12.4.19

Les porteurs d’eau – Atiq Rahimi



Deux hommes, deux destins, une tragédie humaine. C’est ainsi que l’on pourrait résumer le dernier roman d’Atiq Rahimi. Un roman qui nous place en plein cœur des troubles et des dilemmes qu’engendrent le refoulement, les frustrations et la folie des hommes.
En ce même matin, à des milliers de kilomètres de distance, deux hommes se réveillent. A Paris, Tom prend la route sous la pluie pour se rendre à Amsterdam. Afghan d’origine, naturalisé Français, il refuse de parler une langue que les Talibans ont salie. C’est pourtant dans sa langue natale qu’il va écrire une lettre à son épouse de plusieurs décennies pour lui annoncer qu’il la quitte pour rejoindre une jeune femme dans la capitale néerlandaise.
A Kaboul, Yûsef éprouve les plus grandes difficultés à quitter sa couche pour alimenter en eau, puisée d’une source difficile d’accès, une ville aussi assoiffée que glaciale. Une tâche d’autant plus difficile qu’il est inconsciemment amoureux de sa belle-sœur laissée seule et sans nouvelle depuis longtemps maintenant par son frère et sur laquelle la loi islamique lui accorde tous les droits. Des droits qu’il n’ose exercer, lui qui n’a jamais connu de femme et qui vit dans la crainte de ses pulsions. Dehors, les dangers sont permanents et se manifestent par la menace fréquemment mise à exécution de coups de fouet assénés sans merci par des talibans uniquement préoccupés à faire régner une terreur absolue au prétexte de la nécessité de prier sans relâche.
Or, ce même 11 mars 2001, les talibans vont mettre d’autres menaces longtemps proférées à exécution : pour la plus grande stupéfaction et révolte du monde, ils vont faire sauter à la dynamite les gigantesques statues de bouddha de Bâmiyân. Un acte hautement symbolique qui, par ricochets indirects, va aussi pousser Tom et Yûsef vers leur propre destin.
Car c’est par la violence et l’affrontement de ses propres démons que pourra survenir une forme de libération dans un monde où le moindre interstice de liberté fait l’objet d’une répression externe, sociétale ou interne, psychologique.
En alternant les chapitres, Atiq Rahimi nous emmène sur les traces de ces deux histoires tragiques. Deux récits aux confins des deux cultures qui habitent leur auteur et des deux langues qu’il maîtrise à la perfection. Deux récits d’une poésie ineffable tandis que le monde semble sombrer, sans perspective de rachat.
Publié aux Editions POL – 2019 – 285 pages

10.4.19

Là où les chiens aboient par la queue – Estelle-Sarah Bulle



Au bout d’un chemin où peu s’aventurent, existe un petit hameau qui porte le nom de Morne-Galant. Un trou perdu en Guadeloupe dans les années 40 que les locaux ont surnommé « Là où les chiens aboient par la queue » tellement il semble abandonné de tous et de tout. C’est là que vit la famille Ezechiel, une petite tribu issue du mariage d’Hilaire, un géant bagarreur, joueur et beau parleur, une figure régionale avec une Bretonne morte en couches.
L’aînée de la fratrie est une grande bringue toujours mal attifée et dotée d’une paire de panards gigantesques. Une fille à la langue bien pendue et qui ne s’en laisse pas conter que tout le monde surnomme Antoine. Car, pour tromper les esprits, il faut toujours avoir deux noms : l’officiel (Appolone ici) et celui d’usage. C’est Antoine que nous allons donc suivre depuis son adolescence jusqu’à son lit d’hôpital, la vieillesse venue et avec elle la mort prochaine.
La vie d’Antoine est un véritable roman qui colle à l’histoire de la relation difficile entre les Antilles et la métropole. Dans les années 40, c’est la douceur de vivre qui prime. Grâce aux cultures de canne à sucre et de banane, l’île ne connaît pas le chômage si l’on est un homme prêt à vendre ses muscles pour un peu d’argent. Pour les femmes, c’est le mariage ou la fuite. Antoine, rétive à tout mariage, choisira très tôt la fuite. Débrouillarde et entreprenante dans l’âme, elle vivra de trafic de diamants avant de monter un magasin.
Puis, quand la situation économique se retournera et que les violences urbaines entraîneront de brutales répressions policières et militaires, Antoine et ses frères et sœurs, comme tant d’autres, choisiront de quitter l’île anciennement paradisiaque, ses coutumes, ses nombreux arrangements, sa culture ambivalente entre modernisme et animisme pour tenter leur aventure dans la capitale d’une France offrant le plein emploi. Une France qui bâtit à tour de bras pour loger tout ce qu’elle accepte d’immigrer dans des banlieues contre la promesse d’un travail que n’ont pas sapé les crises à répétition bientôt à venir.
Tandis qu’Antoine raconte sa vie, dans une langue colorée où français, créole et mots inventés de toutes pièces se mélangent allègrement, sa sœur Lucinde, la couturière qui aura fait son petit trou, et Petit-Frère l’électricien, soldat puis infirmier psychiatrique font de régulières apparitions pour apporter leur version des faits ou leur propre éclairage. Autant de parcours humains, de joies et d’échecs. Autant de vies possibles.
A travers ces témoignages, soigneusement agencés, c’est l’histoire du racisme larvé ou non qui s’écrit, celui de l’éternelle difficulté à trouver sa place quand on a la peau plus ou moins noire dans un pays où le pouvoir est aux blancs. L’histoire d’une nation aussi qui petit à petit s’enfonce, perd ses rêves et ses illusions.
Estelle-Sarah Bulle signe un premier roman sympathique et joliment tourné.
Publié aux Editions Liana Levi – 2018 – 284 pages

