devinera petit à petit que ce père fut odieux, pervers et con. Les comptes ne sont pas encore complètement réglés entre son fils, malgré lui, et ce père, haï.

De là, l’urgence d’une vie nouvelle s’imposera. Le choix de la bourgade de X, en pleine Normandie, du côté de Bayeux, qui se fera uniquement parce que le budget des jeunes acheteurs ne permettait pas d’autres fantaisies et que ce jour là, sous un rare soleil, la bourgade parut charmante. Tromperie sur la marchandise…

L’enfer va se révéler par petites touches, dans la maison acheté d’abord, puis celle bien plus grande, collective, comme une maladie honteuse, exposée à la face de tous.

Le livre de J.Y. Cendrey est d’une totale férocité. Il met à nu la loi du silence qui peut régner tout autour de nous même quand tout le monde sait mais que personne ne veut voir, dire ou agir.

Il faudra le courage, puisé dans l’enfance de l’auteur qui a su y trouver les ressources pour oser vivre, pour que celui-ci amène les victimes de l’Enseignant pédophile à révéler l’indicible, à accepter de dire puis de porter plainte et de témoigner à charge.

J.Y. Cendrey décrit par le détail, de façon obsessionnelle et journalistique, l’incroyable capacité de l’Education Nationale et des Institutions à nier les faits, malgré les preuves accablantes, à traiter les affaires de pédophilie, apparemment suffisamment nombreuses partout en France, par la mutation et les petits arrangements. Tout le monde couvre tout le monde. Surtout pas de vague. Surtout se taire ou se barrer. Un véritable scandale public.

L’auteur ne nous épargnera aucun détail scabreux dans cette affaire précise et se débat avec l’énergie révoltée du désespoir pour abattre toutes les barrières que l’Administration a su imposer jusque là et qui ont cloué le bec des rares parents qui avaient osé émettre l’hypothèse d’actes pédophiles. Un enseignant pédophile au casier vierge, si j’ose dire : vous n’y pensez pas !

Tout le monde se tait : les médecins, les psychologues, la police, l’académie, le ministère. Mais rien n’arrêtera Cendrey. Malgré les bourdes de la gendarmerie nationale, malgré la probable volonté de la justice régionale d’étouffer l’affaire, malgré le silence des autorités en général. Avec l’aide des victimes, l’appui de la presse, la justice va enfin se mettre en œuvre, le village en action.

Grâce à lui, qui va agir comme un catalysateur, ceux qui croyaient devoir se résigner à vie vont oser se dresser, s’organiser, lutter.

Le procès s’en suivra avec à la clé une lourde condamnation pénale.

La plume de Cendrey est féroce, parfois drôle, par dérision, sa volonté inébranlable. Il en sort un livre dur, crû, essentiel après lequel il est impossible de dire qu’on ne peut rien faire dans de telles situations. Un livre qui a le mérite d’exposer les droits et les devoirs de chacun et de nous mettre tous, en tant que citoyens, face à nos responsabilités.

Ne cherchez pas à le lire d’un trait. Il y a trop d’informations, trop d’horreur pour cela. Donnez-vous le temps d’accepter, d’écouter ou d’entendre selon vos capacités. Prenez et reposez, à votre rythme.

On pourrait lui reprocher certaines longueurs, certaines dérives incompréhensibles (la mort de « Sophie » par exemple) pour les non-initiés dont j’avoue faire partie.

Mais c’est aussi une catharsis pour Cendrey, un long atelier d’auto-écriture pour évacuer.

A prendre comme tel, avec ses qualités (sa documentation, sa profondeur, son sens de l’analyse) et ses défauts (la personnalisation permanente, le manque vraisemblable d’objectivité, de nombreuses longueurs). Pour comprendre et savoir. Pour voir ce qui nous est caché.

317 pages – publié par les Editions de l’Olivier

11.11.06

Octave avait 20 ans – Gaspard Koenig

Livre fascinant. Pas tant pour son contenu romanesque, à dire vrai relativement convenu, mais pour la richesse éclatante de sa langue. Dire que cet auteur n’a que 24 ans et que c’est son premier roman ! Il y a du Proust et du Yourcenar dans ces pages. C’est dire la qualité littéraire époustouflante.

Le sujet est en soi intéressant, original et constitue une entreprise bien téméraire pour un jeune auteur. Il s’agit de transposer un relativement obscur personnage secondaire, Octave, de « A la recherche du temps perdu » en ce début de XXIeme siècle et d’en faire la vedette lumineuse, attirante et détestable à la fois de cet exercice littéraire. Jeune Prince de la haute.

