13.2.16

Il était une ville – Thomas B. Reverdy


Non, Thomas B. Reverdy, en dépit de l’initiale mystérieuse de son nom qui pourrait le laisser penser, n’est pas américain mais bien français. Un auteur d’ailleurs récompensé du Prix Joseph Kessel pour « Les Evaporés » en 2013. Et un finaliste malheureux du Goncourt.

Mais, l’Amérique, Thomas B. Reverdy connaît. En tous cas, son dernier roman « Il était une ville » montre qu’en ce qui concerne Detroit, il en a étudié en détails la géographie, l’ambiance et la déliquescence qui, jusqu’il y a encore un an, caractérisait tout le centre-ville. Une ville que je connais très bien pour m’y rendre régulièrement pour raisons professionnelles et dont T. Reverdy a su parfaitement restituer le caractère fantomatique, inquiétant et profondément glacial dans cet hiver rigoureux qui n’en finit pas.

En 2008, Detroit s’effondre. Secouée par la crise automobile, la mégapole que l’on nommait Motor City voit ses usines fermer et le centre-ville se vider. Un tiers de la population disparaît, laissant derrière elle des quartiers entiers à l’abandon. Des quartiers faisant l’objet d’une razzia systématique des bandes pour collecter tout ce qui peut se revendre : cuivre, métal, fenêtres… Du coup, immeubles et maisons passent en quelques semaines, mois tout au plus, au statut de carcasses ruinées par les flammes tandis que des rues entières s’éventrent sous les coups de butoir du gel. Bref, un scenario de fin du monde, sidérant lorsque l’on découvre Detroit pour la première fois…

Dans ce monde en déliquescence, pourtant bordé à quelques miles de là par de riantes banlieues nanties, l’auteur plante un roman à la fois polyphonique et à la limite du policier. Un roman qui va créer des liens fragiles entre des êtres qui, tous, à leur façon, tentent de résister à cette descente aux enfers, de continuer de donner une sens à leur vie pour aller de l’avant, ne pas sombrer. Un roman qui nous incite aussi à réfléchir au sens de nos sociétés occidentales et à la fragilité d’un modèle qui peut facilement se gripper et plonger l’humanité dans une catastrophe globale.

Eugène, un ingénieur français envoyé par l’Entreprise pour encadrer une équipe multinationale visant à créer l’Intégrale, une plateforme auto révolutionnaire, va peu à peu constater l’abandon et la lâcheté d’un employeur broyé par la Catastrophe comme l’appelle l’auteur. Il trouvera un nouveau sens à sa vie en Candice, la serveuse du bar où il traîne chaque soir. Candice fut l’amie de la Framboise, une call-girl disparue assassinée et ayant fréquenté de près Max, un dangereux trafiquant de drogue. Max qui embarque une armée d’enfants dans une vie en marge et dangereuse où vont se retrouver trois adolescents noirs. Des jeunes dont la disparition intrigue un vieux flic fatigué, Brown, venu interroger Gloria, la grand-mère de l’un de ces mêmes. Des liens ténus mais suffisants pour tisser un roman porté par une écriture prude et capable de narrer un superbe moment de nuit d’amour en-dehors des poncifs habituels, fabriquant des images frappantes de justesse, de poésie et de beauté. Rien que pour ces deux pages, « Il était une ville » mérite qu’on s’y arrête.


Publié aux Editions Flammarion – 2015 – 270 pages

10.2.16

La ballade du calame – Atiq Rahimi


L’exil est un maître mot pour décrire une partie du parcours d’Atiq Rahimi. Né en Afghanistan, il se voit contraint de fuir en Inde après que son père, juge à la Cour Suprême afghane, ait été emprisonné et tenu enfermé pour trois ans pour avoir commis un jeu de mots subtil sur le nom Afghanistan, une fois les communistes arrivés au pouvoir.  C’est en Inde qu’il va s’ouvrir au monde, découvrir l’importance de la culture et de l’art avant d’émigrer en France où il vit depuis trente ans.

