14.8.14

Un quinze août à Paris –Histoire d’une dépression – Céline Curiol




Il faut du courage pour traverser une dépression, l’affronter, y survivre, s’en sortir. Et au moins autant de courage, ensuite, pour accepter d’en parler ouvertement alors que, trop souvent, ce qui est une véritable maladie, un effondrement complet de la personnalité engendré par un déséquilibre profond de la chimie du cerveau est socialement mal accepté. Combien de fois, n’entend-on pas dire au sujet de dépressifs qu’ils pourraient s’en sortir avec un peu de volonté…

Céline Curiol est passée par là. A l’été 2009, elle fut victime d’une grave dépression dont elle ne dit pas vraiment l’origine si ce n’est que l’on comprend que le décès d’un père et une rupture amoureuse figurent certainement parmi les multiples causes d’un mal-être profond.

Cinq ans plus tard, elle se décide à témoigner à la fois par souci de permettre à ses lecteurs de comprendre que cela peut arriver à n’importe qui n’importe quand mais aussi comme une forme d’ultime catharsis, comme l’expulsion symbolique finale, verbalisée de façon très structurée, d’un mal qu’il convient d’exterminer.

Chercher dans ce livre une auto-confession serait une erreur. Derrière, autour devrais-je dire surtout, des courts passages véritablement personnels et où l’auteur se livre se trouvent surtout de très nombreuses réflexions et citations sur l’histoire et la place de la dépression dans notre société occidentale et la façon dont elle a été comprise, adressée et traitée au fil du temps. Du coup, le livre demande une véritable attention de son lecteur d’autant que la femme de lettres s’y révèle d’une fulgurance intelligence, d’une culture pantagruélique traduisant la volonté farouche de comprendre ce qui lui est arrivé pour l’accepter et le combattre à jamais.

Un très beau livre pour un public prévenu par l’exigence qu’il requiert.

Publié aux Editions Actes Sud – 2014 – 221 pages

9.8.14

Parade – Shuichi Yoshida



Yoshida-san est un écrivain japonais à succès âgé d’une quarantaine d’années. Il est considéré comme l’un des principaux représentants d’une lignée de romanciers  qui s’acharnent à dépeindre le Japon contemporain dans ce qu’il a de plus déroutant y compris pour ses propres habitants. Il fut récemment récompensé de l’équivalent du Prix Goncourt local.
« Parade » est le dernier roman de Yoshida paru et traduit en France. Sa structure est assez originale et déstabilisante. L’auteur choisit en effet de traiter du sujet de la colocation, phénomène qui tend à s’accroître au Japon pour cause de rareté de l’espace et de pression sur les prix. Un sujet qui permet également de parfaitement donner à voir les limites inhérentes à la cohabitation, chacun des occupants du logement, digne représentant de la nouvelle génération qui cherche ses marques dans un pays qui part largement à la dérive, vivant à côté plus qu’avec les autres membres de la petite communauté.
Pour cela, l’auteur choisit de donner la parole aux cinq personnages qui se partagent un petit appartement composé de deux chambres (une pour les filles, une autre pour les garçons) et un petit salon. Des personnages qui tous fuient quelque chose, leur origine provinciale, un sens à donner à une vie, leur angoisse de devoir s’assumer et qui, pour certains, recèlent un secret qui va se dévoiler, tantôt brusquement, tantôt lentement.
Ryôsuke est un étudiant dilettante qui recule le plus longtemps possible le moment de passer dans le monde adulte et professionnel. C’est le plus transparent de la bande, serviable, toujours prêt à dépanner au volant d’une quasi épave qui ne peut rouler plus de dix kilomètres sans tomber en panne. Il dépeint ses camarades comme il les perçoit, sans concession et sans illusion.
Kotomi est une belle jeune femme qui ne fait strictement rien de ses journées. Elle passe son temps reclus dans l’appartement, accoutrée d’un survêtement, dans l’attente fébrile d’un appel de son amant, jeune acteur à la mode de série télévisée sentimentale. Sa vie est aussi vide que son esprit. C’est l’archétype de l’adulte enfant, de la personne qui ne pourra vivre sans être béquillée par une autre pour la prendre en charge.
Mirai est la plus frivole des femmes de cette communauté. Elle collectionne les aventures et les beuveries qui sont autant de prétextes pour maquiller la série d’échecs qui semble caractériser sa vie. Dessinatrice et maquettiste de formation, elle végète comme employée d’un magasin de couleurs et vit la nuit à la recherche de l’extraordinaire qui la fera sortir de cette vie fondamentalement absurde et suicidaire.
Saturo est un jeune homme de dix huit ans qui va venir rejoindre inopinément le quatuor (avec Naoki dont nous parlerons plus bas), ramené un soir d’ivresse et d’inconscience par Mirai. Saturo est un « travailleur de la nuit » : il vend son corps aux mâles en quête de chair fraiche. Le jour, il dort et finance à fonds perdus les besoins de la communauté qui, en retour, le prend en charge en lui donnant une raison d’exister.
Naoki, enfin, est le plus âgé de la bande. En apparence, c’est le plus stable, celui dont on recherche les conseils, celui qui a un emploi stable dans une maison de distribution de films. En fait, c’est le plus fébrile, le plus fragile de la bande en même temps que le porteur d’un lourd secret dont son entourage se doute mais dont il se détourne avec pudeur.
On pensera à Perec en lisant « Parade », dans un style toutefois considérablement appauvri et un format densifié. On sortira mal à l’aise de cette lecture, au moins autant que chacun des protagonistes de cette petite musique. J’avoue toutefois ne pas avoir été captivé par ce livre qui m’a laissé profondément sur ma faim.
Publié aux Editions Philippe Picquier – 2010 – 261 pages

