Blog d'humeur littéraire - Livres, lectures, romans, essais, critiques. La lecture comme source de plaisir, d'inspiration et de réflexion.
Qui êtes-vous ?
- Thierry Collet
- Cadre dirigeant, je trouve en la lecture une source d'équilibre et de plénitude. Comme une mise en suspens du temps, une parenthèse pour des évasions, des émotions que la magie des infinis agencements des mots fait scintiller. Lire m'est aussi essentiel que respirer. Lisant vite, passant de longues heures en avion, ma consommation annuelle se situe entre 250 et 300 ouvrages. Je les bloggue tous, peu à peu. Tout commentaire est bienvenu car réaliser ces notes de lecture est un acte de foi, consommateur en temps. N'hésitez pas également à consulter le blog lecture/écriture auquel je contribue sur le lien http://www.lecture-ecriture.com/index.php Bonnes lectures !
6.5.07
D’amour et d’ombre – Isabel Allende
La découverte de ce très beau roman aura eu raison de cette posture que rien de scientifique ni d’objectif ne justifiait.
« D’amour et d’ombre » est un roman qui a d’abord pour mérite de mettre en scène une galerie de personnages peu communs, issus de l’imagination fertile de leur auteur. Le malheur arrivera par une adolescente épileptique, un peu sorcière et qui aura le tort de ridiculiser, malgré elle, un lieutenant devant ses troupes.
On y croise une cantatrice octogénaire dont les tenues de scène ont été préservées des outrages du temps, ainsi que sa voix ; un lieutenant-colonel aliéné qui salue les couleurs que lui seul est capable de discerner au sein de sa maison de retraite chic. Un prêtre ouvrier audacieux et militant, un cardinal prêt à en défaire avec la junte, usant de stratagèmes aussi vicelards que ceux de l’ennemi à abattre. Un coiffeur homosexuel, égérie des femmes de militaires et cheville ouvrière de la lutte clandestine. Un couple de réfugiés de la guerre civile espagnole sur lesquels le malheur s’acharne… Tous un rôle qui souvent les dépasse à jouer. Leur vie se croisent, s’entrecroisent et parfois se défont sur fond de tragédie quotidienne.
Isabel Allende sait sans cesse nous faire passer de l’ombre de la clandestinité, de ces hommes et femmes embarqués au hasard et à jamais oubliés au fond d’une geôle, de l’ombre des salles où l’on torture impunément, des galeries où assassiner sans raison est aussi naturel que respirer, à une lumière éblouissante.
Cette lumière c’est d’abord celle d’un amour, lent à se construire, entre un docteur en psychologie, inscrit sur la liste noire du pouvoir, et de ce fait condamné à survivre comme photographe de presse et une jeune journaliste à la lisière de ce que le pouvoir tolère. Un amour que la découverte d’un charnier renforcera, solidifiera à jamais dès que la chasse à l’homme, impitoyable, se déclenchera.
La lumière c’est celle qu’ose affronter la foule à la découverte des charniers, celle où l’on s’expose pour dire non et souvent mourir, abattu d’une balle dans la tête, sans autre forme de procès.
Jamais Isabel Allende n’écrit le mot de Chili derrière ce pays qui pourtant prolonge ses terres jusqu’au bout du continent sud-américain et que borde la Cordillière des Andes. Jamais non plus le non de Pinochet n’apparaîtra derrière ce général absurde et barbare, enfermé dans son bunker à l’abri derrière ses lunettes noires.
En tout état de cause, Isabel Allende est une vraie romancière qui nous donne à réfléchir avec talent tout en soutenant une intrigue bien ficelée et haletante.
Publié aux Editions Fayard – 389 pages
1.5.07
Silence – Evelyne Sullerot
Pourtant, l’idée de base est excellente. Une femme, la soixantaine alerte, quasi-sourde se fait opérer pour une greffe des deux tympans. A son réveil post-opératoire, un peu difficile, elle réalise soudain qu’elle va rester quinze jours sans entendre le moindre son, saisir la moindre parole.
Peu à peu, son cerveau se souvient des sons qui accompagnent la vie quotidienne. Il réinvente pour elle au gré des besoins. Chaque scène se voit associée une bande sonore, issue de la mémoire. A chaque bande est associé un souvenir et un souvenir en entraîne un autre.
Jusqu’au tiers de l’ouvrage, l’inventivité est tenue. L’histoire de cette femme, Catherine, se recompose sous nos yeux. Le lecteur comprend aussi, assez vite, que se cache un mystère derrière la naissance de la fille aînée de Catherine. Que ce mystère, dont on comprendra peu à peu qu’il s’agit d’un viol, a conditionné la vie de Catherine, son mariage, sans amour, et le comportement de plus en plus insupportable de son conjoint, ses choix, ses amants.
Malheureusement, brutalement Evelyne Sullerot perd le contrôle de son roman. Au lieu de jouer d’inventions et de nous faire voyager dans le cerveau de Catherine comme Ian Mc Ewan a su si brillamment le faire dans « Samedi » bloggué ici, nous nous retrouvons au café du commerce à subir un matraquage en règle de notre société. Pourquoi pas, après tout ? Sauf que le style devient pataud puis insupportable. Toute originalité disparaît et le sommeil vous gagne…
Je n’ai même pas pu aller au bout, tellement c’est mauvais. C’est vous dire !
Publié chez Fayard – 315 longues pages dont au moins 150 de trop !
27.4.07
Derrière la porte – Giorgio Bassani
Derrière la porte est un roman très inspiré de ses années de lycée. Il met en scène trois adolescents. Cattolica, premier de la classe, le fortiche de service, celui que vénèrent tous les profs et également officiellement fiancé à seize ans. Pulga, être chétif et suant, moyen et veule, enfant de la classe moyenne aux parents moyens mais que l’auteur, éternel poulidor de la classe, transposé dans la peau d’un gamin juif né d’un père médecin et rentier, adoptera pourtant, un peu par hasard, un peu par nécessité comme son ami. Mais, amis, le sont-ils vraiment ? C’est la question fondamentale de ce livre. Que signifie amitié, quelle en est la frontière et quelles limites autorise-t-elle ?
L’intrigue est à peine existante. Elle n’est qu’un prétexte à laisser filer un doux ennui pour illustrer finalement la profonde solitude dans laquelle se morfond, mais complaisamment, le narrateur.
Ce roman est aussi celui de la difficulté de nouer de véritables amitiés, la vie se chargeant par l’éloignement, la rivalité et surtout, ici, la trahison, de les briser, à peine formées. Il met aussi en scène, d’une certaine façon, le lent passage du stade d’adolescent à celui d’adulte devant faire face à ses responsabilités, prendre des décisions ou refuser de les prendre, par peur de s’assumer. C’est aussi le lieu pour dire la difficulté à voir ses propres parents comme des êtres de chair et de sang, des êtres s’étant livrés nécessairement à l’amour physique pour vous engendrer alors que soi-même l’on découvre progressivement les vertiges de la chair sans toutefois oser franchir le pas. Bref, un monde en pleine transformation, à l’aube la seconde guerre mondiale, du fascisme dont on perçoit les échos assourdis en toile de fond.
Pourtant ce roman, dois-je dire, distille un certain ennui. Celui d’une neutralité littéraire indubitablement voulue mais qui à force de nous plonger dans une observation nombriliste nous fait friser le lent ensommeillement. Il y manque un côté écorché, exalté, révolté pour en faire un ouvrage brillant. Dommage…
Publié aux éditions L’étrangère – Gallimard – 226 pages
19.4.07
Dona Flor et ses deux maris – Jorge Amado
Cette extraordinaire saga bahianaise est de ces dernières recettes. Une merveille absolue, un chef d’œuvre. Jorge Amado, l’un des grands maîtres de la littérature brésilienne décédé en 2001, nous entraîne dans une folle saga de plus de 700 pages dont l’on sert ravi, étourdi, ébahi. Une pluie d’étoiles !
Dona Flor est une jeune femme pauvre des faubourgs de Bahia. Malgré l’opposition de sa mère, elle va épouser à vingt ans, Vadinho, un jeune garçon séducteur, charmant, cajoleur et craquant. Vadinho est un amant merveilleux qui va révéler à Flor sa propre sensualité. Seulement, Vadinho est aussi et surtout un coureur invétéré de jupons et un joueur effréné qui mise tout sur le 17 à la roulette. Vadinho jouera un dernier tour à sa jeune épouse travailleuse, sérieuse et économe en mourant, foudroyé de trop d’alcool et de nuits d’insomnie, en plein carnaval.
Après une période veuvage et de doutes, Flor épousera en secondes noces le Docteur Teodoro, pharmacien et notable. Une ascension sociale en bref. Ce brave docteur est à l’absolu opposé de Vadinho : fidèle, organisé, docte, appliqué en amour qu’il pratique à horaires régulés le mercredi une fois et le samedi avec un bis. Un être rassurant, droit et prévisible.
Et bientôt, Flor s’ennuiera et appellera Vadinho en esprit. Comme nous sommes en plein royaume de la sorcellerie et des esprits de Bahia, Vadinho reviendra et bientôt Flor devra composer avec deux maris, l’un encombrant, imprévisible mais fabuleux amant, l’autre calme mais un rien pépère et ennuyeux.
Une fable épique sur l’ambivalence des sentiments, sur la difficulté de faire des choix raisonnables et d’arbitrer entre nos sentiments contradictoires. Une fable sur les apparences aussi et les secrets qu’elles dissimulent.
Derrière cette histoire originale se cache un style d’une totale inventivité où le narrateur ne cesse de se placer en position de commentateur un rien distant et pédant, accentuant par des comparaisons imagées et inattendues, le caractère drolatique de la fable.
La moindre situation est prétexte à débrider l’imagination et à nous entraîner dans la folle vie des habitants de Bahia : une vie d’insouciance, de jeu, d’amour, de frivolité et de pratiques en sorcellerie. Une vie où nul n’est terne : tout brille, tout bouge, tout surprend, tout est vie même la mort, simple prétexte à banqueter, boire, rire et s’amuser comme l’introduction délirante du livre nous le démontre.
Les personnages sont brossés avec une force rare et accentuent le caractère multiracial de l’endroit où se déroule l’action. Blanc, noirs, métis, indiens et esprits cohabitent dans la plus grande cohésion. La victoire est souvent au plus entreprenant, au plus tricheur, au plus roublard ou à celui qui sait boire, aimer et jouer.
J’ai plutôt une aversion envers les ouvrages longs, de crainte de voir le fil de l’histoire se distendre. Ici, une fois commencé, on ne peut refermer l’ouvrage. Musique, humour et situations les plus loufoques vous prennent aux tripes. Le tout enrobé dans un style riche, brillant comme l’or du Brésil, dansant comme une salsa, pétillant comme l’amour. Une véritable féerie enchanteresse.
Un seul conseil : bloquez dix bonnes heures pour un plaisir littéraire absolu !
Publé aux editions a Cosmopolite Stock – 709 pages
15.4.07
Infection – Sergi Pames
Infection est un recueil de nouvelles toutes traitées sur le même mode : courtes, un rien décalées, caustiques, mettant en scène des situations de la vie courante, souvent nocturnes aussi car c’est là que la vie catalane atteint son comble. Toutes aussi, elles s’achèvent sur une chute inattendue et amusante.
L’effet est garanti. Si vous aimez les nouvelles, celles-ci valent le détour.
Si, comme moi, vous n’êtes pas un fanatique du genre, vous aurez fait le tour en une grosse heure de ce petit recueil et découvert un auteur plein de talents qui cisèle en finesse des histoires tranchantes comme des lames.
