17.12.16

Aquarium – David Vann


Avec son quatrième roman, David Vann délaisse un peu les ambiances très noires dans des décors naturels et sauvages pour élaborer une sorte de conte ou de parabole autour du thème du pardon.

Nous voici à Seattle, la ville de l’eau par excellence sur la côte californienne. L’eau de la mer visible de partout. L’eau de la pluie et de la neige qui tombent sans cesse d’un bout à l’autre de l’année. L’eau de son aquarium géant, spectaculaire où se rend chaque fin d’après-midi après l’école une jeune fille de douze ans, Caitlin, en attendant que sa mère, manutentionnaire sur le port, vienne la récupérer.

Un aquarium où Caitlin rêve devant les poissons de toutes les formes et de toutes les couleurs, lui apportant une vision du monde totalement différente de celle de l’appartement maternel glacial et pauvre et de son milieu urbain attristant, celui de la banlieue défavorisée.

Depuis quelques jours, Caitlin retrouve dans cet aquarium féérique un vieil homme avec lequel elle s’est prise de sympathie et qui semble la comprendre. Un homme dont nous apprendrons vite qu’il s’agit de son grand-père. Pourquoi ignorait-elle alors l’existence de cet aïeul aimant ? C’est à partir de cette question que David Vann construit son roman.

Un roman qui nous plonge au cœur de la folie, celle d’une mère qui a toujours vécu seule, n’a jamais voulu rien dire sur le père de son enfant. Une mère qui a coupé tous les ponts avec un père qui l’a abandonnée à un moment critique de sa vie adolescente, brisant tout espoir, annihilant les possibilités d’un futur épanouissant. Une folie latente et violente qui va devenir explosive, destructrice et manipulatrice lorsque la mère décidera d’en user envers sa fille pour la couper à tout jamais de son grand-père.

Mais les choses ne se passent jamais vraiment comme prévu dans la vie car, face aux forces du Mal, les forces de l’Amour (sur lesquelles se fondent toutes les religions) sortent souvent vainqueurs au terme de longs combats. Autre leçon implicite de ce roman…

Ce combat, c’est celui du basculement de l’enfance encore innocente de Caitlin vers l’adolescence et la découverte des drôles de règles du jeu qui régissent le monde des adultes. Un basculement où la jeune fille découvre le plaisir et le désir avec une camarade de classe indienne de caste élevée dont l’environnement social semble aux antipodes du sien. Un basculement où le regard de Caitlin sur sa mère, jusqu’ici déesse absolue de sa vie, change à jamais. Un basculement où la question du pardon, celui de la mère vers son propre père, de Caitlin envers sa mère, de l’amant de la mère envers cette dernière, des adultes envers l’homosexualité assumée des deux jeunes filles forme la trame d’un roman à la fois dur et tendre, comportant des ruptures narratives inattendues comme la vie sait en réserver.

David Vann confirme, une fois encore, qu’il est un grand auteur américain avec lequel il faut compter.


Publié aux Editions Gallmeister – 2016 – 278 pages

10.12.16

La fabrique des pervers – Sophie Chauveau


Il aura fallu le hasard pour que Sophie Chauveau ose réaliser et publier son dernier livre. En effet, après la parution de son roman « Noces de charbon », une lectrice la contacte et lui propose de se rencontrer. Quelque chose dans le courrier reçu interpelle l’auteur qui, du coup, accepte la proposition. Très vite, les deux femmes vont comprendre qu’elles sont en fait cousines et que toutes deux ont vécu un même traumatisme, inavoué, refoulé au plus profond d’elles-mêmes : l’inceste.

Rassemblant leur courage et leurs informations, elles vont mener une sorte de gigantesque enquête familiale sur cinq générations pour arriver à un constat accablant : leur famille est une véritable fabrique de pervers.

