9.3.18

Vie de David Hockney – Catherine Cusset


Après l’exposition magistrale de l’automne 2017 au Centre Pompidou, c’est au tour de Catherine Cusset de mettre le peintre anglais David Hockney, que d’aucuns considèrent comme le plus grand peintre actuel vivant, à l’honneur.
A mi-chemin entre roman et biographie, l’auteur ne se contente pas seulement de dérouler le récit de la vie d’un génie de la peinture. Elle nous donne des clés pour comprendre ce que sont les ressorts de la création d’un homme qui, depuis qu’il sait tenir un crayon, n’a jamais cessé de dessiner, de peindre, de créer recherchant des expressions nouvelles.
Toute l’œuvre de Hockney peut se voir comme un lien sublimé entre ses deux principaux inspirateurs : Matisse pour la couleur, essentielle pour Hokney qui est un coloriste explosif, un artiste qui nous enchante par ses palettes éclatantes, Picasso pour la façon de voir et de représenter le monde. A ce titre, après avoir été celui qui, encore étudiant au Royal College of Arts de Londres, prend le contrepied du formalisme qui vise à intellectualiser et conceptualiser à outrance la représentation du monde, Hockney ne cessa d’explorer les façons de représenter en deux dimensions toute la perception que notre vue plus ample, notre regard mobile dans toutes les directions complété de nos autres sens nous donne de l’environnement dans lequel nous évoluons en permanence. D’où un travail innovant sur les collages et la photographie dans les années soixante-dix et quatre-vingt, d’où ensuite l’appropriation des techniques numériques dès leur apparition.
C’est ainsi qu’il s’empara du fax pour diffuser ses œuvres après les avoir scannées et découpées afin que leur réassemblage en temps réel sur les lieux d’une exposition fasse intégralement partie de l’expérience éprouvée par le visiteur. C’est aussi ce qui l’amena à faire coudre des poches dans chacun de ses vêtements pour y glisser l’iPad qui ne le quitte jamais et lui sert de carnet de dessin sur lequel il croque chaque image, chaque scène qui lui vient en tête.
On comprend, grâce au travail de Catherine Cusset, que certains ressorts furent essentiels au parcours créatif de l’artiste. L’homosexualité dont il prit conscience très tôt et que lui conduisit à fuir une Angleterre guindée, conservatrice et condamnant les gens de son espèce pour vivre pleinement ses désirs et s’assumer dans la Californie libérale des années soixante à Los Angeles. Une homosexualité qui le pousse à mettre en scène sans cesse les quelques amants qui vont partager sa vie entre des ruptures qui sont chaque fois déchirantes. Le rapport aux parents entre une mère protectrice et compréhensive et un père taiseux et un brin colérique avec lequel il n’aura jamais le courage de véritablement discuter et d’avouer ce qu’ils auront forcément deviné par eux-mêmes. La mort qui, une fois l’épidémie de sida déclarée, décimera les rangs de ses amis quand ce n’est pas le cancer qui fauche ses relations. Une intense réflexion sur le sens de la perspective, la façon dont les artistes occidentaux s’en sont emparés tandis qu’en Asie la représentation du monde se fait panoramique. Un travail qui l’amènera une fois de plus à casser les codes, à projeter le contemplateur de ses tableaux dans une vision bouleversée, renouvelée, totalement inédite de la scène, provoquant une émotion immédiate.
De façon humble et pudique, Catherine Cusset nous fait entrer dans l’intimité créatrice d’un immense artiste, provoquant le désir immédiat de voir ou revoir ses réalisations qui marqueront l’histoire de la peinture. Un bel hommage !
Publié aux Editions Gallimard – 2018 – 185 pages

3.3.18

Sigma – Julia Deck



La formule fut tournée en slogan : l’art est subversif. C’est donc pour éviter la propagation éventuelle de toute tentation d’un éveil révolutionnaire des consciences que pourrait susciter la contemplation active d’une œuvre d’art qu’une agence international secrète, Sigma, s’est constituée. Son but : traquer les œuvres potentiellement subversives aux fins de s’en saisir soit pour les cacher à jamais soit, plus subtilement, pour les dissimuler au sein d’expositions dont le but serait d’en affadir l’impact.
Quoi de mieux pour alimenter ce scenario à la Orson Wells que de se poser en Suisse, la patrie de l’espionnage selon John Le Carré ? Derrière les façades anonymes et étincelantes des demeures bourgeoises ou des grandes institutions financières se trament des complots, des drames et des manipulations. Le dernier objectif en date de l’agence Sigma : mettre la main sur une toile secrète, jamais exposée ni cataloguée mais dont une photographie semble prouver qu’elle fut bien en cours d’élaboration du peintre décédé Konrad Kessler.
Sur cette idée, Julia Deck élabore un récit où les références et les citations abondent, entremêlant les genres afin de mieux emprisonner son lecteur. Pour vaincre l’art et l’intellectualiser, il faut souvent le déstructurer, le désosser jusqu’à la moelle comme s’il s’agissait de le glacer pour mieux en figer le potentiel émotionnel. Il en va un peu de même dans l’exercice littéraire proposé ici tant il faudra se pencher en détail sur la construction du roman pour commencer à entrevoir le probable propos de son auteur.
Commençons par le titre « Sigma ». Une lettre qui est aussi un signe mathématique symbolisant la sommation, l’inclusion de toutes les variables. Or, c’est bien là le propos de l’agence éponyme qui vise à contrôler l’intelligentsia mondiale, n’hésitant pas à envoyer ses agents pour en faire les assistants apparemment dévoués des grands de ce monde. Derrière ces apparences règne une forme de terreur : celle du contrôle des humeurs et de la pensée, celle de la manipulation par petites touches insidieuses, celle de l’espionnage constant des moindres faits et gestes dont le compte-rendu forme la trame du roman. On pourrait s’attendre de la part de ces espions de formulations dépourvues de pathos. Il n’en est rien car c’est dans un style inattendu et fleuri, voire poétique, que s’expriment les agents du contrôle. Jusqu’à ce que trop d’humanité les conduise à une élimination physique ou sociale, c’est selon…
L’analyse des noms de la kyrielle de personnages montrera que le choix n’a rien du hasard. Julia Deck a des lettres et l’on retrouvera par exemple les codes de Kafka et de Buzzati derrière les deux K de Konrad Kessler. Bien des noms et prénoms font référence à Borges ou à Tarkovski (Stalker). Comme s’il s’agissait de déstructurer un roman dont le propos est de déstructurer l’art.
Déstructuration qui se poursuit en mélangeant théâtre et roman. Avant même de commencer le récit, l’auteur nous propose la liste des protagonistes avec leur rôle respectif à l’instar d’une pièce de théâtre. Pola Stalker, actrice, en pleine répétition de Marie Stuart use avec force de ses répliques pour lire et décoder un monde qui lui échappe et où un lourd secret fait d’elle la marionnette de sa sœur prête à tout pour s’arroger la toile de Kessler, objet de toutes les convoitises. Une scène qui aurait dû être celle d’un jeu de séduction entre Pola et Zante, le banquier suisse propriétaire de la toile en question en proie à une profonde dépression, se transforme en une série de répliques presque dignes d’une scène de Ionesco.
Au total, c’est un objet étrange, à la fois fascinant, intellectuellement brillant et un brin ennuyeux aussi, il faut bien l’avouer, qu’on nous propose ici. Un livre à tiroirs, une sorte de miroir de certains des travers de nos sociétés modernes où, sous couvert de démocratie, il s’agit en réalité de contrôler, d’espionner au risque de déraper. De simples dommages collatéraux certes, mais qui, comme le montrera une fin assez délirante, peuvent tourner au drame.
Publié aux Editions de Minuit – 2017 – 240 pages

