28.8.19

Ecotopia – Ernest Callenbach



Paru initialement en 1975, Ecotopia a fait récemment l’objet d’une nouvelle traduction pour être republié en Français à la rentrée d’automne 2018. Près de cinquante plus tard, cette première utopie écologiste qui fut vendue à plus d’un million d’exemplaires et eut une influence considérable sur la pensée écologiste nord-américaine reste d’une brûlante actualité.

Ernest Callenbach situe son récit à la toute fin du siècle précédent. La Californie du Nord, l’Oregon et l’Etat de Washington ont alors décidé depuis quelques décennies de faire sécession des Etats-Unis d’Amérique pour fonder un nouvel Etat indépendant, Ecotopia. Convaincues que la politique états-unienne de croissance à tout prix ne pouvait mener qu’à une catastrophe écologique d’ores et déjà annoncée par la multiplication de désastres, ces populations ont pris les armes et obtenu de fonder une nouvelle nation qui met au centre de ses valeurs la protection de la nature et un mode de vie « à l’équilibre », c’est-à-dire une approche et des comportements où tout ce qui est utilisé est d’une manière ou d’une autre recyclé. Sont bannis les moteurs thermiques et de façon générale toutes les activités polluantes. En parallèle, la population a mis au point un système social et politique éminemment démocratique et  très libre dans un esprit très inspiré des grands mouvements hippies des années soixante.

Alors que les relations diplomatiques entre les Etats-Unis et Ecotopia sont rompues, un journaliste de New-York obtient l’autorisation exceptionnelle de se rendre sur place pour un séjour de plusieurs semaines afin de rendre compte de ce qui se passe là-bas.

Arrivé fort de ses convictions et des a priori que la pensée officielle de son gouvernement a ancrées en lui, l’homme s’attend à trouver un pays arriéré, pauvre, au bord de l’implosion. Au fur et à mesure que se font ses découvertes des divers aspects de la société d’Ecotopia, le jugement du journaliste ne cesse d’évoluer trouvant de plus en plus d’intérêt et d’avantages à une approche qui se situe pourtant aux antipodes du mode de vie qui lui est habituel. Mais, c’est la rencontre avec une femme et une histoire d’amour intense qui finiront par faire vaciller ses convictions et par lui ouvrir les yeux sur beaucoup d’aspects des choses restées cachées de l’autre côté de la frontière.

Malgré son aspect un peu naïf parfois émanant d’une atmosphère encore enfumée par les émanations du mouvement « Peace and Love », le roman d’Ernest Callenbach explore de façon réaliste et approfondie de nombreuses approches alternatives aux modes de vie et de fonctionnement auxquels nous sommes habitués. Au moment où le changement climatique, malgré les dénégations de certains, est avéré et où le populisme dans des pays de plus en plus nombreux ne va faire qu’accélérer des catastrophes sociales et écologiques annoncées, la lecture d’Ecotopia prend un sens réactualisé et nous invite à nous poser la question de ce que nous pouvons changer, individuellement ou collectivement, pour prendre une nouvelle direction avant que notre planète ne nous l’impose avec une brutalité contre laquelle nous ne pourrons rien. L’optimisme de l’auteur est un baume sur le cœur de celles et ceux qui sont convaincus que le monde tel que nous le connaissons n’en a plus pour très longtemps…

Publié aux Editions rue de l’Echiquier fiction – 2018 – 300 pages

26.8.19

Toutes les choses de notre vie – Sok-Yong Hwang



Toutes les choses de notre vie dont nous ne voulons plus parce qu’elles sont usées, cassées, démodées ou périmées finissent par se retrouver dans l’immense décharge à ciel ouvert trônant sur le fleuve Han qui divise la capitale tentaculaire de Seoul en deux parties. C’est sur un ancien terrain fertile et agricole que sont amassées des montagnes d’ordure qu’une armée de pauvres et d’exclus en tous genres trient sans relâche. Une armée très organisée, divisée en clans placés sous l’autorité de chefs qui se partagent les zones de triage et l’essentiel des bénéfices. Ne reste pour les sbires et les esclaves de ces petits chefs un brin mafieux que des salaires de misère permettant tout juste de subvenir aux besoins fondamentaux.
C’est parmi ces gueux des temps modernes que celui qu’on appelle Gros Yeux et sa mère ont échoué depuis que l’homme de la famille a été envoyé en camp de redressement sous le régime militaire dictatorial de la Corée du Sud d’alors. Comme leurs pairs, ils habitent dans une cahute de fortune construite de bric et de broc sur place.
Pendant que sa mère trouve rapidement à s’employer avant de devenir la maîtresse de son protecteur, Gros Yeux, encore trop jeune pour véritablement travailler comme un forçat, se familiarise avec les règles de ce nouvel univers et fait la connaissance d’autres adolescents échoués là-bas, comme lui. Entre eux, ils forment une petite famille avec ses propres codes. Mais c’est surtout avec le Pelé, le fils du chef pour lequel sa mère travaille, qu’il va se lier d’amitié. Une amitié qui les confrontera à la misère de la décharge, à sa brutalité, au monde chamanique et à celui des esprits de celles et ceux qui ont vécu sur des terrains fertiles avant d’en être brutalement chassés. Ces deux jeunes vaquent ainsi  entre différents mondes : celui du passage de l’adolescence à l’âge adulte, celui d’un mode de vie sociale intégrée à l’exclusion parmi les pestiférés, celui d’une modernité dont on ne voit que les rebus et celui d’une culture encore un peu animiste.
Pour réaliser ce magnifique roman, Sok-Yong Hwang s’est inspiré de la véritable histoire de la décharge à ciel ouvert de Seoul, fermée après un incendie majeur et transformée depuis en une base de loisirs fréquentée chaque week-end par les habitants de la capitale coréenne.
Publié aux Editions Philippe Picquier – 2016 – 188 pages

20.8.19

Augmentus – Chroniques du Cyclocentaure à l’ére de l’Intelligence Artificielle – Olivier Silberzahn



Derrière ce titre quelque peu étrange se cache en réalité un passionnant roman que vous pourrez difficilement lâcher avant que d’en avoir achevé la lecture. Un roman qui pose de nombreuses questions fort pertinentes pendant qu’il est d’ailleurs encore temps de se les poser !

Trois jeunes ingénieurs fraîchement diplômés d’une grande école du plateau de Saclay décident de tenter la grande aventure entrepreneuriale. Leur idée de base : répliquer, ni plus ni moins, le fonctionnement du cerveau humain en s’appuyant pour cela sur les plus récentes puces permettant les traitements massivement parallèles et sur les travaux les plus avancés en Intelligence Artificielle. Un trio qui ne doute de rien mené par une jeune femme aussi séduisante qu’ambitieuse, un geek roi de la programmation en systèmes complexes et un spécialiste du hardware et de l’architecture par ailleurs cycliste chevronné.

L’une des grandes originalités et réussites du roman est d’ailleurs d’insérer de fréquentes et longues séquences consacrées à la pratique cycliste en milieu compétitif, pas tant pour les détails techniques que seuls les férus du genre sauront apprécier mais plus pour souligner comment le travail sur soi en vue de la recherche optimale de ses performances fait prendre conscience que, pour atteindre l’excellence, tout compte dont la compréhension intime des fonctionnements de sa psychée et de son organisme.

