16.5.08

Le Maître des âmes – Irène Némirovsky

Irène Némirovsky fut une des figures littéraires des années trente. Elle disparut tragiquement, comme des millions d’autres, dans l’un des plus terribles camps de la mort à Auschwitz.

On la redécouvrit à la suite d’un roman inédit, publié en 2004, « Suite française », qui fut un succès littéraire posthume.

Le Maître des âmes fut tout d’abord publié sous la forme d’épisodes dans la revue Gringoire. La qualité littéraire n’en est pas exceptionnelle mais l’écriture fluide nous conduit avec facilité au cœur de la France des années vingt et trente, juste avant la guerre. Facilité ne veut cependant pas dire, simplicité de l’intrigue et de la psychologie. Au contraire !

Il est assez fascinant de voir à travers ce roman l’antisémitisme plus ou moins latent qui pouvait régner parmi les élites à cette époque.

Dario Asfar est un sémite, croisement de grec, de russe et d’italien. Condamné à devenir un misérable horloger, il choisit d’émigrer en France après avoir réussi ses études de médecin en tirant le diable par la queue.

Crevant de faim, chargé d’une épouse valétudinaire et d’un jeune fils, il vit d’expédients et d’emprunts ainsi que d’une minuscule clientèle à Nice peu prompte à payer les factures d’honoraires.

Ambitieux, rusé, travailleur, ayant une volonté farouche de réussir, fasciné par l’argent dont il manque constamment, il va jouer son va-tout en s’installant à Paris. Grâce à une intrigante qui est la maîtresse d’un riche industriel qu’il a sauvé et qu’il continue de soigner, il va rapidement devenir la coqueluche de la haute société en exploitant un filon tout neuf, méconnu et en construction : la psychanalyse.

Plus poussé par l’appât du gain destiné à supporter un train de vie princier que par le souci de ses patients, il deviendra le Maître des Ames de ses patients, se rendra indispensable jusqu’à la manipulation ou l’extorsion.

L’auteur nous décrit une société sans complaisance où la superficialité des rapports ne saurait masquer la férocité des sentiments, les trahisons et les coups-bas.

Dario Asfar, en ayant gagné l’âme de ses patients, finira par perdre la sienne même si la dernière phrase est terrible et montre combien il n’a rien compris à ceux, très proches, qui ne partagent pas son point de vue.

Un livre qui se lit très vite et qui permet de découvrir un auteur un peu injustement oublié ainsi qu’une facette de la lutte des classes dans cette France très contrastée de l’avant-guerre.

Publié aux Editions Denoël – 284 pages

12.5.08

Le musée du silence – Yôko Ogawa

Une fois encore, cette grande romancière japonaise contemporaine qu’est Yôko Ogawa nous plonge dans un environnement reclus et envoûtant. Moins violent et plus onirique qu’Hôtel Iris, Ogawa nous entraîne dans un univers où la normalité tient, au départ, de la bizarrerie.

Un jeune homme répond à une annonce et se rend dans une campagne reculée du Japon pour mettre au point un musée privé. Une vieille femme, acariâtre et autoritaire, a amassé depuis des dizaines d’années des objets formant un immense bric-à-brac.

Ces objets ont comme point commun d’avoir appartenu à des villageois maintenant décédés et d’avoir été volés, au lendemain du décès. Ils sont tous censés représenter fondamentalement leur propriétaire, donner en un coup d’œil à comprendre leur personnalité profonde.

Entassés dans une remise glauque et humide, le muséologue professionnel va entreprendre de les classer, de les répertorier, de les purifier afin de leur donner une durabilité. Il est en cela aidé de la fille adoptive de la géronte et de cette dernière qui raconte l’histoire de chacun des objets au fur et à mesure qu’il sort de la remise.

Mais le calme de la bourgade sera bientôt perturbé par une série de meurtres sur des femmes dont l’assassin découpe méthodiquement les mamelons.

Quel rapport entre le musée et cette série de meurtres ? C’est la question prétexte qui sert de trame à ce roman intriguant et à l’atmosphère renfermée.

Ce roman est une superbe variation sur le thème du sens de nos existences, de la trace que nos vies auront laissé, de l’influence du vivant par nos souvenirs, nos fantasmes, nos phobies. En quoi le rapport au symbole peut être plus prégnant que la relation aux autres et que notre vision de l’autre est influencée par ces mêmes symboles.

Un roman ô combien attachant, cursif et qui nous offre une montée en tension dramatique progressive. Un roman à lire d’une traite pour se laisser envahir par la poésie trouble qui s’en dégage.

Publié aux Editions Actes Sud – 318 pages

2.5.08

L’arbre du voyageur – Hitonari Tsuji

L’arbre du voyageur, c’est cette plante qui, une fois le tronc incisé, étanche la soif du voyageur perdu dans un désert aride.

La soif symboliquement représentée ici est celle de Yûji, un jeune homme de moins de trente ans, au caractère insaisissable, passionné par la métempsycose et de façon générale par les sciences occultes.

Le voyageur, c’est aussi Yûji, qui se livre à d’obscures quêtes comprises de lui seul et qui projette l’ascension d’une montagne dans une lointaine province japonaise, qu’il doit réaliser avec un de ses amis pour y cueillir de la marijuana sauvage et pure.

L’arbre du voyageur, c’est également la plante affectionnée par l’un des collègues de travail de Yûji, employé comme Yûji le fut, dans une improbable boutique de jardinerie. Collègue qui va constituer l’un des petits maillons pour retrouver la trace de Yûji, disparu subitement sans laisser d’adresse.

Mais il y a un autre voyageur en la personne du frère de Yûji, de huit ans son cadet. Il a pour son aîné une grande admiration entretenue par le mystère de sa personnalité, par les fugues de Yûji, adolescent, par son allure et sa haute stature, jusqu’à sa complète disparition, un jour, sans laisser de trace, sans prévenir.

A la mort de ses deux parents, à huit jours d’intervalle, la cadet va se mettre en route pour quérir Yûji à Tokyo afin de régler les questions de succession. Il va tomber sur un appartement vide et une photo d’une jeune fille sera le seul indice pour commencer une quête initiatique. Yûji, c’est l’homme insaisissable au sens propre et figuré.

Le cadet qui n’a jamais quitté sa province va soudainement plonger, au gré des rencontres des hommes et des femmes que son frère a fréquentés ou aimées, au cœur d’une ville branchée et vibrante.

Plus le temps passera, plus il s’identifiera à Yûji, jusqu’à faire d’une de ses conquêtes sa propre maîtresse.

Retrouver Yûji se révèlera complexe et Tsuji sait admirablement nous tenir en haleine au cours de cette quête aux multiples ramifications, physique, mystique et intimiste.

Comme dans « La lumière du détroit » bloggée dans Cetalir et que nous avions adoré, Hitonari Tsuji joue en permanence entre intrigue quasi policière et psychologie. Moins tourmentés que dans « La lumière du détroit », les sentiments se déroulent de façon feutrée, très intimes et les changements qui s’opèrent chez les différents acteurs se font par toutes petites touches successives et admirablement rendues. Une peinture toute en détails, soignée, précise.

Pourtant, le personnage indirectement principal, dans ces deux romans est un être complexe, ambivalent, à la recherche d’une impossible rédemption symbolique. Yûji est en marge de la société, violent, mystérieux et insaisissable comme Hanai dans « la lumière du détroit ». Il a besoin d’un révélateur, son frère, comme Hanai avait besoin de Saîto pour exister et révéler au monde sa véritable personnalité.

Nous sommes à nouveau envoûtés par cette atmosphère si particulière que Tsuji parvient à créer immédiatement, au bout de quelques lignes. L’auteur possède un incroyable talent de portraitiste tourmenté et qui fait éclore ses personnages dans des situations inhabituelles et complexes.

Il sait merveilleusement nous conduire à sa guise au long de quêtes parallèles où le chasseur subit sans arrêt l’influence de sa proie, jusqu’à devenir, en partie du moins, un double de celle-ci.

Nous sortons interpellés de ce roman où la part de mystère reste conservée une fois la dernière page tournée.

Admirable, une fois encore.

Publié aux Editions Mercure de France – 149 pages

30.4.08

Aimer à peine – Michel Quint

Autant nous avions été emballés par « L’espoir d’aimer en chemin », autant nous avons refermé avec hâte « Aimer à peine », suite inutile d’Effroyables jardins.

Tout l’art d’écrire, toute la magie des mots et des situations semblent avoir abandonner l’auteur dans ce petit fascicule agaçant.

L’écriture en est saccagée, inutilement vulgaire.

Nous avons du mal à suivre le parcours chaotique d’un jeune français, stagiaire en Allemagne et qui va tomber amoureux d’une demoiselle dont il découvrira par hasard que le père fut l’officier nazi qui envoya son propre père en déportation. S’en suivront des situations proprement abracadabrantes, à grands coups de cuites à la bière et dont personne, et surtout pas l’auteur, ne sortira grandi.

A fuir au plus vite…

Publié aux Editions Joelle Losfeld – 77 pages

25.4.08

Eldorado – Laurent Gaudé

« Eldorado » traite du même thème d’actualité et de société que « Partir » de Tahar Ben Jelloun (voir la note sur Cetalir) : celui de l’immigration des peuples africains et arabes qui voient en Europe un flamboyant Eldorado.

Alors que dans « Partir », l’auteur s’attache surtout à montrer le parcours de celui qui a réussi à « brûler » la mer pour finalement peu à peu se perdre corps et âme en Espagne, Laurent Gaudé s’attache à donner à son roman intimiste et grave, profond et subtil, tout en nuances et en douleur déguisée en une douce musique poétique, un tour profondément initiatique.

Le roman est fondamentalement construit autour de trois personnages principaux dont les destins vont se croiser pour s’influencer, se transformer et aller au bout d’un voyage d’où l’on ne revient jamais.

Il y a Salvatore, sicilien et commandant de la frégate militaire Vittoria. C’est l’un des gardiens du vieux temple Europe, chargé de traquer ou de secourir les hordes sans cesse plus nombreuses, plus désespérées, plus opiniâtres, de clandestins entassés par centaines sur des rafiots de fortune, le plus souvent abandonnés en pleine mer par des marins peu scrupuleux. Il doit les arrêter et les remettre aux autorités.

Militaire exemplaire, deux rencontres vont bouleverser une vie jusqu’ici rangée. Celle, c’est le deuxième personnage qui passe telle une ombre, de la jeune femme sans nom, pour mieux marquer l’intemporalité et l’universalité, l’absence de toute considération humaine ou humaniste dans ce trafic moderne d’esclaves, que Salvatore a sauvée d’une mort brûlante, salée et certaine quelques années plus tôt.

Elle va lui réapparaître inopinément pour lui demander une aide impossible, contraire à son code de conduite, à ses valeurs mais qu’il ne saura lui refuser. Vingt années de service vont alors commencer à se lézarder et le désir de faire le chemin à l’envers, de vivre ce que vivent ces hommes et ces femmes, par solidarité et pour expier va surgir sournoisement.

C’est une deuxième rencontre avec un autre clandestin, masculin et anonyme, qui décidera de tout. Là encore, ce désespéré va demander un service impossible. Cette fois, le commandant ne pourra accepter mais il en sortira ébranlé, détruit avant de commettre un véritable acte de folle rébellion.

Il y a enfin Soleiman, africain musulman qui va connaître l’enfer. Celui des passeurs, des voleurs, des trafiquants en tous genres, de la police qui extorque, qui frappe et incendie. Celui dont le désir de passer en Europe sera plus fort que tout, plus fort que la mort, plus fort que la violence omniprésente.

Soleiman devra désapprendre tout pour survivre dans un monde hostile et brutal et où ne surnagera qu’une amitié forte avec un errant qui a su résister à sept années (sept symboliquement ?) de tribulations.

Au fil du récit, Soleiman et Salvatore, au prénom si évocateur, vont s’avancer l’un vers l’autre sans le savoir, spirituellement et physiquement. Ils vont se décharger d’une vie antérieure pour se préparer à une nouvelle vie rêvée, espérée ou impossible. Pour cela, il leur faudra beaucoup souffrir, souvent douter et faire les quelques rencontres qui changent tout et donnent la force de continuer. Il leur faudra mourir, symboliquement ou non, pour revivre.

Quant à la jeune femme, nous ne saurons jamais si elle a accompli sa mission et ce dont elle est advenue. Histoire de marquer ces disparitions anonymes et quotidiennes, ces vies qui s’éteignent dans l’indifférence et le silence, pour rien.

