25.2.19

Idaho – Emily Ruskovich



L’Idaho, un de ces Etats sauvages de l’Amérique, une de ces contrées où la Nature règne en maître imposant sa loi, dictant selon les intenses variations de son climat la conduite aux humains téméraires qui auraient décidé de s’y installer.
C’est là que Wade et son épouse Jenny, jeunes et pleins d’entrain, se sont installés il y a de cela des années. Quelque part sur une montagne que la neige l’hiver rend pratiquement inaccessible. Une vie rythmée sur les saisons et dans laquelle deux jeunes enfants peuvent donner libre cours à leur fantaisie. Du moins jusqu’au drame, inexplicable. Car, un jour d’été brûlant, sans crier gare, Jenny tuera d’un coup de hache l’une de ses filles sous les yeux de l’autre qui prendra la fuite et que, jamais, on ne retrouva.
Depuis, Jenny est enfermée dans la prison de femmes de l’Etat où elle s’inflige les tâches les plus ingrates et se réfugie dans un mutisme et un enfermement total pour se punir d’un geste impardonnable aussi bien qu’inexplicable.
Depuis, Wade a refait sa vie et épousé Ann, une professeur de piano beaucoup plus jeune qu’elle. Ensemble, ils tentent de reconstruire quelque chose, de réparer une existence à jamais marquée par la disparition brutale, définitive, des trois femmes de Wade. Une tentative qui peut conduire à l’épuisement, au désespoir tant la mémoire de Wade s’évanouit. Tandis qu’Ann s’enferme régulièrement dans le vieux pick-up rouillé où eut lieu le crime, tentant de comprendre ce qui a bien pu se passer, Wade fabrique des couteaux d’artisanat qu’il vend. Un art qu’il a bien du mal à maintenir présent tant son esprit se brouille. Alors, peu à peu, les souvenirs et la vie passée de Wade s’effacent tandis que celle d’Ann tente de se poursuivre, coincée entre ses occupations professionnelles, la gestion d’un époux qui dérape dans une douce folie, la quête d’une explication à ce qui s’est passé des décennies plus tôt. Et, à distance, la vie de Jenny se transforme à toutes petites touches au gré d’une fragile amitié entre deux femmes prisonnières, toutes deux meurtrières d’êtres aimés et à la recherche maladroite d’un pardon mêlé de punition et de repentance.
Emily Ruskovich frappe un grand coup avec ce premier roman, superbement construit et maîtrisé, polyphonique et hypnotique. Le lecteur se trouve plongé malgré lui dans une quête impossible, celle d’explications qui n’existeront jamais, celle de solutions qui ne peuvent être que bancales, celle de vies qui, jamais, ne pourront suivre un cours normal. Un roman fascinant où la Nature, magnifiquement rendue et essentielle, est omniprésente et exerce un poids constant sur les actes et les déraisons.
Publié aux Editions Gallmeister – 2018 – 360 pages

15.2.19

John Rechy – Numbers


Paru en 1967 aux Etats-Unis, le roman de John Rechy ne fit l’objet d’une traduction et d’une édition françaises que très récemment. Une réparation méritée pour un écrivain au profil si particulier qui eut le courage – et le mérite – d’écrire sur la prostitution homosexuelle masculine à une époque où un tel sujet relevait d’un véritable anathème.
Difficile de ne pas voir en Johnny Rio, l’apollon vers qui tous les regards se tournent, un jeune homme qui suinte le sexe pour reprendre une expression de son créateur, un double de John Rechy. Tous deux firent du tapin un mode de vie comme un moyen de subsistance. Rechy poursuivit d’ailleurs cette activité jusqu’à l’âge de cinquante-cinq ans, malgré ses succès littéraires, malgré les cours de creative writing qu’il donnait à l’Université. Par peur que le succès littéraire ne cesse, par peur de ne plus plaire sans doute aussi. Ce n’est que lorsqu’il rencontra comme client un homme de vingt ans son cadet qui allait devenir son compagnon au long cours qu’il mit un terme à son activité de tapin.
Johnny Rio, une star de la prostitution masculine à Los Angeles, revient dans la ville des Anges après trois longues années d’absence et d’abstinence. Plus beau et plus musclé que jamais, il se complaît dans un narcissisme vain : celui d’attiser le désir de l’autre, homme (de préférence) ou femme (par exception), celui d’être choisi tout en se donnant le luxe de choisir à son tour selon des règles et des critères de plus en plus sophistiqués. Dès lors, quoi de plus naturel que de retourner sur les hauts lieux de ses exploits passés, du côté des collines de Hollywood où de rapides échanges sexuels se monnaient, sans amour et presque sans désir non plus.
Mais Johnny, qui a mis un peu d’argent de côté, ne veut plus tapiner. Il veut seulement accumuler les coups, multiplier les passes quotidiennes selon des règles qui lui appartiennent. D’abord, pas de réciprocité sexuelle. Il accepte d’être sucé, point barre. Pas de paiement non plus. Ensuite, ne jamais pratiquer avec le même homme, chaque acte devant se faire avec un nouveau partenaire vite séduit et aussitôt rejeté, une fois la braguette refermée. Enfin et surtout, il s’agit pour Johnny de remplir un quota quotidien, chaque jour plus élevé comme une spirale infernale le poussant à vérifier en permanence sa valeur de séduction au risque de sombrer dans des traques de plus en plus sordides et de plonger dans une dépression absolue, totale, incompréhensible vue de l’extérieur.
On l’aura compris, « Numbers » n’est pas un roman ordinaire mais plutôt la chronique triste de ce qu’une société hypocrite peut conduire à provoquer : un amour sans amour et à haut risque. Un livre coup de poing, étrange et perturbant.
Publié aux Editions Laurence Viallet – 2018 – 252 pages