Une compréhension qui permettra alors, par translation sur les travaux de la start-up, de franchir des caps successifs majeurs grâce à l’association de différentes techniques les plus en pointe. Car c’est en quittant l’approche traditionnelle de l’IA (le deep learning qui permet, par absorption de quantité de données et programmation par approches successives de mettre au point des processus et méthodes de réponses plus rapides, plus efficaces et moins chères que celles permises par les experts humains) et en s’intéressant au rôle de la biochimie dans le cerveau que la start-up va prendre une toute nouvelle dimension. Dès lors, une nouvelle IA va voir le jour, d’une puissance insoupçonnée. Une invention démoniaque qui va cependant peu à peu échapper au contrôle de ses créateurs et bouleverser potentiellement tout l’équilibre du monde tel que nous le connaissons.

La réponse ne pourra alors venir que d’une nouvelle forme d’intelligence capable de cumuler les performances de l’IA avec les capacités humaines. Viendra l’ère ces Centaures, une élite intellectuelle et financière seule habilitée à progressivement quitter leur enveloppe humaine pour dans un premier temps contrer les machines devenues hostiles puis définir un nouvel ordre à l’échelle planétaire avant que de conquérir un ensemble plus vaste.

Derrière cette histoire fort bien menée et qui sait tenir le lecteur en haleine de bout en bout sont en réalité abordés de nombreux sujets philosophiques. Qu’est-ce-que la conscience ? Faut-il ou non en doter les IAs ? Quelle est la place de l’Homme dans une société en voie de numérisation massive ? La violence est-elle la seule forme possible pour régler les concurrences dans l’interminable lutte de l’évolution ? Jusqu’où, de façon générale, voulons-nous véritablement aller une fois qu’informatique, biochimie et neuroscience auront massivement convergé ce qui est en train d’être le cas ?

Autant de questions qu’Olivier Silberzahn ne découvre pas en tant que Polytechnicien (et cycliste !) ayant mené toute une partie de sa carrière sur ces sujets hautement technologiques. Comme il le rappelle lui-même en fin d’ouvrage, l’ensemble des technologies et travaux auxquels il fait explicitement référence existent. Rien n’est inventé. Seules les évolutions envisagées à moyen et long-terme, dans toute leur forme extrême proposée dans ce roman, sont des hypothèses parmi plusieurs scenarii possibles.

Tout cela est passionnant, un brin terrifiant et en appelle à nos consciences humaines avant que les machines ne répondent à notre place et n’imposent leur propre logique. CQFD…

Publié aux Editions Maurice Nadeau – 2019 – 396 pages

19.8.19

L’erreur est humaine – Aux frontières de la rationalité – Vincent Berthet Voici un excellent livre publié par les assez confidentielles éditions du CNRS dont nous vous invitons d’ailleurs à découvrir le riche et étonnant fonds de publications. Largement inspiré par les travaux de Daniel Kahneman vulgarisés dans l’indispensable Système 1 système 2 dont nous avons par ailleurs rendu compte, Vincent Berthet nous démontre implacablement en quoi notre pensée, que l’on croit souvent rationnelle, est sans cesse leurrée. A cela, de très nombreuses raisons illustrées par d’innombrables exemples pédagogiques (même si, pour certains d’entre eux, il vaut mieux avoir conservé de solides bases de ses cours de mathématiques Terminale C ou S selon l’époque). Tout d’abord, dans bien des cas c’est notre incapacité à appréhender les probabilités conditionnelles qui nous induit en erreur. Au lieu de nous livrer à un calcul – plus ou moins complexe selon qu’on dispose des données et du savoir – de probabilités basée sur le théorème de Bayle, nous occultons un paramètre apparemment mineur pour en déduire une conclusion totalement fausse. Cela affecte quotidiennement le domaine de la justice, de la médecine et nos préférences de choix. Ensuite, selon la façon dont nous ordonnançons nos phrases, toutes choses égales par ailleurs, nous émettons un signal positif ou négatif qui nous fera percevoir une même assertion de manière totalement inverse. Les marketers et publicistes sont depuis longtemps passés maîtres en la matière ! Enfin, tandis que l’évolution a contribué à organiser notre cerveau en deux hémisphères et à développer nos réactions en deux grandes catégories (cf Système 1, Système 2), nous allons réagir de manière automatique car programmée pour ce faire ou plus analytique en étant quasiment dans l’impossibilité de contrer ces phénomènes résultant de millions d’années d’évolution. On ne s’ennuie pas une seconde dans ce formidable ouvrage qui intéressera toute personne désireuse de mieux comprendre comment nous nous trompons par nous-mêmes en toute bonne foi ! Publié aux Editions du CNRS – 2018 – 218 pages



Voici un excellent livre publié par les assez confidentielles éditions du CNRS dont nous vous invitons d’ailleurs à découvrir le riche et étonnant fonds de publications. Largement inspiré par les travaux de Daniel Kahneman vulgarisés dans l’indispensable Système 1 système 2 dont nous avons par ailleurs rendu compte, Vincent Berthet nous démontre implacablement en quoi notre pensée, que l’on croit souvent rationnelle, est sans cesse leurrée.
A cela, de très nombreuses raisons illustrées par d’innombrables exemples pédagogiques (même si, pour certains d’entre eux, il vaut mieux avoir conservé de solides bases de ses cours de mathématiques Terminale C ou S selon l’époque). Tout d’abord, dans bien des cas c’est notre incapacité à appréhender les probabilités conditionnelles qui nous induit en erreur. Au lieu de nous livrer à un calcul – plus ou moins complexe selon qu’on dispose des données et du savoir – de probabilités basée sur le théorème de Bayle, nous occultons un paramètre apparemment mineur pour en déduire une conclusion totalement fausse. Cela affecte quotidiennement le domaine de la justice, de la médecine et nos préférences de choix.
Ensuite, selon la façon dont nous ordonnançons nos phrases, toutes choses égales par ailleurs, nous émettons un signal positif ou négatif qui nous fera percevoir une même assertion de manière totalement inverse. Les marketers et publicistes sont depuis longtemps passés maîtres en la matière !
Enfin, tandis que l’évolution a contribué à organiser notre cerveau en deux hémisphères et à développer nos réactions en deux grandes catégories (cf Système 1, Système 2), nous allons réagir de manière automatique car programmée pour ce faire ou plus analytique en étant quasiment dans l’impossibilité de contrer ces phénomènes résultant de millions d’années d’évolution.
On ne s’ennuie pas une seconde dans ce formidable ouvrage qui intéressera toute personne désireuse de mieux comprendre comment nous nous trompons par nous-mêmes en toute bonne foi !
Publié aux Editions du CNRS – 2018 – 218 pages
Voici un excellent livre publié par les assez confidentielles éditions du CNRS dont nous vous invitons d’ailleurs à découvrir le riche et étonnant fonds de publications. Largement inspiré par les travaux de Daniel Kahneman vulgarisés dans l’indispensable Système 1 système 2 dont nous avons par ailleurs rendu compte, Vincent Berthet nous démontre implacablement en quoi notre pensée, que l’on croit souvent rationnelle, est sans cesse leurrée.
A cela, de très nombreuses raisons illustrées par d’innombrables exemples pédagogiques (même si, pour certains d’entre eux, il vaut mieux avoir conservé de solides bases de ses cours de mathématiques Terminale C ou S selon l’époque). Tout d’abord, dans bien des cas c’est notre incapacité à appréhender les probabilités conditionnelles qui nous induit en erreur. Au lieu de nous livrer à un calcul – plus ou moins complexe selon qu’on dispose des données et du savoir – de probabilités basée sur le théorème de Bayle, nous occultons un paramètre apparemment mineur pour en déduire une conclusion totalement fausse. Cela affecte quotidiennement le domaine de la justice, de la médecine et nos préférences de choix.
Ensuite, selon la façon dont nous ordonnançons nos phrases, toutes choses égales par ailleurs, nous émettons un signal positif ou négatif qui nous fera percevoir une même assertion de manière totalement inverse. Les marketers et publicistes sont depuis longtemps passés maîtres en la matière !
Enfin, tandis que l’évolution a contribué à organiser notre cerveau en deux hémisphères et à développer nos réactions en deux grandes catégories (cf Système 1, Système 2), nous allons réagir de manière automatique car programmée pour ce faire ou plus analytique en étant quasiment dans l’impossibilité de contrer ces phénomènes résultant de millions d’années d’évolution.
On ne s’ennuie pas une seconde dans ce formidable ouvrage qui intéressera toute personne désireuse de mieux comprendre comment nous nous trompons par nous-mêmes en toute bonne foi !
Publié aux Editions du CNRS – 2018 – 218 pages

