1.3.17

La double vie de Jesus – Enrique Serna



Difficile de rester à la hauteur de ses convictions et de conserver une conduite personnelle exemplaire en ligne avec ce que l’on prêche lorsque l’on se décide de se lancer dans la terrible arène politique mexicaine.
En tant que militant loyal du PAD et contrôleur du budget de la mairie de la capitale de l’état où il vit, Jesus Pastrana s’est taillé une réputation d’honnêteté et d’incorruptibilité qui lui a valu le surnom de « sacristain ».
Derrière cette façade se cache une personnalité plus complexe en proie avec des difficultés conjugales de plus en plus lourdes et l’amenant à affronter au quotidien une épouse aigrie et fielleuse. Entrainé par le désir de s’emparer de la Mairie au nez et à la barbe des pourris qui la gouvernent en s’en mettant plein les poches, Pastrana veut y faire le grand ménage et de redonner le pouvoir au peuple dans un salutaire mais utopique exercice démocratique.
Aidé malgré lui par les forces qu’il combat, Jesus va, par une série de concours de circonstances, se retrouver propulsé candidat aux mains propres de son parti qui entend bien en faire une marionnette. Au même moment, Jesus, dans un moment d’égarement et en pleine rupture familiale, va laisser libre cours à des pulsions homosexuelles refoulées depuis l’enfance et lever un prostitué trans dont il va tomber follement amoureux au point d’en faire sa nouvelle compagne secrète. Un choix bien embarrassant dans un pays catholique ultra-conservateur d’autant que la belle enfant s’avère n’être pas moins que la « sœur jumelle » de l’un des pires narcotrafiquants de la région.
Sur ce scénario improbable et haut en couleurs, Enrique Serna, usant d’une langue aussi imagée que truculente,  bâtit un roman à la fois hilarant et effrayant. Un effroi qui nous montre les collusions inextricables des multiples pouvoirs politiques, judiciaires ou journalistiques avec l’intérêt et l’argent de la pègre qui, quand elle ne parvient pas à acheter complaisance ou silence, n’hésite pas à faire disparaître à jamais, après de raffinées tortures, les gêneurs ou à les faire chanter via de machiavéliques combinaisons.
Au-delà de cette dénonciation dont on sent qu’elle est fort documentée même si elle ne sert qu’à alimenter une fiction, l’auteur a l’intelligence de nous montrer que se lancer dans la bataille politique, quelles que soient les valeurs prétendument défendues, ne peut se faire sans se débarrasser de son innocence. Ce n’est qu’en devenant plus tordu que les autres, plus rude, en n’hésitant pas à faire le ménage autour de soi y compris auprès de ceux qu’on pensait être des amis, en imposant des règles d’airain et en emberlificotant celles et ceux qui croyaient vous tenir entre leurs mains que l’on aura une petite chance de mettre en place une partie de son programme et des idées pour lesquelles la bataille électorale (une expression qui prend ici tout son sens tant les cadavres jonchent le sol) aura été livrée et remportée.
Un livre certes extrême, au rebondissement ultime plus qu’improbable, mais qui se laisse lire avec autant de plaisir que d’intérêt.
Publié aux Editions Métailié – 2016 – 366 pages

27.2.17

Deux remords de Claude Monet – Michel Bernard


Haut-fonctionnaire (il est en effet sous-préfet en région parisienne), Michel Bernard nous a aussi prouvés depuis plusieurs années maintenant qu’il était un homme de lettres raffiné, tenant d’une écriture de forme classique mais de style moderne idéalement allégé, puisant souvent son inspiration dans ce que l’Histoire de notre Nation a connu de gloire ou de désillusions. On se souvient ainsi par exemple avec émotion de son roman « Les forêts de Ravel » nous donnant à partager le quotidien secret d’un de nos compositeurs les plus farouches du début du XXème siècle.

Son dernier livre est un superbe hommage à l’art en général, à la peinture impressionniste en particulier. Au centre se tient Claude Monet, un artiste ombrageux et un brin bourru. Avant de devenir le peintre le plus cher au monde de son vivant et l’ami intime de Georges Clémenceau, son cadet de quelques mois seulement, Claude Monet dut longtemps batailler dur et tirer le diable par la queue.

Convoquant la plupart de ses toiles les plus célèbres que tout honnête contemporain n’aura pas manqué d’admirer un jour dans une exposition, Michel Bernard nous emmène sur les traces du quotidien de Claude Monet. Nous le suivons dans ses pérégrinations qui le mènent à Londres pour fuir la guerre de 1870 avant de le ramener à Paris, à Vétheuil ou à Argenteuil où il commettra certaines de se plus belles toiles.