11.2.19

La douce indifférence du monde – Peter Stamm



Le terreau favori de l’écrivain suisse d’expression allemande Peter Stamm est fait d’histoires contemporaines situées parfois aux confins du fantastique. Une façon pour l’auteur de tisser des histoires sophistiquées sur des écheveaux complexes sans pour autant perdre son lecteur. Un travail d’orfèvre qui nécessite une grande maîtrise de construction et de style. Toutes ces qualités sont à nouveau réunies dans le dernier roman de l’auteur dont le titre est directement emprunté à Albert Camus.
Au centre de la toile, Christoph, un écrivain arrivé dans la dernière partie de sa vie ; celle où l’on a normalement accumulé expérience et succès permettant d’envisager la suite avec une certaine sérénité. Sauf que pour Christoph, de succès littéraire il n’en connut qu’un jamais suivi d’exemple. La faute en revient à la séparation amoureuse avec la belle et jeune Magdalena, celle qui fut son égérie et qui nourrit totalement son premier roman. Depuis cette véritable cassure égotique, il n’a fait que cumulé les échecs et les jobs de plus en plus précaires, sans joie, sans perspective. Jusqu’au jour où, par hasard, il croise une femme qui, des décennies plus tard, semble être le double éternellement jeune de son amour perdu.
Une rencontre d’autant plus troublante que les deux femmes portent presque le même prénom et que toutes deux exercent le même métier d’actrice de théâtre. Une coïncidence à peine envisageable pour Christoph qui, plus il discute avec Lena (la jeune femme), plus il se persuade de retrouver Magdalena. Au point de lui dérouler le fil de sa vie supposée en employant pour cela le canevas de son roman devenu introuvable, bizarrement référencé nulle part mais dont les correspondances avec la vie réelle de Lena paraissent des plus nombreuses. Dès lors, qu’est-ce-qui relève de la coïncidence, de l’influence volontaire ou non, de la manipulation ? Impossible de répondre si ce n’est pour constater le développement d’une relation de plus en plus perverse entre ces deux inconnus dont l’un forge de plus en plus l’intimité de l’autre.
Dès lors, l’auteur nous entraîne dans une spirale où fiction et réalité semblent sans cesse se nourrir l’une de l’autre tout en nous questionnant constamment quant au fait de savoir si le futur est écrit d’avance. Au fond,  la vie d’une certaine personne ne serait-elle rien d’autre que la reproduction actualisée, avec quelques variantes mineures, d’une autre des années plus tôt ? Il s’en suit un étourdissement du lecteur comme des personnages qui semblent vivre de plus en plus dans une sorte de rêve. Or tout rêve a une fin qui signe le retour, plus ou moins brutal, au monde réel.
Peter Stamm signe un petit tour de force littéraire qui rend ce nouveau roman, certes pas indispensable, mais assez savoureux tout de même.
Publié aux Editions Christian Bourgeois – 2018 – 142 pages

5.2.19

Ave Maria - Sinan Antoon



L’écrivain d’origine irakienne Sinan Antoon nous avait enchanté avec son premier roman « Seul le grenadier » qui avait d’ailleurs été récompensé d’un Prix de la Littérature Arabe fin 2017.
Son nouvel opus « Ave Maria » s’attaque à un sujet sensible : celui du sort réservé aux Chrétiens d’orient et tout particulièrement des Chrétiens irakiens qui furent les victimes ciblées d’attentats odieux perpétrés lors de ce qui tourna en guerre civile entre sunnites et chiites. Une guerre qui attisa la montée des mouvements extrêmes islamistes transformant les Chrétiens en une engeance à éliminer au nom de positions stupidement dogmatiques, de croyances et de principes simplement épouvantables.
Pour rendre compte de cette situation qui poussa des dizaines de milliers, au moins, de Chrétiens sur les routes diverses de l’émigration, fuyant ainsi une mort presque certaine du moins dans certaines parties d’un Irak dévasté et vaguement contrôlé par les forces armées américaines, Sinan Antoon nous plonge dans la vie quotidienne de deux personnages.
D’un côté un vieil homme, arrivé au soir de sa vie. Un Chrétien sans histoire, veuf, et qui a vu sa famille frappée par les deuils successifs et la fuite des enfants aux quatre coins du monde. De l’autre une nièce, venant de fuir son village avec son mari suite aux attentats innombrables ayant fini par causer la perte de son bébé avant terme. Elle s’est depuis installée à l’étage de la maison de son oncle en échange des courses et de la cuisine.
A tour de rôle, ils passent en revue leurs souvenirs. Ceux des temps heureux, d’un Irak uni où il faisait bon vivre en harmonie. Puis, vinrent les temps troublés ponctués d’assassinats politiques qui finirent par porter un tyran au pouvoir. Et dans cette Histoire que l’on revit à distance se nichent des pans d’histoires personnelles et familiales, des fractures, des pertes douloureuses, des victimes innocentes de plus en plus nombreuses de la folie meurtrière qui s’est emparée d’un pays en totale dérive.
Tout s’achèvera en une scène apocalyptique qui résume effroyablement l’irraison d’hommes dont le seul but est d’instituer le chaos au mépris de tout.
Un beau livre, fort et émouvant.
Publié aux Editions Actes Sud – 2018 – 182 pages  

27.1.19

La générosité de la sirène – Denis Johnson



Denis Johnson, décédé en Mai 2017, fut considéré par des auteurs majeurs tels que Philip Roth ou Don Delilo comme l’une des grandes figures littéraires américaines contemporaines. Il reste cependant encore peu connu en France.
« La générosité de la sirène », récemment publié, nous donne l’occasion de découvrir un auteur à la verve explosive. Un écrivain qui attrape ses sujets par le col et les secoue sans vergogne parce qu’ils sont eux-mêmes brinqueballés par une vie qui fut loin de réserver toutes ses promesses. Dans ce recueil de cinq nouvelles l’auteur s’intéresse exclusivement à des personnages masculins. Tous semblent en proie à des lubies, des obsessions ou des craintes qui confinent souvent à la folie. Surtout lorsque, pour beaucoup d’entre eux, l’usage de psychotropes plus ou moins violents ou plus moins réguliers ne fait qu’entretenir ce qui peut vite tourner en psychose.
Ici, c’est un publicitaire qui connut le succès et qui vit avec terreur la perspective d’une nouvelle récompense. Là, un prisonnier dont l’abus de LSD lui laisse entrevoir son salut en correspondant avec le diable. Là encore, un poète brillant et reconnu qui va se brûler les ailes en raison de son obsession paranoïaque à démontrer un complot sur la mort d’Elvis Presley. Tous déambulent dans une vie qui semble avoir perdu tout sens de la réalité pour disparaître dans une sorte de flottement indistinct que la langue sans concession de Denis Johnson sait rendre sans trop se soucier de balloter à son tour un lecteur fortement secoué.
Il y a là une force, une originalité, une certaine virilité aussi qui, c’est certain, ne plaira pas à tous les lecteurs. Il n’en reste pas moins que Denis Johnson mérite de sortir du relatif confinement où on le tient par chez nous.
Publié aux Editions Christian Bourgeois – 2018 – 219 pages

