20.10.10

Hôtel de Lausanne – Thierry Dancourt


Mr Dancourt, qui travaille comme rédacteur indépendant dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme, signe ici son premier roman. Malheureusement, ce livre ne restera pas dans les annales et il serait surprenant qu’un nouveau grand talent littéraire ait ainsi vu le jour…

L’auteur nous plonge au sein d’un couple énigmatique dont nous devinons peu à peu qu’ils sont sans doute plus ou moins amants sans que ceci ne soit vraiment jamais éclairci. D’ailleurs, le parti pris de l’auteur est la démarche allusive et labyrinthique. Les secrets sont partout gardés et seul un observateur attentif peut déceler une référence, un mot, une intonation qui pourraient lui permettre de dévoiler un coin de ce qui est caché. Bref, on ne sait pas ce que l’on cherche dans ce court roman et on comprend vaguement ce que l’on y a trouvé une fois la dernière page achevée.

Christine est une jeune fille de vingt ans qui passe son temps dans le cimetière de Passy. Elle y observe les tombes des grands hommes en nourrissant les oiseaux. Elle va y faire la connaissance de Daniel, un peu plus âgé, qui cherche la trace de meubles du décorateur Jean Royère de part le monde pour le compte d’un collectionneur belge. Un peu velléitaire, Daniel va se laisser prendre dans les humeurs maniaco-dépressives de Christine.

En suivant un long catalogue des rues de Paris, en parcourant d’assommants ouvrages sur les villes d’architecture de France (on voit d’où vient l’auteur), Daniel va découvrir un père collectionneur de mappes monde, un fiancé réalisateur devenu bientôt mari absent, une tenancière de bar maternelle, un ancien danseur de l’opéra pilier de bar…

Au bout du compte, la grande absente est la mère de Christine dont il conviendra de percer le secret.

Cette galerie de personnages se croise en suivant les fils d’un récit trop approximatif et qui manque d’allant pour captiver un lecteur arrivé ici par hasard. Un bon conseil : passez votre chemin !

Publié aux Editions La Table Ronde – 175 pages

16.10.10

L’insomnie des étoiles – Marc Dugain

Drôle de titre qui mérite quelques explications livrées d’ailleurs par l’auteur lui-même dans une interview accordée au Point. Pour l’auteur, qui s’est fait une spécialité des histoires monstrueuses et hors du commun (La chambre des Officiers, La malédiction d’Edgar ou bien encore Une exécution ordinaire), les étoiles nous observent en permanence. Or, avec le Mal qui rôde sans cesse sur terre, la monstruosité aussi imaginative des hommes que permanente, les étoiles ont du mal à trouver le sommeil.

Or, de monstruosité, il est bel et bien de nouveau question avec ce dernier roman de Dugain. Cette fois-ci, c’est au cœur du système nazi que par glissements successifs, presque imperceptiblement, l’auteur va nous entrainer.

Le roman commence dans une ferme allemande confiée à la seule garde d’une adolescente de quatorze ans depuis que son père est parti sur le front russe. Une fille squelettique, entourée de deux chevaux faméliques, et qui se nourrit au compte-gouttes d’un stock de patates. Une proie facile et tentante pour des policiers mafieux, livrés à eux-mêmes et qui vont faire main basse sur les biens avant que d’essayer de la violer.

Lorsque, plusieurs mois plus tard, elle sera découverte à moitié morte par une patrouille française emmenée par le Capitaine Louyre ce dernier voudra à tout prix comprendre la raison de la présence d’un squelette calciné caché au fond d’une malle dissimulée sous un tas de chiffons. Commencera alors une longue enquête, comme un entêtement à trouver la vérité hideuse, directe et indirecte, malgré des millions d’autres morts plus ou moins atroces dans une Europe ravagée.

Placée sous la garde du Capitaine et confinée dans une garnison inoccupée et rutilante d’une petite ville d’Allemagne, la jeune fille tente de se remettre. Mais, malgré elle, elle a vu certaines scènes qui pourraient compromettre certains des notables locaux. Elle devient donc l’enjeu de manipulations auxquelles Louyre va s’opposer de tout son poids.