2.4.19

Le petit paradis – Joyce Carol Oates



On n’attendait pas nécessairement de la grande femme de lettres qu’est Joyce Carol Oates, une des spécialistes des nouvelles qui font mouche, qu’elle réalise un roman d’anticipation en forme de dystopie. Il faut avouer que ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis sous le leadership d’un Président populiste uniquement préoccupé de soigner son électorat et de protéger à court terme les intérêts d’un pays en train de progressivement sombrer n’incite guère à l’optimisme.
Or, c’est à une possible préfiguration de ce que pourraient devenir de nouveaux Etats-Unis que se livre ici l’auteur. A l’issue d’un conflit nucléaire lui-même conséquence indirecte à long-terme des attentats du « 9/11 », les Etats d’Amérique du Nord (EAN) ont été mis en place. Regroupant tous les territoires du Nord de l’Amérique et du Mexique, ils constituent désormais un ensemble à la démocratie toute relative. Si le droit de vote y est accordé, c’est pour élire le seul candidat possible. Le pouvoir y est confisqué par quelques puissants tandis que le peuple est plongé dans une terreur permanente. Il y est interdit de penser par soi-même, de livrer une quelconque opinion originale. Sortir du rang vaut sanction immédiate : arrestation brutale, exil dans le meilleur des cas, volatisation par un drone qui vous liquéfie sur place dans les situations les plus graves ou les récidives.
Parce qu’une jeune fille brillante, major des terminales de son lycée, se prépare à livrer un discours qui sort du cadre très formaté, la voici arrêtée devant ses camarades, torturée et exilée loin de chez elle et loin dans le temps. Car c’est à plus de cinquante ans de distance en arrière qu’elle se trouve télétransportée au beau milieu d’un campus universitaire de l’Etat du Wisconsin. Dotée d’une nouvelle identité avec interdiction de quitter les lieux ou de faire la moindre référence à un passé (futur) qui aura été de toute façon largement formaté, elle va devoir réapprendre à vivre sous la certitude et la peur constantes de se savoir observée.
C’est donc une sorte de nouveau « 1984 » que concocte Joyce Carol Oates. Les ingrédients y sont ceux que l’on retrouve dans les régimes totalitaires : confiscation du pouvoir, encadrement strict des libertés, endoctrinement, terrorisation des populations, arrestations et exécutions sommaires. Or, c’est bien vers ce glissement doctrinal que s’enfoncent bien de ce que furent de belles démocraties de par le monde en passe de se se transformer en régimes odieux si leurs populations n’y prennent pas garde. Et c’est précisément cela que dénonce, à sa manière et avec un talent affirmé, la grande femme de lettres.
Publié aux Editions Philippe Rey – 2019 – 381 pages

30.3.19

La prophétie de John Lennon – Louis-Henri De La Rochefoucault


En exergue, une citation de John Lennon en 1966 que voici : « Le christianisme s’en ira. Il s’amenuisera et s’effacera. Je n’ai pas besoin de débattre de cela. J’ai raison et l’avenir le prouvera. Aujourd’hui, nous sommes plus populaires que Jésus. J’ignore ce qui disparaîtra en premier, le rock’n’roll ou le christianisme. »
Faisant de cette citation un brin loufoque un prétexte, Louis-Henri De La Rochefoucault prend sa plus belle plume pour réaliser un roman totalement baroque, déjanté et à mourir de rire. L’homme étant par ailleurs critique littéraire et critique musical spécialisé dans le rock, le folk et la pop, c’est à un objet inhabituel qu’il s’attelle sous forme de livre conçu comme une pochette de disque vinyle accompagné de ses line notes.
Monsieur De La Rochefoucault a des lettres (pas seulement de noblesse) et de la culture. C’est une véritable encyclopédie vivante du rock’n’roll qui connaît jusque sur le bout des doigts les albums et les groupes les plus obscurs ainsi que la genèse de leurs auteurs. Imaginant un personnage qui doit lui ressembler d’assez près (de noble et illustre lignée comme lui, critique musical comme lui, compositeur et instrumentiste peu reconnu jusqu’ici), il se lance dans un roman dont le prétexte en filigranes très fins est de sauver le christianisme par le rock’n’roll, histoire de faire mentir le bon John.
Autant d’occasions pour donner la parole à de vraies personnalités du petit monde parisien de la nuit et/ou de la musique électrique/électronique, recyclant pour cela des passages de véritables interviews qu’il eut l’occasion de réaliser pour la revue Technikart à laquelle il collabore. Et là, croyez-moi, il y a matière à déployer l’immense talent dont recèle notre ami. Usant d’une langue aussi magnifique qu’imagée et trempée dans le fiel, notre homme dégomme à tout va. A bas les artifices, hardi sur les manœuvres d’artistes plus préoccupés à amasser de petites fortunes qu’autre chose, l’hallali est sonné toutes trompes dehors sur toute cette cohorte de chanteurs sans voix dont on ne comprend d’ailleurs pas le succès si ce n’est du fait de l’abattage marketing dont ils font l’objet.
Et le Christ dans tout cela, me direz-vous ? Soyez sans crainte, il va même parler directement à son nouveau bon samaritain lui confiant une mission évangélique musicale et lui mettant sur son chemin une improbable bonne sœur au profil gothique. Déjanté et incroyablement drôle. Osons affirmer que nous tenons là un portraitiste digne descendant de Bossuet. Et à l’envoi, il touche !
Publié aux Editions Stock – 2019 – 284 pages


28.3.19

Manifesto – Léonor de Récondo


Un appel en pleine nuit n’est jamais bon signe. C’est précisément dans la nuit du 24 au 25 Mars 2015 que Léonor de Récondo reçut un appel de sa mère, Cécile, elle-même prévenue quelques instants plus tôt par l’hôpital de la Salpétrière que son mari, le père de Léonor, opéré le matin-même, était en train de mourir d’une septicémie foudroyante.

Les dernières heures passées au chevet d’une personne que l’on a profondément aimée sont d’une densité et d’une texture particulières. Elles se partagent inévitablement entre l’angoisse de la perte définitive de l’être aimé, l’attente contradictoire du dénouement fatal, l’épuisement venant, et la quête souvent vaine ou futile de renseignements auprès de médecins surchargés et eux-mêmes épuisés. C’est cette expérience, la première pour la romancière et violoniste, qui est retracée ici avec respect, pudeur et amour.
Des séries de trois chapitres très courts se succèdent au fur et à mesure que la nuit d’agonie se déroule. Le premier donne la parole au mourant dans un dialogue imaginaire entre lui et un de ses proches où ils se confient réciproquement certains des souvenirs clé dont est fait une existence. Autant de séquences qui disent l’amour fusionnel, l’amour filial, l’horreur des guerres qui ont chassé ces familles espagnoles de leur pays, la perte successive de trois enfants en trois ans dans d’atroces circonstances et la réalisation par ses propres mains de sculpteur et fondeur de métaux du premier violon pour sa fille Léonor.
Le deuxième décrit ce qui se passe dans ou autour de la chambre du mourant, dans un hôpital dont le rythme de la nuit diffère profondément de celui du jour. Des séquences faites de petits gestes attentionnés, de moments de doute ou d’abattement, d’angoisse aussi.
Dans chaque chapitre terminal de ces tierces successives, c’est Léonor qui raconte un des souvenirs qu’elle a de la vie avec son père ou auprès de ses trois demi-frères ou sœurs désormais eux-aussi décédés, tous jeunes.
Quiconque aura vécu un tel épisode où l’on accompagne un proche dans ses derniers instants ne pourra que se reconnaître dans cette succession d’images, d’émotions, d’attente épuisante aussi qui constitue le parcours de l’accompagnant.
Publié aux Editions Sabine Wespieser – 2019 – 179 pages