Depuis l’acte fondateur du patriarche qui sut tirer parti de la guerre de 1870 et du siège de Paris pour faire fortune et établir ce qui allait devenir l’épicerie de luxe de la Madeleine, les hommes usent et abusent de tous les droits sur les femmes et les enfants de la tribu familiale. Aucun interdit, les épouses des frères s’échangeant comme autant de maîtresses, les adultes se promenant nus pendant les deux ou trois mois de congés d’été que la haute bourgeoisie s’accorde. Mais, surtout, les hommes ont tout pouvoir sur les enfants, garçons ou filles, pratiquant toute sorte de pénétration et allant, sans doute, jusqu’à engrosser leur propre descendance. Tout cela avec la complicité des femmes et des mères soucieuses avant tout de protéger leur statut social et les apparences. Car, tant que cela ne sort pas de la famille, quel est le problème ?

Le problème, on le sait désormais, c’est le traumatisme irréparable éprouvé par un enfant qui n’a d’autre choix que de subir l’autorité parentale comme celle des adultes référents. Ce qu’on leur impose n’est pas agréable, souvent physiquement douloureux osent-ils se dire, sans comprendre. Mais,  personne ne faisant de remarque, tout ceci ne peut être au fond que normal.

Alors, avec courage, Sophie Chauveau devenue largement adulte, épouse et mère ose enfin raconter, révélant de façon pudique mais révoltée le scandale familial. Elle s’y interroge aussi sur la façon dont l’Etat a protégé – et continue de le faire dans une certaine mesure en imposant des délais de forclusion et des limites d’âge pour porter plainte – les adultes pervers et pédophiles vis-à-vis d’enfants démunis. Elle rappelle qu’il faut de longues années, parfois des décennies, pour oser enfin agir, une fois admis qu’enfant, on n’était pas coupable, que l’on n’aimait pas cela contrairement aux affirmations éhontées des amuseurs.

Certes, le livre de Sophie Couteau est un peu trop long mais il faut du temps et des pages pour crier sa souffrance et l’expulser de soi en espérant enfin être libérée.


Publié aux Editions Gallimard – 2016 – 275 pages

4.12.16

Crue – Philippe Forest


On se demande parfois ce qui peut conduire un éditeur à accepter un manuscrit. A la lecture du dernier roman du Philippe Forest, la question se pose. Non pas que le roman soit franchement mauvais ; non juste médiocrement intéressant, tout juste à peine en fait. Certes bien écrit, ce qui lui valut sans doute l’illustrissime anecdotique Prix de la Langue Française de Brive (si, cela existe !).

Mais enfin, pourquoi emprunter les façons et le style à ce qui fleure le début du XXème siècle pour narrer les conséquences improbables d’une gigantesque crue d’un fleuve qui, malgré un anonymat de pure circonstance, n’est autre que la Seine dans l’une des zones franciliennes densément urbaines qu’elle traverse.

D’une histoire qui aurait pu être cocasse (une capitale bloquée, une économie qui s’arrête, des habitants tenus de s’enfermer dans les étages les plus élevés pendant des semaines ou d’être évacués vers on ne sait où, une réorganisation complète de la vie sociale etc…. et il y avait de quoi donner libre-cours à son imaginaire !), Philippe Forest fait un pensum un peu pédant, d’une lourdeur insupportable. Quand on comprend, en outre, qu’il tente de mélanger le tout avec une espèce d’intrigue littéraire, de manipulation sentimentale improbable et de rébus romanesque à la petite semaine, on n’a qu’une hâte : en finir au plus vite.

Plus qu’un bien mauvais cru : une horrible piquette….


Pubié aux Editions Gallimard – 2016 – 262 pages

3.12.16

Les bottes suédoises – Henning Mankell


On attendait avec une certaine impatience le dernier roman d’Henning Mankell, décédé récemment. Cette suite aux fabuleuses « Chaussures italiennes » sera donc l’ultime livraison de l’un des maîtres du roman noir nordique.

On y retrouve les principaux personnages des « Chaussures italiennes ». Mais, désormais, le vieux médecin, Fredrik Welin, vit reclus sur une île, le plus loin possible des hommes qu’il n’aime guère et des femmes avec lesquelles il ne sait toujours pas, à soixante-dix ans, comment vraiment se comporter. Et puis il sera tiré de son lit en toute hâte en pleine nuit, ayant tout le juste le temps de sortir alors que la maison en bois de ses ancêtres brûle. Un incendie indubitablement d’origine criminelle qui l’oblige à se réfugier dans sa vieille caravane et de composer avec le peu qu’il lui reste.