Couronné du Prix Goncourt en 2008 pour son premier – et très beau – livre écrit en Français « Syngué Sabour. Pierre de patience », il publie ici son troisième livre. A. Rahimi est aussi callimorphe, cinéaste (il a adapté au cinéma ses deux précédents livres) et photographe. Un artiste pour lequel l’image, l’importance des traits, la subtilité réduite à l’essentiel, à l’épure de la forme pour toucher l’âme est un souci constant comme nous allons bientôt le voir dans son dernier ouvrage.
Poussé par son éditrice à écrire sur l’exil, A. Rahimi buta pendant trois années sans parvenir à rien. Et puis vint la réminiscence de l’enfance et de l’apprentissage de l’écriture. Là-bas, en Afghanistan, c’est avec un morceau de roseau taillé, le calame, que l’on apprend à écrire l’alphabet persan et arabe. Une écriture où la maîtrise de la forme est fondamentale, où le positionnement d’un détail ou d’une nuance altère le sens au point de le rendre incompréhensible. Une écriture qui, du coup, donne naissance à un art, celui de la calligraphie, dont la combinaison avec la composition littéraire engendre à son tour un art poétique unique.

Pour Rahimi, la maîtrise formelle du trait fut difficile. Simplement parce que l’auteur est un rêveur, un visionnaire et un artiste qui préfère la ballade du calame sur la page blanche au traçage appliqué et formel de séries de signes. Une ballade du calame qui permet de composer, de s’évader, de jouer sur ces caractères qui sont dotés d’une esthétique propre. Une ballade du calame qui, de fil en aiguille, le temps passant, l’expérience venant, va sans cesse naviguer de l’écriture (la calligraphie) vers le dessin (la callimorphie). Chaque caractère est autant de source d’inspiration pour retrouver l’essentiel de ce que l’on cherche à exprimer. Pour l’auteur, l’inspiration vient de la puissance érotique du corps des femmes dont des illustrations parsèment tout ce livre conçu sous forme de récit autobiographique, de réflexions puissantes sur le sens de l’écriture, de vision poétique du monde aussi.

Une ballade qui se transforme aussi, muta mutandis, en une balade (musicale donc cette fois, mais avec une partition que l’auteur nous laisse le soin de composer nous-mêmes) en hommage à une mère, professeur en beaux-arts qui le guida et l’incita à s’essayer à la peinture, à un père qui paya cher pour avoir osé jouer avec les lettres sacrées, à la France qui lui apporta la liberté et la reconnaissance.

Un livre merveilleux, d’une rare intelligence et qui devrait parler à tout esthète.


Publié aux Editions de l’Iconoclaste – 2015 – 208 pages

6.2.16

Otages intimes – Jeanne Benameur


Etienne, reporter photographe de guerre, a été de tous les conflits, témoins de toutes les horreurs. Pourtant, un jour, en Afrique, son regard reste accroché par une scène presque banale mais intrigante alors que les vainqueurs du moment approchent dangereusement. Un moment de sidération qui va faire basculer sa vie. Resté immobile quand il aurait fallu courir à toutes jambes, le voilà brutalement attrapé et jeté dans une voiture, devenu la proie de ravisseurs dont il ne sait ni ne saura rien si ce n’est qu’il est désormais devenu leur monnaie d’échange. Une monnaie qui peut à tout moment se transformer en cadavre abandonné au néant.

Et puis, un jour, après que le décompte du temps se soit transformé en un amalgame confus de gestes infirmes quotidiens pour tenter de survivre, de ne pas sombrer dans la folie ou le désespoir, que les pensées aient été réduites au strict minimum, le voici embarqué dans un périple qui le ramène chez lui, en France.

Commence alors un lent et compliqué travail de reconstruction, une fois le debriefing obligatoire passé. Un travail souhaité dans le silence quelque part dans un village montagnard proche de la frontière italienne, dans son village natal et chez sa mère, Irène, qui a vécu depuis l’enlèvement de son fils dans l’espoir et l’attente de ce moment.

Un lent travail de reconstruction opéré autour de quatre personnages, tous otages intimes de leur passé, des relations qu’ils ont tissées entre eux, des choix de vie qu’ils ont faits pour fuir ou réparer une blessure intime. Un processus dans lequel la musique qu’Etienne, pianiste, n’a eu de cesse de jouer dans sa tête lorsqu’il était incarcéré et tenu reclus, joue un rôle essentiel. Car trois des protagonistes furent des amis d’enfance, inséparables, élevés ensemble par Irène. Tous trois pratiquèrent la musique en trio en même temps qu’ils cheminèrent douloureusement, nous le comprendrons peu à peu, vers l’âge adulte.

