9.10.19

Le piège américain – L’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation économique témoigne – Frédéric Pierucci avec Matthieu Aron



Jusque-là, Frédéric Pierucci menait une vie symbolisant la réussite professionnelle. Ingénieur de formation, il avait au cours de plus de vingt ans de bons et loyaux services gravi de nombreux échelons chez Alstom dont il dirigeait désormais les activités mondiales pour les chaudières. Un poste qui l’avait amené à s’installer avec son épouse et leurs quatre enfants à Singapour. Une fonction qui nécessitait également, comme pour la plupart des cadres supérieurs et dirigeants, d’effectuer de nombreux déplacements autour du monde. Prendre l’avion était un acte banal comme pour ce voyage qui l’amenait pour 48 heures aux Etats-Unis.
C’était sans compter qu’à l’arrivée à JFK, un message l’invitait à se manifester et constater qu’un comité d’accueil l’attendait sur la passerelle. Aussitôt saisi par des agents du FBI, il est menotté, embarqué dans une voiture et conduit manu militari vers un des centres du FBI en plein Manhattan. Sur place, un procureur lui indique de façon peu amène qu’il est accusé de corruption dans une affaire remontant à plusieurs années et l’invite à plaider coupable et passer un deal. En clair, devenir un indic au sein d’Alstom pour aider les autorités américaines à coincer son employeur en échange d’une immunité ou d’une peine symbolique. Pierucci, se souvenant des consignes reçues lors d’une formation et se considérant innocent, refuse. Commence alors un enfer qui va durer cinq ans et le conduire pour deux ans en quartier de haute sécurité aux côtés des pires criminels emprisonnés sur le sol américain.
Ce que Frédéric Pierucci va progressivement réaliser, c’est qu’il est en réalité l’otage principal d’une partie de bras de fer entre le Department Of Justice américain et Patrick Kron, le PDG d’Alstom. Fort des renseignements accumulés par la NSA et le FBI, les Etats-Unis disposent en effet de toutes les preuves qu’Alstom, sur instruction de son PDG, a mis en place un réseau d’agents et d’intermédiaires destinés à fluidifier les contacts pour emporter des contrats et payer, lorsque nécessaire (et c’est très souvent le cas dans ce business comme pour beaucoup d’autres !), des pots de vin. La faute de Pierucci est d’avoir été l’un des treize signataires obligatoires selon les procédures internes de son employeur dans une petite affaire en Indonésie. Il n’en a été ni le décideur, ni l’organisateur, ni le bénéficiaire.
Or au titre du FCPA et l’extra-territorialité mise en place par les Etats-Unis, ces derniers se sont arrogés le droit d’attaquer toute entreprise où qu’elle soit dans le monde dès lors qu’elle utilise des moyens techniques ou monétaires américains dès lors que des faits de corruption sont soupçonnés. Une énorme entreprise de racket institutionnel frappant essentiellement des entreprises européennes et asiatiques, rarement américaines ! Un moyen, comme le découvrira progressivement Pierucci, aussi pour les Américains de faire main basse sur des joyaux technologiques et industriels sans coup férir !
Car ici, le but ultime des Américains dans une guerre économique de l’ombre qui ne dit pas son nom, est de permettre à General Electric de s’arroger toute l’activité électricité d’Alstom en faisant cracher Alstom au bassinet d’une énorme amende au passage. Face au refus de Patrick Kron de négocier comme le DOJ l’y a invité, c’est la menace physique sur des cadres dont Pierucci est la principale victime, qui va finir par faire plier Kron qui comprend qu’en ne cédant pas, il risque à son tour une arrestation et une détention sur le territoire américain à tout moment.
Malgré le caractère critique et stratégique des activités d’Alstom (chaudières des centrales nucléaires, chaudières des porte-avions nucléaires, renseignement satellitaire) et malgré les actions d’Arnaud Montebourg, alors Ministre de l’Economie, qui réalise assez vite ce qui est en train de se tramer, les Américains parviendront à leurs fins.
Au passage, Pierucci aura servi de bouc émissaire et de lampiste, aura vu sa vie brisée mais sera également devenu un spécialiste du FCPA au point d’avoir, depuis sa libération, monté une structure de conseil qui cherche à alerter les Comités Exécutifs des plus grands groupes français sur les risques encourus et les moyens de s’en prémunir.
Ecrit comme un polar, ce livre est passionnant et démontre, à ceux qui en douteraient encore, que nos meilleurs ennemis ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. Comme l’avait compris Mitterrand en son temps, nous sommes en guerre économique avec les Etats-Unis et l’Europe semble encore bien timide pour réagir et se doter de moyens de rétorsion et de protection. A terme, c’est une vassalisation complète de nos économies qui nous pend au nez si nous n’y prenons garde.
Publié aux Editions JC Lattès – 2019 – 396 pages

27.9.19

Au piano – Jean Echenoz



Jean Echenoz aime à surprendre ses lecteurs et à les embarquer dans des histoires qui sortent rapidement des contraintes de la normalité. Ses romans sont des invitations à imaginer autrement les mondes qui nous entourent ou ceux auxquels nous aspirons. A ce titre, il y a peu de chance d’être déçu avec cet étonnant « Au piano ».
Quoi de plus naturel que de retrouver un pianiste au piano, me direz-vous ? Certes, mais mettons-y, tant qu’à faire, un véritable artiste, un virtuose célébré de partout, acclamé pour son jeu et ses prestations. Un homme pourtant jamais totalement satisfait de ses interprétations, terrorisé pendant les heures précédant ses concerts et soignant son stress et ses angoisses en consommant force alcool tandis que son agent et son homme à tout faire s’efforcent de contenir ses élans éthyliques. En dehors de la musique et de l’alcool, la vie de Max, notre pianiste, est vide : pas de femme, pas d’amis, pas d’intérêt pour quoi que ce soit sauf ce regret, vivace, cette plaie jamais guérie pour n’avoir pas su avouer son amour, encore adolescent, à Rose et être à jamais passé à côté de la femme de sa vie.
Mais, et nous le saurons très tôt, la vie bancale de Max n’en a plus pour longtemps puisqu’il doit mourir dans exactement de vingt-et-un jours. Après le décès du pianiste (dans une séquence saisissante) , le roman d’Echenoz prend une toute autre tournure. Celle d’un monde nouveau, obéissant à d’obscures règles non totalement explicites, où aboutissent les trépassés. Plutôt qu’une image religieuse du Paradis et de l’Enfer, Jean Echenoz imagine un monde froid, une sorte de section urbaine gigantesque où aboutissent les défunts. Ils y subissent là des réparations, font l’objet d’une prise en charge globale et administrative destinée à statuer, sous une semaine, quant à leur orientation. Deux choix possibles seulement : une vie en pleine nature dans des conditions relativement spartiates ou celle d’une nouvelle existence en milieu urbain. Dans tous les cas, tout contact avec des personnes connues de son vivant y est interdit et il appartient à chacun de subvenir à ses propres besoins. Voici donc le Paradis et l’Enfer selon Echenoz comme des reproductions de visions un brin loufoques de nos pauvres existences terrestres.
Mais, Echenoz oblige, rien ne se passera comme le modèle l’avait prévu et Max, devenu Paul une fois remis dans le circuit, nous réservera de délicieuses surprises déclenchant l’hilarité et la bonne humeur d’un lecteur ravi par les élucubrations saisissantes d’un écrivain jamais en mal d’imagination et de talent. Un délice !
Publié aux Editions de Minuit – 2003 – 223 pages