27.3.19

Le roi chocolat – Thierry Montoriol



Comme nous le confie l’auteur dans une courte postface instructive, c’est en étudiant les quelques carnets non détruits par la famille de son aïeul Pierre Victor Lardet que l’idée de faire un livre sur ce personnage hors du commun lui vint.
Journaliste spécialisé dans la rubrique critique musicale, Pierre Victor Lardet est envoyé au début du vingtième siècle en Amérique du Sud pour y réaliser un reportage au long cours sur les opéras de Manaus et Buenos Aires dont le faste des ors et le lustre des distributions causaient une concurrence jalouse aux grandes maisons européennes.
En cette lointaine époque, voyager dans de telles contrées nécessitait de prendre le paquebot où l’on faisait des rencontres. Pour notre homme, ce sera celle d’une belle marquise aussi séduisante que mystérieuse. Une femme qui l’accompagnera pour tout le reste de son existence. Une maîtresse discrète mais passionnée toujours prête à lui sauver la face.
Une fois sur le continent sud-américain, le journaliste entreprend un périple aventureux qui lui fera croiser les peuplades indigènes ainsi que les révolutions multiples qui mettent aux prises et à distance des Etats-Unis déjà hégémoniques et les diverses dictatures dont les intérêts divergent au gré des intérêts de ceux qui s’en sont emparés.
Retenu dans un village indien, il y sera marié de force à trois des filles du chef et survivra à la nourriture vernaculaire immangeable grâce à la découverte du cacao mélangé à de la farine d’orge, de banane et du sucre.
Revenu en Europe après bien des aventures amoureuses et guerrières, lassé de travailler pour un journal ayant viré à l’extrême droite, il se lancera dans l’aventure entrepreneuriale en créant l’entreprise, la marque et le produit Banania. Une aventure extraordinaire à tous points de vue qui, grâce au génie visionnaire de cet homme et à son sens de la publicité, fera bientôt de la célèbre boîte aux relents fortement coloniaux la marque la plus célèbre de France.
Réussir vaut autant d’amitiés intéressées que de jalousies occultes, sans parler des aigrefins attirés par l’appât du gain. Après avoir côtoyé les sommets de la célébrité et de la reconnaissance nationale qui lui vaudront le surnom du « Roi chocolat », Pierre Victor Lardet commettra une série d’imprudences et prendra une suite de mauvaises décisions qui le précipiteront, lui et sa famille, dans la pauvreté et l’anonymat. Or, le seul pardon possible pour la ruine dans une grande famille c’est l’oubli, celui dans lequel cet aventurier de génie, un peu fantasque, très séducteur, à l’entregent certain fut plongé près d’un siècle durant avant que de ressortir en pleine lumière dans ce formidable roman aussi bien troussé que magnifiquement écrit. Une réussite !
Publié aux Editions Gaïa – 2018 – 427 pages

25.3.19

La guerre des pauvres – Eric Vuillard



Dans ce petit recueil magnifiquement écrit et savamment documenté, Eric Vuillard nous rappelle que la guerre des pauvres remonte quasiment aux sources de la société sous sa forme moderne.
Au Moyen-Âge, elle éclata de manière régulière toujours de la même façon et pour les mêmes raisons. Concentration de pouvoirs par les nobles et l’Eglise, abus de taxes et d’impôts, exclusion de la majorité de la population d’une forme minimale de confort et de bienséance. Ajoutez à cela une Eglise au faste outrageux en complet décalage avec ce que prônait le Christ et toutes les conditions sont réunies pour qu’un prédicateur au verbe haut et n’ayant pas peur de dénoncer sans vergogne les abus mette le feu aux poudres.
Ce fut ce mécanisme qui fit son œuvre à de nombreuses reprises en Allemagne, en Hongrie, en Angleterre entre autres. A chaque fois, les pauvres, paysans sans terre, soldats déclassés, petits commerçants se réunirent en foules immenses pour piller les villes et décapiter quelques-uns des détenteurs de l’ordre et du pouvoir afin de crier leur colère et de réclamer de nouveaux droits. A chaque fois, après des hésitations et des manœuvres dilatoires, les révoltes furent matées dans le sang et se soldèrent par des exécutions de masse. Car, jamais, les pauvres incapables de s’organiser et de se constituer en force progressiste ne l’emportent. Tout au plus finissent-ils par obtenir quelques concessions au fil d’un temps long, jusqu’à la prochaine explosion.
Une lecture passionnante à mettre en perspective du mouvement des Gilets Jaunes aux revendications floues ou irréalistes, désorganisées, désunies, recourant abusivement à une violence qui finira par avoir raison d’eux. Remplacer l’Eglise et les Nobles par les entreprises et le capitalisme et vous obtenez un tableau comparable. Car, nous rappelait Marx, l’Histoire jamais ne se répète, elle balbutie.
Publié aux Editions Actes Sud – 2019 – 68 pages

23.3.19

Mémoires au soleil – Azouz Begag



Dans la bouche de toute une génération d’immigrés nord-africains venus des colonies pour bâtir une France moderne en des temps qui ignoraient le chômage, bien des termes, revus au diapason des dialectes arabisants, prirent une sonorité étonnante. C’est ainsi que la mère de celui qui deviendrait plus tard un romancier prolifique doublé d’un futur Ministre à l’Intégration disait à qui voulait l’entendre que son mari était frappé de la maladie d’Ali Zaïmeur, charmante formule pour décrire un drame.
Drame d’une mémoire qui fout le camp et pousse le vieil homme, qui aura passé toute sa vie à travailler comme un forcené pour que ses enfants s’en sortent et ne connaissent pas la même misérable existence que la sienne, à régulièrement s’aventurer dans les rues de Lyon, où il habite, pour prendre le bateau en direction de l’Algérie.
A chaque escapade, Azouz Begag  est appelé à la rescousse pour mener une quête qui n’en finit pas. Quête d’un père parti souvent se réfugier au Café du Soleil à côté de ceux qui furent ses voisins de garni. Des vieillards désormais usés qui tuent le temps dans d’interminables parties de dominos où s’expriment maladroitement les pauvres vestiges d’une virilité plus que vacillante. Quête aussi d’une identité qui pousse régulièrement le seul fils à s’en être sorti à comprendre l’histoire de son propre père dont il ne sait pas grand-chose.
Doté pour tout papier d’identité d’une simple et unique carte d’électeur de seconde zone établie des décennies auparavant, nul ne semble véritablement savoir qui fut et est le père dont la mémoire part en vrille. Personne ne semble le connaître dans le village dont il se dit natif, nulle trace ne semble subsister d’une existence devenue anonyme. Au-delà de la recherche affolée d’un homme qui se perd dans les rues avoisinantes de son domicile, c’est la recherche de ses propres racines, de ses origines, de la véracité de son nom même que mène farouchement Azouz Begag afin de garantir, d’une certaine manière, son droit à exister dans un pays dont il est un ressortissant officiel en mal d’intégration. Un beau roman qui dit la souffrance muette de générations qui auront tout sacrifié pour un pays qui ne leur a pas toujours bien rendu.
Publié aux Editions du Seuil – 2018 – 185 pages