Enzo, le violoncelliste du trio, vit toujours au village. Ebéniste, il vit seul partageant son temps libre entre le parapente et la dégustation des bons vins. C’est un esthète qui vit dans la douleur résignée de la séparation d’avec Jofranka, son épouse, et amie d’enfance. Celle-ci est la flûtiste de ce trio. Depuis sa séparation, elle s’est installée à La Haye où, elle, l’ex-réfugiée adoptée, écoute et tente de convaincre les femmes victimes des violences propres à tous les conflits de témoigner contre leurs agresseurs.

Tous trois vont se retrouver pour accompagner Etienne dans un cheminement qui va rouvrir des plaies, esquisser des possibles, libérer de ces regrets ou blessures profondément enfouies, niées dont ils sont tous otages.

Autour de ce trio gravite Irène, elle aussi otage d’un mari volage, disparu en mer, détentrice de secrets qu’elle croit seule détenir. Mais Enzo, un jour suspendu à son parapente, a surpris l’un de ces secrets avec lequel il lui aura fallu apprendre à vivre à son tour.

Et puis, avant de partir, Etienne avait une compagne qu’il a laissée en France sur une scène signant une quasi-rupture. Du coup, le retour de l’amant ouvre la perspective d’une reconstruction personnelle dont la forme reste à inventer, par hésitations et essais successifs et que nous allons suivre à distance, en parallèle de celle qui occupe ces amis d’enfance perdus dans leur village isolé. Une autre victime, otage intime d’une relation qui l’a détruite.

Avec une infinie douceur, un sens de l’émotion intense, Jeanne Benameur nous fait progresser dans sa partition littéraire où les fils s’entrecroisent et les voix se superposent sans jamais agresser malgré la violence psychologique des situations. Une partition dont les pages s’ouvrent et progressent au fur et à mesure que la musique reprend ses droits, que les interprètes se remettent à jouer, seuls d’abord, avant de reformer le temps d’une soirée le trio, étape symbolique qui permet de tout effacer et de repartir d’une feuille blanche.

L’intelligence de l’auteur est aussi de laisser la partition comme inachevée, ouvrant tous les possibles, toutes les interprétations imaginables à ses lecteurs qui auront vécu un très très grand moment de littérature.

Voici un livre injustement oublié des sélections pour les Prix jusqu’ici et un de mes immenses coups de cœur de ces six derniers mois. Une splendeur !

Publié aux Editions Actes Sud – 2015 – 192 pages


5.2.16

L’arbre du pays de Toraja – Philippe Claudel


En Indonésie, il est une île, celle de Sulawesi située à 300 km de Bornéo où vit le peuple Toraja. Un peuple qui a pour tradition de confier à un arbre gigantesque, imposant et résistant au temps, les jeunes enfants décédés pour y être enfouis au cœur de ce titan végétal. Année après année, le cadavre sera absorbé, digéré et mêlé, contribuant à engendrer la vie, se déplaçant en se transformant avec la sève jusqu’à sa libération spirituelle une fois la cime atteinte.

Frappé par cette pratique qu’il découvrit lors d’un séjour sur place, Philippe Claudel décida d’en constituer le point de départ de son dernier roman. Un roman qui est en fait plutôt une lente et belle méditation qui, elle aussi, progresse au gré du temps, la vie n’en finissant pas de nous réserver des surprises. Une méditation aussi et surtout sur la mort, la place qu’elle occupe dans nos vies, la façon dont elle nous oblige à voir et vivre notre corps. Un roman sur l’amour, celui passé, celui se finissant, celui qui nous attend et nous prend souvent par surprise. Un roman enfin sur l’amitié, sa signification, la place essentielle ou non qu’elle tient dans nos vies.

C’est en ayant présent à l’esprit son ami l’éditeur Jean-Marc Roberts, décédé en 2013, que Philippe Claudel a imaginé le personnage d’Eugène, devenu ici producteur de cinéma. Un jouisseur, père de cinq enfants de cinq femmes différentes, amateur de bons vins et de bonne chère. Le fidèle compagnon de route du personnage principal qui laisse libre-cours à ses pensées. Comme Claudel, ce dernier est un quinquagénaire qui se voit vieillir. Comme l’auteur, il est homme de cinéma (mais aussi un peu écrivain). Comme lui, ses films ne rencontrent pas toujours le succès attendu, sans explication. Comme son géniteur littéraire, il sera bientôt frappé par la mort rapide, presque inattendue, de ce compagnon fidèle de toujours en amitié emporté par un cancer.

