18.5.17

Comment Baptiste est mort – Alain Blottière


Alain Blottière, auteur peu connu et ayant surtout publié jusqu’ici des récits de voyages, a eu l’idée de ce roman après qu’une famille française entière ait été kidnappée par des djihadistes de Boko Haram en février 2013 dans le nord du Cameroun.

Dans le roman, les cinq membres de la famille imaginée par l’auteur se font enlever lors d’une sortie anodine en 4x4 dans le désert. Brutalement, leur quotidien bascule. La mère est obligée de porter le voile et la burka, le père de se laisser pousser la barbe tandis que tous souffrent de la chaleur écrasante, du manque d’eau, de nourriture et d’un ennui profond parfois ponctué de séquences de simulacres d’exécution, histoire d’instaurer peur et obéissance absolues.

Baptiste, l’aîné de la fratrie, est de retour en France. Le voici confronté à d’innombrables séances de debriefing pour tenter de cerner où ils ont été détenus, comment la captivité s’est déroulée et, surtout, de ramener le garçon à un niveau de conscience permettant son retour à une vie normalisée. Car, à force de manipulations par ses ravisseurs, de privations, de séances terrifiantes d’isolement dans une grotte hantée de graphes préhistoriques d’où ses geôliers le retirent physiquement et psychiquement à bout, Baptiste est devenu un autre.

Cet autre, qu’ils appellent Yumaï, du nom du renard du désert où ces bandits se terrent, semble souffrir à la fois d’un oubli sélectif, son cerveau occultant volontairement des séquences complètes et intolérables, et d’une sorte de syndrome de Stockholm envers ses ravisseurs qui en ont fait, patiemment et cruellement, un de leurs guerriers.

C’est avec un style et une manière d’une grande sobriété qu’Alain Blottière construit son roman qui alterne d’une part de longues séances de questions apportant des réponses brèves et filtrées de la part de l’adolescent avec d’autre part des pages où l’inconscient se libère et laisse remonter les sensations ressenties lors des longs enfermements dans une grotte prenant une allure d’expériences mystiques particulièrement perverses. Peu à peu, les zones d’ombre se découvrent, l’inconscient relâche ce qu’il refoule pour que la vérité, même si elle est intolérable, odieuse et barbare, apparaisse enfin et permette, peut-être, à Baptiste de renaître.

Mais, nous le comprendrons, Baptiste est mort : aux siens, aux autres, à lui-même. Un beau récit sobre mais puissant qui fut récompensé du Prix Décembre 2016.

Publié aux Editions nrf Gallimard – 2016 – 201 pages


14.5.17

Jardin d’hiver – Thierry Dancourt


Thierry Dancourt, nouveau venu dans le paysage littéraire, avait fait parler de lui en 2008 avec la parution de son premier roman « Hôtel de Lausanne » récompensé par le Prix du Premier Roman et le Prix Roland Jouvenel de l’Académie Française. Nous avions pour notre part franchement détesté (c’est rare) ce premier opus d’une écriture qui nous a semblé trop lâche et au fil narratif par trop nombriliste sans parler de son obscurité. (voir notre note sur Cetalir).

« Jardin d’hiver » marque un progrès certain. L’écriture y est plus fluide, la poésie voulue par l’auteur s’y installe plus facilement. Mr Dancourt semble toutefois vouer un amour sans bornes aux hôtels, surtout ceux impersonnels, sans cachet, au bord de la fermeture définitive car il y voit des lieux où ses personnages à la recherche d’eux-mêmes peuvent échouer. Comment mieux cacher son anonymat que derrière une façade sans charme dans une ville désertée ?

Dans ce deuxième roman, ce n’est plus une femme qui part plus ou moins consciemment à la recherche de son identité, mais un homme, encore jeune, Pascal, écrivain (ou plutôt rédacteur de livres techniques ou historiques) qui part en quête d’une villa sur pilotis à Royan, en plein hiver. 
Lorsqu’il débarque dans la station balnéaire, il y constate le vide et l’absence de vie dans une cité qui ne s’anime que pendant la saison d’été.

Par hasard, il échoue dans un hôtel sur le point de fermer définitivement (l’Océanic) où il va devoir composer avec un voyageur de commerce aigri, en charge de l’immense région Charentes-Poitou, chargé de fourguer de l’électro-ménager à des ménagères réticentes et à des retraités circonspects. C’est lui qui va l’aider à trouver la mystérieuse villa qui semble le hanter.

Au départ, Pascal pense passer deux ou trois jours sur place. Mais c’est sans compter le côté un peu poisseux d’une cité sans charme et fantomatique ni sur le hasard des rencontres qui, peu à peu, créent d’étranges liens.

Ainsi le temps finit-il par s’écouler entre des matinées consacrées à la garde d’un hôtel dont le propriétaire ne pense qu’à s’enfuir pour couler une retraite impatiemment attendue et la visite à la bibliothèque municipale, glauque et vide de livres, juste fréquentée par un vieillard qui en fait sa cantine et son camp de base.