26.7.19

Une brève histoire du Brexit – Kevin O’Rourke


Kevin O’Rourke présente toutes les qualités pour être l’auteur d’un ouvrage de référence sur la question épineuse du Brexit. Né d’un père irlandais et d’une mère danoise, il travaille à Londres et est conseiller municipal dans une petite ville française. En tant qu’universitaire enseignant à Oxford, il s’est spécialisé dans l’histoire économique et a publié de nombreux ouvrages de référence.
L’intérêt du présent ouvrage est de replacer la décision qui a amené le Royaume-Uni à voter en faveur du Brexit dans son contexte historique sur une longue période. On comprendra alors mieux en quoi l’adhésion et la participation du Royaume au Marché Commun ne se fit pas sans garder en tête côté britannique la volonté certaine de reproduire en Europe ce que fut le Commonwealth et avec lui la position dominante du Royaume-Uni. Un projet d’avance incompatible avec les traités et les fondamentaux européens.
Dans l’imbroglio actuel et ses divers rebondissements, on peine souvent à comprendre ce qui rend la possibilité d’un accord si complexe. Toute la difficulté provient d’un côté de ce que le Royaume-Uni, ayant décidé de quitter la table, n’a pas caché vouloir trouver un accord lui permettant d’avoir le beurre et l’argent du beurre. A savoir, un accord validant leur position d’un marché libre mais pas d’une union douanière tout en étant affranchi de tous les mécanismes et règlements propres aux membres de la CEE et eux-mêmes alignés avec les mécanismes internationaux. Une position inacceptable pour la CEE qui mettrait, ce faisant, à mal l’égalité de traitement de ses membres et exposerait l’Union à l’importation de produits interdits ou risqués via le Royaume-Uni sans possibilité de contrainte. Sans parler de l’épineuse question de la TVA intra-communautaire dont toute la logique et l’automatisation seraient profondément mises à mal avec l’obligation d’une course cauchemardesque à plus de contrôles douaniers et administratifs.
Or, sans un accord dont on ne voit pas ce qu’il pourrait être si ce n’est pour le RU de rester dans l’union douanière européenne avec tout ce qu’elle comporte d’encadrement et de réglementation (ce que ne veulent pas les Brexiteurs durs),  il n’y aura pas d’autre issue que de remettre en place une frontière physique entre la République d’Irlande, membre de la CEE, et le RU non membre afin de garantir le respect des règles commerciales internationales. Une position politiquement difficilement acceptable, humainement insupportable et susceptible de mettre à mal tout le long et difficile processus de paix qui a conduit à la normalisation des relations entre l’Eire, l’Irlande du Nord et le reste du Royaume et dont la CEE a été l’artisan principal.
La difficulté essentielle tient pour le moment à la position du RU qui comporte de nombreux points illogiques et incompatibles avec les règles internationales sans pour autant qu’un projet général n’ait été clairement défini. Et comme la question du Brexit est devenue, comme l’a révélé toute la campagne et ses scandaleuses manipulations démagogiques, une question de politique interne en Angleterre, de lutte d’influence entre factions du Parti Conservateur et de conquête personnelle du pouvoir, la probabilité d’une sortie brutale dont tout le monde sortira perdant, les Britanniques encore plus que tous les autres, ne cesse d’augmenter. A moins que l’Histoire ne nous réserve une de ses surprises dont elle a le secret.
Voici un ouvrage très documenté, captivant et éclairant pour comprendre en détails les tenants et aboutissants de ce qui se discute et de leurs conséquences.
Publié aux Editions Odile Jacob – 2018 – 301 pages

21.7.19

Les Terranautes – TC Boyle


Après avoir envoyé une poignée d’hommes et de femmes tourner autour de la Terre afin de tester les capacités d’adaptation individuelle et de résistance d’un petit groupe à vivre en espace confiné, restait à étudier le comportement d’un groupe enfermé dans un écosystème clos à la surface de notre planète. Un espace censé être autonome. C’est ce que le milliardaire américain et son équipe entreprend en construisant une bulle en plein désert de l’Arizona appellée E2 (par opposition à la Terre nommée E1).
Dans cet écosystème reproduisant un climat tropical  où ont été importés quelques têtes de bétail, poissons, insectes et autres mammifères en quantité limitée, quatre hommes et quatre femmes sont envoyés pendant une période de deux ans sans la moindre possibilité de sortir. A eux de se débrouiller pour se nourrir à base d’une alimentation peu calorique, faire prospérer le peu de terre et d’eau dont ils disposent et, surtout, vivre ensemble.
Car quoi de plus usant, le temps passant, que de devoir supporter les tics de celles et ceux que l’on finit par connaître par cœur, sans la moindre possibilité d’y échapper ? Surveillée comme le lait sur le feu par l’équipe qui supervise l’expérience, mitraillée par les touristes qui viennent les photographier comme on photographie les animaux de zoo, bombardée par la presse, cette petite troupe d’humains va bientôt montrer bien des fissures et transformer la joie exubérante des débuts en un enfer sous serre.
Car, bien vite, ce sont les personnalités profondes qui se révèlent. Celles ou les calculs sont omniprésents, les manipulations légions, les mensonges monnaie courante et les trahisons aussi fréquentes que douloureuses. Quand en outre, les histoires d’amour s’en mêlent, c’est The Loft combiné avec Koh Lanta, sans possibilité de fuite.
TC Boyle nous plonge au cœur de ces passions et de ce qui va se transformer peu à peu en une déroute. Pour ce faire, il donne tour à tour la parole à trois personnages. Un homme et une femme, dont la vie va basculer dans E2, et une femme recalée, restée dans E1, ressassant sa rancune et ses névroses multiples. Dans cet univers à trois, on découvre que tout le monde manipule tout le monde : les concepteurs d’E2, la presse et les humains Terranautes ou postulants ; la presse, le public ; les Terranautes, les postulants à le devenir. Et surtout ces huit humains livrés à eux-mêmes sous des regards inquisiteurs et pas toujours bienveillants et que l’ennui, la famine, la jalousie finissent par propulser dans un Huis Clos sartrien.
D’un point de vue psychologique, c’est bien fait. D’un point de vue littéraire, on regrettera une écriture sans relief et une histoire qui traîne interminablement en longueur, à l’image d’une expérience conçue pour durer un siècle par pas de deux ans. Une expérience pleine de surprises, soyons-en sûrs !
Publié aux Editions Bernard Grasset – 2018 – 590 pages