Encore un peu prisonnier d’une femme dont il a divorcé mais qu’il continue de voir une fois par mois et avec qui il fait l’amour avec la régularité d’une horloge, il tente de comprendre le sens d’une vie qui se racornit, privée de l’ami disparu, séparé de celle qu’il aima passionnément, non justement reconnu pour son art et prisonnier d’un corps qui se flétrit et s’empâte.

Et puis surviendra une jeune femme dans une troublante séquence tout droit inspirée de Fenêtre sur cour qui, peu à peu, saura le prendre par la main et lui montrer que la vie peut encore offrir ce en quoi on n’espérait plus.

Magnifiquement écrit, empreint de fréquentes références philosophiques mais sans la moindre lourdeur, Philippe Claudel signe un très beau mémoire – plus qu’un roman – sur la place que l’on accorde à la mort et aux morts dans nos vies, sur le regard qu’on leur porte comme sur celui qu’ils nous portent pour autant qu’on les y autorise ou que les y invite. Un roman très différent des trois précédents et qui montre que, tout en étant rare, sa production romanesque reste surprenante de renouvellement et excellente en qualité.


Publié aux Editions Stock – 2016 – 216 pages

28.1.16

Les enfants de choeur de l’Amérique – Héloïse Guay de Bellissen


Etrange objet littéraire que ce deuxième « roman » de l’ex-libraire passée de l’autre côté du comptoir depuis. Un objet tellement déroutant que, parvenu à la moitié de la prose aussi délirante que déjantée, j’ai enfin décidé de lire la quatrième de couverture afin de comprendre enfin le propos de l’auteur qui m’avait jusqu’alors totalement échappé… Or donc, ne commettez pas la même erreur avant de vous embarquer dans un bouquin qui secoue et que l’on croit souvent avoir été écrit sous l’emprise de drogues dures.

A l’aube des années quatre-vingt, l’Amérique s’apprêtait à vivre de nouveaux drames. Parmi les innombrables crimes que permet la circulation libre d’armes dans un pays où la violence est omniprésente, deux actes allaient frapper les esprits. L’assassinat de John Lennon, sous les yeux de Yokohama, par Mark David Chapman et, à quelques mois d’intervalles, la tentative d’assassinat de Ronald Reagan par John Hinckley.

Deux actes insensés dont Héloïse Guay de Bellissen fait le prétexte pour tisser une construction parallèle qui nous balance sans concession de la vie de Mark à celle de John, de leur enfance au passage à l’acte. Mark était un petit gros obnubilé par les Beatles. John, un jeune homme solitaire, amoureux obsessionnel de Jodie Foster découverte dans Taxi driver et devenue l’égérie de la presse people.

Deux hommes blancs, paumés qu’un intermédiaire imaginaire, l’écrivain Holden, coincé dans la tête de ces deux détraqués et servant donc de passe-muraille de l’un à l’autre nous raconte tout en étant lui-même à la poursuite désespérée de son successeur, l’homme de lettres Salinger à qui il tente de demander qu’il écrive une suite (sans que l’on ne sache trop bien de quelle suite il s’agisse là…). Vous me suivez toujours ?

De ce jeu de miroirs pour détraqués complets relevant de l’asile ou de la chaise électrique, Héloïse Guay de Bellissen fait un prétexte pour décrire dans une langue imagée et très libre les échecs d’une société qui laisse de plus en plus de gens de côté, vivant à toute allure, mélangeant une apparente tolérance décontractée avec une sélection farouche.

Saluons l’originalité d’un livre abrasif, cocasse et en marge. Un ouvrage qui pourra trouver son public mais qui risque d’en laisser en chemin un grand nombre tant suivre la pensée et le fil de l’auteur relève d’une épreuve.


Publié aux Editions Anne Carrière – 2015 – 236 pages

22.1.16

Ce cœur changeant – Agnès Desarthe


Auréolé du Prix Littéraire du Monde 2015 et bien considéré par la critique, le dernier roman d’Agnès Desarthe (un genre auquel elle revient ici après s’être adonnée à des nouvelles et des essais) semble recéler bien des promesses.