15.1.19

Tenir jusqu’à l’aube – Carole Fives


Voici un personnage de roman qui aurait pu grossir les rangs indistincts des « gilets jaunes ». Nous partons à la rencontre d’une jeune femme qui, à l’instar d’un certain nombre des occupants de nos ronds-points, élève seule son enfant. Arrivée à Lyon où elle suivit son compagnon qui l’a depuis larguée sans jamais plus de donner de nouvelles, elle tente de survivre comme graphiste free-lance.
Un métier difficile quand on s’est fait une spécialité dans l’édition papier à une époque où le numérique devient la norme. Un métier encore plus difficile quand on débarque dans une ville où l’on n’a pas le moindre réseau professionnel. Une tâche qui s’annonce bientôt presqu’impossible quand on a en outre la charge seule d’un jeune enfant, qu’on est sans grande ressource et sans aide.
Du coup, tout le temps que cette « solo » pourrait consacrer à son espace professionnel se voit phagocyté par un enfant colérique et insupportable. Un véritable petit tyran qui lui fait payer l’absence de figure paternelle et sait formidablement tirer parti du désarroi et de l’épuisement de sa mère. Car, pour travailler, elle n’a d’autre alternative que de le faire la nuit en tentant de « tenir jusqu’à l’aube ». Un combat à l’issue incertaine quand les difficultés sociales, financières, juridiques sans parler des manques affectifs s’accumulent.
Dès lors, notre mère célibataire n’a d’autres ressources que de chercher des solutions sur le net. Un espace dont on sait qu’il réserve le meilleur comme, surtout, le pire. Et puis, pour respirer, la voilà qui se prend à se hasarder, chaque jour un peu plus, dans des déambulations nocturnes à la rencontre de possibles petites ou grandes joies capables d’illuminer un peu, un tout petit peu, une vie qui se déchire de plus en plus.
Carole Fives signe là un roman à la fois féministe (qui crie la difficulté des femmes seules à s’en sortir face à l’accumulation d’épreuves à franchir et à la pression sociale) et moderne. Moderne car il emploie une écriture simple (voire simpliste ce qui en fait aussi sa principale faiblesse) tissant un récit fréquemment entrecoupé de chats sur internet qui rendent bien compte de la formidable férocité et de l’imbécilité insondable qui règne sur bien des forums où l’on est venu pourtant chercher de l’aide.
Ceci en fait un roman certes engagé mais trop peu construit, à mon sens, pour le rendre si ce n’est majeur du moins distinguable.
Publié aux Editions L’arbalète Gallimard – 2018 – 177 pages

7.1.19

Bluff – David Fauquemberg


C’est après de nombreux séjours en Polynésie, loin des hauts lieux touristiques, plongé dans le quotidien de familles et de populations qu’il prit le soin d’écouter et d’apprendre à connaître que David Fauquemberg a commencé à élaborer son fabuleux dernier roman. Lui, le Normand qui vécut toute son adolescence dans les bocages tandis qu’il cherchait déjà l’évasion dans les lectures des romanciers de la mer tels que Stevenson, Slocum, Melville ou Moitessier, a toujours rêvé de joindre son nom à cette longue lignée d’hommes de lettres qui ont su rendre avec réalisme et force la puissance terrifiante des immensités aqueuses. C’est désormais chose faite et fort bien faite !
Un inconnu débarque après plus de mille kilomètres à pied, seul, dans ce bar du port de Bluff à l’extrémité de la pointe sud de la Nouvelle-Zélande. On ne sait rien de lui si ce n’est qu’il est Français. Celui qu’on désignera très vite comme le « Frenchie » ne peut se résigner à ne pas poursuivre un voyage dont on comprend seulement qu’il est une fuite. Son caractère taiseux et ses mains portant les cicatrices d’une lointaine campagne de pêche lui vaudront d’être embauché par Rongo Walker, un maori capitaine d’un vieux caseyeur en bois après que son second, un géant à la force démoniaque ramené de Tahiti, ait approuvé d’un clignement des yeux. Entre ces trois-là, tout est dit presque sans parole. A l’image de ce qui se passe sur un bateau quand on part, comme ici, dès le lendemain, pour une campagne de pêche dans les très dangereuses mers hivernales de la mer de Tasmanie et du Pacifique.
Commence alors un roman d’une incroyable beauté, une sorte de tragédie classique profondément humaine et poétique. Tragédie parce que, dans ce qui aurait dû être sa dernière campagne de pêche, Rongo Walker qui a toujours eu l’intelligence de ne pas forcer le destin prend la mauvaise décision. Celle qui pousse à vouloir transformer une pêche mal commencée en pêche miraculeuse alors qu’un cyclone se prépare. Pour avoir manifesté cet hybris qui fut le socle de bien des récits antiques, le capitaine maori sera bien sévèrement puni. David Fauquemberg donnera à l’occasion du récit de la terrible tempête qui va sévir toute la mesure de son talent. On se croirait véritablement à bord du navire balayé par les éléments déchaînés dont le sort ne tient qu’à la connaissance héritée de siècles de navigation de son capitaine attaché fermement à une barre, bravant obscurité et fatigue à coup de café brûlant et de récits des anciens au Frenchie comateux et blessé.
Car c’est là l’autre secret de cet extraordinaire roman : faire cohabiter personnages contemporains en proie à leur destin et anciens décédés. Des anciens dont on raconte les exploits avant que de leur céder la parole dans des chapitres où la culture maori, en voie de disparition sous les coups brutaux d’une occidentalisation forcée, trouve une nouvelle expression. Ainsi, tel un chœur antique, les morts parlent aux vivants. Le savoir accumulé pendant des millénaires qui conduisit les Polynésiens, bien avant les Conquistadors, vers l’Amérique grâce à leur science de la navigation aux étoiles, se transmet à nouveau entre générations. Les oiseaux et les poissons deviennent autant d’indicateurs précieux permettant de retrouver l’île que l’on cherche au sein de la myriade d’îlots volcaniques dont le Pacifique est parsemé.
C’est cette alternance de violence physique et psychique d’un monde contemporain régi par des quotas, des règles, des cours et des dettes et celle d’ancêtres mythiques et imaginaires, ultimes témoins d’un monde en voie de perdition définitive qui fait tout le sel – marin – de ce très beau récit.
Publié aux Editions Stock – 2018 – 335 pages

3.1.19

L’incessant bavardage des démons – Ashok Ferrey


Ce n’est pas tous les jours que nous avons l’occasion de découvrir la littérature du Sri-Lanka. Remercions donc la maison Mercure de France pour son courage éditorial qui nous vaut la découverte du cinquième roman de l’auteur sri-lankais le plus connu et apprécié en particulier en Inde à ce jour, Ashok Ferrey.
L’une des caractéristiques de la culture de ce qui fut jadis l’île de Ceylan est de mêler à chacune des grandes religions monothéistes qui cohabitent plus ou moins bien la présence ancestrale, voire l’omniprésence, des esprits et des démons réputés régler bien des aspects de la vie quotidienne. Au point, pour Clarice, la mère de Sonny, de s’être persuadée, parce que son fils naquit noir comme du charbon, que tous ses malheurs étaient attribuables à la présence de démons chez son rejeton.
Parti faire des études à Oxford, Sonny pensait s’être débarrassée d’une mère aussi encombrante qu’avaricieuse et fondamentalement méchante. C’était sans compter sur la jeune femme lumineuse qu’il allait rencontrer et qui allait lui faire découvrir les démons de la passion, de la jalousie et de l’intolérance.
Après bien des déboires, et sur l’insistance de celle qui est désormais sa jeune épouse, le couple part en voyage de noces dans le domaine familial. Un voyage qui tournera rapidement au cauchemar absolu. Cauchemar d’une mère prête à tout pour culpabiliser et manipuler son monde, décidée à détruire son domaine à la recherche d’un hypothétique trésor antique. Cauchemar d’une nouvelle passion amoureuse qui tournera au fiasco et à la vengeance glaciale d’une épouse qui pourrait bien n’être rien d’autre qu’une copie conforme de la mère insupportable de Sonny. Cauchemar des démons qui s’affrontent sur la colline du domaine familial pour attirer dans leurs rets ces faibles humains jouant sur leurs bas instincts.
Le tout finit par tourner en une sorte de folle sarabande où le pire succède au Mal. On peine cependant à entrer dans ce roman où l’exagération fait figure de trait principal. Beaucoup de thèmes y sont évoqués sans jamais être véritablement traités : la jalousie, la vengeance, la méchanceté, la perversion, la folie. Autant de sujets qui auraient pu produire un livre d’une noirceur absolue que l’auteur évite délibérément par un recours à un humour parfois un peu lourd. Bref, on ressort plus sceptique que comblé de cette lecture franchement exotique.
Publié aux Editions Mercure de France – 2018 – 291 pages

