12.4.18

Konbini – Sayaha Murata


Les Konbini, ce sont ces superettes que l’on trouve un peu partout au Japon. Ouvertes H24 et 7 jours sur 7, elles permettent aux habitants comme aux travailleurs du quartier de s’approvisionner de l‘essentiel à toute heure du jour ou de la nuit.
C’est dans un de ces konbini que Keiko Furukura passe sa vie. Cela fait dix-huit ans qu’elle opère comme vendeuse et caissière. Dix-huit ans que le konbini lui parle, grâce à son atmosphère d’aquarium étincelant et protégé, grâce à ses formules toutes faites, répétées à l’envi, d’abord en rangs serrés orchestrés par le gérant dès la prise de service, puis à chaque interaction standardisée avec tout client. La vie y est lisse, normée, rythmée par les heures de pointe et les promotions quotidiennes. Une vie qui convient parfaitement à Keiko qui, depuis qu’elle est toute petite, n’a jamais vraiment compris les règles de fonctionnement de la vie en société.
A trente-six ans, au grand désespoir de sa famille, elle n’est toujours pas salariée d’une entreprise, pas mariée et toujours vierge. En fait, nous le devinons sans que jamais le mot ne soit écrit, Keiko est une autiste relativement légère à qui le konbini sert de mode et de repère de vie. Cette vie tranquille, régulée, insipide aux yeux des autres, va se trouver bouleversée à l’arrivée d’un nouvel employé. Un jeune homme dégingandé, sale, incapable de respecter les consignes, ne cessant de contester ouvertement les règles rigides et ridicules du fonctionnement de la société nippone.
De cet être hors norme, comme elle, Keiko va peu à peu se dire qu’elle pourrait faire une sorte de compagnon de vie asexué, histoire de mettre un terme aux éternelles remarques en forme de reproches à peine voilés sur son célibat et son absence de toute sexualité. Une façon de tromper un monde dont les règles lui restent totalement bizarres et incompréhensibles. Une étrange relation entre deux êtres aux antipodes du stéréotype normatif de la société japonaise va alors se développer et donner lieu à une série de situations des plus cocasses.
Le livre fit un tabac au Japon, valant même à son auteur le fameux Prix Akutagawa (l’équivalent de notre Goncourt). Pourtant, cette jeune auteur de trente-six ans (elle aussi) continue de travailler dans son konbini. Un dernier clin d’œil à une société où ne pas se conformer aux apparences et aux normes est un sacrilège absolu.
Un vrai coup de cœur.
Publié aux Editions Denoël – 2018 – 124 pages


9.4.18

La nuit des béguines – Aline Kiner



En cette année 1310, les bûchers fleurissent sur la place de Notre-Dame à Paris. On y brûle tout ce que le Royaume de France qualifie d’hérétiques. Ce jour-là, c’est une béguine venue du Nord de la France, à la frontière de la Belgique, que l’on sacrifie en place publique pour avoir osé rédiger un livre, qui deviendra un classique des mystiques, appelant à aimer Dieu directement, en dehors de toute institution religieuse. Un outrage inacceptable pour une Eglise qui n’entend pas perdre sa toute-puissance et qui se soucie bien plus des honneurs et de son emprise terrestres que du bien-être spirituel, maniant la torture, le châtiment et la promesse de l’enfer envers tous ceux qui oseraient se monter contre elle. Bientôt, ce seront les Templiers eux-mêmes qui seront farouchement combattus, brûlés vifs, devenus un contre-pouvoir inacceptable. En ce temps reculé, règne Philippe Le Bel, un roi rigide, quelque peu paranoïaque et qui va se servir d’une foi outrancière pour justifier d’une politique dictatoriale et guerrière. 
Or, depuis Louis IX, quelques femmes ont gagné le droit de vivre par et pour elles-mêmes, en dehors de toute soumission aux hommes, de tout lien de mariage. Protégées par le Roi, elles forment des communautés industrieuses, autonomes, obéissant à un ordre et servant Dieu et les pauvres sans pour autant être des religieuses. Ce sont les béguines vivant derrière les enceintes closes des béguinages enchâssés au cœur des grandes cités. A Paris, elles occupent ce qui est devenu, depuis, le quartier du Marais, adossé au Palais-Royal d’alors.
Autant dire que ces femmes indépendantes représentent une situation inacceptable pour une Eglise omnipotente. Tant que les rois successifs les protégèrent, elles étaient inattaquables. Mais avec un Roi fou de Dieu, caractériel et despotique, en lutte permanente contre un pape faible, leurs jours sont comptés.
C’est à partir de cette situation historique qu’Aline Kiner élabore un très joli roman historique dont nous ne dévoilerons pas l’intrigue par ailleurs fort bien menée. Disons simplement qu’elle nous permet de plonger au cœur de la vie quotidienne d’un Moyen-Âge où conditions politiques et climatiques se combinaient pour faire de l’existence un parcours particulièrement accidenté et dangereux.
En ces temps actuels où l’Islam radical tente de manière sanglante d’asseoir une nouvelle forme de dictature, on le sait : les premières victimes sont toujours les femmes qui ne doivent avoir d’autre raison d’être que de servir les hommes et d’enfanter. Le schéma a toujours été le même et c’est cette menace contemporaine que l’on peut aussi lire en sous-texte de ce roman historique aux personnages attachants, à l’histoire prenante et qui parvient à rendre particulièrement bien l’ambiance de l’époque.
Publié aux Editions Liana Levi – 2017 – 431 pages