20.3.19

Ma dévotion – Julia Kerninon



Voilà des années qu’ils ne s’étaient plus croisés. Jusqu’à cette rencontre improviste dans une rue de Londres. Elle l’a reconnu tout de suite, malgré la vieillesse, malgré le temps qui a passé. Elle l’a abordé, à sa grande surprise, pour échanger quelques paroles bien fades au regard de ce qu’ils avaient vécu. Alors, aussitôt repartie, elle s’est promis de tout raconter, comme jamais elle n’a osé le faire, dans ce journal intime qui sert de trame à ce nouveau très beau roman de Julia Kerninon.
Ils se sont connus jeunes, encore adolescents, alors que leurs pères respectifs occupaient le poste d’Ambassadeur et de Premier Secrétaire à l’Ambassade de Londres à Rome. Parce que leurs familles, pour des raisons à la fois identiques et spécifiques, étaient incapables de leur offrir l’amour et la sécurité nécessaires, ils sont devenus inséparables. Elle, Helen, la jeune fille persécutée de manière odieuse par ses frères aussi stupides qu’abjects. Lui, Franck, fils unique encore incapable de savoir où orienter sa vie. Et puis, naturellement, ils se sont aimés. Sans doute sincèrement au départ, en tous cas pour elle, Helen.
A partir de là, Helen sacrifia toute sa vie par dévotion envers Franck. C’est elle qui fut sa première amante, elle qui l’hébergea à Amsterdam où elle partit faire ses études. C’est elle, encore, qui, en grande partie, fit de Franck la gloire de peintre qu’il allait devenir, une fois sa vocation trouvée.
Pour lui, elle supporta tout. D’être sa maîtresse, d’être son hôte quand, très vite, il multiplia les conquêtes sous son propre toit sans jamais se cacher. D’être délaissée pour une autre femme, galeriste réputée, qui contribua grandement à faire connaître son amant. D’être là, à nouveau, le moment venu pour lui ouvrir les bras, le consoler, lui servir de femme lorsqu’il le voulait bien, de comptable, de conseillère  et bien d’autres choses encore comme nous le découvrirons.
Là où la plupart des autres femmes auraient pris leurs jambes à leurs cous, elle resta fidèle à ce premier amour, toujours, et sacrifia sa vie, son travail, son mariage même plus tard pour lui. Lui, Franz, un égocentrique jouisseur ne vivant que pour son art, tellement centré sur sa fougue créatrice qu’il en est incapable de simplement percevoir le mal qu’il peut faire aux autres. A des êtres comme lui, il faut des phares solidement ancrés sur leur roc. C’est ce que fut, presque toute sa vie durant, celle qui dévoua son existence à ce demi-dieu à la fois odieux et admirable.
Avec ce nouveau roman, Julia Kerninon qui s’était fait remarquer par son premier roman « Buvard » confirme tout son talent et tout le bien qu’on pense d’elle.
Publié aux Editions La Brune au Rouergue – 2018 – 299 pages

17.3.19

Au-delà des frontières – Andreï Makine



La dernière parution de Makine a de quoi surprendre ; au point qu’une fois le livre achevé, on risque de continuer de se poser la question d’en comprendre l’objet et le propos…
Un critique reçoit un jour par le courrier le tapuscrit intitulé « Le Grand Déplacement » que nous découvrons en même temps que son récipiendaire. Il y est question, dans une langue à la fois classique et brûlante, d’une France imaginaire d’ici à vingt ans. Une nation qui déplace par dizaines de millions tout ce qu’elle aura compté de réfugiés, d’immigrés et de personnages présentant un quelconque danger pour un pays qui veut retrouver la gloire et le lustre de son passé. Un pays qui aura donc sombré dans le nationalisme outrancier, bercé de l’illusion qu’une épuration passant par l’envoi massif de population en une Syrie dévastée et à repeupler pourra lui redonner l’allant perdu. L’auteur, comme nous ne tarderons pas à l’apprendre, en est un jeune homme d’origine noble, fondateur d’un micromouvement ultra-nationaliste et conservateur qui s’est suicidé dans la fleur de l’âge. C’est sa mère qui a adressé le roman dans l’espoir de le faire éditer. Une mère que va rencontrer le critique alors qu’elle-même est sur le point de se suicider à son tour faute de trouver un sens et une place dans une société où elle ne se reconnaît plus.
Entre cette femme en mal d’affection et cet homme célibataire et qui squatte l’improbable appartement d’une sorte d’ermite parti tenter une autre forme d’existence dans le Caucase, une relation de confiance basée sur l’écoute et l’absence de jugement va peu à peu se nouer. Une relation qui les poussera à leur tour à quitter la France et Paris pour rejoindre ceux que l’on appelle les « diggers », une sorte de secte décidée à se couper de la vie moderne et à subvenir à leurs propres besoins en autosuffisance.
Pourquoi pas à une époque où un monde durable, capable de faire face à une explosion démographique et à un réchauffement climatique dramatiquement préoccupant, reste à inventer pour tenter de sauver l’humanité.
Pour autant, de quoi est-il vraiment question dans ce roman qui part dans de multiples directions ? De la puissance de la littérature pour encourager l’imaginaire ou le poétique ? Des fausses solutions fondées sur des idéologies qui ne mènent nulle-part ailleurs qu’au chaos ? Ou bien, au fond, ne serait-ce que le rêve d’autre chose et le recentrage sur une société proche de la nature qui ébaucherait un possible futur ? Sans doute un peu de tout cela. Mais que voici un livre étrange auquel on peut se sentir profondément étranger d’ailleurs !
Publié aux Editions Grasset – 2019 – 268 pages

12.3.19

La disparition de Stéphanie Mailer – Joël Dicker



Depuis « La vérité sur l’affaire Harry Québert », formidable premier roman qui s’est vendu à plus de trois millions d’exemplaires (excusez du peu !), chaque nouvelle parution de celui qui est désormais considéré comme un maître du polar chic est attendue avec impatience par une horde de fans.

Disons-le tout de suite : le troisième opus de l’auteur à succès ne marquera pas fortement les esprits.

