21.9.18

Nos souvenirs sont des fragments de rêve – Kjell Westö



La littérature finlandaise reste assez largement ignorée dans nos contrées. Il faut dire que ce petit pays (par sa population) a la caractéristique de disposer de deux langues officielles : le finnois et le suédois puisque la Finlande fut pendant fort longtemps rattachée à la couronne suédoise. Kjell Westö est l’un des auteurs contemporains majeurs d’expression suédoise et le retrouver dans son dernier roman récemment traduit réserve un immense plaisir.
L’auteur aime installer ses récits dans le temps et l’Histoire. Ici, c’est un demi-siècle, démarrant au début des années soixante qui sert de cadre. Un temps commencé dans l’enfance où le narrateur, anonyme, issu des classes sociales moyennes va devenir le meilleur ami d’Alex Rabell, le fils d’une dynastie d’entrepreneurs. Et puis, à côté d’Alex, brillant et manipulateur, prêt à tout pour parvenir à ses fins, il y a sa sœur cadette Stella, une jeune fille douée et lumineuse. Alors, forcément, une fois adolescents, Stella et le narrateur vont  devenir amants. Un de ces amours passionnés, dévorants, fusionnels qui vous transcendent et vous détruisent. Un amour qui durera toute la vie avec des périodes de séparation et une relation qui se transformera au fil de l’âge.
Mais, au-delà de cette histoire d’amour autour de laquelle se structure tout le roman, c’est l’histoire d’un pays et d’une nation en pleine mutation qui se déroule sous nos yeux. Un pays qui fut en proie à la guerre civile au début du vingtième siècle, avant que d’avoir à combattre ses encombrants voisins allemands ou russes. Un pays qui connut un essor économique rapide avant de sombrer dans une crise économique qui faillit le laisser exsangue. Celle aussi d’une nation qui n’échappe pas aux conséquences terroristes avec son lot d’actes insensés et de réfugiés qu’il s’agit d’accueillir et d’intégrer avec plus ou moins de succès.
A vouloir traiter tant de thèmes, le danger était grand de s’éparpiller voire de perdre le fil du récit. Rien de tout cela cependant grâce aux personnages attachants, très léchés, très vrais. Leurs doutes sont ceux qu’engendrent les temps actuels. Leurs actes sont ceux dictés par les murs dressés par les classes sociales dont ils sont issus et dont il reste difficile de se départir. Tous n’ont de cesse que d’avancer regardant d’un œil l’avenir de l’autre leurs souvenirs comme autant de fragments de rêve éparpillés, distordus ou tout simplement à jamais perdus dans ce qui forme la réalité avec laquelle il faudra bien composer. Il y a de la beauté dans ces pages qui filent lentement comme les saisons qui rythme vie et lumière plus que partout ailleurs.
Au final, voici six-cents pages qui filent paisiblement et procurent un plaisir protéiforme. Assurément un très grand roman.
Publié aux Editions Autrement – 2017 – 593 pages

14.9.18

Fay – Larry Brown



Larry Brown n’aime rien tant que les perdants surtout s’ils viennent du Sud profond et ont un penchant marqué pour l’alcool, sous toutes ses formes, pourvu qu’il abrutisse pour estomper le contour de ce qui serait autrement trop difficile à accepter en l’état.
Pour une fois, c’est à un personnage féminin qu’il va donner le rôle central. Fay est une jolie fille de dix-sept ans, de celles dont les formes et le charme naturel attirent les regards et les sifflements des gars dans la rue. Mais cela, Fay ne le sait pas encore car elle vit depuis toujours dans une cahute au fond des bois au sein d’une famille de gueux. Ne supportant plus un père alcoolique qui a tenté de la violer à plusieurs reprises, une mère dépressive et psychologiquement absente et les travaux des champs qui usent le corps et l’esprit plus vite que le temps qui passe, elle décide de s’enfuir.
La voici sur les routes, déjouant de justesse les pièges dans lesquelles une jolie auto-stoppeuse pourrait facilement tomber. Recueillie par un flic en patrouille sur la highway, elle va trouver chez celui-ci et son épouse un nouveau foyer dans une jolie maison au bord d’un magnifique lac. Tout paraît idyllique. Ce serait oublier à quel auteur on a affaire car, bientôt, le drame se prépare.
Combinant malchance et manque de clairvoyance, Fay va dériver d’une route qui semblait apaisée. A chaque moment crucial, entre toutes les décisions possibles, elle choisira la plus mauvaise, celle qui la mènera toujours plus bas, la poussera toujours plus vers des hommes peu recommandables et qui voudront immanquablement faire de cette jolie poupée leur jouet docile. Sauf que la beauté est celle du diable car Fay n’a ni froid aux yeux ni manque de caractère. Du coup, le cadre bucolique qui berce sournoisement la première partie du roman volera brutalement en éclats pour laisser place à tout ce que l’humanité combine de pire : trafics en tous genres, proxénétisme, alcoolisme omniprésent, meurtres et manipulations transformant le périple de la belle en véritable descente aux enfers.
L’épilogue, glaçant, nous confirme que Larry Brown a un faible pour les perdants, pour celles et ceux qui seront toujours rattrapés par une sorte de malédiction atavique, une poisse qui colle à la peau. Merci, une fois encore, aux éditions Gallmeister de nous faire découvrir ce romancier américain majeur.
Publié aux Editions Gallmeister – 2017 – 545 pages