Comme souvent, la valeur en est inégale mais en moyenne, elles frappent le lecteur par leur inventivité et leur ton impertinent.
Publié aux Editions Jacqueline Chambon – 123 pages
6.4.07
Les bouffons du roi – Avigdor DAGAN
« Les bouffons du roi » traite de sujets complexes et pour lesquels il ne peut exister de bonnes ou de mauvaises réponses. Il y a seulement celles que nous sommes chacun de nous capables d’apporter selon les temps et les circonstances.
Quatre juifs se trouvent, comme des millions d’autres, déportés. A la différence des autres, ils ont une caractéristique physique ou mentale qui saura séduire le chef du camp de concentration, pour son bon plaisir et surtout celui de ses hôtes officiers. L’un est nain, l’autre jongleur et magicien, un autre astrologue et le narrateur, enfin, sait lire l’avenir.
La première grande question que nous pose l’auteur, à travers ces quatre bouffons obligés à des pitreries sans cesse renouvelées pour survivre, en faisant rire dans un océan de mort, en frôlant sans cesse la ligne continue de la tolérance d’officiers saisis d’une permanente folie impunie est de savoir s’il est acceptable de développer une telle stratégie de survie. Jusqu’où aller quand la vie même d’êtres chers est en jeu ? Comment s’aimer encore quand on a su s’en sortir au prix fort ?
Certaines scènes poignantes ne sont pas sans rappeler la magnifique trilogie « L’échiquier du mal » de Dan Simmons. On y retrouve le même droit de vie et de mort sur des sujets manipulés mais qui peuvent, parfois, manipuler leurs tortionnaires. Une fable horrible sur le maître et l’esclave aussi.
La deuxième grande question qui nous est posée est celle de la place de dieu dans un monde voué à l’extermination puis à la vengeance, une fois qu’on s’en est sorti. Comment croire encore, qui croire d’ailleurs. Comment prier, comment agir ? La prière est-elle source de réconfort ou un refuge pour oublier ?
La troisième et dernière question est celle qui consiste à décider quoi faire de sa vie quand on s’est sorti des camps de la mort. Trois illustrations nous en seront brillamment données à travers trois des quatre bouffons, l’un des quatre connaissant un tragique destin à sa libération. Le jeu des bouffons était-il celui qui valait la peine d’être joué ?
Avigdor DAGAN aborde tous ces thèmes avec une tempérance majestueuse. Aucun parti pris, aucune position de principe. Des interrogations posées avec clarté, des réponses possibles qu’il nous appartient de juger. L’écriture est limpide, sans ambages pour mettre à nu l’essentiel. Comme souvent avec les écrivains d’Europe de l’Est, il y a ce brin de désinvolture, de léger décalage, d’ironie pour mieux faire passer ce que la vie peut réserver de plus horrible.
Un livre majeur.
Publié aux Editions Folies d’encre – 222 pages
3.4.07
Les ponts – Tarjei Vessas
Avec « Les Ponts », ultime ouvrage de l’auteur écrit en 1970, quelques mois avant son décès, mon appréciation évolue. Pourtant, toujours cette écriture simpliste, presqu’enfantine : ce ne peut donc être totalement imputable à la traduction. Les phrases et les chapitres sont d’une concision étonnante : l’essentiel est dit en allant droit au but, en très peu de mots. Il n’y a aucune fioriture. Les sentiments des trois adolescents mis en scène ici sont mis à vif. Rien n’est caché entre eux, ils ont cette honnêteté spontanée dont ceux qui n’ont pas encore vécu et qui n’ont pas été déçus sont encore capables.
La particularité de ce roman est également d’insérer, après certains chapitres clés, où l’histoire prend un nouveau tournant décisif, un court chapitre où nous sommes plongés dans ce que ressent profondément l’un des protagonistes. Nous sommes au cœur de ses doutes, de ses joies comme de ses peines lesquelles sont exprimées sans artifice et dans toute la fraîcheur d’une adolescence épargnée.
L’intrigue est simple : deux jeunes adolescents vivant en voisins depuis leur naissance et que les parents se sont accordés à marier vont faire fortuitement la rencontre d’une jeune fille de leur âge qui révélera à leur relation sa véritable nature. Ils en sortiront tous adultes, transformés, moins innocents. Le pont qu’il faut traverser pour rejoindre l’autre rive est symboliquement le lieu de cette transition du monde de l’innocence à celui des responsabilités. Il cristallise aussi la lutte à laquelle ces jeunes êtres vont se livrer entre eux et surtout à eux-mêmes. C’est sur ce pont qu’il faut affronter le vent hostile, le trafic dense, le regard des autres. L’autre côté est l’inconnu, le début d’un monde affranchi du cocon familial.
Il se dégage tout au long de ce roman tout à fait atypique par sa construction et son style une indéniable poésie. Il est également porteur de tensions et d’une brutalité soudaine, rapidement étouffée, absolument étonnante.
Comme dans « La Blanchisserie », les scènes cruciales se déroulent de nuit : c’est là que les êtres se mettent à parler, se livrent tels qu’ils sont comme si le fait de ne pouvoir voir leur visage, masqué par l’obscurité, rendait la confession plus simple.
Au bout du compte, un livre vraiment attachant, emprunt d’une profonde humanité, presque essentiel. Une superbe façon de découvrir une littérature trop méconnue et qui recèle des trésors.
Publié aux Editions Autrement – 228 pages
30.3.07
Le danseur de tango – Thomas Rosenboom
Au bout de dix leçons, il se lance en se rendant à une séance de danse en couple. Ce joli roman peut alors démarrer. Il mettra en scène quatre personnages, en tout et pour tout. Quatre caractères affirmés, quatre figures bien campées pour passer de la lumière éclatante à l’ombre noire.
Très rapidement, le tango ne deviendra plus qu’un prétexte à une sorte de trame de référence. L’intrigue se noue, s’avance et se défait sur le même rythme que les pas de plus en plus complexes de cette superbe danse. Le projecteur se trouve braqué brusquement sur la scène pour nous laisser, bien vite, dans l’ombre de cette intrigue originale.
L’atmosphère y est terriblement triste et les sentiments à fleur de peau, comme le tango. Les relations amoureuses qui vont se nouer et se dissoudre, dans une chimie complexe et surprenante où les corps se touchent, se rapprochent pour s’éloigner immédiatement comme ceux de nos héros, sont à l’image de la danse qui a été à l’origine de la rencontre des deux protagonistes principaux : sophistiquées, codées et terriblement dangereuses pour ceux qui s’y aventurent trop rapidement, sans un long apprentissage. Oui le tango peut être destructeur !
Han en sortira adulte, émancipé, un peu détruit aussi. Le prix à payer, sans doute, pour apprendre enfin à s’assumer.
Un surprenant roman hollandais sur une idée originale. A mettre sur vos listes de bonnes surprises.
Publié aux Editions Stock Collection Le Cosmopolite – 179 pages
25.3.07
Les femmes du metro Pompe – François-Marie Banier
Vous voici devenu un enfant, un pre-adolescent qui tire son ennui au lycée Jeanson de Sailly en 1958. Comme vous êtes issu d’une famille bourgeoise et financièrement à l’aise, vous avez forcément du personnel de maison. A cette époque, les perles étaient espagnoles.
Comme vous êtes un peu livré à vous-même, cet univers de femmes qui se réunissent régulièrement dans la rue à côté du métro Pompe et qui jacassent dans toutes les langues que comptent l’Espagne, vous fascine instantanément. En plus, vous en êtes un peu responsable puisque vous placez les unes et les autres dans toutes les familles du quartier.
Vous êtes de plus d’un esprit fantasque, un rien dérangé même. Les premiers émois amoureux vous tenaillent et vos fantasmes revêtent le corps superbe de Pepita. Celle-ci vous aime bien car vous la faites rire mais elle vous tolère comme petit homme car précisément vous n’êtes que petit et pas encore homme. Et vous vous voudriez tellement plus…
Profitant d’une malédiction qui frappe Pepita, trois deuils en moins d’un mois, vous allez improviser un loufoque enterrement à distance de l’aïeule. Pepita n’a pas l’accord de sa patronne, aussi barge au passage que vous, pour s’absenter encore une fois. C’est qu’elle est tellement prise à gérer le déplacement de chacun des objets à laquelle elle se raccroche pour remplir le vide de sa vie.
S’ensuivra une séquence d’une cinquantaine de pages totalement bouffonne et ahurissante sur les obsèques pilotées à distance depuis l’appartement familial de la pauvre vieille qu’un méchant convoi laissera plus ou moins errer, de points de chute en points de chute, dans la ville de Pampelune.
Ces obsèques seront l’objet d’une sorte de bacchanale où nos perles espagnoles vont se livrer à un pillage en règle de l’appartement, la séquence étant l’occasion de régler ses comptes avec les patrons qui exploitent et de donner vie à ces pulsions que ces pauvres femmes doivent sans cesse réfréner.
On peut dire de l’auteur qu’il est doté d’une puissance imaginative poussée. Un peu sur le mode d’un Gaëtan Soucy, blogué à plusieurs reprises dans Cetalir. Le rire explosif en moins.
Or c’est là toute la différence. Car on reste de marbre, un peu effrayé par ce qui se cache dans le cerveau de Banier, hébété et perplexe, face à une telle débauche, à une volonté systématique de destruction, forme ultime du refuge d’un amour qui ne peut se concrétiser. L’écriture est débridée mais on reste sur le trottoir et laisse passer le métro, avec ses femmes.
Dommage, cela aurait pu être excellent, une pointe d’humour en plus.
Publié aux éditions Gallimard NRF – 208 pages
17.3.07
Le tyran domestique – Anne Fine
Tilly, prototype de la femme moderne indépendante, ingénieur sur des plate-formes pétrolières, vient de se séparer en douceur de son premier mari. Facile, ils n’avaient rien en commun et surtout pas d’enfants. C’est une indépendante à l’esprit vif et au mauvais caractère, qui multiplie les aventures, jetant les hommes comme les kleenex, dès qu’ils deviennent encombrants.
Pourtant un jour, elle décide de draguer ouvertement Geoffrey, divorcé lui aussi et père de deux enfants. Sans qu’elle voit le coup venir, sa belle indépendance va prendre fin le jour où Geoff, puis ses deux gamins, vont venir s’installer chez elle. La voici devenue belle-mère malgré elle.
Bien qu’elle sache très vite qu’il lui faut à nouveau terminer cette aventure qui commence à devenir trop lourde, Till n’a pas le courage de rompre. Son mec est trop gentil, trop à l’écoute d’elle, trop bon amant.
Un lent processus de délitage se met alors en route. Anne Fine, avec un talent fou, décortique les processus à l’œuvre, ceux qui à coups de petits, puis gros mensonges, vont mener ce couple de fait à exploser.
Un véritable tableau au vitriol de l’ex-épouse toujours présente et de l’ex-mari qui n’a pas su couper les ponts. Une autopsie de l’effet contre-productif de trop de gentillesse quand on ne s’assume pas soi-même, du père qui n’a pas su, pu, voulu résister à ses enfants et à s’imposer et qui s’aveugle systématiquement dès que la vérité devient trop lourde à affronter. Une brillante analyse des ressorts psychologiques qui nous ont sans doute conduit, un jour ou l’autre, à ne pas savoir terminer une histoire qui partait mal ou durait mal (en tout cas, pour ma part, j’ai donné une fois !).
Pour couronner le tout, la fin est inattendue et a un petit air de parfum de vieilles dames. Un délice absolu ! Foncez et dévorez à pleines dents. Ce genre de bouquin est trop rare pour le laisser passer.