Une belle réussite qui écorne avec brio la futilité des vanités de la haute société tout en sachant reconnaître le panache et le style, même s’il se joue, presque mécaniquement, au mépris de toute forme d’humanité, de respect de l’autre. Le panache ne peut se concevoir pour Octave que comme faire plier ses proies à sa volonté, à son bon plaisir, à sa sexualité plutôt débridée.

Octave consomme les femmes comme d’autres les voitures, l’alcool ou pire encore. Il ne s’attache que rarement voyant dans ses conquêtes l’une des multiples illustrations de sa supériorité. Pourtant, la dernière page nous réservera une inattendue surprise après une brillantissime et hallucinante description d’une joute sexuelle sur la plage de Cabourg.

La sexualité tient un rôle prépondérant dans cet ouvrage. Elle aurait pu le faire sombrer dans la vulgarité. Au contraire, l’originalité du style, la qualité de la langue, la maîtrise grammaticale et syntaxique font de chacune de ces scènes crues et fortes en détails, un monument littéraire. La quinzaine de pages décrivant une scène de fellation vaut le détour littéraire. A inscrire au programme du BAC français !

Nous regretterons bien l’absence de linéarité dans le récit qui conduit à juxtaposer des chapitres dont on peine à trouver la cohérence. Reste que chaque chapitre est d’une totale originalité, d’une inventivité littéraire inconnue à notre époque riche en production mais bien pauvre en style, et nous donne envie de retourner à nos Bescherelle et conjugaisons.

A lire sans hésiter pour la qualité littéraire. J’en suis encore pantelant !

209 pages – Publié par Grasset

5.11.06

Korsakov – Eric Fottorino

Voici une formidable occasion de lire passionnément trois romans intégrés en un seul. Eric Fottorino réussit la prouesse de construire son émouvant récit en trois parties d’un style, d’un ton et d’un contenu fortement différenciés.

Pourtant, même si chacune de ces parties pourrait se lire en soi, indépendamment des autres, elles forment un tout cohérent et qui donne à comprendre les trois facettes structurantes de la personnalité du personnage principal.

François Ardanuit, dans la première partie, est avant tout un enfant intelligent et un peu turbulent, arrivé par la seule volonté de sa mère au sein d’une famille au passé glorieux mais au présent misérable. Une famille qui manque dramatiquement d’hommes, tous ayant fui ou se réfugiant peu à peu dans la fuite ultime qu’est la mort.

Dans cette première partie, l’on va peu à peu comprendre que François Ardanuit se met à la recherche de son père. A force de contresens (E. Fottorino joue brillamment avec les mots transformant leur phonétique en une justification du père absent et d’un enfant du hasard) et de circonstances aléatoires, François finira par hériter de deux pères : le premier, génétique, dont il trouvera enfin l’identité et qui porte le nom de MAMAN, ce qui ouvre la porte à d’infinies théories et possibilités et autant de confusions entre les rôles des pères et mères ; le second par adoption, lorsque sa mère, celle qu’il appelle, pour la différencier de son père génétique, sa « maman à moi » par opposition à son père MAMAN, décidera de convoler en justes noces.

Cette première partie nous jette dans l’esprit de ce gamin tourmenté et nous force à voir le monde des adultes d’une manière qui ne nous est pas naturelle. Le tout donne un résultat brillant, drôle, décalé même si l’image des adultes en sort profondément écornée.

Dans la deuxième partie, François est devenu Signorelli, du nom de son père d’adoption. La quarantaine venue, poussé par de multiples circonstances et par une femme dont il a douloureusement partagé la vie, il va chercher à concilier François Signorelli et François Maman.

Il n’est plus Ardanuit, encore Signorelli, tendanciellement Maman. Il ne sera bientôt plus rien de tout cela car les pistes viendront rapidement se brouiller par l’apparition de la terrible maladie de Korsakov. Les symptômes en sont la perte de la mémoire immédiate, la conservation d’une structuration verbale en apparence cohérente, la perte de plus en plus rapide de tout souvenir du passé et la construction de personnalités multiples rattachées à des bribes, réelles ou inconscientes, du passé. Autrement dit, la destruction de toute personnalité et une mort rapide mais qui a le mérite d’être indolore car le patient oublie tout instantanément.

