28.3.19

Manifesto – Léonor de Récondo


Un appel en pleine nuit n’est jamais bon signe. C’est précisément dans la nuit du 24 au 25 Mars 2015 que Léonor de Récondo reçut un appel de sa mère, Cécile, elle-même prévenue quelques instants plus tôt par l’hôpital de la Salpétrière que son mari, le père de Léonor, opéré le matin-même, était en train de mourir d’une septicémie foudroyante.

Les dernières heures passées au chevet d’une personne que l’on a profondément aimée sont d’une densité et d’une texture particulières. Elles se partagent inévitablement entre l’angoisse de la perte définitive de l’être aimé, l’attente contradictoire du dénouement fatal, l’épuisement venant, et la quête souvent vaine ou futile de renseignements auprès de médecins surchargés et eux-mêmes épuisés. C’est cette expérience, la première pour la romancière et violoniste, qui est retracée ici avec respect, pudeur et amour.
Des séries de trois chapitres très courts se succèdent au fur et à mesure que la nuit d’agonie se déroule. Le premier donne la parole au mourant dans un dialogue imaginaire entre lui et un de ses proches où ils se confient réciproquement certains des souvenirs clé dont est fait une existence. Autant de séquences qui disent l’amour fusionnel, l’amour filial, l’horreur des guerres qui ont chassé ces familles espagnoles de leur pays, la perte successive de trois enfants en trois ans dans d’atroces circonstances et la réalisation par ses propres mains de sculpteur et fondeur de métaux du premier violon pour sa fille Léonor.
Le deuxième décrit ce qui se passe dans ou autour de la chambre du mourant, dans un hôpital dont le rythme de la nuit diffère profondément de celui du jour. Des séquences faites de petits gestes attentionnés, de moments de doute ou d’abattement, d’angoisse aussi.
Dans chaque chapitre terminal de ces tierces successives, c’est Léonor qui raconte un des souvenirs qu’elle a de la vie avec son père ou auprès de ses trois demi-frères ou sœurs désormais eux-aussi décédés, tous jeunes.
Quiconque aura vécu un tel épisode où l’on accompagne un proche dans ses derniers instants ne pourra que se reconnaître dans cette succession d’images, d’émotions, d’attente épuisante aussi qui constitue le parcours de l’accompagnant.
Publié aux Editions Sabine Wespieser – 2019 – 179 pages

27.3.19

Le roi chocolat – Thierry Montoriol



Comme nous le confie l’auteur dans une courte postface instructive, c’est en étudiant les quelques carnets non détruits par la famille de son aïeul Pierre Victor Lardet que l’idée de faire un livre sur ce personnage hors du commun lui vint.
Journaliste spécialisé dans la rubrique critique musicale, Pierre Victor Lardet est envoyé au début du vingtième siècle en Amérique du Sud pour y réaliser un reportage au long cours sur les opéras de Manaus et Buenos Aires dont le faste des ors et le lustre des distributions causaient une concurrence jalouse aux grandes maisons européennes.
En cette lointaine époque, voyager dans de telles contrées nécessitait de prendre le paquebot où l’on faisait des rencontres. Pour notre homme, ce sera celle d’une belle marquise aussi séduisante que mystérieuse. Une femme qui l’accompagnera pour tout le reste de son existence. Une maîtresse discrète mais passionnée toujours prête à lui sauver la face.
Une fois sur le continent sud-américain, le journaliste entreprend un périple aventureux qui lui fera croiser les peuplades indigènes ainsi que les révolutions multiples qui mettent aux prises et à distance des Etats-Unis déjà hégémoniques et les diverses dictatures dont les intérêts divergent au gré des intérêts de ceux qui s’en sont emparés.
Retenu dans un village indien, il y sera marié de force à trois des filles du chef et survivra à la nourriture vernaculaire immangeable grâce à la découverte du cacao mélangé à de la farine d’orge, de banane et du sucre.
Revenu en Europe après bien des aventures amoureuses et guerrières, lassé de travailler pour un journal ayant viré à l’extrême droite, il se lancera dans l’aventure entrepreneuriale en créant l’entreprise, la marque et le produit Banania. Une aventure extraordinaire à tous points de vue qui, grâce au génie visionnaire de cet homme et à son sens de la publicité, fera bientôt de la célèbre boîte aux relents fortement coloniaux la marque la plus célèbre de France.
Réussir vaut autant d’amitiés intéressées que de jalousies occultes, sans parler des aigrefins attirés par l’appât du gain. Après avoir côtoyé les sommets de la célébrité et de la reconnaissance nationale qui lui vaudront le surnom du « Roi chocolat », Pierre Victor Lardet commettra une série d’imprudences et prendra une suite de mauvaises décisions qui le précipiteront, lui et sa famille, dans la pauvreté et l’anonymat. Or, le seul pardon possible pour la ruine dans une grande famille c’est l’oubli, celui dans lequel cet aventurier de génie, un peu fantasque, très séducteur, à l’entregent certain fut plongé près d’un siècle durant avant que de ressortir en pleine lumière dans ce formidable roman aussi bien troussé que magnifiquement écrit. Une réussite !
Publié aux Editions Gaïa – 2018 – 427 pages

25.3.19

La guerre des pauvres – Eric Vuillard



Dans ce petit recueil magnifiquement écrit et savamment documenté, Eric Vuillard nous rappelle que la guerre des pauvres remonte quasiment aux sources de la société sous sa forme moderne.
Au Moyen-Âge, elle éclata de manière régulière toujours de la même façon et pour les mêmes raisons. Concentration de pouvoirs par les nobles et l’Eglise, abus de taxes et d’impôts, exclusion de la majorité de la population d’une forme minimale de confort et de bienséance. Ajoutez à cela une Eglise au faste outrageux en complet décalage avec ce que prônait le Christ et toutes les conditions sont réunies pour qu’un prédicateur au verbe haut et n’ayant pas peur de dénoncer sans vergogne les abus mette le feu aux poudres.
Ce fut ce mécanisme qui fit son œuvre à de nombreuses reprises en Allemagne, en Hongrie, en Angleterre entre autres. A chaque fois, les pauvres, paysans sans terre, soldats déclassés, petits commerçants se réunirent en foules immenses pour piller les villes et décapiter quelques-uns des détenteurs de l’ordre et du pouvoir afin de crier leur colère et de réclamer de nouveaux droits. A chaque fois, après des hésitations et des manœuvres dilatoires, les révoltes furent matées dans le sang et se soldèrent par des exécutions de masse. Car, jamais, les pauvres incapables de s’organiser et de se constituer en force progressiste ne l’emportent. Tout au plus finissent-ils par obtenir quelques concessions au fil d’un temps long, jusqu’à la prochaine explosion.
Une lecture passionnante à mettre en perspective du mouvement des Gilets Jaunes aux revendications floues ou irréalistes, désorganisées, désunies, recourant abusivement à une violence qui finira par avoir raison d’eux. Remplacer l’Eglise et les Nobles par les entreprises et le capitalisme et vous obtenez un tableau comparable. Car, nous rappelait Marx, l’Histoire jamais ne se répète, elle balbutie.
Publié aux Editions Actes Sud – 2019 – 68 pages

