22.2.20

Avenue des mystères – John Irving




Depuis son formidable « Le monde selon Garp », on sait que le monde selon John Irving est peuplé de fantasmes, hanté de pulsions sexuelles et couvert de chemins de traverse à la poursuite  d’un imaginaire qui semble aussi intarissable que chatoyant. Autant de caractéristiques, entre autres, que nous retrouvons avec un délice assuré dans cet extraordinaire roman « Avenue des mystères ».

Impossible – et inutile – de tenter de vouloir résumer une histoire aux ramifications infinies et qui nous propulse sans cesse d’une époque à une autre, d’une langue à une autre, d’un lieu à un autre… entre autres. Disons simplement que nous nous immisçons dans la vie et les pensées tourmentées d’un certain Juan Diego Guerrero dont nous allons suivre, dans l’ordre et le désordre (surtout !) les pérégrinations frénétiques.

Tout commence sous les pires auspices pour le jeune Juan Diego. Orphelin de père, né d’une mère à la beauté renversante mais plus qu’à moitié folle, il vit dans l’immense décharge mexicaine de Oaxaca au milieu des détritus, des cadavres de chiens et des vautours qui surveillent leurs proies. Confié aux soins du chef de la décharge, il va se révéler d’une intelligence hors normes, apprenant à lire et à parler anglais seul, servant également d’interprète à sa sœur cadette s’exprimant dans un sabir compris de lui seul paraissant issu tout droit des langues aztèques.

Des années plus tard, il sera devenu un écrivain célèbre, installé aux États-Unis, professeur à l’université, adulé de ses élèves et de ses lecteurs. Nous le retrouverons à la cinquantaine avancée, infirme (à cause de circonstances que nous apprendrons plus tard), obnubilé par ses bêtabloquants inhibant son énergie et ses pulsions et le viagra qui lui sert de palliatif pour une sexualité solitaire.

Entre ces deux longues étapes, et au-delà, John Irving nous mènera tambour battant aux côtés de personnages virevoltants et hauts en couleur. Une armée de Jésuites plus enclins à la pratique d’une casuistique évitant la prise de risques qu’à l’action déterminée, un cirque  où les grands fauves ne sont pas nécessairement les animaux mais ceux qui tentent de les dompter, des statues de vierges qui s’affrontent à distance causant catastrophes en série, des cuirasses et épées de conquistadors qui tombent régulièrement pour manifester la présence de fantômes dans un manoir. Et, surtout, un périple en Asie, organisé par l’un des anciens élèves de Juan Diego pour son maître, au cours duquel le romancier va tomber entre les griffes de femmes-démons, mère et fille, lui révélant une sexualité débridée en même temps que les fantômes d’anciens combattants américains de la guerre du Vietnam.

Il faut l’immense talent d’un romancier comme John Irving pour bien secouer tout cela, nouer sans cesse des liens à distance qui semblent se détendre au fil des pages pour se retendre brusquement dans des séries de climax hilarants et déjantés. On y rit effectivement beaucoup de la religion quand elle détruit plus qu’elle n’aide, de l’interprétation des dogmes qui tourne à la joute verbale et philosophique, des phobies multiples et des passions amoureuses qui renversent tout, même ce qui aurait pu passer pour être impossible, sur leur passage.

Bref, précipitez-vous sur ce roman merveilleux et mystérieux. Un pur chef-d’œuvre de délire.

Publié aux Éditions du Seuil – 2016 – 517 pages

15.2.20

La fracture – Nina Allan




La vie de cette famille anglaise sans histoire particulière se déroulait normalement. Les parents travaillaient pour payer les crédits et la scolarité de leurs deux filles adolescentes. De leur côté, les deux sœurs vivaient une existence se partageant entre moments de complicité intense, petites vexations et jalousies sans conséquences.

Et puis, un samedi, sans raison apparente, sans aucun signe avant-coureur, Julie, l’aînée âgée de quinze ans, disparut. La police mena une enquête approfondie, fouilla les vies de plusieurs suspects, sonda le lac voisin, fit curer la rivière. En vain. Pas la moindre trace de l’adolescente, pas la moindre piste sérieuse. La conséquence pour la famille fut terrible. Impossible de faire le deuil. Le couple explosa. La mère se résigna à une mort probable. Le père lui sombra dans la folie d’une quête psychotique et finit par mourir de chagrin.

Imaginez du coup la tête de Selena, la cadette, lorsque, vingt ans plus tard, elle reçoit un coup de fil d’une femme qui se présente comme étant sa sœur disparue. Pour avoir obtenu des réponses claires à des souvenirs d’enfance qu’elles ont partagés, Selena ne doute pas : c’est bien sa sœur. La mère, elle, refusera d’y croire et coupera les ponts.

Longtemps, Selena restera mystérieuse sur sa disparition jusqu’à ce qu’elle confesse l’inconcevable. Non, elle ne fut pas enlevée (quoique…) mais tomba dans une faille de l’espace-temps pour se retrouver sans transition dans un autre monde quelque part dans l’univers !

Dès lors, l’étrange roman de Nina Allan navigue entre le récit de sa vie là-bas, sur Tristane dont elle rend compte avec force détails, sa morne existence dans une Angleterre où la fracture est majeure mais d’ordre social et une enquête échevelée pour tenter de déterminer si le bijou qu’elle prétend avoir rapporté de Tristane est ou non une tromperie.

La force de l’auteur est de nous laisser dans le doute et de proposer, comme à ses personnages, de nombreuses pistes allant de la mystification, la folie jusqu’à l’extraordinaire. La seule chose certaine est que cette fracture aura laissé cette famille brisée, jamais plus capable de poursuivre une vie normale.