Laurent Gaudé mène avec un indéniable talent une partition à deux voix principales dont l’harmonie ne peut se construire que grâce à ces petits instruments de rang, anonymes et essentiels à la fois.

Dès la première page, nous sommes conquis par l’ambiance, la musique, le thème et le désir irréfrénable de poursuivre l’emporte sur toute autre considération.

C’est sans doute le meilleur compliment qui puisse être pour un livre qui fait partie sans hésitation de notre liste des meilleures recommandations.

Paru aux Editions Actes Sud – 238 pages

19.4.08

Braises – Grazia Deledda

J’avoue avoir été extrêmement déçu par ce roman du Prix Nobel de littérature 1926.

Grazia Deledda est considérée comme la représentante la plus importante de la littérature sarde. Son roman se passe d’ailleurs pour l’essentiel en Sardaigne dans un village perdu et écrasé de soleil et où pauvreté et simplicité se conjuguent pour le plus grand nombre. De nombreuses comptines et expressions en langue sarde émaillent le récit.

Anania est le fils de la faute, résultat de l’amour entre une jeune fille impétueuse, Ozi, et un saisonnier au regard ardent. Il sera abandonné à l’âge de sept ans par sa mère, célibataire, et conservera certains souvenirs précis de celle-ci, en particulier de sa voix. Sa mère disparaitra de son existence du jour au lendemain, sans aucun signe annonciateur.

Pour l’abandonner, sa mère le conduit nuitamment dans le moulin de son père où il grandira, pris en charge par l’épouse de son père qui ne peut avoir d’enfant et qui considèrera Anania comme son propre fils, « une dragée tombée par terre ».

Arrivé à l’âge de l’adolescence, il commencera d’être tourmenté par le désir de savoir ce que sa mère génétique est devenue. Elève brillant, il sera pris en charge financièrement par son parrain et tombera éperdument amoureux de Margherita, sa fille.

Mais peu à peu, dans sa tête et dans son cœur, Anania devra se livrer à un combat et un choix dont il n’arrive pas à concilier les parties. Retrouver et prendre en charge sa mère ou épouser et aimer sa fiancée. Il se laissera tomber dans une spirale dépressive, fabriquant par son attitude, ses paroles et son mal-être, sa propre perte.

Tout se terminera tragiquement…

Le thème est éternel et a été mille fois traité. Ce qui m’a laissé perplexe à un point tel que je suis en permanence resté à la surface de l’œuvre, c’est son style simpliste et dénudé.

Le vocabulaire est pauvre, les phrases sans réel intérêt artistique ou littéraire. Les tourments qui hantent les deux jeunes amoureux sont convenus, brossés sommairement, quasi cousus de fil blanc.

La psychologie est simplissime, risible. Même Harlequin fait mieux ! Il est vrai que Freud et ses descendants spirituels restaient à découvrir. Pourtant, de nombreux classiques avaient su peindre avec force la passion et les choix « cornéliens ».

Sans doute le roman était-il novateur dans les années vingt. Quatre-vingt dix ans après, il est éculé et surpassé à tous points de vue.

Seuls les collectionneurs d’incunables s’y intéresseront…

Publié aux Editions Autrement – 274 pages

12.4.08

La double vie de Vermeer – Luigi Guarnieri

Qualifier cet ouvrage de roman est à la fois un abus et une réalité. Abus car Luigi Guarnieri se livre à une reconstitution minutieuse de la vie de Han Van Meegeren (VM), peintre traditionaliste des Pays-Bas né en 1889 qui, lassé d’être sous le feu des critiques peu élogieuses de son époque, décide de se venger en livrant au monde de fausses et sublimes toiles de Vermeer. Réalité romancée, car la vie de VM fut un véritable roman.

C’est sous ce sigle de VM qu’il fut désigné lorsqu’il fut découvert quasiment par hasard lors des opérations de routine de vérification qui ont eu lieu juste après la seconde guerre mondiale sur les gigantesques mouvements d’œuvres artistiques qui étaient intervenus pour le compte ou contre l’intérêt des nazis. Il décida de révéler lui-même ce que personne au monde n’avait eu l’intuition de ne serait-ce que penser !

Le génie de VM fut de travailler pendant des années sur des techniques extraordinaires de vieillissement de toiles repeintes à partir d’authentiques réalisations de petits maîtres du XVIIe siècle. Ce fut aussi et surtout d’exploiter des trous béants dans la connaissance que nous avons encore aujourd’hui de Vermeer, peintre méconnu à son époque, mort dans la misère, même pas référencé dans les catalogues de ses contemporains et qui commença à être découvert tardivement au milieu du XIXe siècle.

Son génie fut aussi de créer ex-nihilo un chef-d’œuvre absolu de Vermeer « Le Christ à Emmaus », toile remarquable par sa qualité artistique et technique, et qui donnera le prélude à la création d’une période biblique totalement inventée.

L’auteur a effectué un travail extraordinaire de documentation, plongeant dans les vies de Proust et de Goering qui furent éblouis par Vermeer et dont Goering fit les frais du travail de VM.

L’œuvre de VM eut plusieurs objectifs : celui d’attirer l’attention du monde sur le caractère subjectif et contestable des expertises artistiques et de se faire reconnaître comme peintre authentique par le monde. Pour cela, il n’avait d’autres choix que de fondre son talent dans celui d’un authentique Maître du XVIIe siècle, objet de vénération, tout en le réinventant pour le révéler sous un jour complémentaire au monde.

Une incroyable et passionnante histoire vraie que je vous invite à découvrir sans tarder.

Publié aux Editions Actes Sud – 230 pages (denses)

5.4.08

Tocaia Grande – Jorge Amado

« Tocaia Grande » signifie « la grande embuscade ». C’est par cet acte fondateur militaire qui marqua un tournant dans la guerre que les colonels brésiliens se livraient pour la conquête des terres cacaoyères, qu’allait être baptisée la collection presque hasardeuse de quelques masures qui, avec le temps, allaient donner naissance à une nouvelle métropole régionale.

Dans son style flamboyant et lyrique, Jorge Amado donne vie à une galerie de personnages aussi pittoresques que bigarrés. C’est l’amour de la liberté, la capacité à prendre les terres offertes et non encore défrichées qui, petit à petit, attirera les pauvres, les petits et les exclus et les portera dans un élan fondateur et colonisateur.

A grand coups de tafia, n’hésitant pas à régler leurs comptes revolver au poing, vivant au jour le jour dans la bonne humeur, la joie et adeptes de l’amour libre, les membres de cette petite collectivité vont construire une structure de plus en plus riche, de plus en plus forte, jusqu’à provoquer la jalousie et la violence de leurs voisins.

Comme presque toujours chez Amado, les putes y jouent un grand rôle. Non seulement celui classique qui leur est dévolu, mais surtout celui de souder l’embryon de collectivité autour d’un même lieu et d’attirer toute une population nomade qui colportera la bonne nouvelle de la nouvelle bourgade au loin dans le sertao.

Elles y sont mères et amantes, accoucheuses apprenant sur le tas, confidentes et commères dans les griffes desquelles il ne fait pas bon tomber ! Elles sont le lien social et le ciment des couples officiels.

La richesse d’Amado est aussi celle du Brésil. C’est de savoir rassembler des hommes et des femmes de toutes races, de toutes couleurs, de toutes religions. On y trouve Castor, le nègre débonnaire et farceur, fétichiste et amoureux des belles femmes, forgeron habile et poète à ses heures.

Il y a Fadul, le Libanais maronite, dit « Le Turc », force de la nature, marchand ambulant dont la sédentarisation à Tocaia Grande donnera le la d’un processus plus générique. Fadul est à la fois un sage, un visionnaire, un sanguin et un homme à femmes, dont les imprécations en arabe agressent le dieu des maronites à caque nouvelle injustice.

Il y a aussi Natario le Capitaine, le métis, garde du corps du Colonel, tueur redouté et redoutable, infatigable, dévoué et juste. C’est lui qui saura voir en ce lieu grandiose et vierge le siège de la future petite ville et lui qui en lancera la fondation lorsque le colonel lui donnera des terres en signe de reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie.

Il y a des dizaines d’autres personnages délurés et féroces, joueurs et espiègles, vivant innocemment dans le péché et dont les aventures, la vie et la mort, rarement douce, rythme la construction de Tocaia Grande. La grandeur d’âme et la générosité en sont un dénominateur souvent commun.

Pourtant, il manque le grain de folie, le délire absolu, la faconde qui nous avaient enchanté dans « Dona Flor et ses deux maris ». Tocaia Grande finit alors par traîner un peu en longueur, manquant parfois de rythme et d’inventivité. On s’y ennuie un peu, par moments.

Un beau roman, mais pas le meilleur roman de ce grand auteur brésilien que fut Jorge Amado.

Publié aux Editions France Loisirs – 515 pages

28.3.08

Chicken Street – Amanda Sthers

Attention, jeune auteur plein de promesses !

Derrière un titre anglo-saxon se cache un roman typiquement contemporain et français. Un beau roman, bien écrit, bien construit pour dire la douleur d’aimer et d’exister quand on n’est pas comme les autres.

Alfred et Simon sont les deux seuls juifs de Khaboul. Ils habitent tous deux dans « Chicken Street » où ils exercent leurs professions. Alfred est écrivain public, maîtrisant plusieurs langues, alors que Simon est cordonnier. Tous deux tentent d’exister, modestement, en célibataires, dans un pays qui se remet à peine de la dictature des Talibans. C’est un choix de vie délibéré, une fuite d’un monde d’horreurs et qui les a rejetés.

Leur seule occasion de rencontre est de se rendre ensemble à l’esquisse de synagogue, chaque vendredi soir, sans se faire remarquer.

Leur vie tranquille et intégrée, dans un pays qui ne portent pas les juifs en son cœur, va s’écrouler le jour où Naema, une jeune et belle Afghane, viendra trouver Alfred pour lui dicter une lettre d’amour au journaliste américain dont elle attend secrètement un enfant.

Dans l’attente d’une réponse qui ne viendra pas, la lettre n’ayant jamais atteint son destinataire pour des raisons que nous apprendrons dans le récit, Naema sait que chaque jour qui passe la rapproche de l’infamie et d’une mort horrible et certaine.

Alfred ne tardera pas à devenir son confident et à s’offrir comme victime expiatoire mais inutile d’un crime qu’il n’a point commis.

C’est avec exigence et talent que l’auteur nous guide dans une société afghane qui s’éveille doucement à la liberté. Celle de pouvoir écouter la radio, celle de se retrouver entre amis ou voisins, celle d’être éduqué. Cette liberté ne comprend pas pour autant celle d’aimer et d’être aimé et encore moins de porter un enfant en dehors des liens sacrés du mariage.

Question d’honneur des mâles de la famille, d’intégrisme religieux et qui ne peuvent se laver que dans une débauche de sang et de violence.

C’est un livre qui invite aussi à réfléchir à l’exigence de fidélité dans le couple, aux décisions qui s’imposent mais qu’on ne veut pas prendre quand tout sentiment pour l’autre s’est éteint, à la distance entre foi et conviction.

Amanda Sthers conserve tout au long du récit la maîtrise de son texte et des évènements alors qu’il eût été facile de sombrer dans le mélodramame inutile. La pensée et l’action restent nobles de bout en bout mais les traditions ancestrales seront malgré tout les plus fortes, l’exigence de violence et de réparation dans le sang l’emportant sur toute concession à la modernité. L’humour grinçant n’étant pas absent, il en résulte un superbe livre à découvrir sans hésitation.

Publié chez Grasset- 218 pages

21.3.08

La vie invisible – Juan Manuel de Prada

La vie invisible c’est celle des laissés pour compte de la société madrilène, espagnole et moderne de façon générale. Celle des drogués qui se shootent jusqu’à l’épuisement hallucinant et la mort. Celle des femmes roumaines importées sur la rumeur et la vague promesse d’une vie meilleure, ailleurs, et qui seront, sitôt arrivées sur le sol espagnol, embarquées de force comme putes et esclaves, victimes de viols, de violence et de maltraitance. Celle de ce petit peuple africain, exploité et spolié.

C’est cette vie invisible qu’Elena, jeune femme fragile et vaguement professeur de musique, rejoindra, par rédemption, après un parcours hallucinatoire qui la mènera dans une folie à la fois paranoïaque et schizophrène. Une folie dont les mécanismes nous sont extraordinairement décrits par l’auteur.

