Les traditions ont la vie dure dans le verdoyant
Royaume-Uni. Ainsi, dans cette période d’entre-deux-guerres (en ce dimanche de
Mars 1924 exactement), est-il de coutume pour les familles aristocratiques de
donner cette journée en congés à leurs domestiques afin qu’ils puissent rendre
visite à leurs mères. Noble attention d’une classe qui vit encore dans le luxe
et dépend de toute une armée de petites mains pour mener une existence plus ou
moins hors du temps.
Jane, jeune femme employée par l’une de ces familles, ne
sait trop comment occuper cette superbe journée ensoleillée et printanière car
elle fut abandonnée à sa naissance et n’a donc pas de mère à qui rendre visite.
Alors qu’elle s’apprêtait à s’adonner à sa passion, la lecture, elle reçoit un
coup de fil de Paul, le fils de bonne famille de la propriété voisine.
Jane et Paul ont le même âge et sont amants depuis des
années. Un amour secret, vécu caché dans les étables ou les jardins. Un amour
qui va ce jour prendre une tournure à jamais particulière car Paul, après avoir
vidé sa demeure de tous ses résidents sous des prétextes divers, demande à sa
belle de venir lui rendre visite dans sa chambre. Un interdit impensable vécu
comme une combinaison de rêve, de fulgurance sensuelle, de profanation et de
revanche magnifiquement évoquée par Graham Swift dans des pages à la fois
érotiques et un brin perverses ou profanatrices.
Il ne peut y avoir aucun espoir dans cet amour de jeunesse
et des corps. Tout les oppose : leurs classes, leur éducation, les
conventions sociales. Et puis, d’ailleurs, Paul doit aussitôt rejoindre cette
fiancée imposée par les familles alliant leurs intérêts. Une fille qu’il n’aime
pas mais dont il sait bien qu’il n’aura d’autre choix que de respecter ce qu’on
lui impose. Sauf que la vie réserve bien des surprises et des drames comme nous
l’apprendrons bientôt et que les destins des amants interdits n’auront rien de
prévisible.
Avec un sens de l’économie et de la justesse des mots, de
façon pudique mais éminemment évocatrice, Graham Swift met en scène un monde
qui ne sait pas encore qu’il est en voie de disparition. C’est un ultime ballet
social d’une époque révolue auquel nous assistons pour notre plus grand plaisir
littéraire.
Publié aux Editions Gallimard – 2017 – 142 pages