23.2.18

Comment vivre en héros – Fabrice Humbert



Souvent, la vie offre des bifurcations qui, pour chacune d’entre elles, nous mèneront dans des directions opposées se traduisant par des options de vie radicalement différentes. Pour Tristan Rivière, le personnage principal du dernier roman de Frédéric Humbert, ce seront trente-huit secondes exactement qui détermineront sa vie. Trente-huit secondes et trois scenarii possibles, tous identiques au début mais qui, tous, basculent vers un avenir radicalement différent.
Un soir dans un train de banlieue montent quatre jeunes quelque peu alcoolisés qui s’en prennent aussitôt à une jeune et jolie femme. Trois possibilités pour Tristan, un jeune homme bâti en athlète, un ancien boxeur amateur de bon niveau marqué depuis des années pour n’avoir pas osé s’interposer lorsque son entraîneur de boxe s’est fait salement tabasser dans le métro par trois abrutis finis.  Alors, rester passif et fuir, laissant la frêle jeune femme aux prises avec des gars qui pourraient bien la violer ne serait que la répétition d’une lâcheté précédente. Intervenir et prendre un mauvais coup de couteau permettrait de mourir en héros. Et ravir la belle des mains des furieux par un éclair de génie, une inspiration osée sans coup férir serait sans doute la plus belle issue. C’est celle que retiendra l’auteur pour bâtir le reste de son roman.
Depuis son troisième  roman « L’origine de la violence » qui fut un grand succès et le révéla, on sait l’auteur obsédé par la question de la violence, la façon dont elle nous détermine, le rôle qu’elle joue dans nos décisions, nos actes, nos peurs individuelles ou collectives. Aussi n’est-il pas étonnant que tout le dernier roman de l’écrivain ne soit rien d’autre qu’une nouvelle métaphore sur le fait qu’on ne peut devenir un héros, dans la famille Rivière et sur trois générations, que par ratages et en cédant toujours, directement ou indirectement, à la violence soit qu’on la prodigue soit qu’elle nous le soit.
Il y a toujours un prix à payer semble nous dire l’auteur pour devenir un héros. Celui du sang souvent, celui du renoncement au confort de l’anonymat, celui de l’aliénation de sa liberté au profit d’une cause prétendue plus noble. Un prix qui rend la vie inéluctablement plus lourde, rapidement plus absurde, biaisée par l’illusion de contentements qui ne sont que factices. Des héros en forme d’anti-héros en quelque sorte, une farce grotesque induite par l’illusion des temps modernes.
Le problème de ce roman est que parti sur une idée (la place des choix ou du hasard dans nos vies), il bifurque ensuite sur une narration mal écrite, usant d’infinis poncifs, dramatisant les situations à l’extrême comme s’il fallait absolument forcer le trait à tout prix pour tenter de convaincre. Il y a un désespoir désespérant dans ce livre, un scénario de série B, une totale absence de souci du style et une fin digne d’un roman d’Arlequin qui finissent par en faire l’un des pires romans de la rentrée d’automne 2017.
Publié aux Editions Gallimard – 2017 – 416 pages