18.9.19

Mes nuits apaches – Olivier Martinelli


Chacun des livres d’Olivier Martinelli est installé à mi-chemin entre la fiction et l’autobiographie, la vie et les expériences heureuses ou malheureuses de l’auteur nourrissant avec constance son imaginaire. « Mes nuits apaches » y échappent d’autant moins que l’écrivain nous rappelle qu’il voit très bien à qui il fait allusion dans cette histoire d’un jeune homme qui sera sauvé de lui-même et de ses démons grâce au rock’n roll.
L’autre signe distinctif d’Olivier Martinelli est de savoir écrire de manière simple et directe. Une simplicité travaillée pour éliminer tout superflu empêchant de toucher l’âme de ses lecteurs qui auront tôt fait de s’identifier aux personnages mis en scène. Et puis ici, chacun des courts chapitres de ce joli roman est illustré par un dessin façon BD, sur une pleine page, en noir et blanc, campant une scène essentielle du récit qui se déroule sous nos yeux. Un procédé qui ne fait que renforcer la projection du lecteur et à accumuler un capital de sympathie pour le brave garçon malmené par la vie.
Ayant perdu son père à l’âge de dix ans puis son frère aîné parti à l’autre bout du monde, Jonas doit tout à la fois assumer un prénom jugé ridicule et trouver sa voie dans un monde dont le repère maternel aura à son tour tôt fait de fléchir. Alors, les premiers émois comme les grandes révélations surviendront grâce à la musique que l’adolescent découvrira au départ grâce à la collection de disques laissée à son intention par son aîné puis par la pratique d’un instrument et la fréquentation assidue de groupes et de concerts où il ne cessera de parfaire son éducation musicale et son oreille. Ceux des générations cinquante et soixante y retrouveront les groupes qui auront marqué leur adolescence puisque nous suivons d’un bout à l’autre du récit des formations mythiques comme les Cramps, les Smiths ou les Talking Heads sans oublier d’inoubliables et souvent cocasses rencontres avec Barbara ou Pierre Vassiliu. Du coup, le roman file comme le temps d’une époque révolue : à toute allure, dans les excès en tous genres et les expériences variées avec un seul objectif en tête, finir par se connaître soi-même, à s’accepter et à trouver sa place dans un monde aux repères flous.
Olivier Martinelli signe un livre attachant et sacrément réussi. Une jolie découverte.
Publié aux Editions Robert Laffont – 2019 – 199 pages

10.9.19

Le chant des revenants – Jessie Ward



Pas facile pour Jojo, treize ans, de se faire une place dans le monde. Surtout si l’on est un jeune noir, pauvre, au fin fond de l’Amérique rurale du Sud où le racisme continue de s’exprimer sous des formes plus ou moins violentes.

Délaissé par sa mère qui noie son chagrin et ses échecs à coups de drogues en tous genres, loin d’un père blanc emprisonné dans un des pires camps de l’Etat et rejeté lui-même par ses parents pour avoir fait des gosses à une Noire, Jojo est élevé par ses grands-parents maternels. Un grand-père qu’il adore mais qui a vécu un traumatisme quand il fut lui-même emprisonné à tort dans le même camp où se trouve désormais le père de Jojo. Un vieillard dur à la tâche et taiseux. Un homme bouleversé par la mort qui rôde autour de son épouse, dévastée par un cancer qui se propage inexorablement dans un corps usé jusqu’à la corde. Du coup, Jojo est devenu aussi le père de substitution de sa petite sœur Kayla dont il s’occupe avec un soin attentif, lui témoignant l’amour qu’il aimerait recevoir de ses propres parents plutôt prompts à retourner des torgnoles qu’à manifester leur intérêt pour des gamins dont ils n’ont que faire.

Mais, et c’est ce qui est au cœur du livre, ce sont surtout les morts qui hantent ces pages et ces vies. Mort du frère de la mère de Jojo, assassiné par ses camarades blancs de chasse alors qu’il n’était encore qu’un gamin. Mort du compagnon de chambrée du grand-père dans des circonstances atroces que nous découvrirons en fin de roman. Morts qui interpellent sans cesse les pensées des vivants au point d’entraver leur avancée, de les enchaîner à un passé dont ils ne parviennent pas à se défaire.
Pour s’en débarrasser, il faudra trouver les intermédiaires qui ont le don de les voir, de leur parler, de les maîtriser et de les faire disparaître à jamais. Pour y parvenir, il faudra passer des épreuves personnelles, gagner en autorité et confiance en soi, apprendre à devenir adulte enfin pour la jeune génération qui va devoir accomplir un rituel rendu de manière aussi terrifiante que réaliste dans une fin de roman hallucinée.

Cependant, malgré les critiques élogieuses et un nouveau National Book Award pour Jesmyn Ward reçu en 2017, je dois avouer m’être profondément ennuyé à la lecture de ce roman. A cela, la difficulté tout d’abord à saisir clairement qui sont les personnages, entre les vivants et les morts, les noirs et les blancs. Il faut arriver à un bon tiers du récit pour que ceci commence à s’éclaircir, un peu ! Ensuite, l’écriture y est souvent pesante rendant la progression lente au point de sembler fréquemment tourner en rond. Au risque de paraître iconoclaste, j’exprimerai donc de profondes réserves sur ce livre qui m’a laissé totalement sur le côté mis à part les vingt dernières pages fort réussies quant à elles.

Publié aux Editions Belfond – 2019 – 270 pages

6.9.19

Ecoutez nos défaites – Laurent Gaudé



Laurent Gaudé aime adosser les trames de ses romans à l’actualité. Il faut dire que l’incertitude de notre monde contemporain, la quantité de défis que nous devons affronter et la vitesse inconnue jusqu’ici des changements sont autant de sources de questionnement que d’inspiration. Et, quand, comme il le fait brillamment ici, cette actualité est mise en regard de grands moments historiques, les récits offerts par cet auteur que nous aimons tant atteignent des sommets d’une rare perfection.
Lorsqu’un agent des services de renseignement est envoyé à Zurich, il ne se doute pas que sa vie va profondément basculer. Lui le tueur de la République payé et admiré pour sa capacité à localiser et neutraliser les cibles qu’on lui a désignées, s’apprête à faire une double rencontre. Celle d’abord d’une archéologue dont la vie est toute entière vouée à retrouver les traces des objets historiques volés et disparus lors des conflits qui agitent le monde pour les récupérer et les remettre aux musées qui en avaient la charge. Ils seront des amants tendres d’une nuit dont l’empreinte ne marquera pas que les corps mais hantera les esprits. Ils seront aussi des passeurs de mémoire, des artisans modestes de la conservation dérisoire de ce qui fait notre humanité. Celle ensuite de l’homme qu’on lui a demandé de retrouver : un ancien agent des services américains, un membre auréolé de gloire des commandos qui auront liquidé le chef d’Al Qaïda au Pakistan. Un homme qui inquiète ses anciens patrons parce qu’il en sait beaucoup, beaucoup trop, et qu’il semble désormais rouler pour lui.
Lorsque les deux hommes se rencontreront, ils comprendront immédiatement que tout le sens de leur vie se jouera là. Quelle que soit l’issue et la victime, car victime il doit nécessairement y avoir, l’autre n’en sortira pas indemne psychologiquement parlant.
En parallèle de cette trame romanesque qui se déroule lentement et à distance, Laurent Gaudé convoque certaines grandes figures militaires de notre Histoire. Hannibal qui vint défier l’empire romain jusque sous les murs de Rome et fit trembler les maîtres du monde d’alors; le Général Grant aux prises avec la résistance acharnée des troupes sudistes conduites par un homme qu’il respecte et admire, le Général Lee ; Hailé Sélassié résistant face à l’envahisseur italien fasciste.
Tous, à travers le temps, connaîtront victoires et défaites. Mais, même vainqueurs, ce sont leurs défaites que nous entendons. Défaites des ambitions perdues, défaites des décisions ayant conduit délibérément à sacrifier des dizaines ou des centaines de milliers de vies pour un idéal ; défaites des guerres qui plus elles se prolongent, plus elles se vident de sens, plus elles se déshumanisent pour ne plus devenir que de la violence pure destinée à abattre l’autre définitivement. Il n’y peut pas y avoir de joie à vaincre face au flot de sang versé, aux amis et aux frères perdus, aux destructions, aux trahisons connues ou suscitées. Tout juste une forme de résignation.
Laurent Gaudé signe là un de ses plus beaux et plus ambitieux romans. Un tour de force !
Publié aux Editions Actes Sud – 2016 – 284 pages