Derrière ces manipulations se cachent en réalité des faits bien plus graves et qui se sont déroulés dans l’hôpital surdimensionné de la ville, précipitamment abandonné, récuré et vidé de tout contenu avant la fuite des troupes nazies. Et c’est cette vérité inavouable que Louyre va s’acharner à faire révéler par celui qui en fut l’instigateur et l’exécuteur.

Patiemment, usant de ruse, Louyre obligera l’auteur de faits particulièrement graves à avouer un secret qu’il gardera pour lui seul. Ce sera là l’acte d’héroïsme principal d’un officier qui, dans le civil, est un astronome, plus préoccupé de science et d’exactitude que de guerre et de violence. Il n’y gagnera que le plaisir d’avoir tiré au clair l’indicible et pousser au suicide l’auteur de faits odieux sous couvert d’instructions douteuses du pouvoir nazi.

Dugain nous fait ainsi plonger derrière la façade de ce que disent les livres d’Histoire, révélant, sous forme de fiction, ce qui fut une pratique du plus abominable régime qu’engendra le vingtième siècle, à égalité avec le Stalinisme.

Cependant, je dois avouer être resté sans cesse à l’extérieur de ce roman qui n’a pas su me captiver ou me hanter, malgré ses qualités de construction. Il me semble lui manquer le souffle des trois précédentes œuvres majeures de cet auteur à part dans le paysage littéraire français contemporain. Je crains qu’on oublie assez vite cet opus qui ne me paraît pas émerger d’une nouvelle rentrée littéraire chargée.

Publié aux Editions Gallimard – 2010 – 226 pages

Grâce et dénuement – Alice Ferney


Avec ce roman, Alice Ferney a obtenu le Prix Culture et bibliothèque pour tous en 1997. Un livre écrit avec un certain lyrisme, fruit d’une écriture travaillée, maîtrisée et parfois, brutalement, pleine d’une fulgurance où se cache une certaine passion.

Grâce et dénuement, c’est la marque de fabrique du peuple des gitans. Un peuple en marge qui suit ses propres codes et où l’appartenance au clan, à la famille est sacrée. Un peuple où l’on se suffit à être hommes et où les femmes sont simplement faites pour enfanter, tenir un semblant de salubrité, veiller sur leur homme et leur progéniture.

C’est dans un clan familial que nous entraine Alice Ferney. Un clan tenu par une vieille femme, Angélique. Enfin, vieille avant son heure car à cinquante ans, sans soins, sans nourriture saine, avec une hygiène approximative et vivant dehors en permanence, tout devient plus lourd à porter et le désir d’en finir peut s’emparer d’êtres qui sont nés sans rien, n’ont rien acquis et s’en iront aussi pauvres.

Angélique est veuve d’un époux qui ne fut capable de rien, qui n’avait ni santé, ni volonté et qui a tout juste été capable de lui faire cinq enfants, cinq fils, parce qu’elle le voulait.

Quatre de ses fils sont encore vivants. Ils forment le socle du clan avec leurs épouses et la ribambelle de mioches qui court autour, dépenaillés, incultes, déscolarisés. Ils vivent sur un terrain vague appartenant à une vieille institutrice un peu en marge et qui refuse de les expulser. Leur vie est simple, insalubre, faite d’improvisation, de débrouillardise et de vols aux alentours.

Chacun de ses hommes connaît une fortune diverse dans son couple mais tous sont viscéralement soudés, liés à une mère castratrice qui n’a pas su ou voulu en faire des hommes autonomes et responsables.

Un jour, une gadjé, Esther, la quarantaine bien portante, mariée, infirmière, mère de trois enfants, débarque pour lire aux enfants, sans demander d’autre contrepartie que de leur donner cette chance de découvrir l’ouverture au monde qu’apporte la lecture. Ce sera un succès total suscitant émotion, respect de l’autre et échange entre ces enfants qui ne connaissaient jusque là que la domination pour s’imposer aux autres.

Peu à peu, elle va se faire admettre par le clan, les aider, les assister jusqu’à faire scolariser la fille aînée à force de pugnacité et d’opiniâtreté. Elle sera là pour tous les coups durs et saura assister sans démonstration, par simple générosité.

Peu à peu, elle va découvrir les tensions inhérentes à ce clan, la fureur et la folie qui peut s’emparer d’un homme sans métier, sans langage structuré, sans femme.