Publié aux Éditions Tristram – 2019 – 406 pages

11.2.20

Tout est possible – Elizabeth Strout



C’est l’émoi dans la petite ville d’Amgash au fin fond de l’Illinois depuis la publication d’un nouveau livre par Lucy Barton, une fille du patelin devenue écrivain célèbre installée à New-York. Un émoi d’autant plus justifié que le livre, dont nous ne saurons pas grand-chose, traite de la vie et des gens d’Amgash. Or, il n’y a rien de moins apprécié dans le Middle-West que d’être pointé du doigt ou de trop parler de soi…

Pourtant, le propos du roman d’Elizabeth Strout est précisément de parler de ce que l’on tait, de révéler que tout est possible même l’improbable, même le laid, même la réussite qu’on n’aurait jamais prédite. Empruntant le corps et les pensées de nombreux personnages principalement centrés autour de Lucy Barton qui sert ici simplement de prétexte, Elizabeth Strout nous fait entrer dans l’intimité de chacun et des familles. Une intimité où les blessures narcissiques sont nombreuses pour la plupart du temps issues d’une enfance traumatisée par les violences physiques ou sexuelles subies.

De sexe il est d’ailleurs presque toujours question. Rarement comme une forme d’épanouissement et de jouissance. Presque toujours au contraire comme une épreuve imposée et subie, comme une effraction de l’autre en soi, comme une brisure d’une enfance partie trop tôt basculant sans transition dans ce que le monde adulte a de plus sordide. Du coup, tous ces personnages marchent en claudiquant dans une existence sans joie, terne. Presque tous ont fait les mauvais choix de mariage, de métier, de vie parce que manquant de confiance en eux-mêmes, brisés par des parents malfaisants ou des conflits armés lors desquels certains ont dû commettre et voir des atrocités dont ils ne se sont jamais remis. Oui, tout est possible, surtout le pire semble dire ici l’auteur dont le roman constitue une sorte de suite à « Je m’appelle Lucy Barton ».

Pour autant et malgré le succès considérable du livre aux États-Unis, j’avoue être resté en dehors du récit qui n’a guère réussi à me toucher. La faute à des personnages auxquels on ne s’identifie pas tant ils semblent se situer aux antipodes de nos propres vies. La faute aussi à une écriture manquant de relief et dont la relative platitude n’a cessé de me surprendre quand on sait qu’Elizabeth Strout reçut le Prix Pullitzer en 2009.

Publié aux Éditions Fayard – 2018 – 297 pages

5.2.20

Le procès du cochon – Oscar Coop-Phane




Oscar Coop-Phane emprunte à la longue tradition des contes philosophiques pour nous interpeler sur la question de l’ostracisme et des victimes expiatoires, désignées très/trop rapidement lorsqu’il s’agit de trouver à tout prix une explication à une situation plus ou moins insupportable.

Dans un petit village aussi anonyme qu’universel, la paix règne. Les paysans sont aux champs. Une jeune femme a laissé son nouveau-né endormi au creux de son berceau douillet, en plein air. Un cochon, habitué à vivre seul, en pleine nature, vient à passer par-là. Reniflant le bébé, il est attiré par la bonne odeur de lait et de peau fraîche dans laquelle il commence alors à croquer à pleines dents. Le bébé en mourra.

Vite capturé et protégé de la vindicte populaire par la maréchaussée chargée de l’enquête, il est amené en prison et enfermé avec les pires détenus dans l’attente de son procès. Refusant – et pour cause – de répondre à la moindre question, un avocat lui est commis d’office pour le défendre. S’en suivra un simulacre de procès afin de sauver les apparences avant que de le livrer aux mains du bourreau qui lui fera subir un supplice moyenâgeux, organisant une épouvantable agonie propre à satisfaire les bas instincts de la foule venue en nombre assister au spectacle.

Remplacez le cochon par qui vous voulez (la liste serait longue…) et vous aurez la représentation triste et sordide, derrière les apparences de théâtre cocasse de ce court roman, d’une inextinguible litanie des pires horreurs humaines…

Publié aux Éditions Grasset – 2019 – 125 pages

26.1.20

La vie sexuelle des super-héros – Marco Mancassola


Voilà un roman aussi original, perturbant et addictif que possible ! Une façon drôle et caustique de se moquer de l’Amérique et de certains de ses travers.

En ce début de XXIème siècle, New-York et avec elle l’Amérique tout entière fait face à une série d’évènements aussi dérangeants qu’inexpliqués. Plusieurs des anciens super-héros de Marvel (ici devenus des personnes réelles), bien que retirés de toute action visant à faire régner la justice, ont été retrouvés assassinés après avoir reçu une mystérieuse missive portant simplement la formule « Adieu cher  ».

Un policier chargé des enquêtes rend visite à certaines de ces anciennes gloires pour les informer des dangers potentiels encourus et leur proposer une protection policière. Une mise en garde inutile puisqu’à chaque fois, le ou la super-héros en question sera retrouvé mort dans des circonstances atroces. Des morts mystérieuses dont les auteurs, obstinément mutiques et prêts à supporter les peines encourues, sont souvent retrouvés. Des morts qui, toutes, sont reliées à des pratiques sexuelles particulières mettant à mal l’image étincelante de ces porte-étendards américains.

Organisé en une série de novelas plus ou moins longues, le roman nous plonge au cœur des déviances et des outrances américaines. Culte de l’image, utilisation abusive des médias et de la télévision qui poussent à de plus en plus d’outrance et de prises de risques, sentiment d’impunité pour certaines élites, pouvoir de l’argent et du prestige qui peut entraîner à se croire au-dessus de tout, manipulations en tous genres pour parvenir à ses fins…

Plus les histoires semblent se répéter avec d’infinies variations morbides et nauséabondes, plus notre interrogation sur le sens de ces crimes augmente comme augmente notre répulsion pour une société de l’outrance où de pauvres super-héros, fatigués, usés et presque à la retraite deviennent les marionnettes épuisées d’un système en route vers la folie et l’explosion.

A ce titre, le dénouement concocté par Marco Mancassola est un petit bijou de perversité comme un dernier coup de griffe envers un monde promis à son extinction comme il aura au préalable lui-même mis fin à ce qui participa de son lustre au moyen de ses super-héros tombés de leur piédestal. Un petit bijou.

Publié aux Éditions Gallimard – 2011 – 545 pages

20.1.20

L’incivilité des fantômes - Rivers Solomon


Si vous êtes à la recherche d’un roman de SF mal ficelé, à la limite du ridicule absolu, il y a de grandes chances pour que le nullissime roman de Rivers Solomon remplisse tous vos critères.