23.3.19

Mémoires au soleil – Azouz Begag



Dans la bouche de toute une génération d’immigrés nord-africains venus des colonies pour bâtir une France moderne en des temps qui ignoraient le chômage, bien des termes, revus au diapason des dialectes arabisants, prirent une sonorité étonnante. C’est ainsi que la mère de celui qui deviendrait plus tard un romancier prolifique doublé d’un futur Ministre à l’Intégration disait à qui voulait l’entendre que son mari était frappé de la maladie d’Ali Zaïmeur, charmante formule pour décrire un drame.
Drame d’une mémoire qui fout le camp et pousse le vieil homme, qui aura passé toute sa vie à travailler comme un forcené pour que ses enfants s’en sortent et ne connaissent pas la même misérable existence que la sienne, à régulièrement s’aventurer dans les rues de Lyon, où il habite, pour prendre le bateau en direction de l’Algérie.
A chaque escapade, Azouz Begag  est appelé à la rescousse pour mener une quête qui n’en finit pas. Quête d’un père parti souvent se réfugier au Café du Soleil à côté de ceux qui furent ses voisins de garni. Des vieillards désormais usés qui tuent le temps dans d’interminables parties de dominos où s’expriment maladroitement les pauvres vestiges d’une virilité plus que vacillante. Quête aussi d’une identité qui pousse régulièrement le seul fils à s’en être sorti à comprendre l’histoire de son propre père dont il ne sait pas grand-chose.
Doté pour tout papier d’identité d’une simple et unique carte d’électeur de seconde zone établie des décennies auparavant, nul ne semble véritablement savoir qui fut et est le père dont la mémoire part en vrille. Personne ne semble le connaître dans le village dont il se dit natif, nulle trace ne semble subsister d’une existence devenue anonyme. Au-delà de la recherche affolée d’un homme qui se perd dans les rues avoisinantes de son domicile, c’est la recherche de ses propres racines, de ses origines, de la véracité de son nom même que mène farouchement Azouz Begag afin de garantir, d’une certaine manière, son droit à exister dans un pays dont il est un ressortissant officiel en mal d’intégration. Un beau roman qui dit la souffrance muette de générations qui auront tout sacrifié pour un pays qui ne leur a pas toujours bien rendu.
Publié aux Editions du Seuil – 2018 – 185 pages

20.3.19

Ma dévotion – Julia Kerninon



Voilà des années qu’ils ne s’étaient plus croisés. Jusqu’à cette rencontre improviste dans une rue de Londres. Elle l’a reconnu tout de suite, malgré la vieillesse, malgré le temps qui a passé. Elle l’a abordé, à sa grande surprise, pour échanger quelques paroles bien fades au regard de ce qu’ils avaient vécu. Alors, aussitôt repartie, elle s’est promis de tout raconter, comme jamais elle n’a osé le faire, dans ce journal intime qui sert de trame à ce nouveau très beau roman de Julia Kerninon.
Ils se sont connus jeunes, encore adolescents, alors que leurs pères respectifs occupaient le poste d’Ambassadeur et de Premier Secrétaire à l’Ambassade de Londres à Rome. Parce que leurs familles, pour des raisons à la fois identiques et spécifiques, étaient incapables de leur offrir l’amour et la sécurité nécessaires, ils sont devenus inséparables. Elle, Helen, la jeune fille persécutée de manière odieuse par ses frères aussi stupides qu’abjects. Lui, Franck, fils unique encore incapable de savoir où orienter sa vie. Et puis, naturellement, ils se sont aimés. Sans doute sincèrement au départ, en tous cas pour elle, Helen.
A partir de là, Helen sacrifia toute sa vie par dévotion envers Franck. C’est elle qui fut sa première amante, elle qui l’hébergea à Amsterdam où elle partit faire ses études. C’est elle, encore, qui, en grande partie, fit de Franck la gloire de peintre qu’il allait devenir, une fois sa vocation trouvée.
Pour lui, elle supporta tout. D’être sa maîtresse, d’être son hôte quand, très vite, il multiplia les conquêtes sous son propre toit sans jamais se cacher. D’être délaissée pour une autre femme, galeriste réputée, qui contribua grandement à faire connaître son amant. D’être là, à nouveau, le moment venu pour lui ouvrir les bras, le consoler, lui servir de femme lorsqu’il le voulait bien, de comptable, de conseillère  et bien d’autres choses encore comme nous le découvrirons.
Là où la plupart des autres femmes auraient pris leurs jambes à leurs cous, elle resta fidèle à ce premier amour, toujours, et sacrifia sa vie, son travail, son mariage même plus tard pour lui. Lui, Franz, un égocentrique jouisseur ne vivant que pour son art, tellement centré sur sa fougue créatrice qu’il en est incapable de simplement percevoir le mal qu’il peut faire aux autres. A des êtres comme lui, il faut des phares solidement ancrés sur leur roc. C’est ce que fut, presque toute sa vie durant, celle qui dévoua son existence à ce demi-dieu à la fois odieux et admirable.
Avec ce nouveau roman, Julia Kerninon qui s’était fait remarquer par son premier roman « Buvard » confirme tout son talent et tout le bien qu’on pense d’elle.
Publié aux Editions La Brune au Rouergue – 2018 – 299 pages