Pourtant, tout avait bien commencé avec cet art consommé d’un maître du genre pour créer un climat et une situation à la fois dramatique et intrigante propre à saisir le lecteur par le col et le plonger de force dans ce que l’on pense être un « page turner ». Et cela fonctionne à vrai dire plutôt bien dans le premier tiers du roman. Pensez donc : une jeune journaliste, Stephanie Mailer, semble avoir la preuve que le quadruple meurtre du Maire de la ville d’Orphean, dans les Hamptons, de son épouse et son fils ainsi qu’une joggeuse qui passait malencontreusement par-là au mauvais moment, affaire élucidée vingt ans plus tôt par un duo de jeunes flics pleins de talent, et bien, dis-je, que celui qui fut considéré comme le meurtrier coupable était en réalité innocent ! De quoi sonner sérieusement celui devenu Capitaine à la Criminelle d’Etat à la veille de son départ anticipé à la retraite ainsi que son acolyte qui a, depuis sans que l’on en sache la raison, demandé sa mutation aux affaires administratives où il végète. Dès lors, voici un duo qui se reconstitue bien décidé à rouvrir l’enquête et y apporter une réponse sans la moindre ambiguïté. Il y va de leur honneur !

Mais, à force de vouloir multiplier les coups de théâtre, les fausses pistes, les petites confessions et les coïncidences, Joël Dicker (qui semble décidé à commettre un gros pavé) finit par accoucher d’une histoire manquant de vraisemblance et dont le lecteur se désintéresse peu à peu. Quand, en outre, la fin se présente sous la forme de happy end doucereuse à l’américaine, on se dit que l’auteur, lui aussi, a dû finir par se débarrasser d’une histoire devenue quelque peu encombrante et maladroite.

Sans être mauvais, le roman est simplement juste moyen, trop long et très loin de la surprenante et inégalée, depuis, qualité du premier livre de l’auteur. Dommage !

Publié aux Editions Fallois – 2018 – 635 pages

1.3.19

Le discours – Fabrice Caro



Quittant pour la seconde fois l’univers de la BD (il est l’auteur du très remarqué Zaï zaï zaï zaï), Fabrice Caro troque ses crayons dessinateurs pour se saisir de la plume caustique et désopilante d’un romancier contemplant sans concession ses contemporains.
C’est dans une sorte de théâtre de poche qu’il nous transporte. Celui d’un repas familial réunissant Adrien, un quadragénaire dépressif et prompt à tout transformer en drame, ses parents, sa sœur et son futur beau-frère Ludo, l’homme qui entretient les conversations. Car c’est de l’impossibilité de se parler vraiment qu’il est en réalité question tout au long de ce roman foutrement cocasse.
Interrompant ses dissertations à haute voix sur des thèmes qui vont de la fonte du permafrost à l’importance du chauffage par le sol, Ludo demande tout à trac à Adrien de bien vouloir concevoir un petit discours à l’occasion de la cérémonie de son mariage avec sa sœur qui doit avoir lieu prochainement. Une demande qui ne peut plus mal tomber alors qu’Adrien vient d’envoyer, à 17H24 précisément, un SMS d’une vacuité désespérante à Sonia, celle qui est sa compagne depuis un an mais qui, depuis trente-huit jours désormais, a décrété avoir besoin d’une pause et a cessé de donner le moindre signe de vie.
Entre l’angoisse de rédiger un discours sur des personnes qu’au fond il ne connaît pas vraiment et dont il se soucie médiocrement, sa sœur n’ayant pour sa part jamais cherché à savoir qui était vraiment son frère au point de lui offrir année après année pour son anniversaire des encyclopédies sur les thèmes les plus farfelus au simple motif qu’il aime lire, et l’angoisse d’une réponse de sa belle qui ne vient pas, Adrien a toutes les raisons de nourrir avec force son manque total de confiance en soi.
Plus le repas avance, plus chacun des convives semble s’enfoncer dans une sorte de soliloque où les autres écoutent aussi vaguement que poliment. Les thèmes s’enchaînent sans autre logique que de ne jamais laisser place au vide et au silence qui révèleraient alors la profonde incommunicabilité d’une famille où personne ne sait vraiment grand-chose sur les autres et où chacun se contente de réponses toutes faites évitant d’avoir ainsi à se confronter à une réalité autrement douloureuse.
Plus le temps passe, plus Adrien alimente sa propension à imaginer le pire, plus ses stratégies pour tenter d’arracher une réponse à Sonia se révèlent piteuses. A chaque nouvelle tentative, le discours attendu et demandé par Ludo auquel ne cesse de réfléchir avec angoisse Adrien se transforme en une sorte de confession de la totale absence d’estime de soi de son auteur. Autant de scène propre à transformer une cérémonie festive en un désastre avéré, à l’image de la vie d’Adrien, l’éternel célibataire auquel on prête d’innombrables conquêtes à tort.
Fabrice Caro excelle à nous glisser au plus profond de l’esprit torturé de son personnage, à nous faire partager les angoisses pour lesquelles il dispose d’un talent infini afin de les alimenter tandis que chaque convive d’un repas sans relief tente de sauver les apparences d’un souci de l’autre qui n’est que façade et vacuité.
Publié aux Editions Gallimard – 2018 – 199 pages

25.2.19

Idaho – Emily Ruskovich



L’Idaho, un de ces Etats sauvages de l’Amérique, une de ces contrées où la Nature règne en maître imposant sa loi, dictant selon les intenses variations de son climat la conduite aux humains téméraires qui auraient décidé de s’y installer.
C’est là que Wade et son épouse Jenny, jeunes et pleins d’entrain, se sont installés il y a de cela des années. Quelque part sur une montagne que la neige l’hiver rend pratiquement inaccessible. Une vie rythmée sur les saisons et dans laquelle deux jeunes enfants peuvent donner libre cours à leur fantaisie. Du moins jusqu’au drame, inexplicable. Car, un jour d’été brûlant, sans crier gare, Jenny tuera d’un coup de hache l’une de ses filles sous les yeux de l’autre qui prendra la fuite et que, jamais, on ne retrouva.
Depuis, Jenny est enfermée dans la prison de femmes de l’Etat où elle s’inflige les tâches les plus ingrates et se réfugie dans un mutisme et un enfermement total pour se punir d’un geste impardonnable aussi bien qu’inexplicable.
Depuis, Wade a refait sa vie et épousé Ann, une professeur de piano beaucoup plus jeune qu’elle. Ensemble, ils tentent de reconstruire quelque chose, de réparer une existence à jamais marquée par la disparition brutale, définitive, des trois femmes de Wade. Une tentative qui peut conduire à l’épuisement, au désespoir tant la mémoire de Wade s’évanouit. Tandis qu’Ann s’enferme régulièrement dans le vieux pick-up rouillé où eut lieu le crime, tentant de comprendre ce qui a bien pu se passer, Wade fabrique des couteaux d’artisanat qu’il vend. Un art qu’il a bien du mal à maintenir présent tant son esprit se brouille. Alors, peu à peu, les souvenirs et la vie passée de Wade s’effacent tandis que celle d’Ann tente de se poursuivre, coincée entre ses occupations professionnelles, la gestion d’un époux qui dérape dans une douce folie, la quête d’une explication à ce qui s’est passé des décennies plus tôt. Et, à distance, la vie de Jenny se transforme à toutes petites touches au gré d’une fragile amitié entre deux femmes prisonnières, toutes deux meurtrières d’êtres aimés et à la recherche maladroite d’un pardon mêlé de punition et de repentance.
Emily Ruskovich frappe un grand coup avec ce premier roman, superbement construit et maîtrisé, polyphonique et hypnotique. Le lecteur se trouve plongé malgré lui dans une quête impossible, celle d’explications qui n’existeront jamais, celle de solutions qui ne peuvent être que bancales, celle de vies qui, jamais, ne pourront suivre un cours normal. Un roman fascinant où la Nature, magnifiquement rendue et essentielle, est omniprésente et exerce un poids constant sur les actes et les déraisons.
Publié aux Editions Gallmeister – 2018 – 360 pages