Résumons l’intrigue sur laquelle il y avait moyen de construire quelque chose d’intéressant. Pour une raison inconnue, les Terriens ayant survécu à une quelconque catastrophe ayant rendu la poursuite de la vie sur notre planète ont fui à bord d’un gigantesque vaisseau spatial. Depuis des centaines d’années, il vogue à la recherche d’une nouvelle planète où s’installer en ayant instauré à bord une dictature. Les fondements en sont double. D’une part, une doxa religieuse rigoureuse installant comme croyance que le vaisseau est guidé par les Dieux ; d’autre part, une confiscation du pouvoir, des privilèges et des honneurs aux seules mains des Blancs résidant sur les hauts-ponts tandis que les Noirs occupent les bas-ponts où ils sont chargés de toutes les tâches nécessaires à la vie collective sous la surveillance de gardiens qui n’hésitent pas à les traiter en esclaves dont ils usent et abusent sans vergogne. Tout cela finira mal, on s’en doute…

Or donc, pourquoi ce roman serait-il à classer manu militari dans les gros nanars ? Pour de nombreuses raisons, à commencer par une écriture sans style, d’une platitude navrante. Ensuite et surtout parce qu’il multiplie les invraisemblances (guérisons subites et quasi-miraculeuses de blessures gravissimes, capacité à tirer d’une jardinière des substances hyper-puissantes, fabrication d’armes sophistiquées à partir de bouts de tube, déplacements dans des coursives sans surveillance efficace, histoires d’amour ridicules et peu crédibles, énigmes codées dignes d’un escape game niveau zéro…). Cessons là une litanie qui pourrait être poursuivie. Ne parlons même pas des approximations scientifiques grossières et des procédures risibles de lancement de navettes dans l’espace. C’est à pleurer de rire tant tout cela est débile…

Allez, voilà pour moi la médaille d’or du pire roman de SF que j’ai jamais lu. Beurk…

Publié aux Éditions des Forges de Vulcain – 2019 – 392 pages

14.1.20

L’âge de la lumière – Whitney Scharer



Avec ce roman historique, Whitney Scharer nous offre une formidable plongée au cœur du Paris artistique, surréaliste et dadaïste des années 20. Regorgeant de détails puisés aux meilleures sources, l’auteur nous place aux côtés des grandes figures intellectuelles de cette époque dont nous découvrons la face cachée, intime, les ressorts qui nourrissent souvent leurs créations artistiques.

Jusque-là, la jeune Lee Miller avait mené une vie de mannequin recherchée et adulée pour l’édition américaine de Vogue. Cette icône de la mode, poussée par un père possessif, va décider de tout lâcher, âgée d’une vingtaine d’années pour venir s’installer à Paris et y peindre.

Très vite à court de ressources et toujours accompagnée d’un petit appareil photo, elle s’initie peu à peu à cette discipline qui la mènera, par le hasard des rencontres dans le Paris des années folles, dans le studio d’un certain Man Ray, alors portraitiste recherché. Elle en deviendra l’assistante, le modèle et, assez rapidement, la maîtresse. Commence alors une relation passionnelle, intense dans laquelle l’élève inspirera le maître en même temps qu’elle en apprend tout en le sublimant bientôt à sa manière.

D’une nature viscéralement jalouse, Man Ray fera tout pour empêcher la reconnaissance du talent de sa maîtresse voire s’en approprier certains travaux. C’est sa jalousie maladive aussi qui finira par causer le naufrage d’une relation trop passionnelle et perverse pour survivre à la volonté de reconnaissance, d’émancipation et d’indépendance de sa muse.

Lee Miller deviendra alors une photographe reporter qui sillonnera les champs de bataille de la Seconde Guerre Mondiale aux côtés des armées américaines. Figurant parmi les premiers contingents venus libérer les camps de concentration, elle restera hantée par les images prises sur place. Psychologiquement fragile, alcoolique et menant une vie de bâton de chaise, elle finira comme l’épouse déclassée, retirée dans la campagne anglaise, de Roland Penrose, figure de proue de la peinture surréaliste anglaise, publiant des chroniques gastronomiques pour le compte de l’édition anglaise de Vogue.

Au-delà de la découverte détaillée de la vie artistique parisienne d’une des périodes créatrices les plus fécondes du siècle dernier, Whitney Scharer réussit l’exploit de nous faire ressentir au plus profond les émotions, les peines et les joies, les doutes et les questionnements, les incessants tâtonnements de tous ces personnages d’exception dotés d’une psychologie agitée sans cesse traversée par des tempêtes bouleversant tout. Une formidable réussite.

Publié aux Éditions de l’Observatoire – 2019 – 441 pages

10.1.20

La clé USB – Jean-Philippe Toussaint



Découvrir un nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint est toujours un moment de plaisir mêlé de surprises. Son dernier opus ne déroge pas à la règle même si, pour des raisons que nous allons expliquer, il n’est pas tout à fait au niveau de ses meilleures productions.

Travailler comme haut fonctionnaire à la Commission européenne à Bruxelles est un sort enviable. Fort bien rémunéré, on y côtoie dans un certain luxe le gotha tout en tentant d’améliorer le sort du monde et de protéger les intérêts européens en pondant directives et règlements à tours de bras. Quant au narrateur et personnage central du roman, il occupe la responsabilité du service de prospective. Un travail, dont JP Toussaint nous décrit les grands principes, qui consiste à élaborer des scenarii et de les probabiliser pour toutes les questions d’importance que les Commissaires Européens auront sélectionnées. Un travail qui a amené notre homme à s’intéresser de près aux techniques de blockchain et à la cryptomonnaie qui lui est souvent associée.

Une compétence qui lui vaudra d’être approché par des personnages aux intentions à peine voilées, décidées à profiter des largesses financières européennes pour subventionner une vaste manœuvre mafieuse au profit d’intérêts privés. Une tentative de corruption, à laquelle notre homme résiste, qui l’amène à se retrouver en possession d’une clé USB qui n’aurait jamais dû lui parvenir mettant encore plus au grand jour ce que notre expert soupçonnait. Commence alors un épuisant voyage vers la Chine et le Japon au cours duquel bien des illusions vont tomber et bien des menaces, parmi lesquelles une totalement inattendue pour le lecteur, devenir réalité.