23.12.18

Les nuits d’Ava – Thierry Froger


Savoir que l’auteur a une formation de plasticien permet de comprendre comment se sont forgés l’époustouflante érudition et le jeu constant entre l’imaginaire et le réel qui font tout le sel de ce délicieux roman.
Ava, c’est évidemment Ava Gardner, la star Hollywoodienne dont la plastique et les frasques alcoolisées ont contribué à la légende. Celle d’une femme fatale collectionnant les maris ; les siens et encore plus ceux des autres ! Une star dont un adolescent photographie compulsivement les images dans sa chambre osant à peine commencer ainsi à formuler un fantasme érotique que Visconti puis Fellini, des années plus tard, sauront quant à eux, chacun à sa manière, rendre bien réel. Un adolescent que nous avons déjà croisé dans le précédent roman de Thierry Froger puisqu’il n’est autre que Jacques Pierre.
Une trentaine d’années plus tard, devenu professeur sans lustre à l’Université de Nantes, divorcé et père d’une jeune femme, Jacques Pierre cherche désespérément un sens à sa vie. L’occasion lui en sera donnée quand il partira à la chasse de photos érotiques où Ava Gardner à l’occasion du tournage de la Marja Desnuda aurait demandé au chef opérateur au cours d’une nuit fortement alcoolisée d’immortaliser sa belle plastique pour reproduire quelques chefs-d’œuvre de l’art classique.
Jouant sans cesse sur le réel des anecdotes et les frasques innombrables du monde du cinéma hollywoodien des années cinquante et soixante qu’il mélange à foison avec un récit purement fictionnel, Thierry Froger nous entraîne dans une quête poursuite qu’Ava, même une fois disparue, semble organiser pour son propre plaisir à distance. Un récit où surgissent de façon puissante et saisissante des figures telles qu’Hemingway, Castro, les frères Kennedy, Marylin Monroe et Frank Sinatra pour ne citer que certains des plus illustres personnages d’une bacchanale dont l’enjeu général semble être de retrouver de supposées photos compromettantes et pour tous de tromper son monde.
C’est réjouissant à souhait, abyssal comme un tourbillon inextinguible, intelligent et cultivé. Une formidable réussite !
Paru aux Editions Actes Sud – 2018 – 303 pages

19.12.18

Hôtel Waldheim – François Vallejo



Davos, cette petite station de ski suisse tranquille, est doublement célèbre. Grâce à Thomas Mann d’abord qui en fit la terre d’accueil de son chef-d’œuvre « La Montagne Magique », l’endroit reculé où venaient en cure, et souvent mourir, tous les riches malades de la tuberculose d’un monde désormais révolu. Ensuite, ce furent aux Grands de ce Monde de se retrouver chaque début d’année au cours d’un sommet coûteux et vain puisqu’il ne sert, au bout du compte, qu’à flatter les égos de celles et ceux qui y sont conviés les autorisant à se revendiquer d’une élite mondiale.
Davos sera dorénavant aussi célèbre pour une troisième raison, à nouveau littéraire. C’est là que se trouve le fictif (surtout ne le cherchez pas car il n’existe que dans notre imaginaire) « Hôtel Waldheim ». Un hôtel d’assez bonne tenue où, chaque été de ces années soixante-dix, le jeune Jeff Valdera venait passer quelques semaines en compagnie d’une tante célibataire. Un lieu de villégiature un peu oublié dans la tête d’un désormais quinquagénaire vivant au bord de la mer. Un lieu qui va se rappeler soudain à lui lorsqu’il reçoit, coup sur coup, trois intrigantes cartes postales tout droit sorties du jeu mis à la disposition des clients d’alors de l’hôtel. Trois cartes rédigées dans un français approximatif sommant leur destinataire de se souvenir (mais de quoi) pour s’en ouvrir (mais auprès de qui ?). Intrigué par un procédé aussi peu usuel que désuet, Jeff accepte de rencontrer leur auteur qui se révèle être une femme plus jeune que lui. Une Suissesse qui a décidé de consacrer sa vie à rechercher les traces de son père brusquement disparu alors qu’il séjournait, en même temps que le jeune garçon qu’était Jeff, dans l’hôtel Waldheim.
Pour Jeff, l’homme en question n’était qu’un joueur de go avec lequel il apprit les règles avant de les appliquer dans des parties qu’il perdit toutes. C’est sans compter sur la force d’inquisition de l’auteur des cartes postales qui va pousser Jeff dans un travail de mémoire, une plongée presque psychanalytique d’une période de sa vie occultée.
Commence alors un délicieux voyage dans un pays neutre, un lieu aseptisé où s’affrontent à distance la Stasi d’une RDA totalitaire et divers ressortissants de pays libres en charge d’un réseau d’exfiltration d’intellectuels est-allemands. Avec sa prose policée et mâtinée d’humour féroce, son sens de la psychologie, sa capacité à faire vivre des personnages multiples qui tous se bernent (sans jeu de mots !), François Vallejo a mijoté un plat savoureux que l’on déguste avec un immense plaisir comme ces montagnes de viande des grisons servies aux clients de l’Hôtel Waldheim à leur arrivée comme à leur départ par un Directeur apparemment aux petits soins…
Publié aux Editions Vivian Hamy – 2018 – 298 pages