6.9.18

Le déjeuner des barricades – Pauline Dreyfus



Il fallait une bonne dose de culot et de documentation informée pour oser ce roman aussi original que croustillant. Du côté de la rue du Mont-Thabor, rien ne va plus à l’Hôtel Meurice en ce mois de Mai 1968. Pensez donc, à l’instar de cette agitation bruyante et inquiétante qui secoue la rive gauche de la Seine portant les étudiants à affronter les forces de l’ordre à coups de barricades et de slogans ravageurs, voici que le personnel de tous les palaces parisiens s’est mis en grève. Au Meurice il vient d’être décidé de l’éviction du Directeur pour goûter au plaisir un peu effrayant de l’autogestion.
Une situation insensée et impensable pour un monde habitué aux pas feutrés, au luxe et au service hyper-personnalisé. Un casse-tête aussi alors que la milliardaire Florence Gould, qui vit sur place dans une suite à l’année, doit organiser son traditionnel déjeuner au menu aussi immuable que peu appétissant afin de remettre le Prix littéraire Roger Nimier. Annuler est inimaginable envers une si bonne cliente habituée à distribuer de généreux pourboires à longueur de temps.
Comment faire pour convaincre le personnel de maintenir à ce qui s’apparente typiquement à l’une de ces traditions bourgeoises que l’air du temps a entrepris de mettre à bas ? Comment, une fois l’accord arraché, concocter un menu pour une fois fastueux et qui sera en réalité un acte révolutionnaire implicite alors que Paris commence à manquer de tout ? Cette année le lauréat est un jeune romancier, un grand jeune homme maigre, timide, rêveur et malhabile à s’exprimer. Un certain Patrick Modiano pour son premier roman « La place de l’étoile ».
Réunir une tablée comportant une vingtaine de convives de qualité est une gageure lorsque les invités déclinent les uns après les autres, préférant surveiller leurs coffres-forts en Suisse plutôt que de s’aventurer dans une ville en pleine révolution. Alors pour compléter ceux qui auront bravé les manifestations, ces quelques académiciens, auteurs, éditeurs tous plus réactionnaires les uns que les autres, on aura l’idée de convier Dali et Galia qui occupent avec faste et ostentation l’une des suites du Meurice ainsi qu’un obscure Notaire de Province. Ce sera le déjeuner des barricades perpétuant une tradition bourgeoise envers et contre tout, un acte inconscient de résistance mais surtout, un moyen de se reconnaître comme étant du même, et bon, monde.
Pendant que Paris s’échauffe et que le gouvernement menace de tomber aux mains des Rouges ou pire des anarchistes, tout ce petit monde continue de tourner en rond dans un entre-soi aussi superficiel que détestablement hypocrite. De petits drames personnels se jouent alors que l’avenir du pays est en jeu. Car, au fond, presque aucun des convives n’a cure ni de l’auteur ni de la milliardaire que l’on ne se prive d’ailleurs pas de railler dans son dos. Seul compte de figurer comme un invité distingué de la masse.
Cela donne un roman hilarant, décapant et qui nous donne à voir une page véridique de la petite histoire au moment où la France menaçait de vaciller. Un tour de force littéraire qui mérite un grand coup de chapeau !
Publié aux Editions Grasset – 2017 – 232 pages

1.9.18

L’appel du fleuve – Richard Olen Butler



On sait que Richard Olen Butler est, sa vie durant, resté hanté par les images de cette période passée au Vietnam où il fut interprète pour l’armée américaine. Toute une partie de son œuvre est ainsi consacrée à des récits où imaginaire et réminiscences s’entrecroisent. Son dernier roman, « L’appel du fleuve », s’inscrit en partie dans cette veine même s’il se situe en réalité dans un cadre formel beaucoup plus large.
Comme Butler lui-même, Robert Quinlan est arrivé au seuil de la vieillesse. Âgé de soixante-dix ans, il continue d’enseigner l’histoire américaine du XXème siècle dans une université secondaire de Floride. Une vie en apparence tranquille et aisée passée au côté de la femme, son épouse, elle-même professeur en sémiologie dans la même université, qui l’accompagne depuis près d’un demi-siècle. Derrière ces apparences se cachent en réalité des terreurs, des hontes, des conflits qui parce qu’ils n’ont jamais été réglés et qu’il s’est évertué à les refouler le plus soigneusement possible empoisonnent sa vie, transformant certaines nuits en cauchemars, provoquant des bouffées d’angoisse sans crier gare.
Il suffit le plus souvent d’un rien pour remettre en branle la machine à culpabilisation. Ce soir-là, alors qu’il dîne dans un restaurant bobo avec son épouse, ce sera le regard échangé avec un SDF suivi d’une invitation de Robert à ce dernier à venir se servir à ses frais qui sera le déclencheur. Tout cela parce que le clochard fait penser à un ancien militaire, un vétéran comme l’est lui-même Richard. Or dès que le souvenir de l’armée est évoqué, Richard repense à ces années passées au Vietnam où il s’engagea comme volontaire dans une fonction a priori lui garantissant d’être tenu loin du front. Des années de plaisir avec son premier amour, la jeune et belle Lien. Des années qui finirent aussi dans la souffrance et l’humiliation lorsque, pour sauver sa peau lors de l’offensive du Têt, il dut froidement tuer un homme.
Dès lors, Richard Olen Butler nous plonge dans l’inconscient de personnages dont les vies et les destins se croisent à distance. Quinlan se débat avec ses souvenirs du Vietnam jamais avoués et une relation avec un père mourant pleine de non-dit, d’incompréhension, de crainte et de détestation. Le SDF quant à lui vit un délire schizophrène qui fait surgir un père terrifiant avec lequel une guerre permanente semble se livrer, transformant chaque nouveau visage croisé en une menace potentielle. Quant au frère de Quinlan, il a fui un père militariste encore ancré dans son passé de soldat au service de Patton lors de la Deuxième Guerre Mondiale, pour échapper à conscription qui l’aurait envoyé dans la jungle vietnamienne. Une fuite jamais cicatrisée et qui laisse, un demi-siècle plus tard, une famille en morceaux. Dès lors, il faudra pour chacun trouver un moyen de tuer le père, symboliquement parlant, afin de faire sauter un barrage mental qui inhibe tout travail de pardon à soi-même, aux autres et de reconstruction.
Richard Olen Butler signe là un roman magnifique, adroitement construit, sautant en permanence dans la psychée de ses personnages pour amener un dénouement en forme de coup de poing seul capable de faire briser les lignes.
Publié aux Editions Actes Sud – 2018 – 271 pages

25.8.18

Un petit boulot – Iain Levinson


Difficile de s’en sortir quand, comme Jake Skowran, on a perdu son travail depuis que l’usine qui employait une bonne partie de la ville américaine où il réside a fermé pour être délocalisée au Mexique. Surtout si les factures s’accumulent et que les expédients consistant à gager ou vendre ses maigres biens les uns après les autres s’évanouissent. Alors trouver un boulot, n’importe lequel, devient d’autant plus vital que Jake a en parallèle accumulé une grosse dette en paris sportifs.
Du coup, lorsque le mafieux local faisant office de bookmaker et de pourvoyeur de drogues en tous genres lui propose de tuer sa femme, Jake n’hésitera guère avant d’accepter. Le voici donc devenu en un rien de temps tueur à gage doublé d’un job de nuit sous-payé dans une station-service de la zone locale. Une fois son premier contrat exécuté, Jake va rapidement à la fois se révéler comme un véritable homme de l’art ainsi que comme un gars décidé à ne plus se laisser marcher sur les pieds quitte à flinguer à tout-va pour son propre compte.
Derrière ce portait souvent assez drôle d’un faux méchant c’est celui de l’Amérique des laissés pour compte et des petits que dresse Iain Levinson. L’Amérique qui galère pour s’en sortir, celle qui vit ou plutôt survit dans des banlieues où il ne fait pas bon de s’aventurer. Celle des baraques laissées à l’abandon faute de pouvoir les rembourser, des petits truands qui vous pourrissent la vie, celle des bars de seconde classe où descendre les bières les yeux dans le vide devient un luxe que de moins en moins de fauchés sont capables de se payer. Un polar au vitriol mais qui porte un regard plein d’une certaine tendresse envers ceux qui sont frappés d’ostracisme.
Publié aux Editions Liana Levi – 2003 – 211 pages

22.8.18

Massif Central – Christian Oster



On sait que, roman après roman, Christian Oster applique avec un succès certain une même recette dont seuls les ingrédients et le dosage changent. Face à un problème ou une difficulté quelconques, son personnage masculin central, sorte d’avatar démultiplié à l’infini d’un seul et même personnage, fuit et prend la route. La destination, les étapes, les moyens de transport changent. Mais toujours surgit cette saisissante combinaison de hasards, d’indécision, de rencontres avec des personnages eux-mêmes flottants qui fait le sel et le charme d’un auteur qu’on aime particulièrement.