A l’aide d’allers-retours entre des épisodes d’une liaison adultère entre Pascal, à peine sorti de l’adolescence, et une jeune femme anglaise lors d’un été parisien et le quotidien insipide qui s’écoule à Royan, on finit par comprendre que notre homme cherche à décoder le message que son amante lui aura laissé, sous la forme d’une photographie, avant de le quitter sans un mot.

Comme dans « Hôtel de Lausanne », le récit reste assez énigmatique et très elliptique. Il faut deviner, interpréter ou imaginer et les séquences qui nous projettent aux pires heures de la seconde guerre mondiale ne font qu’ajouter à une certaine confusion à une confusion par ailleurs certaine.

Alors certes, une relative poésie se fait jour, une atmosphère bizarre, légèrement occultée par un halo de mystère s’installe et cela semble bien la signature de Mr Dancourt. Ce n’est toutefois pas assez, de notre point de vue, pour faire de ce deuxième roman un livre remarquable et même de très loin. Nous restons pour notre part assez insensible à cette atmosphère et quelque peu perturbé par un parti-pris narratif déstructuré. C’est en tous cas, un meilleur roman que le premier dont les récompenses et louanges nous laissent encore perplexes.


Publié aux Editions La Table Ronde – 2010 – 169 pages

13.5.17

Le sosie d’Hitler – Luigi Guarnieri


Régulièrement, la question de la mort d’Hitler revient sur le devant de la scène de celles et ceux qui s’intéressent à l’Histoire relativement contemporaine ou bien sont à la recherche d’un sensationnel permettant d’attirer la lumière de l’actualité sur eux. Il faut dire que la façon dont Hitler et celle qu’il venait tout juste d’épouser quelques heures avant, Eva Braun, ont disparu du bunker d’où les Russes, tenant Berlin, s’apprêtaient à les déloger n’a cessé d’interpeler. Au point d’alimenter une possible thèse de substitution du cadavre du dictateur fou avec celui d’un des sosies qui auraient été recrutés et préparés soigneusement par les services secrets allemands.

C’est de cette perspective (dont l’auteur prend le soin scrupuleux de bien nous indiquer en note de fin de livre qu’elle est purement romancée et basée sur des personnages centraux tous inventés, hormis les figures nazies bien connues) que part Guarnieri pour élaborer un roman terrible de réalisme.

Mêlant avec une habileté diabolique et une précision maniaque faits historiques, détails et inventions romanesques pures, l’auteur concocte un ouvrage saisissant de réalisme et troublant. Car la quête de l’ex-agent des services secrets américains chargé d’enquêter sur la vie et les circonstances de la mort d’Adolf Hitler nous plonge au cœur de l’action et des personnages qui, plus ou moins malgré eux, ont dû participer activement à l’élaboration d’un plan secret. Une recherche méthodique qui se déroule sur quinze ans et les divers pays du monde où celles et ceux qu’il faut retrouver et interroger se terrent plus ou moins ouvertement.

La grande force du roman consiste à avoir imaginé comme sosie un personnage attachant, une sorte de victime expiatoire idéale car, bien que musicien et compositeur de talent, celui qui sera finalement choisi pour jouer un rôle assurément fatal n’aura jamais su vraiment trouver sa place et obtenir la reconnaissance d’un système qui l’aura exclu puis broyé. Il ne peut donc y avoir grand remords à éliminer un être qui ne correspond guère aux canons idéologiques en vigueur même si la pratique musicale, si importante dans la culture aristocratique allemande où se recrute l’élite de l’armée, crée un lien de connivence et une sorte de respect sympathique entre l’officier SS chargé de l’opération et sa future victime. Un cynisme glaçant qui n’excuse aucun des actes décrits mais explique beaucoup au nom de la nécessité pour soi-même de survivre dans un monde devenu paranoïaque.

Luigi Guarnieri retrace de manière particulièrement frappante les dernières heures du Reich, l’écroulement définitif d’un rêve en forme de cauchemar et la débandade absolue qui s’en suivit. Plus le viatique du sosie se prolonge, plus on souffre avec cet homme imaginaire dont le système des vainqueurs et des vaincus voudraient faire à tout prix ce qu’il n’est pas : Hitler, le vrai, non son sosie.

Un livre remarquable.


Publié aux Editions Actes Sud – 2017 – 340 pages

7.5.17

Songe à la douceur – Clémentine Beauvais


Classé dans le rayon littérature pour adolescents, « Songe à la douceur » conviendra en fait à tout public en raison de l’universalité de son thème et de l’extrême modernité avec laquelle le texte est soigneusement composé.