17.3.19

Au-delà des frontières – Andreï Makine



La dernière parution de Makine a de quoi surprendre ; au point qu’une fois le livre achevé, on risque de continuer de se poser la question d’en comprendre l’objet et le propos…
Un critique reçoit un jour par le courrier le tapuscrit intitulé « Le Grand Déplacement » que nous découvrons en même temps que son récipiendaire. Il y est question, dans une langue à la fois classique et brûlante, d’une France imaginaire d’ici à vingt ans. Une nation qui déplace par dizaines de millions tout ce qu’elle aura compté de réfugiés, d’immigrés et de personnages présentant un quelconque danger pour un pays qui veut retrouver la gloire et le lustre de son passé. Un pays qui aura donc sombré dans le nationalisme outrancier, bercé de l’illusion qu’une épuration passant par l’envoi massif de population en une Syrie dévastée et à repeupler pourra lui redonner l’allant perdu. L’auteur, comme nous ne tarderons pas à l’apprendre, en est un jeune homme d’origine noble, fondateur d’un micromouvement ultra-nationaliste et conservateur qui s’est suicidé dans la fleur de l’âge. C’est sa mère qui a adressé le roman dans l’espoir de le faire éditer. Une mère que va rencontrer le critique alors qu’elle-même est sur le point de se suicider à son tour faute de trouver un sens et une place dans une société où elle ne se reconnaît plus.
Entre cette femme en mal d’affection et cet homme célibataire et qui squatte l’improbable appartement d’une sorte d’ermite parti tenter une autre forme d’existence dans le Caucase, une relation de confiance basée sur l’écoute et l’absence de jugement va peu à peu se nouer. Une relation qui les poussera à leur tour à quitter la France et Paris pour rejoindre ceux que l’on appelle les « diggers », une sorte de secte décidée à se couper de la vie moderne et à subvenir à leurs propres besoins en autosuffisance.
Pourquoi pas à une époque où un monde durable, capable de faire face à une explosion démographique et à un réchauffement climatique dramatiquement préoccupant, reste à inventer pour tenter de sauver l’humanité.
Pour autant, de quoi est-il vraiment question dans ce roman qui part dans de multiples directions ? De la puissance de la littérature pour encourager l’imaginaire ou le poétique ? Des fausses solutions fondées sur des idéologies qui ne mènent nulle-part ailleurs qu’au chaos ? Ou bien, au fond, ne serait-ce que le rêve d’autre chose et le recentrage sur une société proche de la nature qui ébaucherait un possible futur ? Sans doute un peu de tout cela. Mais que voici un livre étrange auquel on peut se sentir profondément étranger d’ailleurs !
Publié aux Editions Grasset – 2019 – 268 pages

12.3.19

La disparition de Stéphanie Mailer – Joël Dicker



Depuis « La vérité sur l’affaire Harry Québert », formidable premier roman qui s’est vendu à plus de trois millions d’exemplaires (excusez du peu !), chaque nouvelle parution de celui qui est désormais considéré comme un maître du polar chic est attendue avec impatience par une horde de fans.

Disons-le tout de suite : le troisième opus de l’auteur à succès ne marquera pas fortement les esprits.

Pourtant, tout avait bien commencé avec cet art consommé d’un maître du genre pour créer un climat et une situation à la fois dramatique et intrigante propre à saisir le lecteur par le col et le plonger de force dans ce que l’on pense être un « page turner ». Et cela fonctionne à vrai dire plutôt bien dans le premier tiers du roman. Pensez donc : une jeune journaliste, Stephanie Mailer, semble avoir la preuve que le quadruple meurtre du Maire de la ville d’Orphean, dans les Hamptons, de son épouse et son fils ainsi qu’une joggeuse qui passait malencontreusement par-là au mauvais moment, affaire élucidée vingt ans plus tôt par un duo de jeunes flics pleins de talent, et bien, dis-je, que celui qui fut considéré comme le meurtrier coupable était en réalité innocent ! De quoi sonner sérieusement celui devenu Capitaine à la Criminelle d’Etat à la veille de son départ anticipé à la retraite ainsi que son acolyte qui a, depuis sans que l’on en sache la raison, demandé sa mutation aux affaires administratives où il végète. Dès lors, voici un duo qui se reconstitue bien décidé à rouvrir l’enquête et y apporter une réponse sans la moindre ambiguïté. Il y va de leur honneur !

Mais, à force de vouloir multiplier les coups de théâtre, les fausses pistes, les petites confessions et les coïncidences, Joël Dicker (qui semble décidé à commettre un gros pavé) finit par accoucher d’une histoire manquant de vraisemblance et dont le lecteur se désintéresse peu à peu. Quand, en outre, la fin se présente sous la forme de happy end doucereuse à l’américaine, on se dit que l’auteur, lui aussi, a dû finir par se débarrasser d’une histoire devenue quelque peu encombrante et maladroite.

Sans être mauvais, le roman est simplement juste moyen, trop long et très loin de la surprenante et inégalée, depuis, qualité du premier livre de l’auteur. Dommage !

Publié aux Editions Fallois – 2018 – 635 pages

1.3.19

Le discours – Fabrice Caro



Quittant pour la seconde fois l’univers de la BD (il est l’auteur du très remarqué Zaï zaï zaï zaï), Fabrice Caro troque ses crayons dessinateurs pour se saisir de la plume caustique et désopilante d’un romancier contemplant sans concession ses contemporains.
C’est dans une sorte de théâtre de poche qu’il nous transporte. Celui d’un repas familial réunissant Adrien, un quadragénaire dépressif et prompt à tout transformer en drame, ses parents, sa sœur et son futur beau-frère Ludo, l’homme qui entretient les conversations. Car c’est de l’impossibilité de se parler vraiment qu’il est en réalité question tout au long de ce roman foutrement cocasse.
Interrompant ses dissertations à haute voix sur des thèmes qui vont de la fonte du permafrost à l’importance du chauffage par le sol, Ludo demande tout à trac à Adrien de bien vouloir concevoir un petit discours à l’occasion de la cérémonie de son mariage avec sa sœur qui doit avoir lieu prochainement. Une demande qui ne peut plus mal tomber alors qu’Adrien vient d’envoyer, à 17H24 précisément, un SMS d’une vacuité désespérante à Sonia, celle qui est sa compagne depuis un an mais qui, depuis trente-huit jours désormais, a décrété avoir besoin d’une pause et a cessé de donner le moindre signe de vie.
Entre l’angoisse de rédiger un discours sur des personnes qu’au fond il ne connaît pas vraiment et dont il se soucie médiocrement, sa sœur n’ayant pour sa part jamais cherché à savoir qui était vraiment son frère au point de lui offrir année après année pour son anniversaire des encyclopédies sur les thèmes les plus farfelus au simple motif qu’il aime lire, et l’angoisse d’une réponse de sa belle qui ne vient pas, Adrien a toutes les raisons de nourrir avec force son manque total de confiance en soi.
Plus le repas avance, plus chacun des convives semble s’enfoncer dans une sorte de soliloque où les autres écoutent aussi vaguement que poliment. Les thèmes s’enchaînent sans autre logique que de ne jamais laisser place au vide et au silence qui révèleraient alors la profonde incommunicabilité d’une famille où personne ne sait vraiment grand-chose sur les autres et où chacun se contente de réponses toutes faites évitant d’avoir ainsi à se confronter à une réalité autrement douloureuse.
Plus le temps passe, plus Adrien alimente sa propension à imaginer le pire, plus ses stratégies pour tenter d’arracher une réponse à Sonia se révèlent piteuses. A chaque nouvelle tentative, le discours attendu et demandé par Ludo auquel ne cesse de réfléchir avec angoisse Adrien se transforme en une sorte de confession de la totale absence d’estime de soi de son auteur. Autant de scène propre à transformer une cérémonie festive en un désastre avéré, à l’image de la vie d’Adrien, l’éternel célibataire auquel on prête d’innombrables conquêtes à tort.
Fabrice Caro excelle à nous glisser au plus profond de l’esprit torturé de son personnage, à nous faire partager les angoisses pour lesquelles il dispose d’un talent infini afin de les alimenter tandis que chaque convive d’un repas sans relief tente de sauver les apparences d’un souci de l’autre qui n’est que façade et vacuité.
Publié aux Editions Gallimard – 2018 – 199 pages