9.12.18

Géographie d’un adultère – Agnès Riva



Vivre une relation adultérine est rarement simple et, souvent destructeur. Alors, il faut ruser avec les emplois du temps, les contraintes familiales et trouver des lieux pour se rencontrer et s’aimer. C’est sur ces constats qu’Agnès Riva élabore son dernier roman « Géographie d’un adultère ». Il faut du temps pour qu’un amour se développe, mûrisse et détermine son sort. Un cheminement qu’illustre l’auteur par un choix des lieux très signifiant. Tout commence sur le lieu de travail, Paul et Emma se retrouvant régulièrement comme Conseillers aux Prud’hommes. Ils se plaisent, s’admirent et sont tous deux, mais différemment, à la recherche d’autre chose que la relation insatisfaisante qu’ils vivent dans leurs couples respectifs.
C’est d’abord dans la voiture où Paul ramène Emma que s’avoueront les sentiments avant que tous deux ne deviennent véritablement amants transformant le lit conjugal d’Emma en hôtel si j’ose dire de l’irréparable. Il faut alors rigoureusement régler le temps des ébats avant que le mari ne revienne et que l’épouse ne s’inquiète d’un retour tardif. Plus Paul et Emma se fréquentent, plus l’attente des deux amants divergent. Paul rêve de sécurité. Il gère une situation qu’il a d’ailleurs avoué très tôt n’être pas la première pour lui. C’est un habitué des conquêtes, un acrobate de la sauvegarde de son couple en dépit des tromperies multipliées. Emma elle s’éprend follement de Paul, rêvant après chaque nouvelle étreinte de s’afficher au grand jour au bras de son amant, s’espérant capable d’envoyer tout promener pour vivre sa passion.
Alors, bien sûr, elle multiplie les pressions pour vivre leur histoire dans des espaces de plus en plus publics (des hôtels, des locations meublées) et de plus en plus vastes. Plus son cœur enfle, plus l’espace pour les accueillir doit lui-même enfler. Quand elle finira par comprendre que Paul toujours esquivera, malgré les promesses et les réelles tentations que suscite une relation plus sincère que les autres, la rupture sera proche, projetant Paul dans une fréquentation anxieuse de certains des lieux d’une géographie d’un amour disparu.
Un livre original et relativement sympathique.
Publié aux Editions L’Arbalète de Gallimard – 2018 – 126 pages

3.12.18

Isidore et les autres – Camille Bordas



Pas facile de trouver sa place quand on est le benjamin adolescent et sensible côtoyant cinq frères et sœurs tous surdoués. L’un se consacre entièrement à la pratique musicale et à la composition, accumulant les récompenses. Trois autres à des thèses sur des sujets abscons, tandis que la cadette avec laquelle Dory (le surnom du petit dernier) partage la chambre s’apprête à passer son BAC à treize ans. Un équilibre fragile avait été cependant trouvé du moins jusqu’au décès brutal du père d’une crise cardiaque.
Avec beaucoup de tendresse et un sens du détail et de la précision qui en réfère indéniablement au propre vécu de l’auteur, Camille Bordas nous plonge dans le corps et l’esprit d’Isidore. Voilà un gamin bouleversé par la disparition de la figure paternelle et qui tente de comprendre comment son petit monde va survivre à cette catastrophe. Un enfant intelligent lui aussi et prompt à déceler les minuscules fissures qui lézardent les vies jusqu’ici bien rangées des membres d’une famille pas comme les autres. Car chacun, de manière silencieuse et pudique, tente de survivre. La sœur aînée en se plongeant dans un doctorat à Chicago (ville ô combien signifiante puisque c’est là-bas que vit et travaille Camille Bordas). Une autre en enchaînant une deuxième thèse comme un prétexte à fuir la nécessité de trouver sa place dans la société. Un des frères pour sa part observera avec la minutie d’un anthropologue la façon dont la cellule familiale se transforme après le décès du père. La mère comble l’absence de l’époux en écoutant Isidore lui lire des livres le soir dans sa chambre avant de s’endormir, créant une troublante intimité aux relents vaguement intrigants.
Isidore quant à lui avance cahin-caha sur le chemin formant le passage de l’adolescence à l’âge adulte, souvent guidé par son propre instinct et sa propre logique. Cela passera par la découverte de l’amour sans amour, par la tentative maladroite et drôle de trouver à sa mère un nouveau compagnon via un site de rencontre sur internet. Mais, surtout, en devenant le confident et l’observateur qui mûrit à grande vitesse de tous les membres de sa propre famille en pleine perdition.
Camille Bordas signe ici un roman profondément touchant, juste et qui réussit le tour de force de nous faire rire aux éclats de situations pourtant particulièrement dramatiques.
Publié aux Editions Inculte – 2018 – 414 pages

26.11.18

Camarade Papa – Gauz



On se souvient du premier roman de Gauz « Debout-Payé » qui nous plongea au cœur des pensées et des déboires d’un Africain émigré à Paris tâchant de survivre en acceptant de devenir vigile chez Sephora. Un roman qui fit sensation et révéla une caractéristique essentielle de son auteur : une capacité à inventer des mots, déformant sens et syntaxe pour produire des images frappantes et poétiques. Un monde pour faire de l’ordinaire un extra-ordinaire.
Prenant son temps, Gauz nous revient quatre ans plus tard avec un deuxième roman qui continue de faire sienne, en partie, la formule magique de la réussite. Cette fois-ci, nous voici sur les traces de deux personnages que rien ne relie si ce n’est un continent, l’Afrique, à presque un siècle de distance.
Le premier est un enfant vivant à Amsterdam. Depuis que sa mère est partie pour vivre l’utopie d’une révolution socialiste dans l’un de ces Etats africains en proie perpétuelle à des révolutions plus ou moins sanglantes, c’est son père, militant communiste rouge foncé, ultra de la doctrine marxiste-léniniste qui est chargé de son éducation. Du coup, voici un gamin endoctriné par un père devenu « Camarade-Papa » et qui tente de décoder le monde en y appliquant une combinaison aussi drôle que pleine de contresens de schémas conceptuels inappropriés doublés de formules où les mots se déforment et s’assemblent pour donner une signification inattendue aux observations. On comprend du coup la difficulté pour cet enfant de s’intégrer, difficulté qui ne fera qu’augmenter lorsque son père, trop occupé par ses activités politiques, l’enverra auprès de membres de la famille dont le môme ne sait rien restés en Afrique, un monde dont il ne comprend pas plus le fonctionnement.
Alors que l’enfant est confié aux mains d’éducateurs chargés de le désendoctriner, un siècle plus tôt un jeune Français blanc décide de quitter sa Creuse natale pour se lancer dans l’aventure coloniale africaine. Malgré sa méconnaissance absolue de l’art militaire, des sciences économiques, des ruses politiques, il deviendra bientôt l’un de ces rescapés qui survécurent aux dysenteries, fièvres jaunes et autres serpents venimeux qui décimèrent les occidentaux aventureux à une époque où les antibiotiques n’étaient même pas un concept. Son secret sera d’apprendre la langue locale et ses tournures si peu communes aux us européens. Il deviendra alors l’incontournable maillon entre deux cultures dont l’une cherche impunément à abuser de la naïveté et de la générosité de l’autre.
Tandis que l’un doit se défaire d’une langue doctrinaire et de formules erronées qui l’empêchent d’être au monde, l’autre s’approprie une langue en vue de s’approprier un monde nouveau et d’y faire flotter le drapeau de la mère-patrie. Gauz confirme avec ce deuxième ouvrage son talent de conteur et sa capacité à nous plonger au cœur de l’extra-ordinaire.
Publié aux Editions Le Nouvel Attila – 2018 – 256 pages

19.11.18

L’arbre monde – Richard Powers



La multiplication des ouvrages scientifiques ou fictionnels sur les arbres laisse penser – et espérer – qu’apparaît un début de prise de conscience collective sur l’urgence à approfondir notre connaissance de l’univers fascinant de nos forêts, du mode de vie éminemment élaboré mis au point par les arbres au cours de dizaines de milliers d’années et du rôle essentiel qu’ils jouent pour assurer notre survie. Une urgence qui se fait pressante alors que notre planète est en surchauffe à tous points de vue et menace de rendre la vie impossible à ces cupides humains qui prétendent s’arroger tous les droits au mépris des principes fondamentaux garantissant le fragile équilibre qui a jusqu’ici rendu la beauté du monde que nous connaissons encore possible.