La vie invisible c’est aussi celle d’Alejandro, romancier et journaliste madrilène, le « je » du narrateur, qui se débat entre un amour sincère pour sa fiancée Laura qu’il est sur le point d’épouser et le remords d’une conduite potentiellement condamnable avec Elena, rencontrée par hasard à Chicago lors d’un congrès improbable. C’est celle de la pensée qui évolue, du doute qui s’installe, jusqu’à détruire le véritable amour, au fur et à mesure qu’Elena sombre dans un délire que rien ne peut arrêter et qu’Alejandro ne peut s’empêcher de considérer être en partie responsable, au moins putativement.

La vie invisible c’est celle de Tom Chambers, vétéran du Vietnam, marginal pensionné des Etats-Unis dont l’épouvantable captivité durant six ans dans la jungle hostile l’aura convaincu qu’il a une mission quasi divine – ou plutôt démoniaque – sur terre, celle de sauver Fanny qu’il a offensée sans qu’elle le sache au temps de son adolescence.

La vie invisible c’est le parcours de Fanny, ex pin-up des années vingt et trente, objet de tous les fantasmes sur papier glacé, violée, refoulée et qui va peu à peu sombrer dans une paranoïa totale l’amenant à assumer une mission sur terre, celle de faire obstacle aux multiples visages de Satan tout en exécutant certaines de ses œuvres jusqu’à l’internement.

La vie invisible c’est surtout un superbe, extraordinaire, sublime, spectaculaire roman dans lequel Juan Manuel de Prada s’impose définitivement comme un auteur absolu, indispensable, majeur du vingt et une nième siècle. Nous l’avions découvert avec « Le Silence du Patineur » qui nous avait ébloui. Ici, nous sommes abasourdis par tant de maîtrise, par l’intelligence de l’intrigue, l’intrication des personnages et de leurs parcours vers la folie.

Juan Manuel de Prada avait choisi un thème particulièrement complexe et exigeant. Il en sort grandi et magnifié. Jamais il ne nous a été donné à lire un texte d’une telle densité dramatique, psychologique et stylistique. Comme toujours chez lui, chaque mot est à sa juste place et tout est dit en peu de mots. Ils sont souvent accolés de façon inattendue ce qui en renforce l’impact et frappe l’inconscient du lecteur.

La poésie derrière les drames qui se jouent, est toujours affleurante, pour rendre plus douce l’atrocité qui se déroule sous nos yeux ébaudis. Comme les protagonistes du livre, nous descendons lentement dans le profond couloir des multiples folies humaines, guidés par De Prada qui est un magicien des mots, un artiste des lettres qu’il manie avec une dextérité étourdissante.

Je ne résiste pas au plaisir de citer trois phrases, prises au hasard de chacune des pages qui toutes, sans exception aucune, valent un détour toutes affaires cessantes. Chacune illustrant l’une des facettes de la richesse stylistique de l’auteur.

« Je baisais ses aisselles non rasées, aussi terribles et fascinantes que des entrées de fourmilières. »

ou encore, pour dire un matin de neige sur Madrid,

« La ville s’était réveillée embaumée et arctique mais les pneus des automobiles avaient déjà discrédité son rêve de décence. » (page 351)

et enfin :

« Il arriva au rendez-vous avec une ponctualité de satellite qui accomplit sa révolution. »

Monsieur de Prada, je vous admire pour la beauté, la fascination, la richesse de vos écrits. Je vous admire pour ce monument de littérature qu’est « La vie invisble ». Chapeau bas, senor !

Publié aux Editions du Seuil – 573 pages (d’une rare densité – prévoyez 10 à 12 heures de lecture attentive).

14.3.08

Mille six cents ventres – Luc Lang

Nous voici entraînés dans un bien étrange monde : celui des intestins et des anus malmenés des 1600 locataires de la prison de Strangeways et sur lesquels, façon de parler, le chef-cuisinier Henry Blain a la haute main !

A l’occasion d’une révolte violente des prisonniers qui, peu à peu va s’étendre à tout le royaume sous la poigne haïe de Miss Thatcher, la vérité sur les conditions sanitaires, d’hygiène, de fraîcheur et de qualité de la nourriture servie aux détenus va finir par percer. Elle est répugnante et odieuse.

Au fur et à mesure que le coin du voile se lève, nous découvrons que Henry Blain, anonyme et médiocre cuistot de seconde zone échoué à la pénitentiaire à deux pas de la retraite, est un personnage beaucoup plus complexe et torturé qu’en apparence. C’est l’une des grandes forces de ce roman que de dissimuler derrière ce quidam commun un personnage absolument hors du commun et serial killer jamais inquiété!

Obsédé par les femmes, sexuellement compulsif, ne supportant pas la mise en cause, sous l’emprise de frustrations de reconnaissance permanentes, amateur éclairé de Shakespeare dont il connaît les pièces par cœur et dont il possède presque toutes les éditions, Blain est avant tout un personnage apparemment sympathique mais réellement pervers et cruel.

Son jardin qu’il entretient amoureusement contient de bien lourds secrets !

Cuisiner est pour Blain le moyen d’exprimer une autorité qu’on lui dénie. Celle de tourmenter les intestins soumis à des répétitions flatulentes et diarrhéiques vengeresses. Celle de chef d’orchestre d’une musique pestilentielle des pets contrôlant bientôt toutes les canalisations anatomiques et physiques de la prison.

Luc Lang signe un ouvrage remarquable et gargantuesque sans jamais tomber dans la vulgarité. Ce roman est méchamment féroce et imaginatif et donne à réfléchir sur la tromperie liée aux apparences.

Un roman extraordinaire et fascinant dont il est difficile de s’extraire !

Prix Goncourt des Lycéens en 1998.

Publié aux Editions Fayard – 334 pages

7.3.08

La vie heureuse – Nina Bouaraoui

Marie, adolescente, aime Diane, adolescente dans sa classe, et découvre qu’elle est homosexuelle. Elle n’éprouve aucun désir pour les garçons qu’elle repousse.

Diane de son côté dit aimer Marie mais ne dédaigne pas partager sa couche avec les garçons, ce qui mortifie Marie.

Le tout se déroule entre Zurich, Rennes et Saint-Malo.

Tout cela dans plus de 300 pages (beaucoup trop !) au style incisif mais répétitif à en devenir monomaniaque. Les chapitres sont presque tous extrêmement courts (1 à 3 pages), les phrases hachées (probablement comme les sentiments de Marie).

Cela aurait pu être intéressant si l’ouvrage avait été re-serré et le style un peu plus varié. Là, on frise l’overdose d’introspection baveuse et bavarde. Tant et si bien que la lecture devient automatique et que les mots finissent par se cogner à un cerveau qui se contente d’activer le réflexe de tourner la page suivante…

Trop de mots tue l’esprit. Le manque de style endort.

Publié chez Stock – 339 pages

3.3.08

Chanson des mal-aimants – Sylvie Germain

Décidément, Sylvie Germain me laisse de marbre.

Malgré des sujets assez originaux, une froideur certaine combinée à une constante distanciation dans l’écriture rendent la lecture insipide, glaciale. J’avoue avoir expédié ce roman comme on picore un toast dans un cocktail : c’est bien présenté mais cela laisse un goût d’absence et de trop peu.

Il manque de l’authenticité, de l’émotion, de l’implication, de l’originalité pour faire de ce livre un ouvrage intéressant et attirant.

On suivra les aventures désolantes et hermétiquement tristes de cette albinos abandonnée à sa naissance et maltraitée par la vie en restant constamment en dehors du récit.

Un livre à oublier.

Publié aux Editions Gallimard – 245 pages

Quelque part dans la voie lactée – Hubert Haddad

Recueil de nouvelles de la transfiguration, d’une luminosité stylistique encore une fois époustouflante !

Transfiguration d’un vieil acteur de théâtre qui revient à la vie, chaque soir, dans le rôle de son existence, Faust, qui le sublime et qu’il sublime, allant jusqu’à verser son propre sang pour la rédemption de Marguerite dans « Un diable sans invention ».

Transfiguration d’une strip-teaseuse de l’Erostar qui, soudainement, en plein spectacle devient invisible aux autres. Elle en profite pour favoriser, à leur insu, de violents jeux amoureux auxquels elle ne dédaigne pas de participer avant de tomber sur son âme sœur, dans « Une femme invisible ».

Transfiguration d’une jeune femme de bonne famille qui, cédant à l’inspiration artistique, habillera hallucinée, une forme d’épouvantail de ses fripes afin d’en faire la représentation tangible du cavalier bleu dans « La métamorphose du cavalier ».

Transfiguration, encore, dans « Absentia » où un pauvre garçon se verra contraint d’héberger une jeune femme dans son étroit studio parisien sans jamais la rencontrer. Pourtant, par les petites traces de vie laissées par l’un et l’autre au regard de l’autre absent, une impossible passion amoureuse finira par se nouer sans jamais pouvoir se sublimer.

Et ce ne sont là que quelques morceaux choisis.

Chacune des nouvelles de ce magnifique recueil porte sa part de folie, de fureur guerrière particulièrement frappante dans les récits se déroulant dans les temps anciens et/ou en Asie, de mini drame qui se joue dans la tête et l’âme de chacun des acteurs.

Hubert Haddad aime aussi à jouer avec nous en mettant en scène un vague homonyme partile, Hans Haddad, égyptologue collectionneur de momies avec lesquelles il entretient d’étranges rapports oniriques dans « LA Reine du Nil Bleu », accentuant encore la bizarrerie dédalique de ces récits. Chacun saura y trouver la part de rêve, de fantasmes, d’enchantement ou de délire.

Un exercice comme toujours chez Hubert Haddad, à l’écriture superbement maîtrisée, poétique et savante, dont la musique nous transporte instantanément.

Un grand auteur décidément !

Publié aux Editions Fayard – 165 pages

23.2.08

D’un pas tranquille – Anne Bragance

Encore un roman dont l’écriture et le style laissent fortement à désirer… Sans parler du fond !

Anne Bragance s’embarque dans une construction polyphonique entre sept personnages principaux (deux sœurs jumelles, un frère et une sœur, deux mères veuves, un barman) dont la vie et les sentiments sont compliqués par des obstacles insurmontables. La tonalité générale est le désamour de soi par le non accomplissement de son amour pour l’autre.

Une des sœurs jumelles, muette, tombe amoureuse d’un beau ténébreux qui passe ses soirées au bar du casino de Cannes. Les échanges se font à coups de billets griffonnés et aussitôt déchirés. C’est là l’un des rares moments de relative illumination littéraire de l’auteur.

Manque de chance, le ténébreux en question est amoureux du barman qui lui ne l’aime pas. Par des fils d’intrigue assez alambiqués et artificiels, tout ce petit monde va se rencontrer et s’espionner plus ou moins pour contrarier les sentiments d’un ou de plusieurs autres afin de faire triompher les siens.

La tragédie s’en mêlera et nous mènera à une fin désirée par le lecteur qui n’en peut plus. En tout cas, je suis arrivé très vite à saturation.

Le chapitres sont tous sur le même mode : courts, faits de phrases minimalistes au vocabulaire pauvre comme l’inspiration d’Anne Bragance. Sans une attention soutenue qu’il est difficile de lui accorder, on décroche assez vite de ce galimatias parfaitement inutile.

Actes Sud nous avait pourtant habitué à des publications d’une autre qualité ! A oublier …

Publié aux Editions Actes Sud – 213 pages

La Madone des Sleepings – Maurice Dekobra

Grand reporter, scénariste, traducteur des classiques de langue anglaise, Maurice Dekobra est aussi un écrivain à part.

La Madonne des Sleepings est un amusant roman, mélange de divers genres, qui résume à lui seul assez bien le style original et loufoque de l’auteur.

Mélange des genres car on y trouve, pêle-mêle mais savamment agencés, de l’aventure romanesque à l’ancienne, de l’amour, du roman policier le tout dans un style unique très anglais. Assez décalé grâce à la technique de l’under-statement.

La langue y est riche et fleurie et toute situation a priori banale se voit fréquemment décrite derrière de savantes périphrases pleines d’humour et de dérision qui traduisent une maîtrise assez époustouflante de la langue de Molière. Impressionnant et amusant !