Cette fois-ci, Paul semble craindre sans raison apparente un certain Carl Denver. Un critique de cinéma auquel il a piqué sa femme Maud dont il vient cependant à son tour de se séparer après une année ou deux de vie commune. Entre le spleen de la rupture amoureuse, l’échec d’une carrière d’architecte brutalement arrêtée et une personnalité qui erre sans cesse entre indécision et procrastination, Paul va mal et est obsédé par Carl Denver dont il est persuadé qu’il veut lui nuire pour se venger.

Solution la plus simple selon Oster : fuir et mettre le plus de distance possible entre Paul et Carl. Cette fois, ce sera le Massif Central à l’occasion des obsèques d’un ami lui aussi architecte. Commence alors une série d’étapes ponctuées de hasards et de rencontres planant sans cesse entre le loufoque et l’inquiétant. Un périple en forme d’indécision constante, semé de messages sybillins où Paul pense progresser en reculant sans cesse tandis que la présence fantasmée ou réelle de Carl Denver semble se faire de plus en plus pressante.

Christian Oster signe un de ses grands romans dont il a le secret. C’est à la fois jubilatoire, disgressif, ponctué de réflexions qui en entraînent d’autres un peu à la manière de Jaenada. Et la fin nous réserve une énorme surprise pour couronner le tout !

Publié aux Editions de l’Olivier – 2018 – 155 pages

19.8.18

La fille des Louganis – Metin Arditi



C’est en 2007 que Metin Arditi publiait son quatrième roman avec « La fille des Louganis ». Un roman en forme de tragédie grecque moderne.
Poussés par la grande crise mondiale, les frères Louganis sont arrivés ensemble à l’aube des années trente sur l’île de Spetses au large du Pirée. Ils s’y sont installés comme pêcheurs et s’y sont mariés. Deux enfants naquirent : Aris, beau comme un dieu grec et la douce Pavlina. Tout semblait aller au mieux dans ces petites vies de petites gens jusqu’au jour où les deux frères disparurent en mer sautant sur un pain de dynamite. Ce n’était pas un accident mais un crime doublé d’un suicide, l’un des frères venant de comprendre que celle qu’il pensait être sa fille n’était pas de lui mais de son frère.
Lorsque des années plus tard, Pavlina se retrouvera enceinte de celui qu’elle pense être son cousin, la malédiction se poursuivra. Tout sera mis en œuvre pour que le bébé, fruit d’un inceste qui s’ignore, soit adopté par une riche famille et séparé de sa mère dès sa naissance.
Tout au long de son roman Metin Arditi explore quatre thèmes principaux. Celui de l’amour souvent impossible ou interdit pour tous ces personnages qui semblent en manque de tendresse et en recherche permanente d’un corps susceptible de leur donner ces vertiges indispensables à leur équilibre. Celui de l’homosexualité masculine qui poussera Aris au suicide par un mélange de dépit amoureux, de désespoir et de rage vengeresse. Celui de la séparation : séparation des épouses de leurs maris morts de façon violente, séparation de la mère et de son enfant transformant le reste de sa vie en une quête permanente, compulsive et destructrice d’une fille dont elle ne sait rien et dont elle cherche les traits et les traces partout en en tous lieux. Celui du secret enfin dont les pans multiples se dévoilent peu à peu à tous ces personnages qui, malgré eux, détiennent une part d’un lourd fardeau dont ils ne parviennent à se délivrer pour la plupart qu’avec leur mort.
Malgré sa construction solide, « La fille des Louganis » n’est pas le meilleur roman de l’auteur. La faute à des personnages souvent caricaturaux ou stéréotypés. La faute aussi à une histoire qui accumule les drames et dont la conclusion, qui offre enfin une fenêtre d’un autre possible, semble toutefois assez peu crédible.
Publié aux Editions Actes Sud – 2007 – 238 pages

6.8.18

Dans le ventre du loup – Héloïse Guay de Bellissen



Parfois, la réalité est plus terrible que celle imaginée. C’est un peu la découverte que va faire l’auteur lorsque son père lui remet un dossier sans la moindre explication. Un dossier au contenu effrayant, occulté par toute une famille qui s’est claquemurée dans une omerta collective pour survivre. Héloïse comme les autres mais, elle, sans le savoir… ou plutôt sans s’en souvenir, l’inconscient étant ici à l’œuvre.

Le fond du dossier est aussi simple que terrifiant : Sophie, la cousine d’Héloïse, fut assassinée à l’âge de neuf ans par celui que l’on surnomma alors « le monstre d’Annemasse ». Un fait-divers au cœur des années quatre-vingt alors qu’Héloïse avait elle-même cinq ans. Pourtant, jusqu’ici, Héloïse pensait n’avoir aucun souvenir de cette cousine disparue dans d’atroces circonstances.

Partant à la découverte de l’épais dossier judiciaire au tribunal d’Annecy que lui met avec bienveillance à disposition le Procureur, Héloïse entreprend de renouer avec sa propre histoire qui est aussi celle de sa famille. Une enquête à distance sur des faits jugés et condamnés qui va faire remonter des images et des réminiscences profondément enfouies tout en expliquant certains faits troublants.

Une enquête qui nous met sur les traces d’un jeune homme qui fut lui-même, enfant, victime d’un pédophile. Un acte dont les parents s’évertuèrent à nier la réalité préférant le silence au risque de faire la une de l’actualité et de déranger une petite vie apparemment tranquille. Du coup, c’était faire entrer le mal dans le ventre du loup et nourrir une névrose chez un être sensible et intelligent qui, peu à peu, allait pousser la victime à devenir à son tour un agresseur récidiviste et homicide.

A l’aide de courts chapitres tous introduits par une citation d’un de ces multiples contes censés être pour les enfants bien que tous plus terrifiants les uns que les autres, tous laissant le loup meurtrier préparer ses pièges pour consommer ses proies, Héloïse révèle peu à peu ses découvertes. Sur sa famille, sur elle-même, sur le parcours d’un agresseur qui faillit ne jamais être coincé malgré un portrait-robot frappant de réalité qui fut établi de lui. Il en résulte un livre bouleversant sur les côtés sombres de l’enfance, sur la maltraitance, sur les lourds secrets de famille qui pèsent comme des chapes de plomb, sur la difficulté des enquêtes policières et judiciaires aussi où ténacité et coups de chance doivent souvent s’unir pour parvenir au but.