15.2.19

John Rechy – Numbers


Paru en 1967 aux Etats-Unis, le roman de John Rechy ne fit l’objet d’une traduction et d’une édition françaises que très récemment. Une réparation méritée pour un écrivain au profil si particulier qui eut le courage – et le mérite – d’écrire sur la prostitution homosexuelle masculine à une époque où un tel sujet relevait d’un véritable anathème.
Difficile de ne pas voir en Johnny Rio, l’apollon vers qui tous les regards se tournent, un jeune homme qui suinte le sexe pour reprendre une expression de son créateur, un double de John Rechy. Tous deux firent du tapin un mode de vie comme un moyen de subsistance. Rechy poursuivit d’ailleurs cette activité jusqu’à l’âge de cinquante-cinq ans, malgré ses succès littéraires, malgré les cours de creative writing qu’il donnait à l’Université. Par peur que le succès littéraire ne cesse, par peur de ne plus plaire sans doute aussi. Ce n’est que lorsqu’il rencontra comme client un homme de vingt ans son cadet qui allait devenir son compagnon au long cours qu’il mit un terme à son activité de tapin.
Johnny Rio, une star de la prostitution masculine à Los Angeles, revient dans la ville des Anges après trois longues années d’absence et d’abstinence. Plus beau et plus musclé que jamais, il se complaît dans un narcissisme vain : celui d’attiser le désir de l’autre, homme (de préférence) ou femme (par exception), celui d’être choisi tout en se donnant le luxe de choisir à son tour selon des règles et des critères de plus en plus sophistiqués. Dès lors, quoi de plus naturel que de retourner sur les hauts lieux de ses exploits passés, du côté des collines de Hollywood où de rapides échanges sexuels se monnaient, sans amour et presque sans désir non plus.
Mais Johnny, qui a mis un peu d’argent de côté, ne veut plus tapiner. Il veut seulement accumuler les coups, multiplier les passes quotidiennes selon des règles qui lui appartiennent. D’abord, pas de réciprocité sexuelle. Il accepte d’être sucé, point barre. Pas de paiement non plus. Ensuite, ne jamais pratiquer avec le même homme, chaque acte devant se faire avec un nouveau partenaire vite séduit et aussitôt rejeté, une fois la braguette refermée. Enfin et surtout, il s’agit pour Johnny de remplir un quota quotidien, chaque jour plus élevé comme une spirale infernale le poussant à vérifier en permanence sa valeur de séduction au risque de sombrer dans des traques de plus en plus sordides et de plonger dans une dépression absolue, totale, incompréhensible vue de l’extérieur.
On l’aura compris, « Numbers » n’est pas un roman ordinaire mais plutôt la chronique triste de ce qu’une société hypocrite peut conduire à provoquer : un amour sans amour et à haut risque. Un livre coup de poing, étrange et perturbant.
Publié aux Editions Laurence Viallet – 2018 – 252 pages

11.2.19

La douce indifférence du monde – Peter Stamm



Le terreau favori de l’écrivain suisse d’expression allemande Peter Stamm est fait d’histoires contemporaines situées parfois aux confins du fantastique. Une façon pour l’auteur de tisser des histoires sophistiquées sur des écheveaux complexes sans pour autant perdre son lecteur. Un travail d’orfèvre qui nécessite une grande maîtrise de construction et de style. Toutes ces qualités sont à nouveau réunies dans le dernier roman de l’auteur dont le titre est directement emprunté à Albert Camus.
Au centre de la toile, Christoph, un écrivain arrivé dans la dernière partie de sa vie ; celle où l’on a normalement accumulé expérience et succès permettant d’envisager la suite avec une certaine sérénité. Sauf que pour Christoph, de succès littéraire il n’en connut qu’un jamais suivi d’exemple. La faute en revient à la séparation amoureuse avec la belle et jeune Magdalena, celle qui fut son égérie et qui nourrit totalement son premier roman. Depuis cette véritable cassure égotique, il n’a fait que cumulé les échecs et les jobs de plus en plus précaires, sans joie, sans perspective. Jusqu’au jour où, par hasard, il croise une femme qui, des décennies plus tard, semble être le double éternellement jeune de son amour perdu.
Une rencontre d’autant plus troublante que les deux femmes portent presque le même prénom et que toutes deux exercent le même métier d’actrice de théâtre. Une coïncidence à peine envisageable pour Christoph qui, plus il discute avec Lena (la jeune femme), plus il se persuade de retrouver Magdalena. Au point de lui dérouler le fil de sa vie supposée en employant pour cela le canevas de son roman devenu introuvable, bizarrement référencé nulle part mais dont les correspondances avec la vie réelle de Lena paraissent des plus nombreuses. Dès lors, qu’est-ce-qui relève de la coïncidence, de l’influence volontaire ou non, de la manipulation ? Impossible de répondre si ce n’est pour constater le développement d’une relation de plus en plus perverse entre ces deux inconnus dont l’un forge de plus en plus l’intimité de l’autre.
Dès lors, l’auteur nous entraîne dans une spirale où fiction et réalité semblent sans cesse se nourrir l’une de l’autre tout en nous questionnant constamment quant au fait de savoir si le futur est écrit d’avance. Au fond,  la vie d’une certaine personne ne serait-elle rien d’autre que la reproduction actualisée, avec quelques variantes mineures, d’une autre des années plus tôt ? Il s’en suit un étourdissement du lecteur comme des personnages qui semblent vivre de plus en plus dans une sorte de rêve. Or tout rêve a une fin qui signe le retour, plus ou moins brutal, au monde réel.
Peter Stamm signe un petit tour de force littéraire qui rend ce nouveau roman, certes pas indispensable, mais assez savoureux tout de même.
Publié aux Editions Christian Bourgeois – 2018 – 142 pages