En revanche, n’attendez pas de révolution du côté de l’intrigue. Elle est assez convenue et un peu trop souvent prévisible, à mon goût. Il y a certes de nombreux rebondissements qui savent tenir le lecteur en haleine sans toutefois égaler les Maîtres du thriller. C’est la réelle limite du genre et de ce roman. C’est un peu longuet et convenu…

L’intrigue nous mène dans la jet set londonienne où une riche et belle veuve, Lady Diana, défraie la chronique de la bonne société des années vingt. Tout en multipliant les conquêtes pour son bon plaisir, il va lui falloir trouver un stratagème pour combler les pertes abyssales que des placements malheureux combinés à des dépenses somptuaires ont entraîné.

Grâce au service d’un parfait gentleman, Prince français, une intrigue compliquée vous mènera en Angleterre et surtout en Russie bolchévique afin de faire valoir des droits de la belle dame sur des champs pétrolifères confisqués par les communistes . Nous y rencontrerons de véritables personnages de bandes dessinées, mélanges de politiciens véreux, d’espions et de gens du monde que la passion n’épargne pas, avec lesquels le Prince Seliman et Lady Diana vont devoir composer pour sauver fortune et âmes. Un peu roman de gare mais le panache en plus !

Je ne vous en dirai pas plus. On y passe un bon moment surtout si l’on prend l’histoire d’assez loin et que l’on se concentre sur les exploits de composition littéraire dont Dekobra nous éblouit.

Pas un must, mais à découvrir si vous êtes curieux.

Publié aux Editions Zulma – 313 pages

16.2.08

Je ne suis pas là – Slavenka Drakulic

Une jeune femme de vingt-neuf ans, serbe par sa mère, musulmane par son père, se trouve nommée institutrice dans un petit village bosniaque peu de temps avant le déclenchement du conflit des Balkans.

Tout à coup, la guerre fait irruption dans sa vie jusqu’alors parfaitement paisible. Le soldats ramassent les femmes et les enfants du village, un matin de juin, pour les embarquer dans un camp. Pendant ce temps, les hommes sont rassemblés pour être exécutés un peu plus loin dans la forêt.

Après avoir cru à un parcage temporaire, les femmes doivent se faire à l’idée que leur installation précaire va durer. Au moins jusqu’à l’hiver.

Bientôt, l’institutrice ira rejoindre la « chambre des femmes » où les plus jolies jeunes femmes du camp ont été sélectionnées et confinées. Débutera l’horreur des viols à répétition, des tortures morales et psychologiques, de l’humiliation constante, des meurtres aussi. Pendant ce temps, à quelques minutes de là, les hommes sont assassinés, après être horriblement mutilés, par les soldats serbes puis brûlés dans les bennes à ordures.

Slavenka Drakulic décrit avec une plume précise et une langue simple l’horreur des camps et l’infinie capacité de la nature à inventer les moyens de détruire les ennemis du moment avec bestialité, après leur avoir fait subir les pires outrages.

Il est difficile de ne pas être bouleversé par ces scènes suggérées, parfois crûment décrites, où la mort violente prend de multiples formes, chaque fois plus inventives, et dont sont les témoins subis les femmes de ce camp.

L’auteur sait nous indiquer les stratégies de survie, l’importance de ne penser qu’à soi pour sauver sa peau ainsi que la solidarité de ces neuf femmes, esclaves sexuelles d’une horde de soldats ivres et féroces.

Ce livre est aussi une réflexion intime et douloureuse sur la grossesse subie après un viol et sur les interrogations qui entourent la naissance à venir sans qu’on ne puisse jamais connaître le père. La douleur d’être mère sans l’avoir voulu, d’être celle qui assurera la descendance de ses tortionnaires.

Il nous donne enfin à comprendre comment et pourquoi beaucoup de ces mères n’ont eu d’autres choix que d’étouffer ou d’étrangler leurs bébés, à peine nés, pour survivre et effacer une faute dont elles n’ont aucune responsabilité.

Un livre dur, poignant, indispensable pour comprendre de l’intérieur, à travers le destin d’une femme parmi tant d’autres, ce qui s’est passé à trois heures de chez nous il y a quinze ans à peine. Pour ne pas, ne jamais, oublier.

Publié aux Editions Belfond – 254 pages

La colère d’Achille – Charles Ficat

Dommage ! L’idée était belle : Achille mort se met à rêver à voix haute de sa vie, de ses exploits, de sa grandeur comme de ses faiblesses et vient à regretter la vie qu’il a quittée. Il réalise combien il l’a aimée, plus que la gloire et la grandeur.

Malheureusement, Charles Ficat s’est pris les pieds dans le tapis. Le style est inutilement pompeux et ampoulé et les références constantes, bien que parfaitement légitimes, aux héros antiques à la cosmologie grecque ont tôt fait de laisser le lecteur sur la touche, saturé d’une histoire qui lui est extérieure.

Il eût été tellement percutant et intéressant de donner un ton moderne, de revisiter la mythologie en mettant en évidence la permanence des sentiments qui entraînent et motivent les héros antiques. Au lieu de cela, on nous sert un cours d’histoire spécialisé, indigeste et assez mal écrit.

A éviter sauf à être un érudit de la question !

Publié aux Editions Bartillat - 175 pages

12.2.08

Oholida des songes – Hubert Haddad

Etrange titre pour un étrange récit qui hésite sans arrêt entre roman, poésie et théâtre, trois domaines dans lesquels Hubert Haddad excelle.

Partout où le monde est en guerre, où les peuples fuient, où les enfants tombent, en victimes ou en soldats, Samuel Faun, photographe de guerre, se dresse pour faire de ses photos célèbres un témoignage de la passivité de l’occident.

De retour d’Erythrée, Samuel, qui vit à New York, va tomber au hasard d’une soirée alcoolisée dans un improbable théâtre off. S’y joue une pièce en yiddish, « Oholida des Songes ».

Fasciné par des paroles qui lui rappellent son enfance, avant que les nazis n’emportent ses parents, troublé par la superbe femme qui joue l’un des deux rôles de cette pièce, Samuel se rend chaque soir dans ce théâtre où le public semble éternellement identique.

L’attraction exercée par cette pièce devient tellement intense, le besoin de rencontrer cette femme si absolu, alors qu’il n’a jamais pu, su ou voulu s’attacher à la moindre compagne, vivant d’amours sans lendemain ou de prostituées des ports de guerre, interdisent à Samuel de reprendre le chemin des conflits qui pourtant l’attendent.

S’en suit une longue et troublante quête de l’autre pour mieux se comprendre soi. Jusqu’à la perte, jusqu’à la limite de la folie ou de la tentation de suicide.

Une fois de plus, Hubert Haddad a choisi un thème difficile qui nécessite maîtrise, talent et habilité pour conserver l’attention fortement sollicitée du lecteur.

Si vous cherchez un livre facile, passez votre chemin. Si vous êtes en quête d’originalité, d’exigence, de vocabulaire riche et étonnant et que le mélange des genres ne vous effraie pas, ce livre alors est pour vous.

Vous pénétrerez dans un monde où il convient de chercher derrière les apparences pour découvrir qui est vraiment l’autre, où l’authenticité ne se révèle qu’une fois que l’on s’est dépouillé de tout.

Ohalida étant un autre nom de Jérusalem, happé par une histoire d’amour plus forte que tout, Samuel n’aura d’autre choix que de retrouver ses sources et de faire le voyage vers la ville biblique que l’aimée disparue lui aura soufflé.

Un voyage pour se transfigurer, un voyage pour s’accepter définitivement, à l’aube de la vieillesse avant qu’il ne soit trop tard. Un voyage d’une rare densité qui nous mène par Djibouti, New York, Beyrouth et Jérsusalem.

Un très beau livre qui ne se laisse pas facilement apprivoiser.

Publié aux Editions Zulma – 318 pages

11.2.08

Sur la dune – Christian Oster

Voici un roman dont je ne serai pas surpris qu’il devînt un futur scénario d’un film à la française. Il en a tous les ingrédients : une nostalgie certaine, une lenteur de l’action elle-même très ramassée dans le temps, des personnages pittoresques et qui n’arrivent pas à réellement s’assumer ou à exister, un caractère intimiste, sans parler de dialogues minimalistes.

Le thème est simple et pourtant original. Paul, homme sans âge (nous dirons entre trente et quarante), descend sur Bordeaux pour aider un couple d’amis à désensabler leur maison sur les dunes. Lui prend, un peu par hasard, l’idée de s’installer à Bordeaux pour refaire une vie qu’on devine marquée par une succession de vides et d’histoires sans lendemain.

Pourtant, Paul ne trouvera pas le couple d’amis sur place. Ils se sont disputés et sont, chacun de leur côté, rentrés sur Paris. Paul est pris au dépourvu et doit trouver une chambre alors que tous les hôtels ouverts sont pleins. Il n’y a pas d’autre solution que de partager la chambre d’un inconnu, Charles. Celui-ci est marié mais vit à côté de son épouse, Ingrid, qui occupe une chambre seule. Ingrid n’est autre que la femme belle et troublante que Paul a entr’aperçu, le soir, dans le hall d’accueil.

Il retrouvera par hasard le lendemain cette jeune femme qui est elle aussi en train de désensabler sa maison, voisine de celle des amis de Paul. Très vite, Paul va s’immiscer dans la vie de ce couple étrange, dont il côtoie séparément les constituants, jusqu’à devenir un élément indispensable à son évolution.

Derrière une écriture simple et dépouillée, Christian Oster a su trouver le rythme et les mots pour nous inviter dans la tête, les émotions et les fantasmes de ses personnages en mal d’être aimés d’abord parce qu’ils ne savent pas, en grande partie, s’aimer eux-mêmes.

C’est par petites touches, gravées dans des chapitres incisifs, que l’auteur va faire progresser cette relation à trois, puis à quatre, chacun ayant besoin d’un ou deux des autres pour trianguler une relation impossible sans la présence désirée, et savamment provoquée, de Paul. Une fois commencée, impossible d’arrêter la lecture pris que nous sommes dans la musique des sentiments qui, peu à peu, se mettent en place.

Un court roman sympathique et à ranger sans hésitation dans la série des recommandations de Cetalir.

Publié aux Editions de Minuit – 191 pages

1.2.08

La bibliothèque du géographe – Jon Fasman

Le titre du roman nous paraît plus vendeur que conforme à l’intrigue. Car c’est bien d’une bibliothèque qu’il s’agit, et des mystères qu’elle recèle, mieux protégés qu’une citadelle, mais de celle d’un obscur professeur de langues baltiques dans l’Etat du Michigan.

Ceci dit, le roman vaut le détour. Jon Fasman nous a concocté une sorte de polar haletant où la quête de mystérieux objets, tous ou presque en provenance d’Asie Mineure et vieux de plusieurs siècles, nous mène aux quatre coins du monde.

Cette quête dont on comprend bien vite qu’elle est en rapport direct avec des procédés alchimiques à l’importance extrême est réalisée par de douteux sbires membres d’une confrérie secrète et en prise directe avec les réseaux de pouvoir de l’ex URSS. Anciens du KGB, du Parti Communiste, apparatchiks et autres militaires de haut rang n’hésitent pas à s’emparer des trésors convoités à force de ruse, de duplicité, d’argent et de meurtres. Peu à peu, nous en devinons l’usage que leur rassemblement permettra.

L’autre force de ce roman bien documenté, c’est de nous faire poursuivre en parallèle cette quête meurtrière et l’enquête menée par un jeune journaliste, Paul Tomm, sur le décès violent d’un obscur professeur Estonien à l’Université dont lui-même est issu. Chapitre après chapitre, des connexions vont s’établir entre deux histoires au départ en apparence parallèles.

Bien malgré lui, à force de pugnacité alimentée par l’amour éprouvée pour une dangereuse professeur de musique et grâce à l’aide bienveillante d’un policier violent et placardisé, Paul Tomm va se trouver au centre d’une intrigue qui le dépasse dans ses enjeux.

Virées nocturnes, chasse à l’homme, crochetage de serrures, marchandages et intimidations, tout est là pour alimenter une bonne intrigue bien construite.

Il ne faut pas chercher le moindre intérêt littéraire à ce roman bien ficelé. Il vous apporte en revanche son lot de suspens, de rebondissements et vous tient vaillamment en haleine pendant quatre ou cinq heures. Bref, objectif atteint pour Jon Fasman !

Publié aux Editions du Seuil – 394 pages

27.1.08

Le peintre des batailles - Arturo Pérez-Reverte

Attention, oeuvre majeure de la littérature espagnole contemporaine. Impossible à tout lecteur averti, amoureux des belles lettres et de l’écriture de ne pas s’y attarder.