25.2.19

Idaho – Emily Ruskovich



L’Idaho, un de ces Etats sauvages de l’Amérique, une de ces contrées où la Nature règne en maître imposant sa loi, dictant selon les intenses variations de son climat la conduite aux humains téméraires qui auraient décidé de s’y installer.
C’est là que Wade et son épouse Jenny, jeunes et pleins d’entrain, se sont installés il y a de cela des années. Quelque part sur une montagne que la neige l’hiver rend pratiquement inaccessible. Une vie rythmée sur les saisons et dans laquelle deux jeunes enfants peuvent donner libre cours à leur fantaisie. Du moins jusqu’au drame, inexplicable. Car, un jour d’été brûlant, sans crier gare, Jenny tuera d’un coup de hache l’une de ses filles sous les yeux de l’autre qui prendra la fuite et que, jamais, on ne retrouva.
Depuis, Jenny est enfermée dans la prison de femmes de l’Etat où elle s’inflige les tâches les plus ingrates et se réfugie dans un mutisme et un enfermement total pour se punir d’un geste impardonnable aussi bien qu’inexplicable.
Depuis, Wade a refait sa vie et épousé Ann, une professeur de piano beaucoup plus jeune qu’elle. Ensemble, ils tentent de reconstruire quelque chose, de réparer une existence à jamais marquée par la disparition brutale, définitive, des trois femmes de Wade. Une tentative qui peut conduire à l’épuisement, au désespoir tant la mémoire de Wade s’évanouit. Tandis qu’Ann s’enferme régulièrement dans le vieux pick-up rouillé où eut lieu le crime, tentant de comprendre ce qui a bien pu se passer, Wade fabrique des couteaux d’artisanat qu’il vend. Un art qu’il a bien du mal à maintenir présent tant son esprit se brouille. Alors, peu à peu, les souvenirs et la vie passée de Wade s’effacent tandis que celle d’Ann tente de se poursuivre, coincée entre ses occupations professionnelles, la gestion d’un époux qui dérape dans une douce folie, la quête d’une explication à ce qui s’est passé des décennies plus tôt. Et, à distance, la vie de Jenny se transforme à toutes petites touches au gré d’une fragile amitié entre deux femmes prisonnières, toutes deux meurtrières d’êtres aimés et à la recherche maladroite d’un pardon mêlé de punition et de repentance.
Emily Ruskovich frappe un grand coup avec ce premier roman, superbement construit et maîtrisé, polyphonique et hypnotique. Le lecteur se trouve plongé malgré lui dans une quête impossible, celle d’explications qui n’existeront jamais, celle de solutions qui ne peuvent être que bancales, celle de vies qui, jamais, ne pourront suivre un cours normal. Un roman fascinant où la Nature, magnifiquement rendue et essentielle, est omniprésente et exerce un poids constant sur les actes et les déraisons.
Publié aux Editions Gallmeister – 2018 – 360 pages

15.2.19

John Rechy – Numbers


Paru en 1967 aux Etats-Unis, le roman de John Rechy ne fit l’objet d’une traduction et d’une édition françaises que très récemment. Une réparation méritée pour un écrivain au profil si particulier qui eut le courage – et le mérite – d’écrire sur la prostitution homosexuelle masculine à une époque où un tel sujet relevait d’un véritable anathème.
Difficile de ne pas voir en Johnny Rio, l’apollon vers qui tous les regards se tournent, un jeune homme qui suinte le sexe pour reprendre une expression de son créateur, un double de John Rechy. Tous deux firent du tapin un mode de vie comme un moyen de subsistance. Rechy poursuivit d’ailleurs cette activité jusqu’à l’âge de cinquante-cinq ans, malgré ses succès littéraires, malgré les cours de creative writing qu’il donnait à l’Université. Par peur que le succès littéraire ne cesse, par peur de ne plus plaire sans doute aussi. Ce n’est que lorsqu’il rencontra comme client un homme de vingt ans son cadet qui allait devenir son compagnon au long cours qu’il mit un terme à son activité de tapin.
Johnny Rio, une star de la prostitution masculine à Los Angeles, revient dans la ville des Anges après trois longues années d’absence et d’abstinence. Plus beau et plus musclé que jamais, il se complaît dans un narcissisme vain : celui d’attiser le désir de l’autre, homme (de préférence) ou femme (par exception), celui d’être choisi tout en se donnant le luxe de choisir à son tour selon des règles et des critères de plus en plus sophistiqués. Dès lors, quoi de plus naturel que de retourner sur les hauts lieux de ses exploits passés, du côté des collines de Hollywood où de rapides échanges sexuels se monnaient, sans amour et presque sans désir non plus.
Mais Johnny, qui a mis un peu d’argent de côté, ne veut plus tapiner. Il veut seulement accumuler les coups, multiplier les passes quotidiennes selon des règles qui lui appartiennent. D’abord, pas de réciprocité sexuelle. Il accepte d’être sucé, point barre. Pas de paiement non plus. Ensuite, ne jamais pratiquer avec le même homme, chaque acte devant se faire avec un nouveau partenaire vite séduit et aussitôt rejeté, une fois la braguette refermée. Enfin et surtout, il s’agit pour Johnny de remplir un quota quotidien, chaque jour plus élevé comme une spirale infernale le poussant à vérifier en permanence sa valeur de séduction au risque de sombrer dans des traques de plus en plus sordides et de plonger dans une dépression absolue, totale, incompréhensible vue de l’extérieur.
On l’aura compris, « Numbers » n’est pas un roman ordinaire mais plutôt la chronique triste de ce qu’une société hypocrite peut conduire à provoquer : un amour sans amour et à haut risque. Un livre coup de poing, étrange et perturbant.
Publié aux Editions Laurence Viallet – 2018 – 252 pages