On l’aura donc compris, le dernier roman de Richard Powers est délibérément militant. C’est un appel, un cri presque à nous sortir de la spirale infernale qui ne peut mener qu’à notre propre destruction rapide désormais et à celle de l’essentiel des formes de vie qui nous entourent.

Organisé en quatre parties aux titres évocateurs (racines, tronc, cime et graines), le roman nous plonge au cœur de l’existence de neuf personnages principaux. Chacun mène une vie indépendante des autres dont il ignore jusqu’à l’existence. Mais tous et toutes, à sa façon, vont recevoir  un cri d’appel désespéré des arbres pour que l’humanité cesse de s’accaparer les terres boisées et de détruire massivement la formidable diversité forestière pour la transformer tantôt en nouvelles surfaces cultivables vite épuisées, tantôt en lotissements aussi laids que prétentieux, tantôt en zone de replantation d’une seule et même espèce destinée à être coupée au plus vite.

Tous choisiront, de façon plus ou moins directe, plus ou moins violente aussi, de répondre à cet appel. Certains en rejoignant des groupes d’activistes offrant au sens propre leurs corps comme ultimes remparts aux tronçonneuses et machines géantes destinées à venir à bout des arbres les plus immenses et résistants que la terre ait jamais porté. D’autres étudieront scientifiquement ce monde encore mal connu encourant les foudres de leurs pairs lorsqu’ils oseront laisser penser et prouver que les arbres ont mis au point d’infinis systèmes de communication d’une sophistication jusqu’ici inimaginable. D’autres encore imagineront sauver le monde en inventant un univers parallèle, purement numérique, destiné d’abord à fuir le monde réel de plus en plus insupportable avant que de devenir un moyen d’éducation et de prise de conscience de la résistance à opposer à un système économique et politique qui ne peut mener qu’au suicide collectif.

Au moment où l’épouvantable Trump accuse, une fois de plus sans la moindre démonstration et en dépit de la réalité objective, le défaut d’entretien des forêts californiennes pour justifier les terribles incendies qui ravagent la Californie pour, sans doute les cendres à peine refroidies, confier la gestion forestière aux mains avides d’entreprises n’ayant comme seul objectif que de faire de l’argent sans se soucier des conséquences écologiques et humaines, ce roman-cri trouve une résonnance encore plus particulière. On pourra certes parfois regretter certaines longueurs mais il n’en reste pas moins que la lecture de ce livre ne peut que nous encourager à réviser urgemment nos façons d’être au monde.

Publié aux Editions du Cherche Midi – 2018 – 533 pages

17.11.18

Frère d’âme – David Diop



Alfa Ndiaye et Mademba Diop ont vécu une enfance et une adolescence heureuses dans leur village natal au Sénégal au point de devenir plus que des amis : des véritables plus que frères, des frères d’âme. Alors, c’est ensemble que le chétif Mademba et le colosse Alfa vont s’engager dans les forces coloniales pour aller se battre dans les tranchées de l’épouvantable guerre de 14-18. Par amour de la patrie et par désir de revenir auréolés de gloire et riches.
Sur le terrain de bataille, ils veillent l’un sur l’autre, se battant au coude-à-coude jusqu’au jour où Mademba, jailli avant tous les autres de la tranchée pour monter à un nouvel assaut se fait traitreusement éventrer. Il mourra lentement, dans d’atroces souffrances, dans les bras d’Alfa. Dès lors, le colosse noir va sombrer dans une sorte de folie meurtrière, décidé à faire payer coûte que coûte aux ennemis d’en face la mort de son frère d’âme. Il ne s’agit plus de tuer pour survivre ou gagner quelques illusoires mètres d’un terrain dévasté, infesté de cadavres et de rats. Le but d’Alfa est de semer la terreur parmi les rangs allemands en éventrant froidement des victimes hors des temps de combat pour ramener ensuite une main accrochée au fusil ennemi en signe de trophée.
Cela vaudra au début gloire et reconnaissance au soldat Alfa. Puis, les mains s’accumulant, la peur, le dégoût et une forme d’ostracisme vont se faire jour. Car ce n’est plus de morts guerrières qu’il s’agit alors mais de froides vengeances, d’une pratique qui, s’apparentant à une forme de sorcellerie, protégeant son auteur des balles ennemies, terrifie ses compagnons d’armes.
Toute l’originalité et la force de ce premier roman tient dans la langue utilisée. Une langue colorée et imagée comme celle des griots africains, une langue qui, à force de formules sans cesse répétées, installe un rythme quasi-hallucinatoire rendant bien compte de l’abrutissement bestial qui prévaut chez ces soldats épuisés et en survie permanente. De plus, l’auteur parvient à faire remarquablement coexister le récit d’une guerre horrible, où toute joie semble avoir disparu, avec celui de la réminiscence des années africaines qui, elles aussi, comportèrent peines et joies. Car, désormais, toute la vie d’Alfa oscillera entre cette terre qu’il a quittée heureux et fier et celle qui a englouti son plus que frère Mademba et où lui, Alfa, a perdu son âme.
Au final, c’est un récit frappant et réussi que nous découvrons, un livre qui, par ses images choc, s’installera durablement et à part dans une littérature de genre aux titres aussi innombrables que les victimes du conflit qu’ils décrivirent.
Publié aux Editions Seuil – 2018 – 175 pages

12.11.18

Trois enfants du tumulte – Yves Bichet



Les années passant, on a tendance à oublier que la révolution de Mai 1968 ne se déroula pas qu’à Paris. Comme nous le rappelle Yves Bichet, c’est d’ailleurs à Lyon qu’elle prit un caractère dramatique. En effet, au cours de la nuit du 24 au 25 Mai, on déplora la mort du Commissaire René Lacroix officiellement victime d’un camion fou lancé sur le pont Lafayette par des étudiants en révolte. Un accident exploité par les forces de l’ordre et les médias à la solde du pouvoir pour réprimer avec violence ceux qui, jusque-là, avaient bénéficié d’un certain capital sympathie de la part de la majorité de la population.