Cette partie est la plus dense de l’ouvrage, la plus chargée en émotions. Elle livre une illustration vibrante et d’une rare précision des dégâts que la maladie peut imposer. Elle nous pose à nous tous l’inévitable question de savoir qui nous sommes vraiment et qui nous aimerions être.

Elle souligne également la difficulté à son tour d’être père et la douleur indicible de perdre son enfant, par réflexe imbécile, pour un mot de trop, pour n’avoir pas su se parler sur le ton juste ou avoir su prendre position quand il le fallait.

La troisième partie nous mène dans un récit onirique de la vie de Fosco Signorelli, le grand-père d’adoption. Car, de fait, c’est lui le père inconscient, rêvé, ardemment espéré de François. C’est à lui que s’attacheront les seuls souvenirs que Korsakov voudra bien épargner.

Un vrai personnage romanesque qui nous mène à un troisième chapitre dans la veine d’un Henri de Montherlant. Un style très différent, déroutant. Un style qui marque les ravages de la maladie et illustre la construction de la dernière personnalité de François.

Eric Fottorino est un véritable alchimiste des mots (des maux) et nous donne à lire un roman indispensable. A lire absolument pour la qualité littéraire, pour la puissance de la pensée, pour le souci clinique du détail et de l’analyse de la progression de la maladie. Un livre d’une rare densité qui touche à de multiples sujets : la famille, la recherche du père, la construction de sa personnalité, le sort des pieds-noirs, le choix d’en finir quand il en est encore temps...

Un livre assez long et magnifique.

475 pages – Publié chez Gallimard

29.10.06

Antonio Munoz Molina – Fenêtres de Manhattan

Autant j’avais été emballé par « L’Hiver à Lisbonne » (voir plus bas dans le blog), autant la dernière livrée d’Antonio Munoz Molina m’a laissé sur ma faim.

Un livre de rêverie sur Manhattan, sur ce que l’on peut y voir, en tant qu’étranger cherchant à s’y intégrer, à se faire accepter, sans se faire remarquer.

Pour ceux qui, comme moi, se sont souvent rendus à Big Apple, les anecdotes font mouche. Tout y est vrai à commencer par la description de l’arrivée à l’aéroport JFK où les fonctionnaires de l’immigration vous traitent avec un mépris et une brutalité qu’on ne rencontre même pas dans les pays où démocratie est à peine orthographiée. Cette séquence d’une quinzaine de pages est d’ailleurs brillante, fascinante de réalisme et résume parfaitement toute l’ambiguïté de la société américaine dont la tolérance n’est que pure façade, apparence dangereuse.

Mais, peu à peu, le livre s’enfonce dans une succession de scènes de la vie quotidienne au rythme où les souvenirs remontent à la surface, dans n’importe quel ordre, sans prévenir.

Des témoignages et détails sur ce qui s’est réellement passé sur place, le 11 septembre et dans les jours qui y ont suivi sont d’un réel intérêt. Ces pages retiennent d’ailleurs votre attention, vous réveillant d’un lent étourdissement.

Le reste fini par vous enfoncer dans une totale indigestion malgré la beauté de la langue et la qualité de la traduction. Pour ceux qui ne connaissent pas Manhattan et sa juxtaposition extrême de toutes les catégories et classes sociales que l’intolérante société américaine peut produire, ce livre peut être fort utile.

Pour les nostalgiques qui voudront y retrouver chaque micro-impression vécue sur place, aussi.

Pour tous les autres, vous risquez l’abandon en cours de route, laissés KO par l’amoncellement de petites scènes, la richesse des détails historiques, le dédale dans la ville qu’il vous faut connaître par cœur sinon vous vous y perdrez, comme dans ce livre.

Un livre qui aurait pu, du tenir en 150 pages au plus. Il y en a 348 d’une densité absolue, presque sans saut de section et absolument sans aucun dialogue si ce n’est celui intérieur, celui du cerveau qui se souvient. Beaucoup trop…

348 pages – Publié au Seuil

28.10.06

Terrasse – Marie Ferran

Le thème fondateur de ce livre est intéressant : comment survivre, en tant qu’homme, en tant que couple, à la mort accidentelle de son jeune enfant par noyade dans une poubelle sur la terrasse de l’appartement de ses parents ?