11.2.19

La douce indifférence du monde – Peter Stamm



Le terreau favori de l’écrivain suisse d’expression allemande Peter Stamm est fait d’histoires contemporaines situées parfois aux confins du fantastique. Une façon pour l’auteur de tisser des histoires sophistiquées sur des écheveaux complexes sans pour autant perdre son lecteur. Un travail d’orfèvre qui nécessite une grande maîtrise de construction et de style. Toutes ces qualités sont à nouveau réunies dans le dernier roman de l’auteur dont le titre est directement emprunté à Albert Camus.
Au centre de la toile, Christoph, un écrivain arrivé dans la dernière partie de sa vie ; celle où l’on a normalement accumulé expérience et succès permettant d’envisager la suite avec une certaine sérénité. Sauf que pour Christoph, de succès littéraire il n’en connut qu’un jamais suivi d’exemple. La faute en revient à la séparation amoureuse avec la belle et jeune Magdalena, celle qui fut son égérie et qui nourrit totalement son premier roman. Depuis cette véritable cassure égotique, il n’a fait que cumulé les échecs et les jobs de plus en plus précaires, sans joie, sans perspective. Jusqu’au jour où, par hasard, il croise une femme qui, des décennies plus tard, semble être le double éternellement jeune de son amour perdu.
Une rencontre d’autant plus troublante que les deux femmes portent presque le même prénom et que toutes deux exercent le même métier d’actrice de théâtre. Une coïncidence à peine envisageable pour Christoph qui, plus il discute avec Lena (la jeune femme), plus il se persuade de retrouver Magdalena. Au point de lui dérouler le fil de sa vie supposée en employant pour cela le canevas de son roman devenu introuvable, bizarrement référencé nulle part mais dont les correspondances avec la vie réelle de Lena paraissent des plus nombreuses. Dès lors, qu’est-ce-qui relève de la coïncidence, de l’influence volontaire ou non, de la manipulation ? Impossible de répondre si ce n’est pour constater le développement d’une relation de plus en plus perverse entre ces deux inconnus dont l’un forge de plus en plus l’intimité de l’autre.
Dès lors, l’auteur nous entraîne dans une spirale où fiction et réalité semblent sans cesse se nourrir l’une de l’autre tout en nous questionnant constamment quant au fait de savoir si le futur est écrit d’avance. Au fond,  la vie d’une certaine personne ne serait-elle rien d’autre que la reproduction actualisée, avec quelques variantes mineures, d’une autre des années plus tôt ? Il s’en suit un étourdissement du lecteur comme des personnages qui semblent vivre de plus en plus dans une sorte de rêve. Or tout rêve a une fin qui signe le retour, plus ou moins brutal, au monde réel.
Peter Stamm signe un petit tour de force littéraire qui rend ce nouveau roman, certes pas indispensable, mais assez savoureux tout de même.
Publié aux Editions Christian Bourgeois – 2018 – 142 pages

5.2.19

Ave Maria - Sinan Antoon



L’écrivain d’origine irakienne Sinan Antoon nous avait enchanté avec son premier roman « Seul le grenadier » qui avait d’ailleurs été récompensé d’un Prix de la Littérature Arabe fin 2017.
Son nouvel opus « Ave Maria » s’attaque à un sujet sensible : celui du sort réservé aux Chrétiens d’orient et tout particulièrement des Chrétiens irakiens qui furent les victimes ciblées d’attentats odieux perpétrés lors de ce qui tourna en guerre civile entre sunnites et chiites. Une guerre qui attisa la montée des mouvements extrêmes islamistes transformant les Chrétiens en une engeance à éliminer au nom de positions stupidement dogmatiques, de croyances et de principes simplement épouvantables.
Pour rendre compte de cette situation qui poussa des dizaines de milliers, au moins, de Chrétiens sur les routes diverses de l’émigration, fuyant ainsi une mort presque certaine du moins dans certaines parties d’un Irak dévasté et vaguement contrôlé par les forces armées américaines, Sinan Antoon nous plonge dans la vie quotidienne de deux personnages.
D’un côté un vieil homme, arrivé au soir de sa vie. Un Chrétien sans histoire, veuf, et qui a vu sa famille frappée par les deuils successifs et la fuite des enfants aux quatre coins du monde. De l’autre une nièce, venant de fuir son village avec son mari suite aux attentats innombrables ayant fini par causer la perte de son bébé avant terme. Elle s’est depuis installée à l’étage de la maison de son oncle en échange des courses et de la cuisine.
A tour de rôle, ils passent en revue leurs souvenirs. Ceux des temps heureux, d’un Irak uni où il faisait bon vivre en harmonie. Puis, vinrent les temps troublés ponctués d’assassinats politiques qui finirent par porter un tyran au pouvoir. Et dans cette Histoire que l’on revit à distance se nichent des pans d’histoires personnelles et familiales, des fractures, des pertes douloureuses, des victimes innocentes de plus en plus nombreuses de la folie meurtrière qui s’est emparée d’un pays en totale dérive.
Tout s’achèvera en une scène apocalyptique qui résume effroyablement l’irraison d’hommes dont le seul but est d’instituer le chaos au mépris de tout.
Un beau livre, fort et émouvant.
Publié aux Editions Actes Sud – 2018 – 182 pages  

27.1.19

La générosité de la sirène – Denis Johnson



Denis Johnson, décédé en Mai 2017, fut considéré par des auteurs majeurs tels que Philip Roth ou Don Delilo comme l’une des grandes figures littéraires américaines contemporaines. Il reste cependant encore peu connu en France.
« La générosité de la sirène », récemment publié, nous donne l’occasion de découvrir un auteur à la verve explosive. Un écrivain qui attrape ses sujets par le col et les secoue sans vergogne parce qu’ils sont eux-mêmes brinqueballés par une vie qui fut loin de réserver toutes ses promesses. Dans ce recueil de cinq nouvelles l’auteur s’intéresse exclusivement à des personnages masculins. Tous semblent en proie à des lubies, des obsessions ou des craintes qui confinent souvent à la folie. Surtout lorsque, pour beaucoup d’entre eux, l’usage de psychotropes plus ou moins violents ou plus moins réguliers ne fait qu’entretenir ce qui peut vite tourner en psychose.
Ici, c’est un publicitaire qui connut le succès et qui vit avec terreur la perspective d’une nouvelle récompense. Là, un prisonnier dont l’abus de LSD lui laisse entrevoir son salut en correspondant avec le diable. Là encore, un poète brillant et reconnu qui va se brûler les ailes en raison de son obsession paranoïaque à démontrer un complot sur la mort d’Elvis Presley. Tous déambulent dans une vie qui semble avoir perdu tout sens de la réalité pour disparaître dans une sorte de flottement indistinct que la langue sans concession de Denis Johnson sait rendre sans trop se soucier de balloter à son tour un lecteur fortement secoué.
Il y a là une force, une originalité, une certaine virilité aussi qui, c’est certain, ne plaira pas à tous les lecteurs. Il n’en reste pas moins que Denis Johnson mérite de sortir du relatif confinement où on le tient par chez nous.
Publié aux Editions Christian Bourgeois – 2018 – 219 pages