1.9.19

Nous aurons été vivants – Laurence Tardieu


Décidément, il faut croire que Laurence Tardieu, dont on tresse régulièrement les lauriers, est un auteur qui ne me convient pas. Il est peu de dire que j’ai absolument détesté son dernier roman. A cela, plusieurs raisons.
La forme tout d’abord, faite d’une écriture particulièrement pauvre, aux répétitions incessantes sans utilité. Les phrases s’enchaînent sans style et cumulent un nombre impressionnant de banalités. C’est absolument affligeant !
Le fond, ensuite et surtout. Visiblement, Laurence Tardieu a voulu se mettre dans la peau d’une artiste peintre dont le mal-être est tel et si profond que tout lui pèse. Du coup, toute sa vie n’est qu’une série d’échecs : un mari qui fiche le camp ne supportant plus sa déprime continue, une fille qui disparaît sans donner de nouvelles depuis sept ans, une carrière en dents de scie faite de longs doutes et de fréquentes interminables interruptions. Et autour d’elle, ce n’est guère mieux tous les personnages semblant pris dans une neurasthénie contagieuse et un mal de vivre qui se répand comme une plaie.
Plutôt que de regarder devant eux et avancer, ces personnages procrastinent, ressassent sans cesse les mêmes pensées néfastes, transforment chaque moment d’avancer en une nouvelle série de doutes. Une scène particulièrement ridicule illustre la teneur de cet odieux roman : regardant sa fille de sept ans manger des tomates mozzarelle au basilic qu’elle vient de lui préparer, la mère (l’artiste-peintre) est prise d’angoisse à l’idée du temps qui passe et de la mort qui l’attend (vous voyez le genre et c’est comme cela pendant près de trois cents pages !!!!). La vie de ces personnages est par conséquent  insupportable pour eux (je les plains sincèrement !) et encore plus pour un lecteur surtout s’il est rationnel et s’efforce de faire de chaque moment de la vie une opportunité même dans les situations les plus tragiques… Plus les pages avançaient (lentement, trop lentement…), plus mon énervement ne cessait de culminer.
Certains y verront un formidable tableau de ce qui se passe dans la tête névrosée d’artistes. D’autres, comme moi, se diront que l’on ferait mieux d’envoyer tout ce beau monde se soigner pour de bon. Avec l’auteur en prime.
Publié aux Editions Stock – 2019 – 271 pages

28.8.19

Ecotopia – Ernest Callenbach



Paru initialement en 1975, Ecotopia a fait récemment l’objet d’une nouvelle traduction pour être republié en Français à la rentrée d’automne 2018. Près de cinquante plus tard, cette première utopie écologiste qui fut vendue à plus d’un million d’exemplaires et eut une influence considérable sur la pensée écologiste nord-américaine reste d’une brûlante actualité.

Ernest Callenbach situe son récit à la toute fin du siècle précédent. La Californie du Nord, l’Oregon et l’Etat de Washington ont alors décidé depuis quelques décennies de faire sécession des Etats-Unis d’Amérique pour fonder un nouvel Etat indépendant, Ecotopia. Convaincues que la politique états-unienne de croissance à tout prix ne pouvait mener qu’à une catastrophe écologique d’ores et déjà annoncée par la multiplication de désastres, ces populations ont pris les armes et obtenu de fonder une nouvelle nation qui met au centre de ses valeurs la protection de la nature et un mode de vie « à l’équilibre », c’est-à-dire une approche et des comportements où tout ce qui est utilisé est d’une manière ou d’une autre recyclé. Sont bannis les moteurs thermiques et de façon générale toutes les activités polluantes. En parallèle, la population a mis au point un système social et politique éminemment démocratique et  très libre dans un esprit très inspiré des grands mouvements hippies des années soixante.

Alors que les relations diplomatiques entre les Etats-Unis et Ecotopia sont rompues, un journaliste de New-York obtient l’autorisation exceptionnelle de se rendre sur place pour un séjour de plusieurs semaines afin de rendre compte de ce qui se passe là-bas.

Arrivé fort de ses convictions et des a priori que la pensée officielle de son gouvernement a ancrées en lui, l’homme s’attend à trouver un pays arriéré, pauvre, au bord de l’implosion. Au fur et à mesure que se font ses découvertes des divers aspects de la société d’Ecotopia, le jugement du journaliste ne cesse d’évoluer trouvant de plus en plus d’intérêt et d’avantages à une approche qui se situe pourtant aux antipodes du mode de vie qui lui est habituel. Mais, c’est la rencontre avec une femme et une histoire d’amour intense qui finiront par faire vaciller ses convictions et par lui ouvrir les yeux sur beaucoup d’aspects des choses restées cachées de l’autre côté de la frontière.

Malgré son aspect un peu naïf parfois émanant d’une atmosphère encore enfumée par les émanations du mouvement « Peace and Love », le roman d’Ernest Callenbach explore de façon réaliste et approfondie de nombreuses approches alternatives aux modes de vie et de fonctionnement auxquels nous sommes habitués. Au moment où le changement climatique, malgré les dénégations de certains, est avéré et où le populisme dans des pays de plus en plus nombreux ne va faire qu’accélérer des catastrophes sociales et écologiques annoncées, la lecture d’Ecotopia prend un sens réactualisé et nous invite à nous poser la question de ce que nous pouvons changer, individuellement ou collectivement, pour prendre une nouvelle direction avant que notre planète ne nous l’impose avec une brutalité contre laquelle nous ne pourrons rien. L’optimisme de l’auteur est un baume sur le cœur de celles et ceux qui sont convaincus que le monde tel que nous le connaissons n’en a plus pour très longtemps…