Publié aux Editions Flammarion – 2018 – 332 pages

28.7.18

Point cardinal – Léonor de Récondo



Comme elle l’avoue lors d’une interview, Léonor de Récondo avait peur d’écrire un roman inscrit dans notre époque. Elle nous avait ébloui d’une écriture magnifiquement ciselée avec le magique « Pietra viva » consacré à la face sombre de Michel Ange et confirmé son talent dans « Amours » nous plaçant au cœur de la vie d’une anonyme femme de chambre engrossée par son patron dans le tapage des années 1900.
Avec « Point cardinal », la romancière opère un complet changement de décor. Nous voici dans une ville moyenne quelque part en France. Une cité où vivent quantité de familles comme celle de François marié à Solange depuis vingt ans et père d’un garçon de seize ans et d’une fille de treize. Une famille sans histoire, unie, qui s’aime.
Mais, derrière les apparences se cache en réalité un profond tourment car Laurent, au fond de lui-même, s’est toujours rêvé en femme. Un rêve qu’il assouvit en cachette chaque dimanche où, sous le prétexte d’un entraînement sportif l’éloignant des siens, il se transforme en femme pour partager des moments d’enchantement dans un bar pour travestis. Mais en donnant un peu de prise à ses fantasmes, Laurent ouvre la porte à un autre possible. Celui de devenir véritablement femme. Un désir fou, irrépressible qui finira par éclater aux yeux de tous, famille et collègues, comme un coup de tonnerre aussi violent qu’inattendu.
Tout l’art de Léonor de Récondo est d’utiliser une langue simple et limpide pour illustrer la façon dont chacun vit et réagit à cette révélation. Plus Laurent devient celle qu’il a décidé de nommer Lauren, transformant son corps à doses d’hormones, s’habillant comme une femme, plus le genre de la langue se transmute. La grammaire et la syntaxe trébuchent passant volontairement du masculin au féminin, combinant parfois les deux dans une même phrase pour mieux exprimer l’irrémédiable transformation qui s’opère dans un bouillonnement plein de confusion et de joie.
Autour de Lauren qui s’assume, la famille vacille. Passant de la révolte à une acceptation résignée, l’épouse use de dérivatifs pour tenir le coup. Pour leur fille, Claire, ce sera une révélation faite d’admiration pour le courage d’un père qui ose aller au bout de ses décisions et les afficher envers et contre tous. Pour Thomas, l’heure de la révolte a sonné, précipitant la fuite d’un domicile parental devenu insupportable.
Seuls ne dévient pas Laurent/Lauren une fois la décision prise de se transformer totalement en femme. Ils sont le point cardinal, stable, d’un univers familial, professionnel et social dont les réactions précipitent chacun dans une nouvelle direction, remettant tout en cause.
Léonor de Récondo signe là une fois encore un beau roman, sobre, intelligent sur un thème qui aurait pu aisément sombrer dans la vulgarité. Rien de tel ici tant la pudeur y est constante. Tout est dit calmement, définitivement avec une force de conviction qui force l’admiration pour ceux qui décident de changer leurs corps à jamais, envers et contre tout. Un roman récompensé du Prix Etudiants Télérama – France Culture.
Publié aux Editions Sabine Wespieser – 2017 – 232 pages

23.7.18

Rupture – Maryline Desbiolles



La rupture, ce sera celle du barrage du Malpasset au-dessus de Fréjus, le 2 décembre 1959 emportant plus de quatre-cents habitants sous une vague culminant jusqu’à cent mètres de hauteur. Un barrage qu’aura contribué à construire François, un brave gars taiseux, sans histoire, venu de la vallée d’Ugine.
Mais derrière cette tragédie qu’évoquera l’auteur à la toute fin de son court roman et qui sert de fil conducteur se trouvent en fait une série ininterrompue de ruptures qu’évoque le plus souvent sobrement, voire de façon elliptique Maryline Desbiolles. Rupture d’un jeune garçon d’avec un père qui disparaîtra à jamais sans laisser de trace lors de la seconde guerre mondiale. Raflé, mort, enfui ? Nul ne le sait. Rupture avec son ami d’enfance René dont il partage la chambre alloué aux célibataires ouvriers venus travailler sur le barrage au fur et à mesure de la radicalisation communiste de son compagnon de chambrée. Rupture avec lui-même lorsqu’appelé sous les drapeaux en Algérie, il découvre la brutalité de la guerre et la folie des hommes. Rupture amoureuse avec Louise, une jeune femme rencontrée par hasard alors qu’il travaillait sur le barrage et avec laquelle il découvrit les joies des corps amoureux mais dont il ne retrouvera jamais la trace malgré l’attente et l’espoir de retrouvailles une fois de retour d’Afrique.
Au fond, la vie de François est comme ce barrage qu’il a contribué à édifier. Solide en apparence, paisible et rassurante jusqu’à ce que les circonstances (une pluie torrentielle continue pour l’ouvrage d’art, la guerre, les qui pro quo, les outrances pour l’homme) finissent par faire tout exploser provoquant alors d’irrémédiables ravages et destructions .
A son habitude, Maryline Desbiolles sait rendre compte de ces drames avec beaucoup de pudeur, de délicatesse et une certaine poésie aussi.
Publié aux Editions Flammarion – 2018 – 119 pages