5.4.18

Gabriële – Anne et Claire Berest



C’est un peu fortuitement que les sœurs Anne et Claire Berest, toutes deux écrivaines, découvrirent qui fut véritablement leur arrière-grand-mère. Une forme d’omerta, ou à tout le moins de malaise semblait peser sur leurs origines. Du coup, lever le voile sur la vie extraordinaire de leur aïeule devenait aussi essentiel que de comprendre leurs origines et les raisons de ce qui ressemblait bien à des secrets plus ou moins contenus. Il faut dire que leur propre mère fut un peu le fruit du hasard, seul enfant laissé par le grand-père Vicente, quatrième et dernier enfant non désiré du couple infernal Picabia, qui se suicida à l’âge de vingt-sept ans.
Menant un minutieux travail d’enquête, les deux sœurs vont peu à peu découvrir que derrière cette aïeule morte à cent-quatre ans dans la plus grande misère, l’oubli et l’indifférence se cachait en réalité une des grandes figures intellectuelles de la première moitié du vingtième siècle.
Née Gabriële Buffet, d’une famille bourgeoise et militaire, la cadette des deux enfants du couple se destinait à la musique. Elle fut d’ailleurs la première femme reçue en classe de composition de la Schola Cantorum et la protégée de Vincent d’Indy qui avait décelé son immense talent. C’est par l’intermédiaire de son frère Jean, un peintre impressionniste de second ordre, qu’elle fit la connaissance de celui qui allait devenir son mari, Francis Picabia. Lui était une star parmi les impressionnistes, issu d’une riche famille d’origine espagnole, passionné de voitures et collectionnant les conquêtes féminines. Est-ce parce qu’elle sut déceler la fragilité et l’immense potentiel d’un talent mal exploité qu’elle finit par tomber amoureuse et se lier à un homme qui allait devenir une des figures de proue de la peinture moderne ? Mystère…
Toujours est-il que Gabriële sacrifia tout pour faire d’un époux volage, instable et maniaco-dépressif un artiste majeur et fondateur. Abandonnant sa carrière de musicienne et de compositrice, se débarrassant au plus vite des enfants qu’elle eut à subir comme une contrepartie désagréable d’un mariage où la chair comptait bien moins que l’intellect, elle fut à la fois l’épouse, la mère, la nounou, la manager et la théoricienne d’un artiste profondément instable et toujours prêt à s’embarquer sur un coup de tête dans des aventures impossibles.
Dotée d’un esprit brillant et très au-dessus de la moyenne, elle fut l’amie intime de Duchamp, d’Apollinaire, fréquenta Debussy, travailla avec Varèse, lança Schiapirelli pour ne citer que quelques-uns des artistes majeurs de son temps. Elle fut avec son mari l’une des fondatrices du mouvement dada et joua un rôle majeur dans l’élaboration théorique de toute l’école de peinture non figurative.
Plus les sœurs Berest avancent dans leur découverte, plus on sent du respect s’établir vis-à-vis d’une femme à qui l’époque où elle vécut ne pouvait réserver que des seconds rôles. Impossible de parler cependant de tendresse vis-à-vis d’une femme qui vivait de façon intensément cérébrale dans un couple de monstres créatifs, dotés d’une bougeotte quasi-incontrôlable, brûlant la chandelle par les deux bouts et, surtout, incapables d’amour envers des enfants dont ils n’avaient que faire, ou presque. Eux ne vivaient que pour l’art et elle, en particulier, que pour soutenir jusqu’au bout, malgré les avanies, les crises et les situations vaudevillesques un mari aussi génial qu’impossible à vivre. Les quelques remarques insérées par les deux rédactrices sous forme de petits dialogues à la fin de certains chapitres (qui tous portent le nom de l’une des œuvres de Francis Picabia) montrent bien ce mélange d’admiration et de désarroi qu’elles éprouvent à distance pour d’illustres ancêtres qu’on avait pris soin de leur cacher comme des monstres dont le génie n’aurait pas racheté les vies. Voici en tous cas un très beau livre qui éclaire brillamment la vie artistique de l’entre-deux guerres, entre autres.
Publié aux Editions Stock – 2017 – 450 pages

1.4.18

Sucre noir – Miguel Bonnefoy



Miguel Bonnefoy s’était fait remarquer avec son premier roman « Le voyage d’Octavio » qui nous donnait à parcourir son pays natal, le Venezuela, dans un déluge de situations homériques et de phrases d’un français coloré et explosif appris sur les bancs de l’école dans cette France devenue son pays d’adoption et de vie. Une recette qu’il reprend en grande partie pour son deuxième roman « Sucre noir » que les lecteurs attentifs ne manqueront pas de percevoir comme une sorte de suite à distance du premier opus.
C’est sur une séquence d’anthologie que s’ouvre d’ailleurs le récit du jeune écrivain. Voici que le navire du redoutable corsaire Henry Morgan, qui pilla les mers des Caraïbes au milieu du XVIIème siècle, s’échoue au sommet d’un arbre, pris au piège de marais sableux des côtes d’un pays qui n’est autre qu’une nouvelle version de ce même Venezuela. S’en suit une bataille à mort entre membres d’équipage tant pour se partager les vivres que l’or dont le sanguinaire capitaine, malade et à bout de souffle, refuse de se séparer. Depuis, la légende de l’existence d’un trésor fabuleux enfoui  là où le bateau finit par disparaître corps et âme n’a cessé de hanter l’esprit des hommes.
Près de trois siècles plus tard, les rivages sont désormais habités et les marais sont devenus de fertiles champs propres à nourrir ceux qui s’en occupent et bien au-delà. Mais la légende du trésor perdure et attire toujours des aventuriers prêts à retourner des kilomètres de terres sous un soleil brûlant pour tenter leur chance.
L’un d’entre eux, après s’être épuisé en vain sans jamais rien trouver, finira par épouser la fille de la famille qui l’héberge pour devenir, à force de labeur, de détermination et grâce à l’aide avisée d’une épouse douée en affaires, le principal producteur de la nouvelle richesse du pays : le sucre noir, cette mélasse extraite de la canne à sucre à partir de laquelle s’élabore un rhum que l’on s’arrache dans le monde entier à prix d’or.
Usant du sucre noir comme une métaphore à peine déguisée de l’or noir dont le Venezuela est un important producteur, Miguel Bonnefoy s’attache à nous montrer comment la folie des hommes, la cupidité, la soif de pouvoir absolu finissent par faire d’un paradis sur terre un enfer pour tous. On retrouve pour cela la langue hyperbolique qu’aime à manier l’auteur. Une langue qui magnifie les femmes dont les corps et les charmes sont faits pour envoûter les hommes. Une langue qui empile des situations cocasses dont l’issue ne peut être qu’un apocalypse provoqué non par la colère divine mais par l’égoïsme humain.
Voici un roman original, aux phrases colorées mais d’une réelle noirceur, qui confirme le talent d’un jeune écrivain.
Publié aux Editions Rivages – 2017 – 208 pages

29.3.18

Chanson de la ville silencieuse – Olivier Adam



Jusqu’ici, Olivier Adam a construit son univers romanesque et son succès en mettant en scène et en explorant la vacuité ou la violence qui peuvent saisir certains membres de la classe moyenne rejetés dans les périphéries urbaines. Le monde romanesque d’Olivier Adam n’est jamais calme et apaisé. Il dit une souffrance physique ou psychologique, une difficulté permanente à vivre, à trouver sa place parce qu’un interdit ou un secret semblent toujours peser sur des individus en errance.
Dans son dernier roman « Chanson de la ville silencieuse », l’auteur délaisse ces représentants anonymes pour s’intéresser à celui des stars. Pour autant, ce n’est pas tellement à la vie de ces êtres qui occupent le devant de la scène qu’il s’intéresse directement qu’à, une fois de plus, la souffrance qui se cache derrière les projecteurs et les paillettes.
Un chanteur compositeur célèbre, adulé de toute une génération, disparaît un jour sans laisser d’autres traces que sa voiture abandonnée au bord du Rhône dans laquelle gisent ses bottes. Parce qu’un jour on montre à sa fille une photo dans un journal d’un chanteur de rue à Lisbonne qui pourrait ressembler à ce père qui s’est volatilisé, la jeune femme part à sa recherche dans la ville du fado et de la saudad.
Délaissant son style habituel, plutôt percussif, Olivier Adam tapisse son livre de très courtes phrases, souvent sans verbe. Des phrases qui sonnent un peu comme des ritournelles des chansons qui ont fait la fortune, la gloire de ce père qui fut toujours absent. Car la véritable douleur de cette jeune femme devenue adulte est celle de l’absence. Absence d’une mère mannequin sublime mais psychologiquement très instable partie vivre en Californie sans prévenir, brisant le cœur d’un homme qui ne s’en remit plus jamais, exacerbant ses outrances. Absence d’un père toujours en tournée et, quand il lui arrive de se poser dans cette immense demeure retirée du monde urbain, entouré en permanence de musiciens et de filles que l’on se partage comme on partage l’alcool et les drogues en tous genres. Difficile de se construire quand on a hérité de parents pareils à la fois icônes publiques et figures absentes.
Du coup, le roman d’Olivier Adam sonne comme une quête de l’impossible, comme un dernier parcours initiatique pour se débarrasser d’une figure trop lourde à porter et qui refusait qu’on s’empare d’elle; comme un hommage aussi à ces artistes un brin marginaux auxquels il fait explicitement référence mais qui ont su produire des textes poétiques, marquants sur des musiques faites pour ne pas être oubliées sitôt consommées.
Un livre à part, relativement apaisé et nostalgique à la fois, dans la production dense d’un des auteurs majeurs français actuels.
Publié aux Editions Flammarion – 2018 – 220 pages