12.7.19

La nuit sur la neige – Laurence Cossé


Serait-il juste de dire du dernier roman de Laurence Cossé qu’il est bourgeois ? Plusieurs éléments invitent à apporter à cela une réponse positive.
Par son style d’abord, de facture très classique et d’une écriture – dans le choix des temps et des formes passives – qui a quelque chose de flaubertien. Par le milieu dans lequel il se déroule composé de la très bonne bourgeoisie du VIIème arrondissement parisien que la montée du Front Populaire effraie pour ce qu’elle porte de risque quant au rendement de leurs rentes. Quant aux protagonistes suisses, ils sont issus des meilleures familles alémaniques et ne fréquentent que les meilleurs hôtels des stations les plus chics. Par la référence à ces boîtes à concours comme peut l’être la prépa Verbiest à Versailles tenue de main de fer par des Jésuites peu soucieux de religion mais plus préoccupés par l’obtention des meilleurs résultats possibles aux concours des Grandes Ecoles.
Quant à l’histoire qui nous est contée, elle ne présente en soi guère d’intérêt. On sait très vite, par une confession du narrateur, que l’amitié entre ces deux jeunes gens qui se rencontrent en première année de prépa se terminera mal. On s’ennuie d’ailleurs assez rapidement face à la minceur de la trame romanesque qui effleure plusieurs sujets (l’amitié, l’amour, la trahison, la perte, le deuil) sans jamais véritablement les approfondir.
Le principal intérêt du roman réside finalement dans le travail de documentation qui a du être réalisé pour nous conter la captivante histoire de la naissance des sports d’hiver en Europe et la construction progressive, pleine de défis humains et techniques, de la station de Val d’Isère à une époque où aucune route n’y menait encore et où les sept derniers kilomètres se faisaient à pied dans la neige sur un sentier dangereux.
Pour le reste, on pourra aisément se passer de ce qui sera loin de constituer le meilleur roman d’une grande femme de lettres par ailleurs.
Publié aux Editions Gallimard – 2018 – 142 pages

6.7.19

Âmes – Tristan Garcia


Il fallait de l’ambition, de l’érudition et de la persévérance pour se lancer dans la folle entreprise de vouloir rendre compte de l’Histoire de la Souffrance au long cours. Un nouveau projet romanesque en trois tomes dont le premier volet est tout juste sorti en ce début d’année 2019. Le Normalien Tristan Garcia ne manque certes pas de moyens intellectuels et de talent littéraire pour mener à bien ce qui pourrait bien être son grand-œuvre.
De la persévérance, il en faudra sans doute également aux lecteurs qui entreprendront de découvrir le projet d’un auteur dont chaque nouvelle parution fait jour à un renouvellement de style et de forme. Car, c’est à plus de sept-cent pages qu’il s’agit de s’attaquer dans ce premier volet d’une trilogie qui nous entraîne, sous la forme d’une diachronie, dans toutes les ères de notre planète, sur tous les continents, toutes les religions et tous les textes fondateurs des mythes, des croyances et des cultures de l’humanité.
Tout commence aux temps les plus reculés, ceux au cours desquels le vivant cherchait ses multiples voies dont aucune encore n’avait conduit jusqu’aux prémices de l’humain. Des temps déjà où survivre était une préoccupation constante, où la peur –même embryonnaire pour ces êtres parfois larvaires – tenait lieu de fonctionnement pour échapper aux prédateurs permanents. A ce titre, les premiers courts chapitres d’Âmes sont d’une saisissante efficacité. La mort y rôde en tous lieux et avec elle, mais plus encore avec la vie, c’est la souffrance qui guide tout et accompagne les moindres actes quotidiens. Souffrir ou faire souffrir pour mourir ou vivre en quelque sorte. Tristan Garcia s’y révèle un conteur au style puissant maniant une langue magnifique et presque hallucinatoire parfois.
Lorsque nous sommes transportés quelques dizaines de milliers d’années plus tard d’abord en Chine puis en Inde et enfin au Japon médiéval, le récit prend une autre tournure. Il s’agit désormais d’illustrer, de façon éminemment originale, les grands récits mythiques qui ont façonné les croyances et les religions des continents les plus densément peuplés de notre planète. Et, comme tout au long de ces récits que seuls d’infimes détails relient (un homme au bec de lièvre, un bijou fait de deux anneaux entrelacés, des couleurs dont les entrelacs nous sont rappelés en annexe) par-delà le temps et les lieux, c’est aux vaincus que l’auteur donne la parole. Des vaincus qui souffrent sous toutes les formes : de privations physiques, de vexations psychologiques, de brimades sociales ou sexuelles avant d’expirer dans l’indifférence générale. Des vies entières de souffrance contées dans des récits qui s’étirent à l’image de ces interminables récits mythiques auxquels l’auteur fait explicitement référence.
Or c’est là aussi que Tristan Garcia risque de perdre certains de ses lecteurs en raison du foisonnement de personnages, de la difficulté à en retenir les noms et de la surabondance d’épisodes de plus en plus improbables – à l’image une fois de plus des textes fondateurs qu’ils tentent d’illustrer – qui finissent par rendre la progression pénible et délicate.
Il n’en reste pas moins qu’avec ce projet, Tristan Garcia s’impose décidément comme un auteur à part, une figure majeure de la scène littéraire française contemporaine.
Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 713 pages

29.6.19

Intérieur jour – Marc Dugain



Après avoir réalisé le film « L’échange des Princesses » tiré du roman de Chantal Thomas avec laquelle il a d’ailleurs co-écrit le scenario, Marc Dugain décide de s’atteler à la rédaction d’un livre que l’on peut voir comme une sorte de confession et de réflexions inspirées de tout le travail qu’il fallut effectuer pour venir à bout d’un film aux multiples défis.
Chapitre après chapitre, nous voguons tantôt du côté de la narration de la manière dont le film fut préparé, tourné puis monté (un exercice où l’auteur multiplie les anecdotes qui éclairent le film pour ceux qui l’auront vu), tantôt du côté de la propre vie de Marc Dugain et la façon dont ce film en illustre certains aspects.
Comme toujours, il y a chez Dugain cette grande intelligence du récit, ce souci du travail de documentation historique et de la préparation avant que de laisser libre cours à son instinct. On pourra lire ce court récit sans avoir vu le film. Mais on en tirera la substantifique moelle probablement en ayant vu avant et revoyant ensuite ce qui fut un immense succès populaire.
Publié aux Editions Robert Laffont – 2018 – 170 pages