Tout, dans ce roman majeur, force l’admiration. Un réalisateur inspiré, amoureux de scenarii intimistes et difficiles, y trouverait une trame propre à forger une grande oeuvre.

Pérez-Reverte choisit de nous donner à réfléchir avec profondeur et philosophie au sens des images choc et choquantes, celles que des reporters de guerre nous ramènent régulièrement pour dire crûment l’horreur de la guerre et de l’impact qu’elles ont susr celles qu’elles mettent en scène.

Une approche quantique de la photographie, le fait de figer sur une pellicule un moment d’inhumanité ayant plus ou moins un impact sur le comportement propre de ceux qui y figurent. Le meurtre, le viol commis l’auraient-il été sans un tiers pour prouver au monde la supériorité du vainqueur du moment ?

Autant le dire tout de suite, le roman de Pérez-Reverte dérange profondément, il est impossible d’en ressortir indemne.

Il dérange par les questions qu’il pose sur le rôle des grands reporters (et l’auteur est bien placé pour en parler l’ayant été lui-même pendant de nombreuses années), il dérange car ce que nous allons peu à peu apprendre sur Faulques, le peintre des batailles superbement mis en scène ici, va tromper notre sympathie initiale. Il dérange encore par la relation sans concession de scènes de guerre où la folie humaine se déchaîne sans frontières, sans limites à l’horreur qu’elle peut entraîner. La guerre civile yougoslave y tient une place toute particulière et dit bien la bestialité immense et monstrueuse qui s’est emparée des hommes, à quelques centaines de kilomètres de chez nous, à notre époque.

La force du roman tient également dans la constance de sa construction. Une série répétée jusqu’à son terme de trois chapitres. Le premier destiné à poser la question adressée, une question d’une grande profondeur, et traitée au plan théorique et philosophique sans jamais tomber dans la moindre pédanterie. Les réponses sont souvent originales et dûment articulées. Tout de suite suivi d’un chapitre faisant écho au précédent et nous renvoyant dans le passé de Faulques, ex grand reporter désormais retiré en solitaire. Un passé émaillé de milliers de photographies dont beaucoup ont fait le tour du monde pour mieux souligner le sang, la souffrance, l’incompréhension qu’entraîne avec elle toute guerre, où qu’elle soit et qu’elle qu’en soit la cause. Le troisième chapitre donne une lecture concrète, actuelle au sens de reculée dans le temps, post factum, sous la forme d’un dialogue bref mais dense entre Faulques et l’inconnu qui vient lui rendre visite.

Faulques, après avoir bourlingué toute sa vie partout où il y avait une guerre à relater par images interposées, s’est en effet retiré dans une tour sur la côte ibérique. Il y vit seul et passe ses journées à peindre une fresque murale. Une fresque qui synthétise toutes les batailles du monde, de toutes les époques. Une fresque inspirée des grands maîtres de la peinture et dont la construction n’est en aucune façon laissée au hasard. Le travail d’analyse des oeuvres auxquelles il est fait emprunt est d’ailleurs l’un des éléments remarquables de ce roman hors du commun.

Faulques est devenu “le peintre des batailles”, celles auxquelles il a assisté comme celles imaginées. Le peintre de la folie et sa fresque est d’une violence inouïe.
Soudain, un homme débarque. Un Croate d’une trentaine d’années que Faulques a photographié en temps de guerre et dont la photo, primée, a fait le tour du monde. Une photo qui a changé en profondeur le cours de la vie de ce Croate. C’est pour dire cet impact et venger un acte cause de grands malheurs que le Croate a retrouvé la trace de Faulques. Il lui déclare sans ambages qu’il est venu pour le tuer.

S’engage alors une relation d’une étrange profondeur entre Faulques et ce Croate. Une relation qui permettra à Faulques de prendre conscience de la vraie signification de son oeuvre de photographe et qui va influencer intimement la fresque murale, lui donner enfin la signification recherchée. Une relation qui permettra aussi au Croate d’apporter des réponses à ce qui lui est arrivé, aux images de Faulques qu’il a analysées, disséquées, pendant les dix années où il a mûri sa vengeance.

Aucun des deux ne sera plus le même après cette rencontre dont nous observons les entrelacs avec passion. Jusqu’où cette vengeance entraînera le Croate, jusqu’où Faulques est-il prêt à accepter ce que sa victime indirecte va lui faire comprendre sur lui-même ?

Plus nous progressons dans les réponses à ces deux questions centrales dans l’oeuvre, plus nous découvrons en Faulques un homme tourmenté, froid, antipathique et que nous nous prenons à détester pour le geste irréparable qu’il a laissé faire.

Un geste dont vous découvrirons la nature et le sens à la toute fin de cette oeuvre magnifique.

Il est rare de sortir aussi bouleversé d’un livre et ce n’est pas la moindre réussite de Pérez-Reverte. Tout simplement géant !

Publié aux Editions du Seuil - 283 pages

25.1.08

Magnus – Sylvie Germain

Magnus est un roman dont il a été beaucoup questions lors de la rentrée littéraire de 2006 et qui fut en lice pour certains des prix qui comptent. Il n’en gagna finalement aucun, si ce n’est l’honorifique Goncourt des Lycéens.

Finalement, ce n’est probablement que justice car, sans pouvoir dire que Magnus est un mauvais livre, ce n’est certainement pas un excellent roman. Tout juste, un roman moyen.

C’est Sylvie Germain qui résume elle-même le mieux le thème de l’ouvrage : « Magnus a vingt ans (mais quand est-il né, précisément, et où ?), et un quart de son âge est dissous dans l’oubli, tout le reste souillé par une longue imposture. Il a vingt ans, et il est un inconnu à lui-même, un jeune homme anonyme surchargé de mémoire à laquelle cependant il manque l’essentiel – la souche. Un jeune homme fou de mémoire et d’oubli, et qui jongle avec ses incertitudes à travers plusieurs langues, dont aucune, peut-être, n’est sa langue maternelle. » (Fragment 13 – page 120).

On l’a compris, c’est de la recherche de son identité qu’il est ici question. Celle d’une enfant qui a perdu tout souvenir et toute parole à l’occasion du bombardement de Hambourg où nous finirons par comprendre que ses parents ont sans doute trouvé la mort. Peu à peu, il va découvrir qui furent vraiment ses parents adoptifs, en particulier son père, criminel de guerre nazi.

Sa quête personnelle de construction se soldera par un échec et entraînera la disparition des femmes qu’il aura vraiment aimées. Sans doute y aura-t-il cependant trouvé une partie des réponses à qui il est vraiment car il n’est point besoin de savoir son nom, de connaître ses parents pour savoir qui nous sommes. C’est à cette quête intime et personnelle que nous convie l’auteur.

On l’a sent cependant en retrait de son sujet. A aucun moment Magnus ne nous émeut. L’analyse reste froide et distante, sans affection, sans véritable douleur.

La succession des notules et des fragments (pour dire que la vérité sur qui est Magnus ne peut être que fragmentaire), l’inclusion de citations poétiques plaquées n’aide pas à humaniser ce roman auquel il manque un souffle de vie, de l’allant et du naturel.

C’est bien écrit, sans plus, bien construit, certes, mais froid.

Vous trouverez bien d’autres recommandations de lecture ô combien exaltantes sur Cetalir…

Publié aux Editions Albin Michel – 276 pages

19.1.08

L’aube le soir ou la nuit - Yasmina Reza

Quelle est l’utilité d’un tel livre ? Cette question n’a cessé de me tarauder tout au long de sa lecture.

Yasmina Reza avait passé un contrat avec le candidat Sarkozy : pouvoir le suivre, en garde rapprochée, en partageant son intimité pendant les huit ou neuf mois qui ont précédé l’élection présidentielle, pouvoir noter librement tout ce qu’elle voulait et en tirer un livre sur le mode pris sur le vif.

Le résultat est fortement mitigé, discutable même.

Passons les premières dizaines de pages. Mme Reza n’est pas dans son registre et le livre éprouve les plus grandes difficultés à adopter un ton et un style aptes à capter l’attention du lecteur.

Puis, peu à peu, on sent qu’une sympathie s’établit entre celle qui observe et celui qui est observé.

Une sympathie fondée sur le don de soi à la cause de sa vie, sur l’extraordinaire énergie qui émane de Mr Sarkozy et sa capacité à entraîner, à décider.

Une sympathie forgée par la force des mots, ceux qui structurent les meetings électoraux, ceux lâchés sur le moment par un candidat qui veut soulever les foules jusque parfois à l’encontre de celui qui passe ses nuits à concevoir les discours du futur président.

Mais sympathie ne veut pas dire admiration béate et Y. Reza s’emploie à bien souligner la superficialité dans la plupart des contacts, l’inépuisable besoin de plaire et de briller, l’ego sur-dimensionné, indispensable pour gagner.

Bref, du coup, l’homme qui va devenir président y gagne en densité humaine puisqu’il combine qualités aussi nombreuses que ses défauts.

Reste à dire que le style qui repose fondamentalement sur des successions de notes et d’impressions, sur des citations glanées ici ou là ne nous a pas emballé. Nous restons dans la superficialité, l’impression et rares sont les analyses qui, lorsqu’elles apparaissent, sont en revanche d’une grande pertinence.

Il y a également trop de références à des personnages dont nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’ils sont au-delà de la cohorte des ex et futurs ministres de la garde rapprochée.

Mais conservons l’image d’un homme à la condition humaine, obsédé par la réussite et le souci de plaisir, le besoin d’être admiré, aimé et obéi.

Publié aux Editions Flammarion - 190 pages

13.1.08

Le silence du patineur – Juan Manuel de Prada

Ce recueil de nouvelles, dont il est difficile de dire celle que l’on préfère tant la qualité en est incomparable, m’amène à réviser ma position sur ce genre littéraire.

Il faut dire que Juan Manuel de Prada est un surdoué de la littérature qui force le respect et l’admiration. C’est entre dix-huit et vingt-quatre ans que ce jeune écrivain espagnol (il est né en 1970) a accouché de ces récits dont on peut dire qu’ils bousculent l’écriture contemporaine.

La langue y est d’une richesse extraordinaire non seulement du fait de la présence d’une quantité incroyable de mots dont j’avoue avoir ignoré l’existence jusqu’à présent, (savez-vous ce qu’est une métonymie ?), mais surtout par les associations inédites que l’auteur forme pour décrire en un trait magnifique et imagé ce qu’il souhaite exactement nous faire parvenir à notre cerveau émerveillé par tant de maîtrise.

Je ne peux résister à citer deux phrases qui, à elles seules, illustrent mon propos.

Tout d’abord cet extraordinaire de truculence et d’audace « dans les transports du coït, elles aimaient à se trouver au-dessus de leurs partenaires, comme l’huile et les sopranos » (extrait de la nouvelle l’épidémie).

Ou bien encore, tiré de Galvez, la plus longue de ces 12 nouvelles, et qui préfigure « les Masques du héros », cet imaginatif et inattendu « Cansinos était un mélange de géant, de canasson et d’orphelin. »

Au-delà de la prouesse d’une langue dense, rayonnante, joyeuse et souvent lubrique, Juan Manuel de Prada nous fait plonger dans un univers où fréquemment la mort, latente, rôde, où le mystérieux côtoie les songes, où rêve et réalité se confondent pour nous réserver une sortie inattendue.

Son univers est la plupart du temps peuplé de poètes ratés qui vivent par procuration, improbables victimes d’un succès incertain, rattrapés par une langue plus forte qu’eux, vivant de compromis et de compromissions.

C’est aussi le trouble et l’émoi suscité par les femmes envers les hommes jeunes, et moins jeunes, qui nous sont ici contés dans un monde où la peau des femmes présente toujours l’étrangeté d’un aspect ou d’une texture absolument inattendus, rendant la tentation d’autant plus grande que l’étrangeté est troublante. Femmes imprévisibles, ô combien désirables, sources d’inconnu et d’incompréhensions.

Il est à noter d’ailleurs que les femmes sont ici le plus souvent victorieuses des hommes qu’elles amènent à une perte directe ou indirecte dans des circonstances incroyables, fantasques ou fantastiques.

Bref, c’est un voyage initiatique que nous propose cet auteur, à travers une langue renouvelée, bousculée, picaresque et truculente. Un régal absolu, une halte impérative dans cette auberge espagnole !