Peu à peu, comme elle, nous allons vivre avec ces gitans et découvrir ce qui peut donner sens à une vie qui ne tend pas vers l’accumulation de richesses ou de biens plus ou moins futiles.

Certes, le discours est parfois moralisateur avec une propension à défendre certaines valeurs républicaines d’égalité et de fraternité. Mais l’auteur réussit au moins le tour de force que de nous amener de l’autre côté de notre monde et de nous interpeler sur nos responsabilités et le propre sens que nous donnons à nos vies.

Il y a bien des longueurs, des imperfections dans ce récit parfois plus ethnographique que romancé. Mais le tout mérite que l’on s’y intéresse tant pour le fond que la forme.

Publié aux Editions Actes Sud – 289 pages

9.10.10

Paysage aux trois arbres – Yehoshua Kenaz


Derrière ce titre se cachent en fait deux récits (des petits romans ou de longues nouvelles en quelque sorte). Celui qui donne le titre à ce livre est le deuxième et le plus court des deux. C’est de mon point de vue également le moins intéressant d’un livre qui n’a pas soulevé en moi un profond enthousiasme…

Le premier récit porte un titre original : « On brûle les placards d’électricité ». Ces deux récits constituent une variation sur un thème commun. Comment vivre ensemble dans un pays où cohabitent juifs, arabes, palestiniens sans compter les forces militaires anglaises, au moment de la seconde guerre mondiale où se déroule le deuxième récit.

Nous partageons la vie de quelques familles israéliennes. Des familles modestes, quelconques, très représentatives de la moyenne.

Dans le premier récit, Kenaz s’applique dans la première partie à mettre en place ses personnages. Il décrit avec précision et pudeur les tensions qui habitent ces couples ou ces familles qui cohabitent au sein d’un immeuble quelconque de Tel Aviv. Une tension cristallisée autour de deux travailleurs arabes qui entretiennent l’immeuble à coups de serpillères crasseuses. La fermeture des frontières pour cause de nouveaux attentats fait que le premier d’entre eux ne peut plus se rendre sur place.

Ces mêmes attentats qui se traduisent par d’incessants bombardements de missiles font qu’un pauvre hère va devoir envoyer sa famille à l’abri. Il sera exploité par le syndic de l’immeuble qui le loge comme un miséreux dans les sous-sols à peine ventilés et le traitent comme un éternel suspect de tous les maux qui s’abattent sur le peuple juif. Il sera le remplaçant exploité, méprisé, exploité.

Le drame de la solitude est au cœur de ce petit roman. Solitude d’une vieille dame qui succombera à l’incendie toxique, sans doute volontaire, d’un des placards d’électricité (d’où le titre). Solitude du travailleur arabe, coupée de sa famille, de ses racines, ravagé par des angoisses matérialisées par un chaton rouquin, symbole du mal et de la tentation. Un homme déraciné et au bord du désespoir.

Solitude encore d’un des voisins, au chômage, que sa compagne a quitté. Un brave type qui cherche à protéger ces travailleurs arabes, à leur payer ce qui leur est dû, à maintenir cahin-caha un immeuble où les moyens et la volonté manquent.

C’est lui qui va s’occuper des obsèques de la vieille dame et qui va, à la façon d’une intrigue légèrement policière, essayer de comprendre ce que sont d’étranges personnages que son enquête sur l’origine de l’incendie va lui faire rencontrer. C’est lui qui crée le minimum de lien social entre toutes ces hommes et ces femmes, si dissemblables, qui partagent la vie de cet immeuble.

La force du récit tient dans sa grande pudeur. L’auteur se tient à l’extrême limite d’une quasi distanciation vis à vis de son ouvrage. Il ne juge pas. Il se contente de l’exposé des simples faits comme pour inviter ses lecteurs à se reconnaître et à comprendre en quoi une attitude héritée de préjugés et d’indifférence peut provoquer chez celles et ceux qui vivent à côté.

Le deuxième récit est de la même veine mais tourne autour d’un nombre recentré de personnages et se focalise sur la suspicion, l’étrangeté que la cohabitation de populations disparates ne peut manquer d’engendrer.

C’est aussi un récit sur la force de l’art avec la présence d’un militaire anglais qui tue le temps en reproduisant avec minutie une peinture de Rembrandt dans laquelle il livrera toutefois, à ceux qui sauront le déceler, un message personnel.