12.6.19

San Perdido – David Zukerman



Quoi de mieux que le Canal du Panama et ses villes côtières pour organiser trafics en tous genres ? C’est donc dans la ville de San Perdido que nous emmène David Zukerman pour un roman où la violence est omniprésente et sert de moyen commun pour obtenir sans vergogne ce que l’on désire.
Violence faite à celles et ceux qui survivent du tri des ordures dans la décharge où ils habitent. Tout ce qui peut être mangé l’est. Tout ce qui peut se revendre trouvera preneur. C’est d’ailleurs là, sur cet amas de détritus putréfiés et puants que va surgir un jeune enfant noir, muet mais doté d’une force irrésistible et d’un regard capable de vous clouer sur place. Un être mystérieux qui va servir de fil conducteur à une histoire de plus en plus alambiquée…
Violence faite aux femmes dont les plus belles finissent soit dans la maison close de luxe réservée à l’élite locale, soit au bras d’un puissant qui en fait sa maîtresse pour plus ou moins longtemps. Violence faite aux petits qu’on exploite en les sous-payant avant que de les liquider de manière expéditive si, d’aventure, ils devenaient trop gênants.
Sur cette ville perdue règne un Gouverneur uniquement préoccupé de trois choses : préserver son pouvoir, consommer le plus de femmes possibles car son appétit quotidien est immense et amasser le plus d’argent en s’acoquinant avec tout ce que l’environnement peut attirer d’arrivistes peu scrupuleux mais prêts à partager pour avoir eux-mêmes ce qu’ils convoitent.
Alors, naturellement, des haines se forment, des jalousies prennent naissance et des manipulations en tous genres s’ourdissent pour avancer ses propres pions. Les plus faibles ou les moins chanceux tombent et seuls survivront les plus rusés ou ceux au caractère plus que bien trempé.
Dans cet univers grouillant, l’auteur tisse une histoire aux ramifications multiples et qui n’hésite pas à plonger dans l’histoire rocambolesque du Panama. Toutefois, à force d’abuser de sorcellerie et d’invraisemblances en tous genres, le lecteur finit par décrocher d’un roman qui avait pourtant bien commencé. Car comment croire un instant à toute la dernière partie qui frise le grandiloquent ?
Publié aux Editions Calman Levy – 2019 – 411 pages

6.6.19

Trahison – Joyce Carol Oates



Celle qui fut par deux fois une des finalistes malheureuses du Prix Nobel de Littérature comptera assurément comme l’une des grandes femmes de lettres nord-américaines du XXème siècle. Trahison appartient à un genre que l’écrivaine affectionne particulièrement : celui des nouvelles.
Treize histoires de trahison en tous genres où, presque toujours, figurent des femmes dont le rôle et la place dans la vie ont longtemps été subordonnés à ce que les hommes, qu’ils soient père ou époux, ont bien voulu leur accorder. Treize pièces, plus ou moins longues, où un acte devient le symbole d’une séparation définitive, irréparable d’avec son environnement devenu souvent étouffant.
Cela peut être le cas d’une brillante jeune femme qui décèdera horriblement et seule à la suite d’un tatouage réalisé un peu par esprit de protestation envers une cellule familiale oppressante. Ou l’obsession d’un chercheur désormais en retraite pour des bruits provenant d’une maison abandonnée alors que sa femme s’enferme dans la conviction qu’il la trompe. Ou bien encore cette femme qui, à quarante ans passés, s’est résolue coûte que coûte à trouver un mari et assistera stupéfaite à l’acte héroïque de son compagnon, qu’elle n’aimait pas vraiment, venu s’interposer au risque de sa vie lors de l’attaque d’un énorme chien féroce. Ou encore, cette universitaire, doyenne d’une petite université locale, célibataire qui se voue corps et âme pour son père Prix Nobel de littérature, un être égoïste, egocentré et collectionneur de femmes.
Toutes ont des comptes à régler avec la vie, la société, la famille, leurs sentiments. Toutes se débattent prises aux pièges de la réalité mise en vis-à-vis à peine conscient de leurs grandes espérances. Toutes ont trahi leur idéal ou le voient trahi.
Magnifiquement traduit, ce gros recueil de nouvelles se lit avec un intense plaisir et reflète l’immense talent de leur auteur, une vieille dame désormais qui dit trouver son inspiration en regardant par la fenêtre de son cabinet de travail.
Publié aux Editions Philippe Rey – 2018 – 537 pages

21.5.19

L’explosion de la tortue – Eric Chevillard



Quel rapport peut-il bien exister entre une minuscule tortue de Floride et un auteur inconnu du XIXème siècle du nom de Louis-Constantin Novat ? C’est sur cette question pour le moins inattendue que le romancier fantaisiste Eric Chevillard va élaborer un récit d’un surréalisme qui n’ira que croissant.
Lorsqu’il rentre de vacances d’été, le narrateur retrouve dans son appartement parisien la petite tortue qu’il eut la faiblesse d’acheter un jour sur les quais de la Mégisserie. Malgré l’ingénieux – mais fort douteux – système imaginé par son propriétaire, le gentil reptile manifestera son médiocre état en laissant sa carapace se faire traverser par la simple pression du pouce du propriétaire venu s’en saisir en douceur. Une manifestation qui traduit un état de déshydratation absolu engendrant bientôt la mort de l’animal peu encombrant.
Par une suite de cocasseries improbables, de l’explosion de la tortue nous voici lancé sur les traces d’un écrivain jamais publié dont le narrateur entreprend de s’approprier les textes à des fins multiples telles que minable stratégie amoureuse (alors que la belle manifestait un désir marqué de voir ses ardeurs comblées), publication sous son nom propre et pourrissement d’un éminent concurrent prêt à confisquer un sujet à son non moins éminent spécialiste à la déontologie inconséquente.
Quel rapport me direz-vous ? Soyez patients et acceptez alors de subir les formules unitairement drolatiques qu’aligne à la pelle un auteur qui ne manque ni d’imagination ni de talent littéraire. La réponse parviendra – en queue de poisson, pardon de tortue – à la toute fin d’un livre dont la construction pourra réjouir les uns ou lasser –beaucoup – d’autres.
Après avoir souri de l’auto-dérision d’un narrateur aussi minable que peu sympathique, nous avons vite fini par compter fébrilement le nombre de pages restant à se coltiner avant d’épuiser les dédales d’une farce assez pénible.
Publié aux Editions de Minuit – 2019 – 255 pages