19.2.18

La louve – Pierre-Henry Bizon



Avec ce premier roman, Pierre-Henry Bizon nous rappelle que l’imagination des escrocs de haut vol est sans limite, simplement à l’image de leur ego surdimensionné, de leur confiance en soi, tirant avantage de l’incroyable propension humaine à se laisser berner par des promesses et des propositions inespérées et donc non refusables.
On le sait, notre système agricole à base d’adjuvants chimiques à haute dose va dans le mur. Source de pollution et d’empoisonnement à grande échelle, il appelle à se ressaisir. D’où l’arrivée de plus en plus visible de jeunes agriculteurs adeptes de la permaculture, c’est-à-dire d’une culture sans produits chimiques, re-constitutives des  sols, garante in fine d’un rendement en produits sains qui n’a rien à envier à l’agriculture intensive et abrasive.
Camille Vollot est l’un de ceux-là, installé en Vendée. Idéaliste et un brin naïf, il est idéalement secondé par son épouse, la belle Victoire, qui sait aussi bien reconnaître le don que la fragilité de son mari en butte contre le monde et sa famille. A eux deux, ils exploitent La Louve, un domaine agricole dont les produits se vendent régionalement et commencent aussi à être appréciés dans la capitale. Mais, pour développer son affaire et la maintenir hors de danger, il faut à Camille trouver d’urgence de nouveaux capitaux.
Alors, lorsque l’ineffable Raoul Sarkis se présente en proposant d’écouler en flux continu toute la production de La Louve au profit du complexe de restaurants et d’hôtels de luxe qu’il projette de monter dans une ancienne manufacture de cire à deux pas des anciennes Halles de Paris, le naïf idéaliste aura tôt fait de se laisser séduire par le bagout et l’entregent d’un personnage pour lequel l’argent semble couler à flots.
Bien sûr, Sarkis n’est qu’un escroc mais de la catégorie supérieure, capable de berner politiques, banquiers, riches hommes d’affaires en montant des pyramides de Ponzi qui conduiront les crédules à nécessairement tout perdre.
Fortement inspirée du récent scandale parisien de « Jeune rue », l’histoire imaginée par l’auteur est fort bien documentée. Toutefois, la relative faiblesse du style et une écriture très journalistique en font plus un documentaire qu’un roman de qualité. Cela se laisse lire sans déplaisir (malgré de trop fréquentes ridicules scènes de sexe dont on peine à comprendre que l’éditeur n’en ait pas exigé la réécriture) mais sans laisser un souvenir impérissable….
Publié aux Editions Gallimard – 2017 – 239 pages

13.2.18

Les spectateurs – Nathalie Azoulai



Ils sont comme ces dizaines de millions de migrants : anonymes, chassés (eux en 1954) d’un pays sans nom dont on sait seulement qu’il se situe quelque part en Orient. Depuis, ils ont trouvé refuge en France et ont gagné leur place dans une société alors en pleine expansion. Une réussite symbolisée par l’arrivée du téléviseur au domicile, un des premiers dans le quartier où ils regardent l’allocution du Général de Gaulle ce 27 Novembre 1967.  Soudain, celui qu’ils admirent et qu’ils considèrent comme le sauveur de la France lâche une formule en forme de condamnation envers Israël qui occupe les territoires palestiniens, qualifiant les Juifs de « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ».
Une formule qui jettera dans la fureur des dizaines de milliers de personnes sur les Champs-Elysées, agitant des drapeaux aux couleurs de toutes les nations, en particulier d’Israël. Un moment choc aussi pour cet adolescent de douze ans, le fils de cette famille qui va soudain commencer à deviner que de nombreux non-dits, voire de lourds secrets, hantent une histoire familiale qui semblait jusqu’ici d’une banale normalité.
Plus les yeux de l’adolescent s’ouvrent, plus nous comprenons que presque tous les personnages ne sont rien d’autres que des spectateurs de vies qui les dépassent et les broient. Spectateurs politiques des déclarations d’un chef d’Etat admiré dont les rodomontades peuvent bousculer les vies. Spectateur des évènements historiques qui les ont chassés d’une existence dorée et bourgeoise, coupés à jamais de leurs racines et de parents trop âgés, trop malades pour fuir comme eux.
La plus gravement atteinte est la mère qui s’abîme dans la lecture compulsive des magazines people consacrés aux vedettes de cinéma. Une femme ravissante, capable de séduire de façon magnétique les hommes comme ces actrices fatales dont elle passe son temps à copier les robes pour les faire réaliser sur mesure par sa couturière, pardon celle qu’elle n’hésite pas à qualifier de sa costumière et confidente. Chaque robe devient ainsi le moyen de se réfugier dans un ailleurs plus brillant, de faire de chaque séquence de la vie une scène de cinéma où les hommes côtoyés prennent la figure d’un acteur hollywoodien de génie, à une époque figée à jamais, celle des années trente et quarante. Façon d’avouer que la vie bénie prit fin ensuite, à jamais.
Et puis, un jour, l’adolescent sera à son tour le spectateur de sa propre vie entendant la confidence toute en périphrases, aux contours brumeux, pleine de suggestions de sa mère à sa couturière. La révélation de secrets qui ébranle tout et rend aussi sans doute possible une libération pour aller vers l’âge adulte comme semble le dire une fin de roman laissant libre cours à de multiples interprétations.
Après un magnifique « Titus n’aimait pas Bérénice », Nathalie Azoulai signe un nouveau roman superbe, une savante polyphonie sur la famille, l’amour, la douce folie, le poids des secrets, l’adolescence et le fatum. Une sorte de tragédie moderne, suite logique d’une étape précédente qui faisait le lien entre monde classique et époque contemporaine.
Publié aux Editions P.O.L – 2018 – 306 pages

