12.7.19

La nuit sur la neige – Laurence Cossé


Serait-il juste de dire du dernier roman de Laurence Cossé qu’il est bourgeois ? Plusieurs éléments invitent à apporter à cela une réponse positive.
Par son style d’abord, de facture très classique et d’une écriture – dans le choix des temps et des formes passives – qui a quelque chose de flaubertien. Par le milieu dans lequel il se déroule composé de la très bonne bourgeoisie du VIIème arrondissement parisien que la montée du Front Populaire effraie pour ce qu’elle porte de risque quant au rendement de leurs rentes. Quant aux protagonistes suisses, ils sont issus des meilleures familles alémaniques et ne fréquentent que les meilleurs hôtels des stations les plus chics. Par la référence à ces boîtes à concours comme peut l’être la prépa Verbiest à Versailles tenue de main de fer par des Jésuites peu soucieux de religion mais plus préoccupés par l’obtention des meilleurs résultats possibles aux concours des Grandes Ecoles.
Quant à l’histoire qui nous est contée, elle ne présente en soi guère d’intérêt. On sait très vite, par une confession du narrateur, que l’amitié entre ces deux jeunes gens qui se rencontrent en première année de prépa se terminera mal. On s’ennuie d’ailleurs assez rapidement face à la minceur de la trame romanesque qui effleure plusieurs sujets (l’amitié, l’amour, la trahison, la perte, le deuil) sans jamais véritablement les approfondir.
Le principal intérêt du roman réside finalement dans le travail de documentation qui a du être réalisé pour nous conter la captivante histoire de la naissance des sports d’hiver en Europe et la construction progressive, pleine de défis humains et techniques, de la station de Val d’Isère à une époque où aucune route n’y menait encore et où les sept derniers kilomètres se faisaient à pied dans la neige sur un sentier dangereux.
Pour le reste, on pourra aisément se passer de ce qui sera loin de constituer le meilleur roman d’une grande femme de lettres par ailleurs.
Publié aux Editions Gallimard – 2018 – 142 pages

6.7.19

Âmes – Tristan Garcia


Il fallait de l’ambition, de l’érudition et de la persévérance pour se lancer dans la folle entreprise de vouloir rendre compte de l’Histoire de la Souffrance au long cours. Un nouveau projet romanesque en trois tomes dont le premier volet est tout juste sorti en ce début d’année 2019. Le Normalien Tristan Garcia ne manque certes pas de moyens intellectuels et de talent littéraire pour mener à bien ce qui pourrait bien être son grand-œuvre.
De la persévérance, il en faudra sans doute également aux lecteurs qui entreprendront de découvrir le projet d’un auteur dont chaque nouvelle parution fait jour à un renouvellement de style et de forme. Car, c’est à plus de sept-cent pages qu’il s’agit de s’attaquer dans ce premier volet d’une trilogie qui nous entraîne, sous la forme d’une diachronie, dans toutes les ères de notre planète, sur tous les continents, toutes les religions et tous les textes fondateurs des mythes, des croyances et des cultures de l’humanité.
Tout commence aux temps les plus reculés, ceux au cours desquels le vivant cherchait ses multiples voies dont aucune encore n’avait conduit jusqu’aux prémices de l’humain. Des temps déjà où survivre était une préoccupation constante, où la peur –même embryonnaire pour ces êtres parfois larvaires – tenait lieu de fonctionnement pour échapper aux prédateurs permanents. A ce titre, les premiers courts chapitres d’Âmes sont d’une saisissante efficacité. La mort y rôde en tous lieux et avec elle, mais plus encore avec la vie, c’est la souffrance qui guide tout et accompagne les moindres actes quotidiens. Souffrir ou faire souffrir pour mourir ou vivre en quelque sorte. Tristan Garcia s’y révèle un conteur au style puissant maniant une langue magnifique et presque hallucinatoire parfois.
Lorsque nous sommes transportés quelques dizaines de milliers d’années plus tard d’abord en Chine puis en Inde et enfin au Japon médiéval, le récit prend une autre tournure. Il s’agit désormais d’illustrer, de façon éminemment originale, les grands récits mythiques qui ont façonné les croyances et les religions des continents les plus densément peuplés de notre planète. Et, comme tout au long de ces récits que seuls d’infimes détails relient (un homme au bec de lièvre, un bijou fait de deux anneaux entrelacés, des couleurs dont les entrelacs nous sont rappelés en annexe) par-delà le temps et les lieux, c’est aux vaincus que l’auteur donne la parole. Des vaincus qui souffrent sous toutes les formes : de privations physiques, de vexations psychologiques, de brimades sociales ou sexuelles avant d’expirer dans l’indifférence générale. Des vies entières de souffrance contées dans des récits qui s’étirent à l’image de ces interminables récits mythiques auxquels l’auteur fait explicitement référence.
Or c’est là aussi que Tristan Garcia risque de perdre certains de ses lecteurs en raison du foisonnement de personnages, de la difficulté à en retenir les noms et de la surabondance d’épisodes de plus en plus improbables – à l’image une fois de plus des textes fondateurs qu’ils tentent d’illustrer – qui finissent par rendre la progression pénible et délicate.
Il n’en reste pas moins qu’avec ce projet, Tristan Garcia s’impose décidément comme un auteur à part, une figure majeure de la scène littéraire française contemporaine.
Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 713 pages

29.6.19

Intérieur jour – Marc Dugain



Après avoir réalisé le film « L’échange des Princesses » tiré du roman de Chantal Thomas avec laquelle il a d’ailleurs co-écrit le scenario, Marc Dugain décide de s’atteler à la rédaction d’un livre que l’on peut voir comme une sorte de confession et de réflexions inspirées de tout le travail qu’il fallut effectuer pour venir à bout d’un film aux multiples défis.
Chapitre après chapitre, nous voguons tantôt du côté de la narration de la manière dont le film fut préparé, tourné puis monté (un exercice où l’auteur multiplie les anecdotes qui éclairent le film pour ceux qui l’auront vu), tantôt du côté de la propre vie de Marc Dugain et la façon dont ce film en illustre certains aspects.
Comme toujours, il y a chez Dugain cette grande intelligence du récit, ce souci du travail de documentation historique et de la préparation avant que de laisser libre cours à son instinct. On pourra lire ce court récit sans avoir vu le film. Mais on en tirera la substantifique moelle probablement en ayant vu avant et revoyant ensuite ce qui fut un immense succès populaire.
Publié aux Editions Robert Laffont – 2018 – 170 pages