26.7.14

Cristallisation secrète – Yoko Ogawa


Ecrit en 1994, ce brillant roman de la grande romancière japonaise Yoko Ogawa vient seulement de récemment paraître en France chez Actes Sud. Nous avons été emballé par ce roman qui se situe aux confins du fantastique, de l’imaginaire et du pamphlet inspiré contre le totalitarisme.

Comme souvent chez Ogawa (cf « Le Musée du silence » ou « La marche de Mina » dont vous trouverez l’analyse sur Cetalir), l’auteure nous entraine dans un monde isolé, ouaté parce que l’isolement et le silence sont les complices des pires atrocités.

Il existe dans ce récit divers niveaux de lecture, fortement imbriqués les uns dans les autres. Nous allons tenter ici d’en poser les grands principes.

Tout d’abord, l’auteure choisit de poser l’action sur une île. Personne n’y accède, personne ne peut en réchapper. Le dernier ferry qui, il y a quelques années encore, a été désarmé et mis à quai et sert de refuge à un grand-père, homme à tout faire de la jeune femme, au centre du récit.

Cette île est en proie à d’étranges phénomènes auxquels la population est non seulement résignée mais conditionnée pour s’adapter ipso facto. De façon régulière et imprévisible surgissent des disparitions définitives et collectives. Cela commencera par des rubans, des bonbons, les harmonicas, bref, une foultitude de petits objets anodins mais qui donnent un relief à la vie quotidienne, qui la sorte de son uniformité. Puis un jour, ce sont les oiseaux qui disparaîtront, puis les roses, puis les livres, jusqu’aux membres ou à la voix des habitants au point de finir par les effacer à jamais.

C’est le principe même d’une dictature qui est décrit ici. Tout commence par des privations insignifiantes qui s’accélèrent et finissent par imposer les privations de l’essentiel au point d’annihiler l’humain, son libre arbitre, sa liberté de penser. Or, l’île est aux mains des traqueurs de souvenir de la police secrète. Une bande d’hommes efficaces et méthodiques qui extirpent de leurs cachettes celles et ceux qui ont osé conserver chez eux ou en eux ce que le pouvoir s’est appliqué à détruire.

Le deuxième niveau de lecture tient au fait que la jeune femme au centre du récit est elle-même romancière. Ecrire lui est essentiel. Hors son roman met inconsciemment en scène une jeune dactylographe qui va tomber sous le pouvoir de son professeur jusqu’à ce qu’il la prive de sa voix, l’enferme dans une pièce, en fasse son objet pour finir par la pousser à l’auto-destruction par privation de volonté. Ce roman progressera en parallèle de celle du récit de premier niveau.

Le troisième niveau tient au fait que la jeune femme finira par héberger elle-même dans une pièce secrète son éditeur qui résiste et conserve en lui les souvenirs des choses disparues. Cet homme n’aura de cesse que de pousser la jeune femme à écrire même lorsqu’elle en aura perdu la capacité et le goût, jusqu’à ce qu’elle finisse par réflexion un sort comparable à celui de la dactylographe. Sauf que l’enfermement est inversé. Dans le cas de l’éditeur, il protège et maintient en vie. Dans l’autre, il détruit.

Tous ces récits se chevauchent et invitent en permanence à une réflexion sur nos moyens de résistance quand l’oppression est en place.