17.5.19

Je ne suis pas une héroïne – Nicolas Fargues


Dans le vocabulaire codé des copines de Géralde, une superbe trentenaire d’origine camerounaise, bien éduquée et à la tête bien faite, il n’y a que deux catégories d’hommes. Les « Jimmy », ces gars dont on va faire ses amants pour un soir, quelques jours ou, au mieux, quelques semaines mais que l’on va ensuite lâcher parce que trop centrés sur eux-mêmes, pas assez intelligents, incapables d’être à l’écoute de la femme du moment. Et puis les « Jim », rares au point d’être quasiment introuvables. Des princes charmants, ouverts, intelligents, tournés vers leur compagne.
Lassée de n’avoir connu jusqu’ici que des Jimmy minables dont la fréquentation ne finit par induire que dégoût et dévalorisation de soi, Géralde plaque tout pour filer en Nouvelle-Zélande où elle part retrouver Pierce, un beau mec blond aux yeux clairs, cool, rencontré à Paris. L’archétype de l’homme idéal pour elle. Une fois sur place, l’idylle tournera très vite au fiasco. Mais étant donné qu’un homme peut en dissimuler un autre comme un train en cache un autre, c’est le coup de foudre massue qui va s’abattre sur les épaules de Géralde lorsqu’elle fera la connaissance d’un conférencier sensiblement plus âgé qu’elle. Un type surdiplômé, brillant qui fréquente régulièrement les plateaux de télévision et que l’on interviewe sur ses recherches et les savants documents filmés qu’il réalise partout dans le monde. Un homme au charme fou qui n’hésite pas à déclarer sa flamme pour cette jeune femme sans perdre de temps.
A partir de cette histoire qui pourrait être banale, Nicolas Fargues élabore un récit envoûtant et d’autant plus étonnant qu’il sait rendre compte à la perfection de la psychologie amoureuse féminine, des pièges et des travers qu’elle peut réserver face à certains mâles ayant une approche susceptible de réserver de graves désillusions. Avec un sens aigu de la formule et en faisant sien le vocabulaire inventé par les trentenaires actuels, il nous rend compte des travers et des pièges à vouloir vivre en permanence sa vie sur plusieurs plans parmi lesquels le monde virtuel, numérique des media sociaux joue un rôle de plus en plus essentiel. Il dresse également un vibrant tableau de ce fonds de racisme ou de discrimination jamais totalement évacué entre Blancs et Noirs où de petits gestes et propos malheureux finissent par trahir le véritable regard porté sur soi quand on est une femme Noire, belle, attirante et intelligente.
Ecrit en résidence en Nouvelle –Zélande, ce roman est aussi un mini-guide mettant en avant les sublimes paysages d’un petit pays protégé des hordes par sa localisation et qui a su préserver à la nature, à son éco-système une place absolument centrale traduisant l’essence même de l’art de vivre local.
Nicolas Fargues signe ici un formidable roman et l’un de ses tout meilleurs !
Publié aux Editions POL – 2018 – 263 pages

9.5.19

La femme aux cheveux roux – Orhan Pamuk



Chez Orhan Pamuk, la ville d’Istanbul sert souvent d’indicateur quant à l’évolution de la société turque, de ses mœurs comme de ses brusques sursauts politiques souvent ponctués de coups d’état militaires. C’est par la transformation de ses vieux quartiers insalubres en lieux résidentiels pour nouveaux riches, par l’édification de tours dont la hauteur dit la puissance, par l’extension infinie de la ville qui absorbe peu à peu ses banlieues pour finir en mégapole saturée d’embouteillages et de coups de klaxon que nous avançons fréquemment dans le récit, avec la même lenteur – voulue par l’auteur – que celle des automobilistes coincés dans de gigantesques bouchons.
Rien d’étonnant donc à ce que nous fassions la connaissance du fils d’un promoteur immobilier tout juste abandonné par son père et confié aux seuls soins de sa mère recluse dans ce qui n’est encore qu’une bourgade de la lointaine Istanbul. Le lycée terminé, il faut bien trouver les moyens de financer les études à l’université qui s’annoncent. Aussi, le jeune Cem part-il travailler aux côtés d’un maître puisatier chargé de creuser un puits censé alimenter une future teinture textile dans une petite ville montagneuse. Avec son maître puisatier, Cem découvrira non seulement la rigueur du travail manuel mais aussi un substitut de père avec lequel il ne cesse d’échanger, le soir venu, des histoires où il est fréquemment question du mythe d’Œdipe, histoire de tuer le vrai père.
Mais cet été-là, Cem fera aussi la connaissance de la femme aux cheveux roux, une actrice venue se produire avec sa troupe dans cette ville de garnison. Une femme qui le fascine et avec laquelle il aura une aventure d’une nuit, sa première nuit d’amour.
Des années plus tard, devenu à son tour un riche promoteur immobilier, Cem finira par être rattrapé par son passé. Un passé rongé par le remords d’avoir fui un chantier interminable en laissant son maître blessé au fonds du puits, sans secours. Un passé hanté par cette femme aux cheveux roux qui fut son fulgurant premier amour et dont il ne sait plus rien. Un passé où l’incapacité à avoir à son tour des enfants avec son épouse a donné lieu à une débauche d’acquisitions en tous genres doublées d’une frénésie à accumuler les récits traitant du mythe d’Œdipe dans les diverses cultures, religions et langues. Viendra alors le jour où Cem constatera, à son tour, que les mythes peuvent devenir une réalité dans une dernière partie saisissante où tous les fils se renouent de manière dramatique.
Difficile de ne pas voir dans ce magnifique roman de Pamuk une critique allégorique de la société turque, de ses dérives religieuses et politiques, de sa frénésie de modernité du côté européen de son territoire, des fractures sans cesse plus importantes entre ceux qui ont su tirer parti de la situation en faisant alliance avec le pouvoir et la masse vivant encore dans une certaine pauvreté. Or, l’on sait que plus les écarts se creusent, plus le risque d’explosion violente est avéré.
Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 298 pages

30.4.19

Khomeiny, Sade et moi – Abnousse Shalmani



La couverture d’un livre, surtout s’il s’agit du premier d’un auteur, doit faire mouche. Pari gagné avec l’ouvrage d’Abnousse Shalmani dont le titre, énigmatique et provocateur, interpelle et dont la photographie laisse voir une jeune femme au grand regard franc, direct invitant à dialoguer directement avec elle.

De dialogues il sera d’une certaine façon question tout au long d’un récit qui tient à la fois de l’auto-biographie, des réflexions philosophiques, sociales et politiques et de cris de révolte contre tout ce qui entrave la liberté de penser ou oblitère l’avenir de notre planète. Vaste programme qui pourrait tourner en vaste foutoir si ce n’est que l’auteur fait preuve d’une rare et vive intelligence, d’un sens critique aigu et d’une personnalité particulièrement rebelle.

Jusqu’à l’âge de huit ans, Abnousse Shalmani menait une vie dans l’aisance bourgeoise d’une famille iranienne respectée et bien installée dans la société. Un paradis qui prit brutalement fin avec la révolution iranienne et l’arrivée de celui que l’on surnomma « le vieux en noir et blanc », le brutal, sanguinaire Khomeiny. Soudain, plus d’aisance, plus de livres à la maison et surtout, toutes les femmes voilées et cachées sous un uniforme destiné à les dépersonnaliser, les formater et en faire les objets dociles des hommes, maris, frères, chargés de les confiner à la maison.

Comme beaucoup d’autres, la famille finira par fuir un pays où la folie des barbus faisait rage pour venir s’installer chichement à Paris. Devenus pauvres en France, ils n’eurent de cesse de s’intégrer. Pour Abnousse, cela passa par l’apprentissage du français qu’elle maîtrise à la perfection. Un apprentissage qui se fit par la lecture des grands auteurs du XIXème siècle puis par la découverte fortuite de la littérature libertine. D’où la référence à Sade qu’elle se força à dévorer, malgré les insoutenables passages de torture, et de tout ce que le genre compte d’auteurs majeurs dont elle s’est fait une spécialité. Une façon comme une autre d’apprendre une langue dans ce qu’elle a de plus fleuri et de mieux écrit aussi. Une façon aussi de réfléchir à ce que signifie l’exercice de la liberté, le rôle de la censure, la place des femmes dans les diverses sociétés. De fil en aiguille, cela conduira Abnousse à passer une maîtrise d’Histoire sur la représentation des femmes dans le cinéma français et italien des années 50 et 60.