9.2.18

Wanderer – Sarah Léon


Wanderer : tout est déjà résumé dans un titre qui n’est pas choisi par hasard. Wanderer signifie tout d’abord « Marcheur ou promeneur » en allemand. C’est aussi et surtout le titre d’un Lied du cycle du Voyage d’hiver de Schubert qui décrit le bouillonnement intérieur de celui qui revient, au cœur de l’hiver, d’un long périple hasardeux. Enfin, pour la complétude, c’est le nom donné à Wotan, le roi des Dieux de la tétralogie wagnérienne, un dieu plein de contradictions, colérique et infidèle qui parcourt sans cesse le monde des humains pour en tirer avantage. Musique et langue allemande sont donc au cœur du récit. Inutile de vous y aventurer si ces sujets ne vous parlent pas.
La quatrième de couverture nous apprend que Sarah Léon est une étudiante de Normal Sup en littérature et musicologie. Deux sujets qu’elle maîtrise d’évidence à la perfection comme le révèle son ambitieux premier roman écrit alors qu’elle n’avait pas encore vingt ans.
Voici qu’à son tour, celui qu’on a surnommé Wanderer, revient par surprise au cœur de l’hiver. Il débarque sans prévenir chez celui qui fut son découvreur et son premier professeur de piano, un jeune compositeur qui s’est retiré comme un ermite dans une sorte de ferme perdue dans les montagnes et enfouie sous des quantités de neige. Voilà dix ans qu’ils ne se sont pas vus, depuis que Lenny , devenu entretemps un soliste du piano mondialement recherché et suivi sous le nom de Wanderer, a brusquement coupé les ponts sans donner de nouvelles.
Page après page, Sarah Léon construit un savant récit où chacun des dialogues (pièce essentielle autour de laquelle tout est suggéré et s’élabore un peu comme une pièce de théâtre) fait immédiatement écho au passé. Car ce présent où ces deux hommes encore jeunes se retrouvent est hanté par le passé d’une amitié tumultueuse, passionnelle et dont nous comprendrons bien vite, à moins d’être aveugle, qu’elle relevait clairement d’une histoire d’amour inavouée.
Le monde de ces deux hommes étant celui de la musique et tout particulièrement de la musique de Schubert qu’ils ont jouée ensemble et dont Lenny est devenu un spécialiste, c’est la musique qui structure le récit qui évolue comme une savante partition largement émaillée de références musicologiques et de textes en Allemand. C’est à la fois, du coup, la force et la faiblesse de ce premier roman qui s’adressera avant tout à un public très averti, très à l’aise avec la musique classique, très préférablement celle de Schubert, et idéalement germanophone car l’utilisation et la compréhension de la langue allemande, celle de Schubert, celle maternelle de Lenny, celle, plus largement, de beaucoup des compositeurs contemporains quelle que soit leur nationalité apportent un plus même si, la plupart du temps, une traduction de qualité est proposée en bas de page.
Bref, un premier roman sombre de climat, brillant par sa construction mais élitiste sur le fond et la forme.
Publié aux Editions Héloïse d’Ormesson – 2016 – 172 pages

3.2.18

Femme à la mobylette – Jean-Luc Seigle


Jean-Luc Seigle possède un immense talent pour saisir son lecteur à bras-le-corps. A ce titre, la scène initiale de son dernier roman constitue un grand moment de littérature contemporaine.
Reine est assise, seule, dans sa cuisine. Autour d’elle règne un silence de mort. Seul désordre apparent dans une pièce qui respire la pauvreté et le rangement, un couteau menaçant reposant sur la table vide. Un couteau qui regarde Reine. Un couteau qui semble l’accuser d’avoir tué ses trois enfants partageant le même lit à l’étage d’une maison froide. Alors Reine doute, Reine sombre dans la confusion au point de ne plus faire la différence entre son monde intérieur constitué d’angoisse et de vide et celui dans lequel elle se meut, de plus en plus péniblement.
Car Reine est comme des centaines de milliers d’autres de ses concitoyennes, si ce n’est plus. Abandonnée par un mari parti vivre un amour tout neuf et petit-bourgeois au soleil, chômeuse, coincée dans une ville et une région sans perspective, Reine ne s’en sort plus. C’est tout juste si elle arrive à nourrir vaguement ses trois gamins.
Et puis Reine n’a jamais vraiment vécu, passant trop vite, par insouciance, par manque d’éducation du statut de jeune fille à celui de jeune mère enchaînant les grossesses sans se préoccuper du reste. Une existence comme une autre jusqu’à ce que l’homme de famille perde son boulot puis se casse…
Mais, un jour, dégageant son jardinet devenu un véritable dépotoir, Reine déniche une mobylette. Dès lors, de nouvelles perspectives s’ouvrent : celle de sortir de l’enfermement hostile entre quatre murs, celle de pouvoir décrocher ce poste de thanatopracteur où elle est la seule postulante. Celle enfin de faire la rencontre imprévue d’un camionneur hollandais qui va la révéler à elle-même, lui faire découvrir que la sexualité est source de plaisir et d’épanouissement et qu’elle existe aussi en tant que personne pétrie de qualités.
Toutefois, Jean-Luc Seigle n’a jamais été vraiment l’homme des happy end. C’est dans la narration des tragédies induites par une forme d’insouciante bêtise qu’il donne toute la mesure de son talent. Alors, il osera une fin frappante comme un dernier coup de poignard, celui qui narguait Reine d’ailleurs dès la première page, instrument d’un malheur et du fatum auxquels on ne peut échapper. Un des meilleurs romans de l’auteur.
Publié aux Editions Flammarion – 2017 – 239 pages

28.1.18

Otages – Sherko Fatah


Quelque part au Moyen-Orient, un archéologue est-allemand et son interprète local font la mauvaise rencontre, au mauvais endroit. Le voyage jusqu’ici prometteur de découvertes, de dépaysement, de prise de distance aussi pour Albert, l’archéologue, d’avec une existence personnelle pleine de bosses va tourner au cauchemar.
Malmenés à coups de crosse dans le dos, encagoulés, les deux hommes sont jetés sous les yeux de la population locale impassible dans une voiture qui file vers un lieu inconnu en plein désert. Commence un périple harassant où chaque jour marque un transfert entre les mains de nouveaux geôliers, souvent de plus en plus jeunes, oscillant entre une relative bienveillance et le désir suintant de faire de ces prisonniers les nouvelles victimes expiatoires d’une révolte qui tente de déstabiliser le monde sous de fallacieux et absurdes prétextes religieux.
Sherko Fatah sait nous saisir très vite par la gorge ; celle qu’on a peur de voir tranchée d’un coup de sabre sous les yeux d’une caméra destinée à terrifier le monde des réseaux sociaux ; celle que les otages ont brûlante de soif et torturée de faim, l’alimentation se faisant selon le bon plaisir des geôliers ; celle qu’on a serrée  d’ignorer le sens qui nous est réservé, la destination où l’on nous conduit, la langue parlée et le but exact de ceux qui vous détiennent.
Alors, la seule solution est de s’enfermer au plus profond de soi, de se plonger dans une infinie rêverie pour s’échapper mentalement. Une rêverie qui met à nu les fantasmes, les peurs, les problèmes les plus enfouis, révélant l’âme. Une rêverie qu’on interrompt, parfois, pour échanger quelques paroles avec l’autre, apprendre à mieux le connaître, à tester ses intentions, à hésiter entre la confiance et la méfiance car tout devient menace.
L’autre alternative c’est de tenter la fuite, profitant de l’inattention de gardiens inexpérimentés, d’incidents de parcours. Au risque d’y laisser sa vie d’une balle, d’un coup de poignard ou tout simplement en mourant de soif.
Avec angoisse et compassion, sur un rythme aussi lent que les heures qui s’écoulent sans conscience de temps, nous suivons le parcours vers l’enfer de deux êtres devenus l’enjeu d’un contexte qui les dépasse. Sherko Fatah met en outre en évidence l’étroite collusion du grand banditisme local avec les réseaux embrigadés sous des prétextes religieux, la façon dont les ignorants sont exploités par des hommes qui n’agissent que pour leur propre compte n’hésitant pas à faire de la religion l’instrument de la fanatisation.
C’est un livre coup de poing, sacrément réussi qu’il faut absolument lire.
Publié aux Editions Métailié – 2017 – 266 pages