5.2.19

Ave Maria - Sinan Antoon



L’écrivain d’origine irakienne Sinan Antoon nous avait enchanté avec son premier roman « Seul le grenadier » qui avait d’ailleurs été récompensé d’un Prix de la Littérature Arabe fin 2017.
Son nouvel opus « Ave Maria » s’attaque à un sujet sensible : celui du sort réservé aux Chrétiens d’orient et tout particulièrement des Chrétiens irakiens qui furent les victimes ciblées d’attentats odieux perpétrés lors de ce qui tourna en guerre civile entre sunnites et chiites. Une guerre qui attisa la montée des mouvements extrêmes islamistes transformant les Chrétiens en une engeance à éliminer au nom de positions stupidement dogmatiques, de croyances et de principes simplement épouvantables.
Pour rendre compte de cette situation qui poussa des dizaines de milliers, au moins, de Chrétiens sur les routes diverses de l’émigration, fuyant ainsi une mort presque certaine du moins dans certaines parties d’un Irak dévasté et vaguement contrôlé par les forces armées américaines, Sinan Antoon nous plonge dans la vie quotidienne de deux personnages.
D’un côté un vieil homme, arrivé au soir de sa vie. Un Chrétien sans histoire, veuf, et qui a vu sa famille frappée par les deuils successifs et la fuite des enfants aux quatre coins du monde. De l’autre une nièce, venant de fuir son village avec son mari suite aux attentats innombrables ayant fini par causer la perte de son bébé avant terme. Elle s’est depuis installée à l’étage de la maison de son oncle en échange des courses et de la cuisine.
A tour de rôle, ils passent en revue leurs souvenirs. Ceux des temps heureux, d’un Irak uni où il faisait bon vivre en harmonie. Puis, vinrent les temps troublés ponctués d’assassinats politiques qui finirent par porter un tyran au pouvoir. Et dans cette Histoire que l’on revit à distance se nichent des pans d’histoires personnelles et familiales, des fractures, des pertes douloureuses, des victimes innocentes de plus en plus nombreuses de la folie meurtrière qui s’est emparée d’un pays en totale dérive.
Tout s’achèvera en une scène apocalyptique qui résume effroyablement l’irraison d’hommes dont le seul but est d’instituer le chaos au mépris de tout.
Un beau livre, fort et émouvant.
Publié aux Editions Actes Sud – 2018 – 182 pages  

27.1.19

La générosité de la sirène – Denis Johnson



Denis Johnson, décédé en Mai 2017, fut considéré par des auteurs majeurs tels que Philip Roth ou Don Delilo comme l’une des grandes figures littéraires américaines contemporaines. Il reste cependant encore peu connu en France.
« La générosité de la sirène », récemment publié, nous donne l’occasion de découvrir un auteur à la verve explosive. Un écrivain qui attrape ses sujets par le col et les secoue sans vergogne parce qu’ils sont eux-mêmes brinqueballés par une vie qui fut loin de réserver toutes ses promesses. Dans ce recueil de cinq nouvelles l’auteur s’intéresse exclusivement à des personnages masculins. Tous semblent en proie à des lubies, des obsessions ou des craintes qui confinent souvent à la folie. Surtout lorsque, pour beaucoup d’entre eux, l’usage de psychotropes plus ou moins violents ou plus moins réguliers ne fait qu’entretenir ce qui peut vite tourner en psychose.
Ici, c’est un publicitaire qui connut le succès et qui vit avec terreur la perspective d’une nouvelle récompense. Là, un prisonnier dont l’abus de LSD lui laisse entrevoir son salut en correspondant avec le diable. Là encore, un poète brillant et reconnu qui va se brûler les ailes en raison de son obsession paranoïaque à démontrer un complot sur la mort d’Elvis Presley. Tous déambulent dans une vie qui semble avoir perdu tout sens de la réalité pour disparaître dans une sorte de flottement indistinct que la langue sans concession de Denis Johnson sait rendre sans trop se soucier de balloter à son tour un lecteur fortement secoué.
Il y a là une force, une originalité, une certaine virilité aussi qui, c’est certain, ne plaira pas à tous les lecteurs. Il n’en reste pas moins que Denis Johnson mérite de sortir du relatif confinement où on le tient par chez nous.
Publié aux Editions Christian Bourgeois – 2018 – 219 pages

15.1.19

Tenir jusqu’à l’aube – Carole Fives


Voici un personnage de roman qui aurait pu grossir les rangs indistincts des « gilets jaunes ». Nous partons à la rencontre d’une jeune femme qui, à l’instar d’un certain nombre des occupants de nos ronds-points, élève seule son enfant. Arrivée à Lyon où elle suivit son compagnon qui l’a depuis larguée sans jamais plus de donner de nouvelles, elle tente de survivre comme graphiste free-lance.
Un métier difficile quand on s’est fait une spécialité dans l’édition papier à une époque où le numérique devient la norme. Un métier encore plus difficile quand on débarque dans une ville où l’on n’a pas le moindre réseau professionnel. Une tâche qui s’annonce bientôt presqu’impossible quand on a en outre la charge seule d’un jeune enfant, qu’on est sans grande ressource et sans aide.
Du coup, tout le temps que cette « solo » pourrait consacrer à son espace professionnel se voit phagocyté par un enfant colérique et insupportable. Un véritable petit tyran qui lui fait payer l’absence de figure paternelle et sait formidablement tirer parti du désarroi et de l’épuisement de sa mère. Car, pour travailler, elle n’a d’autre alternative que de le faire la nuit en tentant de « tenir jusqu’à l’aube ». Un combat à l’issue incertaine quand les difficultés sociales, financières, juridiques sans parler des manques affectifs s’accumulent.
Dès lors, notre mère célibataire n’a d’autres ressources que de chercher des solutions sur le net. Un espace dont on sait qu’il réserve le meilleur comme, surtout, le pire. Et puis, pour respirer, la voilà qui se prend à se hasarder, chaque jour un peu plus, dans des déambulations nocturnes à la rencontre de possibles petites ou grandes joies capables d’illuminer un peu, un tout petit peu, une vie qui se déchire de plus en plus.
Carole Fives signe là un roman à la fois féministe (qui crie la difficulté des femmes seules à s’en sortir face à l’accumulation d’épreuves à franchir et à la pression sociale) et moderne. Moderne car il emploie une écriture simple (voire simpliste ce qui en fait aussi sa principale faiblesse) tissant un récit fréquemment entrecoupé de chats sur internet qui rendent bien compte de la formidable férocité et de l’imbécilité insondable qui règne sur bien des forums où l’on est venu pourtant chercher de l’aide.
Ceci en fait un roman certes engagé mais trop peu construit, à mon sens, pour le rendre si ce n’est majeur du moins distinguable.
Publié aux Editions L’arbalète Gallimard – 2018 – 177 pages

