8.4.17

La vie automatique – Christian Oster


Une phrase, qui fait la jonction entre la fin de la page 137 et le tout début de la suivante, résume formidablement tout ce roman : « Tout allait formidablement bien, j’étouffais. » Une formule qui, dans son antinomie, résume à elle seule le style souvent percutant, efficace et interpellant de Christian Oster ainsi que l’état d’esprit de son personnage principal.

Jean est arrivé à un tournant de sa vie, sans presque y prendre garde. La petite soixantaine, il vient de se faire plaquer par sa compagne avant de laisser brûler par distraction, plongé dans ses pensées ou ses observations contemplatives, sa maison sans réagir autrement qu’en réunissant vaguement quelques vêtements avant de se rendre en train, abandonnant tout, ne donnant aucune nouvelle, ne s’inquiétant de rien, vers la capitale.

Lui, l’acteur de série B survivant grâce à de petits rôles dans des séries télévisuelles, se retrouve aussi dépouillé qu’un enfant qui vient de naître. Sans réelle volonté, sans autre projet que de disparaître aux yeux des rares amis qu’il a encore, il fait la rencontre fortuite, dans le métro parisien, d’une femme âgée, ancienne gloire du cinéma et du théâtre des années soixante qui lui offre de l’héberger dans son hôtel particulier.

A partir de là, Christian Oster qui n’a d’ailleurs pas son pareil pour imaginer des mondes et des personnages en perdition, navigant constamment entre deux mondes, l’un perdu, l’autre restant tout en potentialité, nous entraîne dans une histoire à la fois totalement folle, hautement improbable, loufoque et pleine de personnages tous plus étranges les uns que les autres, se tenant en marge de tout et, surtout, d’eux-mêmes. Cela donne lieu à des scènes souvent hilarantes puis parfois tragiques comme ces vies elles-mêmes tragi-comiques de saltimbanques qui n’ont pas la moindre idée de là où ils vont, simplement tout entier dévoués à leur art, incarnant dans des personnages fictionnels ce qu’ils sont sans doute incapables d’être dans la vie réelle.

Alors, la façon la plus simple de tenter de vivre est encore de se laisser porter par les circonstances, d’accepter les heureuses surprises et les malheurs, de passer en pilote automatique sans résister, quoi qu’on en puisse encore réellement penser, avançant dans une brume quelque peu dépressive faite de renoncements, de petits bonheurs comme d’immenses déceptions dont il faudra se contenter.

Malgré cette lourdeur sous-jacente, Christian Oster parvient à distiller une légèreté, une poésie et un charme qui font tout le sel de ce joli petit roman.

Publié aux Editions de l’Olivier – 2017 – 138 pages


6.4.17

La Grande Arche – Laurence Cossé


Trouver le sous-titre « Roman » adjoint à celui de « La Grande Arche » a de quoi surprendre. En effet, sur la forme, Laurence Cossé a plutôt produit un essai, conduisant un travail approfondi d’enquête journalistique, plongeant dans les archives et rencontrant ceux des acteurs de cette aventure architecturale, politique et financière dont la France de François Mitterrand eut le secret. Mais il est vrai qu’à la lecture de ce livre fort bien réalisé, factuel, sans concession pour quiconque, écrit dans un style à la fois alerte et souvent assez drôle, on se dit que de la genèse à la réalisation de cet édifice unique en son genre et dans le monde, cette aventure fut bel et bien un véritable roman.

Celles et ceux qui ont cinquante ans et plus aujourd’hui (les autres le découvriront et ne devraient aucunement se sentir exclus de la lecture de cet ouvrage édifiant – c’est le cas de le dire – en particulier à quelques semaines du choix du futur chef d’état) se souviennent du climat euphorique qui suivit l’élection à la fonction suprême du premier Président de la République socialiste. Nous vivions alors encore, du fait de la personnalité particulière de Mitterrand, dans un système combinant les règles d’une démocratie moderne et les pratiques d’un Prince régnant entouré de sa cour de flatteurs. De fait, très vite, Mitterrand voulut marquer son mandat par la réalisation de Grands Travaux symboliques (l’Opéra Bastille, la Très Grande Bibliothèque de France, l’Institut du Monde Arabe, la Villette) dont la Grande Arche fut un enjeu bien particulier.

Depuis vingt ans déjà, politiques, architectes et promoteurs se déchiraient pour déterminer la nature, la forme et l’usage d’un édifice destiné à boucler le très impersonnel espace de La Défense tout en l’inscrivant dans la perspective unique de La Concorde et de l’Arc de Triomphe.