Publié aux Editions de l’Olivier – 282 pages
9.3.07
L’heure et l’ombre – Pierre Jourde
L’heure et l’ombre appartient à cette mince catégorie de romans pour lesquels je m’interroge longuement. Ni bon, ni franchement mauvais. Peut-être est-ce moi qui suis passé à côté ?
L’écriture en est dense, recherchée, parfois trop, P. Jourde ayant visiblement à cœur de nous prouver son érudition et à nous coller à la prochaine dictée de Pivot.
L’intrigue en revanche m’a dérouté. Un homme, qui souvent parle au féminin en se mettant à parler et à penser comme l’une des femmes qui a compté dans sa vie d’où un insensible glissement des genres souvent perturbant, se met à relater sa vie.
Une vie dont on saisit, petit à petit, qu’elle est passée à côté du véritable amour qui fut le sien, au temps de son enfance. Une vie passée également à côté d’autres personnages qui eux-mêmes jouent dans la catégorie des losers et qui ont laissé passer leur chance. Quand tous ceux-ci ont à leur tour des vies qui s’entremêlent, vous commencez à vous perdre dans les angoisse existentielles des uns et des autres, ne sachant plus toujours qui pense quoi, en son nom ou celui d’un des autres protagonistes.
Un ouvrage très intimiste dont je dois avouer qu’il a eu comme vertu de me plonger dans des assoupissements bienfaiteurs à répétition. C’est au moins cela…
Publié aux Editions L’esprit des péninsules - 261 pages
Le silence du ténor – Alexandre Najjar
Ce père, avocat – ténor – du barreau libanais, à Beyrouth, marié sur le tard est investi d’une mission vis à vis de sa famille : celle de veiller à ce que les valeurs essentielles et fondamentales du travail, de la probité, du respect de soi et des autres soient impérativement transmises à la nouvelle génération.
Présenté ainsi, cela pourrait paraître réactionnaire. L’auteur sait cependant habilement éviter ce piège en donnant à ce récit une touche de profonde humanité. On y traverse en outre le Liban d’avant la guerre et celui des années les plus noires vues par les yeux d’un honnête homme, amoureux de son pays.
Najjar sait même nous tirer quelques larmes d’émotion lorsque père et fils communient intensément dans une étreinte pleine de respect mutuel. Certaines touches paraissent tellement authentiques que nous ne serions pas surpris de leur caractère autobiographique.
Il est à penser que ce livre séduira ceux de ma génération (le début des années soixante) qui ont encore connu la transmission des valeurs fondatrices. Espérons que le style sincère saura aussi attirer l’attention des plus jeunes et qu’il leur permettra de réaliser ce qu’un père, un vrai, peut leur apporter.
Merci Monsieur Najjar.
Publié chez Plon – 126 pages
2.3.07
Samedi – Ian McEwan
McEwan réussit la prouesse d’entremêler éléments d’une lente intrigue, qui par petites touches successives se noue, et sujets de réflexion brillante sur notre société occidentale moderne, honteusement opulente et si sûre d’elle-même. Celle d’une Angleterre blairienne conquérante, fidèle alliée des Etats-Unis y compris au sens militaire. Celle d’une société qui ne laisse pas de place à ceux qui n’en jouent pas les règles et qui fait cohabiter plusieurs mondes habituellement étanches. Celle d’une société qui doit faire avec beaucoup de déshérités pour ne pas exploser.
Au cours de cette journée de samedi, une succession d’évènements va progressivement faire basculer la vie d’une famille londonienne parfaitement représentative du succès des quadras actuellement au pouvoir, dans la confrontation avec la violence urbaine et imbécile et ce qu’elle peut remettre en cause sur nos certitudes.
Le récit s’écoule naturellement, limpidement, chirurgicalement même, presque minute par minute, et l’auteur nous conduit à travers les réflexions qui habitent le cerveau du neurochirurgien Henry Pewrone, héros malgré lui de ce récit. C’est ce qui en fait la force et qui donne cette capacité à assister à ce qui se passe en tant que lecteur, certes, mais aussi qu’acteur distancié, habitué à se maîtriser et à gérer des situations critiques. Tout s’y passe dans une sorte de ralenti, pour nous forcer à penser à comment nous aurions nous-mêmes réagi en de pareilles circonstances.
Un magnifique livre pour penser à ce que sont nos plus fondamentales valeurs, réfléchir à la qualité de nos engagements personnels, familiaux et professionnels. Un livre sur l’amitié, la sincérité des liens familiaux aussi. Un livre à lire avec urgence.
Publié aux Editions Gallimard – 351 pages
24.2.07
Virginia – Jens Christian Grondahl
Sans doute et d’abord, qu’il est petit, ce qui est une bonne nouvelle car, après l’avoir refermé au bout d’une heure de lecture, on se dit que cela aurait pu être pire.
Difficile de dégager un thème. Sans doute celui du regret d’avoir peut-être d’avoir commis un acte dont un autre a eu à payer bêtement les conséquences. L’innocence perdue ? Sans doute aussi, celui de chercher à mieux comprendre qui est une femme que l’on a croisée, il y a longtemps, dont on comprend après qu’on en a sans doute été amoureux sans avoir su le dire. Découvrir progressivement et presque par hasard qui elle a été, sans vous, puis apprendre qu’elle est décédée et lui vouer une forme de fidélité post-mortem.
L’écriture est d’une platitude nordique, la mélancolie absolue. Dépressifs s’abstenir !
J’avoue avoir refermé ce livre en ne sachant pas où l’auteur voulait véritablement en venir et en me questionnant sur les raisons qui avaient bien pu pousser un éditeur à en accepter la traduction et la diffusion.
Si vous avez la réponse, je suis preneur…
Publié aux Editions Gallimard – 111 pages
17.2.07
Visage retrouvé – Wadji Mouawad
Dans son premier roman « Visage retrouvé », grâce à une langue très vive et aux allures ponctuellement brillantes d’originalité et de sensualité toute orientale, vous serez plongé dans l’esprit d’un adolescent de quatorze ans qui, du jour au lendemain, se retrouve, ou croit se retrouver, soudainement propriétaire d’une clé, à la porte d’un appartement qui ressemble furieusement au sien et habité par une famille qui ressemble à la sienne sans qu’il soit pour autant capable de les reconnaître.
Tous le reconnaissent mais lui ne reconnaît personne. Tout a changé et pourtant tout est là. Cependant qui est cette femme blonde sans visage qui se dit la mère de Wahad ? Que lui veut-elle, pourquoi l’agresse-t-elle, lui qui se souvient d’une mère aimante et rassurante ? Qui est-il lui-même Wahad, arraché à son Liban natal, prisonnier de scènes de terreur propres à toute guerre civile, transporté dans une ville dont on ne sait si elle est Paris et dont on finira par comprendre qu’elle est à coup sûr Montréal.
L’auteur, à travers une fugue poétique, nous mènera à la quête d’une improbable explication à cette situation surprenante. D’explication il n’y aura point. Car c’est aussi de ses monstres, de ses terreurs infantiles, de ses interdits qu’il nous faut nous débarrasser sur l’encombré chemin de la vie pour envisager, peut-être, d’apprendre à nous connaître. Comme l’expliquera un vieil homme au seuil de la mort, « une peur infantile chasse l’autre ». Et seule la mort expulse définitivement ces peurs dont celle d’un autre, plus puissante, pourra alors s’emparer et l’anéantir. Ce n’est que renaissant à soi-même qu’on saura dire ce que l’on veut ou peut être.
Wadji Mouawad a le chic pour nous faire basculer par petites touches serrées de la réalité au rêve, de la laideur de la vie à la poésie, du banal au beau. On dirait un conte mais un conte moderne et philosophique. Un chemin pour troquer les doutes d’hier et d’aujourd’hui pour d’autres qui feront nos lendemains. Une allégorie pour nous inviter à renaître quand nos proches nous laissent à nous-mêmes, pour toujours.
Publié chez Actes Sud – 211 pages
9.2.07
L’œuvre vive – Jean-Guy Soumy
Il est révélateur que j’ai retrouvé deux marque-pages, en outre dans les toutes premières pages de ce livre, emprunté à la bibliothèque de ma ville.
Pourtant, le livre n’est pas aussi mauvais que cela. L’auteur a tout d’abord réalisé un travail de recherche et de documentation remarquable sur le « land art », apparu dans les années soixante et qui consiste à travailler sur l’éphémère, en jouant avec et sur les éléments naturels, par plus ou moins petites touches, en vue de transformer un paysage, un lieu avant que le temps ne reprenne ses droits.
Les personnages principaux du roman sont également plutôt bien campés, tous torturés par un désir ou par un échec qu’ils n’ont su sublimer. Ben Forester, alias Benjamin Laforet, revenu au pays que l’on devine être l’Auvergne profonde, après avoir connu gloire te fortune mondiale, va bousculer l’ordre établi de ce bourg perdu au bout de nulle part et que la désertification des campagnes plonge dans l’hébétude, la relative médisance, l’alcool et le chacun pour soi.
Ce côté révélateur, cristallisateur des troubles, sublimateur du surmoi est vraiment bien vu. Ben va se dépouiller de sa gloire, des contraintes pour revenir à l’essentiel de son art, fort d’une technique établie et essentielle. Ben agira en guide mystique visant à faire revivre le monde mort de son enfance en redonnant le goût de vivre à celles et ceux qui l’ont perdu. Une sorte de cheminement christique que l’on comprend à la fin de l’ouvrage.
Mais voilà, le livre est plombé par une écriture qui manque absolument de naturel et dont on sent qu’elle recherche, à chaque détour de page, l’effet de manche comme celui de style. Les effets sont souvent ratés, assez lourdingues au point de décourager beaucoup d’aller plus loin. Dieu que c’est lourd…
Enfin, et c’est sans doute voulu, le rythme est d’une absolue lenteur, voire d’un mortel immobilisme. Voyons-y le lent réveil de la conscience de soi, le choc progressif de se savoir soi et de retrouver son libre arbitre. Mais que c’est long et lent !
Si vous êtes amateurs de bizarreries littéraires, pas franchement mauvaises pour autant, essayez ce bouquin. Sinon, gardez vos marque-pages pour d’autres découvertes plus souriantes et alertes.
411 pages - Publié chez Robert Laffont
2.2.07
La vérité, ou presque – Stephen McCauley
Stephen McCauley, auteur branché contemporain américain, vivant à Boston, nous emmène au cœur des relations de couples aussi bien homosexuels (principalement d’ailleurs) qu’hétérosexuels.
L’intrigue qui sert de fil rouge (un ex-avocat gay, reconverti en écrivain spécialiste de biographies de génies américains délaissés, s’associe à une productrice de la télévision publique américaine pour produire une série sur une chanteuse noire américaine des années 50 et oubliée de tous) n’est qu’un prétexte.
Celui nous permettant de nous interroger sur ce qui fait la force d’une relation à deux, où se situe la frontière de l’infidélité et l’importance qu’il faut accorder à ses désirs. Peut-on repartir en ayant trébuché, est-ce même la condition à la durabilité pour un couple ? Autant de questions abordées ici.
Si le sujet n’a rien de très novateur, il est à vrai dire élégamment traité avec une bonne dose d’humour cinglant et décapant sur les milieux gays et branchés de la société américaine et une autodérision assez réjouissante. Vous vous surprendrez à sourire ou à rire à certains passages, malheureusement situés plus particulièrement dans le dernier tiers de l’ouvrage.