Publié aux Editions rue de l’Echiquier fiction – 2018 – 300 pages

26.8.19

Toutes les choses de notre vie – Sok-Yong Hwang



Toutes les choses de notre vie dont nous ne voulons plus parce qu’elles sont usées, cassées, démodées ou périmées finissent par se retrouver dans l’immense décharge à ciel ouvert trônant sur le fleuve Han qui divise la capitale tentaculaire de Seoul en deux parties. C’est sur un ancien terrain fertile et agricole que sont amassées des montagnes d’ordure qu’une armée de pauvres et d’exclus en tous genres trient sans relâche. Une armée très organisée, divisée en clans placés sous l’autorité de chefs qui se partagent les zones de triage et l’essentiel des bénéfices. Ne reste pour les sbires et les esclaves de ces petits chefs un brin mafieux que des salaires de misère permettant tout juste de subvenir aux besoins fondamentaux.
C’est parmi ces gueux des temps modernes que celui qu’on appelle Gros Yeux et sa mère ont échoué depuis que l’homme de la famille a été envoyé en camp de redressement sous le régime militaire dictatorial de la Corée du Sud d’alors. Comme leurs pairs, ils habitent dans une cahute de fortune construite de bric et de broc sur place.
Pendant que sa mère trouve rapidement à s’employer avant de devenir la maîtresse de son protecteur, Gros Yeux, encore trop jeune pour véritablement travailler comme un forçat, se familiarise avec les règles de ce nouvel univers et fait la connaissance d’autres adolescents échoués là-bas, comme lui. Entre eux, ils forment une petite famille avec ses propres codes. Mais c’est surtout avec le Pelé, le fils du chef pour lequel sa mère travaille, qu’il va se lier d’amitié. Une amitié qui les confrontera à la misère de la décharge, à sa brutalité, au monde chamanique et à celui des esprits de celles et ceux qui ont vécu sur des terrains fertiles avant d’en être brutalement chassés. Ces deux jeunes vaquent ainsi  entre différents mondes : celui du passage de l’adolescence à l’âge adulte, celui d’un mode de vie sociale intégrée à l’exclusion parmi les pestiférés, celui d’une modernité dont on ne voit que les rebus et celui d’une culture encore un peu animiste.
Pour réaliser ce magnifique roman, Sok-Yong Hwang s’est inspiré de la véritable histoire de la décharge à ciel ouvert de Seoul, fermée après un incendie majeur et transformée depuis en une base de loisirs fréquentée chaque week-end par les habitants de la capitale coréenne.
Publié aux Editions Philippe Picquier – 2016 – 188 pages

20.8.19

Augmentus – Chroniques du Cyclocentaure à l’ére de l’Intelligence Artificielle – Olivier Silberzahn



Derrière ce titre quelque peu étrange se cache en réalité un passionnant roman que vous pourrez difficilement lâcher avant que d’en avoir achevé la lecture. Un roman qui pose de nombreuses questions fort pertinentes pendant qu’il est d’ailleurs encore temps de se les poser !

Trois jeunes ingénieurs fraîchement diplômés d’une grande école du plateau de Saclay décident de tenter la grande aventure entrepreneuriale. Leur idée de base : répliquer, ni plus ni moins, le fonctionnement du cerveau humain en s’appuyant pour cela sur les plus récentes puces permettant les traitements massivement parallèles et sur les travaux les plus avancés en Intelligence Artificielle. Un trio qui ne doute de rien mené par une jeune femme aussi séduisante qu’ambitieuse, un geek roi de la programmation en systèmes complexes et un spécialiste du hardware et de l’architecture par ailleurs cycliste chevronné.

L’une des grandes originalités et réussites du roman est d’ailleurs d’insérer de fréquentes et longues séquences consacrées à la pratique cycliste en milieu compétitif, pas tant pour les détails techniques que seuls les férus du genre sauront apprécier mais plus pour souligner comment le travail sur soi en vue de la recherche optimale de ses performances fait prendre conscience que, pour atteindre l’excellence, tout compte dont la compréhension intime des fonctionnements de sa psychée et de son organisme.

Une compréhension qui permettra alors, par translation sur les travaux de la start-up, de franchir des caps successifs majeurs grâce à l’association de différentes techniques les plus en pointe. Car c’est en quittant l’approche traditionnelle de l’IA (le deep learning qui permet, par absorption de quantité de données et programmation par approches successives de mettre au point des processus et méthodes de réponses plus rapides, plus efficaces et moins chères que celles permises par les experts humains) et en s’intéressant au rôle de la biochimie dans le cerveau que la start-up va prendre une toute nouvelle dimension. Dès lors, une nouvelle IA va voir le jour, d’une puissance insoupçonnée. Une invention démoniaque qui va cependant peu à peu échapper au contrôle de ses créateurs et bouleverser potentiellement tout l’équilibre du monde tel que nous le connaissons.

La réponse ne pourra alors venir que d’une nouvelle forme d’intelligence capable de cumuler les performances de l’IA avec les capacités humaines. Viendra l’ère ces Centaures, une élite intellectuelle et financière seule habilitée à progressivement quitter leur enveloppe humaine pour dans un premier temps contrer les machines devenues hostiles puis définir un nouvel ordre à l’échelle planétaire avant que de conquérir un ensemble plus vaste.

Derrière cette histoire fort bien menée et qui sait tenir le lecteur en haleine de bout en bout sont en réalité abordés de nombreux sujets philosophiques. Qu’est-ce-que la conscience ? Faut-il ou non en doter les IAs ? Quelle est la place de l’Homme dans une société en voie de numérisation massive ? La violence est-elle la seule forme possible pour régler les concurrences dans l’interminable lutte de l’évolution ? Jusqu’où, de façon générale, voulons-nous véritablement aller une fois qu’informatique, biochimie et neuroscience auront massivement convergé ce qui est en train d’être le cas ?

Autant de questions qu’Olivier Silberzahn ne découvre pas en tant que Polytechnicien (et cycliste !) ayant mené toute une partie de sa carrière sur ces sujets hautement technologiques. Comme il le rappelle lui-même en fin d’ouvrage, l’ensemble des technologies et travaux auxquels il fait explicitement référence existent. Rien n’est inventé. Seules les évolutions envisagées à moyen et long-terme, dans toute leur forme extrême proposée dans ce roman, sont des hypothèses parmi plusieurs scenarii possibles.

Tout cela est passionnant, un brin terrifiant et en appelle à nos consciences humaines avant que les machines ne répondent à notre place et n’imposent leur propre logique. CQFD…

Publié aux Editions Maurice Nadeau – 2019 – 396 pages

19.8.19

L’erreur est humaine – Aux frontières de la rationalité – Vincent Berthet Voici un excellent livre publié par les assez confidentielles éditions du CNRS dont nous vous invitons d’ailleurs à découvrir le riche et étonnant fonds de publications. Largement inspiré par les travaux de Daniel Kahneman vulgarisés dans l’indispensable Système 1 système 2 dont nous avons par ailleurs rendu compte, Vincent Berthet nous démontre implacablement en quoi notre pensée, que l’on croit souvent rationnelle, est sans cesse leurrée. A cela, de très nombreuses raisons illustrées par d’innombrables exemples pédagogiques (même si, pour certains d’entre eux, il vaut mieux avoir conservé de solides bases de ses cours de mathématiques Terminale C ou S selon l’époque). Tout d’abord, dans bien des cas c’est notre incapacité à appréhender les probabilités conditionnelles qui nous induit en erreur. Au lieu de nous livrer à un calcul – plus ou moins complexe selon qu’on dispose des données et du savoir – de probabilités basée sur le théorème de Bayle, nous occultons un paramètre apparemment mineur pour en déduire une conclusion totalement fausse. Cela affecte quotidiennement le domaine de la justice, de la médecine et nos préférences de choix. Ensuite, selon la façon dont nous ordonnançons nos phrases, toutes choses égales par ailleurs, nous émettons un signal positif ou négatif qui nous fera percevoir une même assertion de manière totalement inverse. Les marketers et publicistes sont depuis longtemps passés maîtres en la matière ! Enfin, tandis que l’évolution a contribué à organiser notre cerveau en deux hémisphères et à développer nos réactions en deux grandes catégories (cf Système 1, Système 2), nous allons réagir de manière automatique car programmée pour ce faire ou plus analytique en étant quasiment dans l’impossibilité de contrer ces phénomènes résultant de millions d’années d’évolution. On ne s’ennuie pas une seconde dans ce formidable ouvrage qui intéressera toute personne désireuse de mieux comprendre comment nous nous trompons par nous-mêmes en toute bonne foi ! Publié aux Editions du CNRS – 2018 – 218 pages