Pour qui ne connaît ni le monde de la cyber-sécurité ni celui des règles qui gouvernent le fonctionnement de toute institution ou groupe international, il y a fort à parier que la lecture sera de bout en bout plaisante, le style inimitable de l’auteur fait de charme et d’auto-dérision supportant un récit romanesque plein de rebondissements.

Pour les autres, ils auront du mal à adhérer à la courte séance permettant de tester l’existence de backdoor en parvenant à ses fins avec une simplicité déconcertante. Pour toutes celles et ceux qui ont à subir la formation annuelle suivie d’un test obligatoires bourrant le crâne des collaborateurs de tous niveaux de ce qu’il convient de faire ou ne pas faire autour des questions de « compliance », transparence et de sécurité, il est probable qu’ils se diront, comme moi, que notre chef de service du jour aurait bien du souci à se faire tant il enfreint les consignes de base en cas d’approche de tiers et de soupçon de tentative de corruption. Bref, les initiés resteront in fine en dehors.

Publié aux Éditions de Minuit – 2019 – 191 pages

4.1.20

Ordinary people – Diana Evans



 « Ordinary people » est à la fois le titre d’une chanson du premier album de John Legend (Get Lifted) et celui du troisième roman de Diana Evans, une des nouvelles figures majeures des Lettres contemporaines britanniques. Un titre pour nous plonger au cœur de la vie quotidienne de deux couples afro-britanniques. De jeunes adultes afro-britanniques, pas encore arrivés à la quarantaine mais s’y dirigeant à grands pas, en couples avec de jeunes enfants.

Comme bien des Londoniens, ils doivent affronter la crise qui sévit au début des années 2000, à la cherté de l’immobilier de la capitale qui les contraint à venir habiter les lointaines banlieues mal desservies par les transports publics. Des conditions qui rendent encore plus difficiles la vie au quotidien alors qu’il faut déjà, surtout, faire face à son statut de Noir que l’on soit à peine foncé comme Melissa, celle dont tomba follement amoureux Michael d’origine jamaïcaine et lui beaucoup plus brun de peau, le couple central de ce roman.

En adoptant le point de vue d’un narrateur externe au récit, omniscient à la manière d’un Dickens, Diana Evans observe à la loupe la vie, les sentiments, les angoisses, les doutes, les émotions de ses personnages. Tous se débattent entre d’insolubles contradictions. Aimer son ou sa partenaire quand l’autre semble, pour des raisons inconnues, s’éloigner sans qu’on n’y puisse grand-chose. Travailler en y trouvant un sens quand sa « négritude » vous cantonne dans des postes subalternes ne correspondant ni à vos aptitudes ni à vos capacités. Survivre aux trajets quotidiens éreintants allongeant les temps indisponibles et rognant d’autant plus sur ceux à consacrer à sa famille. Trouver un sens à une vie qui a pris une direction totalement contraire à tout ce que l’on a pu espérer et chérir.

Alors, à l’image de ce Crystal Palace, gloire de l’Exposition Universelle que l’on croyait éternelle et qui finit par s’écrouler sur elle-même comme à l’image de cette vieille bicoque victorienne, proche du palais de verre devenu ruine, habitée par Melissa et Michael et qui semble elle aussi partir peu à peu en poussières, l’amour que l’on croyait indestructible finit à son tour par se fissurer quand il n’explose pas tout simplement. Parce que les attentes respectives, les conceptions de vie combinées aux reproches plus ou moins fondés réalisent un formidable et invisible travail de sape auquel rien ni personne ne pourra résister.

Ce sont là les vies houleuses, chaotiques, pleines d’espoir et de déceptions que nous donne à voir Diana Evans dans un roman magistral qui ne fait que confirmer un talent dont le premier roman 26a fut récompensé par le prestigieux prix Orange.

Publié aux Éditions Globe – 2019 – 381 pages

3.1.20

De pierre et d'os - Bérengère Cournut




C’est à un voyage étrange, inhabituel et quelque peu initiatique que nous convie Bérengère Cournut. Une plongée en plein pays Inuit au cœur de l’Arctique.  Un monde totalement hostile pour tous ceux qui s’y aventureraient sans préparation. Un monde tout autant hostile pour le peuple qui y habite s’y déplaçant en petits groupes constitués de juste quelques familles.

A la suite d’une partie de chasse qui a mal tourné, une jeune femme Inuit se retrouve seule sur la banquise avec juste quelques chiens et quelques outils de base. Plus les jours passent, plus la faim se fait tenace, les chiens menaçants et le froid mordant. C’est la mort assurée qui attend la survivante jusqu’à ce qu’elle tombe par hasard sur un groupe de chasseurs auxquels elle est apparentée et qui vont la recueillir.

Par les yeux, les sens, les émotions de cette jeune femme dont nous allons suivre la vie, l’auteur nous convie à la découverte d’un monde aux antipodes du nôtre. Un univers où survivre constitue la lutte quotidienne, où se nourrir le plus souvent de viande crue juste prélevée sur les phoques ou, quand on a de la chance, les bœufs musqués ou les ours, constitue la denrée de base. Un monde où les esprits rôdent sans cesse et sont conviés pour aider à régler maladies, accouchements, tensions sociales, fortunes de chasse et de pêche dans une pratique animiste et chamanique qui cimente la vie de tous. C’est d’ailleurs par les chants improvisés, dont des extraits entrecoupent les récits et les courts chapitres de ce roman, que les conflits se règlent, permettant l’expression neutre mais officielle des tensions afin de favoriser aussi simplement que possible la résolution des conflits. Une approche indispensable quand la violence est quotidienne, celle de la chasse, celle de la lutte contre les éléments, celle des hommes aussi entre eux et qu’il convient de ne pas en ajouter de nouvelles expressions.