23.1.18

Taba-taba – Patrick Deville



L’obsession littéraire de Patrick Deville, c’est l’observation minutieuse, microscopique des vies de personnages historiques ou de séquences historiques disséquées jusqu’à ce qu’elles n’aient plus le moindre atome à cracher, que tous les points aient été reliés afin de dégager la cohérence globale invisible aux profanes.
Pour son dernier ouvrage, l’auteur emploie la même technique à ceci près que ce qu’il place sous son microscope d’écrivain, c’est l’histoire de sa propre famille. Grâce à des archives familiales miraculeusement conservées depuis 1860, celui qui est aussi un infatigable voyageur se lance sur les routes du monde et les petites routes de France au volant, nous dit-il, d’une Passat break achetée d’occasion et pour l’occasion.
Avec la minutie d’un orfèvre et la patience d’un apothicaire, Patrick Deville explore la façon dont sa propre histoire familiale fut étroitement associée à celle d’un pays qui, pendant un siècle et demi, ne fit que passer de guerre en guerre avant d’être secoué par les attentats terroristes de Daech.
Pour l’auteur, tout commença dans un ancien lazaret sur la Loire, du côté de Saint-Nazaire. Un hôpital transformé au gré des évènements en asile psychiatrique dont son père fut l’administrateur. Un lieu hors du monde où il fut enclos lui-même ayant pour unique camarade un aliéné n’ayant pour tout vocabulaire que la séquence taba-taba qu’il répétait sous la forme d’alexandrins parfaits à longueur de journée.
Déjà, il fallut bien de l’imagination et de vie intérieure pour que le jeune enfant, prisonnier d’une coque qui le maintenait couché afin de le soigner d’une déformation de naissance, apprenne à s’évader.
C’est ce même pouvoir qui, de presque rien, simplement quelques lignes, quelques documents imparfaits, quelques photographies écornées lui permet de reconstruire l’histoire d’une famille, la sienne. Pas le moindre détail ne nous sera épargné avec cette obligation maniaque qui est la sienne de tout dire, de tout raccrocher à des éléments de preuves historiques.
Du coup, le récit est d’une érudition absolue, multipliant les références littéraires et historiques, citant journaux et textes comme s’il en pleuvait de toutes parts. C’est cette même manie qui ne nous épargne pas la moindre halte dans le plus petit hôtel de province, ni le plus bref repas pris en bonne compagnie de l’intelligentsia vernaculaire lesquels nourrissent l’écriture d’un récit qui finit, très vite, par ne passionner que son auteur. Car, disons-le sans ambages : bien que merveilleusement écrit (l’homme a des lettres), le lecteur se perd très vite dans un océan de détails et de personnages qui ne lui parlent guère et l’ennui survient, très – trop – vite.
Voici un taba-taba qui aura fait long feu. Faute d’étincelles, point de flamme pour un ouvrage qui lasse.
Publié aux Editions du Seuil – 2017 – 433 pages

18.1.18

Dans les westerns – Gilles Leroy



Qui se souvient de « La piste héroïque », un western tourné en 1948 et qui connut un succès absolument inattendu ?
C’est là, dans le désert de l’Arizona et dans des conditions atmosphériques dantesques (il faisait couramment autour de 50 degrés) que se rencontrèrent Bob Lockhart et Paul Young. Bob avait 20 ans, un allant fou, un talent inné sachant danser et monter à cheval avec un naturel et une aisance confondante. Paul, 27 ans, tomba sous le charme.
Très vite, ceux qui à l’écran devaient apparaître comme d’irréductibles frères ennemis devinrent amants. Dans une Amérique blanche, raciste et homophobe, cela allait au-delà de toutes les conventions et toute bienséance formelle. D’autant que l’actrice principale, Joanne Ellis, qui repoussait une horde de prétendants se mit à en pincer follement pour le beau Bob sans être, évidemment, payée de retour.
A partir de cette histoire vraie, Gilles Leroy trouve une nouvelle fois prétexte à élaborer un roman d’inspiration américaine. Ici, ce sont les personnages directement concernés qui sont convoqués et se mettent à raconter, une cinquantaine d’années plus tard. Entretemps, l’histoire d’amour entre les deux hommes n’aura pas survécu à sept années de vie commune et la belle Joanne aura épousé par dépit un homme qu’elle n’aimait pas et dont elle divorça presqu’aussitôt. Bob aura connu une carrière cinématographique qui en fit une star alors que Paul aura bifurqué vers la politique pour finir Sénateur. Il y a pire pour conclure une histoire d’amour qui, comme tant ‘autres, finira mal.
A base de séquences écrites comme des celles d’un scenario hollywoodien, Gilles Leroy nous plonge dans les coulisses d’un monde où règnent l’hypocrisie bienpensante et la jalousie, où les ambitions personnelles obligent à sans cesse jouer des coudes.
Tout cela aurait pu être passionnant si ce n’est que l’écriture, pour une fois chez Leroy, se fait lourde, manque de cette impertinence ou de cette incision qui auraient su rendre la perversité d’un univers où les grands noms du cinéma américain réglaient leurs comptes à l’aune de leur ego. On finit alors par lâcher prise et le risque de quitter la séance avant la scène finale est élevé…
Publié aux Editions Mercure de France – 2017 – 314 pages