Publié aux Editions du Seuil – 231 pages

5.1.08

La malédiction d’Edgar – Marc Dugain

Après trois romans couronnés de succès, dont le célébrissime « Chambre des Officiers », Marc Dugain change de genre en se lançant dans une évocation plus historique que romanesque des dessous de la politique au plus haut niveau des Etats-Unis de l’immédiat avant-guerre jusqu’à la fin des années soixante.

Le parti pris littéraire est celui de donner la parole à Clyde Tolson, adjoint de John Edgar Hoover, puissant patron du FBI pendant près de quarante ans. Clyde va narrer les dessous nauséabonds du pouvoir dans des Mémoires pour apprendre au monde qui était vraiment Edgar et confirmer, à la marge, qu’Edgar et lui ont été amants pendant toute leur vie.

Le prétexte littéraire est de fait rapidement abandonné car, à l’exception de la dernière partie, après la mort d’Edgar où Clyde devient moins factuel et laisse enfin parler, un peu, ses émotions, le récit mis en place par Dugain est d’une précision chirurgicale et fait objectivement froid dans le dos.

Edgar Hoover y apparaît comme l’homme qui a tiré l’essentiel des ficelles pendant au moins trente ans, en particulier du règne d’Eisenhover jusqu’à l’assassinat de Kennedy. Hoover a su rester au pouvoir, survivre à huit présidents et à une trentaine d’Attorneys General auxquels il était censés reporter. De fait, c’est le plus souvent en liaison directe avec la Maison Blanche qu’il opérait, à l’exception notoire de la période où Bob Kennedy fut un Ministre de la Justice particulièrement affairé.

Si Hoover put rester en place, c’est qu’il savait formidablement assurer ses arrières. Tout d’abord, grâce à plus de 17000 pages de dossiers confidentiels où il tenait par les couilles, car le plus souvent il s’agissait d’affaires de mœurs doublées de manipulations financières, la totalité du monde politique et des affaires des Etats-Unis. En second lieu, c’est parce qu’il sut créer de toutes pièces la menace communiste dans l’immédiat après-guerre, livrant l’Amérique aux heures sombres du Maccartysme, et focaliser la quasi-totalité des ressources du FBI sur la traque aux sorcières et les écoutes téléphoniques généralisées, y compris au plus haut niveau.

En pratiquant ainsi, il protégea objectivement la Mafia dont il prétexta qu’elle ne présentait aucune menace pour la sécurité intérieure et était un facteur de développement économique. En laissant la Mafia se développer dans un cadre encadré, en ayant des liens étroits avec leurs chefs, il sut également rendre les inévitables services aux différents prétendants à la fonction suprême en achetant les voix indispensables, obtenant les fonds nécessaires ou éliminant physiquement et discrètement les gêneurs.

Après la lecture glaçante de cet ouvrage remarquablement fouillé, il n’est plus possible d’avoir de doutes sur le meurtre de Marilyn Monroe vraisemblablement orchestré, voire commis, par Bob Kennedy dont elle était l’amant en même temps que de son frère. Marilyn venait de se faire larguer par John et le vivait très mal. Elle menaçait de révéler sa double liaison et les tentatives lamentablement échouées de meurtre de Fidel Castro, confessées par ce coureur malade de jupons que fut JFK, ce qui aurait fait sauter la Présidence.

Il n’est pas possible non plus de douter du complot savamment orchestré de l’assassinat de Kennedy. Celui-ci avait réussi à dresser contre lui la totalité de ses soutiens : l’armée par sa gestion désastreuse de la crise des missiles cubains où il négocia dans le dos de tout le monde et concéda des accords secrets ici révélés, la Mafia harcelée par son frère et à laquelle il refusa de renvoyer l’ascenseur, la CIA dont la sphère d’influence décroissait, le FBI que le comportement de Bob Kennedy mettait en danger de pousser la mafia à révéler l’homosexualité cachée d’Edgar Hoover et jusqu’à la Vice-Présidence car Johnson n’avait aucune chance d’être élu au cas où John Kennedy aurait brigué un second mandat.

Marc Dugain donne l’essentiel de ce qu’il faut savoir qui prouve comment les préparatifs de l’assassinat se sont déroulés, qui a joué quel rôle, qui a manipulé qui, qui a liquidé qui et qui en a profité (et là, c’est tout le monde !).

Ce livre montre fabuleusement en quoi faire de la politique à haut niveau est un art éminemment dangereux dans lequel il semble impossible de conserver son âme, du moins aux Etats-Unis.

Bien sûr, en France, il est impossible qu’il en soit de même…

Indispensable pour comprendre et réfléchir.

Publié aux Editions Gallimard – 332 pages

2.1.08

La lumière du détroit – Hitonari Tsuji

Hitonari Tsuji est un écrivain japonais contemporain très célèbre en son pays. Il signe ici un court et percutant roman à la violence psychologique particulièrement marquée.

Saîto, le narrateur, a été dans son enfance le souffre-douleur d’un de ses camarades de classe, Hanai. Saîto est également issu d’une classe modeste, une famille de pêcheurs, alors que Hanai vit dans une famille aisé de la classe moyenne.

Saîto passe la première partie de sa carrière comme chef des stewards sur une compagnie de ferries qui fait le voyage quotidien entre deux provinces japonaises. Comme la compagnie va fermer avec la mise en route d’un tunnel de liaison entre les deux îles, Saîto décide de se reconvertir et devient « maton » dans la prison de la ville de son enfance.

A son arrivée, il se voit confier l’encadrement d’une dizaine de détenus que l’on prépare à la réinsertion civile en les formant aux métiers de la mer. Parmi ces détenus, Saîto va reconnaître Hanai, devenu élève modèle.

Bientôt, une relation de manipulation réciproque, de surveillance directe ou indirecte, va se mettre en place entre les deux hommes, l’un se retrouvant maintenant en position d’autorité vis-à-vis de celui qui l’a fait souffrir et qui est à l’origine de cette vie étriquée.

Hitonari Tsuji décrit avec subtilité et intelligence la progression des doutes dans la tête de Saîto face au comportement idéal de Hanai, loué par l’administration pénitentiaire. Peu à peu, cependant, la vraie personnalité, complexe, manipulatrice, sauvage et violente de Hanai va se révéler au plus grand nombre, donnant à Saîto la délivrance dont il a besoin, le rachetant à ses propres yeux.

Hitonari Tsuji dépeint magnifiquement la vie dure de ces hommes en mer, les tensions qui s’emparent des équipages, une fois isolés du monde, les poussant alors vers une violence physique qui sert de catharsis.

Il dit aussi l’impossibilité de se construire en tant qu’homme, mari ou amant, tant que la posture de victime subie traumatiquement n’a pas été réparée. Saîto est incapable d’être heureux en amour car il ne s’aime pas lui-même, n’a pas suffisamment confiance en lui.

C’est aussi une version moderne du « Maître et de l’esclave » de Kant. Saîto fut l’esclave psychologique de Hanai qui n’existait en tant que leader vis à vis de la classe que comme Maître. Sans Saîto, Hanai ne pouvait exercer son influence.

A son tour, une fois le rôle d’autorité inversé, Hanai devient un esclave administratif de Saîto, ne pouvant s’exprimer que sur son autorisation et dont la libération ou la réinsertion dépend, en grande partie, de l’avis de son ancienne victime. Pourtant, celle-ci ne peut se départir de l’influence de Hanai dont il ne sait jamais véritablement, avant les dernières pages, s’il l’a ou non reconnu. Si bien que la libération d’un mal profond et latent ne peut se faire que par la violence qui, seule, permettra d’exister alors en tant qu’être indépendant de son ancien bourreau.

C’est une livre d’une rare intelligence, assez complexe, à lire lentement. Un livre troublant et magnifique à découvrir absolument.

Publié aux Editions Mercure de France – 142 pages

22.12.07

Portrait de Bindo Altouiti – Irina Muravieva

Le métier de traducteur n’est pas toujours drôle. Une fois une commande reçue, quel que soit l’intérêt et la qualité de l’ouvrage, il faut le lire une première fois, s’en imprégner, puis lire et relire au fur et à mesure que le travail souvent injustement méconnu de traduction, progresse.

Avec ce roman qui tire son nom d’un portrait réalisé par un peintre de la Renaissance à la ressemblance troublante avec l’un de ses multiples personnages, Michaël, jeune homme brillant, qui ressent profondément la souffrance du monde au point d’en être interné en hôpital psychiatrique, le traducteur a dû rêver, souvent, d’un autre métier…

Il faut dire que le livre est particulièrement assommant. Passe encore que la linéarité temporelle soit bafouée : on en a vu d’autres et cela permet souvent de structurer par composantes essentielles la trame narrative, sauf ici !

Derrière une volonté louable de peupler l’ouvrage de nombreux personnages secondaires qui, tous sans exception, souffrent d’un profond mal de vivre typiquement russe, d’alcoolisme plus ou moins démonstratif, de pulsions suicidaires et d’une vie de couple pour le moins tumultueuse, le lecteur se trouve bien vite perdu par une prolifération non maîtrisée de personnages qui ont tous des comptes à régler avec l’autre sexe.

Au bout de trente pages, on ne sait déjà plus qui est qui, qui est amant, ou l’a été, de qui, qui veut tuer qui ou qui veut se tuer.

Le récit se déroule principalement entre un New York accablé de neige et de verglas et un Moscou engourdi par un immense manteau blanc. Quand ils se trouvent dans l’une de ces villes, chacun des personnages n’a de cesse que de la quitter pour rejoindre une improbable âme sœur qui, bien sûr, a élu domicile sur l’autre continent.

Une fois sur place, leur court bonheur fait immédiatement le malheur du conjoint trompé quand il ne provoque pas la mort, souvent violente, de l’être aimé. Le tout par une succession de portraits juxtaposés, décalés dans le temps et l’espace, d’où l’on glisse dans un profond engourdissement.

Bref, pour plagier Shakespeare, “beaucoup de bruit pour rien”.

J’ai manqué par trois ou quatre fois de refermer le livre irrité par cet évident manque de talent et de maîtrise. Ce n’est que poussé par le devoir d’en rendre compte ici que je me suis accroché.

A oublier au plus vite !

Publié aux Editions Jacqueline Chambon – 302 pages

15.12.07

Nuage rouge – Christian Gailly

Un homme roule sur un chemin, tard en soirée. Tout à coup, il croise la voiture d’un de ses amis. Au volant, une femme, inconnue. Aucune trace de son ami, ni à l’avant, ni à l’arrière. Un détail choque : la femme qui conduit a l’air hagard et le visage plein de traces rouges.

Son ami sera retrouvé par lui mais, pour cet ami, rien ne pourra plus jamais être comme avant. Il le charge alors de retrouver cette femme que, malgré les circonstances que vous découvrirez, il aime follement.

A cette quête substitutive s’adjoindra bientôt un amour par transfert pour une femme mystérieuse et qui joue au chat et à la souris avec ces deux hommes, tout le monde dissimulant sur ce qu’il sait, croit savoir ou fait semblant de savoir.

Avec une écriture très incisive, résolument moderne, insérée dans de courts chapitres qui donnent un rythme de polar mystique à ce roman assez novateur, Christian Gailly nous interpelle sur la fidélité en amitié et en amour. Jusqu’où accepter d’aller par souci de l’autre et a-t-on le droit de sacrifier une relation à une autre, par lassitude, dévotion ou par souci du bien-être d’un tiers ?

Dans cette quête assez alambiquée de l’autre se joue une petite poésie faite de répétitions volontaires et qui rendent le temps qui s’écoule plus dense, plus structuré. Il s’en dégage aussi un humour un peu décalant et qui prête à sourire.

De nombreuses surprises nous attendent au détour des chapitres tenant le lecteur en haleine jusqu’au bout.

Une assez belle réussite sans toutefois en faire un texte fondateur. Il y a de la marge…

Publié aux Editions de Minuit – 191 pages

9.12.07

La double conversion d’Al-Mostancir – Hubert Haddad

Mais d’où vient donc que l’on n’entende pas particulièrement parler de cet auteur d’origine tunisienne ?

Sa langue est sublime de poésie, à la fois orientale par sa luxuriance, sa richesse de vocabulaire sans franchir des limites qui en feraient une langue pédante, et d’une modernité occidentale. On se laisse bercer par la magie des mots, les couleurs et les odeurs défilent devant nos sens émerveillés au fur et à mesure que la lecture de ce merveilleux conte progresse.

L’idée est originale et force l’admiration par la maîtrise que l’auteur en a.