Voici un excellent livre publié par les assez confidentielles éditions du CNRS dont nous vous invitons d’ailleurs à découvrir le riche et étonnant fonds de publications. Largement inspiré par les travaux de Daniel Kahneman vulgarisés dans l’indispensable Système 1 système 2 dont nous avons par ailleurs rendu compte, Vincent Berthet nous démontre implacablement en quoi notre pensée, que l’on croit souvent rationnelle, est sans cesse leurrée.
A cela, de très nombreuses raisons illustrées par d’innombrables exemples pédagogiques (même si, pour certains d’entre eux, il vaut mieux avoir conservé de solides bases de ses cours de mathématiques Terminale C ou S selon l’époque). Tout d’abord, dans bien des cas c’est notre incapacité à appréhender les probabilités conditionnelles qui nous induit en erreur. Au lieu de nous livrer à un calcul – plus ou moins complexe selon qu’on dispose des données et du savoir – de probabilités basée sur le théorème de Bayle, nous occultons un paramètre apparemment mineur pour en déduire une conclusion totalement fausse. Cela affecte quotidiennement le domaine de la justice, de la médecine et nos préférences de choix.
Ensuite, selon la façon dont nous ordonnançons nos phrases, toutes choses égales par ailleurs, nous émettons un signal positif ou négatif qui nous fera percevoir une même assertion de manière totalement inverse. Les marketers et publicistes sont depuis longtemps passés maîtres en la matière !
Enfin, tandis que l’évolution a contribué à organiser notre cerveau en deux hémisphères et à développer nos réactions en deux grandes catégories (cf Système 1, Système 2), nous allons réagir de manière automatique car programmée pour ce faire ou plus analytique en étant quasiment dans l’impossibilité de contrer ces phénomènes résultant de millions d’années d’évolution.
On ne s’ennuie pas une seconde dans ce formidable ouvrage qui intéressera toute personne désireuse de mieux comprendre comment nous nous trompons par nous-mêmes en toute bonne foi !
Publié aux Editions du CNRS – 2018 – 218 pages
Voici un excellent livre publié par les assez confidentielles éditions du CNRS dont nous vous invitons d’ailleurs à découvrir le riche et étonnant fonds de publications. Largement inspiré par les travaux de Daniel Kahneman vulgarisés dans l’indispensable Système 1 système 2 dont nous avons par ailleurs rendu compte, Vincent Berthet nous démontre implacablement en quoi notre pensée, que l’on croit souvent rationnelle, est sans cesse leurrée.
A cela, de très nombreuses raisons illustrées par d’innombrables exemples pédagogiques (même si, pour certains d’entre eux, il vaut mieux avoir conservé de solides bases de ses cours de mathématiques Terminale C ou S selon l’époque). Tout d’abord, dans bien des cas c’est notre incapacité à appréhender les probabilités conditionnelles qui nous induit en erreur. Au lieu de nous livrer à un calcul – plus ou moins complexe selon qu’on dispose des données et du savoir – de probabilités basée sur le théorème de Bayle, nous occultons un paramètre apparemment mineur pour en déduire une conclusion totalement fausse. Cela affecte quotidiennement le domaine de la justice, de la médecine et nos préférences de choix.
Ensuite, selon la façon dont nous ordonnançons nos phrases, toutes choses égales par ailleurs, nous émettons un signal positif ou négatif qui nous fera percevoir une même assertion de manière totalement inverse. Les marketers et publicistes sont depuis longtemps passés maîtres en la matière !
Enfin, tandis que l’évolution a contribué à organiser notre cerveau en deux hémisphères et à développer nos réactions en deux grandes catégories (cf Système 1, Système 2), nous allons réagir de manière automatique car programmée pour ce faire ou plus analytique en étant quasiment dans l’impossibilité de contrer ces phénomènes résultant de millions d’années d’évolution.
On ne s’ennuie pas une seconde dans ce formidable ouvrage qui intéressera toute personne désireuse de mieux comprendre comment nous nous trompons par nous-mêmes en toute bonne foi !
Publié aux Editions du CNRS – 2018 – 218 pages

26.7.19

Une brève histoire du Brexit – Kevin O’Rourke


Kevin O’Rourke présente toutes les qualités pour être l’auteur d’un ouvrage de référence sur la question épineuse du Brexit. Né d’un père irlandais et d’une mère danoise, il travaille à Londres et est conseiller municipal dans une petite ville française. En tant qu’universitaire enseignant à Oxford, il s’est spécialisé dans l’histoire économique et a publié de nombreux ouvrages de référence.
L’intérêt du présent ouvrage est de replacer la décision qui a amené le Royaume-Uni à voter en faveur du Brexit dans son contexte historique sur une longue période. On comprendra alors mieux en quoi l’adhésion et la participation du Royaume au Marché Commun ne se fit pas sans garder en tête côté britannique la volonté certaine de reproduire en Europe ce que fut le Commonwealth et avec lui la position dominante du Royaume-Uni. Un projet d’avance incompatible avec les traités et les fondamentaux européens.
Dans l’imbroglio actuel et ses divers rebondissements, on peine souvent à comprendre ce qui rend la possibilité d’un accord si complexe. Toute la difficulté provient d’un côté de ce que le Royaume-Uni, ayant décidé de quitter la table, n’a pas caché vouloir trouver un accord lui permettant d’avoir le beurre et l’argent du beurre. A savoir, un accord validant leur position d’un marché libre mais pas d’une union douanière tout en étant affranchi de tous les mécanismes et règlements propres aux membres de la CEE et eux-mêmes alignés avec les mécanismes internationaux. Une position inacceptable pour la CEE qui mettrait, ce faisant, à mal l’égalité de traitement de ses membres et exposerait l’Union à l’importation de produits interdits ou risqués via le Royaume-Uni sans possibilité de contrainte. Sans parler de l’épineuse question de la TVA intra-communautaire dont toute la logique et l’automatisation seraient profondément mises à mal avec l’obligation d’une course cauchemardesque à plus de contrôles douaniers et administratifs.
Or, sans un accord dont on ne voit pas ce qu’il pourrait être si ce n’est pour le RU de rester dans l’union douanière européenne avec tout ce qu’elle comporte d’encadrement et de réglementation (ce que ne veulent pas les Brexiteurs durs),  il n’y aura pas d’autre issue que de remettre en place une frontière physique entre la République d’Irlande, membre de la CEE, et le RU non membre afin de garantir le respect des règles commerciales internationales. Une position politiquement difficilement acceptable, humainement insupportable et susceptible de mettre à mal tout le long et difficile processus de paix qui a conduit à la normalisation des relations entre l’Eire, l’Irlande du Nord et le reste du Royaume et dont la CEE a été l’artisan principal.
La difficulté essentielle tient pour le moment à la position du RU qui comporte de nombreux points illogiques et incompatibles avec les règles internationales sans pour autant qu’un projet général n’ait été clairement défini. Et comme la question du Brexit est devenue, comme l’a révélé toute la campagne et ses scandaleuses manipulations démagogiques, une question de politique interne en Angleterre, de lutte d’influence entre factions du Parti Conservateur et de conquête personnelle du pouvoir, la probabilité d’une sortie brutale dont tout le monde sortira perdant, les Britanniques encore plus que tous les autres, ne cesse d’augmenter. A moins que l’Histoire ne nous réserve une de ses surprises dont elle a le secret.
Voici un ouvrage très documenté, captivant et éclairant pour comprendre en détails les tenants et aboutissants de ce qui se discute et de leurs conséquences.
Publié aux Editions Odile Jacob – 2018 – 301 pages