Fiction romanesque et roman initiatique au féminin forment les deux piliers sur lesquels l’auteur construit une fresque qui est aussi celle de la vie mouvementée d’une femme que nous allons suivre du début du XXème siècle à l’aube de la deuxième guerre mondiale.

Puisant dans ses connaissances de la philosophie, du grand roman classique et de la poésie (à laquelle le titre est emprunté puisqu’il est tiré d’un vers d’Apollinaire), Agnès Desarthe se donne un mal fou pour nous convaincre de suivre l’existence de son héroïne. Quittant un  château au Danemark où elle a mené, enfant, une vie de grande bourgeoise, coincée entre un père officier de carrière  absent, ayant abdiqué toute forme de revendication et de volonté et qui est la risée de tous, une mère egocentrique et croqueuse d’hommes et une nourrice toute-puissante, voici une frêle jeune fille de moins de vingt ans qui débarque dans la capitale crasseuse et insalubre qu’est le Paris du début du XXème siècle.

Sans le sou car en rupture de ban, sans autre connaissance que trois langues et celle des sciences ménagères, elle va devenir la proie des exploiteurs en tous genres tout en connaissant, pour une période donnée, une vie de luxe une fois devenue la maîtresse d’une danseuse de l’Opéra Comique.
On pourra donc voir dans ce roman une sorte d’hommage au genre quelque peu misérabiliste de Zola tant la vie de l’anti-héroïne semble porter en soi de souffrances et de déconvenues. Certes. Mais, il n’y a ici ni le souffle de Zola, ni sa science de la construction.

Si certains passages parviennent à soulever un sourire, si les personnages sont bien troussés (à tous points de vue d’ailleurs…), si les références littéraires sont évidentes, il est extrêmement difficile d’adhérer  à un récit qui nous impose parfois des séquences d’un grotesque consommé et où bien des traits semblent soulignés au gros marqueur. Nous voici revenus avec Cosette en quelque sorte ; du coup, la question est : pourquoi et pour quoi faire quand tout cela a déjà été écrit et en mille fois mieux ?

Bref, on risque de s’ennuyer ferme et, d’ailleurs, ce fut mon cas et c’est avec un immense soupir de soulagement que j’ai refermé ce roman …

Publié aux Editions de l’Olivier – 2015 – 338 pages


20.1.16

Ma grand-mère vous passe le bonjour – Fredrik Backman


Difficile pour un enfant, quand on n’est pas tout à fait comme les autres, parce que surdoué, en avance sur son âge, curieux de tout de décortiquer, de comprendre le monde des adultes. Difficile aussi d’accepter la mort de sa grand-mère, quand, en plus d’être une petite surdouée de presque huit ans on perd celle qui faisait le sel de votre vie, celle qui avait compris que vous étiez tellement différente, tellement unique et tellement fragile aussi qu’il fallait vous protéger des autres et de vous-même. Encore plus compliqué est ce deuil quand, en plus d’être cette figure tutélaire, votre grand-mère fut toute sa vie une femme intrépide, ne respectant pas les conventions, n’en faisant qu’à sa tête tout en gagnant le profond respect de toutes celles et ceux qu’elle aura sauvés sur les zones de guerres où elle intervenait comme chirurgien volontaire.

C’est avec un sens de l’observation exceptionnel, une compréhension intime de celui que l’on devine avoir été lui-même un surdoué que Fredrik Backman compose son deuxième roman après le succès aussi éclatant qu’inattendu de « Vieux, râleur et suicidaire ». Un roman touchant parce qu’il a cette capacité à nous replonger au cœur de l’enfance, des terreurs qu’elle contient, de cet apprentissage constant de la vie et des échappées ou constructions imaginaires qu’elle permet et sur lesquelles l’enfance elle-même  s’élabore. Un livre émouvant parce qu’il parvient à nous faire rire aux éclats malgré des situations souvent dramatiques et parce le monde vu par les yeux d’une gamine à tous points exceptionnelle, Elsa, résonne de façon forcément hilarante dans nos yeux d’adultes plus ou moins désabusés.