Louis IX fait le siège de Tunis. Frappé par la peste et le « mal des entrailles », il se meurt lentement comme tant de nobles chevaliers avec lui. Frappé du même mal, le berger de l’armée, Saïd, râle.

Louis IX va usurper l’identité de Saïd et Saïd devenir la dépouille royale, défigurée et putrescente. Enfin libéré des obligations de sa charge, le roi moine, qui survivra à son mal et se réveillera des morts, va pouvoir se consacrer à sa seule passion : la méditation et la prière.

Mais la force de son caractère, son calme et son sourire permanent, sa foi qui deviendra musulmane ne vont pas tarder à faire de lui un prophète respecté, adulé que l’Emir Al-Mostancir, qui aura défait les Francs, fera venir à lui pour réveiller une foi qui s’éteint.

Hubert Haddad fait preuve d’une culture historique remarquable et maîtrise brillamment les principes fondateurs des deux religions majeures qui s’affrontent pour finir par se confondre en grande partie. Nous voilà en quelques traits de plume transportés près de six cents ans en arrière et nous souffrons de la chaleur, de l’ardeur des combats, de la maladie surtout qui décime plus que l’ennemi musulman l’armée papale.

La magie de l’auteur est de nous faire glisser imperceptiblement de la conscience au rêve du roi mourant. Ce que nous voyons se dérouler sous nos yeux, c’est l’agonie mentale royale, le rêve formé par les fièvres. Cette rêverie poétique interpelle le roi, inconsciemment, et nous avec, sur la réalité de la foi, la prétendue supériorité d’une religion sur une autre, le renoncement à l’amour physique et la découverte du plaisir de la chair avec une belle musulmane imaginée. C’est un rêve de dépouillement extrême, de totale pauvreté pour n’avoir aucune obligation et pouvoir poursuivre son chemin vers son destin, en paix avec soi et avec le monde avant que de le quitter en remettant son âme à celui que sa naissance a fait son Dieu.

Un livre extraordinaire qui donne une irrépressible envie de se précipiter sur les autres ouvrages de ce prolifique auteur contemporain, touche à tout de la littérature car auteur de romans, de nouvelles, de théâtre comme de poésie.

Un des grands livres de Cetalir !

30.11.07

Petits suicides entre amis – Arto Paasilinna

On sait les Finlandais un peu déjantés, ardents, drôles et bons buveurs une fois la glace brisée (sans jeu de mots).

Dans ce célèbre roman, Arto Paasilinna illustre parfaitement cet esprit libre et faisant sauter bien des convenances.

Un entrepreneur en faillite et dont le mariage bat de l’aile et un colonel d’active mis sur la touche décident tous deux de se suicider, sans se connaître ni se concerter. Ils se retrouvent nez à nez dans une grange et l’entrepreneur va sauver la vie au colonel qui s’apprêtait à se pendre.

Comme il n’arrive pas tous les jours de pouvoir sauver la vie de quelqu’un et que partager ses malheurs en ayant une oreille attentive dans laquelle déverser ses tristes humeurs, une vive amitié va se nouer entre ces deux personnages.

Ayant chacun de son côté, grâce à leur réunion impromptue, échappé au pire, ils décident de passer une annonce pour proposer aux suicidaires finlandais de se réunir pour envisager un gigantesque suicide collectif.

Plus de 600 « désespérés » répondront présents. Lors du colloque qui ressemble rapidement à un festin orgiaque et fortement éthylique, un petit groupe d’une vingtaine de candidats au suicide collectif se constitue.

Bientôt rejoint par un propriétaire d’un car puissant flambant neuf, ils vont se mettre à sillonner tout d’abord la Finlande, puis la Norvège, puis le sud de l’Europe, à la recherche du lieu idéal pour commettre cette action d’éclat qui attirera l’attention du monde sur le mal de vivre finnois.

D’étape en étape, de beuverie en beuverie, des rencontres se noueront entre les « Mortels », de véritables amitiés, certaines amoureuses, se mettront en place et le désir de se tuer s’éteindra progressivement une fois qu’un nouveau sens sera redonné à la vie de chacun.

Derrière cette idée originale, l’auteur sait, avec un humour qu’on aurait aimé plus grinçant, donner de gentils coups de canifs dans la société finlandaise moderne, critiquant la recherche des biens et du pouvoir, l’abandon des traditions de rencontres et d’entraide, le replis sur soi.

Le ridicule d’une administration embourbée dans ses formulaires, ses procédures, son manque de moyen pour mettre à mal un plan qui ne manquera pas de porter atteinte à la réputation de ce grand pays qu’est la Finlande est également gentiment mis en scène.

Gentil est l’adjectif qui caractérisera le mieux ce roman qui a beaucoup fait parler de lui. En étant gentils les uns envers les autres, le goût de vivre revient car on trouve de nouveaux sens. Gentille est la critique, gentille l’écriture.

C’est ce manque de verve caustique, d’humour décalé à l’anglaise qui rend le récit un peu longuet. Plus les pages se tournent, plus la vie devient prévisible même si une, petite, surprise nous attend à la toute fin. Plus d’allant, plus d’ambition littéraire en aurait fait un ouvrage majeur. En fait, c’est simplement un gentil divertissement, un peu longuet. Dommage, car le sujet était vraiment fabuleux…

Publié aux Editions Denoël & d’ailleurs – 300 pages

22.11.07

Permission – Céline Curiol

Le thème retenu par l’auteur est réjouissant et original.

Un jeune homme est recruté sur concours international par l’Institution (une sorte d’ONU qui ne dit pas son nom).

Il y est engagé comme « résumain » c’est-à-dire que sa mission consiste à résumer avec objectivité, sans passion, de façon neutre et efficace, les débats qui ont lieu dans les différents organes de l’Institution.

Ce jeune homme ne tarde pas à devenir un employé modèle, soucieux de toujours mieux faire et qui ne pense qu’à son travail. De toute façon, l’Institution songe à tout pour ses employés. Ils sont logés et nourris sur place et ne peuvent sortir de l’Institution sans permission (d’où le titre). Même le vocabulaire est normé et trois classeurs résument tout ce qu’il faut savoir pour vivre sans heurts en vase clos.

Bientôt, face à la répétition des tâches et dans un mode aseptisé et climatisé, le temps s’efface. Aucun employé n’est capable de répondre à la question de savoir depuis combien de temps ils sont embauchés. C’est le moyen mis en œuvre pour tuer dans l’œuf toute révolte.

Tout fonctionne bien jusqu’au jour où le collègue avec lequel le personnage principal du roman est en compétition professionnelle lui montre un roman. Or, l’écriture et l’imaginaire ont été mondialement interdits pour éviter toute perversion et annihiler toute faculté d’initiative créatrice.

Céline Curiol maîtrise bien son sujet pendant les deux premiers tiers de ce roman original. Le ton volontairement froidement objectif, presque chirurgical qu’emploie son héros auto-narrateur fonctionne parfaitement bien.

Malheureusement, le derniers tiers perd en qualité. Le doute qui s’empare du héros, l’arrivée inattendue de la puissance imaginaire, les perspectives nouvelles que l’écriture apporte viennent bouleverser un monde parfaitement rôdé. Mais les moyens littéraires mis en œuvre par l’auteur sont un peu poussifs et manquent de maîtrise conductrice.

On finit par s’y perdre et l’on guette la fin. C’est celle-ci qui finit par gâcher l’ouvrage. Si j’avais eu à parier sur le dénouement, j’aurais imaginé celui précisément réalisé par Curiol. Assez cousu de fil blanc.

Un livre qui plaira aux amateurs de « Galatica » ou de « The Island », un cran en-dessous, très nettement, toutefois.

Publié aux Editions Actes Sud – 253 pages

17.11.07

Heureux comme Dieu en France – Marc Dugain

Marc Dugain, principalement connu pour son best-seller « La chambre des officiers », produit ici un roman remarquablement écrit, avec juste ce qu’il faut d’effets littéraires (il a le sens de la formule qui fait mouche mais sans l’ostentation cumulative d’un Pierre Assouline).

Pourtant, le thème retenu est archi-rabâché : un jeune homme de vingt ans, dont les parents animent des réseaux de résistance via le Parti depuis Paris, est déclaré officiellement mort. Une fois enterré, pour de faux bien entendu, il est envoyé en Province où il va progressivement monter les échelons dans son réseau, commettant directement ou indirectement, les meurtres et les coups d’éclat indispensables au succès de ses missions.

La langue maniée par Dugain est pour beaucoup dans le fait que l’on est immédiatement happée par la logique infernale qui se met en place. L’atmosphère d’angoisse latente, l’implication de ses sans-grades qui se sont engagés au péril de leur vie est admirablement rendue.

On y comprend aussi les principes du cloisonnement au sein d’un réseau, le fait que chacun était responsable d’une minuscule parcelle d’action, la somme du tout faisant l’effet escompté. Il était également plus facile de remplacer un maillon arrêté ou mort que toute la chaîne.

L’autre originalité de ce très beau roman, de facture classique (il n’y faut pas chercher d’innovation littéraire), est de prolonger l’action dans le France de l’après-guerre. Plus qu’un roman d’action, ce qu’il n’est pas vraiment, c’est un roman profondément intimiste qui met en scène les doutes, les interrogations, les bravades et les actions de bravoure qu’un jeune homme va apprendre instinctivement à trouver en lui, face à des situations terribles. Jusqu’où peut aller l’amitié, la compréhension de l’ennemi, jusqu’où trahir ceux qui nous font apparemment confiance pour faire gagner la cause pour laquelle on est enrôlé.

Ces mêmes doutes, transcrits une fois de retour dans la vie civile, doublés d’une quête d’un amour impossible, avec la femme qui fut son chef de réseau et qui disparut brutalement, arrêtée, quelques jours avant qu’il ne le fût lui-même sont magnifiquement mis en scène par l’auteur dans le dernier tiers de cet ouvrage.

L’une des questions qui est posée est celle du sens de l’engagement et des limites à ce que l’on est autorisé ou non de faire. La réponse donnée ici est que face au terrorisme militaire il n’y avait pas d’autre réponse que celui du terrorisme résistant. Une façon sans doute de nous donner à voir ce qui se passe aussi en Irak ou en Afghanistan…

Publié chez Gallimard – 204 pages

10.11.07

Le paradis des poules – Dan Lungu

Parfois, un titre sait vous accrocher et est en soi une promesse alléchante. C’est le cas de ce truculent roman roumain de Dan Lungu.

Il y a un côté « Trois hommes dans un bateau » dans l’annonce de chacun des chapitres où l’auteur résume ce qui va se dérouler de façon assez iconoclaste et décalée. Il y a aussi et beaucoup de « Chat noir, chat blanc » de son compatriote Emir Kusturica. C’est dire le compliment !

En effet, on y retrouve une galerie de personnages improbables et hauts en couleur, au verbe d’autant plus efficace qu’ils sont imbibés par l’eau de vie du patron que les mâles de la rue des Acacias, où se déroule l’action, consomment sitôt la pension arrivée.

Ce bistrot plus ou moins improvisé, que l’un des habitués a surnommé avec imagination le « Tracteur chiffonné », est l’endroit où l’on devise, entre gentils poivrots, de la difficulté d’avoir vécu l’époque communiste de Ceaucescu puis celle de vivre après la révolution, une fois « le criblé de balles » liquidé et l’économie artificielle dézinguée. On y refait le monde, sans illusion et sans volonté de s’impliquer.

Cette rue est un condensé d’humanité, celle des petites gens, des retraités et des chômeurs. On y survit comme on peut, chacun élevant ses poules pour agrémenter l’ordinaire de quelques oeufs. On s’y surveille, sans penser à mal et on s’y serre les coudes lorsque le communisme bureaucratique décide de tout raser. Mais, régime oblige, les travaux s’arrêteront avant que d’avoir tout détruit…

Dan Lungu manie avec brio et force une langue de comptoirs où l’humour roumain, fait d’autodérision, d’images et de périphrases qui en disent plus longs que des discours, s’en donne à cœur-joie. Le chapitre sept est un summum du délire alcoolique mais tout à la fois une prémonition de ce que l’incurie d’une entreprise publique va engendrer comme dérèglement sur les vers de terre d’une parcelle d’un des habitués du bistrot. C’est dire…

Les femmes y sont cantonnées aux rôles domestiques et se refilent les tuyaux pour déceler chez leurs hommes les signes d’une alcoolémie certaine, annonciatrice souvent de coups et d’insultes.