Pourtant, sans doute parce qu’il vit en marge de la société locale, Fredrik sera soupçonné d’avoir lui-même mis le feu à sa maison pour toucher l’assurance. Plus ou moins ostracisé, on comprendra bientôt qu’il n’est en aucun cas l’auteur de cet acte bientôt suivi, en son absence, de nouveaux incendies de vieilles bâtisses sur plusieurs des îlots alentour.

Une succession qui jette la psychose et qui pousse Fredrik à mener sa propre enquête dans laquelle il devra affronter ses démons, accepter de comprendre qui est vraiment sa fille, renouer des liens sociaux tout en finissant par identifier le coupable.

Malheureusement, il faut bien l’avouer, « Les bottes suédoises » n’ont ni l’élégance ni l’allant des « Chaussures italiennes ». Plus le récit avance, plus les bottes deviennent de gros sabots conduisant à une conclusion sans surprise. Tout cela finit par tourner un peu en rond au point de presque lasser un lecteur en lui laissant un petit goût d’amertume. Dommage mais on pardonnera à l’écrivain suédois pour toutes les autres joies de lecteur qu’il nous aura données.


Publié aux Editions du Seuil – 2016 – 368 pages

26.11.16

Des femmes sous les bombes – Céline Lapertot


Son premier roman sur l’enfance maltraitée, « Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre » nous avait déjà marqué. On retrouve dans ce deuxième livre le désir de tout dire, même l’indicible, même le pire en construisant un savant équilibre entre l’horreur du récit et la force de l’écriture qui permet de maintenir à la juste distance un lecteur immédiatement happé. Car Céline Lapertot, n’en doutons pas, est une véritable femme de lettres qui connaît la valeur des mots, leur impact en fonction de leur agencement et qui manie rythme et prosodie avec brillance et maestria.

Nous voici plongés au cœur de l’Afrique noire, là où la guerre civile sévit. Se faisant journaliste, Céline Lapertot dissimule sa plume derrière une caméra où viennent témoigner des femmes que l’on a surnommé les « Lionnes indomptables ». Celles qui pour survivre, accepter l’inacceptable, donner un sens à ce qui en a perdu n’ont trouvé d’autres moyens que de s’armer d’un AK47 et de s’enrôler dans une armée certes régulière, majoritairement masculine mais baroque pour venir à bout d’insurgés.

Elles combattent avec détermination et courage les monstres qui ont fait basculer leurs vies. Comme celle de Séraphine, une jeune femme calme, vivant dans un village relativement tranquille et qui ne rêvait que de son futur mariage avec le beau gars élu de son cœur. Jusqu’au débarquement d’une bande d’insurgés qui rasa le village, tuant sous ses yeux son jeune frère, éventrant son père, violant sa mère avant de l’égorger et forçant la jeune femme de toutes les façons possibles pour l’abandonner à l’arrivée miraculeuse de l’armée régulière. Sauvée d’une mort presque certaine grâce aux soins d’un docteur qui tente de faire ce qu’il peut pour conserver un semblant d’humanité dans un océan de désolation, elle trouvera en Blandine, sa voisine de chambre à l’hôpital la force de continuer de croire et un substitut de mère à laquelle s’identifier. Blandine, la chef de guerre, la lionne indomptable qu’elle rejoindra bientôt.

Derrière chacun des récits qui se déroulent, se croisent et s’entremêlent se cache une question essentielle : celle du droit à la vengeance, celle de la légitimité de tuer pas tant pour sauver une cause dont on ne sait rien que pour effacer les souillures intimes, inaliénables que ceux que l’on pourchasse ont posé en vous, détruisant tout de vos valeurs comme de votre simple personne. Céline Lapertot y apporte une réponse, celle de femmes qui dansent sous les bombes aux pas d’une marche forcée, détruisant les hommes sur leur passage, vengeant avec le tranchant d’une lame et à coup de fusils- mitrailleurs les outrages subis.