23.3.18

Ecoute la ville tomber – Kate Tempest



En Angleterre, Kate Tempest est devenue en très peu de temps un véritable phénomène artistique. Poétesse, slameuse, chanteuse de rap, elle occupe les scènes et truste les places en vue dans le hit-parade. « Ecoute la ville tomber », son premier roman qui vient d’être traduit en français s’est vendu là-bas à plus de cent mille exemplaires en quelques semaines seulement. On la compare souvent à Virginie Despentes dans sa version britannique.
Comme son aînée de ce côté-ci de la Manche, Kate Tempest ne fait pas dans la dentelle. Ses phrases claquent et ses histoires font mal. Car c’est avec un regard sans concession qu’elle observe et rend compte d’un pays qui a fait de l’ultralibéralisme une doctrine quel qu’en soit le coût social ou individuel.
Symbole d’une frénésie ambiante et de toutes les outrances, Londres est cette ville que nous écoutons tomber. Une ville où se loger demande des fortunes, où se déplacer prend un temps fou, où la fracture sociale est majeure. Une ville qu’habitent quatre jeunes gens et dans laquelle tous tentent, à leur façon, de survivre. L’une est danseuse, trop vieille à vingt-cinq ans pour dégoter d’autres rôles que secondaires dans des shows mal payés. Alors, pour survivre elle se transforme le soir venu en masseuse sexuelle pour des hommes prêts à payer pour un traitement sordidement spécial. Son copain zone en permanence, enchaînant chômage et petits boulots en tous genres, sans perspectives ni lendemain, éternellement fauché. Sa sœur Harry deal auprès des noceurs et des gros bonnets en quête de sensations fortes ou à la recherche d’un moyen pour s’abrutir et supporter moins mal une vie où l’on cache son mal-être au cœur de fêtes bruyantes, alcoolisées et aux propos aussi superficiels que les relations qui s’y nouent de manière éphémère. Pendant ce temps, Léon, son camarade d’enfance, joue les gros bras et la protège de toute mauvaise rencontre.
Autant dire que l’existence est précaire et que tout peut s’écrouler à n’importe quel moment. D’autant plus que le roman s’ouvre sur une cavalcade réunissant trois de ces compères en fuite avec une valise pleine de billets acquis au cours de circonstances dont nous allons tout apprendre remontant le fil de l’année venant de conduire à la séquence présente.
No future, no hope. Tels semblent être les slogans en creux de ce roman coup de poing et qui sonne comme une critique sans concession envers un système ayant perdu tout sens, toute retenue. Un système qui conduit à une forme d’auto-destruction et où les contestataires d’hier, les punks, les gothiques, les alter quelque chose auraient tous lâché prise pour se contenter, tels Néron, de regarder Londres brûler et s’écrouler. Un livre fort.
Publié aux Editions Rivages – 2018 – 429 pages

18.3.18

Le camp des autres – Thomas Vinau



1906 : la France de Clémenceau décide de frapper un grand coup pour venir à bout des gueux, vagabonds, déserteurs et autres romanichels qui sévissent dans les villes et les campagnes, détroussant les bourgeois, pratiquant parfois la violence voire la torture pour faire avouer à leurs victimes  l’endroit où se cache leur épargne. Ce sera la raison qui poussera à la création des fameuses Brigades du Tigre, première émanation d’une police moderne, bien formée, bien équipée. Une de ses premières opérations consistera à traquer la « Caravane à pépère », formée d’une bande de Rroms placée sous l’autorité de Jean Capello.
2013 : le Ministre de l’Intérieur de l’époque fustige les Rroms les accusant d’être fondamentalement incapables de s'adapter au mode de vie contemporain. Entre ces deux dates, un peuple, celui du monde des caravanes, des aires de stationnement sauvage et de l’insécurité qui peut l’accompagner parfois. Et l’ostracisme qui va de pair. Du coup, l’idée du nouveau roman de Thomas Vinau germe et prend forme. Il s’agira de suivre les tribulations d’un môme, jeté sur les chemins après avoir assassiné son père violent et s’acoquinant un peu par hasard, beaucoup par besoin de survie à la bande à Capello.
Le parti-pris de construction du roman de Thomas Vinau est radical au point qu’il pourra agacer beaucoup. Deux principes auxquels il ne déroge pas d’un millimètre tout au long de son récit : d’un côté des chapitres extrêmement courts (une page et demi tout au plus) où sont condensées des scènes précises, de l’autre une langue où l’argot côtoie une écriture travaillée à la recherche constante d’images fortes. Si on peut louer l’effort qui, parfois, produit un impact fort comme lors de la scène de l’attaque du loup par exemple, on finit aussi et surtout par le trouver lassant, les chapitres manquant régulièrement de liant quand ce n’est pas l’abus d’une langue vulgaire qui finit par rebuter.
On sent une révolte, une colère chez l’auteur contre l’exclusion, contre le terrorisme, contre la société en général qu’il nous dévoile d’ailleurs un peu plus dans une postface explicative. Elle est l’essence de ce livre à part qui convaincra un certain public mais laissera la majorité de côté sans doute. Pour ma part, je suis resté en dehors de bout en bout…
Publié aux Editions Alma – 2017 – 195 pages