S’inspirant librement d’Eugène Onéguine de Pouchkine et de l’opéra éponyme de Tchaïkovski, Clémentine Beauvais nous transporte en 2014 dans une quelconque banlieue de la région parisienne. C’est là, dans un pavillon niché au fond d’un jardin que Lensky retrouve régulièrement Olga. Ils ont tous deux dix-sept ans et découvrent ensemble les joies de l’amour. Un jour, Lensky emmènera son copain Eugène qui fera la connaissance de la sœur d’Olga, Tatiana. L’adolescente de quatorze ans qui en pince méchamment pour Eugène se fera rembarrer par celui-ci, de trois ans son aîné, déjà revenu de tout et plein de morgue, car il la trouve trop gamine pour être digne d’intérêt.

Dix ans plus tard, Tatiana rencontre Eugène par hasard dans le RER. Elle est thésarde spécialiste de Caillebotte tandis que lui se morfond comme consultant, sans gloire et sans titre. Une décennie plus tard, un nouvel amour, réciproque mais profondément entaché par deux évènements graves que nous découvrirons tente de se mettre en place.

La grande force de Clémentine Beauvais est d’oser. Oser casser les codes de l’écriture, oser mélanger les styles, oser jouer de la typographie pour exprimer les sentiments comme l’usage des émoticônes en est devenu le marqueur dans l’écriture numérique qui nous a envahis.

De façon quasiment ininterrompue, le texte est composé en vers. Des vers libres qui claquent comme le slam de Lensky mais qui abritent aussi, pour ceux qui savent les y dénicher, des alexandrins voire des rimes internes aux accents plus classiques. Tous les moyens contemporains de communication sont présents : textos, messagerie instantanée, emails… tous sont traités avec une poésie, un humour sous-jacent, un regard compatissant envers ces personnages  qui se débattent dans des états d’âme et des pulsions adolescentes bien que censés être devenus de véritables adultes qui attirent une sympathie immédiate pour une histoire qui évoquera forcément pour chaque amoureux/se que nous avons été, à un moment de nos vies, des souvenirs vivaces.

C’est un vrai petit tour de force littéraire que réussit Clémentine Beauvais qui pourrait bien poser les bases d’une écriture protéiforme alliant classicisme, poésie, humour, grande modernité et utilisation permanente du monde digital. Vous devriez adorer !


Publié aux Editions Sarbacane – 2016 – 243 pages

22.4.17

Shibumi – Trevanian


Rodney Whitacker (alias Trevanian), écrivain et professeur enseignant à l’université d’Austin au Texas décédé en 2005 mena une vie à l’image des personnages de ses romans : secrète, un brin occulte et absolument machiste.

Son ouvrage le plus important fut Shibumi, paru en 1998 chez Robert Laffont avant de ressortir en format de poche en 2008 chez le petit éditeur spécialisé en littérature américaine de qualité qu’est Gallmeister. Un roman étonnant et fascinant dans lequel les forces du Mal constamment à l’œuvre s’affrontent dans une volonté de destruction et de manipulation ne connaissant ni limites ni scrupules.
Nicholaï Hel pensait couler désormais une retraite sereine dans son château baroque sis au Pays Basque. Polyglotte, il fut un maître du Go doublé d’un maître d’armes travaillant à prix d’or pour le compte de gouvernements afin d’assassiner avec style et efficacité absolue toutes les cibles qu’on lui désignait.

Partageant son temps entre la spéléologie, le soin d’un jardin japonais raffiné et sa concubine aussi experte que lui dans les jeux élitistes de l’amour, il va devoir reprendre du service malgré lui et affronter de redoutables agents fomentant attentats et assassinats mêlant CIA, OLP, OPEP et la Mother Company, suprapuissance occulte contrôlant tous les accès aux sources énergétiques et prête à tout pour se débarrasser des moindres gêneurs.

Trevanian organise son livre comme une partie de Go dont chaque séquence porte d’ailleurs le nom d’une des phases tactiques possibles. Les personnages y sont hauts en couleur à l’image de Le Cagot, l’infatigable compagnon de route de Hel, figure héroïque de l’ETA, spéléologue averti, amateur de femmes et de bonne chair et jurant comme un charretier à l’aide de formules drolatiques à faire frémir bigots et bigotes. Les rebondissements, propres au style du roman noir, sont constants, maintenant un suspense qui pousse le lecteur à poursuivre la lecture d’un épais roman dont certaines longueurs (l’évocation de toute la jeunesse de Nicholaï Hel aurait gagné à être un peu élaguée même si elle donne toutes les clés de lecture du personnage) sont compensées par la profondeur des réflexions philosophiques, politiques et morales dissimulées derrière la surface du texte.

Reste que la place donnée aux femmes laisse un peu pantois, une vingtaine d’années après l’écriture de ce roman atypique. Elles semblent n’avoir pour rôle principal que celui de séduire les naïfs et de donner (certes recevoir aussi) du plaisir aux hommes qui sauront les faire résonner comme un unique instrument de musique…

Ceci mis à part et datant son époque révolue, le roman se laisse agréablement lire tout en donnant une critique à peine voilée des dérives américaines qui, elles, ne se sont décidément pas arrangées…


Publié aux Editions Gallmeister – 2008 – 520 pages