Pour l’auteur qui se fonde en cela sur diverses monographies et études de l’artiste, Claude Monet pensa et organisa toute une partie de sa vie autour de deux personnages. Chacun d’eux fait l’objet d’un chapitre entier tandis que le dernier volet nous montre Monet vieillissant et glorieux dans son repère de Giverny où il réalisera son ultime chef-d’œuvre dont il fera don à l’Etat, sous des conditions drastiques, en hommage à la victoire de 1918.

La première figure, ce remords de Monet, fut celle de Frédérique Bazille. Fils d’un notable de Montpellier, il fit partie de la bande de copains avec Renoir, Pissaro et Sisley que fréquentait Monet à Paris. Peintre brillant et que Monet admirait, Bazille vit son destin fauché après s’être engagé comme zouave pour aller défendre la République nouvelle en danger face aux troupes prussiennes. Il tomba sous les balles ennemies comme des dizaines de milliers d’autres lors d’un assaut en rase campagne.

L’égérie de Monet fut Camille, son modèle qui lui valut un début de reconnaissance au Salon de la peinture et de la sculpture en 1866 pour le fameux tableau « La femme à la robe verte ». De modèle, elle devint l’amante, puis la mère de Paul et Monet s’empressa de l’épouser. On comprend à travers le regard de Michel Bernard le rôle essentiel que Camille joua dans la création et la réussite de la peinture d’un homme qu’elle sut tout à la fois encourager, soutenir, accompagner et juguler. Son décès prématuré fut un drame personnel terrible pour Monet qui fit un portrait à la fois bouleversant, terrifiant et révolutionnaire de la défunte sur son lit de mort. Un tableau tellement intime et choquant pour l’époque qu’il resta longtemps dissimulé avant que de le révéler, sur le tard, à son ami Clémenceau.

Ce sont ces deux remords, cruels et toujours présents au cœur de l’artiste, qu’il voulut quelque part sanctifier ou sublimer en imposant comme ultime condition au legs de sa série de nénuphars l’acquisition des « Femmes au jardin » par le Musée du Louvre où se trouvent représentées trois fois Camille, l’épouse adorée et disparue, et celle, discrète, qui fut l’amour caché de Bazille.

Voici un livre d’une rare intelligence, superbement écrit et qui nous donne à voir et à comprendre l’œuvre de Claude Monet avec un regard neuf et éclairé. Bravo !


Publié aux Editions  La Table Ronde – 2016 – 216 pages

25.2.17

La valse des arbres et du ciel – Jean-Michel Guenassia


Et si van Gogh ne s’était pas suicidé ? Et si le Docteur Gachet n’était pas cet amateur éclairé protecteur des impressionnistes mais un horrible profiteur doublé d’un père imbuvable ? Et si Marguerite Gachet, sa fille, avait été l’amante en fleurs du génie arrivé à Auvers-sur-Oise en cet été 1890 ?
S’appuyant sur des recherches historiques, médicales et artistiques diverses et parfois récentes, Jean- Michel Guenassia s’empare d’une histoire devenue une sorte de mythe : celle de ces journées d’été 1890 durant lesquelles Van Gogh, artiste largement moqué et déconsidéré de son vivant pour son incapacité à savoir dessiner selon les règles académiques comme pour son goût des couleurs aux antipodes des canons esthétiques officiels, allait produire pas moins de soixante-dix toiles en cinquante jours avant de disparaître de façon mystérieuse d’un coup de pistolet  tiré selon un angle improbable dans le ventre, le plongeant dans une horrible agonie à laquelle rien ne fut fait pour la soulager.
Car, parti-pris littéraire oblige, Marguerite Gachet devenue vieille a décidé de conter sa vérité avant qu’il ne soit trop tard. Celle d’une jeune fille qui va tomber intensément amoureuse d’un peintre au caractère difficile, en butte constante contre les conventions de son temps. Des conventions qui lui interdisent de poursuivre des études aux Beaux-Arts, qui la poussent à épouser un garçon dont elle ne veut pas, qui en font la prisonnière physique et psychique d’un père tyrannique, uniquement préoccupé de préserver les apparences, de sauver sa réputation et de se constituer une collection de maîtres à peu de frais. Un médecin peu capable, revu et corrigé par l’auteur et par l’intermédiaire de sa fille, doublé d’un être abject… Et, enfin, une histoire d’amour impossible qui se terminera mal en guise de colonne vertébrale du roman fictionnel.
Si l’on croit dur comme fer à la version officielle, il est certain que ce livre agacera. Si l’on accepte l’occurrence de points de vue alternatifs, on appréciera alors tant la remise en cause troublante d’une mort louche que sa mise en perspective historique illustrée par l’insertion de textes d’époque qui montrent le grand écart entre une société de classe et de préjugés et notre monde actuel plongé dans d’autres affres. Tout cela est supporté par une belle langue rendant hommage à la beauté des lumières du Vexin et capable de faire surgir force toiles qui allaient bouleverser l’histoire de la peinture et faire basculer cet art dans la modernité.
Publié aux Editions Albin Michel – 2016 – 301 pages

23.2.17

Post-scriptum – Alain Claude Sulzer


L’univers romanesque de l‘écrivain suisse Alain Claude Sulzer est bien caractérisé et spécifique. C’est celui d’un temps suspendu (ici celui de l’entre deux guerres mondiales) dans lequel tente de surnager des personnages plus ou moins en perdition, toujours en proie aux doutes, en décalage entre les apparences qu’ils donnent d’eux-mêmes et ce qu’ils sont en réalité.