17.3.18

LaRose – Louise Erdrich



Livre après livre, la grande romancière américaine Louise Erdrich, fille d’une Indienne d’origine ojibwa et d’un père Allemand, explore l’histoire et l’inconscient du peuple maternel dont elle s’est fait un chantre pudique. Car trouver sa véritable place dans la société américaine quand on est issu de ces survivants des massacres à grande échelle de l’armée des colons, que l’on vit plus ou moins reclus dans des réserves concédées du bout des lèvres après bien des combats et que l’on souffre d’un racisme qui n’a jamais véritablement disparu du côté de la middle-class blanche, puritaine et conservatrice reste un bien difficile exercice de nos jours méritant une mise en lumière selon les capacités de chacun. Une sorte de mission sacrée que la romancière s’est finalement donnée et qu’elle défend, à ton mesuré, depuis qu’elle a commencé d’écrire.
Son dernier roman ne déroge pas à ce principe bien qu’il emprunte un chemin considérablement plus escarpé que dans les productions précédentes. Tout commence lorsqu’un jeune garçon de cinq ans est tué accidentellement par son voisin lors d’une partie de chasse. Parce qu’il s’agissait d’un neveu (l’un des fils de la demi-sœur de son épouse) et par respect des traditions ancestrales, une seule solution permet d’espérer réparer l’irréparable et de tuer dans l’œuf toute tentation de vendetta. Pour cela, il faudra renoncer à son propre fils, LaRose, le cousin et le camarade de jeu du petit mort pour le confier à la famille du défunt en guise de remplacement, de dédommagement et de punition.
Un auteur quelconque aurait sans doute déjà établi une trame romanesque solide sur ce début, explorant en profondeur les affres des familles donneuses et receveuses, le travail de deuil de part et d’autre ainsi que les troubles psychologiques d’un enfant brutalement basculé d’un monde qui lui est tout à un autre, sans explication. Certes, ces dimensions sont effectivement largement abordées par l’auteur mais elles sont encapsulées dans un récit volontairement tortueux nous conduisant sans cesse sur la piste des ancêtres. Car, depuis des générations, cet étrange prénom de LaRose se transmet de père en fils ou de mère en fille. Toujours, il échoit à un être au destin peu commun, à un jeune humain dont la vie sera faite autant de douleurs que de joies.
A son tour, ce nouveau LaRose devient le médium des tensions entre ces deux familles, déchirées autour de pertes bilatérales et dont les demi-sœurs se détestent. Au fil des circonstances et des rencontres, il est aussi le passeur d’âmes, celui qui est capable de voir et de dialoguer avec les ancêtres et d’inscrire ainsi les grandes étapes de sa propre vie et celle de son entourage dans un schéma plus global. Il prend conscience peu à peu de son rôle pour perpétuer des traditions et une langue qui, sans cela, sous la pression d’un monde moderne et féroce, disparaitraient à jamais. LaRose est, de fait, bien plus qu’en enfant balloté : il est un témoin de son peuple, un acteur de l’histoire de ce dernier.
Autour de lui, les adultes se débattent, aux prises avec leurs démons, leurs angoisses, leurs échecs, leurs frustrations. Louise Erdrich a ce génie de savoir imaginer des personnages secondaires forts, à la violence exprimée ou contenue à grand peine, toujours sur le point d’exploser, symboles aux multiples facettes d’un monde qui ne fait aucun cadeau aux faibles. L’auteur signe un roman magistral, complexe, un livre qui gratte et qui pique comme ces milliards de tiques auxquelles il est fait allusion et qui viennent se nicher sous la peau de l’une des « sœurs » de LaRose dans une sublime séquence du récit.
Publié aux Editions Albin Michel – 2018 – 513 pages

13.3.18

En camping-car – Ivan Jablonka



« Soyez heureux !». C’est par cette formule que le père de l’auteur enjoignait à ses enfants de cesser leurs jeux pour s’intéresser aux paysages traversés dans un camping-car Combi Volkswagen.
Au-delà de ce qui, contextuellement comme l’explique Ivan Jablonka dès le début de son livre, relevait plus de la menace incantatoire qu’autre chose, la formule traduisait surtout l’angoisse de ce père physicien des particules. Lui n’avait pas franchement connu le bonheur enfant. Ses parents furent raflés, disparurent en camp de concentration et il fut élevé sans joie dans différents centres pour la jeunesse placés sous la responsabilité de mouvements juifs communistes. Pour lui, il était du coup inconcevable que ses enfants ne pussent avoir droit au bonheur dont il avait été privé. Et ce bonheur était condensé dans ces périples chaque été qui les faisaient sillonner la France, l’Europe ou le Maghreb à la recherche de spots uniques et désertiques repérés avec un flair infaillible par le père de famille du couple d’amis avec lesquels ils partaient à l’aventure.
A l’image de ces sympathiques camping-cars qui firent fureur pour leur côté baroudeur, leur inventivité et leur prix modeste mais désormais totalement démodés, le livre de Jablonka possède un charme suranné. Celui des années d’adolescence et d’un esprit de très grande liberté volontairement cultivé par des parents aussi ouverts qu’intelligents. Celui des premières tentatives d’écriture à l’aide d’un journal de bord intime dans lequel le jeune Ivan fait part de ses sentiments dans un style encore maladroitement grandiloquent et dont il se moque lui-même aujourd’hui. Celui d’une époque révolue où le tourisme de masse n’avait pas encore envahi le monde transformant des lieux idylliques en zones de débarquement. Celui d’un monde où le travail abondait et où l’optimisme l’emportait. Celui d’une insouciance bienveillante aussi.
Il serait abusif de qualifier cet ouvrage de majeur. Il est simplement charmant et parlera assurément à toute une génération qui aura connu et côtoyé ces véhicules dont nous croisons quelques vestiges survivants de temps à autre bien qu’ils aient été largement supplantés par des concepts plus modernes, plus confortables et plus efficaces.
Publié aux Editions Seuil – 2018 – 173 pages

9.3.18

Vie de David Hockney – Catherine Cusset


Après l’exposition magistrale de l’automne 2017 au Centre Pompidou, c’est au tour de Catherine Cusset de mettre le peintre anglais David Hockney, que d’aucuns considèrent comme le plus grand peintre actuel vivant, à l’honneur.
A mi-chemin entre roman et biographie, l’auteur ne se contente pas seulement de dérouler le récit de la vie d’un génie de la peinture. Elle nous donne des clés pour comprendre ce que sont les ressorts de la création d’un homme qui, depuis qu’il sait tenir un crayon, n’a jamais cessé de dessiner, de peindre, de créer recherchant des expressions nouvelles.
Toute l’œuvre de Hockney peut se voir comme un lien sublimé entre ses deux principaux inspirateurs : Matisse pour la couleur, essentielle pour Hokney qui est un coloriste explosif, un artiste qui nous enchante par ses palettes éclatantes, Picasso pour la façon de voir et de représenter le monde. A ce titre, après avoir été celui qui, encore étudiant au Royal College of Arts de Londres, prend le contrepied du formalisme qui vise à intellectualiser et conceptualiser à outrance la représentation du monde, Hockney ne cessa d’explorer les façons de représenter en deux dimensions toute la perception que notre vue plus ample, notre regard mobile dans toutes les directions complété de nos autres sens nous donne de l’environnement dans lequel nous évoluons en permanence. D’où un travail innovant sur les collages et la photographie dans les années soixante-dix et quatre-vingt, d’où ensuite l’appropriation des techniques numériques dès leur apparition.
C’est ainsi qu’il s’empara du fax pour diffuser ses œuvres après les avoir scannées et découpées afin que leur réassemblage en temps réel sur les lieux d’une exposition fasse intégralement partie de l’expérience éprouvée par le visiteur. C’est aussi ce qui l’amena à faire coudre des poches dans chacun de ses vêtements pour y glisser l’iPad qui ne le quitte jamais et lui sert de carnet de dessin sur lequel il croque chaque image, chaque scène qui lui vient en tête.
On comprend, grâce au travail de Catherine Cusset, que certains ressorts furent essentiels au parcours créatif de l’artiste. L’homosexualité dont il prit conscience très tôt et que lui conduisit à fuir une Angleterre guindée, conservatrice et condamnant les gens de son espèce pour vivre pleinement ses désirs et s’assumer dans la Californie libérale des années soixante à Los Angeles. Une homosexualité qui le pousse à mettre en scène sans cesse les quelques amants qui vont partager sa vie entre des ruptures qui sont chaque fois déchirantes. Le rapport aux parents entre une mère protectrice et compréhensive et un père taiseux et un brin colérique avec lequel il n’aura jamais le courage de véritablement discuter et d’avouer ce qu’ils auront forcément deviné par eux-mêmes. La mort qui, une fois l’épidémie de sida déclarée, décimera les rangs de ses amis quand ce n’est pas le cancer qui fauche ses relations. Une intense réflexion sur le sens de la perspective, la façon dont les artistes occidentaux s’en sont emparés tandis qu’en Asie la représentation du monde se fait panoramique. Un travail qui l’amènera une fois de plus à casser les codes, à projeter le contemplateur de ses tableaux dans une vision bouleversée, renouvelée, totalement inédite de la scène, provoquant une émotion immédiate.
De façon humble et pudique, Catherine Cusset nous fait entrer dans l’intimité créatrice d’un immense artiste, provoquant le désir immédiat de voir ou revoir ses réalisations qui marqueront l’histoire de la peinture. Un bel hommage !
Publié aux Editions Gallimard – 2018 – 185 pages