16.7.18

La guerre des métaux rares – Guillaume Pitron


Nos vies sont souvent pleines de paradoxes parfois inconscients. Ainsi en est-il de la vague qui nous pousse à recourir massivement aux énergies dites propres (l’éolien, le solaire principalement) au motif que celles-ci préserveraient notre planète d’une pollution qui la menace de plus en plus. Pourtant, comme nous le montre Guillaume Pitron, toutes ces sources d’énergie ainsi d’ailleurs que tous nos équipements hi-tech et toute notre transition numérique nécessitent d’avoir recours à quantité de métaux rares. Des éléments premiers aux noms exotiques tels que le Scandium, l’Yttrium, le Lanthane, le Néodyme ou l’Europium pour n’en prendre que quelques-uns.
Or, premier paradoxe, extraire ces métaux qui se trouvent en concentration très faible dans l’écorce terrestre nécessite de concasser quantités de roches produisant autant de déchets à stocker ou à déplacer, de combiner bases ou acides chimiques nocifs tout en filtrant dans des cubages d’eau à faire frémir tout écologiste. Autant dire que la production d’un kilogramme de métal rare requiert des installations sophistiquées dotées de multiples stations d’épuration si l’on ne veut pas polluer plus in fine qu’en recourant aux énergies fossiles ou nucléaires !
Deuxième paradoxe, nous avons (le monde occidental) laissé délibérément filer l’extraction de ces métaux vers des pays peu regardant des normes écologiques au premier rang desquels la Chine. Du coup, l’essentiel de ces métaux est extrait dans des conditions moyenâgeuses induisant des catastrophes écologiques et sanitaires massives. Une façon pudique de se voiler la face en occident…
Comme, pour être véritablement efficaces, les métaux rares demandent à former des alliages sophistiqués, désassocier les éléments pour les récupérer demanderait une énergie et un coût qu’aucun industriel n’est prêt à assumer. Du coup, des montagnes de déchets précieux s’amoncellent alors que la consommation progresse au rythme d’un doublement tous les quinze ans, au plus. Autant dire que la situation est en passe de devenir explosive d’autant que la Chine contrôle la très grande majorité de la production de ces métaux rares. Des éléments essentiels à la fabrication de nos jouets électroniques, à l’armement  moderne, aux télécommunications, aux transports en tous genres et à la transformation numérique. Bref à nos vies modernes…
Nouveau paradoxe, non contente d’avoir mis la main sur la production des métaux rares, la Chine contrôle désormais aussi l’aval et est devenue le fabriquant exclusif de tous ces composants  indispensables aux économies modernes. Comme elle a également décidé de privilégier avant tout son économie domestique et qu’elle a imposé des transferts de technologie massifs, elle est en passe de contrôler des pans entiers de l’économie mondiale mettant toutes les puissances occidentales traditionnelles à son entière merci.
Mieux vaut en être conscient avant de s’engouffrer les yeux fermés vers un monde prétendument écologique et numérique dont les tenants et les aboutissants restent globalement inconnus du grand public comme de bien des industriels aussi comme le montre ce livre fascinant.
Du coup, quelques conclusions s’imposent pour Guillaume Pitron. Tout d’abord, réfléchir et définir vraiment la société que l’on souhaite dans un monde qui comptera bientôt dix milliards d’habitants concentrés dans les pays producteurs de ces métaux rares. Ensuite, prendre conscience que le rapport de force entre acheteurs et producteurs de produits miniers est en train de s’inverser irrémédiablement au profit de ces derniers. Puis, ne pas jeter le nucléaire avec l’eau du bain puisqu’il reste une alternative globalement plus verte que celles qu’on nous vend pour l’être totalement. Enfin, avoir le courage d’un plan minier agressif et assumé en France puisque nous avons la chance de posséder dans notre sous-sol de bien de ces terres rares ce qui permettrait d’assurer une meilleure indépendance à notre économie.
Tout un chacun désireux de réfléchir à notre monde, à ses enjeux et ses limites se devrait de lire cet ouvrage dûment documenté et argumenté. Cela fait en tous cas froid dans le dos…
Publié aux Editions Les Liens Qui Libèrent – 2018 – 295 pages

12.7.18

Les oiseaux morts de l’Amérique – Jérôme Garcin



Quoi de mieux que Las Vegas pour symboliser toutes les outrances de l’Amérique ? Car derrière les paillettes et le strass des shows, les piles de jetons qui s’échangent dans les casinos, les filles qui exhibent leurs charmes pour une poignée de dollars se cache aussi en réalité une grande misère.
C’est aux limites de cette cité bâtie autour d’une unique avenue, le Strip, qu’échoue toute une catégorie d’exclus, de sans-grades, de laissés pour compte d’un pays qui ne fait pas grand-chose pour celles et ceux de ses concitoyens qui, pour une raison quelconque, auraient eu la malchance de n’avoir pas su monter ou rester dans le train en marche. Parmi eux, un trio de vétérans qui a élu domicile dans le principal collecteur d’eaux de pluie construit après les inondations catastrophiques de Las Vegas en 2005. Revenus d’Irak pour les plus jeunes et du Vietnam pour Hoyt, le septuagénaire rescapé, ils ne se sont, comme des dizaines de milliers d’autres, jamais remis des horreurs de conflits absurdes, aussi inutiles que contreproductifs, menés par leur pays décidé à imposer sa vérité en dépit de tout.
Pour beaucoup de leurs congénères qu’ils côtoient, la rédemption pour les actes commis ou les images subies passe par un cocktail explosif d’internement psychiatrique, d’alcools forts et de drogues de plus en plus dures. Jusqu’à la déchéance ou la mort qui rôde sans cesse. Un tableau dont le trio se tient prudemment et sagement à distance, limitant les contacts au strict nécessaire, se soutenant mutuellement dans la quête d’une solution leur permettant de tenir le coup, à tous points de vue.
Pour Hoyt, cela passe par la lecture de poésie récoltée au gré des livres oubliés par les touristes dans leur chambre d’hôtel et récupérés dans les poubelles ainsi que par un voyage intérieur dans le temps. Après avoir visité l’avenir en tous sens et consigné ses découvertes dans des carnets qu’il tient secrets, il entreprend de se projeter dans son passé de petit garçon, à l’aube des années cinquante. Un temps de relative insouciance, d’avant la guerre à laquelle il fut contraint de participer. Autant de voyages entrecoupés de rencontres fortuites au temps présent ou d’évènements étranges comme cette nuée d’oiseaux qui tombent raides morts autour de ces clochards sympathiques laissant entrevoir une infinité de possibles dans une forme de prudents et détonants parcours d’univers quantiques qu’on ne pourrait observer que de l’extérieur par l’un de ces replis du temps que prédit la théorie.
Derrière la violence de ces vies passées et présentes, derrière les traumatismes extrêmes qui hantent ceux qui se sont battus pour leur pays, Jérôme Garcin sait aussi dresser un tableau rêveur et souvent doux, un champ de vies intérieures apaisées rendues possibles par l’incroyable association de constantes citations poétiques comme autant d’explications à la scène présentement vécue et de visionnage d’images du passé refoulées rendant enfin possible l’acceptation d’un inconscient lourd. L’auteur signe ainsi un livre remarquable et paradoxal car violent comme la guerre et doux comme la poésie et l’amour. Un de ses meilleurs romans assurément !

Actes Sud – publié en 2018 – 224 pages

6.7.18

Casting sauvage – Hubert Haddad



Quand Hubert Haddad prend la plume, comme romancier, essayiste ou poète, la langue française se met à scintiller d’images foudroyantes ciselées dans la luxuriance des couleurs orientales. Les textes vibrionnent, les mots s’agencent comme jamais encore pour former des entrelacs envoûtants dont nous retrouvons toute la magie dans le dernier roman de l’auteur.
Nous voici dans les pas d’une jeune femme, Damya, chargée de trouver une centaine de figurants, aussi décharnés que possible, afin de former la petite horde de rescapés des camps de la mort pris en charge à leur arrivée à Paris dans un remake au cinéma de La Douleur de Marguerite Duras. Un défi jugé impossible confié à une abîmée de la vie : Damya fut une danseuse promise à la gloire dont le destin fut anéanti simplement parce qu’elle se trouva au mauvais endroit au mauvais moment, victime anonyme des attentats de Novembre 2015.
Quoi de mieux qu’une déambulation au hasard des quartiers les plus populaires de Paris pour repérer et aborder celles et ceux qui pourraient faire l’affaire ? Car derrière la frénésie d’une ville qui brille de mille lumières, abritant fortunes et pouvoir, se tapit aussi tout ce que le monde compte d’exclus, de réfugiés faméliques, d’êtres à la dérive vivant d’expédients ou d’aides sociales et dont la perspective d’un petit cachet, même modeste, aide à donner un autre sens à la vie. Et puis, en sillonnant ces rues au gré de son humeur, la jeune femme n’est-elle pas non plus à la recherche de ce jeune et beau garçon croisé trois fois par hasard et aimé avant qu’il ne disparaisse sans laisser la moindre trace ?
Lors de ce casting sauvage, c’est au fond aux oubliés, à ceux qui ne s’expriment jamais car ils vivent en marge que l’auteur donne la parole. Elle y est souvent brève mais suffisante pour aider à redonner un sens à la vie. Un sens que Damya a elle-même perdu voyant à la fois un possible amour s’envoler et une carrière prometteuse se briser net. Un sens dont ces figurants étiques vont lui permettre de retrouver le chemin, malgré la douleur omniprésente et les doutes permanents. Une façon aussi d’accepter de continuer à vivre et de se pardonner de ne pas figurer parmi les cadavres innocents, ceux des attentats terroristes comme ceux des camps de nazis, dont les images sont désormais ancrées dans la mémoire collective.
Hubert Haddad signe une fois encore un beau livre, superbement écrit, qui sait nous saisir par ce mélange de peines, d’espoir et de petites joies entrecoupés de séquences aux images fortes et quasi-indélébiles.
Publié aux Editions Zulma – 2018 – 157 pages