21.7.19

Les Terranautes – TC Boyle


Après avoir envoyé une poignée d’hommes et de femmes tourner autour de la Terre afin de tester les capacités d’adaptation individuelle et de résistance d’un petit groupe à vivre en espace confiné, restait à étudier le comportement d’un groupe enfermé dans un écosystème clos à la surface de notre planète. Un espace censé être autonome. C’est ce que le milliardaire américain et son équipe entreprend en construisant une bulle en plein désert de l’Arizona appellée E2 (par opposition à la Terre nommée E1).
Dans cet écosystème reproduisant un climat tropical  où ont été importés quelques têtes de bétail, poissons, insectes et autres mammifères en quantité limitée, quatre hommes et quatre femmes sont envoyés pendant une période de deux ans sans la moindre possibilité de sortir. A eux de se débrouiller pour se nourrir à base d’une alimentation peu calorique, faire prospérer le peu de terre et d’eau dont ils disposent et, surtout, vivre ensemble.
Car quoi de plus usant, le temps passant, que de devoir supporter les tics de celles et ceux que l’on finit par connaître par cœur, sans la moindre possibilité d’y échapper ? Surveillée comme le lait sur le feu par l’équipe qui supervise l’expérience, mitraillée par les touristes qui viennent les photographier comme on photographie les animaux de zoo, bombardée par la presse, cette petite troupe d’humains va bientôt montrer bien des fissures et transformer la joie exubérante des débuts en un enfer sous serre.
Car, bien vite, ce sont les personnalités profondes qui se révèlent. Celles ou les calculs sont omniprésents, les manipulations légions, les mensonges monnaie courante et les trahisons aussi fréquentes que douloureuses. Quand en outre, les histoires d’amour s’en mêlent, c’est The Loft combiné avec Koh Lanta, sans possibilité de fuite.
TC Boyle nous plonge au cœur de ces passions et de ce qui va se transformer peu à peu en une déroute. Pour ce faire, il donne tour à tour la parole à trois personnages. Un homme et une femme, dont la vie va basculer dans E2, et une femme recalée, restée dans E1, ressassant sa rancune et ses névroses multiples. Dans cet univers à trois, on découvre que tout le monde manipule tout le monde : les concepteurs d’E2, la presse et les humains Terranautes ou postulants ; la presse, le public ; les Terranautes, les postulants à le devenir. Et surtout ces huit humains livrés à eux-mêmes sous des regards inquisiteurs et pas toujours bienveillants et que l’ennui, la famine, la jalousie finissent par propulser dans un Huis Clos sartrien.
D’un point de vue psychologique, c’est bien fait. D’un point de vue littéraire, on regrettera une écriture sans relief et une histoire qui traîne interminablement en longueur, à l’image d’une expérience conçue pour durer un siècle par pas de deux ans. Une expérience pleine de surprises, soyons-en sûrs !
Publié aux Editions Bernard Grasset – 2018 – 590 pages


12.7.19

La nuit sur la neige – Laurence Cossé


Serait-il juste de dire du dernier roman de Laurence Cossé qu’il est bourgeois ? Plusieurs éléments invitent à apporter à cela une réponse positive.
Par son style d’abord, de facture très classique et d’une écriture – dans le choix des temps et des formes passives – qui a quelque chose de flaubertien. Par le milieu dans lequel il se déroule composé de la très bonne bourgeoisie du VIIème arrondissement parisien que la montée du Front Populaire effraie pour ce qu’elle porte de risque quant au rendement de leurs rentes. Quant aux protagonistes suisses, ils sont issus des meilleures familles alémaniques et ne fréquentent que les meilleurs hôtels des stations les plus chics. Par la référence à ces boîtes à concours comme peut l’être la prépa Verbiest à Versailles tenue de main de fer par des Jésuites peu soucieux de religion mais plus préoccupés par l’obtention des meilleurs résultats possibles aux concours des Grandes Ecoles.
Quant à l’histoire qui nous est contée, elle ne présente en soi guère d’intérêt. On sait très vite, par une confession du narrateur, que l’amitié entre ces deux jeunes gens qui se rencontrent en première année de prépa se terminera mal. On s’ennuie d’ailleurs assez rapidement face à la minceur de la trame romanesque qui effleure plusieurs sujets (l’amitié, l’amour, la trahison, la perte, le deuil) sans jamais véritablement les approfondir.
Le principal intérêt du roman réside finalement dans le travail de documentation qui a du être réalisé pour nous conter la captivante histoire de la naissance des sports d’hiver en Europe et la construction progressive, pleine de défis humains et techniques, de la station de Val d’Isère à une époque où aucune route n’y menait encore et où les sept derniers kilomètres se faisaient à pied dans la neige sur un sentier dangereux.
Pour le reste, on pourra aisément se passer de ce qui sera loin de constituer le meilleur roman d’une grande femme de lettres par ailleurs.
Publié aux Editions Gallimard – 2018 – 142 pages

6.7.19

Âmes – Tristan Garcia


Il fallait de l’ambition, de l’érudition et de la persévérance pour se lancer dans la folle entreprise de vouloir rendre compte de l’Histoire de la Souffrance au long cours. Un nouveau projet romanesque en trois tomes dont le premier volet est tout juste sorti en ce début d’année 2019. Le Normalien Tristan Garcia ne manque certes pas de moyens intellectuels et de talent littéraire pour mener à bien ce qui pourrait bien être son grand-œuvre.
De la persévérance, il en faudra sans doute également aux lecteurs qui entreprendront de découvrir le projet d’un auteur dont chaque nouvelle parution fait jour à un renouvellement de style et de forme. Car, c’est à plus de sept-cent pages qu’il s’agit de s’attaquer dans ce premier volet d’une trilogie qui nous entraîne, sous la forme d’une diachronie, dans toutes les ères de notre planète, sur tous les continents, toutes les religions et tous les textes fondateurs des mythes, des croyances et des cultures de l’humanité.
Tout commence aux temps les plus reculés, ceux au cours desquels le vivant cherchait ses multiples voies dont aucune encore n’avait conduit jusqu’aux prémices de l’humain. Des temps déjà où survivre était une préoccupation constante, où la peur –même embryonnaire pour ces êtres parfois larvaires – tenait lieu de fonctionnement pour échapper aux prédateurs permanents. A ce titre, les premiers courts chapitres d’Âmes sont d’une saisissante efficacité. La mort y rôde en tous lieux et avec elle, mais plus encore avec la vie, c’est la souffrance qui guide tout et accompagne les moindres actes quotidiens. Souffrir ou faire souffrir pour mourir ou vivre en quelque sorte. Tristan Garcia s’y révèle un conteur au style puissant maniant une langue magnifique et presque hallucinatoire parfois.
Lorsque nous sommes transportés quelques dizaines de milliers d’années plus tard d’abord en Chine puis en Inde et enfin au Japon médiéval, le récit prend une autre tournure. Il s’agit désormais d’illustrer, de façon éminemment originale, les grands récits mythiques qui ont façonné les croyances et les religions des continents les plus densément peuplés de notre planète. Et, comme tout au long de ces récits que seuls d’infimes détails relient (un homme au bec de lièvre, un bijou fait de deux anneaux entrelacés, des couleurs dont les entrelacs nous sont rappelés en annexe) par-delà le temps et les lieux, c’est aux vaincus que l’auteur donne la parole. Des vaincus qui souffrent sous toutes les formes : de privations physiques, de vexations psychologiques, de brimades sociales ou sexuelles avant d’expirer dans l’indifférence générale. Des vies entières de souffrance contées dans des récits qui s’étirent à l’image de ces interminables récits mythiques auxquels l’auteur fait explicitement référence.
Or c’est là aussi que Tristan Garcia risque de perdre certains de ses lecteurs en raison du foisonnement de personnages, de la difficulté à en retenir les noms et de la surabondance d’épisodes de plus en plus improbables – à l’image une fois de plus des textes fondateurs qu’ils tentent d’illustrer – qui finissent par rendre la progression pénible et délicate.
Il n’en reste pas moins qu’avec ce projet, Tristan Garcia s’impose décidément comme un auteur à part, une figure majeure de la scène littéraire française contemporaine.
Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 713 pages