12.6.19

San Perdido – David Zukerman



Quoi de mieux que le Canal du Panama et ses villes côtières pour organiser trafics en tous genres ? C’est donc dans la ville de San Perdido que nous emmène David Zukerman pour un roman où la violence est omniprésente et sert de moyen commun pour obtenir sans vergogne ce que l’on désire.
Violence faite à celles et ceux qui survivent du tri des ordures dans la décharge où ils habitent. Tout ce qui peut être mangé l’est. Tout ce qui peut se revendre trouvera preneur. C’est d’ailleurs là, sur cet amas de détritus putréfiés et puants que va surgir un jeune enfant noir, muet mais doté d’une force irrésistible et d’un regard capable de vous clouer sur place. Un être mystérieux qui va servir de fil conducteur à une histoire de plus en plus alambiquée…
Violence faite aux femmes dont les plus belles finissent soit dans la maison close de luxe réservée à l’élite locale, soit au bras d’un puissant qui en fait sa maîtresse pour plus ou moins longtemps. Violence faite aux petits qu’on exploite en les sous-payant avant que de les liquider de manière expéditive si, d’aventure, ils devenaient trop gênants.
Sur cette ville perdue règne un Gouverneur uniquement préoccupé de trois choses : préserver son pouvoir, consommer le plus de femmes possibles car son appétit quotidien est immense et amasser le plus d’argent en s’acoquinant avec tout ce que l’environnement peut attirer d’arrivistes peu scrupuleux mais prêts à partager pour avoir eux-mêmes ce qu’ils convoitent.
Alors, naturellement, des haines se forment, des jalousies prennent naissance et des manipulations en tous genres s’ourdissent pour avancer ses propres pions. Les plus faibles ou les moins chanceux tombent et seuls survivront les plus rusés ou ceux au caractère plus que bien trempé.
Dans cet univers grouillant, l’auteur tisse une histoire aux ramifications multiples et qui n’hésite pas à plonger dans l’histoire rocambolesque du Panama. Toutefois, à force d’abuser de sorcellerie et d’invraisemblances en tous genres, le lecteur finit par décrocher d’un roman qui avait pourtant bien commencé. Car comment croire un instant à toute la dernière partie qui frise le grandiloquent ?
Publié aux Editions Calman Levy – 2019 – 411 pages

6.6.19

Trahison – Joyce Carol Oates



Celle qui fut par deux fois une des finalistes malheureuses du Prix Nobel de Littérature comptera assurément comme l’une des grandes femmes de lettres nord-américaines du XXème siècle. Trahison appartient à un genre que l’écrivaine affectionne particulièrement : celui des nouvelles.
Treize histoires de trahison en tous genres où, presque toujours, figurent des femmes dont le rôle et la place dans la vie ont longtemps été subordonnés à ce que les hommes, qu’ils soient père ou époux, ont bien voulu leur accorder. Treize pièces, plus ou moins longues, où un acte devient le symbole d’une séparation définitive, irréparable d’avec son environnement devenu souvent étouffant.
Cela peut être le cas d’une brillante jeune femme qui décèdera horriblement et seule à la suite d’un tatouage réalisé un peu par esprit de protestation envers une cellule familiale oppressante. Ou l’obsession d’un chercheur désormais en retraite pour des bruits provenant d’une maison abandonnée alors que sa femme s’enferme dans la conviction qu’il la trompe. Ou bien encore cette femme qui, à quarante ans passés, s’est résolue coûte que coûte à trouver un mari et assistera stupéfaite à l’acte héroïque de son compagnon, qu’elle n’aimait pas vraiment, venu s’interposer au risque de sa vie lors de l’attaque d’un énorme chien féroce. Ou encore, cette universitaire, doyenne d’une petite université locale, célibataire qui se voue corps et âme pour son père Prix Nobel de littérature, un être égoïste, egocentré et collectionneur de femmes.
Toutes ont des comptes à régler avec la vie, la société, la famille, leurs sentiments. Toutes se débattent prises aux pièges de la réalité mise en vis-à-vis à peine conscient de leurs grandes espérances. Toutes ont trahi leur idéal ou le voient trahi.
Magnifiquement traduit, ce gros recueil de nouvelles se lit avec un intense plaisir et reflète l’immense talent de leur auteur, une vieille dame désormais qui dit trouver son inspiration en regardant par la fenêtre de son cabinet de travail.
Publié aux Editions Philippe Rey – 2018 – 537 pages

21.5.19

L’explosion de la tortue – Eric Chevillard



Quel rapport peut-il bien exister entre une minuscule tortue de Floride et un auteur inconnu du XIXème siècle du nom de Louis-Constantin Novat ? C’est sur cette question pour le moins inattendue que le romancier fantaisiste Eric Chevillard va élaborer un récit d’un surréalisme qui n’ira que croissant.
Lorsqu’il rentre de vacances d’été, le narrateur retrouve dans son appartement parisien la petite tortue qu’il eut la faiblesse d’acheter un jour sur les quais de la Mégisserie. Malgré l’ingénieux – mais fort douteux – système imaginé par son propriétaire, le gentil reptile manifestera son médiocre état en laissant sa carapace se faire traverser par la simple pression du pouce du propriétaire venu s’en saisir en douceur. Une manifestation qui traduit un état de déshydratation absolu engendrant bientôt la mort de l’animal peu encombrant.
Par une suite de cocasseries improbables, de l’explosion de la tortue nous voici lancé sur les traces d’un écrivain jamais publié dont le narrateur entreprend de s’approprier les textes à des fins multiples telles que minable stratégie amoureuse (alors que la belle manifestait un désir marqué de voir ses ardeurs comblées), publication sous son nom propre et pourrissement d’un éminent concurrent prêt à confisquer un sujet à son non moins éminent spécialiste à la déontologie inconséquente.
Quel rapport me direz-vous ? Soyez patients et acceptez alors de subir les formules unitairement drolatiques qu’aligne à la pelle un auteur qui ne manque ni d’imagination ni de talent littéraire. La réponse parviendra – en queue de poisson, pardon de tortue – à la toute fin d’un livre dont la construction pourra réjouir les uns ou lasser –beaucoup – d’autres.
Après avoir souri de l’auto-dérision d’un narrateur aussi minable que peu sympathique, nous avons vite fini par compter fébrilement le nombre de pages restant à se coltiner avant d’épuiser les dédales d’une farce assez pénible.
Publié aux Editions de Minuit – 2019 – 255 pages