Au-delà des horreurs inhérentes à toute révolution, surtout quand elle est menée par des fous au nom d’une religion dévoyée de ses objectifs, le livre vaut surtout pour la découverte d’une personnalité hors-normes. C’est une jeune fille, jeune femme et femme sans cesse révoltée, refusant de se plier aux dogmes débiles, décidée à exercer tous ses droits, avançant dans le monde hostile avec une intelligence acérée que nous découvrons page après page. Quitte à choquer sans cesse pour faire réagir et agir. Une femme voulant conserver la belle part iranienne de ses origines mais pour devenir, être et agir en tant que citoyenne française. A ce titre, les chapitres consacrées à l’étude de notre société, ses fractures, ses traumatismes ou à la façon dont certains d’entre nous finissent par oublier la beauté et la générosité  des droits dont nous bénéficions et que le monde entier nous envie devraient devenir des pages à lire et étudier dès le plus jeune âge à l’école.

Oublions les quelques maladresses d’un récit un peu décousu parfois et regardons-le comme un cri d’amour pour ce pays, la France, qui l’a accueillie elle et les siens et un cri d’alarme pour ce qu’il pourrait devenir si, à force de ne pas voter, nous laissions « nos » barbus s’emparer du pouvoir.

Publié aux Editions Grasset – 2014 – 331 pages

18.4.19

Ne préfère pas le sang à l’eau – Céline Lapertot



Après deux premiers romans fort réussis (« Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre » puis « Des femmes qui dansent sous les bombes »), la romancière par ailleurs également professeur de lettres dans le secondaire fait paraître un troisième roman fort différent, moins impactant et qui nous a, disons-le d’emblée, beaucoup moins séduit.
Roman d’anticipation, situé dans un futur proche en un lieu quelconque. Peu importe, si ce n’est que le manque d’eau potable s’est abattu sur le monde. Alors quand on est un petit pays comme celui imaginé par l’auteur qui a su anticiper en faisant construire une immense citerne censée subvenir aux besoins de la population, cela attise forcément convoitise et bas instincts. D’où l’afflux massif de réfugiés venus chercher le nouvel Eldorado dans un pays qui finit par se sentir envahi. Alors quand un jour des extrêmistes font sauter la citerne, ceux qui ont bâti leur avenir politique sur un populisme haineux en profitent pour confisquer le pouvoir et mettre en place un régime autoritaire et bientôt totalitaire.
Dès lors, ce qui était un petit paradis sur terre devient une prison à ciel ouvert où l’on confisque la liberté de penser, d’agir et où l’on enferme tout individu ayant eu des velléités d’exprimer leur refus d’adhérer à l’idéologie dominante. Bref, c’est dans un monde possible, voire probable de manière inquiétante, que nous plonge Céline Lapertot. Une façon d’éveiller les consciences de ceux qui seraient tentés par une aventure que l’on sait d’avance suicidaire. Un geste louable mais dont la portée reste douteuse car quelle est la probabilité que ceux qui réfléchissent sur de fausses bases soient tentés de lire le roman d’une auteur encore assez confidentielle ?
L’exercice tient d’autant plus du pari osé que la composition du roman où la parole est successivement donnée à divers personnages dont on éprouve le plus grand mal à comprendre qui ils sont vraiment et quels rôles ils jouent dans un pays qui demeure trop vague, crée une distance permanente entre le récit et le lecteur. Une distance qui pourra pousser certains à abandonner la lecture avant qu’un rythme plus convaincant ne s’installe, passé un gros premier tiers.
Si l’intention est louable, la méthode ici manque de force de conviction. Dommage.
Publié aux Editions Viviane Hamy – 2018 – 144 pages

12.4.19

Les porteurs d’eau – Atiq Rahimi



Deux hommes, deux destins, une tragédie humaine. C’est ainsi que l’on pourrait résumer le dernier roman d’Atiq Rahimi. Un roman qui nous place en plein cœur des troubles et des dilemmes qu’engendrent le refoulement, les frustrations et la folie des hommes.
En ce même matin, à des milliers de kilomètres de distance, deux hommes se réveillent. A Paris, Tom prend la route sous la pluie pour se rendre à Amsterdam. Afghan d’origine, naturalisé Français, il refuse de parler une langue que les Talibans ont salie. C’est pourtant dans sa langue natale qu’il va écrire une lettre à son épouse de plusieurs décennies pour lui annoncer qu’il la quitte pour rejoindre une jeune femme dans la capitale néerlandaise.
A Kaboul, Yûsef éprouve les plus grandes difficultés à quitter sa couche pour alimenter en eau, puisée d’une source difficile d’accès, une ville aussi assoiffée que glaciale. Une tâche d’autant plus difficile qu’il est inconsciemment amoureux de sa belle-sœur laissée seule et sans nouvelle depuis longtemps maintenant par son frère et sur laquelle la loi islamique lui accorde tous les droits. Des droits qu’il n’ose exercer, lui qui n’a jamais connu de femme et qui vit dans la crainte de ses pulsions. Dehors, les dangers sont permanents et se manifestent par la menace fréquemment mise à exécution de coups de fouet assénés sans merci par des talibans uniquement préoccupés à faire régner une terreur absolue au prétexte de la nécessité de prier sans relâche.
Or, ce même 11 mars 2001, les talibans vont mettre d’autres menaces longtemps proférées à exécution : pour la plus grande stupéfaction et révolte du monde, ils vont faire sauter à la dynamite les gigantesques statues de bouddha de Bâmiyân. Un acte hautement symbolique qui, par ricochets indirects, va aussi pousser Tom et Yûsef vers leur propre destin.
Car c’est par la violence et l’affrontement de ses propres démons que pourra survenir une forme de libération dans un monde où le moindre interstice de liberté fait l’objet d’une répression externe, sociétale ou interne, psychologique.
En alternant les chapitres, Atiq Rahimi nous emmène sur les traces de ces deux histoires tragiques. Deux récits aux confins des deux cultures qui habitent leur auteur et des deux langues qu’il maîtrise à la perfection. Deux récits d’une poésie ineffable tandis que le monde semble sombrer, sans perspective de rachat.
Publié aux Editions POL – 2019 – 285 pages