3.3.18

Sigma – Julia Deck



La formule fut tournée en slogan : l’art est subversif. C’est donc pour éviter la propagation éventuelle de toute tentation d’un éveil révolutionnaire des consciences que pourrait susciter la contemplation active d’une œuvre d’art qu’une agence international secrète, Sigma, s’est constituée. Son but : traquer les œuvres potentiellement subversives aux fins de s’en saisir soit pour les cacher à jamais soit, plus subtilement, pour les dissimuler au sein d’expositions dont le but serait d’en affadir l’impact.
Quoi de mieux pour alimenter ce scenario à la Orson Wells que de se poser en Suisse, la patrie de l’espionnage selon John Le Carré ? Derrière les façades anonymes et étincelantes des demeures bourgeoises ou des grandes institutions financières se trament des complots, des drames et des manipulations. Le dernier objectif en date de l’agence Sigma : mettre la main sur une toile secrète, jamais exposée ni cataloguée mais dont une photographie semble prouver qu’elle fut bien en cours d’élaboration du peintre décédé Konrad Kessler.
Sur cette idée, Julia Deck élabore un récit où les références et les citations abondent, entremêlant les genres afin de mieux emprisonner son lecteur. Pour vaincre l’art et l’intellectualiser, il faut souvent le déstructurer, le désosser jusqu’à la moelle comme s’il s’agissait de le glacer pour mieux en figer le potentiel émotionnel. Il en va un peu de même dans l’exercice littéraire proposé ici tant il faudra se pencher en détail sur la construction du roman pour commencer à entrevoir le probable propos de son auteur.
Commençons par le titre « Sigma ». Une lettre qui est aussi un signe mathématique symbolisant la sommation, l’inclusion de toutes les variables. Or, c’est bien là le propos de l’agence éponyme qui vise à contrôler l’intelligentsia mondiale, n’hésitant pas à envoyer ses agents pour en faire les assistants apparemment dévoués des grands de ce monde. Derrière ces apparences règne une forme de terreur : celle du contrôle des humeurs et de la pensée, celle de la manipulation par petites touches insidieuses, celle de l’espionnage constant des moindres faits et gestes dont le compte-rendu forme la trame du roman. On pourrait s’attendre de la part de ces espions de formulations dépourvues de pathos. Il n’en est rien car c’est dans un style inattendu et fleuri, voire poétique, que s’expriment les agents du contrôle. Jusqu’à ce que trop d’humanité les conduise à une élimination physique ou sociale, c’est selon…
L’analyse des noms de la kyrielle de personnages montrera que le choix n’a rien du hasard. Julia Deck a des lettres et l’on retrouvera par exemple les codes de Kafka et de Buzzati derrière les deux K de Konrad Kessler. Bien des noms et prénoms font référence à Borges ou à Tarkovski (Stalker). Comme s’il s’agissait de déstructurer un roman dont le propos est de déstructurer l’art.
Déstructuration qui se poursuit en mélangeant théâtre et roman. Avant même de commencer le récit, l’auteur nous propose la liste des protagonistes avec leur rôle respectif à l’instar d’une pièce de théâtre. Pola Stalker, actrice, en pleine répétition de Marie Stuart use avec force de ses répliques pour lire et décoder un monde qui lui échappe et où un lourd secret fait d’elle la marionnette de sa sœur prête à tout pour s’arroger la toile de Kessler, objet de toutes les convoitises. Une scène qui aurait dû être celle d’un jeu de séduction entre Pola et Zante, le banquier suisse propriétaire de la toile en question en proie à une profonde dépression, se transforme en une série de répliques presque dignes d’une scène de Ionesco.
Au total, c’est un objet étrange, à la fois fascinant, intellectuellement brillant et un brin ennuyeux aussi, il faut bien l’avouer, qu’on nous propose ici. Un livre à tiroirs, une sorte de miroir de certains des travers de nos sociétés modernes où, sous couvert de démocratie, il s’agit en réalité de contrôler, d’espionner au risque de déraper. De simples dommages collatéraux certes, mais qui, comme le montrera une fin assez délirante, peuvent tourner au drame.
Publié aux Editions de Minuit – 2017 – 240 pages