Cette faculté de l’auteur à nous faire nous sentir, nous les lecteurs, comme la petite Elsa doit beaucoup au fait d’imaginer un conte sur le roman qui sert de fil conducteur et de décodeur. Car la grand-mère d’Elsa fut aussi une grande raconteuse d’histoires, une inventrice insatiable de personnages qu’elle faisait vivre en parlant une langue secrète, connue seulement d’elle et de sa petite-fille, du moins le pense Elsa.

Des histoires auxquelles Elsa va sans cesse se référer pour interpréter ce qui se passe dans ce monde des adultes si bizarres maintenant que sa grand-mère n’est plus là, elle qui est la fille de parents divorcés, ballotée entre deux familles recomposées et deux parents fondamentalement absents bien que charmants mais un peu perdus avec cette enfant qu’ils ne parviennent pas tout-à-fait à comprendre et moins encore à canaliser.

Des histoires qui vont trouver un nouvel écho parce que sa grand-mère, au-delà de la mort, a semé une succession de lettres qu’il va lui falloir trouver et comprendre. Autant de petits cailloux d’une sorte de jeu de piste géant conçu pour lui faire rencontrer ceux et celles qui ont vraiment compté pour sa grand-mère, lui faire comprendre qui cette femme fut vraiment, lui révéler ce qu’elle a toujours maintenu secret. Bref, la faire grandir par la découverte, le questionnement, la confrontation à cet inconnu qui souvent paralyse et aux dangers qui vont lui permettre de comprendre que d’autres, missionnés par cette fabuleuse grand-mère, seront là désormais pour prendre soin d’elle à leurs manières jusqu’à ce qu’Elsa soit suffisamment prête pour affronter le monde réel par elle-même.

Il y a de la magie, une poésie, une douceur infinies dans ce très beau roman où le fantastique se mêle au quotidien et où le monde des adultes, avec ce côté souvent ridicule, mesquin, étroit se débat sans cesse avec une éducation où la générosité, l’ouverture aux autres ont été fortement inculqués.
Un vrai coup de cœur.


Publié aux Editions Presses de la Cité – 2015 – 432 pages

16.1.16

Et ne reste que des cendres – Oya Baydar


Oya Baydar, une grande romancière turque contemporaine, reste encore méconnue en France. Ses ouvrages tentent de dire la Turquie actuelle et la façon dont la société évolue, le plus souvent par soubresauts successifs.

A ce titre, « Et ne reste que des cendres » est un précieux témoignage balayant la Turquie sur quasiment toute la seconde moitié du XXème siècle. Une Turquie marquée par les coups d’état, la mainmise des militaires sur le pouvoir politique et économique pendant des décennies, la répression violente allant jusqu’aux assassinats purs et simples des opposants politiques puis la montée d’un Islamisme qui se forge beaucoup par opposition à ce qui est considéré comme une menace : les Kurdes.

C’est au sein de ce maelstrom difficile à comprendre pour un Européen occidental que nous plonge la romancière. Un monde de tensions intenses que nous vivons et observons à travers les yeux d’une journaliste, Ülkü, qui, sans être tout à fait le double d’Oya Baydar lui emprunte néanmoins beaucoup de son histoire et de ses convictions.

Très tôt,  Ülkü s’engage auprès des Communistes turcs protestant contre la répression contre les Kurdes. Elle vit en même temps une impossible histoire d’amour, elle la jeune fille brillante issu d’un milieu populaire, avec un jeune homme appartenant à la haute bourgeoisie turque. Une passion torride mais qui prendra brutalement fin parce que la famille du jeune homme a écrit un autre destin pour lui. Un destin qui passe par un mariage dans la bonne classe et pas avec une militante sans biens.

De cette histoire d’amour, Oya Baydar va faire le fil conducteur sur plusieurs décennies pour nous faire vivre de l’intérieur la peur de ceux qui luttent, les arrestations sommaires, les tortures, les meurtres. Une révolte sourde d’abord puis de plus en plus marquée et qui finira par conduire les militaires dehors après bien des morts, bien des souffrances et bien des injustices. Un monde où des idéalistes s’opposent à des carriéristes. Un monde qui pousse des générations entières à fuir vers des contrées démocratiques et sécurisées. Un monde où les histoires personnelles et tout ce qu’elles portent de malheur, d’interrogations, de choix cornéliens à faire s’entrechoquent avec l’Histoire d’un pays secoué de toutes parts.