7.1.19

Bluff – David Fauquemberg


C’est après de nombreux séjours en Polynésie, loin des hauts lieux touristiques, plongé dans le quotidien de familles et de populations qu’il prit le soin d’écouter et d’apprendre à connaître que David Fauquemberg a commencé à élaborer son fabuleux dernier roman. Lui, le Normand qui vécut toute son adolescence dans les bocages tandis qu’il cherchait déjà l’évasion dans les lectures des romanciers de la mer tels que Stevenson, Slocum, Melville ou Moitessier, a toujours rêvé de joindre son nom à cette longue lignée d’hommes de lettres qui ont su rendre avec réalisme et force la puissance terrifiante des immensités aqueuses. C’est désormais chose faite et fort bien faite !
Un inconnu débarque après plus de mille kilomètres à pied, seul, dans ce bar du port de Bluff à l’extrémité de la pointe sud de la Nouvelle-Zélande. On ne sait rien de lui si ce n’est qu’il est Français. Celui qu’on désignera très vite comme le « Frenchie » ne peut se résigner à ne pas poursuivre un voyage dont on comprend seulement qu’il est une fuite. Son caractère taiseux et ses mains portant les cicatrices d’une lointaine campagne de pêche lui vaudront d’être embauché par Rongo Walker, un maori capitaine d’un vieux caseyeur en bois après que son second, un géant à la force démoniaque ramené de Tahiti, ait approuvé d’un clignement des yeux. Entre ces trois-là, tout est dit presque sans parole. A l’image de ce qui se passe sur un bateau quand on part, comme ici, dès le lendemain, pour une campagne de pêche dans les très dangereuses mers hivernales de la mer de Tasmanie et du Pacifique.
Commence alors un roman d’une incroyable beauté, une sorte de tragédie classique profondément humaine et poétique. Tragédie parce que, dans ce qui aurait dû être sa dernière campagne de pêche, Rongo Walker qui a toujours eu l’intelligence de ne pas forcer le destin prend la mauvaise décision. Celle qui pousse à vouloir transformer une pêche mal commencée en pêche miraculeuse alors qu’un cyclone se prépare. Pour avoir manifesté cet hybris qui fut le socle de bien des récits antiques, le capitaine maori sera bien sévèrement puni. David Fauquemberg donnera à l’occasion du récit de la terrible tempête qui va sévir toute la mesure de son talent. On se croirait véritablement à bord du navire balayé par les éléments déchaînés dont le sort ne tient qu’à la connaissance héritée de siècles de navigation de son capitaine attaché fermement à une barre, bravant obscurité et fatigue à coup de café brûlant et de récits des anciens au Frenchie comateux et blessé.
Car c’est là l’autre secret de cet extraordinaire roman : faire cohabiter personnages contemporains en proie à leur destin et anciens décédés. Des anciens dont on raconte les exploits avant que de leur céder la parole dans des chapitres où la culture maori, en voie de disparition sous les coups brutaux d’une occidentalisation forcée, trouve une nouvelle expression. Ainsi, tel un chœur antique, les morts parlent aux vivants. Le savoir accumulé pendant des millénaires qui conduisit les Polynésiens, bien avant les Conquistadors, vers l’Amérique grâce à leur science de la navigation aux étoiles, se transmet à nouveau entre générations. Les oiseaux et les poissons deviennent autant d’indicateurs précieux permettant de retrouver l’île que l’on cherche au sein de la myriade d’îlots volcaniques dont le Pacifique est parsemé.
C’est cette alternance de violence physique et psychique d’un monde contemporain régi par des quotas, des règles, des cours et des dettes et celle d’ancêtres mythiques et imaginaires, ultimes témoins d’un monde en voie de perdition définitive qui fait tout le sel – marin – de ce très beau récit.
Publié aux Editions Stock – 2018 – 335 pages

3.1.19

L’incessant bavardage des démons – Ashok Ferrey


Ce n’est pas tous les jours que nous avons l’occasion de découvrir la littérature du Sri-Lanka. Remercions donc la maison Mercure de France pour son courage éditorial qui nous vaut la découverte du cinquième roman de l’auteur sri-lankais le plus connu et apprécié en particulier en Inde à ce jour, Ashok Ferrey.
L’une des caractéristiques de la culture de ce qui fut jadis l’île de Ceylan est de mêler à chacune des grandes religions monothéistes qui cohabitent plus ou moins bien la présence ancestrale, voire l’omniprésence, des esprits et des démons réputés régler bien des aspects de la vie quotidienne. Au point, pour Clarice, la mère de Sonny, de s’être persuadée, parce que son fils naquit noir comme du charbon, que tous ses malheurs étaient attribuables à la présence de démons chez son rejeton.
Parti faire des études à Oxford, Sonny pensait s’être débarrassée d’une mère aussi encombrante qu’avaricieuse et fondamentalement méchante. C’était sans compter sur la jeune femme lumineuse qu’il allait rencontrer et qui allait lui faire découvrir les démons de la passion, de la jalousie et de l’intolérance.
Après bien des déboires, et sur l’insistance de celle qui est désormais sa jeune épouse, le couple part en voyage de noces dans le domaine familial. Un voyage qui tournera rapidement au cauchemar absolu. Cauchemar d’une mère prête à tout pour culpabiliser et manipuler son monde, décidée à détruire son domaine à la recherche d’un hypothétique trésor antique. Cauchemar d’une nouvelle passion amoureuse qui tournera au fiasco et à la vengeance glaciale d’une épouse qui pourrait bien n’être rien d’autre qu’une copie conforme de la mère insupportable de Sonny. Cauchemar des démons qui s’affrontent sur la colline du domaine familial pour attirer dans leurs rets ces faibles humains jouant sur leurs bas instincts.
Le tout finit par tourner en une sorte de folle sarabande où le pire succède au Mal. On peine cependant à entrer dans ce roman où l’exagération fait figure de trait principal. Beaucoup de thèmes y sont évoqués sans jamais être véritablement traités : la jalousie, la vengeance, la méchanceté, la perversion, la folie. Autant de sujets qui auraient pu produire un livre d’une noirceur absolue que l’auteur évite délibérément par un recours à un humour parfois un peu lourd. Bref, on ressort plus sceptique que comblé de cette lecture franchement exotique.
Publié aux Editions Mercure de France – 2018 – 291 pages