Mêlant Histoire et fiction, Yves Bichet remet en selle bien des personnages de son opus précédent « L’Indocile ». On y retrouve Théo, désormais revenu de la guerre d’Algérie mais jamais remis d’avoir débranché son meilleur ami et compagnon d’armes, plongé dans un coma irrévocable. Et Mila, son amante révoltée dont Yves Bichet fait l’une des responsables de l’accident du pont Lafayette. Et puis Marianne, la mère de l’ami de Théo et l’ex-amante de celui-ci avant de devenir l’une des collaboratrices proches et la maîtresse du Maire de Lyon, Louis Pradel, surnommé « zizi-béton » pour sa collection d’aventures et sa frénésie à bétonner sa ville.

Ce qui intéresse l’auteur c’est de nous montrer des paumés de l’Histoire, des petits prêts à prendre de gros risques pour se jeter dans une mêlée dont ils ne comprennent pas vraiment les enjeux. Des hommes et des femmes en marge, incapables de trouver leur place dans une société qu’ils rejettent. Des êtres qui, une fois les slogans et les illusions du Printemps 68 oubliés, continueront de penser que seules radicalisation et violence seront capables d’instaurer un ordre nouveau.

Derrière ces parcours voués d’avance à l’échec parce que suicidaires, c’est aussi aux petits secrets de l’Histoire officielle qu’entend s’attaquer Yves Bichet. On y apprendra ainsi la vérité sur la mort d’un commissaire qui n’avait d’une part rien à faire là où il se trouvait et qui, de plus, ne succomba pas à un accident comme le fit croire la parole officielle. On y observera aussi un Président de la République totalement dépassé au point de s’enfuir en Allemagne en catimini pour y chercher conseils et aide de celui qui avait maté l’Algérie, le Général Massu. Histoire de France et histoires personnelles finissent par s’entremêler pour former un roman enlevé, assez intéressant sans pour autant apparaître comme indispensable.

Publié aux Editions Mercure de France – 2018 – 263 pages

26.10.18

Invasion – Luke Rhinehart



Luke Rhinehart s’était fait connaître par un roman coup-de-poing, l’homme-dé. Un homme qui jouait toutes les décisions de sa vie à coups de dés, laissant le hasard décider jusqu’à sombrer dans la folie la plus complète. Un roman original, d’une assez grande violence psychologique qui interpelait et qui fit grand bruit.
On retrouve certains de ces ingrédients dans le dernier gros opus de l’auteur. Imaginez un instant qu’une étrange boule ressemblant à un ballon de basket recouvert de poils saute tout à coup en pleine mer sur le toit de votre bateau de pêche. Non content de ce premier exploit, l’étrange créature fait bientôt preuve d’une agilité et d’une capacité de métamorphose absolument prodigieuse. Il n’y a plus de doute : un premier extra-terrestre vient de débarquer sur terre. Un fait qui sera bientôt étayé par le repérage un peu partout dans le monde d’autres de ces créatures ne laissant dès lors plus planer le moindre doute.
Pour la NSA et la CIA (le roman se déroulant essentiellement aux Etats-Unis), c’est une certitude que ces envahisseurs ont par définition des intentions hostiles d’autant plus qu’elles ont la capacité à apprendre le langage humain et à pirater les systèmes informatiques avec une facilité proprement stupéfiante. Pourtant les bestioles n’ont qu’un seul but qui est aussi leur raison d’être : jouer et s’amuser. C’est la raison pour laquelle elles passent en réalité leur temps à naviguer de planète en planète au sein des infinies galaxies pour inventer de nouveaux jeux leur permettant de se mesurer aux habitants locaux.
Un mode de vie inenvisageable et inadmissible pour les Conservateurs américains au pouvoir, leurs agences de renseignement et leurs forces militaires déterminés à exterminer coûte que coûte ce qu’ils ne tardent pas à qualifier d’atteinte aux intérêts supérieurs américains. On n’hésitera plus dès lors à faire voter des lois de plus en plus absurdes pour justifier de l’arrestation et de l’élimination des petites boules de poils qui font la joie des petits et des grands.
Sur cette base, Luke Rhinehart concocte un roman où l’on rit à la fois beaucoup et où l’auteur exprime sans guère prendre de gant tout le mal qu’il pense du mode de vie de son pays, de son attitude hégémonique, de la façon dont les foules sont manipulées, du pouvoir néfaste des média, de la catastrophe écologique, économique et sociale vers laquelle nous courons tout droit du fait de l’incroyable stupidité et cupidité du pouvoir politique américain actuel.
Derrière la grosse farce en première lecture se glisse en permanence une forme d’appel à se réveiller et à se révolter contre un système qui ne peut que conduire au suicide collectif. C’est un pamphlet au vitriol que nous livre en réalité Luke Rhinehart.
Publié aux Editions Aux forges de Vulcain – 2018 – 530 pages

13.10.18

L’amas ardent – Yamen Manai


Voici un roman qui a convaincu bien des jurys littéraires : Prix Comar d’Or, Prix des cinq continents de la Francophonie, Grand Prix du Roman Métis, Prix Maghreb de l’ADELF et enfin Prix Lorientales 2018. A cela sans doute une raison essentielle : un récit en forme de conte oriental aux sens multiples servi par une écriture simple et assez lumineuse.
Quelque part dans un pays de langue et de culture arabe qui pourrait porter bien des noms qui font la douloureuse actualité, deux drames viennent troubler profondément un équilibre instable. Drame d’abord personnel mais à la portée universelle cet apiculteur, le Don, un ascète qui ne vit que pour le bien-être de ses chères abeilles avec lesquelles il entretient une relation d’une profonde osmose. Ce dernier vient en effet de trouver l’une de ses ruches totalement ravagée. Il ne tardera pas à découvrir que derrière les milliers de cadavres horriblement mutilés de ses insectes adorés se cache un redoutable prédateur : le frelon asiatique arrivé dans les malles du tout nouveau détenteur du pouvoir. Avec ce dernier, porté par une révolution qui fit tomber de façon violente le précédent tyran pour porter à sa place un personnage aux mœurs délétères sous couvert de stricts préceptes religieux, ne va pas tarder à s’annoncer une nouvelle menace. Celle des fous de Dieu, ces barbus armés jusqu’aux dents qui sous le fallacieux prétexte de la charité dissimulent à peine une seule ambition : placer sous leur coupe tout un pays en égorgeant et supprimant toutes celles et ceux qui tenteraient de s’opposer à leurs velléités.
Deux luttes à mort s’engagent alors. Celle du Don qui n’aura de cesse de traquer le redoutable frelon et de trouver une parade permettant à ses abeilles de résister. Ce sera l’amas ardent, une technique mise au point par les abeilles japonaises qui forment au-dessus du prédateur venu reconnaître la ruche à attaquer un amas dont la température s’élève alors jusqu’à tuer le frelon ennemi, juste en-dessous de la température de survie des abeilles elles-mêmes. L’autre combat qui lui aussi va nécessiter de se regrouper pour vaincre sera celui d’une société crédule ayant porté le Mal absolu en son sein en croyant naïvement à son propre bien-être.  En effet, depuis que les barbus fanatiques ont pris le pouvoir, la vie est devenue un véritable enfer. Deux combats qui finiront par se rejoindre lors d’une scène finale aussi terrifiante que symbolique.
Sans être un roman de première importance, le livre ne manque pas de nous interpeler sur les risques de toute dérive alors que le monde entier semble peu à peu basculer vers toutes les formes d’extrêmisme porteuses, par définition, de beaucoup plus de maux et de désastres que d’illusoires bienfaits promis aux crédules et aux naïfs. A méditer…
Publié aux Editions Elyzad – 2017 – 231 pages