Lire un roman de Sulzer fait immanquablement penser aux trames et fresques brossées avant lui par Thomas Mann ou bien encore Stefan Zweig parce que les personnages qui s’agitent (de façon très relative car il s’agit de rester policé) sont éminemment représentatifs d’une Mitteleuropa désormais balayée par la furie de l’Histoire.

Dans le dernier ouvrage de Sulzer, deux hommes se font principalement face. D’un côté Kupfer, une star du cinéma muet allemand venu se reposer en villégiature hivernale dans le palace du Waldhaus à Sils-Maria en Suisse. Adulé des foules, la quarantaine venue, il est en proie aux doutes liés à l’inquiétante montée du parti fasciste d’Hitler et de sa clique qui s’en prennent sans vergogne à ce qui fait l’essence de ce qu’est vraiment Kupfer : un Juif et un homosexuel. De l’autre, un anonyme, Walter, responsable du bureau de poste de la petite ville, homosexuel discret et effacé, admirateur transi de Kupfer.

Entre les deux se tissera une brève relation par l’entremise involontaire de la veuve un brin excentrique d’un riche homme d‘affaires allemand. Pour Walter, ce sera l’histoire de sa vie qui lui donnera l’allant de se projeter tout autrement. Pour Kupfer, une aventure sans conséquence mais dessinant une étape décisive pour la suite de sa vie marquée par une séparation douloureuse avec son amant véritable devenu un suppôt du parti nazi et la fuite vers une Amérique où son nom et sa carrière n’ont jamais existé.

A distance de ces brefs moments d’insouciance et de vie luxueuse, nous suivrons la vie de ces deux hommes si différents et appelés malgré tout à se recroiser un jour tout en feignant de s’ignorer, conventions sociales et bienséance obligent, alors que les cœurs et les âmes chavirent pour des raisons différentes et que nous finirons par comprendre.

Un roman comme on n’en fait plus, au charme suranné.


Publié aux Editions Jacqueline Chambon – 2016 – 283 pages

21.2.17

Romain Gary s’en va-t-en guerre - Laurent Seksik



Laurent Seksik, médecin et écrivain, s’est fait une spécialité de la composition de romans directement inspirés de la vie de personnages historiques célèbres. Après Albert Einstein et Stefan Zweig, c’est à Romain Gary qu’il s’intéresse dans sa dernière production. Plus exactement, à une journée particulière de la vie du jeune Gary, âgé en 1925 de dix ans.

On pense souvent que la vie aventureuse et mouvementée, que la destinée de Romain Gary devaient avant tout à sa mère. C’est elle qui dut élever son fils après la séparation avec son mari. A moitié foldingue, chapelière déchue et désormais sans autre revenu que les dettes qu’elle contracte sans pouvoir les rembourser ou les arnaques minables qu’elle tente d’organiser, elle compense une personnalité aussi imprévisible que furieuse par un amour maternel infini.

Pour Laurent Seksik, c’est en fait le père de Gary, Arieh Kacew, fourreur de son état, qui joua un rôle déterminant pour l’avenir de son fils. L’enfant vouait une adoration respectueuse pour son père et était absolument convaincu que celui-ci reviendrait habiter au domicile conjugal.

Alors, l’écrivain imagine une journée particulière où toutes les certitudes de celui qui est encore un enfant vont, une à une, s’écrouler. Celle de pouvoir bénéficier de la sécurité maternelle en réalisant combien sa mère est acculée à la misère et d’un caractère instable. Celle qu’il est facile de tromper la gentille vigilance du rabbin de la communauté en lui racontant une série de mensonges éhontés. Celle des amitiés trompées lorsqu’il doit subir coups et outrages de ceux qui en veulent à ses biens, à sa réputation ou à sa religion.

Mais la plus grande trahison sera paternelle quand le fils réalisera que la nouvelle compagne, jeune, lumineuse, sensuelle et aimante de son père est enceinte et que, de fait, jamais son père ne reviendra auprès de sa précédente épouse.