2.7.18

Espace lointain – Jaroslav Melnik



Entre approche philosophique, récit de science-fiction et d’anticipation, le romancier et philosophe lituanien Jaroslav Melnik nous propose une dystopie plutôt bien ficelée et des plus intéressantes.
A une époque incertaine de la nôtre, les humains peuplant encore notre planète naissent et vivent aveugles. Placés sous l’autorité d’un Gouvernement unique et central qui contrôle et organise tout (travail, études, nourriture, transports, santé, sécurité etc…), ils vivent au sein d’une Mégapole dont ils ne savent presque rien. Depuis des lustres, tous sont en effet convaincus, grâce à un endoctrinement efficace, qu’il n’existe qu’un espace proche : celui dans lequel ils évoluent. Ainsi, tous croient que les formes géométriques des objets appréhendés par le toucher n’ont aucune existence réelle et ne sont qu’une projection mentale illusoire. De même, toute idée de déplacement dans l’espace est un leurre car il n’y a, par définition, qu’un espace proche à l’intérieur duquel ils évoluent tout au long de leur vie.
Pourtant, de temps en temps, un humain naît avec la faculté de voir. Celle-ci survient brutalement et provoque inéluctablement un choc pour l’individu qui constate qu’il existe un espace lointain. La conséquence en est inéluctablement l’effondrement de l’identité personnelle et sociale puisque le principe fondateur même de l’existence est ainsi remis en cause. Ce risque, le Ministère du Contrôle qui veille au fonctionnement harmonieux de la Mégapole ne peut le courir. C’est pourquoi, tous les individus frappés de ce syndrome rare, comme l’étudiant au centre du roman, Gabr Silk, sont immédiatement repérés, exfiltrés et traités pour les ramener à une cécité nécessaire au motif de traiter une psychose hallucinatoire.
Sur ce principe, Jaroslav Melnik construit un roman haletant puisque Gabr va se retrouver au centre d’un conflit mettant aux prises aveugles au pouvoir, une bande d’aveugles ex-voyants menant une guérilla terroriste et ceux qui, véritablement, contrôlent ce monde. De même qu’il existe des enjeux collectifs majeurs et vitaux entre les groupes qui s’opposent ou s’exploitent, de même Gabr devra faire une succession de choix structurants, et souvent se les voir imposés, qui décideront de sa vie.
Au-delà des péripéties du genre, au demeurant parfaitement agencées par un recours intelligent à une alternance de récits, d’interviews, de textes sacrés, d’articles de presse etc…, tout l’intérêt du livre est de nous amener à réfléchir sur des thèmes tels que le glissement lent et inéluctable du sécuritaire vers le totalitarisme, la légitimité de la révolte, le racisme et l’esclavage, le libre arbitre ou bien encore les croyances  et les dogmes qui sont les ingrédients de base à tout régime politique quel qu’il soit.
Malgré des traits parfois très – trop appuyés – rappelant que l’auteur est lui-même issu d’une famille dont les parents, sous le régime communiste, ont été envoyés au goulag, « Espace lointain » constitue une belle surprise qui mérite le détour.
Publié aux Editions Agullo Fiction – 2017 – 313 pages

26.6.18

Le poids de la neige – Christian Guay-Pouliquin



Christian Guay-Pouliquin, avec ce deuxième roman récemment publié en France, confirme qu’il aime écrire, de façon paradoxalement haletante, des histoires où il ne se passe rien. Un rien aux origines incontrôlables. Un rien qui rend alors tout possible.
Ici, trois causes se combinent pour rebattre toutes les cartes. Depuis des semaines, une gigantesque panne d’électricité s’est emparée d’un pays dont l’immensité parsemée de forêts impénétrables et de lacs profonds fait nécessairement penser au Canada dont est originaire l’auteur. Une panne d’autant plus inquiétante qu’elle survient au moment où la neige commence à tomber accumulant jour après jour des couches de plus en plus épaisses. Un homme encore jeune qui se rendait dans son village natal, après dix ans d’absence, pour visiter son père a été victime d’un grave accident de la route. Sauvé de justesse par ceux de son village qui l’ont reconnu, il est confié aux soins d’un inconnu, lui aussi échoué dans ce village isolé de tout et dont la neige rend la sortie absolument impossible.
Dès lors, tout est en place pour bâtir un roman en forme d’huis-clos et dont les dialogues aussi rares qu’incisifs viennent rythmer un temps dont on ne fait plus le décompte. Optant pour des chapitres courts, parfois très courts, qui tous s’ouvrent par un nombre que l’on peut interpréter comme celui des centimètres de neige qui s’accumulent ou des jours d’enfermement qui croissent avant de décroître vers un avenir aussi incertain qu’aléatoire lorsque le dégel avance lentement, Christian Guy-Pouliquin scrute avec talent, patience et minutie comment les règles sociales évoluent puis explosent, comment les relations entre deux individus obligés de se supporter pour s’entr’aider et survivre suivent des méandres aussi tortueux que la guérison délicate d’un accidenté soigné avec les moyens du bord.
Chaque jour qui passe accentue le poids de la neige sur les structures sociales, sur les habitats, sur les hommes dévorés par leurs tensions, leurs passions et leurs illusions jusqu’à un délitement final qui laisse le champ à toute interprétation et à tout possible, surtout le pire.
Christian Guay-Pouliquin signe un roman aussi fort qu’original d’ailleurs récompensé par de nombreux prix.
Publié aux Editions de l’Observatoire – 2018 – 251 pages