15.1.19

Tenir jusqu’à l’aube – Carole Fives


Voici un personnage de roman qui aurait pu grossir les rangs indistincts des « gilets jaunes ». Nous partons à la rencontre d’une jeune femme qui, à l’instar d’un certain nombre des occupants de nos ronds-points, élève seule son enfant. Arrivée à Lyon où elle suivit son compagnon qui l’a depuis larguée sans jamais plus de donner de nouvelles, elle tente de survivre comme graphiste free-lance.
Un métier difficile quand on s’est fait une spécialité dans l’édition papier à une époque où le numérique devient la norme. Un métier encore plus difficile quand on débarque dans une ville où l’on n’a pas le moindre réseau professionnel. Une tâche qui s’annonce bientôt presqu’impossible quand on a en outre la charge seule d’un jeune enfant, qu’on est sans grande ressource et sans aide.
Du coup, tout le temps que cette « solo » pourrait consacrer à son espace professionnel se voit phagocyté par un enfant colérique et insupportable. Un véritable petit tyran qui lui fait payer l’absence de figure paternelle et sait formidablement tirer parti du désarroi et de l’épuisement de sa mère. Car, pour travailler, elle n’a d’autre alternative que de le faire la nuit en tentant de « tenir jusqu’à l’aube ». Un combat à l’issue incertaine quand les difficultés sociales, financières, juridiques sans parler des manques affectifs s’accumulent.
Dès lors, notre mère célibataire n’a d’autres ressources que de chercher des solutions sur le net. Un espace dont on sait qu’il réserve le meilleur comme, surtout, le pire. Et puis, pour respirer, la voilà qui se prend à se hasarder, chaque jour un peu plus, dans des déambulations nocturnes à la rencontre de possibles petites ou grandes joies capables d’illuminer un peu, un tout petit peu, une vie qui se déchire de plus en plus.
Carole Fives signe là un roman à la fois féministe (qui crie la difficulté des femmes seules à s’en sortir face à l’accumulation d’épreuves à franchir et à la pression sociale) et moderne. Moderne car il emploie une écriture simple (voire simpliste ce qui en fait aussi sa principale faiblesse) tissant un récit fréquemment entrecoupé de chats sur internet qui rendent bien compte de la formidable férocité et de l’imbécilité insondable qui règne sur bien des forums où l’on est venu pourtant chercher de l’aide.
Ceci en fait un roman certes engagé mais trop peu construit, à mon sens, pour le rendre si ce n’est majeur du moins distinguable.
Publié aux Editions L’arbalète Gallimard – 2018 – 177 pages

7.1.19

Bluff – David Fauquemberg


C’est après de nombreux séjours en Polynésie, loin des hauts lieux touristiques, plongé dans le quotidien de familles et de populations qu’il prit le soin d’écouter et d’apprendre à connaître que David Fauquemberg a commencé à élaborer son fabuleux dernier roman. Lui, le Normand qui vécut toute son adolescence dans les bocages tandis qu’il cherchait déjà l’évasion dans les lectures des romanciers de la mer tels que Stevenson, Slocum, Melville ou Moitessier, a toujours rêvé de joindre son nom à cette longue lignée d’hommes de lettres qui ont su rendre avec réalisme et force la puissance terrifiante des immensités aqueuses. C’est désormais chose faite et fort bien faite !
Un inconnu débarque après plus de mille kilomètres à pied, seul, dans ce bar du port de Bluff à l’extrémité de la pointe sud de la Nouvelle-Zélande. On ne sait rien de lui si ce n’est qu’il est Français. Celui qu’on désignera très vite comme le « Frenchie » ne peut se résigner à ne pas poursuivre un voyage dont on comprend seulement qu’il est une fuite. Son caractère taiseux et ses mains portant les cicatrices d’une lointaine campagne de pêche lui vaudront d’être embauché par Rongo Walker, un maori capitaine d’un vieux caseyeur en bois après que son second, un géant à la force démoniaque ramené de Tahiti, ait approuvé d’un clignement des yeux. Entre ces trois-là, tout est dit presque sans parole. A l’image de ce qui se passe sur un bateau quand on part, comme ici, dès le lendemain, pour une campagne de pêche dans les très dangereuses mers hivernales de la mer de Tasmanie et du Pacifique.
Commence alors un roman d’une incroyable beauté, une sorte de tragédie classique profondément humaine et poétique. Tragédie parce que, dans ce qui aurait dû être sa dernière campagne de pêche, Rongo Walker qui a toujours eu l’intelligence de ne pas forcer le destin prend la mauvaise décision. Celle qui pousse à vouloir transformer une pêche mal commencée en pêche miraculeuse alors qu’un cyclone se prépare. Pour avoir manifesté cet hybris qui fut le socle de bien des récits antiques, le capitaine maori sera bien sévèrement puni. David Fauquemberg donnera à l’occasion du récit de la terrible tempête qui va sévir toute la mesure de son talent. On se croirait véritablement à bord du navire balayé par les éléments déchaînés dont le sort ne tient qu’à la connaissance héritée de siècles de navigation de son capitaine attaché fermement à une barre, bravant obscurité et fatigue à coup de café brûlant et de récits des anciens au Frenchie comateux et blessé.
Car c’est là l’autre secret de cet extraordinaire roman : faire cohabiter personnages contemporains en proie à leur destin et anciens décédés. Des anciens dont on raconte les exploits avant que de leur céder la parole dans des chapitres où la culture maori, en voie de disparition sous les coups brutaux d’une occidentalisation forcée, trouve une nouvelle expression. Ainsi, tel un chœur antique, les morts parlent aux vivants. Le savoir accumulé pendant des millénaires qui conduisit les Polynésiens, bien avant les Conquistadors, vers l’Amérique grâce à leur science de la navigation aux étoiles, se transmet à nouveau entre générations. Les oiseaux et les poissons deviennent autant d’indicateurs précieux permettant de retrouver l’île que l’on cherche au sein de la myriade d’îlots volcaniques dont le Pacifique est parsemé.
C’est cette alternance de violence physique et psychique d’un monde contemporain régi par des quotas, des règles, des cours et des dettes et celle d’ancêtres mythiques et imaginaires, ultimes témoins d’un monde en voie de perdition définitive qui fait tout le sel – marin – de ce très beau récit.
Publié aux Editions Stock – 2018 – 335 pages

