C’est à un inhabituel mélange des genres que
nous assistons avec un bonheur certain, il faut le dire immédiatement. En
bâtissant un roman envoûtant, hors du temps et qui oscille entre polar et
histoires d’amour, Maylis de Kerangal sait trouver un ton original,
sporadiquement brutal, à l’image d’une certaine folie qui habite ses
personnages, toujours onirique. En outre, un soin extrême est apporté à
l’écriture. Le style est très riche et repose sur un vocabulaire recherché,
parfois savant mais jamais pédant car servi par une capacité à inventer des
images étonnantes et à créer une musique du texte toute en habiles dissonances.
Nous sommes à Marseille, sans que jamais son
nom ne soit prononcé. Une bande de jeunes des banlieues Nord pauvres de la
ville tue le temps sur la Plate, une plateforme naturelle logée au creux d’un
repli de la Corniche Kennedy. En face, depuis son QG de la Sécurité Maritime,
un commissaire les observe au travers de ses jumelles. Bien que chargé de faire
régner l’ordre que le Jockey, le Maire que l’auteur s’amuse à vitrioler, a
décrété, Sylvestre Opéra, notre homme de loi, noie le désastre de sa vie dans
l’alcool et l’insomnie. Son précédent acte de bravoure, que nous découvrirons
savamment distillé au long du roman, lui valut relégation et une histoire
d’amour impossible avec une prostituée russe.
Depuis la Plate, la bande de jeunes passe son
temps à sauter dans la mer, inventant des figures de plus en plus élaborées,
défiant la pesanteur, escarpant les roches pour découvrir des plateformes
impossibles et reculant les limites du danger.
Bientôt, une étrange jeune femme, qui n’est
pas de leur milieu et qui s’ennuie va s’imposer à ce groupe et faire exploser
les codes.
A partir de là, poussé par le Jockey qui exige
des résultats, une course poursuite va se lancer entre Opéra et la bande. Une
course où chacun va découvrir l’autre et où tous apprennent à vivre puis à
surmonter leurs démons : le vertige pour Suzanne, la troublante jeune
fille, le trouble de l’amour pour Eddy et Marco, deux jeunes qui se disputent
la fille, la violence de la passion pour Opéra qui le plonge dans un
comportement quasi suicidaire. Un voyage de quelques jours pour sauter dans le
vide et apprendre à sortir définitivement de l’enfance.
Tout cela est magnifiquement maîtrisé, tenu
par une langue irréprochable et constitue une superbe découverte.
Publié aux Editions Verticales – 178 pages