23.2.18

Comment vivre en héros – Fabrice Humbert



Souvent, la vie offre des bifurcations qui, pour chacune d’entre elles, nous mèneront dans des directions opposées se traduisant par des options de vie radicalement différentes. Pour Tristan Rivière, le personnage principal du dernier roman de Frédéric Humbert, ce seront trente-huit secondes exactement qui détermineront sa vie. Trente-huit secondes et trois scenarii possibles, tous identiques au début mais qui, tous, basculent vers un avenir radicalement différent.
Un soir dans un train de banlieue montent quatre jeunes quelque peu alcoolisés qui s’en prennent aussitôt à une jeune et jolie femme. Trois possibilités pour Tristan, un jeune homme bâti en athlète, un ancien boxeur amateur de bon niveau marqué depuis des années pour n’avoir pas osé s’interposer lorsque son entraîneur de boxe s’est fait salement tabasser dans le métro par trois abrutis finis.  Alors, rester passif et fuir, laissant la frêle jeune femme aux prises avec des gars qui pourraient bien la violer ne serait que la répétition d’une lâcheté précédente. Intervenir et prendre un mauvais coup de couteau permettrait de mourir en héros. Et ravir la belle des mains des furieux par un éclair de génie, une inspiration osée sans coup férir serait sans doute la plus belle issue. C’est celle que retiendra l’auteur pour bâtir le reste de son roman.
Depuis son troisième  roman « L’origine de la violence » qui fut un grand succès et le révéla, on sait l’auteur obsédé par la question de la violence, la façon dont elle nous détermine, le rôle qu’elle joue dans nos décisions, nos actes, nos peurs individuelles ou collectives. Aussi n’est-il pas étonnant que tout le dernier roman de l’écrivain ne soit rien d’autre qu’une nouvelle métaphore sur le fait qu’on ne peut devenir un héros, dans la famille Rivière et sur trois générations, que par ratages et en cédant toujours, directement ou indirectement, à la violence soit qu’on la prodigue soit qu’elle nous le soit.
Il y a toujours un prix à payer semble nous dire l’auteur pour devenir un héros. Celui du sang souvent, celui du renoncement au confort de l’anonymat, celui de l’aliénation de sa liberté au profit d’une cause prétendue plus noble. Un prix qui rend la vie inéluctablement plus lourde, rapidement plus absurde, biaisée par l’illusion de contentements qui ne sont que factices. Des héros en forme d’anti-héros en quelque sorte, une farce grotesque induite par l’illusion des temps modernes.
Le problème de ce roman est que parti sur une idée (la place des choix ou du hasard dans nos vies), il bifurque ensuite sur une narration mal écrite, usant d’infinis poncifs, dramatisant les situations à l’extrême comme s’il fallait absolument forcer le trait à tout prix pour tenter de convaincre. Il y a un désespoir désespérant dans ce livre, un scénario de série B, une totale absence de souci du style et une fin digne d’un roman d’Arlequin qui finissent par en faire l’un des pires romans de la rentrée d’automne 2017.
Publié aux Editions Gallimard – 2017 – 416 pages

19.2.18

La louve – Pierre-Henry Bizon



Avec ce premier roman, Pierre-Henry Bizon nous rappelle que l’imagination des escrocs de haut vol est sans limite, simplement à l’image de leur ego surdimensionné, de leur confiance en soi, tirant avantage de l’incroyable propension humaine à se laisser berner par des promesses et des propositions inespérées et donc non refusables.
On le sait, notre système agricole à base d’adjuvants chimiques à haute dose va dans le mur. Source de pollution et d’empoisonnement à grande échelle, il appelle à se ressaisir. D’où l’arrivée de plus en plus visible de jeunes agriculteurs adeptes de la permaculture, c’est-à-dire d’une culture sans produits chimiques, re-constitutives des  sols, garante in fine d’un rendement en produits sains qui n’a rien à envier à l’agriculture intensive et abrasive.
Camille Vollot est l’un de ceux-là, installé en Vendée. Idéaliste et un brin naïf, il est idéalement secondé par son épouse, la belle Victoire, qui sait aussi bien reconnaître le don que la fragilité de son mari en butte contre le monde et sa famille. A eux deux, ils exploitent La Louve, un domaine agricole dont les produits se vendent régionalement et commencent aussi à être appréciés dans la capitale. Mais, pour développer son affaire et la maintenir hors de danger, il faut à Camille trouver d’urgence de nouveaux capitaux.
Alors, lorsque l’ineffable Raoul Sarkis se présente en proposant d’écouler en flux continu toute la production de La Louve au profit du complexe de restaurants et d’hôtels de luxe qu’il projette de monter dans une ancienne manufacture de cire à deux pas des anciennes Halles de Paris, le naïf idéaliste aura tôt fait de se laisser séduire par le bagout et l’entregent d’un personnage pour lequel l’argent semble couler à flots.
Bien sûr, Sarkis n’est qu’un escroc mais de la catégorie supérieure, capable de berner politiques, banquiers, riches hommes d’affaires en montant des pyramides de Ponzi qui conduiront les crédules à nécessairement tout perdre.
Fortement inspirée du récent scandale parisien de « Jeune rue », l’histoire imaginée par l’auteur est fort bien documentée. Toutefois, la relative faiblesse du style et une écriture très journalistique en font plus un documentaire qu’un roman de qualité. Cela se laisse lire sans déplaisir (malgré de trop fréquentes ridicules scènes de sexe dont on peine à comprendre que l’éditeur n’en ait pas exigé la réécriture) mais sans laisser un souvenir impérissable….
Publié aux Editions Gallimard – 2017 – 239 pages

13.2.18

Les spectateurs – Nathalie Azoulai



Ils sont comme ces dizaines de millions de migrants : anonymes, chassés (eux en 1954) d’un pays sans nom dont on sait seulement qu’il se situe quelque part en Orient. Depuis, ils ont trouvé refuge en France et ont gagné leur place dans une société alors en pleine expansion. Une réussite symbolisée par l’arrivée du téléviseur au domicile, un des premiers dans le quartier où ils regardent l’allocution du Général de Gaulle ce 27 Novembre 1967.  Soudain, celui qu’ils admirent et qu’ils considèrent comme le sauveur de la France lâche une formule en forme de condamnation envers Israël qui occupe les territoires palestiniens, qualifiant les Juifs de « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ».
Une formule qui jettera dans la fureur des dizaines de milliers de personnes sur les Champs-Elysées, agitant des drapeaux aux couleurs de toutes les nations, en particulier d’Israël. Un moment choc aussi pour cet adolescent de douze ans, le fils de cette famille qui va soudain commencer à deviner que de nombreux non-dits, voire de lourds secrets, hantent une histoire familiale qui semblait jusqu’ici d’une banale normalité.
Plus les yeux de l’adolescent s’ouvrent, plus nous comprenons que presque tous les personnages ne sont rien d’autres que des spectateurs de vies qui les dépassent et les broient. Spectateurs politiques des déclarations d’un chef d’Etat admiré dont les rodomontades peuvent bousculer les vies. Spectateur des évènements historiques qui les ont chassés d’une existence dorée et bourgeoise, coupés à jamais de leurs racines et de parents trop âgés, trop malades pour fuir comme eux.
La plus gravement atteinte est la mère qui s’abîme dans la lecture compulsive des magazines people consacrés aux vedettes de cinéma. Une femme ravissante, capable de séduire de façon magnétique les hommes comme ces actrices fatales dont elle passe son temps à copier les robes pour les faire réaliser sur mesure par sa couturière, pardon celle qu’elle n’hésite pas à qualifier de sa costumière et confidente. Chaque robe devient ainsi le moyen de se réfugier dans un ailleurs plus brillant, de faire de chaque séquence de la vie une scène de cinéma où les hommes côtoyés prennent la figure d’un acteur hollywoodien de génie, à une époque figée à jamais, celle des années trente et quarante. Façon d’avouer que la vie bénie prit fin ensuite, à jamais.
Et puis, un jour, l’adolescent sera à son tour le spectateur de sa propre vie entendant la confidence toute en périphrases, aux contours brumeux, pleine de suggestions de sa mère à sa couturière. La révélation de secrets qui ébranle tout et rend aussi sans doute possible une libération pour aller vers l’âge adulte comme semble le dire une fin de roman laissant libre cours à de multiples interprétations.
Après un magnifique « Titus n’aimait pas Bérénice », Nathalie Azoulai signe un nouveau roman superbe, une savante polyphonie sur la famille, l’amour, la douce folie, le poids des secrets, l’adolescence et le fatum. Une sorte de tragédie moderne, suite logique d’une étape précédente qui faisait le lien entre monde classique et époque contemporaine.
Publié aux Editions P.O.L – 2018 – 306 pages