11.10.18

Saint Salopard – Barbara Israël


Une fois mort, on peut choisir de ne retenir que le meilleur ou au contraire régler ses comptes avec celui ou celle qui n’est plus. Dans ce brillant roman de Barbara Israël, ce sont tous les défunts d’une époque révolue qui sont convoqués dans un échange épistolaire imaginaire et posthume entre Maurice Sachs et certains des personnages, parmi les plus célèbres, qu’il aura côtoyés. C’est la France des années vingt à quarante qui soudainement reprend vie sous nos yeux.
Juif, abandonné dès sa naissance par son père, délaissé par une mère qui ne pensait qu’à dilapider sa fortune provenant d’un héritage, Maurice Sachs dut fondamentalement se construire tout seul au gré des pensionnats où il échoua. Intelligent, surdoué même, il fut l’auteur de plusieurs romans qui soit ne trouvèrent jamais leur public soit furent publiés à titre posthume sur la pressante insistance de sa mère revenue exprès de Londres pour mettre la main sur une source de revenus qui lui faisait cruellement défaut troquant les pleurs pour son enfant défunt qu’elle avait secs pour les à-valoir qu’elle arrachait férocement à un Gallimard qui n’en revenait pas.
C’est que la famille fut experte en détestation et outrages en tous genres. Passons le père qui prit très vite la tangente pour filer le parfait amour avec une autre et lui faire un enfant dont jamais la première famille n’eut connaissance. Passons encore la mère qui se souciait avant tout de sa garde-robe et de ses bijoux en collectionnant les chèques en bois et les fournisseurs impayés.
Attardons-nous sur le salaud intégral que fut Maurice Sachs. Juif, il se mua en séminariste pour embrasser la foi catholique. Une foi qu’il trahit bien vite en étant démasqué pour avoir eu des relations coupables avec un jeune garçon confié à ses bons soins. Cultivé et brillant, il ne tarda pas à entrer dans le cercle du Paris intellectuel et artiste. Cocteau, Max Jacob furent de ses amants. Gide son mentor, et Violette Leduc son amoureuse éconduite tandis qu’il se finançait avec les fonds que lui avait confiés Coco Chanel en vue de lui constituer une extraordinaire bibliothèque. Voleur, escroc, manipulateur il se fit collabo sous l’occupation allemande, dénonçant certains des Français avant que d’être à son tour emprisonné par ses amis et amants nazis et tué d’une balle dans la nuque après qu’il eut refusé de continuer à marcher dans un convoi de prisonniers. Encore que cette thèse fut contestée par Julien Green qui affirma l’avoir rencontré et reconnu par hasard, trois ans plus tard.
Alors, entre tout ce petit monde passé de vie à trépas, le fiel coule à pleine plume, chacun réglant ses comptes à sa façon. Avec intelligence, Barbara Israël donne la parole à une galerie de stars (Coco Chanel, Cocteau, Max Jacob, Gide entre autres) en retrouvant le style et la langue de ces gloires qu’elle n’hésite pas au passage à faire descendre des piédestaux où l’Histoire les a placés. C’est d’une férocité, d’une culture, d’une justesse absolument remarquables au point d’en faire un récit au charme nauséabond et mortel. Un délice dans son genre !
Publié aux Editions Flammarion – 2017 – 203 pages


21.9.18

Nos souvenirs sont des fragments de rêve – Kjell Westö



La littérature finlandaise reste assez largement ignorée dans nos contrées. Il faut dire que ce petit pays (par sa population) a la caractéristique de disposer de deux langues officielles : le finnois et le suédois puisque la Finlande fut pendant fort longtemps rattachée à la couronne suédoise. Kjell Westö est l’un des auteurs contemporains majeurs d’expression suédoise et le retrouver dans son dernier roman récemment traduit réserve un immense plaisir.
L’auteur aime installer ses récits dans le temps et l’Histoire. Ici, c’est un demi-siècle, démarrant au début des années soixante qui sert de cadre. Un temps commencé dans l’enfance où le narrateur, anonyme, issu des classes sociales moyennes va devenir le meilleur ami d’Alex Rabell, le fils d’une dynastie d’entrepreneurs. Et puis, à côté d’Alex, brillant et manipulateur, prêt à tout pour parvenir à ses fins, il y a sa sœur cadette Stella, une jeune fille douée et lumineuse. Alors, forcément, une fois adolescents, Stella et le narrateur vont  devenir amants. Un de ces amours passionnés, dévorants, fusionnels qui vous transcendent et vous détruisent. Un amour qui durera toute la vie avec des périodes de séparation et une relation qui se transformera au fil de l’âge.
Mais, au-delà de cette histoire d’amour autour de laquelle se structure tout le roman, c’est l’histoire d’un pays et d’une nation en pleine mutation qui se déroule sous nos yeux. Un pays qui fut en proie à la guerre civile au début du vingtième siècle, avant que d’avoir à combattre ses encombrants voisins allemands ou russes. Un pays qui connut un essor économique rapide avant de sombrer dans une crise économique qui faillit le laisser exsangue. Celle aussi d’une nation qui n’échappe pas aux conséquences terroristes avec son lot d’actes insensés et de réfugiés qu’il s’agit d’accueillir et d’intégrer avec plus ou moins de succès.
A vouloir traiter tant de thèmes, le danger était grand de s’éparpiller voire de perdre le fil du récit. Rien de tout cela cependant grâce aux personnages attachants, très léchés, très vrais. Leurs doutes sont ceux qu’engendrent les temps actuels. Leurs actes sont ceux dictés par les murs dressés par les classes sociales dont ils sont issus et dont il reste difficile de se départir. Tous n’ont de cesse que d’avancer regardant d’un œil l’avenir de l’autre leurs souvenirs comme autant de fragments de rêve éparpillés, distordus ou tout simplement à jamais perdus dans ce qui forme la réalité avec laquelle il faudra bien composer. Il y a de la beauté dans ces pages qui filent lentement comme les saisons qui rythme vie et lumière plus que partout ailleurs.
Au final, voici six-cents pages qui filent paisiblement et procurent un plaisir protéiforme. Assurément un très grand roman.
Publié aux Editions Autrement – 2017 – 593 pages