6.1.18

Ce qui n’a pas de nom – Piedad Bonnett



Ce qui n’a pas de nom, c’est l’horreur et la stupéfaction qui vous saisissent en tant que parents, proches ou amis d’un jeune homme qui vient de se suicider. Ce qui n’a pas de nom, c’est la maladie mentale qui finira par pousser un garçon brillant à ne pas envisager d’autre solution que de se défénestrer, fuyant ce « quatrième mur » qu’évoquent les psychiatres comme le symbole d’un enfermement mental qui ne peut que se conclure par une mort violente que l’on se donne à soi-même.
Piedad Bonnett, encore en convalescence d’une récente opération chirurgicale, vient de recevoir un Prix littéraire lorsqu’elle apprend, quelques heures plus tard par téléphone, de la bouche de ses filles la nouvelle du suicide de son fils Daniel. Il avait vingt-huit ans. Il était beau, doué d’un réel talent de peintre et parti faire des études d’art et d’architecture à New-York.
Avec une langue dont chaque mot a été pesé à l’aune de la douleur, du besoin de dire et de comprendre, la poète et romancière s’efforce à remonter le temps. Celui où son fils vivait encore, celui où les signes d’un grave désordre mental se multipliaient provoquant une inquiétude de chaque instant chez des parents sans cesse ballottés entre les propos rassurants des thérapeutes et les crises filiales schizophréniques aussi sporadiques qu’inquiétantes et spectaculaires.
Ce récit poignant est à la fois un acte d’amour envers un enfant auquel de grandes promesses artistiques s’ouvraient, un cri de révolte contre l’injustice d’un infime désordre génétique aux conséquences tragiques, un acte cathartique et introspectif pour se défaire de toute responsabilité infondée et réapprendre à vivre en l’absence de celui à qui l’on a donné la vie, dans la souffrance, le sang et la déchirure ainsi que le dit l’un de ses magnifiques poèmes qui fut d’ailleurs lu lors de l’une des cérémonies de funérailles.
Ces pages se lisent avec une émotion de chaque instant, d’un seul trait et sont parmi le plus témoignage qu’une mère puisse faire.
Publié aux Editions Métailié – 2017 – 131 pages

1.1.18

Les rêveuses – Frédéric Verger


Autant nous avions été enthousiasmés avec son premier roman « Arden », autant avons-nous été assommés par « Les rêveuses ». Il est louable de vouloir réaliser un roman loufoque, farfelu surtout s’il est, souvent (mais pas toujours), fort bien écrit. Mais quand le loufoque tourne au ridicule à force d’invraisemblances, de concours de circonstances totalement improbables, d’épreuves qui auraient dû mettre cent fois fin à la vie d’un personnage qui finit par ressembler à un de ces avatars d’un jeu vidéo aussi violent qu’imaginatif, alors le lecteur capitule.
 
Ne tentons pas de résumer « Les rêveuses » : c’est à peu près impossible et surtout inutile. Disons seulement qu’un jeune Allemand de la Sarre, après s’être enrôlé dans l’armée française, se retrouve pris dans la débâcle. C’est en endossant les habits et l’identité d’un mort dont il ne sait rien qu’il échappera, un temps, à un sort misérable.
Par un cheminement lui-même abscons et tortueux, voici qu’il débarque dans une datcha délabrée, en pleine forêt lorraine, où vivent la mère aveugle, son domestique aux allures de géant et deux cousines délurées de celui dont il a pris l’identité. Commence une histoire pas piquée des hannetons où se croisent en un vaudeville de moins en moins drôle une bonne sœur folle, des familles nobles où la haine forme la façon de vivre, un commandant allemand alcoolique, un camp de prisonniers russes, un couvent en ruines ayant hébergé des sœurs diseuses de rêves consignés au fil des siècles et d’autres personnages secondaires aux âmes sombres.
Très vite, le lecteur, perdu dans une intrigue dont on peine à comprendre le fil et le sens, tente de surnager dans un maelström de mots bellement assemblés, composant patiemment une solide écriture classique, ponctuant des situations dont le point commun est, pour le personnage principal, de toujours s’en tirer là où tous les autres meurent.
Mais, le pire est pour la fin, sommet de l’incongru laissant à penser qu’il fallait bien trouver un moyen de se débarrasser de personnages devenus encombrants.
Bref, l’un des pires romans lus en 2017….
Publié aux Editions Gallimard – 2017 – 448 pages