Au moyen d’une écriture épurée mais souvent poétique, Bérengère Cournut sait nous entraîner à la découverte à la fois émerveillée et apeurée d’un monde dont les possessions se réduisent à quelques morceaux de pierre et d’os, les fondements consistant à assurer la survie du groupe avant tout. Un très beau récit élaboré sur la base d’études ethnologiques et qui fut récompensé par le Prix des Lecteurs FNAC 2019.

Publié aux Éditions Le Tripode – 2019 – 224 pages

22.12.19

France – Chine Les liaisons dangereuses – Antoine Izambard




Trouver sa voie, quand on est une puissance moyenne sur le déclin, face à une grande puissance, en pleine ascension, aux ambitions tentaculaires et au pouvoir central fort est un exercice dont on connaît d’avance le gagnant et le perdant.

Antoine Izambard, dans un ouvrage très documenté et détaillé, passe en revue les multiples domaines où une guerre larvée, constante, âpre, se livre entre une Chine à l’affût de toute opportunité et une France dont la technologie et le savoir-faire scientifique intéressent au plus haut point l’industrie et le pouvoir chinois. Pour structurer ce plan de bataille chinois multi-facettes, le pouvoir a mis au point son projet des « Nouvelles Routes de la Soie ». Un programme doté de plus de 1000 Milliards de dollar d’investissements d’ici à 2050 et qui vise ni plus ni moins qu’à prendre le contrôle le plus absolu possible des ports, des aéroports, des lignes ferroviaires, des mines, des technologies permettant d’assurer autonomie et prédominance à l’Empire du Milieu.

Un programme qui s’appuie sur un espionnage industriel intense, des déstabilisations économiques et politiques indirectes, le rachat rampant, presqu’invisible, d’acteurs essentiels des chaînes de sous-traitance dans le domaine de l’énergie et de la technologie. Un programme qui a fait de l’Afrique son terrain de prédilection échangeant le contrôle des matières premières contre des prêts asservissant totalement des pays qui commencent à se rendre compte du piège qui se referme sur eux. Un programme qui joue de la naïveté européenne qui, au nom du libre commerce et du libéralisme, a laissé la Chine imposer ses règles du jeu sans contrepartie et embarquer des petites puissances satellites dans des actions induisant une dépendance grandissante envers la Chine et un séparatisme qui tait de moins en moins son nom. Un programme où la puissance militaire, en particulier navale qui est aujourd’hui le maillon faible du dispositif, finira de faire de cet immense pays une menace de plus en plus grande sur le reste du monde.

La France fait ce qu’elle peut mais a souvent baissé les armes face à l’ampleur du phénomène. Elle tente de limiter la casse. Seule, elle ne peut pas grand-chose. La réaction nécessite une coordination européenne urgente et déterminée et une alliance, quoi que l’on puisse penser de Trump, avec une Amérique qui, elle, a décidé de frapper fort et qui en a les moyens. Sans alliance, nous serons les inévitables victimes collatérales…

Publié aux Editions Stock – 2019 – 251 pages

20.12.19

Chroniques de l’espace – Jean-Pierre Luminet



L’astrophysicien Jean-Pierre Luminet a tenu sur France Inter une chronique hebdomadaire tout au long de l’été 2019 consacrée à l’espace. Ce sont les textes de ses interventions que nous retrouvons ici. Une excellente occasion d’en prendre connaissance pour celles et ceux qui les auraient manquées ou de les redécouvrir pour les autres.

De façon très pédagogique, allant à l’essentiel pour des raisons de minutage à l’antenne, chaque texte nous plonge à la découverte de l’un des innombrables mystères, défis ou l’une des questions essentielles auxquels la communauté scientifique tente encore de répondre sur l’univers. Nous y suivons, dans une première partie, toute la passionnante odyssée opposant Etats-Unis et URSS en pleine guerre froide pour conquérir l’espace et être le premier à poser le pied sur la lune. Un match nul au bout du compte quand on compare le nombre incroyable de prouesses scientifiques et technologiques accomplies de part et d’autre !

Toute la seconde partie est dédiée à un ensemble de questions sur la formation de l’univers, les trous noirs, la courbure de l’espace-temps, les voyages interstellaires, les colonisations potentielles de planètes, l’exploitation de météorites géantes etc…

Le tout se lit facilement, avec une délectation certaine. L’ouvrage conviendra aussi bien aux lecteurs désireux d’aborder certains points essentiels qu’aux autres ayant déjà une première connaissance sur le sujet et qui trouveront alors là une reformulation simple de concepts souvent effroyablement complexes.

Publié aux Éditions Cherche Midi – 2019 – 175 pages

17.12.19

Le ghetto intérieur – Santiago H. Amigorena




Depuis des décennies Santiago H. Amigorena vit avec une angoisse dévorante. Un mal qui, faute de pouvoir l’énoncer, l’étouffe. En 1998, il entreprend de commencer la rédaction de ce qui va devenir, un quart de siècle plus tard, « Le ghetto intérieur ». Une version romancée de sa propre histoire familiale, celle de son grand-père, Vicente, Juif Polonais émigré en Argentine dans les années trente. Une façon pour l’écrivain de se délivrer du silence qui l’habite et le ronge.

Lorsque Vicente arrive en Argentine, il n’a qu’une hâte : oublier ses origines juives, pauvres, oublier les humiliations subies en tant qu’officier juif polonais dans son propre pays qu’il avait pourtant vaillamment servi pour faire obstacle aux tentatives d’invasion militaires russes. Son obsession est de s’intégrer au plus vite et de réussir dans sa nouvelle patrie. Un rêve qui prendra forme après avoir épousé la fille d’un fabricant de meubles dont il devient un des revendeurs à succès à Buenos Aires. Père de trois enfants, il file une vie insouciante, loin du bruit et de la fureur qui se déchaînent sous la barbarie nazie en Europe.