9.2.18

Wanderer – Sarah Léon


Wanderer : tout est déjà résumé dans un titre qui n’est pas choisi par hasard. Wanderer signifie tout d’abord « Marcheur ou promeneur » en allemand. C’est aussi et surtout le titre d’un Lied du cycle du Voyage d’hiver de Schubert qui décrit le bouillonnement intérieur de celui qui revient, au cœur de l’hiver, d’un long périple hasardeux. Enfin, pour la complétude, c’est le nom donné à Wotan, le roi des Dieux de la tétralogie wagnérienne, un dieu plein de contradictions, colérique et infidèle qui parcourt sans cesse le monde des humains pour en tirer avantage. Musique et langue allemande sont donc au cœur du récit. Inutile de vous y aventurer si ces sujets ne vous parlent pas.
La quatrième de couverture nous apprend que Sarah Léon est une étudiante de Normal Sup en littérature et musicologie. Deux sujets qu’elle maîtrise d’évidence à la perfection comme le révèle son ambitieux premier roman écrit alors qu’elle n’avait pas encore vingt ans.
Voici qu’à son tour, celui qu’on a surnommé Wanderer, revient par surprise au cœur de l’hiver. Il débarque sans prévenir chez celui qui fut son découvreur et son premier professeur de piano, un jeune compositeur qui s’est retiré comme un ermite dans une sorte de ferme perdue dans les montagnes et enfouie sous des quantités de neige. Voilà dix ans qu’ils ne se sont pas vus, depuis que Lenny , devenu entretemps un soliste du piano mondialement recherché et suivi sous le nom de Wanderer, a brusquement coupé les ponts sans donner de nouvelles.
Page après page, Sarah Léon construit un savant récit où chacun des dialogues (pièce essentielle autour de laquelle tout est suggéré et s’élabore un peu comme une pièce de théâtre) fait immédiatement écho au passé. Car ce présent où ces deux hommes encore jeunes se retrouvent est hanté par le passé d’une amitié tumultueuse, passionnelle et dont nous comprendrons bien vite, à moins d’être aveugle, qu’elle relevait clairement d’une histoire d’amour inavouée.
Le monde de ces deux hommes étant celui de la musique et tout particulièrement de la musique de Schubert qu’ils ont jouée ensemble et dont Lenny est devenu un spécialiste, c’est la musique qui structure le récit qui évolue comme une savante partition largement émaillée de références musicologiques et de textes en Allemand. C’est à la fois, du coup, la force et la faiblesse de ce premier roman qui s’adressera avant tout à un public très averti, très à l’aise avec la musique classique, très préférablement celle de Schubert, et idéalement germanophone car l’utilisation et la compréhension de la langue allemande, celle de Schubert, celle maternelle de Lenny, celle, plus largement, de beaucoup des compositeurs contemporains quelle que soit leur nationalité apportent un plus même si, la plupart du temps, une traduction de qualité est proposée en bas de page.
Bref, un premier roman sombre de climat, brillant par sa construction mais élitiste sur le fond et la forme.
Publié aux Editions Héloïse d’Ormesson – 2016 – 172 pages

3.2.18

Femme à la mobylette – Jean-Luc Seigle


Jean-Luc Seigle possède un immense talent pour saisir son lecteur à bras-le-corps. A ce titre, la scène initiale de son dernier roman constitue un grand moment de littérature contemporaine.
Reine est assise, seule, dans sa cuisine. Autour d’elle règne un silence de mort. Seul désordre apparent dans une pièce qui respire la pauvreté et le rangement, un couteau menaçant reposant sur la table vide. Un couteau qui regarde Reine. Un couteau qui semble l’accuser d’avoir tué ses trois enfants partageant le même lit à l’étage d’une maison froide. Alors Reine doute, Reine sombre dans la confusion au point de ne plus faire la différence entre son monde intérieur constitué d’angoisse et de vide et celui dans lequel elle se meut, de plus en plus péniblement.
Car Reine est comme des centaines de milliers d’autres de ses concitoyennes, si ce n’est plus. Abandonnée par un mari parti vivre un amour tout neuf et petit-bourgeois au soleil, chômeuse, coincée dans une ville et une région sans perspective, Reine ne s’en sort plus. C’est tout juste si elle arrive à nourrir vaguement ses trois gamins.
Et puis Reine n’a jamais vraiment vécu, passant trop vite, par insouciance, par manque d’éducation du statut de jeune fille à celui de jeune mère enchaînant les grossesses sans se préoccuper du reste. Une existence comme une autre jusqu’à ce que l’homme de famille perde son boulot puis se casse…
Mais, un jour, dégageant son jardinet devenu un véritable dépotoir, Reine déniche une mobylette. Dès lors, de nouvelles perspectives s’ouvrent : celle de sortir de l’enfermement hostile entre quatre murs, celle de pouvoir décrocher ce poste de thanatopracteur où elle est la seule postulante. Celle enfin de faire la rencontre imprévue d’un camionneur hollandais qui va la révéler à elle-même, lui faire découvrir que la sexualité est source de plaisir et d’épanouissement et qu’elle existe aussi en tant que personne pétrie de qualités.
Toutefois, Jean-Luc Seigle n’a jamais été vraiment l’homme des happy end. C’est dans la narration des tragédies induites par une forme d’insouciante bêtise qu’il donne toute la mesure de son talent. Alors, il osera une fin frappante comme un dernier coup de poignard, celui qui narguait Reine d’ailleurs dès la première page, instrument d’un malheur et du fatum auxquels on ne peut échapper. Un des meilleurs romans de l’auteur.
Publié aux Editions Flammarion – 2017 – 239 pages