Là où je ne comprends pas, c’est en qui et comment cet ouvrage, si typiquement américain, peut servir de base à une adaptation cinématographique bien de chez nous. Cela risque fort de tomber à plat…
« La vérité, ou presque » est donc loin d’être un livre majeur d’un auteur majeur. Mais c’est un bouquin recommandable pour comprendre et décortiquer l’arrière-salle d’une certaine Amérique dite libre et branchée, une Amérique plus démocrate que Républicaine, plus Carter que Reagan ou Bush.
424 pages – Publié aux Editions Buchet Chastel
26.1.07
Les cœurs autonomes – David Foenkinos
Jusqu’où l’amour peut-il nous emporter ? En l’occurrence, David Foenkinos s’inspire d’un fait divers du milieu des années 90 pour décrire, brillamment, d’une langue parfaitement maîtrisée et travaillée, le parcours révolté et désespéré de deux amants. Un parcours qui, pour dire son rejet de la société moderne, le désespoir de ne pas y trouver sa place va précipiter un couple de jeunes gens dans le meurtre et la mort. Un chemin sans possible retour, brutal et définitif.
En usant d’un artefact littéraire, imaginant un témoin du cheminement du couple et de son basculement progressif dans une révolte de plus en plus violente, Foenkinos va surtout s’intéresser aux mécanismes passionnels qui vont amener une jeune fille normale, socialement intégrée, à rapidement rejoindre, par amour, par peur de perdre l’autre, le statut de membre du grand branditisme.
Les phrases courtes, incisives, combinées à de nombreuses images percutantes, rendent ce livre bouleversant. On comprend comment et pourquoi la vie peut facilement basculer du mauvais côté.
Ce livre est aussi fait pour nous amener à réfléchir à ce que nous désirons être au sein de nos couples : faire-valoir de l’autre, catalyseur, aide pour mieux nous connaître nous-mêmes, gardien d’une intégration sociale…
Un beau roman.
Publié aux Editions Grasset – 171 pages
20.1.07
Maos – Morgan Sportès
Truculent, cynique, décalé, drôle… Une pluie d’adjectifs me vient à l’esprit au moment de vous faire part de mon humeur sur ce roman déjanté.
Sportès nous emmène malgré nous dans l’univers des ex gauchos maoïstes qui, après quelques frasques sans trop de conséquences, se sont rangés et casés dans la société (et la bonne de préférence). Alors que la réinsertion est en très bonne voir pour notre (anti)héros, Jérôme, éditeur en vue, fiancé à une superbe femme, journaliste et fille du porte parole de l’Elysée, voilà que son passé resurgit. Un ex camarade lui remet un revolver et son univers risque de basculer. Voici pour l’intrigue de base…
L’une des forces de ce roman est d’entremêler avec une habilité diabolique, et quasiment sans que le souffle ne retombe, ce qui constitue un véritable exploit vu le défit de construction, divers fils. Puis de nous serrer bien fort.
Celui, linéaire et classique, de l’intrigue qui se déroule sous nos yeux. Nous allons assister à une lente déchéance de Jérôme, alcoolotabagique, et qui soigne son angoisse de vivre à coups de tranxène/whisky. Plus on avance, plus on se prend à détester ce sinistre individu, incapable de s’assumer, de s’aimer et d’aimer.
Jusque là, rien que du classique.
Voilà qu’un deuxième fil surgit, presque sans qu’on le remarque. A chaque moment clé de l’intrigue, une des responsables de la maison d’édition appelle Jérôme pour lui demander de faire réécrire par un romancier qu’il a imposé au comité de lecture, une scène d’un livre que nous ne connaissons pas. Or ce livre ressemble très étrangement aux scènes qui viennent de se dérouler sous nos yeux. Un trouble léger nous gagne. Ce trouble deviendra presque angoissant à la fin, mais chut, je ne vous en dirai pas plus. Y aurait-il un doute entre le réel, le perçu et le souhaitable ? Qui se sert de qui pour défendre quels intérêts ?
Un troisième fil, celui de la manipulation par la communication, sous-tend l’ouvrage. Il est même posé en postulat en avant-propos, par citation d’une enquête internationale dont on ne sait si elle est bidon ou franchement réelle, ce qui fait peur. Chaque chapitre est illustré d’extraits d’ouvrages politiques, principalement de gauche, et chaque extrait fait miroir à l’action qui va se dérouler, nous plongeant de plus en plus dans l’horreur et la manipulation. Une fois de plus, qu’est-ce qui relève du conscient, du désir ou de la manipulation ? Ce sont les thèmes fondateurs de l’ouvrage.
Un quatrième fil, que j’esquisserai seulement car c’est la trame fondatrice, nous emmène dans un monde parallèle dont on ne sait s’il est onirique ou réel et où certaines des scènes passées ou envisagées, se re-déroulent mais en inversion, de façon à politiser le propos, à déclencher une manipulation sur la manipulation, vous me suivez ? Le propos procède de bascules incessantes, pour mieux nous semer, nous troubler.
Enfin, du fait des ravages de l’alcool et des drogues, nous naviguons sans cesse entre le réel, les hallucinations, les rêves sans que la frontière entre tous soit bien claire ce qui jette encore plus le trouble.
Le génie de Sportès est de nous prendre dans ses filets, en nous enserrant de plus en plus fort, si bien que nous ne savons plus qui est qui, qui manipule qui et jusqu’où l’auteur prend un malin plaisir à nous manipuler. Le tout sur fond extrêmement documenté quant aux milieux révolutionnaires et à la gauche bien-pensante. Tout le monde, droite comprise, en prend pour son garde d’ailleurs, mais de façon subtile, non frontale.
Par ailleurs, l’intrigue est solide et l’étonnement constant. Bref, que du sérieux.
Un délicieux roman que j’ai adoré. Vous aurez du mal à le quitter avant que de le finir. Quel meilleur éloge ?
Publié aux Editions Grasset – 407 pages
La blanchisserie – Tarjei Vesaas
Cet auteur norvégien moderne, considéré comme le maître à penser de la littérature nordique des années quarante à soixante, a sans doute été beaucoup bercé par les grandes tragédies grecques classiques.
Voici qu’autour d’une blanchisserie, dont le symbole de la purification ne nous échappera pas, se nouent destins et fatalités.
Tarjei Vesaas nous entraîne dans les affres du désir inassouvi, celui qui rend aveugle au point de vouloir la mort de celui qui aime l’être que l’on chérit sans pouvoir l’atteindre. Un lent et inexorable processus de pulsion destructrice se met en place. Il va entraîner dans son sillage tous les protagonistes, tous innocents, tous aveuglés par ce qu’ils croient et non ce qu’ils voient.
Les étapes s’imbriquent mécaniquement l’une après l’autre comme celles qui conduisent à la purification du linge.
Le livre se déroule presque intégralement de nuit, accentuant la furtivité des déplacements, la honte refoulée, le poids des doutes puis des convictions tranchées.
Comme dans les tragédies classiques, le schéma que l’on croit tracé d’emblée va se ramifier pour nous entraîner de coups de théâtre en coups de théâtre. La rédemption se trouvera dans la mort de certains en présence de protagonistes du drame dont les exclamations ne sont pas sans rappeler celles des chœurs antiques.
L’auteur sait nous tenir en haleine en utilisant au départ une intrigue faite d’un tout petit rien. Mais c’est sans compter sans la passion des hommes et notre capacité à ne voir que ce que nous désirons voir, triant les faits pour ne retenir que ceux qui soutiennent nos théories.
Ce roman traite efficacement et poétiquement de la rédemption, de la nécessité de se sacrifier pour se purifier. Un roman tragique et bouleversant.
Dommage que la traduction ne soit pas tout à fait à la hauteur. On la sent un peu trop scolaire.
Un livre original à découvrir si vous aimez fréquenter les chemins de traverse.
Publié aux Editions Flammarion – 255 pages13.1.07
Clearstream, l’enquête – Denis Robert
Décidément, Denis Robert enfonce le clou. Après Révélation$, La Boîte Noire, un film sur Canal Plus, ce journaliste indépendant, à l’origine de la mise en lumière de l’usine à recycler l’argent sale qu’est le centre de compensation luxembourgeois « Clearstream », nous livre sa version de l’enquête politico-judiciaire de l’affaire Clearstream.
Il est vrai qu’il fut et est toujours, sans doute, aux premières loges, plus ou moins malgré lui. Il eut la prudence de garder des cartouches et la chance d’avoir un indicateur clé au cœur du système. Sans lui et la persévérance du Juge Van Ruybeke, le paysage politique français aurait sans doute vécu un séisme majeur…
C’est par Denis Robert que sont arrivés les fichiers qui ont , bien malgré lui, servi à la gigantesque manipulation orchestrée par le trio Imad Jaoud-Jean-Louis Gergorin- Dominique de Villepin.
Son livre permet de mieux comprendre les luttes titanesques au sommet de l’Etat et comment le super coup foireux monté par Chirac et De Villepin contre Nicolas Sarkozy a bien failli réussir.
Vous apprendrez que derrière celui que la presse a si gentiment appelé l’informaticien Imad Jaoud se cache en fait un ex-trader, emprisonné suite à une faillite frauduleuse d’un fond spéculatif monté aux Iles Vierges, membre éloigné de la famille d’Emile Jaoud (président du Liban), contact privilégié de certains réseaux terroristes en Iran ou en Irak. Il est aussi le frère de Marwan Jaoud, patron d’EADS Missiles et fut le protégé de (mais surtout sans doute manipulé par) Jean-Louis Gergorin, numero deux d’EADS, deuxième fabricant d’armes européen et le contact du fameux Général Rondot.
Imad Jaoud fut également le patron du service de sécurité informatique et téléphonique d’EADS, rapportant directement à JL Grégorin. En clair, le service de renseignement et d’espionnage industriel d’EADS…
La lecture de ce véritable roman noir est édifiante : elle met en évidence tous les coups tordus du monde politique et surtout ceux qui ont visé à faire tomber de la course à la présidence Sarkozy et son équipe, le tout sur fond de manipulations constantes de listings informatiques visant à faire accroire que l’essentiel des soutiens politiques du rival de Chirac était corrompu et bénéficiait du système de blanchiment des commissions sur vente d’armes.
Il n’est visiblement pas bon de vouloir être celui par qui la vérité arrive : assignations internationales en chaîne, piratage de son ordinateur personnel, mise sur écoute, petits et grands papiers à la DST, menaces en tous genres sont et ont été le lot quotidien de Denis Robert.
Le mieux qu’on puisse lui rendre est de lire son livre. Pour ne pas rester passifs, pour chercher à savoir et à comprendre les grosses couleuvres qu’on veut nous faire avaler. Le monde politique et les proches du chef de l’Etat n’en sortent pour le moins pas grandis. Mais il est vrai que l’instruction est toujours en cours. Espérons qu’elle accouchera d’une partie de la vérité et que les manipulateurs n’en sortiront pas totalement indemnes, quelle que soit leur étiquette politique. A conserver en mémoire à l’approche des élections.
290 pages – Publié aux Editions Les Arènes
6.1.07
La Pays des vivants – Jean-Pierre MILOVANOFF
Un détenu en cavale pris au piège d’une tempête de neige. Une cavale bien préparée qui, tout de suite tourne mal. L’urgence à fuir, à retrouver la bergerie isolée de celui à qui on a sauvé la vie, il y a longtemps déjà, dans une autre existence. Y parvenir enfin, presque miraculeusement.