Très documenté, puisque l’auteur a elle aussi vécu ceci de l’intérieur et de très près, le roman présente l’avantage de nous donner à mieux comprendre l’histoire récente d’un pays dont nous ne voyons que la facette touristique, les attentats islamistes et la radicalisation progressivement despotique d’un pouvoir à la peine. Mais il présente aussi l’inconvénient majeur de nous précipiter dans des lieux inconnus cités à la pelle dans la langue d’origine, de nous abreuver de sigles de partis, de noms de politiciens dont nous, les non turques, ne savons strictement rien au risque de décourager des lecteurs dans un roman par ailleurs fort long mais superbement écrit et traduit.

Bref, un roman qui ne touchera au fond qu’un public élitiste ou curieux. A savoir avant de s’y lancer.


Publié aux Editions Phébus – 2015 – 568 pages

9.1.16

Puissions-nous être pardonnés – Amy Homes


Née en 1961, Amy Homes poursuit une carrière de journaliste, de scénariste pour la télé et le cinéma et de romancière avec des livres originaux et qui l’ont fait remarquer.

Il n’est rien de dire que « Puissions-nous être pardonnés » marque une étape majeure et forme une sorte de consécration quant à l’entrée de son auteur dans le gotha littéraire américain de ce début de siècle. Avant que de devenir un roman, « Puissions-nous être pardonnés » fut une nouvelle remarquée d’ailleurs par Salman Rushdie qui la sélectionna comme l’une des meilleures nouvelles dont il publia un recueil en 2007. Autant dire que l’idée était bien née, porteuse d’espérance.

Et cette espérance n’aura pas été déçue tant Amy Homes déroule avec un talent remarquable une histoire savoureuse menée tambour battant nous projetant au cœur-même de la société bourgeoise américaine dont elle va dénoncer avec un mélange explosif d’humour et de gentille férocité (si j’ose cette oxymore) les travers.

Très vite, dans un roman qui comporte pourtant près de six cents pages qui jamais ne se relâchent, Amy Homes met en place les fondements d’une histoire explosive bien que pas si improbable que cela. En moins de vingt-cinq pages, nous aurons assisté à un accident de la route mortel provoqué par George, un producteur TV plus ou moins psychopathe, avant que celui-ci n’assassine sa femme en lui défonçant le crâne à coups de la lampe de chevet après qu’il l’eut trouvée au lit avec son frère Harold.
Une fois George placé en hôpital psychiatrique, Harold justement largué par son épouse avec laquelle il ne s’entendait plus, voit sa vie bouleversée. Modeste Professeur d’une obscure Université américaine et spécialiste de Nixon sur lequel il tente en vain depuis des années de mener à bien un livre qui ferait date, le voici en charge de deux enfants adolescents, d’un chien et d’une chatte au sein d’une maison qui n’est pas la sienne et source de bien des malheurs.

Dès lors, l’auteur va multiplier les séquences irrésistibles devenant autant de prétextes pour souligner les incohérences du système judiciaire américain, les limites d’un système de santé plus gouverné par la recherche du profit et le besoin de publier des médecins que par le soin réel de ses patients, l’adultère institutionnalisé rendu possible par les sites de rencontre en ligne, l’élitisme du système éducatif et sa sélection par l’argent, l’illusion du système politique…

Tout ceci pourrait être convenu sans l’imagination débridée d’Amy Homes, par ailleurs professeur de « creative writing » à Princeton. Une créativité d’ailleurs incroyable et qui donne lieu à de sérieuses crises de rigolade au fur et à mesure que les scènes s’enchaînent. Mais l’auteur n’oublie jamais non plus de donner de la profondeur psychologique à son roman montrant, au-delà de l’humour et du sarcasme, comment un homme paumé et un brin méprisable, Harold, va devenir quelqu’un de bien au fur et à mesure qu’il se défait de ses démons et apprend à assumer des responsabilités toujours fuies jusqu’ici. Un Happy End à l’américaine me direz-vous. Certes, mais cela n’enlève rien au plaisir éprouvé à la lecture de ce roman percutant et original, mené pied au plancher et donnant le pouvoir à une imagination au service d’une histoire, d’un sens et d’une certaine morale. Bref, un cocktail typique de ce qui fait la conscience et la culture américaine avec sa force et ses limites.


Publié aux Editions Actes Sud – 2015 – 586 pages