29.6.19

Intérieur jour – Marc Dugain



Après avoir réalisé le film « L’échange des Princesses » tiré du roman de Chantal Thomas avec laquelle il a d’ailleurs co-écrit le scenario, Marc Dugain décide de s’atteler à la rédaction d’un livre que l’on peut voir comme une sorte de confession et de réflexions inspirées de tout le travail qu’il fallut effectuer pour venir à bout d’un film aux multiples défis.
Chapitre après chapitre, nous voguons tantôt du côté de la narration de la manière dont le film fut préparé, tourné puis monté (un exercice où l’auteur multiplie les anecdotes qui éclairent le film pour ceux qui l’auront vu), tantôt du côté de la propre vie de Marc Dugain et la façon dont ce film en illustre certains aspects.
Comme toujours, il y a chez Dugain cette grande intelligence du récit, ce souci du travail de documentation historique et de la préparation avant que de laisser libre cours à son instinct. On pourra lire ce court récit sans avoir vu le film. Mais on en tirera la substantifique moelle probablement en ayant vu avant et revoyant ensuite ce qui fut un immense succès populaire.
Publié aux Editions Robert Laffont – 2018 – 170 pages

12.6.19

San Perdido – David Zukerman



Quoi de mieux que le Canal du Panama et ses villes côtières pour organiser trafics en tous genres ? C’est donc dans la ville de San Perdido que nous emmène David Zukerman pour un roman où la violence est omniprésente et sert de moyen commun pour obtenir sans vergogne ce que l’on désire.
Violence faite à celles et ceux qui survivent du tri des ordures dans la décharge où ils habitent. Tout ce qui peut être mangé l’est. Tout ce qui peut se revendre trouvera preneur. C’est d’ailleurs là, sur cet amas de détritus putréfiés et puants que va surgir un jeune enfant noir, muet mais doté d’une force irrésistible et d’un regard capable de vous clouer sur place. Un être mystérieux qui va servir de fil conducteur à une histoire de plus en plus alambiquée…
Violence faite aux femmes dont les plus belles finissent soit dans la maison close de luxe réservée à l’élite locale, soit au bras d’un puissant qui en fait sa maîtresse pour plus ou moins longtemps. Violence faite aux petits qu’on exploite en les sous-payant avant que de les liquider de manière expéditive si, d’aventure, ils devenaient trop gênants.
Sur cette ville perdue règne un Gouverneur uniquement préoccupé de trois choses : préserver son pouvoir, consommer le plus de femmes possibles car son appétit quotidien est immense et amasser le plus d’argent en s’acoquinant avec tout ce que l’environnement peut attirer d’arrivistes peu scrupuleux mais prêts à partager pour avoir eux-mêmes ce qu’ils convoitent.
Alors, naturellement, des haines se forment, des jalousies prennent naissance et des manipulations en tous genres s’ourdissent pour avancer ses propres pions. Les plus faibles ou les moins chanceux tombent et seuls survivront les plus rusés ou ceux au caractère plus que bien trempé.
Dans cet univers grouillant, l’auteur tisse une histoire aux ramifications multiples et qui n’hésite pas à plonger dans l’histoire rocambolesque du Panama. Toutefois, à force d’abuser de sorcellerie et d’invraisemblances en tous genres, le lecteur finit par décrocher d’un roman qui avait pourtant bien commencé. Car comment croire un instant à toute la dernière partie qui frise le grandiloquent ?
Publié aux Editions Calman Levy – 2019 – 411 pages

6.6.19

Trahison – Joyce Carol Oates



Celle qui fut par deux fois une des finalistes malheureuses du Prix Nobel de Littérature comptera assurément comme l’une des grandes femmes de lettres nord-américaines du XXème siècle. Trahison appartient à un genre que l’écrivaine affectionne particulièrement : celui des nouvelles.
Treize histoires de trahison en tous genres où, presque toujours, figurent des femmes dont le rôle et la place dans la vie ont longtemps été subordonnés à ce que les hommes, qu’ils soient père ou époux, ont bien voulu leur accorder. Treize pièces, plus ou moins longues, où un acte devient le symbole d’une séparation définitive, irréparable d’avec son environnement devenu souvent étouffant.
Cela peut être le cas d’une brillante jeune femme qui décèdera horriblement et seule à la suite d’un tatouage réalisé un peu par esprit de protestation envers une cellule familiale oppressante. Ou l’obsession d’un chercheur désormais en retraite pour des bruits provenant d’une maison abandonnée alors que sa femme s’enferme dans la conviction qu’il la trompe. Ou bien encore cette femme qui, à quarante ans passés, s’est résolue coûte que coûte à trouver un mari et assistera stupéfaite à l’acte héroïque de son compagnon, qu’elle n’aimait pas vraiment, venu s’interposer au risque de sa vie lors de l’attaque d’un énorme chien féroce. Ou encore, cette universitaire, doyenne d’une petite université locale, célibataire qui se voue corps et âme pour son père Prix Nobel de littérature, un être égoïste, egocentré et collectionneur de femmes.
Toutes ont des comptes à régler avec la vie, la société, la famille, leurs sentiments. Toutes se débattent prises aux pièges de la réalité mise en vis-à-vis à peine conscient de leurs grandes espérances. Toutes ont trahi leur idéal ou le voient trahi.
Magnifiquement traduit, ce gros recueil de nouvelles se lit avec un intense plaisir et reflète l’immense talent de leur auteur, une vieille dame désormais qui dit trouver son inspiration en regardant par la fenêtre de son cabinet de travail.
Publié aux Editions Philippe Rey – 2018 – 537 pages