Puis, par un artifice littéraire que l’on met quelques pages à saisir, tant il est habile et naturel, se surprendre à observer la vie de personnages hauts en couleurs. Celui de Bichon, cantonnier fossoyeur qui parle de lui à la troisième personne. Un peu fou, beaucoup poète, un brin philosophe aussi. Celui de Faustine, ex chanteuse de cabaret, femme de passion et d’engagement. Celui de Kochko, ancien boxeur de classe internationale, aventurier polyglotte qui a laissé ses vies sales et turpides par-devers lui, enfin jusqu’ici. Celui de beaucoup d’autres protagonistes comme cette directrice d’établissement pour enfants sourds-muets ou encore cette jongleuse espiègle, qui donnent à ce joli roman une densité pittoresque certaine. Un tableau de Bosch à la lumière provençale. Avec des fous légers, gentils.
Il n’y faut pas rechercher une linéarité du récit même si la fin permet de comprendre pourquoi et comment ces personnages sont entrés en scène alors qu’on ne s’y attendait pas, tels des artistes précieux. A nous d’aller à leur rencontre, de les apprécier, de les écouter même et surtout dans leurs délires les plus extrêmes.
C’est en se laissant bercer par l’indéniable poésie qui se dégage et la profondeur de l’amour qui lie les uns aux autres, sous toutes ses formes les plus pures, que l’on appréciera le mieux ce joli roman.
Un livre qui nous invite aussi à voir les autres autrement que ce qu’ils nous semblent être, à aller au-delà des apparences pour retirer de rencontres pittoresques une certaine profondeur vitale. Un livre sur la loyauté et la beauté de ses engagements.
Bref une jolie découverte à faire partager.
Publié aux Editions Grasset – 284 pages5.1.07
Véréna et les hommes – Hugo Marsan
Comment mal commencer l'année ? Lisez ci-dessous et vous en aurez une petite idée....
Hugo Marsan se prête à un difficile exercice Proustien dans son dernier roman. Proustien, par le personnage central, Marcel (tiens donc), romancier et dramaturge (tiens donc), mais aussi et surtout homosexuel (tiens donc) assumé et solitaire, à l’aube de la vieillesse, à l’ombre de la mort, réfugié du bruit et du monde sur Belle-Ile-en-Mer.
Proustien, par un style, très introverti, très ciselé, un rien pédant et manquant totalement de naturel. La lecture en est souvent pénible, l’écriture manquant de spontanéité et l’analyse psychologique, voire l’auto-analyse, y compris celle de Marsan (le personnage central ne se nomme-t-il pas Mersan?), omniprésente.
Proustien, encore, car l’homosexualité masculine en est le thème central. Sous toutes ses formes, si j’ose dire. Celle vécue, revendiquée par Marcel, dès ses vingt ans, dont l’éloignement choisi va créer les conditions pour que sa petite cour masculine et féminine, très parisienne, insupportable, éclate et trouve sa vraie voie.
Celle, tardive, de Robert qui va la découvrir malgré lui à travers un jeune handicapé mental, Jérémie.
Celle, hiératique et troublante, de Véréna, travelo et prostitué(e) que l’auteur n’hésite pas à placer au-dessus de toute réalité. Sorte de démon précis et maniéré qui entraîne dans le gouffre les hommes qu’il touche. Charles, vieux veuf et père de famille, n’y réchappera pas.
Celle, d’Amalric, bel amant de ces dames mais amoureux transi de Marcel et dont l’homosexualité ne lui sera auto-révélée que plus tard.
Les femmes n’y ont pas le beau rôle : seulement celui d’êtres libérés, ou revendiquant de l’être, épouses infidèles et amantes délaissées. Elles sont belles, c’est tout. Elles n’existent pour ainsi dire pas, sauf la mère de Marcel (décidément aucun cliché ne nous sera épargné !).
Pour parfaire le maniérisme de cette polyphonie littéraire où les personnages se croisent et s’entrecroisent, s’aiment et se quittent, se trompent, y compris sur eux-mêmes, hantés par la perspective de la mort, Marsan ne nous épargne même pas une visite détaillée des rues de Paris, décrites à coups de phrases dont l’auteur est sans doute très fier mais qui laissent le lecteur totalement indifférent.
Un livre assez assommant par son style, sa construction et que j’ai bien failli abandonner à moult reprises en cours de route…
218 pages – Publié au Mercure de France
23.12.06
Déjanté – Hugo Hamilton
Hugo Hamilton est un écrivain irlandais pur jus, un vrai de vrai, spécialisé en romans policiers noirs voire très noirs.
Avec « Déjanté », il nous fait découvrir l’arrière du décor de cette ville si spéciale qu’est Dublin, ce mélange subtil de modernité, d’insalubrité, de transports en commun désuets et inadaptés à la mégapole moderne que la capitale irlandaise est devenue.
La limite de cet ouvrage est que son auteur est tellement irlandais, jusqu’au bout des ongles, que si vous ne connaissez pas Dublin et sa lumière si spécifique et que vous n’êtes pas un féru d’histoire irlandaise, malgré les notes fort bien faites de la traductrices, vous passerez immanquablement à côté d’une partie substantielle de cet auteur. C’est parfois un peu pénible.
Malgré tout, Hugo Hamilton a un talent réel pour nous emmener dans la folie parfois peu policée du garda Pat Coyle, flic complètement décalé, doué pour péter des câbles régulièrement au point d’être surnommé par ses collègues Mr Suicide.
C’est parce que la « Special Branch » irlandaise ne parvient pas à coffrer « Drummer », l’un des principaux chefs mafieux dublinois, que Pat Coyle va se mettre personnellement en guerre contre « Drummer » et son réseau.
Une descente progressive aux enfers, aux limites et au-delà des limites légales. Une sorte de duel post moderne à distance, par tiers interposés, jusqu’à la confrontation finale.
La langue est parfois cinglante, les associations de mots et les images d’une rare violence associée à un humour décapant. Un mélange sporadiquement explosif juxtaposé à de longues divagations sur l’échec de notre société capitaliste et consumériste.
Même si Hamilton n’a pas le style et la veine d’une Fred Vargas ou d’un Dominique Sylvain (voir plus loin sur ce blog), il réussit à nous faire adhérer aux complexes mécanismes cérébraux de ses héros, tous paumés, dépassés par la société ou les talents profonds qui sont les leurs et qu’ils n’arrivent pas à dompter.
Un polar parfaitement recommandable donc.
234 pages – Publié par Phébus – Rayon Noir
16.12.06
Quand l’océan se fâche – Histoire naturelle du climat – Jean-Claude DUPLESSY
Voilà un livre scientifique passionnant pour comprendre les grands mécanismes qui ont conduit à la formation de notre planète et les élément complexes qui gouvernent notre climat.
Vous pourrez briller en société en décrivant en quoi l’analyse comparative isotopique O18/O16 des foraminifères marins, minusculissimes coquillages qui tapissent les couches sédimentaires des sous-sols de nos mers, nous permet de dresser avec une précision sidérante la carte des climats terriens sur des centaines de milliers d’années.
Vous découvrirez que le champ magnétique se déplace du nord au sud au gré des lents mouvements tectoniques.
Vous comprendrez, à condition d’avoir une culture scientifique de base de type BAC C (S aujourd’hui), les grands mécanismes du tapis climatique roulant joué par les océans. Ce sont eux, en gros, qui absorbent l’essentiel du gaz carbonique émis par la terre à travers les âges et qui, par des réactions chimiques en chaîne, recyclent ce gaz par fixation progressive des molécules puis des électrons d’oxygène. Ce recyclage, complexe, se fait sur des cycles de 1500 à 15000 ans et par lente descente des particules dans les profondeurs abyssales, lesquelles sont ensuite entraînées par les courants marins, puis très lentement remontées à la surface de nos mers grâce au rôle actif des vents.
Il est étonnant de voir comment nos climats sont soumis à des cycles de 400.000 et 100.000 ans, lesquels dépendent des deux plans écliptiques sur lesquels évolue impertubablement notre planète autour du soleil. Plus la distance avec le soleil est lointaine, plus la température est basse.
Trop simple ! Car l’axe de notre bonne vieille terre n’est pas constant et se déplace, sur un cycle de 24.000 ans, selon un plan compris entre 21.5° et 24.5°. Ce déplacement est majeur et explique, à lui seul, les cycles de glaciation.
Mais, cela se complique encore (il faut bien donner du fil à retordre aux scientifiques et vérifier que le lecteur suit) car des micro-variations, à l’échelle du temps planétaire, sur des périodes de quelques dizaines d’années peuvent intervenir suite à un ou deux hivers rigoureux, à des inversions d’alizées ou à des pluies anormalement importantes sur la mer australe ou le pacifique. Du coup, la convexion mécanique de la chaleur ne se fait plus normalement et des mini-glaciations interviennent. Nous en avons connu deux au XXeme siècle.
Je vous passerai d’autres fonctions car vous devez faire l’effort de lire ce livre absolument clé pour comprendre en quoi l’activité humaine est en train d’inexorablement modifier de façon durable le climat de notre terre.
Sans jouer à l’apprenti sorcier, il est désormais scientifiquement prouvé que le siècle qui s’est achevé a été le plus chaud depuis que des mesures de température sont en place et probablement l’un des plus chauds depuis des dizaines de milliers d’années.
Il est presque certain que si rien n’est fait pour modérer nos émissions de CO2 en particulier sur l’Asie, les pluies vont diminuer dans cette région, les récoltes de riz se réduire, ce qui est déjà le cas, la sécheresse gagner l’Inde et le continent nord-américain devrait voir ses températures augmenter de dix degrés en moyenne. La Chine devrait connaître un refroidissement sensible et l’Europe des étés chauds et secs, puis des hivers doux et pluvieux alimentant des inondations de plus en plus significatives.
Le niveau moyen des mers devrait augmenter de 50 centimètres d’ici la fin de ce siècle. Il y a de la marge car les océans ont été jusqu’à 120 mètres plus haut qu’aujourd’hui…
Si j’ai bien tout compris, il est ensuite probable que le tapis roulant océanique va se ralentir fortement ce qui se traduira par une inexorable progression des glaciers et nous entraînera vers une glaciation.
Tous les lecteurs de cette note seront morts depuis bien longtemps mais cette transformation qui normalement devrait prendre quelques (dizaines de) milliers d’années est bien partie pour n’en prendre que quelques centaines tout au plus.
Ce livre devrait être lu par tous les décideurs politiques et économiques afin d’accélérer une attitude plus responsable envers les générations à venir. Je ne fais pas de militantisme écologique mais les faits scientifiques sont clairs et nets.
Si vous avez une formation scientifique de base, prenez les deux ou trois dizaines d’heures nécessaires à la lecture de cet ouvrage. Vous en sortirez transformés et plus conscients de l’impact de nos actes au quotidien.
277 pages – Publié par les Editions Odile Jacob
10.12.06
Mon utopie – Albert Jacquard
Arrivé à un âge qui lui permet de prendre du recul, Albert Jacquard, polytechnicien au parcours atypique, spécialiste de la génétique des populations et engagé dans la défense des exclus, nous livre ce que pourrait être un monde meilleur.
Le fondement repose sur quelques hypothèses de base, au demeurant toutes parfaitement acceptables.
Tout d’abord, ce qui fait la spécificité de l’homme c’est son réseau neuronal, lequel ne peut se construire et se développer que grâce à une constante interaction, en mode réseau, avec les autres. L’élément différenciant est donc que la construction humaine ne peut se faire indépendamment de ce/ceux qui l’entourent.
Ensuite, que la planète sur laquelle nous habitons a une capacité finie à mettre à notre disposition les ressources que nous lui réclamons sans cesse en quantité plus nombreuse. L’un des axiomes en est alors que vouloir une croissance continue de type 3% par an est strictement intenable car se traduisant par une multiplication par 20 des quantités de ressources consommées à l’échelle d’un siècle.