17.5.19

Je ne suis pas une héroïne – Nicolas Fargues


Dans le vocabulaire codé des copines de Géralde, une superbe trentenaire d’origine camerounaise, bien éduquée et à la tête bien faite, il n’y a que deux catégories d’hommes. Les « Jimmy », ces gars dont on va faire ses amants pour un soir, quelques jours ou, au mieux, quelques semaines mais que l’on va ensuite lâcher parce que trop centrés sur eux-mêmes, pas assez intelligents, incapables d’être à l’écoute de la femme du moment. Et puis les « Jim », rares au point d’être quasiment introuvables. Des princes charmants, ouverts, intelligents, tournés vers leur compagne.
Lassée de n’avoir connu jusqu’ici que des Jimmy minables dont la fréquentation ne finit par induire que dégoût et dévalorisation de soi, Géralde plaque tout pour filer en Nouvelle-Zélande où elle part retrouver Pierce, un beau mec blond aux yeux clairs, cool, rencontré à Paris. L’archétype de l’homme idéal pour elle. Une fois sur place, l’idylle tournera très vite au fiasco. Mais étant donné qu’un homme peut en dissimuler un autre comme un train en cache un autre, c’est le coup de foudre massue qui va s’abattre sur les épaules de Géralde lorsqu’elle fera la connaissance d’un conférencier sensiblement plus âgé qu’elle. Un type surdiplômé, brillant qui fréquente régulièrement les plateaux de télévision et que l’on interviewe sur ses recherches et les savants documents filmés qu’il réalise partout dans le monde. Un homme au charme fou qui n’hésite pas à déclarer sa flamme pour cette jeune femme sans perdre de temps.
A partir de cette histoire qui pourrait être banale, Nicolas Fargues élabore un récit envoûtant et d’autant plus étonnant qu’il sait rendre compte à la perfection de la psychologie amoureuse féminine, des pièges et des travers qu’elle peut réserver face à certains mâles ayant une approche susceptible de réserver de graves désillusions. Avec un sens aigu de la formule et en faisant sien le vocabulaire inventé par les trentenaires actuels, il nous rend compte des travers et des pièges à vouloir vivre en permanence sa vie sur plusieurs plans parmi lesquels le monde virtuel, numérique des media sociaux joue un rôle de plus en plus essentiel. Il dresse également un vibrant tableau de ce fonds de racisme ou de discrimination jamais totalement évacué entre Blancs et Noirs où de petits gestes et propos malheureux finissent par trahir le véritable regard porté sur soi quand on est une femme Noire, belle, attirante et intelligente.
Ecrit en résidence en Nouvelle –Zélande, ce roman est aussi un mini-guide mettant en avant les sublimes paysages d’un petit pays protégé des hordes par sa localisation et qui a su préserver à la nature, à son éco-système une place absolument centrale traduisant l’essence même de l’art de vivre local.
Nicolas Fargues signe ici un formidable roman et l’un de ses tout meilleurs !
Publié aux Editions POL – 2018 – 263 pages

9.5.19

La femme aux cheveux roux – Orhan Pamuk



Chez Orhan Pamuk, la ville d’Istanbul sert souvent d’indicateur quant à l’évolution de la société turque, de ses mœurs comme de ses brusques sursauts politiques souvent ponctués de coups d’état militaires. C’est par la transformation de ses vieux quartiers insalubres en lieux résidentiels pour nouveaux riches, par l’édification de tours dont la hauteur dit la puissance, par l’extension infinie de la ville qui absorbe peu à peu ses banlieues pour finir en mégapole saturée d’embouteillages et de coups de klaxon que nous avançons fréquemment dans le récit, avec la même lenteur – voulue par l’auteur – que celle des automobilistes coincés dans de gigantesques bouchons.
Rien d’étonnant donc à ce que nous fassions la connaissance du fils d’un promoteur immobilier tout juste abandonné par son père et confié aux seuls soins de sa mère recluse dans ce qui n’est encore qu’une bourgade de la lointaine Istanbul. Le lycée terminé, il faut bien trouver les moyens de financer les études à l’université qui s’annoncent. Aussi, le jeune Cem part-il travailler aux côtés d’un maître puisatier chargé de creuser un puits censé alimenter une future teinture textile dans une petite ville montagneuse. Avec son maître puisatier, Cem découvrira non seulement la rigueur du travail manuel mais aussi un substitut de père avec lequel il ne cesse d’échanger, le soir venu, des histoires où il est fréquemment question du mythe d’Œdipe, histoire de tuer le vrai père.
Mais cet été-là, Cem fera aussi la connaissance de la femme aux cheveux roux, une actrice venue se produire avec sa troupe dans cette ville de garnison. Une femme qui le fascine et avec laquelle il aura une aventure d’une nuit, sa première nuit d’amour.
Des années plus tard, devenu à son tour un riche promoteur immobilier, Cem finira par être rattrapé par son passé. Un passé rongé par le remords d’avoir fui un chantier interminable en laissant son maître blessé au fonds du puits, sans secours. Un passé hanté par cette femme aux cheveux roux qui fut son fulgurant premier amour et dont il ne sait plus rien. Un passé où l’incapacité à avoir à son tour des enfants avec son épouse a donné lieu à une débauche d’acquisitions en tous genres doublées d’une frénésie à accumuler les récits traitant du mythe d’Œdipe dans les diverses cultures, religions et langues. Viendra alors le jour où Cem constatera, à son tour, que les mythes peuvent devenir une réalité dans une dernière partie saisissante où tous les fils se renouent de manière dramatique.
Difficile de ne pas voir dans ce magnifique roman de Pamuk une critique allégorique de la société turque, de ses dérives religieuses et politiques, de sa frénésie de modernité du côté européen de son territoire, des fractures sans cesse plus importantes entre ceux qui ont su tirer parti de la situation en faisant alliance avec le pouvoir et la masse vivant encore dans une certaine pauvreté. Or, l’on sait que plus les écarts se creusent, plus le risque d’explosion violente est avéré.
Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 298 pages

30.4.19

Khomeiny, Sade et moi – Abnousse Shalmani



La couverture d’un livre, surtout s’il s’agit du premier d’un auteur, doit faire mouche. Pari gagné avec l’ouvrage d’Abnousse Shalmani dont le titre, énigmatique et provocateur, interpelle et dont la photographie laisse voir une jeune femme au grand regard franc, direct invitant à dialoguer directement avec elle.