Pourtant, peu à peu, un sentiment d’exil et une profonde mélancolie vont s’emparer de Vicente. Une glissade entretenue par la lecture des nouvelles de plus en plus inquiétantes véhiculées par la presse sur l’extermination en cours du peuple juif en Europe. Du souffle sur les braises d’un feu intérieur mal éteint : celui d’avoir laissé sa mère et son frère à Varsovie. Celui de n’avoir pas assez insisté ni mis tout en œuvre pour les sortir de force d’une ville devenue une souricière dans laquelle un nombre effroyable de Juifs est entassée de force en vue de les y faire mourir sous toutes les formes possibles et imaginables. Plus le temps passe, plus la presse se fait alarmante, moins fréquentes sont les lettres échangées avec sa famille. Jusqu’à cesser sans avoir la moindre nouvelle avant d’apprendre indirectement que sa famille a été déportée à Treblinka.

Pendant que ceux restés en Europe sont conduits à une mort certaine, Vicente s’enferme dans un ghetto intérieur qui le coupe du monde. Lui le mari aimant se fait absent et distant. Lui l’entrepreneur audacieux laisse tout tomber. Il s’abîme dans le jeu et l’alcool pour tenter de noyer un sentiment de profonde culpabilité. Ce n’est que par une ultime circonstance, alors que le passage à l’acte semblait inéluctable, que viendra la délivrance et le retour progressif à une existence où vivre avec cette horreur inoubliable redevient progressivement envisageable.

Santiago H. Amigorena signe là un roman profondément intime et humain servi par une écriture aussi directe que délicate, comme un scalpel qui ouvre les chairs pour aller directement au mal.

Publié aux Éditions POL – 2019 – 191 pages

8.12.19

Par les routes – Sylvain Prud’homme


Lorsque Sacha, un écrivain qui se remet d’une rupture amoureuse et qui est en mal d’accoucher de son dernier roman, décide de partir s’installer dans une petite ville du sud de la France, il ne s’attendait pas à tomber par hasard sur son ancien ami que nous ne connaîtrons jamais que sous le nom de l’autostoppeur. Un garçon avec lequel il a sillonné les routes, plus jeune, et avec qui il a mystérieusement rompu, sans plus de nouvelles.

Lors de ces retrouvailles, il fait la connaissance de Marie, la compagne de l’autostoppeur, et de leur jeune fils Agustin. L’homme se serait-il rangé en entrepreneur à son compte, réalisant divers travaux de rénovation immobilière, et père de famille ? C’est sans compter sur ce besoin incessant, lancinant, de repartir au plus vite par les routes pour quelques jours d’abord, au hasard des trajets offerts par les automobilistes vers des destinations simplement marquées par l’envoi d’une carte postale et de clichés photographiques de ces inconnu(e)s qui auront accepté de le convoyer.

Peu à peu, la place de Sacha évoluera au sein de cette famille étrange, de plus en plus marquée par les absences toujours plus longues, toujours plus douloureuses d’un homme qui se cherche et qui n’est bien qu’en se lançant dans une errance sans fin, sans but, sans autre logique que de visiter tous les villages aux patronymes surprenants dont de fréquentes listes émaillent le texte.

Au fil de ces étapes, c’est la question de l’amitié, de l’amour, de l’absence qui est sans cesse posée. Celle de la place laissée par une absence inexplicable comme une offrande marquée à l’occuper sans autre explication, comme si cela allait de soi. C’est aussi la question du deuil de la confiance, d’une relation et la logique de reconstruction plus ou moins difficile, plus ou moins longue qui s’en suit. La grande force de Sylvain Prud’homme est de ne pas juger ses personnages. Il les laisse suivre leur chemin, prendre leur temps, peser et évacuer leurs doutes au fil d’une écriture épurée et sobre, pleine de charme et de tendresse. Les réponses apportées sont souvent surprenantes, inattendues comme ces vies qui sortent de l’ordinaire, comme ces automobilistes sur lesquels on n’aura pas parié un kopeck et qui vont vous faire la surprise d’un arrêt pour vous mener par les routes qu’ils auront choisies pour vous.

Un très beau roman récompensé par le Prix Femina 2019.

Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 296 pages


3.12.19

Un monde sans rivage – Hélène Gaudy



A l’été 1897, trois Suédois et Norvégiens s’élançaient en ballon pour partir à la découverte et à la conquête du Pôle Nord. Ils avaient pour noms Andrée (le chef d’expédition), Strindberg (un descendant de l’homme de lettres) et Fraenkel (un aventurier). Mal préparés, mal équipés, incapables de maîtriser correctement leur Montgolfière, leur aventure se transforma bientôt en désastre avant de tourner au cauchemar.

Ce n’est que plus de trente ans plus tard qu’on retrouva, par le plus grand des hasards, leurs dépouilles, accompagnées de quelques restes de leur expédition. Parmi eux, des rouleaux de pellicule photographique miraculeusement conservés et dont des tirages purent être partiellement réalisés par un technicien un peu magicien. Et puis quelques fragments du journal de bord dont la plus grande partie fut définitivement perdue ou détruite par le climat glacial des contrées.

A partir de ces quelques fragments épars, d’articles de journaux, de certaines lettres ou souvenirs conservés par la fiancée d’Andrée, Hélène Gaudy réalise une remarquable travail de reconstitution et d’imagination. Un travail qui ne fait que reposer sur des hypothèses, plus ou moins fragiles. Mais là n’est pas la question tant la profondeur de l’analyse est grande, tant est puissant le questionnement sur ce qui a pu pousser ces hommes à se lancer habillés en dandies, traînant sur des kilomètres quantités d’effets personnels inutiles dont ils ne parvenaient pas à se résoudre à se débarrasser.

La force de ce vrai travail original littéraire tient dans la qualité d’une langue irréprochable au service d’une enquête historique, d’une réflexion sur la place des uns et des autres dans l’ordre social de l’époque et d’une mise en perspective d’autres gestes insensés survenant autour de cet évènement comme autant de volontés humaines à conquérir ce qui reste à conquérir, à relever des défis au nom d’un mélange d’idéologie, de patriotisme et de gloire personnelle.

Voici un livre extraordinaire, magnifiquement construit et écrit. Un travail d’orfèvrerie littéraire.