Dans son premier roman, Marie Ferran apporte malheureusement une réponse laborieuse et inutile. Le narrateur, père de la jeune victime et mari délaissé, va chercher refuge dans un plan social lui permettant de partir à l’aventure, au hasard, d’abord en Turquie puis en Grèce thessalonique. Il largue tout pour y revenir ensuite, si peu et s’enfuir à nouveau.

Il aurait pu y avoir des rencontres pittoresques (il y en a bien une avec un jeune américain vétéran de la guerre d’Irak mais si courte), des confrontations fondamentales à d’autres cultures aidant à mieux se comprendre, aidant à faire le deuil de cet enfant tant désiré par la mère et que le père avait fini par accepter de concevoir. Il aurait dû y avoir du souffle, des doutes.

Il y avait prétexte à sonder les âmes, à dépeindre les tensions dans le couple, à analyser en quoi cette dérive pouvait être destruction puis reconstruction en un autre plus ou moins sublimé.

Au lieu de tout cela, Marie Ferran nous assomme d’une inépuisable suite de pontifes sur la société moderne. Tout y passe du traitement des ordures, à la pollution, au ramassage des crottes de chien et j’en passe. Un café du commerce si peu littéraire.

De fait, le style n’est même pas intéressant. On se demande bien ce qui a pu conduire l’éditeur à accepter ce manuscrit. Messieurs du Seuil, vos commentaires seront les bienvenus !

Comme je me suis donné comme règle d’aller au bout de tout ouvrage que je blogue dans Cetalir, j’ai trouvé le courage d’ingurgiter ce ramassis de guide touristique à la sauce bobo.

A lire si vous n’avez vraiment, vraiment, rien d’autre à faire…..

153 pages – Publié au Seuil – Roman

Olivier Adam – Poids Léger

Une fois de plus Olivier Adam frappe fort. Ce petit livre est encore plus dense que les précédentes livrées de l’auteur. On y retrouve les thèmes récurrents déjà omniprésents dans « Falaises » et « Passer l’Hiver » (voir notes dans les archives de ce blog) : la banlieue sordide et sans espoir, le deuil impossible des parents, le refuge dans l’alcool et l’autodestruction.

Antoine, boxeur la nuit, croque-mort le jour fuit ses démons comme il peut. Il ne connaît pas la demi-mesure et hurle son mal être dans tous ses actes.

Enterrer ses clients est une souffrance quotidienne ; il ne sait prendre ses distances, la mort du père encore trop proche, la cicatrice pas refermée. D’ailleurs, comment peut-on vivre à organiser la souffrance des autres quand la sienne propre vous noue la gorge ?

Il boit comme il souffre : à ras bord, sans s’arrêter, dès qu’il n’en peut plus, c’est à dire quasiment à longueur de journée. Où commence la fuite, où débute le refuge ? Il est déjà trop tard.

L’alcool le détruit, fout en l’air son job qui l’insupporte, exacerbe sa violence qu’il ne sait pas exprimer par des mots ni maîtriser sur le ring. Il aurait pu devenir un bon boxeur avec Chef, son manager, brave type presque aussi paumé que lui mais à qui un reste de profonde humanité va lui permettre de se sauver, juste à temps.

Antoine aurait pu aimer Su. Mais même cela lui sera refusé, sa violence mal contenue entraînant celle du clan familial à la lisière de la mafia jaune du XIIIeme arrondissement.

Antoine s’enfonce encore plus, page après page. L’amour presque incestueux pour sa sœur Claire lui avait tenu la tête hors de l’eau. Jusqu’au mariage de celle-ci, ultime trahison, accélérateur de sa déchéance.

Comme souvent avec Olivier Adam, il n’y a aucun espoir, aucune rédemption. Une lente et inexorable descente aux fin fonds de la douleur psychologique et physique. Le mot « espoir » doit être banni du vocabulaire de notre jeune auteur…

Vous en sortez KO mais, tel un boxeur professionnel, vous en redemandez et remonterez sur le ring, pour la prochaine livrée de coups.

Très fort décidément !

141 pages – Publié au Seuil Collection Points.

23.10.06

Le principe de Frédelle – Agnès Desarthe

Agnès Desarthe nous livre une fois encore un bien étrange et déroutant ouvrage. Frédelle (et oui, c’est un prénom, pas un principe d’un obscur physicien oublié depuis mes cours de prépa…) est psychologue scolaire.

Enfin, théoriquement, officiellement du moins. Elle avoue avoir brillamment passé ses examens professionnels pour s’être empressée sitôt après de tout oublier.