21.5.19

L’explosion de la tortue – Eric Chevillard



Quel rapport peut-il bien exister entre une minuscule tortue de Floride et un auteur inconnu du XIXème siècle du nom de Louis-Constantin Novat ? C’est sur cette question pour le moins inattendue que le romancier fantaisiste Eric Chevillard va élaborer un récit d’un surréalisme qui n’ira que croissant.
Lorsqu’il rentre de vacances d’été, le narrateur retrouve dans son appartement parisien la petite tortue qu’il eut la faiblesse d’acheter un jour sur les quais de la Mégisserie. Malgré l’ingénieux – mais fort douteux – système imaginé par son propriétaire, le gentil reptile manifestera son médiocre état en laissant sa carapace se faire traverser par la simple pression du pouce du propriétaire venu s’en saisir en douceur. Une manifestation qui traduit un état de déshydratation absolu engendrant bientôt la mort de l’animal peu encombrant.
Par une suite de cocasseries improbables, de l’explosion de la tortue nous voici lancé sur les traces d’un écrivain jamais publié dont le narrateur entreprend de s’approprier les textes à des fins multiples telles que minable stratégie amoureuse (alors que la belle manifestait un désir marqué de voir ses ardeurs comblées), publication sous son nom propre et pourrissement d’un éminent concurrent prêt à confisquer un sujet à son non moins éminent spécialiste à la déontologie inconséquente.
Quel rapport me direz-vous ? Soyez patients et acceptez alors de subir les formules unitairement drolatiques qu’aligne à la pelle un auteur qui ne manque ni d’imagination ni de talent littéraire. La réponse parviendra – en queue de poisson, pardon de tortue – à la toute fin d’un livre dont la construction pourra réjouir les uns ou lasser –beaucoup – d’autres.
Après avoir souri de l’auto-dérision d’un narrateur aussi minable que peu sympathique, nous avons vite fini par compter fébrilement le nombre de pages restant à se coltiner avant d’épuiser les dédales d’une farce assez pénible.
Publié aux Editions de Minuit – 2019 – 255 pages

17.5.19

Je ne suis pas une héroïne – Nicolas Fargues


Dans le vocabulaire codé des copines de Géralde, une superbe trentenaire d’origine camerounaise, bien éduquée et à la tête bien faite, il n’y a que deux catégories d’hommes. Les « Jimmy », ces gars dont on va faire ses amants pour un soir, quelques jours ou, au mieux, quelques semaines mais que l’on va ensuite lâcher parce que trop centrés sur eux-mêmes, pas assez intelligents, incapables d’être à l’écoute de la femme du moment. Et puis les « Jim », rares au point d’être quasiment introuvables. Des princes charmants, ouverts, intelligents, tournés vers leur compagne.
Lassée de n’avoir connu jusqu’ici que des Jimmy minables dont la fréquentation ne finit par induire que dégoût et dévalorisation de soi, Géralde plaque tout pour filer en Nouvelle-Zélande où elle part retrouver Pierce, un beau mec blond aux yeux clairs, cool, rencontré à Paris. L’archétype de l’homme idéal pour elle. Une fois sur place, l’idylle tournera très vite au fiasco. Mais étant donné qu’un homme peut en dissimuler un autre comme un train en cache un autre, c’est le coup de foudre massue qui va s’abattre sur les épaules de Géralde lorsqu’elle fera la connaissance d’un conférencier sensiblement plus âgé qu’elle. Un type surdiplômé, brillant qui fréquente régulièrement les plateaux de télévision et que l’on interviewe sur ses recherches et les savants documents filmés qu’il réalise partout dans le monde. Un homme au charme fou qui n’hésite pas à déclarer sa flamme pour cette jeune femme sans perdre de temps.
A partir de cette histoire qui pourrait être banale, Nicolas Fargues élabore un récit envoûtant et d’autant plus étonnant qu’il sait rendre compte à la perfection de la psychologie amoureuse féminine, des pièges et des travers qu’elle peut réserver face à certains mâles ayant une approche susceptible de réserver de graves désillusions. Avec un sens aigu de la formule et en faisant sien le vocabulaire inventé par les trentenaires actuels, il nous rend compte des travers et des pièges à vouloir vivre en permanence sa vie sur plusieurs plans parmi lesquels le monde virtuel, numérique des media sociaux joue un rôle de plus en plus essentiel. Il dresse également un vibrant tableau de ce fonds de racisme ou de discrimination jamais totalement évacué entre Blancs et Noirs où de petits gestes et propos malheureux finissent par trahir le véritable regard porté sur soi quand on est une femme Noire, belle, attirante et intelligente.
Ecrit en résidence en Nouvelle –Zélande, ce roman est aussi un mini-guide mettant en avant les sublimes paysages d’un petit pays protégé des hordes par sa localisation et qui a su préserver à la nature, à son éco-système une place absolument centrale traduisant l’essence même de l’art de vivre local.
Nicolas Fargues signe ici un formidable roman et l’un de ses tout meilleurs !
Publié aux Editions POL – 2018 – 263 pages

9.5.19

La femme aux cheveux roux – Orhan Pamuk



Chez Orhan Pamuk, la ville d’Istanbul sert souvent d’indicateur quant à l’évolution de la société turque, de ses mœurs comme de ses brusques sursauts politiques souvent ponctués de coups d’état militaires. C’est par la transformation de ses vieux quartiers insalubres en lieux résidentiels pour nouveaux riches, par l’édification de tours dont la hauteur dit la puissance, par l’extension infinie de la ville qui absorbe peu à peu ses banlieues pour finir en mégapole saturée d’embouteillages et de coups de klaxon que nous avançons fréquemment dans le récit, avec la même lenteur – voulue par l’auteur – que celle des automobilistes coincés dans de gigantesques bouchons.
Rien d’étonnant donc à ce que nous fassions la connaissance du fils d’un promoteur immobilier tout juste abandonné par son père et confié aux seuls soins de sa mère recluse dans ce qui n’est encore qu’une bourgade de la lointaine Istanbul. Le lycée terminé, il faut bien trouver les moyens de financer les études à l’université qui s’annoncent. Aussi, le jeune Cem part-il travailler aux côtés d’un maître puisatier chargé de creuser un puits censé alimenter une future teinture textile dans une petite ville montagneuse. Avec son maître puisatier, Cem découvrira non seulement la rigueur du travail manuel mais aussi un substitut de père avec lequel il ne cesse d’échanger, le soir venu, des histoires où il est fréquemment question du mythe d’Œdipe, histoire de tuer le vrai père.
Mais cet été-là, Cem fera aussi la connaissance de la femme aux cheveux roux, une actrice venue se produire avec sa troupe dans cette ville de garnison. Une femme qui le fascine et avec laquelle il aura une aventure d’une nuit, sa première nuit d’amour.
Des années plus tard, devenu à son tour un riche promoteur immobilier, Cem finira par être rattrapé par son passé. Un passé rongé par le remords d’avoir fui un chantier interminable en laissant son maître blessé au fonds du puits, sans secours. Un passé hanté par cette femme aux cheveux roux qui fut son fulgurant premier amour et dont il ne sait plus rien. Un passé où l’incapacité à avoir à son tour des enfants avec son épouse a donné lieu à une débauche d’acquisitions en tous genres doublées d’une frénésie à accumuler les récits traitant du mythe d’Œdipe dans les diverses cultures, religions et langues. Viendra alors le jour où Cem constatera, à son tour, que les mythes peuvent devenir une réalité dans une dernière partie saisissante où tous les fils se renouent de manière dramatique.
Difficile de ne pas voir dans ce magnifique roman de Pamuk une critique allégorique de la société turque, de ses dérives religieuses et politiques, de sa frénésie de modernité du côté européen de son territoire, des fractures sans cesse plus importantes entre ceux qui ont su tirer parti de la situation en faisant alliance avec le pouvoir et la masse vivant encore dans une certaine pauvreté. Or, l’on sait que plus les écarts se creusent, plus le risque d’explosion violente est avéré.
Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 298 pages