15.6.18

Le traquet kurde – Jean Rolin



Jean Rolin n’aime rien tant que d’aborder des sujets assez vagues par le travers. Une façon comme une autre de mener des digressions, de donner libre cours à des considérations, des observations sur l’état du monde qui font tout le charme des livres, souvent admirables de sagesse et de culture, de cet auteur à part.
Ce n’est certes pas son dernier ouvrage qui échappera à cette habitude. Tout part (comme presque toujours avec lui) d’une anecdote : en mai 2015, un petit oiseau gris, blanc et noir, connu comme le traquet kurde (œnanthe xanthoprymna de son nom savant) fut observé au sommet du Puy de Dôme, dûment photographié et qualifié. Il n’avait absolument rien à faire là, lui qui vit principalement dans les régions montagneuses entre la Turquie et l’Iran, sur ce qui est peu ou prou la zone de peuplement kurde par ailleurs.
Du coup, voici que notre homme (de plume mais littéraire) se met en quête de cette migration inexpliquée. Une recherche qui nous mènera sur les terres d’une espèce humaine originale et parfois prête à en venir à diverses outrances pour se réserver le privilège d’observer de petits ou gros volatiles en tous lieux de la terre. Une enquête qui, bizarrement, montre que traquer le traquet (si j’ose dire) c’est aussi souvent emprunter les sentiers de la guerre et croiser le chemin de curieux personnages, peu recommandables.
Ainsi nous voici revenus au temps St John Philby, espion britannique et support de l’Emir à l’origine de l’Arabie saoudite, par ailleurs père du traître Kim Philby qui fut un agent soviétique. Quand ce n’est pas l’écrivain T.S. Lawrence que nous croisons, lui aussi ornithologue passionné. Mais le pire de tous est sans doute le peu recommandable Meinertzhagen, militaire britannique de haut rang ayant participé aux négociations d’armistice de la Première Guerre Mondiale et qui, tout en ayant probablement assassiné son épouse pour une sordide question d’héritage, n’hésita pas à piller les réserves des musées et détruire toute traçabilité de quantités d’oiseaux pour s’en attribuer l’origine. Tous faisaient de la guerre un aimable moyen d’aligner au bout de leurs fusils tout volatile digne de ce nom qui se présentait dans la ligne de mire. Comme quoi l’on découvre que l’ornithologie peut cacher bien des originaux.
Au fil de son petit ouvrage, Jean Rolin poursuit son voyage. Un périple qui le mène dans les zones en guerre (Turquie, Syrie, Lybie, Irak …) comme si ce petit oiseau qui ne demandait rien n’était autre que l’annonciateur ou l’accompagnateur des lieux des conflits humains.
Jean Rolin signe une fois de plus un livre savant, délicieux, iconoclaste qui séduira les plus curieux.
Publié aux Editions P.O.L. – 2018 – 173 pages

12.6.18

Aussi longtemps que dure l’amour – Alain de Botton



Le philosophe et psychologue Alain de Botton s’est fait une spécialité de décortiquer les mécanismes qui président à l’amour, de sa naissance à son extinction potentielle. La lecture de son dernier ouvrage « Aussi longtemps que dure l’amour » devrait être recommandée à tout couple débutant une relation ou installé dans une relation qui, peu à peu, s’érode voire tangente vers la zone de danger.
Plutôt que de nous asséner un de ces précis à l’américaine censé nous enseigner les clés de toute réussite, Alain de Botton nous embarque au cœur d’un roman au sein duquel sont régulièrement insérés des passages à caractère tantôt philosophique, tantôt psychologique permettant de prendre du recul par rapport à la situation qui vient d’être décrite ou vécue par le couple dont nous suivons l’histoire.
Rabih et Kirsten sont comme des millions de couples. Ils se sont rencontrés par hasard, ont vécu chacun plusieurs histoires malheureuses ou décevantes avant de décider de vivre ensemble puis de se marier pour fonder un foyer. C’est au cœur de leur quotidien que nous entraîne l’auteur ainsi qu’au plus profond de leurs états d’âme.
Le propos d’Alain de Botton est fondamentalement de nous démontrer que l’idée d’un amour romantique éternel n’est qu’une illusion collective. Il existe des phases dans toute relation amoureuse, de l’excitation de la nouveauté à l’usure progressive de la vie quotidienne. Mais c’est avant tout parce que les partenaires au sein d’un couple ne savent pas ou ne parviennent pas à communiquer correctement, n’osent pas aborder certains sujets que, très souvent, des réponses sous forme d’interprétations se construisent et finissent par créer des situations d’incompréhension, de souffrance voire de rejet ou de haine. C’est parce que ces mêmes partenaires n’auront pas su verbaliser correctement les choses et instaurer un dialogue équilibré et constructif que beaucoup de couples finiront par se haïr, se tromper ou divorcer.
La grande intelligence d’Alain de Botton est d’illustrer tout ceci de manière souvent très drôle, malgré le caractère parfois dramatique de ce qu’il décrit. Bien des situations évoqueront un moment que nous aurions nous-même vécu ou pu vivre, nous amenant à réfléchir sur la façon dont nous avons ou non géré les choses au regard de la manière dont elles auraient pu l’être plus efficacement.
Pas à pas, sans outrecuidance et sans lourdeur, l’auteur nous invite à nous entraîner à bien gérer ces mille et une petites choses de la vie quotidienne qui, si elles sont traitées par-dessus la jambe ou de façon inappropriée, vont finir par former une couche de ressentiments et de reproches propices à une évolution explosive de la vie en couple. Du coup, nous voyons ce couple romanesque se débattre, se défaire avant de se reconstruire grâce aux conseils avisés prodigués et mis en pratique. Un ouvrage ludique, pratique et utile !
Publié aux Editions Flammarion – 2016 – 328 pages