De dialogues il sera d’une certaine façon question tout au long d’un récit qui tient à la fois de l’auto-biographie, des réflexions philosophiques, sociales et politiques et de cris de révolte contre tout ce qui entrave la liberté de penser ou oblitère l’avenir de notre planète. Vaste programme qui pourrait tourner en vaste foutoir si ce n’est que l’auteur fait preuve d’une rare et vive intelligence, d’un sens critique aigu et d’une personnalité particulièrement rebelle.

Jusqu’à l’âge de huit ans, Abnousse Shalmani menait une vie dans l’aisance bourgeoise d’une famille iranienne respectée et bien installée dans la société. Un paradis qui prit brutalement fin avec la révolution iranienne et l’arrivée de celui que l’on surnomma « le vieux en noir et blanc », le brutal, sanguinaire Khomeiny. Soudain, plus d’aisance, plus de livres à la maison et surtout, toutes les femmes voilées et cachées sous un uniforme destiné à les dépersonnaliser, les formater et en faire les objets dociles des hommes, maris, frères, chargés de les confiner à la maison.

Comme beaucoup d’autres, la famille finira par fuir un pays où la folie des barbus faisait rage pour venir s’installer chichement à Paris. Devenus pauvres en France, ils n’eurent de cesse de s’intégrer. Pour Abnousse, cela passa par l’apprentissage du français qu’elle maîtrise à la perfection. Un apprentissage qui se fit par la lecture des grands auteurs du XIXème siècle puis par la découverte fortuite de la littérature libertine. D’où la référence à Sade qu’elle se força à dévorer, malgré les insoutenables passages de torture, et de tout ce que le genre compte d’auteurs majeurs dont elle s’est fait une spécialité. Une façon comme une autre d’apprendre une langue dans ce qu’elle a de plus fleuri et de mieux écrit aussi. Une façon aussi de réfléchir à ce que signifie l’exercice de la liberté, le rôle de la censure, la place des femmes dans les diverses sociétés. De fil en aiguille, cela conduira Abnousse à passer une maîtrise d’Histoire sur la représentation des femmes dans le cinéma français et italien des années 50 et 60.

Au-delà des horreurs inhérentes à toute révolution, surtout quand elle est menée par des fous au nom d’une religion dévoyée de ses objectifs, le livre vaut surtout pour la découverte d’une personnalité hors-normes. C’est une jeune fille, jeune femme et femme sans cesse révoltée, refusant de se plier aux dogmes débiles, décidée à exercer tous ses droits, avançant dans le monde hostile avec une intelligence acérée que nous découvrons page après page. Quitte à choquer sans cesse pour faire réagir et agir. Une femme voulant conserver la belle part iranienne de ses origines mais pour devenir, être et agir en tant que citoyenne française. A ce titre, les chapitres consacrées à l’étude de notre société, ses fractures, ses traumatismes ou à la façon dont certains d’entre nous finissent par oublier la beauté et la générosité  des droits dont nous bénéficions et que le monde entier nous envie devraient devenir des pages à lire et étudier dès le plus jeune âge à l’école.

Oublions les quelques maladresses d’un récit un peu décousu parfois et regardons-le comme un cri d’amour pour ce pays, la France, qui l’a accueillie elle et les siens et un cri d’alarme pour ce qu’il pourrait devenir si, à force de ne pas voter, nous laissions « nos » barbus s’emparer du pouvoir.

Publié aux Editions Grasset – 2014 – 331 pages

18.4.19

Ne préfère pas le sang à l’eau – Céline Lapertot



Après deux premiers romans fort réussis (« Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre » puis « Des femmes qui dansent sous les bombes »), la romancière par ailleurs également professeur de lettres dans le secondaire fait paraître un troisième roman fort différent, moins impactant et qui nous a, disons-le d’emblée, beaucoup moins séduit.
Roman d’anticipation, situé dans un futur proche en un lieu quelconque. Peu importe, si ce n’est que le manque d’eau potable s’est abattu sur le monde. Alors quand on est un petit pays comme celui imaginé par l’auteur qui a su anticiper en faisant construire une immense citerne censée subvenir aux besoins de la population, cela attise forcément convoitise et bas instincts. D’où l’afflux massif de réfugiés venus chercher le nouvel Eldorado dans un pays qui finit par se sentir envahi. Alors quand un jour des extrêmistes font sauter la citerne, ceux qui ont bâti leur avenir politique sur un populisme haineux en profitent pour confisquer le pouvoir et mettre en place un régime autoritaire et bientôt totalitaire.
Dès lors, ce qui était un petit paradis sur terre devient une prison à ciel ouvert où l’on confisque la liberté de penser, d’agir et où l’on enferme tout individu ayant eu des velléités d’exprimer leur refus d’adhérer à l’idéologie dominante. Bref, c’est dans un monde possible, voire probable de manière inquiétante, que nous plonge Céline Lapertot. Une façon d’éveiller les consciences de ceux qui seraient tentés par une aventure que l’on sait d’avance suicidaire. Un geste louable mais dont la portée reste douteuse car quelle est la probabilité que ceux qui réfléchissent sur de fausses bases soient tentés de lire le roman d’une auteur encore assez confidentielle ?
L’exercice tient d’autant plus du pari osé que la composition du roman où la parole est successivement donnée à divers personnages dont on éprouve le plus grand mal à comprendre qui ils sont vraiment et quels rôles ils jouent dans un pays qui demeure trop vague, crée une distance permanente entre le récit et le lecteur. Une distance qui pourra pousser certains à abandonner la lecture avant qu’un rythme plus convaincant ne s’installe, passé un gros premier tiers.
Si l’intention est louable, la méthode ici manque de force de conviction. Dommage.
Publié aux Editions Viviane Hamy – 2018 – 144 pages