Publié aux Editions Actes Sud – 2009 – 342 pages


23.7.14

J’étais Quentin Erschen – Isabelle Coudrier




Rarement, je me trouve quelque peu désemparé face à un livre dont j’ai prévu de faire l’analyse, exercice salutaire auquel je me livre depuis plus de huit ans maintenant au fil des milliers d’ouvrages qui me sont passés entre les mains. C’est pourtant le sentiment face auquel je me trouve une fois refermé cet étrange roman d’Isabelle Coudrier. 

Reconnaissons d’abord que l’auteur sait créer un climat bien typé et nous plonger dans un microcosme clos et de plus en plus étouffant avec un savoir-faire certain. Ce climat c’est celui dans lequel évoluent quatre jeunes gens dont nous allons suivre la vie sur une quinzaine d’années. Une fratrie faite de deux frères, Quentin, être inaccessible, retiré en sa beauté irradiante mais jamais décrite, supérieurement intelligent et à qui semble tout réussir ; Raphaël, le cadet, cachant ses blessures derrière une façade de boutades et de séduction sans suite ; Delphine, la petite dernière, discrète, la confidente du groupe. Une fratrie complétée par la petite voisine, à peine plus âgée que Delphine, Natacha, fille unique d’un couple d’enseignants et amoureuse folle de Quentin depuis le premier jour.

La fratrie vit depuis toujours sans leur mère déclarée morte dans un accident de voiture alors, qu’en fait, un drame que nous allons découvrir au bout d’une centaine de pages s’est déroulé dans leur plus tendre enfance, créant un environnement de mensonges connu de toute la ville alsacienne dans lesquels les jeunes évoluent mais pas d’eux-mêmes, pourtant directement intéressés.

Les bachots passés comme de simples formalités, voici les quatre jeunes gens cohabitant dans un grand appartement parisien situé dans un quartier où personne pourtant n’habite. Quentin a toujours voulu être médecin et, en leader incontesté du groupe, a implicitement décidé Raphaël et Natacha à entreprendre les mêmes études de médecine tandis que Delphine se résigne à étudier l’Anglais, pour plaire au père qui ne rêve que d’enseignement supérieur, alors que son rêve à elle serait d’être boulangère. Et puis, un jour sans crier gare, Delphine disparaîtra à son tour et à tout jamais.

Isabelle Coudrier explore ici trois thèmes essentiels sans toutefois aller jamais au bout. Celui du mystère de l’enfance et de la difficulté à trouver ses marques d’adultes quand on vit depuis toujours ensemble au point de former une quasi-fratrie mais marquée de non-dits, de dissimulations implicites pudiquement ignorées alors qu’elles créent une atmosphère lourde et peu propice à l’épanouissement.

Thème du mensonge, omniprésent, entre les véritables circonstances de la mort d’une mère et de la découverte brutale, impréparée de la réalité par chacun des membres, à tour de rôle, sans qu’ils n’en parlent jamais aux autres, contribuant ainsi à l’élaboration d’une situation à la tension insoutenable.

Thème de la disparition, de la mère, morte, du père se réfugiant dans son travail et n’échangeant pas trois mots avec ses enfants, des parents de Natacha résignés et sans doute bien contents de se décharger de leur fille envers les Erschen malgré l’inquiétude, jamais traitée au fond, que leur inspire la passion unilatérale de Natacha pour Quentin, puis de Delphine, qui s’évapore sans crier gare.

Thème des amours impossibles, ferment de tous les drames en préparation, enfermant les protagonistes dans des schémas de vie ruinés, les poussant au désespoir s’ils ne trouvent pas la force de sortir d’une spirale destructrice.

Surtout, c’est de passer à côté de sa vie dont il est fondamentalement question ici tant l’existence quasi monacale dans laquelle ces jeunes adultes s’enferment, dans une chape de mensonges, de faux semblants et de non-dit est lourde. Pour en sortir, il n’y a que la fuite ou le courage d’assumer ses vrais sentiments ou ses rêves. Isabelle Coudrier ne nous donnera la clé que pour deux des personnages, nous laissant dans le questionnement pour les deux autres.

Face à cette complexité (non directement apparente lors de la lecture mais évidente a posteriori), pourquoi des réserves, donc ?

Et bien parce que, par deux fois au moins, on s’attend à ce que le roman prenne un nouveau chemin. Lors de la révélation des circonstances de la mort de la mère, puis, lors de la disparition de Delphine. Mais non, rien, si ce n’est des vies qui se résignent de plus en plus, se nécrosent dans un climat de plus en plus insupportable. Il y a comme une prédétermination à vivre dans la fatalité, une résignation à passer à côté de sa vraie vie tout en développant un système d’apparences qui ne trompent que celles et ceux qui les créent. On est surpris de ces coups de théâtre et encore plus de l’absence de réactions qu’ils entraînent.