10.4.19

Là où les chiens aboient par la queue – Estelle-Sarah Bulle



Au bout d’un chemin où peu s’aventurent, existe un petit hameau qui porte le nom de Morne-Galant. Un trou perdu en Guadeloupe dans les années 40 que les locaux ont surnommé « Là où les chiens aboient par la queue » tellement il semble abandonné de tous et de tout. C’est là que vit la famille Ezechiel, une petite tribu issue du mariage d’Hilaire, un géant bagarreur, joueur et beau parleur, une figure régionale avec une Bretonne morte en couches.
L’aînée de la fratrie est une grande bringue toujours mal attifée et dotée d’une paire de panards gigantesques. Une fille à la langue bien pendue et qui ne s’en laisse pas conter que tout le monde surnomme Antoine. Car, pour tromper les esprits, il faut toujours avoir deux noms : l’officiel (Appolone ici) et celui d’usage. C’est Antoine que nous allons donc suivre depuis son adolescence jusqu’à son lit d’hôpital, la vieillesse venue et avec elle la mort prochaine.
La vie d’Antoine est un véritable roman qui colle à l’histoire de la relation difficile entre les Antilles et la métropole. Dans les années 40, c’est la douceur de vivre qui prime. Grâce aux cultures de canne à sucre et de banane, l’île ne connaît pas le chômage si l’on est un homme prêt à vendre ses muscles pour un peu d’argent. Pour les femmes, c’est le mariage ou la fuite. Antoine, rétive à tout mariage, choisira très tôt la fuite. Débrouillarde et entreprenante dans l’âme, elle vivra de trafic de diamants avant de monter un magasin.
Puis, quand la situation économique se retournera et que les violences urbaines entraîneront de brutales répressions policières et militaires, Antoine et ses frères et sœurs, comme tant d’autres, choisiront de quitter l’île anciennement paradisiaque, ses coutumes, ses nombreux arrangements, sa culture ambivalente entre modernisme et animisme pour tenter leur aventure dans la capitale d’une France offrant le plein emploi. Une France qui bâtit à tour de bras pour loger tout ce qu’elle accepte d’immigrer dans des banlieues contre la promesse d’un travail que n’ont pas sapé les crises à répétition bientôt à venir.
Tandis qu’Antoine raconte sa vie, dans une langue colorée où français, créole et mots inventés de toutes pièces se mélangent allègrement, sa sœur Lucinde, la couturière qui aura fait son petit trou, et Petit-Frère l’électricien, soldat puis infirmier psychiatrique font de régulières apparitions pour apporter leur version des faits ou leur propre éclairage. Autant de parcours humains, de joies et d’échecs. Autant de vies possibles.
A travers ces témoignages, soigneusement agencés, c’est l’histoire du racisme larvé ou non qui s’écrit, celui de l’éternelle difficulté à trouver sa place quand on a la peau plus ou moins noire dans un pays où le pouvoir est aux blancs. L’histoire d’une nation aussi qui petit à petit s’enfonce, perd ses rêves et ses illusions.
Estelle-Sarah Bulle signe un premier roman sympathique et joliment tourné.
Publié aux Editions Liana Levi – 2018 – 284 pages

2.4.19

Le petit paradis – Joyce Carol Oates



On n’attendait pas nécessairement de la grande femme de lettres qu’est Joyce Carol Oates, une des spécialistes des nouvelles qui font mouche, qu’elle réalise un roman d’anticipation en forme de dystopie. Il faut avouer que ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis sous le leadership d’un Président populiste uniquement préoccupé de soigner son électorat et de protéger à court terme les intérêts d’un pays en train de progressivement sombrer n’incite guère à l’optimisme.
Or, c’est à une possible préfiguration de ce que pourraient devenir de nouveaux Etats-Unis que se livre ici l’auteur. A l’issue d’un conflit nucléaire lui-même conséquence indirecte à long-terme des attentats du « 9/11 », les Etats d’Amérique du Nord (EAN) ont été mis en place. Regroupant tous les territoires du Nord de l’Amérique et du Mexique, ils constituent désormais un ensemble à la démocratie toute relative. Si le droit de vote y est accordé, c’est pour élire le seul candidat possible. Le pouvoir y est confisqué par quelques puissants tandis que le peuple est plongé dans une terreur permanente. Il y est interdit de penser par soi-même, de livrer une quelconque opinion originale. Sortir du rang vaut sanction immédiate : arrestation brutale, exil dans le meilleur des cas, volatisation par un drone qui vous liquéfie sur place dans les situations les plus graves ou les récidives.
Parce qu’une jeune fille brillante, major des terminales de son lycée, se prépare à livrer un discours qui sort du cadre très formaté, la voici arrêtée devant ses camarades, torturée et exilée loin de chez elle et loin dans le temps. Car c’est à plus de cinquante ans de distance en arrière qu’elle se trouve télétransportée au beau milieu d’un campus universitaire de l’Etat du Wisconsin. Dotée d’une nouvelle identité avec interdiction de quitter les lieux ou de faire la moindre référence à un passé (futur) qui aura été de toute façon largement formaté, elle va devoir réapprendre à vivre sous la certitude et la peur constantes de se savoir observée.
C’est donc une sorte de nouveau « 1984 » que concocte Joyce Carol Oates. Les ingrédients y sont ceux que l’on retrouve dans les régimes totalitaires : confiscation du pouvoir, encadrement strict des libertés, endoctrinement, terrorisation des populations, arrestations et exécutions sommaires. Or, c’est bien vers ce glissement doctrinal que s’enfoncent bien de ce que furent de belles démocraties de par le monde en passe de se se transformer en régimes odieux si leurs populations n’y prennent pas garde. Et c’est précisément cela que dénonce, à sa manière et avec un talent affirmé, la grande femme de lettres.
Publié aux Editions Philippe Rey – 2019 – 381 pages

30.3.19

La prophétie de John Lennon – Louis-Henri De La Rochefoucault


En exergue, une citation de John Lennon en 1966 que voici : « Le christianisme s’en ira. Il s’amenuisera et s’effacera. Je n’ai pas besoin de débattre de cela. J’ai raison et l’avenir le prouvera. Aujourd’hui, nous sommes plus populaires que Jésus. J’ignore ce qui disparaîtra en premier, le rock’n’roll ou le christianisme. »
Faisant de cette citation un brin loufoque un prétexte, Louis-Henri De La Rochefoucault prend sa plus belle plume pour réaliser un roman totalement baroque, déjanté et à mourir de rire. L’homme étant par ailleurs critique littéraire et critique musical spécialisé dans le rock, le folk et la pop, c’est à un objet inhabituel qu’il s’attelle sous forme de livre conçu comme une pochette de disque vinyle accompagné de ses line notes.
Monsieur De La Rochefoucault a des lettres (pas seulement de noblesse) et de la culture. C’est une véritable encyclopédie vivante du rock’n’roll qui connaît jusque sur le bout des doigts les albums et les groupes les plus obscurs ainsi que la genèse de leurs auteurs. Imaginant un personnage qui doit lui ressembler d’assez près (de noble et illustre lignée comme lui, critique musical comme lui, compositeur et instrumentiste peu reconnu jusqu’ici), il se lance dans un roman dont le prétexte en filigranes très fins est de sauver le christianisme par le rock’n’roll, histoire de faire mentir le bon John.
Autant d’occasions pour donner la parole à de vraies personnalités du petit monde parisien de la nuit et/ou de la musique électrique/électronique, recyclant pour cela des passages de véritables interviews qu’il eut l’occasion de réaliser pour la revue Technikart à laquelle il collabore. Et là, croyez-moi, il y a matière à déployer l’immense talent dont recèle notre ami. Usant d’une langue aussi magnifique qu’imagée et trempée dans le fiel, notre homme dégomme à tout va. A bas les artifices, hardi sur les manœuvres d’artistes plus préoccupés à amasser de petites fortunes qu’autre chose, l’hallali est sonné toutes trompes dehors sur toute cette cohorte de chanteurs sans voix dont on ne comprend d’ailleurs pas le succès si ce n’est du fait de l’abattage marketing dont ils font l’objet.
Et le Christ dans tout cela, me direz-vous ? Soyez sans crainte, il va même parler directement à son nouveau bon samaritain lui confiant une mission évangélique musicale et lui mettant sur son chemin une improbable bonne sœur au profil gothique. Déjanté et incroyablement drôle. Osons affirmer que nous tenons là un portraitiste digne descendant de Bossuet. Et à l’envoi, il touche !
Publié aux Editions Stock – 2019 – 284 pages