12.4.19

Les porteurs d’eau – Atiq Rahimi



Deux hommes, deux destins, une tragédie humaine. C’est ainsi que l’on pourrait résumer le dernier roman d’Atiq Rahimi. Un roman qui nous place en plein cœur des troubles et des dilemmes qu’engendrent le refoulement, les frustrations et la folie des hommes.
En ce même matin, à des milliers de kilomètres de distance, deux hommes se réveillent. A Paris, Tom prend la route sous la pluie pour se rendre à Amsterdam. Afghan d’origine, naturalisé Français, il refuse de parler une langue que les Talibans ont salie. C’est pourtant dans sa langue natale qu’il va écrire une lettre à son épouse de plusieurs décennies pour lui annoncer qu’il la quitte pour rejoindre une jeune femme dans la capitale néerlandaise.
A Kaboul, Yûsef éprouve les plus grandes difficultés à quitter sa couche pour alimenter en eau, puisée d’une source difficile d’accès, une ville aussi assoiffée que glaciale. Une tâche d’autant plus difficile qu’il est inconsciemment amoureux de sa belle-sœur laissée seule et sans nouvelle depuis longtemps maintenant par son frère et sur laquelle la loi islamique lui accorde tous les droits. Des droits qu’il n’ose exercer, lui qui n’a jamais connu de femme et qui vit dans la crainte de ses pulsions. Dehors, les dangers sont permanents et se manifestent par la menace fréquemment mise à exécution de coups de fouet assénés sans merci par des talibans uniquement préoccupés à faire régner une terreur absolue au prétexte de la nécessité de prier sans relâche.
Or, ce même 11 mars 2001, les talibans vont mettre d’autres menaces longtemps proférées à exécution : pour la plus grande stupéfaction et révolte du monde, ils vont faire sauter à la dynamite les gigantesques statues de bouddha de Bâmiyân. Un acte hautement symbolique qui, par ricochets indirects, va aussi pousser Tom et Yûsef vers leur propre destin.
Car c’est par la violence et l’affrontement de ses propres démons que pourra survenir une forme de libération dans un monde où le moindre interstice de liberté fait l’objet d’une répression externe, sociétale ou interne, psychologique.
En alternant les chapitres, Atiq Rahimi nous emmène sur les traces de ces deux histoires tragiques. Deux récits aux confins des deux cultures qui habitent leur auteur et des deux langues qu’il maîtrise à la perfection. Deux récits d’une poésie ineffable tandis que le monde semble sombrer, sans perspective de rachat.
Publié aux Editions POL – 2019 – 285 pages

10.4.19

Là où les chiens aboient par la queue – Estelle-Sarah Bulle



Au bout d’un chemin où peu s’aventurent, existe un petit hameau qui porte le nom de Morne-Galant. Un trou perdu en Guadeloupe dans les années 40 que les locaux ont surnommé « Là où les chiens aboient par la queue » tellement il semble abandonné de tous et de tout. C’est là que vit la famille Ezechiel, une petite tribu issue du mariage d’Hilaire, un géant bagarreur, joueur et beau parleur, une figure régionale avec une Bretonne morte en couches.
L’aînée de la fratrie est une grande bringue toujours mal attifée et dotée d’une paire de panards gigantesques. Une fille à la langue bien pendue et qui ne s’en laisse pas conter que tout le monde surnomme Antoine. Car, pour tromper les esprits, il faut toujours avoir deux noms : l’officiel (Appolone ici) et celui d’usage. C’est Antoine que nous allons donc suivre depuis son adolescence jusqu’à son lit d’hôpital, la vieillesse venue et avec elle la mort prochaine.
La vie d’Antoine est un véritable roman qui colle à l’histoire de la relation difficile entre les Antilles et la métropole. Dans les années 40, c’est la douceur de vivre qui prime. Grâce aux cultures de canne à sucre et de banane, l’île ne connaît pas le chômage si l’on est un homme prêt à vendre ses muscles pour un peu d’argent. Pour les femmes, c’est le mariage ou la fuite. Antoine, rétive à tout mariage, choisira très tôt la fuite. Débrouillarde et entreprenante dans l’âme, elle vivra de trafic de diamants avant de monter un magasin.
Puis, quand la situation économique se retournera et que les violences urbaines entraîneront de brutales répressions policières et militaires, Antoine et ses frères et sœurs, comme tant d’autres, choisiront de quitter l’île anciennement paradisiaque, ses coutumes, ses nombreux arrangements, sa culture ambivalente entre modernisme et animisme pour tenter leur aventure dans la capitale d’une France offrant le plein emploi. Une France qui bâtit à tour de bras pour loger tout ce qu’elle accepte d’immigrer dans des banlieues contre la promesse d’un travail que n’ont pas sapé les crises à répétition bientôt à venir.
Tandis qu’Antoine raconte sa vie, dans une langue colorée où français, créole et mots inventés de toutes pièces se mélangent allègrement, sa sœur Lucinde, la couturière qui aura fait son petit trou, et Petit-Frère l’électricien, soldat puis infirmier psychiatrique font de régulières apparitions pour apporter leur version des faits ou leur propre éclairage. Autant de parcours humains, de joies et d’échecs. Autant de vies possibles.
A travers ces témoignages, soigneusement agencés, c’est l’histoire du racisme larvé ou non qui s’écrit, celui de l’éternelle difficulté à trouver sa place quand on a la peau plus ou moins noire dans un pays où le pouvoir est aux blancs. L’histoire d’une nation aussi qui petit à petit s’enfonce, perd ses rêves et ses illusions.
Estelle-Sarah Bulle signe un premier roman sympathique et joliment tourné.
Publié aux Editions Liana Levi – 2018 – 284 pages