Ensuite, et surtout, parce que l’écriture est d’une platitude et d’une banalité navrante. Certes, on peut y voir là un système renforçant le malaise qu’inspire ce livre. Mais fallait-il inonder le récit de lieux communs, de dialogues d’une vacuité désespérante ?

Enfin parce que la fin était prévisible. Tant qu’à n’apporter aucune réponse, le roman aurait peut-être gagné à laisser planer le doute sur le sort de Quentin, cet ange troublant et froid, si peu vivant, pour lequel on ne peut qu’éprouver à la fin de l’antipathie pour le mal qu’il crée, volontairement ou non, autour de lui.

Pourtant, ce roman sut trouver son public et gagner une certaine reconnaissance. Le mieux sera de vous en faire votre propre opinion même si, pour ma part, je le range plus dans la catégorie des dérangeants que des indispensables.

Publié aux Editions Fayard – 2013 – 401 pages

19.7.14

Descente aux grands crus – Paul Torday


Après s’être illustré dans «  Partie de pêche au Yemen », très remarqué et qui devint rapidement un best-seller mondial, l’inclassable Paul Torday nous livre avec son deuxième roman, « Descente aux grands crus », une sorte de farce incroyablement sournoise et douloureuse, sans concession pour les personnages typiquement britanniques qu’elle met cyniquement en scène.

En dépit d’une écriture d’une grande simplicité, Torday a la capacité immédiate à solliciter l’attention de son lecteur, à l’attirer dans l’univers qu’il met rapidement en place, grâce à l’originalité des situations envisagées ainsi qu’à la densité psychologique de ses personnages.

Car, au final, c’est bien le processus psychologique global qui est mis en scène pour décrire par le menu ce qui va faire de Wilberforce, un trentenaire à qui jusqu’ici tout avait réussi, une épave ravagée par l’alcoolisme. Comme, en outre, Torday illustre avec la juste dose, les processus de la chimie du cerveau qui conduisent à l’auto-destruction de Wilberforce, on assiste, fasciné, à ce qui constitue au fond un suicide plus ou moins conscient d’un homme dont on comprend qu’il a tout perdu, à commencer par le sens à donner à une vie qui fut périodiquement violemment, presque sismiquement, ébranlée par des ruptures de sens, mal préparées, subies ou provoquées, souvent excessives.  Au fond, Wilberforce devient la victime excessive d’un excès d’excès.

La grande originalité et la force du récit tiennent au parti pris narratif. Au lieu d’avoir un discours narratif qui avance, Torday choisit d’organiser son roman en quatre grandes sections qui remontent dans le temps de 2006 à 2002.

Sur ces quatre années, un processus inéluctable va se mettre en œuvre faisant de Wilberforce ce qu’il est devenu, sans espoir de retour. Quatre années durant lesquelles la vie du personnage principal va se trouver chamboulée. Quatre années au terme desquelles, il se retrouve presque par hasard, en tous cas sans s’y être préparé, à la tête d’une cave de cent mille bouteilles qu’au lieu de gérer et de faire fructifier, il va se mettre à boire un peu, puis de plus en plus jusqu’à descendre un minimum de cinq bouteilles par jour.

Comment cet homme sobre, qui détestait l’alcool, qui était tout entier consacré à son entreprise qu’il avait créée avec succès a-t-il pu en arriver là ? C’est à cette question fondamentale que Torday apporte une réponse troublante qui démontre que la vie de chacun de nous peut tout à coup sombrer dans une spirale infernale faute de pondération, de préparation, de force de volonté minimale surtout si elle subit les assauts inéluctables que la vie nous réserve.

Ces quatre années firent passer Wilberforce du statut d’entrepreneur à celui de dilettante, de célibataire à marié puis veuf, d’asocial à celui d’un garçon entrainé malgré lui dans les excès de l’aristocratie anglaise, de cadre sans bien à celui d’un indépendant riche et qui n’a pas su gérer sa fortune.

Quatre années pour se détruire, tout perdre et sombrer dans une vie qui gomme la réalité mais reste persécutée par des scènes imaginaires, fabriquées par un cerveau qui se nécrose au point d’effacer toute frontière entre la réalité et les constructions de l’esprit.

Il en résulte un livre fascinant, noir et troublant, un de ces livres que nous aimons sur Cetalir.


Publié aux Editions JC Lattes – 2009 – 332 pages