Vilnius fit l’objet d’un terrible massacre des Juifs par les Polonais au début du XXème siècle avant que de devenir un nouveau lieu d’extermination organisée par les troupes SS. Pressentant la montée brune, la mère de Gary eut la lucidité de fuir la ville avant qu’il ne fût trop tard pour aller s’installer à Nice en France, entraînant avec elle son fils. Cela ne l’empêcha pas d’être rattrapée par les forces du Mal mais sauva le jeune Romain du destin fatal qui allait être réservé  à tout ce qui lui restait de famille à Vilnius.

Avec beaucoup de talent et de gouaille et une bonne dose d’humour juif délicieux, Laurent Seksik jette un nouvel éclairage sur l’enfance d’un aventurier et homme de lettres qui allait marquer la deuxième partie du XXème siècle.


Publié aux Editions Flammarion – 2016 – 231 pages

18.2.17

Un homme obscur suivi de Une belle matinée – Marguerite Yourcenar


Je croyais avoir tout lu de Marguerite Yourcenar, écrivain vénérée de mon adolescence, magicienne du style et de la belle langue. J’avais lu et relu ave gourmandise et fascination (ce qui ne m’arrive jamais par ailleurs) l’œuvre au noir, les mémoires d’Hadrien entre autres. Et voilà que je tombe par hasard sur ce livre.

« Un homme obscur suivi de Une belle matinée » est en fait une œuvre de jeunesse, écrite une première fois en 1935, à vingt ans. M. Yourcenar, insatisfaite du résultat ne l’avait jamais publiée. Pendant près de cinquante ans, ce livre fit son chemin comme elle l’explique très bien dans sa passionnante postface. Puis, le personnage principal de Nathanaël prit de plus en plus de corps, se nourrissant du mystérieux et fascinant Zénon de son « Œuvre au noir » ainsi que de la maturité propre de l’auteur. Celle-ci garda l’essentiel de la trame romanesque initiale qu’elle compléta d’une suite, écrite à une dizaine d’années de distance (« Une belle matinée »), simplifia, densifia au plan psychologique puisant aux sources de son histoire personnelle avant que de réécrire totalement son roman.

Plonger dans Yourcenar c’est accepter de se laisser glisser dans le temps, se laisser bercer par la beauté des mots, sans résister. C’est un parcours hypnotique qu’on adore ou déteste. Vous l’aurez compris, pour ma part, j’adore !

Dans ce récit à part, M. Yourcenar nous entraine dans l’Europe de la Renaissance, celle du XVIIème siècle, celle des petits et des pauvres, des peu lettrés aussi. Il n’y a pas de message implicite comme l’explique l’auteur. Elle nous donne à voir un homme jeune, d’une fraicheur d’esprit incroyable, un brin naïf, qui va parcourir le monde malgré lui.

Né en Hollande d’un père charpentier de marine, boiteux, il échappera à la tradition familiale, recevra une petite éducation faite de latin avant que de partir pour l’Angleterre. Croyant, là-bas, avoir tué un notable qui venait de tenter de violer sa fiancée sous ses yeux, il embarque pour le premier navire en partance qui le mènera en Jamaïque puis, de là,  sur une île de la Province Québecoise où il échouera. Il y épousera la seule fille disponible, deviendra un pauvre agriculteur avant que de s’enfuir, ne supportant pas la misère du lieu après la mort brutale de sa jeune épouse pour revenir en Angleterre où il épousera une bohémienne juive voleuse et infidèle, prostituée de luxe qui le bernera avant que de finir pendue. Il sera alors temps de repartir en Hollande.

Là-bas, il deviendra ouvrier typographe et correcteur de traité religieux et philosophique avant que sa santé fragile ne le force à devenir valet de l’ex bourgmestre et de finir seul, isolé du monde sur une île de la mer de Frise où il mourra seul, jeune et sans étonnement.

Tout au long de ce parcours, Nathanaël lira avec méfiance, aiguisant son intelligence mais ne l’utilisant pas, restant en dehors de toute religion dont il perçoit l’incongruité et les contradictions, insensible à la musique, à la poésie mais ouvert aux plaisirs des sens et aux expériences. Un homme curieux mais qui ne maîtrise pas son destin, jouet des autres et d’une santé fragile.

Dans la deuxième partie, c’est le fils de Nathanël que nous allons suivre, celui qu’il eut de son épouse anglaise et qu’il ne connut jamais. Un jeune homme curieux, très intelligent, parlant l’Anglais dans cette Hollande ouverte au commerce et aux arts et qui va se trouver devenir ce qu’il a toujours secrètement rêvé d’être, un acteur shaeskperien par la rencontre soudaine et magique d’une troupe en tournée européenne. Un court récit qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations comme si le fils allait enfin exploiter le formidable potentiel du père, mort trop jeune et ayant trop souffert pour avoir su se hisser vers le haut.

Ce livre n’est certes pas au niveau des chefs-d’œuvre de Yourcenar mais n’en reste pas moins passionnant.


Publié en 1982 – Folio - 228 pages