2.4.19

Le petit paradis – Joyce Carol Oates



On n’attendait pas nécessairement de la grande femme de lettres qu’est Joyce Carol Oates, une des spécialistes des nouvelles qui font mouche, qu’elle réalise un roman d’anticipation en forme de dystopie. Il faut avouer que ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis sous le leadership d’un Président populiste uniquement préoccupé de soigner son électorat et de protéger à court terme les intérêts d’un pays en train de progressivement sombrer n’incite guère à l’optimisme.
Or, c’est à une possible préfiguration de ce que pourraient devenir de nouveaux Etats-Unis que se livre ici l’auteur. A l’issue d’un conflit nucléaire lui-même conséquence indirecte à long-terme des attentats du « 9/11 », les Etats d’Amérique du Nord (EAN) ont été mis en place. Regroupant tous les territoires du Nord de l’Amérique et du Mexique, ils constituent désormais un ensemble à la démocratie toute relative. Si le droit de vote y est accordé, c’est pour élire le seul candidat possible. Le pouvoir y est confisqué par quelques puissants tandis que le peuple est plongé dans une terreur permanente. Il y est interdit de penser par soi-même, de livrer une quelconque opinion originale. Sortir du rang vaut sanction immédiate : arrestation brutale, exil dans le meilleur des cas, volatisation par un drone qui vous liquéfie sur place dans les situations les plus graves ou les récidives.
Parce qu’une jeune fille brillante, major des terminales de son lycée, se prépare à livrer un discours qui sort du cadre très formaté, la voici arrêtée devant ses camarades, torturée et exilée loin de chez elle et loin dans le temps. Car c’est à plus de cinquante ans de distance en arrière qu’elle se trouve télétransportée au beau milieu d’un campus universitaire de l’Etat du Wisconsin. Dotée d’une nouvelle identité avec interdiction de quitter les lieux ou de faire la moindre référence à un passé (futur) qui aura été de toute façon largement formaté, elle va devoir réapprendre à vivre sous la certitude et la peur constantes de se savoir observée.
C’est donc une sorte de nouveau « 1984 » que concocte Joyce Carol Oates. Les ingrédients y sont ceux que l’on retrouve dans les régimes totalitaires : confiscation du pouvoir, encadrement strict des libertés, endoctrinement, terrorisation des populations, arrestations et exécutions sommaires. Or, c’est bien vers ce glissement doctrinal que s’enfoncent bien de ce que furent de belles démocraties de par le monde en passe de se se transformer en régimes odieux si leurs populations n’y prennent pas garde. Et c’est précisément cela que dénonce, à sa manière et avec un talent affirmé, la grande femme de lettres.
Publié aux Editions Philippe Rey – 2019 – 381 pages

30.3.19

La prophétie de John Lennon – Louis-Henri De La Rochefoucault


En exergue, une citation de John Lennon en 1966 que voici : « Le christianisme s’en ira. Il s’amenuisera et s’effacera. Je n’ai pas besoin de débattre de cela. J’ai raison et l’avenir le prouvera. Aujourd’hui, nous sommes plus populaires que Jésus. J’ignore ce qui disparaîtra en premier, le rock’n’roll ou le christianisme. »
Faisant de cette citation un brin loufoque un prétexte, Louis-Henri De La Rochefoucault prend sa plus belle plume pour réaliser un roman totalement baroque, déjanté et à mourir de rire. L’homme étant par ailleurs critique littéraire et critique musical spécialisé dans le rock, le folk et la pop, c’est à un objet inhabituel qu’il s’attelle sous forme de livre conçu comme une pochette de disque vinyle accompagné de ses line notes.
Monsieur De La Rochefoucault a des lettres (pas seulement de noblesse) et de la culture. C’est une véritable encyclopédie vivante du rock’n’roll qui connaît jusque sur le bout des doigts les albums et les groupes les plus obscurs ainsi que la genèse de leurs auteurs. Imaginant un personnage qui doit lui ressembler d’assez près (de noble et illustre lignée comme lui, critique musical comme lui, compositeur et instrumentiste peu reconnu jusqu’ici), il se lance dans un roman dont le prétexte en filigranes très fins est de sauver le christianisme par le rock’n’roll, histoire de faire mentir le bon John.
Autant d’occasions pour donner la parole à de vraies personnalités du petit monde parisien de la nuit et/ou de la musique électrique/électronique, recyclant pour cela des passages de véritables interviews qu’il eut l’occasion de réaliser pour la revue Technikart à laquelle il collabore. Et là, croyez-moi, il y a matière à déployer l’immense talent dont recèle notre ami. Usant d’une langue aussi magnifique qu’imagée et trempée dans le fiel, notre homme dégomme à tout va. A bas les artifices, hardi sur les manœuvres d’artistes plus préoccupés à amasser de petites fortunes qu’autre chose, l’hallali est sonné toutes trompes dehors sur toute cette cohorte de chanteurs sans voix dont on ne comprend d’ailleurs pas le succès si ce n’est du fait de l’abattage marketing dont ils font l’objet.
Et le Christ dans tout cela, me direz-vous ? Soyez sans crainte, il va même parler directement à son nouveau bon samaritain lui confiant une mission évangélique musicale et lui mettant sur son chemin une improbable bonne sœur au profil gothique. Déjanté et incroyablement drôle. Osons affirmer que nous tenons là un portraitiste digne descendant de Bossuet. Et à l’envoi, il touche !
Publié aux Editions Stock – 2019 – 284 pages


28.3.19

Manifesto – Léonor de Récondo


Un appel en pleine nuit n’est jamais bon signe. C’est précisément dans la nuit du 24 au 25 Mars 2015 que Léonor de Récondo reçut un appel de sa mère, Cécile, elle-même prévenue quelques instants plus tôt par l’hôpital de la Salpétrière que son mari, le père de Léonor, opéré le matin-même, était en train de mourir d’une septicémie foudroyante.

Les dernières heures passées au chevet d’une personne que l’on a profondément aimée sont d’une densité et d’une texture particulières. Elles se partagent inévitablement entre l’angoisse de la perte définitive de l’être aimé, l’attente contradictoire du dénouement fatal, l’épuisement venant, et la quête souvent vaine ou futile de renseignements auprès de médecins surchargés et eux-mêmes épuisés. C’est cette expérience, la première pour la romancière et violoniste, qui est retracée ici avec respect, pudeur et amour.
Des séries de trois chapitres très courts se succèdent au fur et à mesure que la nuit d’agonie se déroule. Le premier donne la parole au mourant dans un dialogue imaginaire entre lui et un de ses proches où ils se confient réciproquement certains des souvenirs clé dont est fait une existence. Autant de séquences qui disent l’amour fusionnel, l’amour filial, l’horreur des guerres qui ont chassé ces familles espagnoles de leur pays, la perte successive de trois enfants en trois ans dans d’atroces circonstances et la réalisation par ses propres mains de sculpteur et fondeur de métaux du premier violon pour sa fille Léonor.
Le deuxième décrit ce qui se passe dans ou autour de la chambre du mourant, dans un hôpital dont le rythme de la nuit diffère profondément de celui du jour. Des séquences faites de petits gestes attentionnés, de moments de doute ou d’abattement, d’angoisse aussi.
Dans chaque chapitre terminal de ces tierces successives, c’est Léonor qui raconte un des souvenirs qu’elle a de la vie avec son père ou auprès de ses trois demi-frères ou sœurs désormais eux-aussi décédés, tous jeunes.
Quiconque aura vécu un tel épisode où l’on accompagne un proche dans ses derniers instants ne pourra que se reconnaître dans cette succession d’images, d’émotions, d’attente épuisante aussi qui constitue le parcours de l’accompagnant.
Publié aux Editions Sabine Wespieser – 2019 – 179 pages