26.11.19

Le schmock – Franz Olivier Giesbert



Le schmock, c’est un mot d’argot yiddish pour décrire à la fois le pénis, celui dont on se moque et l’imbécile. Un qualificatif qui paraît parfaitement convenir pour désigner ce petit caporal à l’allure ridicule, médiocre peintre du dimanche, aux idées racistes aussi pestilentielles que son haleine et les pets que ses intestins perpétuellement dérangés ne cessent de lâcher.

Un homme qu’un officier, grand bourgeois munichois, aura eu l’occasion de commander et d’apprécier dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale. Une fois le conflit terminé, il en fera l’un de ses invités réguliers, aux côtés de sommités artistiques, de ses déjeuners auxquels participent aussi le couple formé par son ami d’enfance et collaborateur accompagné de son épouse. Le seul « petit » problème est qu’ils sont juifs. Un détail qu’Hitler oubliera d’autant moins que la femme du couple lui aura tenu tête.

C’est en suivant le destin de ces personnages mouvementé et souvent aussi tragique que la période à laquelle ils appartiennent que Franz Olivier Giesbert va tenter de nous donner à comprendre comment un « schmock » sur lequel on ne parierait au départ pas un kopeck va accéder au pouvoir et plonger le monde dans une folie totale annonciatrice des grands génocides qui caractérisent à distance le vingtième siècle.

On y voit à l’œuvre la compromission, des relations sans cesse basées sur un mélange d‘intérêt et de peur, la bêtise la plus totale au service d’hommes prêts à tout pour faire valoir leur projet ou leurs intérêts. Le tout sur un fonds perfide et nauséabond d’anti-sémitisme entretenu par le besoin de désigner une victime que l’humiliation d’une défaite et de ses conséquences en termes de dommages de guerre a rendu aussi vive que purulente.

C’est par les yeux du seul rescapé de cette tragédie humaine, devenu le plus vieil homme du monde retrouvant par hasard son amour de jeunesse que la barbarie fasciste lui avait enlevée que nous suivons tout ceci. Comme toujours avec FOG, le style est au service de l’histoire. On se passionne donc aisément pour ce très beau livre qui rend compte avec talent, élégance, force et un certain humour décalé aussi du moment le plus noir de notre civilisation occidentale.

Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 395 pages

17.11.19

Cadavre exquis – Agustina Bazterrica


« Homo homine lupus » (l’homme est un loup pour l’homme). Agustina Bazterrica aurait pu choisir cette célèbre formule latine pour sous-titrer son roman en forme de coup de poing.
Dans un futur qui ne semble pas si éloigné que cela, la société humaine imaginée par la romancière argentine aura profondément changé. En raison d’une guerre bactériologique engendrée par la surpopulation et la dégradation de notre environnement, toute consommation de viande animale a été interdite. Les protéines végétales ne suffisant pas et malgré le contingentement de la population mondiale, il a été décidé d’élever des humains à la seule fin d’en faire de la viande de consommation. Pour cacher cette horreur cannibale, des termes neutres, aseptisés ont été définis. On ne parle que de « têtes » et de « bétail » dans les abattoirs chargés d’élever ces « produits » où les pieds deviennent les « extrémités basses », les mains « les extrémités hautes » etc…
Pour éviter toute rébellion et tout apitoiement du personnel chargé de la basse besogne, on aura refusé toute éducation à ces « produits » et on leur aura coupé les cordes vocales afin de ne pas risquer la moindre perturbation avec celles et ceux qui leur ressemblent pourtant de très près. Après une petite période d’adaptation, le système s’est mis à bien fonctionner et alimente tout un circuit parallèle pour la chasse ou bien la consommation personnelle de viande de premier choix, découpée par petits bouts encore vivante par ceux qui en ont les moyens.
Tejo, le bras droit du patron des abattoirs Krieger, réputés pour la qualité de leurs « produits », s’est jusque-là parfait accommodé de la situation. Mais depuis la mort de son bébé et la dépression de son épouse repartie vivre chez sa mère, il doute de plus en plus. Des doutes qui vont se transformer en un affreux dilemme lorsqu’il reçoit comme cadeau de la part d’un de ses fournisseurs ayant failli à ses engagements une superbe femelle de premier choix à élever chez lui pour sa consommation personnelle. Commence alors un processus où les interrogations et les perturbations affectives de Tejo vont transformer son regard sur la marchandise dont il fait commerce. De bétail, la jeune femme va prendre la place d’une belle amoureuse toute entière dévouée à celui qu’elle perçoit comme son protecteur. Jusqu’à une fin, inattendue, caractérisant bien l’esprit de ce roman original et dérangeant.
Cœurs sensibles s’abstenir : les scènes où rien ne vous est épargné des techniques d’abattage, de nettoyage, de découpe, de conservation ou de consommation de nos amis les humains sont nombreuses et particulièrement crues. Un parti-pris parfaitement justifié par cette violence omniprésente qui régit un monde où toutes nos perceptions ont été altérées par un séisme profond, définitif entretenu par une propagande gouvernementale et médiatique. Un roman aux sens multiples, à consommer sans modération !
Publié aux Editions Flammarion – 2019 – 295 pages


13.11.19

L’ami – Sigrid Nunez


Attention livre foutraque mais diablement intelligent ! Un roman d’ailleurs fort justement récompensé par le Prix Pulitzer 2018.
Que feriez-vous si, après le suicide votre meilleur ami, écrivain adulé et avec lequel vous avez entretenu une solide relation amicale fortement teintée de sentiments amoureux, il vous avait laissé en héritage un gros chien ? Qu’en outre, l’appartement new-yorkais où vous logez est trop petit pour y vivre avec un gentil mastodonte du genre grand Danois et que le règlement de l’immeuble y interdit toute présence canine ? Après un court moment d’hésitation, celle qui est aussi professeur d’écriture à l’université et femme de lettres elle-même, accepte de recueillir l’animal à titre… temporaire. Tiens donc !
À peine installé, celui que son précédent maître a appelé Apollon ne va pas manquer d’occuper une place de plus en plus envahissante. Une présence qui risque d’aliéner à l’occupante des lieux son propriétaire et lui coûter une expulsion. Peu importe quand on a l’amitié fidèle et tenace, au-delà de la mort !
Sur ce canevas, Sigrid Nunez élabore un roman jouissif où s’entremêlent des thèmes aussi variés que la relation entre humains et animaux de compagnie, la psychanalyse, le sens et le rôle de l’écriture, l’ambiguïté des relations homme-femme, les conventions et les usages. Un roman toujours parfaitement maîtrisé où brillent de gigantesques figures intellectuelles (Wittgenstein, Beckett, Kundera, Barthes etc…) sans cesse appelés à la rescousse pour tenter de maîtriser ou d’éclairer des situations de plus en plus rocambolesques.
Et pour conclure cette brillante réalisation enchanteresse, une fin en coup de théâtre qui nous interpelle une ultime fois sur la place de la fiction. Un formidable bouquin !
Publié aux Editions Stock – Les Cosmopolites – 2019 – 270 pages