Puis que, de toutes les espèces vivantes su terre, nous sommes actuellement la seule à avoir su imaginer notre futur, pour franchir les différents stades de l’évolution de façon consciente. Il n’appartient par conséquent qu’à nous d’imaginer un futur où nous existons, où notre savoir est transmis sachant que notre temps a, a maxima, une fin qui est celle de l’extinction du soleil.
Albert Jacquard, en profond humaniste, nous fait alors partager ses convictions, son utopie. Elles reposent fondamentalement sur le passage d’un monde et d’une humanité gérés au niveau planétaire, mettant en commun ressources et savoir, pour progresser ensemble et préserver les ressources pour les générations futures. Un monde où le travail peu à peu disparaît. Un monde définitivement plus régi par l’économie, cette non-science (on sent bien un léger mépris du scientifique à cet égard). Un monde centré vers la conservation et l’augmentation de la connaissance accumulée depuis des siècles et favorisant l’épanouissement des jeunes grâce à une éducation ne fonctionnant plus sur une sélection prétendument scientifique et en fait parfaitement arbitraire.
Un monde sans guerre, un monde où la maladie serait contenue, un monde où chacun serait soucieux de l’autre, aujourd’hui et pour les générations à venir.
Autant de très louables intentions dont nous sommes encore très éloignés.
Je me rangerai plutôt dans la catégorie de ceux qui pensent que l’humanité a inconsciemment choisi une forme indéterminée de suicide collectif, pour une de nos très proches générations à venir, pariant sur la nécessité et le hasard, masqués derrière un épais rideau de poussières que notre désir forcené de consommation engendre, pour décider de ce que l’humanité sera ou ne sera pas d’ici peu. J’espère me tromper. Mais à regarder notre comportement face au dérèglement climatique, notre incapacité à faire fléchir l’absolu égoïsme etats-unien ou à modérer l’appétence de croissance chinoise, sans parler de notre impossibilité chronique, à nous occidentaux, à devenir modérés et raisonnables, je ne parierai pas trop sur une issue déterministe.
194 pages – publié aux Editions Stock
3.12.06
La Boîte Noire – Denis Robert
Vous n’en avez jamais eu un peu assez d’entendre parler de Clearstream et des frégates de Taïwan tout en éprouvant un malaise certain à ne pas réellement comprendre les enjeux et le dessous des cartes ?
Après avoir lu « la Boîte Noire », vous commencerez à en savoir un peu plus sur les grands principes mis en oeuvre. Un peu plus sur les mécanismes du Clearing (compensation en français), sur celui des doubles-comptabilités visiblement dûment entretenues dans ce petit pays secret, tranquille et si pratique pour recycler l’argent sale qu’est le Luxembourg.
Vous deviendrez plus familiers des schémas de prêts fictifs garantis par des titres ou du cash directement issus de la mafia, du terrorisme, de la politique et qui permettent, si simplement, de blanchir en toute tranquillité et en récupérant, quelques années plus tard, son argent, mine de rien, tout beau, tout propre.
Vous apprendrez qu’en simulant régulièrement de pseudo pannes informatiques, sur ordre du patron de Clearstream, le patron de l’informatique et un petit nombre d’initiés effaçait tout bonnement les écritures qui assuraient la traçabilité de l’origine de fonds douteux. Ni vu, ni connu !
Vous serez quelque peu abasourdis de constater que le monde bancaire, au sens planétaire, est complice et intéressé à la mise en place de ces mécanismes occultes où les comptes non déclarés sont plus nombreux que les comptes officiels et font l’objet d’un joli petit traffic international. Car, sans compte non déclaré, pas de possibilité de recyclage. Il est si commode de pouvoir compter sur quelqu’un de non regardant quant à l’origine des fonds, comme Clearstream et son patron de l’époque, pour leur donner ensuite, ni vu ni connu, une légitimité permettant l’émission des fameuses garanties d’origine, démarreur d’un vaste cycle de recyclage d’argent sale.
Ce sont ces mêmes principes qui servent à payer les rétrocessions de commissions sur les ventes d’armes grâce à l’emploi de prête-noms, grassement rémunérés, le tout via des comptes non déclarés efficacement localisés dans les nombreux paradis fiscaux. Et oui, il faut bien accepter de perdre un peu d’argent au départ pour recycler tout le reste de la somme ensuite. Car ce reste est également utilisé, voire principalement, pour spéculer, vis des produits dérivés, et fructifier largement.
Certes, Denis Robert laisse beaucoup de place à son émotion. Il est vrai qu’il en a visiblement bavé. Menaces à peine voilée, débarquements constants d’huissiers, dépôts de plaintes jamais menées au bout, pression policière et judiciaire, sans parler des pressions physiques sur ces témoins et ses indics… On lui pardonnera donc le trop de pages, le trop de verbiage, le manque de récit factuel surtout en première partie d’ouvrage. Concentrez-vous sur la compréhension des grands mécanismes et des coups bas car tout, ou presque, est permis pour protéger les intérêts énormes en jeu.
En trois à quatre heures de lecture, tout au plus, vous commencerez à bien comprendre et à trembler. Il n’y a d’ailleurs aucune raison que les fondements aient changé. Ils empruntent sans doute de nouveaux chemins via de nouveaux acteurs. L’argent sale a toujours besoin de se recycler et les quantités en jeu sont considérables….
381 pages – Publié aux Editions Les Arènes
1.12.06
La petite fille fille de Monsieur Linh – Philippe Claudel
Autant j’avais été subjugué par la noirceur, le souffle littéraire, l’invention des « Ames grises » (non blogué ici), autant j’avoue être resté sur ma faim avec ce deuxième roman de P. Claudel.
Il se dégage une indéniable poésie de ce court roman qui parle de la douleur du déracinement et de la possibilité de communiquer, par la seule force de l’amitié, de l’écoute, du partage de deux solitudes et deux détresses, bien au-delà des mots. Car ces mots sont indisponibles et trompeurs. Ils n’ont en effet jamais été appris, ni eux, ni cette langue, le français et qui s’imposent à Mr Linh, nouvel immigré débarqué du Vietnam en guerre.
Il existe de réels moments d’émotion, de ci de là, mais ils restent superficiels, effleurés, perdus dans un roman au propos lent et nostalgique. On a tout le temps l’impression que P. Claudel n’a pas osé aller jusqu’au bout de son propos, qu’au-delà de la poésie il aurait pu exister un souffle épique, une analyse plus approfondie des personnages mis en scène. On reste à côté d’eux sans jamais véritablement entrer en eux.
La fin ne nous apprend rien et laisse un goût d’inachevé.
Dommage.
Ce n’est en aucun cas un mauvais roman. Il souffre sans doute de la difficile comparaison avec les « Ames grises » (Prix Renaudot 2003, Grand Prix Littéraire des lectrices de Elle, consacré meilleur livre 2003 par le magazine Lire) et nous laissait attendre beaucoup mieux que ce qui nous est donné.
160 pages – publié par les Editions Stock
27.11.06
AURORE BOREALE – Dragon Jancar
« Glavina attend un nouveau travail, moi, Jaroslav, et Fédiatine, le Sauveur. Assez de raisons pour que nous soyons ensemble. »
Cette phrase tirée de la fin du dernier roman de Dragon Jancar résume assez bien l’esprit à la fois absurde et fataliste de la situation qui en sous-tend la trame.
Le héros débarque, un peu par hasard, aussi pour retrouver des souvenirs, dans une petite ville slovène, à mi chemin entre Vienne et Trieste, où il a passé son enfance. Au départ, il n’est censé y passer que quelques jours, le temps que son compagnon d’affaires, Jaroslav, plus ou moins chimiste, plus ou moins homme d’affaires, ne le rejoigne.
Rapidement, le personnage principal, féru de sciences occultes et d’anthropométrie, va se faire une place dans la bonne société locale et prendre, sans vraiment le vouloir ni rien faire pour l’éviter, l’épouse d’un des notables comme maîtresse. Un amour sans doute véritable va se construire pour s’évanouir bientôt par la force des tensions mentales qui habitent notre personnage.
De fil en aiguille, il va connaître une rapide descente aux enfers, logeant dans des bouges de plus en plus crasseux au fur et à mesure que ses moyens financiers disparaitront. Un enfer alimenté à grandes rasades d’alcool, un enfer peuplé de cauchemars et d’hallucinations et où réalité de l’instant présent et représentations délirantes alcooliques de la réalité se superposent. Jancar sait nous plonger avec un talent saisissant au cœur de cet esprit dérangé.
Le livre est peuplé d’énigmes ou de pistes. Qui est Jaroslav, existe-t-il vraiment et que lui est-il arrivé ? Pourquoi le personnage principal est-il pris systématiquement pour ce qu’il n’est pas ? En quoi en est-il responsable et que fait-il réellement pour assumer celui qu’il est au fond ? D’ailleurs qui est-il vraiment lui aussi et le sait-il ? Où s’arrête réalité objective et monde onirique ?
Le narrateur, car le livre est étonnamment écrit à la première personne, pour souligner plus encore toute distanciation, finira dans les bas-fonds de cette ville glauque et sinistre, enneigée et sale, aux côtés d’un ouvrier licencié et violent, Glavina, et d’un émigré russe sorte de Raspoutine annonciateur de la deuxième guerre mondiale imminente.
Car c’est là une des autres forces de Jancar que de jouer en permanence entre le passé, le présent (qui se confondent dans l’esprit du narrateur) et de l’avenir qui fera de cette ville coincée entre l’Autriche et l’Italie un enfer nazi.
La scène de l’aurore boréale, qui donne son titre à l’ouvrage, annonciatrice de la folie destructrice et collective qui va s’emparer du monde à l’aube de 1939 nous mène dans une sorte de transe à la frontière du religieux. Une scène superbe et bouleversante.
La désincarnation du temps, les flash-backs, la recherche hallucinée d’une boule bleue vue dans une improbable église au temps de son enfance et symbole, dans l’esprit hanté du narrateur, d’un monde en pleine implosion font de cet ouvrage un roman moderne majeur.
A lire impérativement pour la force de l’écriture et l’originalité du propos. Un livre aussi très slave et très fataliste. Un livre sans beaucoup d’espoir si ce n’est, peut-être, le refuge dans la folie.
292 pages – Publié par L’Esprit des Péninsules.
18.11.06
Les jouets vivants – Jean-Yves Cendrey
Dès le départ, Jean-Yves Cendrey nous fait plonger, sans respiration préalable, dans l’univers nauséabond, écœurant et sans repère d’une ferme, perdue au milieu de nulle part et où tout part à la dérive : le propriétaire, dont on comprend assez vite qu’il s’agit de l’auteur, les animaux qui se font exécuter, littéralement, parce que trop de mal-être doit s’exprimer, ce que l’on finit par comprendre après, ou le bâtiment qui part en quenouilles.
Puis se dessine l’ombre gigantesque du père dont l’heure des funérailles est arrivée. Une cérémonie à laquelle l’auteur refusera de se rendre, saisissant un faible prétexte qui se donne à lui, presque par hasard.
On devinera petit à petit que ce père fut odieux, pervers et con. Les comptes ne sont pas encore complètement réglés entre son fils, malgré lui, et ce père, haï.
De là, l’urgence d’une vie nouvelle s’imposera. Le choix de la bourgade de X, en pleine Normandie, du côté de Bayeux, qui se fera uniquement parce que le budget des jeunes acheteurs ne permettait pas d’autres fantaisies et que ce jour là, sous un rare soleil, la bourgade parut charmante. Tromperie sur la marchandise…
L’enfer va se révéler par petites touches, dans la maison acheté d’abord, puis celle bien plus grande, collective, comme une maladie honteuse, exposée à la face de tous.