C’est Mitterrand qui imposa un concours international et influença le choix d’un projet dont l’auteur, à la surprise générale, était un architecte danois, Joseph Otto von Spreckelsen, n’ayant jamais réalisé rien d’autre que quatre églises et sa propre maison. Son concept, d’une pureté de lignes et symbolique totale, fit l’unanimité. Mais, très vite, entre celui qui était avant tout un artiste épris d’absolu, incapable de concessions, n’ayant jamais géré de chantier pharaonique et ceux issus de la Haute Administration, de la Finance et du monde féroce des Travaux Publics, l’incompréhension fut totale et le divorce inéluctable.

Derrière le destin quelque part tragique réservé à l’architecte qui, fait unique, démissionna du projet avant son terme, se cache une aventure technologique, politique, financière et humaine des plus passionnantes. Un de ces feuilletons dont la France a le secret où argent public et intérêts privés se confondent, où une décision n’est jamais définitive tant qu’une partie se sent plus forte pour la faire changer à son profit, où l’on bâtit à la fin en dépit du bon sens tant le projet était mal ficelé dès le départ. L’essentiel est de faire beau, de résoudre des défis d’ingénierie, de plaire au Prince et de satisfaire les intérêts incompatibles de ceux qui savent rendre service.

C’est tout ce « roman », bien réel et révélateur de certains de nos maux, que nous rappelle avec talent et force détails Laurence Cossé dans un livre inspiré et délicieux.


Publié aux Editions Gallimard – 2016 – 355 pages

2.4.17

L’abandon des prétentions – Blandine Rinkel


On ne choisit pas sa mère et, une fois devenu adulte, il n’est pas toujours facile d’admettre ou de comprendre celle qu’elle fut ou celle qu’elle est devenue. C’est en s’inspirant de sa propre mère que Blandine Rinkel, une jeune femme de vingt-cinq ans aux yeux immenses et intenses, eut l’idée de son premier roman.

Jeanine, la mère de la narratrice, est désormais une retraitée de l’Education Nationale, divorcée, vivant seule dans la grande maison familiale de Rezé dans la banlieue de Nantes. Sans vraiment s’en rendre compte, Jeanine semble obsédée par le rose. Celui des post-it qu’elle colle sur le réfrigérateur après y avoir déposé la pensée, la remarque ou la question qui la taraude et l’y oublier ensuite. Le rose de cette cuisine dans laquelle elle accueille à longueur de temps tous les exclus, les marginaux, les paumés qui attirent sa sympathie immédiate pour les y écouter. Rose comme l’argent qu’elle « rosissait » plus jeune, pour reprendre son expression, en le distribuant sans précaution aux pauvres, malheureux et autres cas sociaux mendiant une quelconque charité.

Car, vous l’aurez compris, le péché mignon de la retraitée solitaire est de se transformer constamment, presque compulsivement, en une sorte d’assistante sociale bénévole prête à rendre service, à nourrir, à héberger ou à financer toutes celles et ceux que le monde met sur son chemin. Sa générosité n’a de limite que sa naïveté ou son ingéniosité car nombreux sont ceux qui savent détecter en elle la faiblesse et en tirer parti, sans vergogne ;  comme ce réfugié syrien cherchant avant tout une femme en dépit de toutes les histoires qu’il peut raconter et dont il est impossible de démêler le vrai du faux ou ces repris de justice qui trouvent chez elle un abri commode et pas cher avant de repartir en prison pour un quelconque trafic quand ce ne sont pas des soldats de Daech qui finissent par la menacer.

On pourrait croire que Jeanine finirait par être une déçue de la vie et des autres ; mais non, tel un prêcheur dans le désert, elle est toujours prête à tendre la main et à engager la conversation au supermarché, dans les ports, sur les routes beaucoup du fait d’un amour immense qu’elle a des autres et, un peu, inconsciemment, pour combler un vide et une solitude qui la taraudent. C’est sans doute pourquoi elle inonde sans cesse la messagerie vocale de sa fille d’une logorrhée inextinguible.

En soixante-cinq courts tableaux comme autant d’années que celle dont elle parle, Blandine Rinkel nous livre le portrait touchant d’une femme généreuse et bourrée de contradictions. Souvent insupportable, elle ne pourra que nous parler en nous rappelant l’une ou l’autre de nos connaissances. Un joli portrait très humain et très vrai.


Publié aux Editions Fayard – 2017 – 240 pages

31.3.17

V.I.P – Laurent Chalumeau


A quelques semaines désormais d’une série d’élections majeures pour notre pays, voici un livre qui nous donne à réfléchir une fois encore sur la question de la moralité en politique et, plus encore, sur les indispensables qualités psychologiques que se doit de posséder tout homme d’Etat pour faire face aux innombrables coups tordus venant de toutes parts quand il ne les orchestre pas lui-même…

Ici, c’est le Président de la République lui-même (le PR comme dit Chalumeau) qui s’est mis dans un drôle de pétrin. Arrivé au domicile de sa jeune maîtresse, une actrice française récemment honorée de l’oscar du meilleur espoir féminin, il tombe sur deux racailles venus cambrioler et s’apprêtant, du coup car l’occasion est trop bonne, à violer la belle dans une séquence pas piquée des hannetons. 