On ne peut que sortir ébranlés par ce livre superbement construit, écrit avec maîtrise, dur et vrai comme ces guerres qui nous entourent et dont nous voulons savoir le moins possible pour ne pas déranger nos consciences.


Publié aux Editions Viviane Hamy – 2016 – 200 pages

19.11.16

L’absente – Lionel Duroy


Depuis son premier roman à succès, « Le chagrin », on sait que Lionel Duroy eut maille à partir avec sa famille. Chaque livre constitue ainsi pour lui une nouvelle étape cathartique, comme autant de séances longues auprès d’un public fidèle dont il a fait un docile et compréhensif psychologue voire psychanalyste.

Il pourrait devenir fâcheux et lassant de subir les cris de la mère, Suzanne, ex grande bourgeoise bordelaise, qu’un malheureux mariage a liée à un homme, Toto, un brin escroc, toujours à cours d’argent, prolifique au point de lui donner dix enfants. Si bien que les déménagements à la cloche de bois s’enchainent, que de fastueuse au début la vie devient misérable et que le quatrième de la fratrie, Augustin Revel (le double littéraire absolu de l’auteur), n’aura de cesse de fuir cette famille de cinglés en dénonçant une vie détruite dans des romans autobiographiques.

Ce serait sans compter sur le talent de Lionel Duroy pour sans cesse changer de point d’observation afin de mieux tenter de comprendre et de nous faire comprendre à travers les yeux de son avatar, Augustin, pourquoi on reste abîmé, à soixante ans passés, jamais remis d’une enfance insécurisée. Car Augustin est un type carrément à la masse qui, ici, vient de se faire larguer par sa deuxième épouse. Obligé de vendre sa maison pour payer son divorce, il décide de charger son antédiluvienne Peugeot d’un bric-à-brac de photographies, de jouets d’enfants cassés, de classeurs administratifs sans oublier ses deux vélos hors-de-prix, insolites et désuets, témoignages d’une époque cycliste révolue quoiqu’héroïque. Le voici parti sur les routes de France, sans schéma préconçu, répondant à ses seules émotions du moment, parcourant sans logique aucune un pays en tous sens.

Tout le schéma de vie d’Augustin semble se résumer à quelques principes. Se marier pour trouver un équilibre et puis cesser de témoigner l’affection à celle qu’on a épousée car il est resté cet enfant malgré lui en mal d’affection de sa mère. Se faire larguer avant de recommencer. Etouffer sa dépression chronique en écrivant des livres traitant exclusivement du sujet familial car il n’y a que l’écriture qui le libère et l’empêche de sombrer. Brutaliser ceux qui l’aiment : ses amantes, ses lecteurs, les membres de la famille car il ne sait pas aimer simplement ni s’aimer lui-même. Réagir à des pulsions incontrôlées, passant d’un sujet à l’autre, n’hésitant pas à descendre en pleine nuit dans un parking pour vider sa voiture afin de retrouver une photo et de s’abîmer dans une contemplation au cours de laquelle s’enchaînent les rêveries. Car mieux vaut le rêve que la conscience d’une réalité insupportable.

Alors forcément, ainsi fragilisé, Augustin est la proie facile d’une libraire aussi folle que lui. Une fille tombée raide amoureuse à distance et qui le poursuit dans chacune des étapes d’un périple. Une soupirante qui va savoir se faire accepter et participer à la reconstruction d’Augustin. Lui ne pense qu’à son prochain livre dont le thème doit être, une fois de plus, cette mère qui l’a torpillé. Elle ne pense qu’à lui. Leur association improbable va contribuer à ce qu’Augustin ait enfin le courage de renouer avec ses racines, à retourner du côté de Bordeaux pour comprendre et découvrir celle que fut vraiment sa mère avant de devenir cette seule folle qu’il a toujours connue.


Lionel Duroy signe ici un beau livre de réconciliation, plein d’autodérision, rempli d’humour caustique sans apitoiement sur soi-même. Un livre où l’on rit beaucoup et autant que l’auteur rit de lui-même malgré la gravité du sujet. Une jolie réussite.

Publié aux Editions Julliard - 2016 - 360 pages