28.1.18

Otages – Sherko Fatah


Quelque part au Moyen-Orient, un archéologue est-allemand et son interprète local font la mauvaise rencontre, au mauvais endroit. Le voyage jusqu’ici prometteur de découvertes, de dépaysement, de prise de distance aussi pour Albert, l’archéologue, d’avec une existence personnelle pleine de bosses va tourner au cauchemar.
Malmenés à coups de crosse dans le dos, encagoulés, les deux hommes sont jetés sous les yeux de la population locale impassible dans une voiture qui file vers un lieu inconnu en plein désert. Commence un périple harassant où chaque jour marque un transfert entre les mains de nouveaux geôliers, souvent de plus en plus jeunes, oscillant entre une relative bienveillance et le désir suintant de faire de ces prisonniers les nouvelles victimes expiatoires d’une révolte qui tente de déstabiliser le monde sous de fallacieux et absurdes prétextes religieux.
Sherko Fatah sait nous saisir très vite par la gorge ; celle qu’on a peur de voir tranchée d’un coup de sabre sous les yeux d’une caméra destinée à terrifier le monde des réseaux sociaux ; celle que les otages ont brûlante de soif et torturée de faim, l’alimentation se faisant selon le bon plaisir des geôliers ; celle qu’on a serrée  d’ignorer le sens qui nous est réservé, la destination où l’on nous conduit, la langue parlée et le but exact de ceux qui vous détiennent.
Alors, la seule solution est de s’enfermer au plus profond de soi, de se plonger dans une infinie rêverie pour s’échapper mentalement. Une rêverie qui met à nu les fantasmes, les peurs, les problèmes les plus enfouis, révélant l’âme. Une rêverie qu’on interrompt, parfois, pour échanger quelques paroles avec l’autre, apprendre à mieux le connaître, à tester ses intentions, à hésiter entre la confiance et la méfiance car tout devient menace.
L’autre alternative c’est de tenter la fuite, profitant de l’inattention de gardiens inexpérimentés, d’incidents de parcours. Au risque d’y laisser sa vie d’une balle, d’un coup de poignard ou tout simplement en mourant de soif.
Avec angoisse et compassion, sur un rythme aussi lent que les heures qui s’écoulent sans conscience de temps, nous suivons le parcours vers l’enfer de deux êtres devenus l’enjeu d’un contexte qui les dépasse. Sherko Fatah met en outre en évidence l’étroite collusion du grand banditisme local avec les réseaux embrigadés sous des prétextes religieux, la façon dont les ignorants sont exploités par des hommes qui n’agissent que pour leur propre compte n’hésitant pas à faire de la religion l’instrument de la fanatisation.
C’est un livre coup de poing, sacrément réussi qu’il faut absolument lire.
Publié aux Editions Métailié – 2017 – 266 pages

23.1.18

Taba-taba – Patrick Deville



L’obsession littéraire de Patrick Deville, c’est l’observation minutieuse, microscopique des vies de personnages historiques ou de séquences historiques disséquées jusqu’à ce qu’elles n’aient plus le moindre atome à cracher, que tous les points aient été reliés afin de dégager la cohérence globale invisible aux profanes.
Pour son dernier ouvrage, l’auteur emploie la même technique à ceci près que ce qu’il place sous son microscope d’écrivain, c’est l’histoire de sa propre famille. Grâce à des archives familiales miraculeusement conservées depuis 1860, celui qui est aussi un infatigable voyageur se lance sur les routes du monde et les petites routes de France au volant, nous dit-il, d’une Passat break achetée d’occasion et pour l’occasion.
Avec la minutie d’un orfèvre et la patience d’un apothicaire, Patrick Deville explore la façon dont sa propre histoire familiale fut étroitement associée à celle d’un pays qui, pendant un siècle et demi, ne fit que passer de guerre en guerre avant d’être secoué par les attentats terroristes de Daech.
Pour l’auteur, tout commença dans un ancien lazaret sur la Loire, du côté de Saint-Nazaire. Un hôpital transformé au gré des évènements en asile psychiatrique dont son père fut l’administrateur. Un lieu hors du monde où il fut enclos lui-même ayant pour unique camarade un aliéné n’ayant pour tout vocabulaire que la séquence taba-taba qu’il répétait sous la forme d’alexandrins parfaits à longueur de journée.
Déjà, il fallut bien de l’imagination et de vie intérieure pour que le jeune enfant, prisonnier d’une coque qui le maintenait couché afin de le soigner d’une déformation de naissance, apprenne à s’évader.
C’est ce même pouvoir qui, de presque rien, simplement quelques lignes, quelques documents imparfaits, quelques photographies écornées lui permet de reconstruire l’histoire d’une famille, la sienne. Pas le moindre détail ne nous sera épargné avec cette obligation maniaque qui est la sienne de tout dire, de tout raccrocher à des éléments de preuves historiques.
Du coup, le récit est d’une érudition absolue, multipliant les références littéraires et historiques, citant journaux et textes comme s’il en pleuvait de toutes parts. C’est cette même manie qui ne nous épargne pas la moindre halte dans le plus petit hôtel de province, ni le plus bref repas pris en bonne compagnie de l’intelligentsia vernaculaire lesquels nourrissent l’écriture d’un récit qui finit, très vite, par ne passionner que son auteur. Car, disons-le sans ambages : bien que merveilleusement écrit (l’homme a des lettres), le lecteur se perd très vite dans un océan de détails et de personnages qui ne lui parlent guère et l’ennui survient, très – trop – vite.
Voici un taba-taba qui aura fait long feu. Faute d’étincelles, point de flamme pour un ouvrage qui lasse.
Publié aux Editions du Seuil – 2017 – 433 pages

18.1.18

Dans les westerns – Gilles Leroy



Qui se souvient de « La piste héroïque », un western tourné en 1948 et qui connut un succès absolument inattendu ?
C’est là, dans le désert de l’Arizona et dans des conditions atmosphériques dantesques (il faisait couramment autour de 50 degrés) que se rencontrèrent Bob Lockhart et Paul Young. Bob avait 20 ans, un allant fou, un talent inné sachant danser et monter à cheval avec un naturel et une aisance confondante. Paul, 27 ans, tomba sous le charme.
Très vite, ceux qui à l’écran devaient apparaître comme d’irréductibles frères ennemis devinrent amants. Dans une Amérique blanche, raciste et homophobe, cela allait au-delà de toutes les conventions et toute bienséance formelle. D’autant que l’actrice principale, Joanne Ellis, qui repoussait une horde de prétendants se mit à en pincer follement pour le beau Bob sans être, évidemment, payée de retour.
A partir de cette histoire vraie, Gilles Leroy trouve une nouvelle fois prétexte à élaborer un roman d’inspiration américaine. Ici, ce sont les personnages directement concernés qui sont convoqués et se mettent à raconter, une cinquantaine d’années plus tard. Entretemps, l’histoire d’amour entre les deux hommes n’aura pas survécu à sept années de vie commune et la belle Joanne aura épousé par dépit un homme qu’elle n’aimait pas et dont elle divorça presqu’aussitôt. Bob aura connu une carrière cinématographique qui en fit une star alors que Paul aura bifurqué vers la politique pour finir Sénateur. Il y a pire pour conclure une histoire d’amour qui, comme tant ‘autres, finira mal.
A base de séquences écrites comme des celles d’un scenario hollywoodien, Gilles Leroy nous plonge dans les coulisses d’un monde où règnent l’hypocrisie bienpensante et la jalousie, où les ambitions personnelles obligent à sans cesse jouer des coudes.
Tout cela aurait pu être passionnant si ce n’est que l’écriture, pour une fois chez Leroy, se fait lourde, manque de cette impertinence ou de cette incision qui auraient su rendre la perversité d’un univers où les grands noms du cinéma américain réglaient leurs comptes à l’aune de leur ego. On finit alors par lâcher prise et le risque de quitter la séance avant la scène finale est élevé…
Publié aux Editions Mercure de France – 2017 – 314 pages