Le livre de J.Y. Cendrey est d’une totale férocité. Il met à nu la loi du silence qui peut régner tout autour de nous même quand tout le monde sait mais que personne ne veut voir, dire ou agir.
Il faudra le courage, puisé dans l’enfance de l’auteur qui a su y trouver les ressources pour oser vivre, pour que celui-ci amène les victimes de l’Enseignant pédophile à révéler l’indicible, à accepter de dire puis de porter plainte et de témoigner à charge.
J.Y. Cendrey décrit par le détail, de façon obsessionnelle et journalistique, l’incroyable capacité de l’Education Nationale et des Institutions à nier les faits, malgré les preuves accablantes, à traiter les affaires de pédophilie, apparemment suffisamment nombreuses partout en France, par la mutation et les petits arrangements. Tout le monde couvre tout le monde. Surtout pas de vague. Surtout se taire ou se barrer. Un véritable scandale public.
L’auteur ne nous épargnera aucun détail scabreux dans cette affaire précise et se débat avec l’énergie révoltée du désespoir pour abattre toutes les barrières que l’Administration a su imposer jusque là et qui ont cloué le bec des rares parents qui avaient osé émettre l’hypothèse d’actes pédophiles. Un enseignant pédophile au casier vierge, si j’ose dire : vous n’y pensez pas !
Tout le monde se tait : les médecins, les psychologues, la police, l’académie, le ministère. Mais rien n’arrêtera Cendrey. Malgré les bourdes de la gendarmerie nationale, malgré la probable volonté de la justice régionale d’étouffer l’affaire, malgré le silence des autorités en général. Avec l’aide des victimes, l’appui de la presse, la justice va enfin se mettre en œuvre, le village en action.
Grâce à lui, qui va agir comme un catalysateur, ceux qui croyaient devoir se résigner à vie vont oser se dresser, s’organiser, lutter.
Le procès s’en suivra avec à la clé une lourde condamnation pénale.
La plume de Cendrey est féroce, parfois drôle, par dérision, sa volonté inébranlable. Il en sort un livre dur, crû, essentiel après lequel il est impossible de dire qu’on ne peut rien faire dans de telles situations. Un livre qui a le mérite d’exposer les droits et les devoirs de chacun et de nous mettre tous, en tant que citoyens, face à nos responsabilités.
Ne cherchez pas à le lire d’un trait. Il y a trop d’informations, trop d’horreur pour cela. Donnez-vous le temps d’accepter, d’écouter ou d’entendre selon vos capacités. Prenez et reposez, à votre rythme.
On pourrait lui reprocher certaines longueurs, certaines dérives incompréhensibles (la mort de « Sophie » par exemple) pour les non-initiés dont j’avoue faire partie.
Mais c’est aussi une catharsis pour Cendrey, un long atelier d’auto-écriture pour évacuer.
A prendre comme tel, avec ses qualités (sa documentation, sa profondeur, son sens de l’analyse) et ses défauts (la personnalisation permanente, le manque vraisemblable d’objectivité, de nombreuses longueurs). Pour comprendre et savoir. Pour voir ce qui nous est caché.
317 pages – publié par les Editions de l’Olivier
11.11.06
Octave avait 20 ans – Gaspard Koenig
Le sujet est en soi intéressant, original et constitue une entreprise bien téméraire pour un jeune auteur. Il s’agit de transposer un relativement obscur personnage secondaire, Octave, de « A la recherche du temps perdu » en ce début de XXIeme siècle et d’en faire la vedette lumineuse, attirante et détestable à la fois de cet exercice littéraire. Jeune Prince de la haute.
Une belle réussite qui écorne avec brio la futilité des vanités de la haute société tout en sachant reconnaître le panache et le style, même s’il se joue, presque mécaniquement, au mépris de toute forme d’humanité, de respect de l’autre. Le panache ne peut se concevoir pour Octave que comme faire plier ses proies à sa volonté, à son bon plaisir, à sa sexualité plutôt débridée.
Octave consomme les femmes comme d’autres les voitures, l’alcool ou pire encore. Il ne s’attache que rarement voyant dans ses conquêtes l’une des multiples illustrations de sa supériorité. Pourtant, la dernière page nous réservera une inattendue surprise après une brillantissime et hallucinante description d’une joute sexuelle sur la plage de Cabourg.
La sexualité tient un rôle prépondérant dans cet ouvrage. Elle aurait pu le faire sombrer dans la vulgarité. Au contraire, l’originalité du style, la qualité de la langue, la maîtrise grammaticale et syntaxique font de chacune de ces scènes crues et fortes en détails, un monument littéraire. La quinzaine de pages décrivant une scène de fellation vaut le détour littéraire. A inscrire au programme du BAC français !
Nous regretterons bien l’absence de linéarité dans le récit qui conduit à juxtaposer des chapitres dont on peine à trouver la cohérence. Reste que chaque chapitre est d’une totale originalité, d’une inventivité littéraire inconnue à notre époque riche en production mais bien pauvre en style, et nous donne envie de retourner à nos Bescherelle et conjugaisons.
A lire sans hésiter pour la qualité littéraire. J’en suis encore pantelant !
209 pages – Publié par Grasset
5.11.06
Korsakov – Eric Fottorino
Pourtant, même si chacune de ces parties pourrait se lire en soi, indépendamment des autres, elles forment un tout cohérent et qui donne à comprendre les trois facettes structurantes de la personnalité du personnage principal.
François Ardanuit, dans la première partie, est avant tout un enfant intelligent et un peu turbulent, arrivé par la seule volonté de sa mère au sein d’une famille au passé glorieux mais au présent misérable. Une famille qui manque dramatiquement d’hommes, tous ayant fui ou se réfugiant peu à peu dans la fuite ultime qu’est la mort.
Dans cette première partie, l’on va peu à peu comprendre que François Ardanuit se met à la recherche de son père. A force de contresens (E. Fottorino joue brillamment avec les mots transformant leur phonétique en une justification du père absent et d’un enfant du hasard) et de circonstances aléatoires, François finira par hériter de deux pères : le premier, génétique, dont il trouvera enfin l’identité et qui porte le nom de MAMAN, ce qui ouvre la porte à d’infinies théories et possibilités et autant de confusions entre les rôles des pères et mères ; le second par adoption, lorsque sa mère, celle qu’il appelle, pour la différencier de son père génétique, sa « maman à moi » par opposition à son père MAMAN, décidera de convoler en justes noces.
Cette première partie nous jette dans l’esprit de ce gamin tourmenté et nous force à voir le monde des adultes d’une manière qui ne nous est pas naturelle. Le tout donne un résultat brillant, drôle, décalé même si l’image des adultes en sort profondément écornée.
Dans la deuxième partie, François est devenu Signorelli, du nom de son père d’adoption. La quarantaine venue, poussé par de multiples circonstances et par une femme dont il a douloureusement partagé la vie, il va chercher à concilier François Signorelli et François Maman.
Il n’est plus Ardanuit, encore Signorelli, tendanciellement Maman. Il ne sera bientôt plus rien de tout cela car les pistes viendront rapidement se brouiller par l’apparition de la terrible maladie de Korsakov. Les symptômes en sont la perte de la mémoire immédiate, la conservation d’une structuration verbale en apparence cohérente, la perte de plus en plus rapide de tout souvenir du passé et la construction de personnalités multiples rattachées à des bribes, réelles ou inconscientes, du passé. Autrement dit, la destruction de toute personnalité et une mort rapide mais qui a le mérite d’être indolore car le patient oublie tout instantanément.
Cette partie est la plus dense de l’ouvrage, la plus chargée en émotions. Elle livre une illustration vibrante et d’une rare précision des dégâts que la maladie peut imposer. Elle nous pose à nous tous l’inévitable question de savoir qui nous sommes vraiment et qui nous aimerions être.
Elle souligne également la difficulté à son tour d’être père et la douleur indicible de perdre son enfant, par réflexe imbécile, pour un mot de trop, pour n’avoir pas su se parler sur le ton juste ou avoir su prendre position quand il le fallait.
La troisième partie nous mène dans un récit onirique de la vie de Fosco Signorelli, le grand-père d’adoption. Car, de fait, c’est lui le père inconscient, rêvé, ardemment espéré de François. C’est à lui que s’attacheront les seuls souvenirs que Korsakov voudra bien épargner.
Un vrai personnage romanesque qui nous mène à un troisième chapitre dans la veine d’un Henri de Montherlant. Un style très différent, déroutant. Un style qui marque les ravages de la maladie et illustre la construction de la dernière personnalité de François.
Eric Fottorino est un véritable alchimiste des mots (des maux) et nous donne à lire un roman indispensable. A lire absolument pour la qualité littéraire, pour la puissance de la pensée, pour le souci clinique du détail et de l’analyse de la progression de la maladie. Un livre d’une rare densité qui touche à de multiples sujets : la famille, la recherche du père, la construction de sa personnalité, le sort des pieds-noirs, le choix d’en finir quand il en est encore temps...
Un livre assez long et magnifique.
475 pages – Publié chez Gallimard
29.10.06
Antonio Munoz Molina – Fenêtres de Manhattan
Autant j’avais été emballé par « L’Hiver à Lisbonne » (voir plus bas dans le blog), autant la dernière livrée d’Antonio Munoz Molina m’a laissé sur ma faim.
Un livre de rêverie sur Manhattan, sur ce que l’on peut y voir, en tant qu’étranger cherchant à s’y intégrer, à se faire accepter, sans se faire remarquer.
Pour ceux qui, comme moi, se sont souvent rendus à Big Apple, les anecdotes font mouche. Tout y est vrai à commencer par la description de l’arrivée à l’aéroport JFK où les fonctionnaires de l’immigration vous traitent avec un mépris et une brutalité qu’on ne rencontre même pas dans les pays où démocratie est à peine orthographiée. Cette séquence d’une quinzaine de pages est d’ailleurs brillante, fascinante de réalisme et résume parfaitement toute l’ambiguïté de la société américaine dont la tolérance n’est que pure façade, apparence dangereuse.
Mais, peu à peu, le livre s’enfonce dans une succession de scènes de la vie quotidienne au rythme où les souvenirs remontent à la surface, dans n’importe quel ordre, sans prévenir.
Des témoignages et détails sur ce qui s’est réellement passé sur place, le 11 septembre et dans les jours qui y ont suivi sont d’un réel intérêt. Ces pages retiennent d’ailleurs votre attention, vous réveillant d’un lent étourdissement.
Le reste fini par vous enfoncer dans une totale indigestion malgré la beauté de la langue et la qualité de la traduction. Pour ceux qui ne connaissent pas Manhattan et sa juxtaposition extrême de toutes les catégories et classes sociales que l’intolérante société américaine peut produire, ce livre peut être fort utile.
Pour les nostalgiques qui voudront y retrouver chaque micro-impression vécue sur place, aussi.
Pour tous les autres, vous risquez l’abandon en cours de route, laissés KO par l’amoncellement de petites scènes, la richesse des détails historiques, le dédale dans la ville qu’il vous faut connaître par cœur sinon vous vous y perdrez, comme dans ce livre.
Un livre qui aurait pu, du tenir en 150 pages au plus. Il y en a 348 d’une densité absolue, presque sans saut de section et absolument sans aucun dialogue si ce n’est celui intérieur, celui du cerveau qui se souvient. Beaucoup trop…
348 pages – Publié au Seuil
28.10.06
Terrasse – Marie Ferran
Dans son premier roman, Marie Ferran apporte malheureusement une réponse laborieuse et inutile. Le narrateur, père de la jeune victime et mari délaissé, va chercher refuge dans un plan social lui permettant de partir à l’aventure, au hasard, d’abord en Turquie puis en Grèce thessalonique. Il largue tout pour y revenir ensuite, si peu et s’enfuir à nouveau.