24.12.17

Easter Parade – Richard Yates


Richard Yates reste un romancier américain assez largement et injustement méconnu en France. Il est pourtant aussi considérable qu’un John Cheever mais, à la différence de ce dernier qui s’était fait une spécialité de l’étude critique des mœurs de la haute société, l’œuvre de Yates est toute entière tournée vers la description sans concession de la classe moyenne étatsunienne.
Richard Yates mourut à l’âge de 66 ans d’alcoolisme et de tabagisme qui lui avait valu d’ailleurs de souffrir de tuberculose quelques années auparavant. Toute sa vie, il rêva d’être reconnu, de figurer en première page de la critique littéraire du New-York Times. Jamais de son vivant ceci n’arriva. Marqué par une enfance difficile (mère alcoolique et en échec professionnel permanent, sœur battue par son mari violent), il donne à ses personnages de nombreux traits de ce qu’il eut lui-même à connaître.
Dans la culture américaine, la parade de Pâques (Easter Parade) correspond à la tradition selon laquelle les citoyens qui le désirent revêtent leurs plus beaux atours pour défiler dans la rue principale de leur ville la veille de Pâques. Pour les deux sœurs encore adolescentes que sont Sarah et Emily, ce moment marquera l’apogée symbolique de deux vies de femmes qui ne connaîtront que déceptions, échecs et descente aux enfers.
Avec une écriture simple, trouvant le mot juste pour aller toujours à l’essentiel, Yates nous donne à voir que, dans le monde des alcooliques, le prochain verre n’est jamais loin. C’est déjà l’alcool qui rendit la mère des deux sœurs d’abord ridicule en société avant de la conduire directement à l’asile psychiatrique. C’est encore l’alcool qui servira de refuge à l’aînée, Sarah, pour accepter l’intolérable, justifier la violence infligée par un mari qui, très vite, quitta son masque de jeune homme correctement éduqué en Angleterre, à l’accent raffiné et charmant, pour endosser l’habit d’un rustre vulgaire lui-même dépendant à l’alcool.
Quant à Emily que son entourage voit à tort comme une jeune femme libre et séduisante, elle ne fait qu’enchaîner les échecs amoureux sans jamais réussir à vraiment trouver un emploi gratifiant malgré de brillantes études et une intelligence certaine. La faute à l’alcool, encore, qui la pousse sournoisement à choisir les hommes qui lui ressemblent, instables, souvent alcooliques aussi, affublés de problèmes en tous genres totalement insolubles car profondément englués dans leurs propres contradictions. Alors, de là, il n’y a qu’un pas à franchir pour qu’Emily trouve à son tour dans la consommation de boissons alcoolisées variées – mais surtout répétées à une fréquence qui augmente en proportion à ses échecs – l’illusion d’un exutoire qui ne peut que la conduire dans une impasse aussi sordide que celle que semblent avoir connu tous les membres de sa famille sur deux générations.
Il y a peu d’espoir chez Yates. Ses romans sont à l’image de sa vie : désespérée, consciemment suicidaire avec une logique pourtant visant à ne jamais renoncer sans pour autant avoir tiré tous les enseignements des échecs précédents. Il y a une sorte d’implacabilité qui confine à la fascination.
Publié aux Editions Robert Laffont – Pavillons – 2010 – 330 pages

22.12.17

Le sympathisant – Viet Thanh Nguyen

C’est la rage qui a poussé Viet Thanh Nguyen à écrire ce roman, par ailleurs récompensé du Prix Pulitzer 2016. Comme des centaines de milliers de leurs compatriotes, Viet Thanh Nguyen et ses parents durent fuir à pied les combats qui firent finalement tomber le Sud-Vietnam aux mains des communistes du Nord. Après un périple dantesque, ils trouvèrent enfin, et de justesse, le moyen d’émigrer au pays de l’Oncle Sam où le jeune Viet Thanh Nguyen débarqua à l’âge de quatre ans.
C’est en regardant à dix ans une cassette du film Apocalypse Now que Viet Thanh Nguyen commença à objectiver et former une colère qui n’allait cesser de grandir. Une colère envers une Amérique blanche, raciste, celle qui a porté l’improbable Trump au pouvoir, celle qui veut faire croire que ce sont les immigrés intellectuellement et économiquement intégrés qui viennent voler les emplois des Américains blancs. Une colère qui trouva sa source en comprenant que le film de Coppola n’était qu’un hymne aux soldats américains devenus légitimes à massacrer des Vietnamiens anonymes et ridicules. Depuis, Viet Thanh Nguyen, qui enseigne à l’Université de Californie du Sud, n’a cessé d’œuvrer pour faire comprendre à ses lecteurs comme à ses étudiants que l’horreur avait frappé tous les camps et surtout celui des civils et qu’une frange conservatrice et raciste de l’Amérique Républicaine continuait de considérer les Américains d’origine asiatique comme des sous-Américains.
Réunissant quantité de documents et de témoignages, Viet Thanh Nguyen a élaboré un roman complexe, violent, féroce et sans concession sur cette Amérique dont le Président actuel incarne le pire visage qui soit.
Le narrateur, dont nous ne connaîtrons pas l’identité, est un jeune officier de l’armée sud-vietnamienne. Un homme dont la caractéristique est de ne jamais véritablement appartenir à un monde. Né d’un prêtre français qui a séduit et engrossé une jeune femme vietnamienne naïve, il n’est ni totalement jaune aux yeux des vietnamiens ni blanc à ceux des Américains avec qui il travaille. Pire, c’est un agent double œuvrant en fait pour l’armée du Nord. Alors que Saigon est en train de tomber, il reçoit l’ordre d’accompagner les restes d’une armée du Sud en déroute, de s’y installer avec eux aux USA et de les y surveiller.
Sans cesse, notre homme semble naviguer entre divers mondes : celui d’un occident opulent dont il tire parti au mieux de ses intérêts ; celui des émigrés qu’il accompagne et dont il abuse la confiance tout en commettant pour eux des actes criminels ; celui des Communistes qu’il renseigne mais qui le regardent et le traitent avec une suspicion dangereuse.
Viet Thanh Nguyen ne nous épargne rien de la violence d’une guerre qui se déplace des denses forêts vietnamiennes vers tantôt les décors de cinéma d’un Hollywood bien décidé à glorifier des Etats-Unis d’Amérique pourtant militairement vaincus, tantôt du côté des complots ourdis par des officiers émigrés revanchards qui ne rêvent que de soulèvement et renversement des Rouges, préparant d’hasardeuses opérations de reconquête depuis les USA.
La grande force du roman de Viet Thanh Nguyen est de donner à voir un conflit qui fit des millions de victimes non plus seulement à travers le prisme déformant de la culture américaine dominante mais sous toutes ces facettes, y compris et surtout, les plus contradictoires.
Un premier roman particulièrement dense, percutant, instructif bien que long.
Publié aux Editions Belfond – 2017 – 487 pages

15.12.17

Elon Musk – Ashlee Vance


L’Amérique de ces quarante dernières années n’a pas produit que des caricatures inquiétantes comme les Présidents Bush et Trump par exemple. Elle a aussi été le berceau des nouvelles technologies et le pays qui a permis l’émergence de nouveaux capitaines d’industrie comptant désormais parmi les plus grandes fortunes de la terre.