8.6.18

Hollywood Boulevard – Melanie Benjamin


Au tout début du vingtième siècle, des risque-tout se prennent à croire en la nouvelle technologie promise par l’arrivée de la caméra. Une armée de techniciens, d’opérateurs et d’acteurs fond sur la petite bourgade californienne qu’est alors Los Angeles, nouvelle Mecque d’un art qui se crée. Ils vont constituer ce que l’on appellera les gens du cinéma avant que ce terme ne désigne à proprement parler ce que nous convenons désormais de nommer comme le septième art. Entre 1910 et 1930, la petite bourgade tranquille va connaître un développement exponentiel, des trains entiers déversant au quotidien de nouveaux prétendants à cet eldorado fascinant bien qu’encore muet.
C’est précisément à cette époque que Melanie Benjamin situe l’essentiel de son roman. Pour ce faire, elle a effectué un incroyable travail de recherche et de documentation qui alimente son récit d’anecdotes et de références qui nous permettent de comprendre comment cette nouveauté allait faire fureur et devenir non seulement une nouvelle industrie produisant d’immenses fortunes mais, aussi, un outil de propagande au service du pouvoir américain.
Empruntant les traits de Frances Marion, première femme scénariste à être la mieux payée d’Hollywood, deux fois oscarisée dans les années trente, elle observe de l’intérieur l’évolution de la relation amicale et professionnelle entre celle qui débute comme petite scénariste et son amie Mary Pickford, sans doute la première star de Hollywood surnommée « la petite fille de l’Amérique » pour ses boucles blondes et son visage angélique qui lui valurent de construire sa gloire dans une série de films muets où elle jouait des rôles de fillette.
Autour de ce duo féminin gravite très vite le gratin d’Hollywood, Chaplin, Douglas Fairbanks, Griffith et Mayer constituant, entre autres, les personnages masculins avec lesquels elle vont faire du cinéma une activité essentielle et lucrative. Mary Pickford fut d’ailleurs avec son mari Douglas Fairbanks et Chaplin à l’origine de la création du studio United Artists créé, entre autres, pour résister à la pression des producteurs lassés de payer des fortunes à leurs stars respectives.
A travers le récit de la relation entre Frances et Mary, c’est toute l’histoire des débuts du cinéma à laquelle nous assistons. Celle d’une gloire déchaînant les passions en tous genres, amoureuses comme collectives, sous les traits de Mary qui se révèle une femme d’affaires inflexible. Celle aussi de la déchéance lorsque l’apparition du son et des paroles bouleversera les hiérarchies, propulsant dans l’ombre, les unes après les autres, les stars du muet incapables de s’adapter au profit des nouvelles venues telles que Greta Garbo ou Gloria Swanson par exemple. Pendant ce temps, la petite scénariste anonyme allait se faire un nom, bâtissant une partie de sa renommée pour avoir réalisé un film sur le rôle des femmes pendant la Première Guerre Mondiale qu’elle vécut sur le terrain elle-même et comprenant avant les autres la nécessité de repenser en profondeur la façon de faire du cinéma pour raconter de véritables histoires qui répondent aux attentes d’un public sans cesse en quête d’innovations.
Le roman de Melanie Benjamin est aussi un roman féministe en cela qu’il souligne et illustre à d’innombrables reprises le machisme systématique de ces hommes qui ne voient pas d’un bon œil des femmes occuper des postes de responsabilité. Il faudra une force de caractère hors du commun pour que des femmes telles que Mary et Frances s’imposent. On retrouve des échos nauséabonds de certaines des pratiques courantes du milieu dans les affaires de type Weinstein qui agitent le monde du cinéma en ce moment. Même si ce roman est, pour beaucoup, très féminin, s’intéressant de près aux affaires de cœur et aux couples qui se construisent pour mieux se déchirer ensuite, il n’en reste pas moins précieux et instructif.
Publié aux Editions Albin Michel – 2018 – 512 pages

31.5.18

Un hiver avec le diable – Michel Quint



Hiver 1953 : la France qui se remet peu à peu de la Seconde Guerre Mondiale est secouée par deux évènements qui ravivent tensions et plaies mal refermées. En Indochine, des jeunes gens laissent leur vie ou reviennent mutilés d’une guerre où les frères ennemis soviétiques et américains s’affrontent à distance par l’intermédiaire d’une armée française qui perd du terrain. Pendant ce  temps, à Bordeaux, s’ouvre le procès des dix-sept SS allemands et autres enrôlés de force ou volontaires alsaciens (ceux que l’on appelait les Niemand, c’est-à-dire Personne) ayant été identifié pour avoir participé au massacre de six-cent-quarante-deux habitants à Oradour-sur-Glane, le 10 Juin 1944.
Autant d’évènements qui divisent en deux clans irréconciliables les habitants d’un petit village frontalier du Nord de la France. Quand, en outre, incendies criminels et morts violentes et suspectes se multiplient depuis l’arrivée de la nouvelle institutrice alsacienne et de son supposé compagnon, un petit escroc vivant d’expédients, toutes les conditions semblent réunies pour qu’un drame collectif finisse par se produire.
On sait que Michel Quint se plaît et excelle à mêler la grande Histoire aux petites histoires humaines. Surtout si ces dernières sont sordides, malsaines, sales à souhait. Avec un soin extrême et usant d’une langue qui alterne structure classique charpentée, patois nordique et expressions populaires colorées, l’auteur se lance dans une exploration de l’âme humaine. Celle de villageois frontaliers pour lesquels trafics en tous genres font partie des lieux communs. Celle d’hommes et de femmes tourmentés par le désir, celui de la chair, celui de la possession et prêts à tous pour parvenir à leurs fins. Celle d’êtres en déshérence, perdant peu à peu leurs repères, trompés par des partis politiques dont ils ne comprennent plus les logiques, brisés par des pertes personnelles dont ils ne se remettront jamais, honteux des secrets inavouables qu’il leur faut enfouir à jamais. Car, dans ce roman construit comme un thriller personne n’est irréprochable. Derrière l’apparence sociale se cachent bien des histoires glauques.
Michel Quint sait tenir son lecteur en haleine, maintenant le suspense jusqu’au bout dans un roman qui nous rappelle qu’il est long et hasardeux de vouloir réduire coûte que coûte les fractures d’un pays fracassé par la guerre, surtout quand elle a en partie pris le visage d’une guerre civile. Car les comptes finissent toujours par se régler…
Publié aux Editions Presses de la Cité – 2016 – 413 pages

23.5.18

L’affaire Mayerling – Bernard Quirigny



Vivre dans une copropriété est rarement une sinécure. Entre les râleurs, ceux qui ne respectent pas les règles ou qui transforment les nuits de week-end en tapage nocturne pour ne citer que des cas courants, l’expérience peut devenir traumatisante. Pourtant, les promoteurs immobiliers sont passés maîtres pour nous faire oublier ces multiples désagréments potentiels et transformer le moindre immeuble en résidence de standing du moins sur le papier et en termes de prix.
C’est donc en toute bonne foi que de prétendants accédants à la propriété vont se porter acquéreurs d’un appartement dans la nouvelle résidence luxueuse bâtie sur les ruines encore fumantes du manoir du centre de cette ville de province. Croyant avoir décroché la timbale, ils vont  rapidement réaliser qu’ils occupent un immeuble hanté capable de transformer la vie quotidienne de chaque résident en une succession de cauchemars dantesques.
Entre les parkings trop étroits pour y accéder et s’y garer, les ascenseurs rétifs, l’insonorisation défaillante, les canalisations bouchées et les changements de personnalité ou d’humeur brusques, le Mayerling semble détenir un pouvoir magique et maléfique à l’égard de celles et ceux qui prétendent l’habiter. A tel point qu’une véritable lutte à mort va s’engager entre un cube de béton mortifère et ses occupants.
Avec cette satire, Bernard Quirigny tente de s’en prendre au monde des promoteurs immobiliers décidés à transformer toute parcelle de terrain en source de revenus d’autant plus fertile que la réalisation en aura été bâclée. Revisitant le thème de la maison hantée, il accumule les situations ubuesques et souvent drolatiques. Mais, s’il parvient bien à nous arracher ici ou là quelque sourire, il ne n’emporte toutefois pas notre adhésion. La faute à une histoire qui à force de parodie finit par tourner en gag grotesque et scenario aussi improbable que non crédible. La faute aussi à un démarrage lent et laborieux qui semble sans cesse hésiter entre critique sociale, analyse sociologique et roman grand public.
Bref, l’idée de départ était bonne, la réalisation défaillante et décevante.
Publié aux Editions Rivages – 2018 – 271 pages