Il aurait pu y avoir des rencontres pittoresques (il y en a bien une avec un jeune américain vétéran de la guerre d’Irak mais si courte), des confrontations fondamentales à d’autres cultures aidant à mieux se comprendre, aidant à faire le deuil de cet enfant tant désiré par la mère et que le père avait fini par accepter de concevoir. Il aurait dû y avoir du souffle, des doutes.
Il y avait prétexte à sonder les âmes, à dépeindre les tensions dans le couple, à analyser en quoi cette dérive pouvait être destruction puis reconstruction en un autre plus ou moins sublimé.
Au lieu de tout cela, Marie Ferran nous assomme d’une inépuisable suite de pontifes sur la société moderne. Tout y passe du traitement des ordures, à la pollution, au ramassage des crottes de chien et j’en passe. Un café du commerce si peu littéraire.
De fait, le style n’est même pas intéressant. On se demande bien ce qui a pu conduire l’éditeur à accepter ce manuscrit. Messieurs du Seuil, vos commentaires seront les bienvenus !
Comme je me suis donné comme règle d’aller au bout de tout ouvrage que je blogue dans Cetalir, j’ai trouvé le courage d’ingurgiter ce ramassis de guide touristique à la sauce bobo.
A lire si vous n’avez vraiment, vraiment, rien d’autre à faire…..
153 pages – Publié au Seuil – Roman
Olivier Adam – Poids Léger
Antoine, boxeur la nuit, croque-mort le jour fuit ses démons comme il peut. Il ne connaît pas la demi-mesure et hurle son mal être dans tous ses actes.
Enterrer ses clients est une souffrance quotidienne ; il ne sait prendre ses distances, la mort du père encore trop proche, la cicatrice pas refermée. D’ailleurs, comment peut-on vivre à organiser la souffrance des autres quand la sienne propre vous noue la gorge ?
Il boit comme il souffre : à ras bord, sans s’arrêter, dès qu’il n’en peut plus, c’est à dire quasiment à longueur de journée. Où commence la fuite, où débute le refuge ? Il est déjà trop tard.
L’alcool le détruit, fout en l’air son job qui l’insupporte, exacerbe sa violence qu’il ne sait pas exprimer par des mots ni maîtriser sur le ring. Il aurait pu devenir un bon boxeur avec Chef, son manager, brave type presque aussi paumé que lui mais à qui un reste de profonde humanité va lui permettre de se sauver, juste à temps.
Antoine aurait pu aimer Su. Mais même cela lui sera refusé, sa violence mal contenue entraînant celle du clan familial à la lisière de la mafia jaune du XIIIeme arrondissement.
Antoine s’enfonce encore plus, page après page. L’amour presque incestueux pour sa sœur Claire lui avait tenu la tête hors de l’eau. Jusqu’au mariage de celle-ci, ultime trahison, accélérateur de sa déchéance.
Comme souvent avec Olivier Adam, il n’y a aucun espoir, aucune rédemption. Une lente et inexorable descente aux fin fonds de la douleur psychologique et physique. Le mot « espoir » doit être banni du vocabulaire de notre jeune auteur…
Vous en sortez KO mais, tel un boxeur professionnel, vous en redemandez et remonterez sur le ring, pour la prochaine livrée de coups.
Très fort décidément !
141 pages – Publié au Seuil Collection Points.
23.10.06
Le principe de Frédelle – Agnès Desarthe
Enfin, théoriquement, officiellement du moins. Elle avoue avoir brillamment passé ses examens professionnels pour s’être empressée sitôt après de tout oublier.
Frédelle vit deux vies : celle, physique et réelle, essentiellement faite de malheurs. Un mari mort après quatre mois de mariage, une maison qui s’effondre, un boulot qui l’ennuie, une mère décédée, un père absent mais omniprésent, des amours tristes et sans lendemain, le froid, la faim tout simplement par oubli d’exister….
L’autre, la vraie, psychique. L’amour vécu, rejoué avec Dimitri, son ex-mari. La recherche permanente, fantasmatique du nouvel élu sans oser faire le premier pas, en refusant les avances bien tentantes. Les êtres chers, sa mère en particulier, qui s’adressent à elle depuis un autre monde pour lui lancer des messages aussi courts qu’incompréhensibles, prêtant à la plus totale confusion. La confrontation à un enfant apparemment précoce, perturbé, brillant mais aussi inadapté au monde qu’elle l’est elle-même. Un banquier au prénom héroïque de Victor Hugo dont le comportement est bien étrange. Ses amies d’enfance qui la poursuivent mais qui se défilent lorsque, tout à coup, elles surgissent pour de vrai, dans la vie réelle. Un père détestable et manipulateur dont elle soupçonne qu’il se joue d’elle. Bref, un étourdissement de personnages pittoresques, étranges et insaisissables.
Un livre très onirique où vous n’entrerez que si vous acceptez le parti-pris littéraire d’une divagation certaine : celle d’une âme en peine, paumée, qui vit au creux de ses souvenirs ou de ses projections fantasmatiques. Tout est impression, saut d’humeur et d’images sans transition. Le tout donne un livre très décousu, déroutant, assez poétique.
On n’aime ou pas. Pour ma part, plutôt pas, surtout du fait d’une fin trop convenue.
Donnez-moi votre avis car, franchement, il y a du bon mais ….
265 pages - Publié aux Editions de l’Olivier
15.10.06
Camille Laurens – Les Travaux d’Hercule
J’ai bien failli refermer à la 50eme page ce roman publié en 1994, quelque peu rebuté par un style trop ostentatoirement littéraire, ciselé, nettoyant et coupant comme un scalpel mais qui tombe souvent à plat. C’eût été dommage. Comme quoi la persévérance peut se révéler payante.
Le mécanisme de ce roman policier virtuel moderne (allez, osons ce terme) est ma foi très élaboré. Le lecteur en sera pour ses frais car il lui faudra renoncer à tout comprendre.
Sans doute le rythme lent et déroutant du premier quart est-il voulu : c’est la dolence de la croisière pour se rendre dans une île méditerranéenne parce que Jacques et Hélène, mari et femme, lui détective privé, elle vaguement chanteuse, détestent l’avion, l’approche prudente d’un monde oriental pour enquêter sur on ne sait qui ni quoi, les indications données ayant été des plus succinctes.
Nos deux compères vont débarquer dans un microcosme français, bien isolé de la population « mogdoulienne » dont ils vont devoir percer les règles, les enjeux et les vilains secrets.
Une subtile enquête pour retrouver la trace d’une famille disparue se met alors en place. Les secrets, petits et grands, les trahisons, les passions vont peu à peu se révéler.
En fait, de multiples enquêtes s’entrecroisent. On en comprendra le dénouement et la raison qu’à la toute dernière page, dans un entrelacs brillant et inattendu. A chacun de nous d’imaginer qui est qui dans l’histoire et qui a mené qui …
Entretemps, la vérité se dévoilera par flashs, souvent de façon inexplicable. Là encore, ces révélations sont là pour mieux nous dérouter nous amener à nous interroger à qui joue à quoi et où l’auteur veut nous mener.
Car en fait, la vraie est question est là : mais où Camille Laurens veut-elle nous emmener ? Il n’y a pas une réponse mais celle que vous imaginerez en allant jusqu’au bout de ce finalement brillant ouvrage. On peut lui reprocher d’être trop écrit, sans doute, trop savant (les références botaniques et mythologiques frisent l’overdose), de vouloir faire mouche par des comparaisons littéraires trop souvent hasardeuses ou contestables mais parfois aussi fort réussies. Saluons la culture de l’auteur au passage. Au moins le style se différencie-t-il de la tendance minimaliste actuelle même s’il mériterait plus de sobriété et de simplicité.
Pardonnons ces maladresses et conservons l’ensemble pour finalement recommander la lecture de cette surprenante réalisation.
203 pages – Publié par P.O.L.
7.10.06
Quelques Adieux – Marie Laberge
Marie Laberge nous sert une histoire d’amour à la sauce québécoise. Rien que du classique, conventionnel, vu, écrit et déjà lu.
Un professeur d’université, marié à une belle femme, heureux et qui va céder, après les résistances d’usage à lui créditer certes, aux charmes d’une belle étudiante, intelligente mais quelque peu difficile à vivre.
Tous les schémas y passent : la révélation à travers une relation passionnelle d’une partie de sa personnalité, les ruptures à répétition, la difficulté de vivre à trois même si, dans le cas d’espèce, notre bonhomme est bien amoureux de ses deux femmes ce qui va le détruire d’ailleurs, psychologiquement comme physiquement.
Son épouse, modèle du genre, ne se doute de rien. Fin des 300 premières pages ou presque.
Restent environ 100 pages, enfin moins conventionnelles, plus fouillées au plan psychologique et où une étrange quête pour comprendre interviendra, une fois notre homme mort et enterré.
Amusant mais fastidieux si vous voulez perfectionner votre vocabulaire d’idiomes québécois.
Même pas intéressant littérairement autrement.
A réserver à celles et ceux qui se délectent des Arlequins en mieux écrit.
Désolé, mais j’ai bien précisé dès sa création que Cetalir était un blog d’humeur littéraire. Avec « Quelques adieux », j’ai franchement l’impression d’avoir été berné et je le dis ! Allez, je vous lance « quelques adieux », Marie… Sans rancune.
395 pages – publié aux éditions Anne Carrière
3.10.06
Antonio Munoz Molina – Fenêtres de Manhattan
Un livre de rêverie sur Manhattan, sur ce que l’on peut y voir, en tant qu’étranger cherchant à s’y intégrer, à se faire accepter, sans se faire remarquer.
Pour ceux qui, comme moi, se sont souvent rendus à Big Apple, les anecdotes font mouche. Tout y est vrai à commencer par la description de l’arrivée à l’aéroport JFK où les fonctionnaires de l’immigration vous traitent avec un mépris et une brutalité qu’on ne rencontre même pas dans les pays où démocratie est à peine orthographiée. Cette séquence d’une quinzaine de pages est d’ailleurs brillante, fascinante de réalisme et résume parfaitement toute l’ambiguïté de la société américaine dont la tolérance n’est que pure façade, apparence dangereuse.
Mais, peu à peu, le livre s’enfonce dans une succession de scènes de la vie quotidienne au rythme où les souvenirs remontent à la surface, dans n’importe quel ordre, sans prévenir.
Des témoignages et détails sur ce qui s’est réellement passé sur place, le 11 septembre et dans les jours qui y ont suivi sont d’un réel intérêt. Ces pages retiennent d’ailleurs votre attention, vous réveillant d’un lent étourdissement.
Le reste finit par vous enfoncer dans une totale indigestion malgré la beauté de la langue et la qualité de la traduction. Pour ceux qui ne connaissent pas Manhattan et sa juxtaposition extrême de toutes les catégories et classes sociales que l’intolérante société américaine peut produire, ce livre peut être fort utile.
Pour les nostalgiques qui voudront y retrouver chaque micro-impression vécue sur place, aussi.
Pour tous les autres, vous risquez l’abandon en cours de route, laissés KO par l’amoncellement de petites scènes, la richesse des détails historiques, le dédale dans la ville qu’il vous faut connaître par cœur sinon vous vous y perdrez, comme dans ce livre.
Un livre qui aurait pu, du tenir en 150 pages au plus. Il y en a 348 d’une densité absolue, presque sans saut de section et absolument sans aucun dialogue si ce n’est celui intérieur, celui du cerveau qui se souvient. Beaucoup trop…
348 pages – Publié au Seuil