Bref, on y retrouve ce foutoir délirant, cette verve, ce machisme ridicule qui font la force des films de Kusturica et celle de ce superbe roman. On y rit souvent à haute voix malgré la tragédie, bien réelle, que vivent ces pauvres bougres, victimes du communisme et laissés pour compte de l’ère post-révolution.

Un livre réjouissant, drôle, inventif, décalé et pour voir, par le petit bout de la lorgnette, une partie de la Roumanie contemporaine.

Publié aux Editions Jacqueline Chambon – 223 pages

7.11.07

Hôtel Iris – Yôko Ogawa

Yôko Ogawa, née en 1962, fait partie de cette génération d’écrivains japonais qui sont en train de bousculer la littérature nippone.

C’est du rapport de la victime à son bourreau, de la perversité à l’état pur qu’il est question dans cet étonnant roman. Comme souvent dans la littérature japonaise, la violence physique et psychologique sont décrites dans toute leur crudité. On en trouvera de nombreux exemples dans les divers romans dont les notes de lecture sont disponibles dans Cetalir. C’est une constante visiblement de la culture japonaise.

Un soir, l’hôtel Iris, modeste établissement balnéaire japonais voit son calme troublé par des injures proférées par une prostituée. Un vieil homme semble avoir tenté de lui porter les plus extrêmes outrages. Il ne dit rien pour sa défense et ne prononce qu’une seule phrase sur un ton qui émeut au plus profond d’elle-même Mani, la jeune fille de dix-sept ans de la femme qui tient l’hôtel.

Par hasard, Mani va rencontrer quelque temps plus tard le vieil homme. Elle découvrira qu’il est traducteur russe et qu’il vit à l’écart sur une île quasi déserte. Séduite par une voix à laquelle elle ne sait résister, elle va accepter une correspondance de plus en plus appuyée, puis rendre visite au vieil homme.

Ce dernier a trouvé en Mani sa proie, son objet sexuel, le réceptacle de ses fantasmes et d’une violence qu’il a du mal à maîtriser. Il n’aura plus qu’à cueillir un fruit mûr, qu’à se repaître des jus défendus, certain de l’autorité qu’il exerce sur ce qui va devenir un objet adoré et maltraité.

Presque rien des pratiques brutales et dégradantes du vieil excentrique ne nous sera épargné, sans pour autant que le roman ne tombe jamais dans un côté vulgaire, voire vomitif.

Bien au contraire, Yôko Ogawa, use d’une langue dépouillée et sait nous captiver face à ce spectacle étonnant et répétitif qui met en jeu un dominant pervers et une victime consentante qui n’a pas même conscience du caractère insultant et dégradant des pratiques qu’elle subit. On assiste hébété à chacune des scènes et dévore d’une seule traite un roman qui vous happe, comme le vieil homme a su happer un corps jeune, malléable, docile et naïf.

C’est cette forme d’ensorcellement qui est fascinante et extraordinairement rendue par l’auteur. Pourquoi courir vers un abîme à chaque fois plus profond ? Quelle est la limite entre la souffrance et la jouissance et en quoi la violence et la dégradation sont-ils d’indispensables carburants à des amours coupables ?

Il y a un spectacle de l’araignée et de la mouche dans ce duo sordide et la mouche, étourdie de fulgurances, saoule et consentante contribue à rendre les liens et le piège de la toile toujours plus serrés.
Bien sûr, tout se terminera assez mal, la mort du bourreau ou de sa victime ne pouvant être que l’étape ultime d’une relation perverse qui ne connaît aucune limite.

A lire absolument bien qu’à ne pas laisser en d’innocentes mains.

Publié aux Editions Actes Sud – 238 pages

27.10.07

De plus en plus de gens deviennent gauchers – Eugène Durif

Attiré par un titre racoleur, j’ai ouvert ce court recueil en m’apprêtant à y trouver un trésor inconnu.

Quelle ne fut pas ma déception de découvrir, tout d’abord, un recueil de nouvelles (et vous savez que ce n’est pas le genre littéraire que je privilégie), ensuite, des textes, pour moi en tout cas, parfaitement hermétiques.

Rien dans ces nouvelles pour la plupart très courtes n’a trouvé grâce à mes yeux. Ni la forme littéraire, inintéressante et manquant de la moindre originalité, ni le fond à l’exception de la première « A des signes infirmes » qui décrit assez bien la paranoïa qui s’empare d’un professeur des écoles, exilé loin de chez lui et qui subit la double tyrannie des antidépresseurs et de ses logeurs qui ont décidé de lui remettre la colonne vertébrale en place à l’aide d’une machine allemande infernale.

Le reste aurait carrément mérité de ne jamais être publié. C’est dire…

Publié chez Actes Sud – 117 pages

20.10.07

Azarel - Karoly Pap

Karoly Pap est un auteur hongrois du début du XXeme siècle dont le roman « Azarel » fut publié en 1937.

Ce roman nous plonge au cœur de Prague, en plein quartier juif, au début du XXeme siècle.

Azarel est le dernier né d’une famille dont le père, lui-même septième et dernier enfant de Jeremy, est rabbin d’une communauté hassidique.

A la mort de la grand-mère paternelle, celle-ci fait promettre, sur la demande insistante et réitérée de Jeremy, de remettre Azarel à son grand-père pour qu’il l’éduque dans la plus pure tradition hébraïque. Azarel va ainsi passer les premières années, sitôt qu’il sait marcher, auprès de son grand-père, de plus en plus extrémiste dans sa foi et de plus en plus isolé du monde.

A la mort de Jeremy, Azarel va réintégrer une famille qui n’est plus tout à fait la sienne : il ne connaît ni son père, ni sa mère, ni ses frères et sœurs. Il lui faut ré-apprendre à vivre normalement et à se comporter de même.

Or, Azarel est un garçon intelligent mais espiègle et rebelle, sans doute en partie à cause de l’éducation qu’il a reçue de son grand-père. Il ne cesse de faire des bêtises et de créer de vives émotions à ses parents. Il teste avec sincérité les limites.

A l’âge de neuf ans, au moment où l’éducation religieuse devient prégnante, il va oser mettre en doute l’existence même de Dieu et provoquer ainsi l’ire de son père qui va le chasser de la maison.

Grâce à un dialogue in extremis intérieur entre Dieu et Azarel, tout finira par s’arranger…

J’avoue avoir eu du mal à entrer dans le roman. Les vingt premières pages sont en effet très axées sur des interprétations de la Torah mais prises du point de vue sans concessions de Jeremy. Il faut passer le cap car, ensuite, ce roman est un véritable enchantement.

Il dit le doute qui habite plus ou moins chacun de nous face à cette question fondamentale qu’est l’existence de Dieu et sa manifestation tangible. Comment croire quand la Vérité est celle des Livres ? Le point de vue étant celui d’un petit enfant, quoique très intelligent pour son âge, des questions aussi graves que la mise en adéquation de nos actes par rapport à nos croyances, l’expression que peut prendre l’amour familial, le rapport à l’argent sont ici abordées avec profondeur, intelligence et une petite dose d’humour.

On peut aussi bien lire ce roman pour ce qu’il est, in sui, que comme une allégorie sur ce à quoi nos vies devraient ressembler, selon le degré de notre foi et quelle que soit notre religion.

D’ailleurs, la part entre la réalité vécue par Azarel, une fois chassé de chez lui, le rêve et le délire n’est volontairement pas levée par Pap qui cherche ainsi à nous interroger sur nos propres convictions et la vérité de nos comportements.

Je ne saurai trop vous recommander ce roman méconnu et qui révèle une beauté d’âme.

Publié aux Editions Mercure de France – 232 pages

14.10.07

Volupté singulière – A.L. Kennedy

Il est certains textes dont la résonance ou le thème vous mettent particulièrement mal à l’aise. C’est le cas de ce roman de cette auteur écossaise contemporaine.

Helen est une femme une foyer qui dépérit. Elle s’est réfugiée en une croyance en Dieu, un peu légère mais sincère, pour la préserver de toute pensée pécheresse et pour mieux masquer le vide de sa vie.

Pour combler l’absence d’amour de son mari, violent et pervers, elle se met à cuisiner follement. Lors de diverses émissions radiophoniques ou télévisées, elle fait connaissance de la théorie du « Processus » mise au point par le Professeur Edward Gluck.

Cette théorie un rien fumeuse est censée rendre la joie à celles et ceux qui l’ont perdu. Helen décide de se rendre à une conférence de plusieurs jours que le Professeur donne à Stuttgart et lui écrit pour le prier de le rencontrer.

Une histoire d’amour va se construire, malgré eux, entre ces deux personnages que tout semble opposer. En fait, il va s’avérer qu’ils sont aussi affectivement déséquilibrés l’un que l’autre et qu’ils vont trouver en l’autre la personne qui va leur permettre de se reconstruire.

Là où le récit nous met mal à l’aise, c’est que le Professeur Gluck se révèle en fait être une sorte de pervers sexuel, obsédé par la pornographie et ne pouvant assouvir ses pulsions que face à des scènes, qui nous sont décrites, particulièrement crues. Ce sentiment glauque, parfaitement voulu par l’auteur, trouve un écho troublant et bouleversant dans la violence dont le mari d’Helen fera preuve envers son épouse et lui-même lorsqu’il pensera, à tort, que son épouse le trompe.

Le « Processus » se mettra alors en route, malgré eux, pour Helen et Edward jusqu’à une forme de rédemption totale l’un par l’autre, une fois les obstacles réels ou imaginaires, éliminés.

L’écriture est en cela originale que les dialogues sont souvent à peine amorcés : les phrases restent fréquemment suspendues comme si les protagonistes étaient incapables d’exprimer clairement leurs sentiments ou, de temps en temps, en avaient peur ainsi que de leurs conséquences. C’est souvent troublant, voire déroutant.

L’entrée dans le texte n’est pas immédiate et la lecture se doit d’être lente, à l’image de la vitesse à laquelle les personnages font des petits pas l’un vers l’autre, vers leurs destins.

Il en résulte un roman auquel il est impossible de rester insensible et qui peut provoquer un rejet, par dégoût. Ce serait dommage car A. L. Kennedy est certainement une femme littéraire qui compte parmi les écrivains britanniques actuels.

Publié aux Editions de l’Olivier – 237 pages

6.10.07

Double vie – Pierre Assouline

D’un thème au départ banal, un adultère passionné entre une psychiatre et un spécialiste de l’art pariétal, Pierre Assouline parvient à tirer un roman assez flamboyant et dont la chute est un véritable régal d’invention…

Pourtant, la lecture de ce livre avait assez mal commencé : il faut dire qu’Assouline nous assomme de formules littéraires, certes brillantes et souvent acérées, et que leur accumulation rend la lecture des 80 premières pages peu naturelle et médiocrement plaisante. Il faut s’accrocher, car le livre vaut le détour.

En fait, Assouline devient carrément génial lorsque d’une part, il se départit d’un style trop travaillé, où le trop plein de formules journalistiques finit par déborder, pour laisser l’intrigue se dérouler sous une écriture aérée et simplifiée.

Alors, les quelques traits décochés sont mortels. La séquence du dîner en ville est à ce titre un morceau somptueux de bravoure littéraire où chaque formule fait mouche. On s’y croirait…

Assouline en profite pour régler ses comptes avec les notables, la grande bourgeoisie et sa mondanité, les avocats arrivistes et les multinationales qui ne pensent que profits. Rien de très original mais c’est brillamment exécuté. Les flèches stylistiques clouent chacun à un pilori définitif.

L’auteur sait aussi créer un climat quasi paranoïaque dans la tête du personnage principal, Remi Laredo (bon, là c’est carrément trop, de mauvais goût et surtout inutile, Mr Assouline !). Une paranoïa entretenue par un sentiment, fondé, de culpabilité et par la découverte progressive que nous sommes tous en permanence surveillés, écoutés, enregistrés et filmés. Y compris par nos amis. L’intimité devient un luxe dans nos sociétés hyper-technologiques et Assouline sait en jouer pour nous préparer au dénouement qui est un véritable coup de théâtre.

Au final, il en sort un livre sympathique, brillant, imaginatif, qui dépoussière l’éculée (sans jeu de mots) intrigue faite d’adultère. Plus de naturel aurait mieux mis en valeur certaines formules dignes d’être apprises par cœur, histoire, à son tour, de briller en ville !

Publié aux Editions Gallimard – 212 pages