Appelant à la rescousse son garde du corps tout en se trouvant contraint à jouer des scènes plus que compromettantes, le PR va péter un câble et abattre l’ensemble des protagonistes avant de s’enfuir promptement.

Le seul problème est que tout ceci s’est déroulé sous les objectifs d’un paparazzo bien renseigné lequel détient désormais des images en forme de dynamite et dont il tient à se débarrasser le plus vite possible.

Commence alors un thriller politique haletant et qui nous permet de comprendre en partie comment les fuites judiciaires s’organisent, comment business et politique s’entremêlent et les multiples façons dont le pouvoir dispose pour faire qu’une affaire s’enlise ou non. Car l’ami Chalumeau s’est fort bien renseigné avant, cela se sent.

La grande originalité du bouquin tient dans l’indéniable talent de Laurent Chalumeau à inventer une sorte de nova-langue française ; un mélange détonnant, drôle et qui fait mouche à tous les coups d’argot, de style journalistique, de termes issus tout droit des codes des media sociaux et de grammaire bancale. Tout cela est vif, virevoltant et contribue intrinsèquement à créer un rythme enlevé soutenant une intrigue où rebondissements, coups fourrés et manipulations en tous genres forment la seule loi pour survivre.

Une vraie réussite !


Publié aux Editions Grasset – 2017 – 270 pages

29.3.17

Dans la forêt – Jean Hegland


Paru initialement en 1996 aux Etats-Unis où il connut un succès certain, ce superbe roman d’anticipation est resté inédit en France jusqu’à sa traduction et diffusion par la très belle maison d’édition Gallmeister qui s’est fait une spécialité de faire connaître en Francophonie de jeunes auteurs nord-américains de qualité (tels que David Vann, Elen Urbani ou Ron Carlson pour prendre certains de leurs meilleurs succès de librairie).

On parle beaucoup actuellement, et à juste titre au vu des catastrophes écologiques, sociales, humanitaires et économiques qui nous menacent si nous ne changeons rien de façon radicale, de la fin inéluctable du capitalisme et de la nécessité de réinventer en quelque sorte l’humanité en se montrant plus frugal, plus autonome, plus solidaire aussi.

Alors voilà : pour une raison quelconque au fond sans importance, à une époque probablement proche non précisée, les Etats-Unis ont cessé d’exister. Ils se sont effondrés sur eux-mêmes, victimes de leur mode de consommation effrénée et de l’indisponibilité des ressources arrivées à épuisement. Il n’y a plus ni essence, ni électricité et bientôt médicaments et ravitaillement deviennent des simples concepts en forme de souvenirs. Les genres meurent de maladie et d’incapacité à s’adapter, les villes se vident et la société telle que nous la connaissons cesse brutalement d’exister.

Dans cette civilisation qui s’effondre, deux jeunes sœurs tentent de survivre. Elles résident  ensemble dans la maison que leurs parents avaient fait construire, loin de tout, à l’orée de la forêt de Sud-Californie qui appartenait autrefois à l’Etat. Depuis que leurs parents sont morts, elles ont dû apprendre à se débrouiller entièrement seules et repenser intégralement leur façon de vivre.  Chaque minuscule objet issu du monde précédent doit être sauvegardé, répertorié, trié et utilisé avec la plus grande parcimonie.  Pendant que l’une, qui voulait devenir ballerine à San Francisco, ne cesse de danser sur un simple métronome, privée de musique sans électricité accumulant la rancœur d’un passé révolu, l’autre qui se destinait à étudier à Harvard tente d’accumuler et d’assimiler les connaissances rassemblées dans l’encyclopédie et les différents livres qui peuplent la maison.

Plus le temps passe, plus l’espoir d’un retour au monde précédent diminue, plus les dangers augmentent : les réserves de nourriture qui s’épuisent, les rôdeurs aux intentions malsaines, les grands animaux (ours, cerfs, sangliers) qui reprennent leurs droits. Plus le monde se rétrécit dans ses perspectives, plus la relation entre les sœurs devient essentielle, fusionnelle et donc, parfois, explosive.

Au fur et à mesure que les vestiges du monde ancien se dégradent, c’est la forêt qui apparaît comme le lieu où inventer un monde nouveau, où il devient tentant de s’aventurer de plus en plus profondément pour se libérer de ses liens anciens ayant perdu tout sens et n’apportant plus la moindre protection.

C’est vers ce dépouillement progressif, vers cette mise à nu des relations humaines, de l’amour fraternel ou physique que nous emmène Jean Hegland d’une main de fer maniant une écriture de velours. Un superbe livre qui devrait continuer de vous hanter longtemps après l’avoir refermé.

Publié aux Editions Gallmeister – 2017 – 302 pages