27.3.19

Le roi chocolat – Thierry Montoriol



Comme nous le confie l’auteur dans une courte postface instructive, c’est en étudiant les quelques carnets non détruits par la famille de son aïeul Pierre Victor Lardet que l’idée de faire un livre sur ce personnage hors du commun lui vint.
Journaliste spécialisé dans la rubrique critique musicale, Pierre Victor Lardet est envoyé au début du vingtième siècle en Amérique du Sud pour y réaliser un reportage au long cours sur les opéras de Manaus et Buenos Aires dont le faste des ors et le lustre des distributions causaient une concurrence jalouse aux grandes maisons européennes.
En cette lointaine époque, voyager dans de telles contrées nécessitait de prendre le paquebot où l’on faisait des rencontres. Pour notre homme, ce sera celle d’une belle marquise aussi séduisante que mystérieuse. Une femme qui l’accompagnera pour tout le reste de son existence. Une maîtresse discrète mais passionnée toujours prête à lui sauver la face.
Une fois sur le continent sud-américain, le journaliste entreprend un périple aventureux qui lui fera croiser les peuplades indigènes ainsi que les révolutions multiples qui mettent aux prises et à distance des Etats-Unis déjà hégémoniques et les diverses dictatures dont les intérêts divergent au gré des intérêts de ceux qui s’en sont emparés.
Retenu dans un village indien, il y sera marié de force à trois des filles du chef et survivra à la nourriture vernaculaire immangeable grâce à la découverte du cacao mélangé à de la farine d’orge, de banane et du sucre.
Revenu en Europe après bien des aventures amoureuses et guerrières, lassé de travailler pour un journal ayant viré à l’extrême droite, il se lancera dans l’aventure entrepreneuriale en créant l’entreprise, la marque et le produit Banania. Une aventure extraordinaire à tous points de vue qui, grâce au génie visionnaire de cet homme et à son sens de la publicité, fera bientôt de la célèbre boîte aux relents fortement coloniaux la marque la plus célèbre de France.
Réussir vaut autant d’amitiés intéressées que de jalousies occultes, sans parler des aigrefins attirés par l’appât du gain. Après avoir côtoyé les sommets de la célébrité et de la reconnaissance nationale qui lui vaudront le surnom du « Roi chocolat », Pierre Victor Lardet commettra une série d’imprudences et prendra une suite de mauvaises décisions qui le précipiteront, lui et sa famille, dans la pauvreté et l’anonymat. Or, le seul pardon possible pour la ruine dans une grande famille c’est l’oubli, celui dans lequel cet aventurier de génie, un peu fantasque, très séducteur, à l’entregent certain fut plongé près d’un siècle durant avant que de ressortir en pleine lumière dans ce formidable roman aussi bien troussé que magnifiquement écrit. Une réussite !
Publié aux Editions Gaïa – 2018 – 427 pages

25.3.19

La guerre des pauvres – Eric Vuillard



Dans ce petit recueil magnifiquement écrit et savamment documenté, Eric Vuillard nous rappelle que la guerre des pauvres remonte quasiment aux sources de la société sous sa forme moderne.
Au Moyen-Âge, elle éclata de manière régulière toujours de la même façon et pour les mêmes raisons. Concentration de pouvoirs par les nobles et l’Eglise, abus de taxes et d’impôts, exclusion de la majorité de la population d’une forme minimale de confort et de bienséance. Ajoutez à cela une Eglise au faste outrageux en complet décalage avec ce que prônait le Christ et toutes les conditions sont réunies pour qu’un prédicateur au verbe haut et n’ayant pas peur de dénoncer sans vergogne les abus mette le feu aux poudres.
Ce fut ce mécanisme qui fit son œuvre à de nombreuses reprises en Allemagne, en Hongrie, en Angleterre entre autres. A chaque fois, les pauvres, paysans sans terre, soldats déclassés, petits commerçants se réunirent en foules immenses pour piller les villes et décapiter quelques-uns des détenteurs de l’ordre et du pouvoir afin de crier leur colère et de réclamer de nouveaux droits. A chaque fois, après des hésitations et des manœuvres dilatoires, les révoltes furent matées dans le sang et se soldèrent par des exécutions de masse. Car, jamais, les pauvres incapables de s’organiser et de se constituer en force progressiste ne l’emportent. Tout au plus finissent-ils par obtenir quelques concessions au fil d’un temps long, jusqu’à la prochaine explosion.
Une lecture passionnante à mettre en perspective du mouvement des Gilets Jaunes aux revendications floues ou irréalistes, désorganisées, désunies, recourant abusivement à une violence qui finira par avoir raison d’eux. Remplacer l’Eglise et les Nobles par les entreprises et le capitalisme et vous obtenez un tableau comparable. Car, nous rappelait Marx, l’Histoire jamais ne se répète, elle balbutie.
Publié aux Editions Actes Sud – 2019 – 68 pages

23.3.19

Mémoires au soleil – Azouz Begag



Dans la bouche de toute une génération d’immigrés nord-africains venus des colonies pour bâtir une France moderne en des temps qui ignoraient le chômage, bien des termes, revus au diapason des dialectes arabisants, prirent une sonorité étonnante. C’est ainsi que la mère de celui qui deviendrait plus tard un romancier prolifique doublé d’un futur Ministre à l’Intégration disait à qui voulait l’entendre que son mari était frappé de la maladie d’Ali Zaïmeur, charmante formule pour décrire un drame.
Drame d’une mémoire qui fout le camp et pousse le vieil homme, qui aura passé toute sa vie à travailler comme un forcené pour que ses enfants s’en sortent et ne connaissent pas la même misérable existence que la sienne, à régulièrement s’aventurer dans les rues de Lyon, où il habite, pour prendre le bateau en direction de l’Algérie.
A chaque escapade, Azouz Begag  est appelé à la rescousse pour mener une quête qui n’en finit pas. Quête d’un père parti souvent se réfugier au Café du Soleil à côté de ceux qui furent ses voisins de garni. Des vieillards désormais usés qui tuent le temps dans d’interminables parties de dominos où s’expriment maladroitement les pauvres vestiges d’une virilité plus que vacillante. Quête aussi d’une identité qui pousse régulièrement le seul fils à s’en être sorti à comprendre l’histoire de son propre père dont il ne sait pas grand-chose.
Doté pour tout papier d’identité d’une simple et unique carte d’électeur de seconde zone établie des décennies auparavant, nul ne semble véritablement savoir qui fut et est le père dont la mémoire part en vrille. Personne ne semble le connaître dans le village dont il se dit natif, nulle trace ne semble subsister d’une existence devenue anonyme. Au-delà de la recherche affolée d’un homme qui se perd dans les rues avoisinantes de son domicile, c’est la recherche de ses propres racines, de ses origines, de la véracité de son nom même que mène farouchement Azouz Begag afin de garantir, d’une certaine manière, son droit à exister dans un pays dont il est un ressortissant officiel en mal d’intégration. Un beau roman qui dit la souffrance muette de générations qui auront tout sacrifié pour un pays qui ne leur a pas toujours bien rendu.
Publié aux Editions du Seuil – 2018 – 185 pages