3.1.19

L’incessant bavardage des démons – Ashok Ferrey


Ce n’est pas tous les jours que nous avons l’occasion de découvrir la littérature du Sri-Lanka. Remercions donc la maison Mercure de France pour son courage éditorial qui nous vaut la découverte du cinquième roman de l’auteur sri-lankais le plus connu et apprécié en particulier en Inde à ce jour, Ashok Ferrey.
L’une des caractéristiques de la culture de ce qui fut jadis l’île de Ceylan est de mêler à chacune des grandes religions monothéistes qui cohabitent plus ou moins bien la présence ancestrale, voire l’omniprésence, des esprits et des démons réputés régler bien des aspects de la vie quotidienne. Au point, pour Clarice, la mère de Sonny, de s’être persuadée, parce que son fils naquit noir comme du charbon, que tous ses malheurs étaient attribuables à la présence de démons chez son rejeton.
Parti faire des études à Oxford, Sonny pensait s’être débarrassée d’une mère aussi encombrante qu’avaricieuse et fondamentalement méchante. C’était sans compter sur la jeune femme lumineuse qu’il allait rencontrer et qui allait lui faire découvrir les démons de la passion, de la jalousie et de l’intolérance.
Après bien des déboires, et sur l’insistance de celle qui est désormais sa jeune épouse, le couple part en voyage de noces dans le domaine familial. Un voyage qui tournera rapidement au cauchemar absolu. Cauchemar d’une mère prête à tout pour culpabiliser et manipuler son monde, décidée à détruire son domaine à la recherche d’un hypothétique trésor antique. Cauchemar d’une nouvelle passion amoureuse qui tournera au fiasco et à la vengeance glaciale d’une épouse qui pourrait bien n’être rien d’autre qu’une copie conforme de la mère insupportable de Sonny. Cauchemar des démons qui s’affrontent sur la colline du domaine familial pour attirer dans leurs rets ces faibles humains jouant sur leurs bas instincts.
Le tout finit par tourner en une sorte de folle sarabande où le pire succède au Mal. On peine cependant à entrer dans ce roman où l’exagération fait figure de trait principal. Beaucoup de thèmes y sont évoqués sans jamais être véritablement traités : la jalousie, la vengeance, la méchanceté, la perversion, la folie. Autant de sujets qui auraient pu produire un livre d’une noirceur absolue que l’auteur évite délibérément par un recours à un humour parfois un peu lourd. Bref, on ressort plus sceptique que comblé de cette lecture franchement exotique.
Publié aux Editions Mercure de France – 2018 – 291 pages

23.12.18

Les nuits d’Ava – Thierry Froger


Savoir que l’auteur a une formation de plasticien permet de comprendre comment se sont forgés l’époustouflante érudition et le jeu constant entre l’imaginaire et le réel qui font tout le sel de ce délicieux roman.
Ava, c’est évidemment Ava Gardner, la star Hollywoodienne dont la plastique et les frasques alcoolisées ont contribué à la légende. Celle d’une femme fatale collectionnant les maris ; les siens et encore plus ceux des autres ! Une star dont un adolescent photographie compulsivement les images dans sa chambre osant à peine commencer ainsi à formuler un fantasme érotique que Visconti puis Fellini, des années plus tard, sauront quant à eux, chacun à sa manière, rendre bien réel. Un adolescent que nous avons déjà croisé dans le précédent roman de Thierry Froger puisqu’il n’est autre que Jacques Pierre.
Une trentaine d’années plus tard, devenu professeur sans lustre à l’Université de Nantes, divorcé et père d’une jeune femme, Jacques Pierre cherche désespérément un sens à sa vie. L’occasion lui en sera donnée quand il partira à la chasse de photos érotiques où Ava Gardner à l’occasion du tournage de la Marja Desnuda aurait demandé au chef opérateur au cours d’une nuit fortement alcoolisée d’immortaliser sa belle plastique pour reproduire quelques chefs-d’œuvre de l’art classique.
Jouant sans cesse sur le réel des anecdotes et les frasques innombrables du monde du cinéma hollywoodien des années cinquante et soixante qu’il mélange à foison avec un récit purement fictionnel, Thierry Froger nous entraîne dans une quête poursuite qu’Ava, même une fois disparue, semble organiser pour son propre plaisir à distance. Un récit où surgissent de façon puissante et saisissante des figures telles qu’Hemingway, Castro, les frères Kennedy, Marylin Monroe et Frank Sinatra pour ne citer que certains des plus illustres personnages d’une bacchanale dont l’enjeu général semble être de retrouver de supposées photos compromettantes et pour tous de tromper son monde.
C’est réjouissant à souhait, abyssal comme un tourbillon inextinguible, intelligent et cultivé. Une formidable réussite !
Paru aux Editions Actes Sud – 2018 – 303 pages