Elon Musk est l’un de ceux-là. Derrière ce nom un peu bizarre, encore peu connu du grand public, se cache le multi-entrepreneur ayant contribué à la fondation de Paypal, de Tesla et de SpaceX, l’une des deux seules agences spatiales habilitées par la NASA à ravitailler la navette spatiale ISS.

A l’instar de ces autres créateurs visionnaires que furent, par exemple, Steve Jobs, Larry Page, Bill Gates, Marc Zuckerberg ou Larry Ellison, il fallut une personnalité hors du commun pour réussir à imposer, puis à gagner, une succession de paris fous. D’autant qu’ils furent plus d’une fois menacés de sombrer corps et âme, ne devant leur survie qu’à la force de volonté de Musk qui n’hésita pas, à plusieurs reprises, à investir sa fortune personnelle au risque de tout perdre pour donner toutes leurs chances aux projets les plus improbables.

Physicien hors pair, Musk, comme tous ces autres grands patrons de sociétés de la nouvelle technologie que j’ai pu côtoyer de près durant ma longue carrière dans ce milieu, est aussi un meneur d’hommes sans pitié capable de sacrifier sans vergogne celles et ceux qui l’auront loyalement servi dès lors qu’ils ne s’inscrivent plus dans le schéma qui est le sien.

Vivre, professionnellement ou affectivement, auprès de ces hommes à part n’est pas une sinécure. Il faut savoir faire fi de son ego, accepter de tout sacrifier ou sinon partir et faire preuve soi-même de talents très au-dessus de la moyenne pour survivre et suivre la cadence. Divorces en série et ennemis professionnels en sont souvent les innombrables témoins.

De toutes les biographies de Musk, seule celle-ci bénéficia de la coopération de son objet qui accepta de donner plusieurs interviews à l’auteur. Evidemment, ego oblige, ceci n’empêcha pas Musk  de protester avec la véhémence qu’on lui connaît face à certaines scènes mettant en évidence l’effroyable caractère, à la limite de la perversion parfois, qui semble être le sien.

Mettons ces anecdotes peu essentielles de côté pour ne nous intéresser qu’aux ressorts communs, conditions nécessaires mais non suffisantes, pour réussir du côté de la Silicon Valley : des idées brillantes et nouvelles, des collaborateurs de génie et dénués d’ego (jeunes et célibataires de préférence), une maîtrise des concepts et de son sujet, un réseau, du financement, une croyance absolue, totale, inébranlable en son projet auquel son auteur et son porteur est prêt à tout sacrifier. Une fois la machine partie, plus de vie personnelle, plus de sommeil, plus d’amis. Un seul but : réussir contre tous les pronostics !

C’est que nous démontre de façon étayée, documentée et détaillée cette passionnante biographie de l’un des patrons les plus révolutionnaires de ces trente dernières années.


Publié aux Editions Eyrolles – 2017 – 366 pages

13.12.17

Seul le grenadier – Sinan Antoon

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Dans une courette pousse un grenadier. Sous le soleil de l’Irak, il fait croître ses fruits rouge sang désaltérants et offre son ombre bienfaisante pour quelques minutes de repos. Cet arbre a un secret car sa source de jouvence il la tire de la mort. En effet, dans la rigole qui l’abreuve coule l’eau avec laquelle les morts auront été lavés par trois fois, selon un rite immuable, soigneusement préparés et parfumés avant d’être enroulés dans un triple linceul, mis en cercueil et enterrés. Car nous sommes chez le laveur de morts chiite de Bagdad, un métier que le père de Jawad, comme des générations entières avant lui, exerce par tradition, par bonté d’âme et conviction religieuse aussi.
Un métier que Jawad ne veut pas perpétuer lui qui rêve de Giacometti, de sculpture, de dessin et d’art de façon générale. Le premier défi qui attendra le jeune homme sera d’imposer son choix, d’échapper à l’emprise familiale pour vivre sa vie et sa passion. Un défi qui trouvera une nouvelle justification quand il rencontrera celle qui allait devenir son amante, son égérie et, plus tard, son épouse.
Mais, la vie n’est jamais un long fleuve tranquille et la maladie combinée aux guerres successives qui embrasent l’Irak et la région vont briser les rêves de Jawad et le ramener, malgré lui, vers ce à quoi il était inéluctablement promis.
L’incroyable force qui habite ce superbe roman est de parvenir à mener trois récits en parallèle, tous se nourrissant des autres, tous illustrant la façon dont nos vies se trouvent contraintes par des puissances, des poids, des actes qui nous dépassent. Le tout sublimé par une langue d’une rare éloquence aux accents poétiques subtilement enchanteurs.
Tantôt, nous suivons le lavage des cadavres que nous décrit avec minutie et une douce retenue l’auteur. Des cadavres dont l’état ne cesse de se dégrader et le nombre d’exploser au fur et à mesure que les guerres militaires puis civiles et religieuses plongent l’Irak dans un inextricable chaos. Tantôt nous assistons à des scènes d’une vie quotidienne dérivant en une absurdité totale où seule la violence et le fanatisme aveugle semblent servir de règle de conduite. C’est la destruction progressive physique, mentale, religieuse, économique et politique d’un pays de culture, d’histoire et de sagesse que nous donne à voir un auteur qui a fui son pays depuis près de trente ans pour vivre et enseigner aux Etats-Unis. Enfin, dans de courtes séquences d’une grande puissance, c’est au cœur des rêves de Jawad que nous nous trouvons. Des rêves au départ d’espoir et de vie qui, au fur et à mesure que la situation empire et l’espoir s’évanouit, se transforment en immondes cauchemars.
Malgré l’horreur, malgré la mort omniprésente, Sinan Antoon réalise un hymne à la vie. Il nous dit que continuer d’espérer, maintenir les traditions, et, surtout, vivre pour un art quel qu’il soit restent les meilleures armes contre toute forme de barbarie.
Un livre absolument magnifique.
Publié aux Editions Actes Sud – 2017 -320 pages