20.3.19

Ma dévotion – Julia Kerninon



Voilà des années qu’ils ne s’étaient plus croisés. Jusqu’à cette rencontre improviste dans une rue de Londres. Elle l’a reconnu tout de suite, malgré la vieillesse, malgré le temps qui a passé. Elle l’a abordé, à sa grande surprise, pour échanger quelques paroles bien fades au regard de ce qu’ils avaient vécu. Alors, aussitôt repartie, elle s’est promis de tout raconter, comme jamais elle n’a osé le faire, dans ce journal intime qui sert de trame à ce nouveau très beau roman de Julia Kerninon.
Ils se sont connus jeunes, encore adolescents, alors que leurs pères respectifs occupaient le poste d’Ambassadeur et de Premier Secrétaire à l’Ambassade de Londres à Rome. Parce que leurs familles, pour des raisons à la fois identiques et spécifiques, étaient incapables de leur offrir l’amour et la sécurité nécessaires, ils sont devenus inséparables. Elle, Helen, la jeune fille persécutée de manière odieuse par ses frères aussi stupides qu’abjects. Lui, Franck, fils unique encore incapable de savoir où orienter sa vie. Et puis, naturellement, ils se sont aimés. Sans doute sincèrement au départ, en tous cas pour elle, Helen.
A partir de là, Helen sacrifia toute sa vie par dévotion envers Franck. C’est elle qui fut sa première amante, elle qui l’hébergea à Amsterdam où elle partit faire ses études. C’est elle, encore, qui, en grande partie, fit de Franck la gloire de peintre qu’il allait devenir, une fois sa vocation trouvée.
Pour lui, elle supporta tout. D’être sa maîtresse, d’être son hôte quand, très vite, il multiplia les conquêtes sous son propre toit sans jamais se cacher. D’être délaissée pour une autre femme, galeriste réputée, qui contribua grandement à faire connaître son amant. D’être là, à nouveau, le moment venu pour lui ouvrir les bras, le consoler, lui servir de femme lorsqu’il le voulait bien, de comptable, de conseillère  et bien d’autres choses encore comme nous le découvrirons.
Là où la plupart des autres femmes auraient pris leurs jambes à leurs cous, elle resta fidèle à ce premier amour, toujours, et sacrifia sa vie, son travail, son mariage même plus tard pour lui. Lui, Franz, un égocentrique jouisseur ne vivant que pour son art, tellement centré sur sa fougue créatrice qu’il en est incapable de simplement percevoir le mal qu’il peut faire aux autres. A des êtres comme lui, il faut des phares solidement ancrés sur leur roc. C’est ce que fut, presque toute sa vie durant, celle qui dévoua son existence à ce demi-dieu à la fois odieux et admirable.
Avec ce nouveau roman, Julia Kerninon qui s’était fait remarquer par son premier roman « Buvard » confirme tout son talent et tout le bien qu’on pense d’elle.
Publié aux Editions La Brune au Rouergue – 2018 – 299 pages

17.3.19

Au-delà des frontières – Andreï Makine



La dernière parution de Makine a de quoi surprendre ; au point qu’une fois le livre achevé, on risque de continuer de se poser la question d’en comprendre l’objet et le propos…
Un critique reçoit un jour par le courrier le tapuscrit intitulé « Le Grand Déplacement » que nous découvrons en même temps que son récipiendaire. Il y est question, dans une langue à la fois classique et brûlante, d’une France imaginaire d’ici à vingt ans. Une nation qui déplace par dizaines de millions tout ce qu’elle aura compté de réfugiés, d’immigrés et de personnages présentant un quelconque danger pour un pays qui veut retrouver la gloire et le lustre de son passé. Un pays qui aura donc sombré dans le nationalisme outrancier, bercé de l’illusion qu’une épuration passant par l’envoi massif de population en une Syrie dévastée et à repeupler pourra lui redonner l’allant perdu. L’auteur, comme nous ne tarderons pas à l’apprendre, en est un jeune homme d’origine noble, fondateur d’un micromouvement ultra-nationaliste et conservateur qui s’est suicidé dans la fleur de l’âge. C’est sa mère qui a adressé le roman dans l’espoir de le faire éditer. Une mère que va rencontrer le critique alors qu’elle-même est sur le point de se suicider à son tour faute de trouver un sens et une place dans une société où elle ne se reconnaît plus.
Entre cette femme en mal d’affection et cet homme célibataire et qui squatte l’improbable appartement d’une sorte d’ermite parti tenter une autre forme d’existence dans le Caucase, une relation de confiance basée sur l’écoute et l’absence de jugement va peu à peu se nouer. Une relation qui les poussera à leur tour à quitter la France et Paris pour rejoindre ceux que l’on appelle les « diggers », une sorte de secte décidée à se couper de la vie moderne et à subvenir à leurs propres besoins en autosuffisance.
Pourquoi pas à une époque où un monde durable, capable de faire face à une explosion démographique et à un réchauffement climatique dramatiquement préoccupant, reste à inventer pour tenter de sauver l’humanité.
Pour autant, de quoi est-il vraiment question dans ce roman qui part dans de multiples directions ? De la puissance de la littérature pour encourager l’imaginaire ou le poétique ? Des fausses solutions fondées sur des idéologies qui ne mènent nulle-part ailleurs qu’au chaos ? Ou bien, au fond, ne serait-ce que le rêve d’autre chose et le recentrage sur une société proche de la nature qui ébaucherait un possible futur ? Sans doute un peu de tout cela. Mais que voici un livre étrange auquel on peut se sentir profondément étranger d’ailleurs !
Publié aux Editions Grasset – 2019 – 268 pages