10.11.19

Les hommes – Richard Morgiève



Plonger dans un roman de Morgiève est toujours un plaisir indicible. Cet auteur encore trop méconnu est un artisan à la plume d’or : sa langue est d’une couleur, d’une invention à nulle égale ! Certes, ce n’est pas la langue châtiée des beaux quartiers ou des lettrés qui est ici parlée mais celle, bien plus imagée et croustillante, des bas-fonds et des loubards, petits ou grands. Les comparaisons font mouche et les situations les plus dramatiques ou les plus inattendues ne cessent de déclencher des bouffées de plaisir à la découverte de la manière poétique dont elles sont rendues.
Les hommes dont il est question ici ont bien des choses en commun. Ils sont tous voyous, vivant en marge d’activités aussi improbables que répréhensibles : videurs d’appartement de personnes disparues, brocanteurs refourguant les marchandises volées, tireurs de voitures, ferrailleurs peu sourcilleux, garagistes spécialisés dans les activités illicites… Quand il faut s’expliquer c’est donc plus à coups de poing, de couteau ou d’armes à feu que l’on règle ses comptes. Tous ont en commun d’avoir un problème avec les femmes. Ils ne choisissent jamais les bonnes, sont incapables de les comprendre donc de les garder, les respectent à leur manière pourvu qu’elles satisfassent à leurs désirs impulsifs et violents.
Et puis parfois, comme Mietek ce jeune beau gars qui vient tout juste sortir de zon où il a purgé vingt-huit mois, ils ont aussi un cœur d’or. Alors, quand la chance tourne du bon côté et que des petites (ou plus) fortunes se gagnent au nez du fisc, voici un loubard sachant se faire respecter qui se prend pour un ange, sauvant la veuve et l’orphelin de la misère, du trottoir, de l’alcool ou de toute autre addiction destructrice. Et parfois, au bout de l’histoire commence une nouvelle vie, inattendue. Un truc qu’on aurait cru impossible et qui vous tombe sur la tête simplement parce que ceux qui vous ont vu ont compris que vous étiez le bon type capable d’assumer sans broncher et de se ranger.
Voilà un roman réjouissant et dur à la fois. Un roman sur ces délaissés qui survivent en vendant leurs corps, leurs bras et le peu de cervelle qu’ils ont. Un roman optimiste à sa façon parce qu’il dit que l’espoir existe et qu’il est possible de sortir des sentiers menant inéluctablement à sa perte. Un roman qui nous plonge aussi au cœur des années soixante-dix et quatre-vingt : une vie sans internet ni portables en tous genres, où conduire vite était la norme et fumer une habitude commune. Un monde libertaire, d’une certaine facilité à jamais disparu.
Publié aux Editions Joelle Losfeld – 2017 – 369 pages

5.11.19

Parce que les tatouages sont notre histoire – Héloïse Guay de Bellissen


En cherchant des portraits de l’auteur sur le net, on découvre que celle qu’elle appelle dans ce curieux et très intelligent recueil la fille-livre, est une adepte des tatouages dont elle est recouverte depuis l’âge de dix-huit ans. C’est d’ailleurs dans un salon de tatouage qu’elle rencontra celui qui allait devenir son mari, tatoueur professionnel qu’elle accompagne régulièrement.
Forte d’années d’observations et de rencontres surprenantes, Héloïse Guay de Bellissen entreprend ici de nous démontrer que se faire tatouer n’est jamais un geste innocent. Tatouer n’est rien d’autre qu’écrire une histoire sur sa peau comme un écrivain écrit une autre histoire avec des mots sur une feuille. Aussi convoque-t-elle une petite cohorte de personnages. Quelques-uns  sont historiques à l’image de la jeune femme dont le magnifique portrait orne la couverture du livre (une jeune fille qui fut enlevée par les Indiens à l’âge de sept ans, vendue et élevée par une nouvelle tribu, tatouée selon leurs traditions avant que d’être à nouveau libérée, contre son gré, par la cavalerie américaine des années plus tard). Beaucoup sont des hommes et des femmes qui ne se connaissent pas et qui ont tous franchi un jour les portes du salon de son mari pour une raison ou une autre.
Quelques-uns, rares, se firent tatouer à l’insu de leur plein gré comme dirait l’ami Virenque, après une séance de grosse cuite en compagnie de géants maoris, tatoueurs eux-mêmes venus parler de leur métier à un congrès international. La plupart choisirent de se faire tatouer, soit pour effacer un précédent tatouage, héritage lourd d’un passé qu’il faut oublier et refouler, comme ce taulard russe forcé de se faire graver une croix gammée pour survivre en taule. Comme encore cette jeune femme, brûlée vive sur une place de marché au Maroc, vivant depuis toujours sous des couches de vêtements dissimulant son martyr et qui trouvera une véritable renaissance une fois ses brûlures dissimulées par les tatouages qu’elle a choisis. Telle encore cette autre femme venant tout juste de perdre un enfant mort-né dont elle eut juste le temps de prendre les empreintes de pieds pour se les faire tatouer en forme d’ange sur le corps.
Ce recueil superbement écrit regorge d’histoires bouleversantes qui montrent, sans contestation possible, que les tatouages sont nos histoires personnelles ou collectives.
Publié aux Editions Robert Laffont – 2019 – 175 pages