19.12.18

Hôtel Waldheim – François Vallejo



Davos, cette petite station de ski suisse tranquille, est doublement célèbre. Grâce à Thomas Mann d’abord qui en fit la terre d’accueil de son chef-d’œuvre « La Montagne Magique », l’endroit reculé où venaient en cure, et souvent mourir, tous les riches malades de la tuberculose d’un monde désormais révolu. Ensuite, ce furent aux Grands de ce Monde de se retrouver chaque début d’année au cours d’un sommet coûteux et vain puisqu’il ne sert, au bout du compte, qu’à flatter les égos de celles et ceux qui y sont conviés les autorisant à se revendiquer d’une élite mondiale.
Davos sera dorénavant aussi célèbre pour une troisième raison, à nouveau littéraire. C’est là que se trouve le fictif (surtout ne le cherchez pas car il n’existe que dans notre imaginaire) « Hôtel Waldheim ». Un hôtel d’assez bonne tenue où, chaque été de ces années soixante-dix, le jeune Jeff Valdera venait passer quelques semaines en compagnie d’une tante célibataire. Un lieu de villégiature un peu oublié dans la tête d’un désormais quinquagénaire vivant au bord de la mer. Un lieu qui va se rappeler soudain à lui lorsqu’il reçoit, coup sur coup, trois intrigantes cartes postales tout droit sorties du jeu mis à la disposition des clients d’alors de l’hôtel. Trois cartes rédigées dans un français approximatif sommant leur destinataire de se souvenir (mais de quoi) pour s’en ouvrir (mais auprès de qui ?). Intrigué par un procédé aussi peu usuel que désuet, Jeff accepte de rencontrer leur auteur qui se révèle être une femme plus jeune que lui. Une Suissesse qui a décidé de consacrer sa vie à rechercher les traces de son père brusquement disparu alors qu’il séjournait, en même temps que le jeune garçon qu’était Jeff, dans l’hôtel Waldheim.
Pour Jeff, l’homme en question n’était qu’un joueur de go avec lequel il apprit les règles avant de les appliquer dans des parties qu’il perdit toutes. C’est sans compter sur la force d’inquisition de l’auteur des cartes postales qui va pousser Jeff dans un travail de mémoire, une plongée presque psychanalytique d’une période de sa vie occultée.
Commence alors un délicieux voyage dans un pays neutre, un lieu aseptisé où s’affrontent à distance la Stasi d’une RDA totalitaire et divers ressortissants de pays libres en charge d’un réseau d’exfiltration d’intellectuels est-allemands. Avec sa prose policée et mâtinée d’humour féroce, son sens de la psychologie, sa capacité à faire vivre des personnages multiples qui tous se bernent (sans jeu de mots !), François Vallejo a mijoté un plat savoureux que l’on déguste avec un immense plaisir comme ces montagnes de viande des grisons servies aux clients de l’Hôtel Waldheim à leur arrivée comme à leur départ par un Directeur apparemment aux petits soins…
Publié aux Editions Vivian Hamy – 2018 – 298 pages

9.12.18

Géographie d’un adultère – Agnès Riva



Vivre une relation adultérine est rarement simple et, souvent destructeur. Alors, il faut ruser avec les emplois du temps, les contraintes familiales et trouver des lieux pour se rencontrer et s’aimer. C’est sur ces constats qu’Agnès Riva élabore son dernier roman « Géographie d’un adultère ». Il faut du temps pour qu’un amour se développe, mûrisse et détermine son sort. Un cheminement qu’illustre l’auteur par un choix des lieux très signifiant. Tout commence sur le lieu de travail, Paul et Emma se retrouvant régulièrement comme Conseillers aux Prud’hommes. Ils se plaisent, s’admirent et sont tous deux, mais différemment, à la recherche d’autre chose que la relation insatisfaisante qu’ils vivent dans leurs couples respectifs.
C’est d’abord dans la voiture où Paul ramène Emma que s’avoueront les sentiments avant que tous deux ne deviennent véritablement amants transformant le lit conjugal d’Emma en hôtel si j’ose dire de l’irréparable. Il faut alors rigoureusement régler le temps des ébats avant que le mari ne revienne et que l’épouse ne s’inquiète d’un retour tardif. Plus Paul et Emma se fréquentent, plus l’attente des deux amants divergent. Paul rêve de sécurité. Il gère une situation qu’il a d’ailleurs avoué très tôt n’être pas la première pour lui. C’est un habitué des conquêtes, un acrobate de la sauvegarde de son couple en dépit des tromperies multipliées. Emma elle s’éprend follement de Paul, rêvant après chaque nouvelle étreinte de s’afficher au grand jour au bras de son amant, s’espérant capable d’envoyer tout promener pour vivre sa passion.
Alors, bien sûr, elle multiplie les pressions pour vivre leur histoire dans des espaces de plus en plus publics (des hôtels, des locations meublées) et de plus en plus vastes. Plus son cœur enfle, plus l’espace pour les accueillir doit lui-même enfler. Quand elle finira par comprendre que Paul toujours esquivera, malgré les promesses et les réelles tentations que suscite une relation plus sincère que les autres, la rupture sera proche, projetant Paul dans une fréquentation anxieuse de certains des lieux d’une géographie d’un amour disparu.
Un livre original et relativement sympathique.
Publié aux Editions L’Arbalète de Gallimard – 2018 – 126 pages

3.12.18

Isidore et les autres – Camille Bordas



Pas facile de trouver sa place quand on est le benjamin adolescent et sensible côtoyant cinq frères et sœurs tous surdoués. L’un se consacre entièrement à la pratique musicale et à la composition, accumulant les récompenses. Trois autres à des thèses sur des sujets abscons, tandis que la cadette avec laquelle Dory (le surnom du petit dernier) partage la chambre s’apprête à passer son BAC à treize ans. Un équilibre fragile avait été cependant trouvé du moins jusqu’au décès brutal du père d’une crise cardiaque.
Avec beaucoup de tendresse et un sens du détail et de la précision qui en réfère indéniablement au propre vécu de l’auteur, Camille Bordas nous plonge dans le corps et l’esprit d’Isidore. Voilà un gamin bouleversé par la disparition de la figure paternelle et qui tente de comprendre comment son petit monde va survivre à cette catastrophe. Un enfant intelligent lui aussi et prompt à déceler les minuscules fissures qui lézardent les vies jusqu’ici bien rangées des membres d’une famille pas comme les autres. Car chacun, de manière silencieuse et pudique, tente de survivre. La sœur aînée en se plongeant dans un doctorat à Chicago (ville ô combien signifiante puisque c’est là-bas que vit et travaille Camille Bordas). Une autre en enchaînant une deuxième thèse comme un prétexte à fuir la nécessité de trouver sa place dans la société. Un des frères pour sa part observera avec la minutie d’un anthropologue la façon dont la cellule familiale se transforme après le décès du père. La mère comble l’absence de l’époux en écoutant Isidore lui lire des livres le soir dans sa chambre avant de s’endormir, créant une troublante intimité aux relents vaguement intrigants.
Isidore quant à lui avance cahin-caha sur le chemin formant le passage de l’adolescence à l’âge adulte, souvent guidé par son propre instinct et sa propre logique. Cela passera par la découverte de l’amour sans amour, par la tentative maladroite et drôle de trouver à sa mère un nouveau compagnon via un site de rencontre sur internet. Mais, surtout, en devenant le confident et l’observateur qui mûrit à grande vitesse de tous les membres de sa propre famille en pleine perdition.
Camille Bordas signe ici un roman profondément touchant, juste et qui réussit le tour de force de nous faire rire aux éclats de situations pourtant particulièrement dramatiques.
Publié aux Editions Inculte – 2018 – 414 pages