Frédelle vit deux vies : celle, physique et réelle, essentiellement faite de malheurs. Un mari mort après quatre mois de mariage, une maison qui s’effondre, un boulot qui l’ennuie, une mère décédée, un père absent mais omniprésent, des amours tristes et sans lendemain, le froid, la faim tout simplement par oubli d’exister….

L’autre, la vraie, psychique. L’amour vécu, rejoué avec Dimitri, son ex-mari. La recherche permanente, fantasmatique du nouvel élu sans oser faire le premier pas, en refusant les avances bien tentantes. Les êtres chers, sa mère en particulier, qui s’adressent à elle depuis un autre monde pour lui lancer des messages aussi courts qu’incompréhensibles, prêtant à la plus totale confusion. La confrontation à un enfant apparemment précoce, perturbé, brillant mais aussi inadapté au monde qu’elle l’est elle-même. Un banquier au prénom héroïque de Victor Hugo dont le comportement est bien étrange. Ses amies d’enfance qui la poursuivent mais qui se défilent lorsque, tout à coup, elles surgissent pour de vrai, dans la vie réelle. Un père détestable et manipulateur dont elle soupçonne qu’il se joue d’elle. Bref, un étourdissement de personnages pittoresques, étranges et insaisissables.

Un livre très onirique où vous n’entrerez que si vous acceptez le parti-pris littéraire d’une divagation certaine : celle d’une âme en peine, paumée, qui vit au creux de ses souvenirs ou de ses projections fantasmatiques. Tout est impression, saut d’humeur et d’images sans transition. Le tout donne un livre très décousu, déroutant, assez poétique.

On n’aime ou pas. Pour ma part, plutôt pas, surtout du fait d’une fin trop convenue.

Donnez-moi votre avis car, franchement, il y a du bon mais ….

265 pages - Publié aux Editions de l’Olivier

15.10.06

Camille Laurens – Les Travaux d’Hercule

Camille Laurens – Les Travaux d’Hercule

J’ai bien failli refermer à la 50eme page ce roman publié en 1994, quelque peu rebuté par un style trop ostentatoirement littéraire, ciselé, nettoyant et coupant comme un scalpel mais qui tombe souvent à plat. C’eût été dommage. Comme quoi la persévérance peut se révéler payante.

Le mécanisme de ce roman policier virtuel moderne (allez, osons ce terme) est ma foi très élaboré. Le lecteur en sera pour ses frais car il lui faudra renoncer à tout comprendre.

Sans doute le rythme lent et déroutant du premier quart est-il voulu : c’est la dolence de la croisière pour se rendre dans une île méditerranéenne parce que Jacques et Hélène, mari et femme, lui détective privé, elle vaguement chanteuse, détestent l’avion, l’approche prudente d’un monde oriental pour enquêter sur on ne sait qui ni quoi, les indications données ayant été des plus succinctes.

Nos deux compères vont débarquer dans un microcosme français, bien isolé de la population « mogdoulienne » dont ils vont devoir percer les règles, les enjeux et les vilains secrets.

Une subtile enquête pour retrouver la trace d’une famille disparue se met alors en place. Les secrets, petits et grands, les trahisons, les passions vont peu à peu se révéler.

En fait, de multiples enquêtes s’entrecroisent. On en comprendra le dénouement et la raison qu’à la toute dernière page, dans un entrelacs brillant et inattendu. A chacun de nous d’imaginer qui est qui dans l’histoire et qui a mené qui …

Entretemps, la vérité se dévoilera par flashs, souvent de façon inexplicable. Là encore, ces révélations sont là pour mieux nous dérouter nous amener à nous interroger à qui joue à quoi et où l’auteur veut nous mener.

Car en fait, la vraie est question est là : mais où Camille Laurens veut-elle nous emmener ? Il n’y a pas une réponse mais celle que vous imaginerez en allant jusqu’au bout de ce finalement brillant ouvrage. On peut lui reprocher d’être trop écrit, sans doute, trop savant (les références botaniques et mythologiques frisent l’overdose), de vouloir faire mouche par des comparaisons littéraires trop souvent hasardeuses ou contestables mais parfois aussi fort réussies. Saluons la culture de l’auteur au passage. Au moins le style se différencie-t-il de la tendance minimaliste actuelle même s’il mériterait plus de sobriété et de simplicité.

Pardonnons ces maladresses et conservons l’ensemble pour finalement recommander la lecture de cette surprenante réalisation.

203 pages – Publié par P.O.L.