Le récit est moins fouillé, moins touchant aussi.

Au total, une indéniable curiosité qui n’en fait pas un must indispensable. Un récit pour comprendre, en tous cas, de façon originale le quotidien d’une société qui vit dans la peur permanente du conflit et des attentats. A vous de voir.

Publié aux Editions Actes Sud – 306 pages

7.10.10

La ville des prodiges – Eduardo Mendoza


Ce gros roman, très dense, est l’héritier moderne de la tradition picaresque. Mendoza nous entraine avec son sens de l’humour habituel dans une Barcelone qui se transforme, entre les deux expositions universelles de 1888 et 1929.

Deux immenses chantiers qui vont jeter les bases de la ville moderne, lumineuse, vivante que nous connaissons de nos jours.

Deux immenses chantiers qui vont bouleverser la vie des catalans, les ruiner tout en enrichissant les notables locaux.

Pour suivre cette épopée, Mendoza imagine un personnage haut en couleurs qui arrive encore adolescent dans cette ville obscure, sale et pauvre avant l’exposition universelle de 1888.

Un personnage pauvre, ruiné par un père qui s’est embarqué dans une improbable aventure cubaine et qui y aura tout perdu. Un personnage qui pour survivre devra faire preuve d’une volonté de fer, d’une détermination et d’une abnégation en vue d’un seul objectif : devenir riche.

A partir de là, Mendoza nous entraine dans un tourbillon sans répit où se mêlent les anarchistes qui, à l’occasion de chacune de ses expositions et l’explosion de la société aidant, vont ébranler un monde en voie d’industrialisation, et les bourgeois préoccupés de préserver pouvoir et fortune.

Mais ce sont souvent à des personnages étranges, décalés, loufoques que l’auteur fait appel pour mieux rendre la folie qui s’empare de la ville, tout en se moquant gentiment des sphères du pouvoir catalan et castillan que tout oppose.

Cette galerie comporte des géants capables de fracasser des têtes à mains nues et d’engloutir des quantités de pâtisseries incroyables tout en abusant allègrement des filles plus ou moins faciles ; un hôtelier glauque dont le vice est de se déguiser en femme pour se rendre nuitamment dans les bas-fonds de la ville ; un marquis méprisant et assoiffés d’expériences sexuelles de plus en plus bizarres ; des anges sauveurs des causes perdues ; de généraux méprisants, idiots et absurdes ; d’émissaires naïfs et habillés des reliques saintes pour défendre la cause de leur ville dans une capitale qui la méprise ; et de bien d’autres encore.

Bref, une collection d’humanité souvent plus préoccupée à s’enrichir, à servir sa propre glorification qu’à se préoccuper du bien-être général.

Une humanité manipulée par le personnage romanesque qui naviguera entre trois femmes aussi dissembles que possible mais essentielles à sa destinée.

Pour autant, le roman n’est pas exempt de défauts. Souvent, nous glissons d’un sujet à l’autre sans transition et le lecteur a du mal à s’y retrouver entre les multiples personnages et les lieux. Sans connaissance préalable de Barcelone, il me paraît impossible d’apprécier ce roman.

De plus, les références historiques sont trop souvent plaquées au récit et constituent autant de raccords trop visibles qui déstructurent la linéarité du roman.

Au bout du compte, on commence à compter les pages et on finit un peu par se lasser d’un roman un peu trop flamboyant, un peu trop riche. Bref, comme un repas trop riche et dont on sature avant la fin en se demandant quand on va en finir. Dommage.

Publié aux Editions Seuil – 406 pages

2.10.10

Les disparues de Vancouver – Elise FONTENAILLE


Elise Fontenaille se délecte à faire de ce qui dérange, de l’indicible, la matière première de son univers romanesque. On l’avait déjà vu avec « Unica », que nous avions beaucoup aimé sur Cetalir avant qu’il ne soit récompensé par le Grand Prix de la Science-Fiction Française 2008. Là, c’était la pédophilie sur Internet qui servait de trame à un superbe récit où le réel, le fantasme et l’imaginaire se mêlaient pour former un univers fascinant.

Avec son dernier récit « Les disparues de Vancouver », Elise Fontenaille a décidé de frapper un grand coup. Publié au moment de l’ouverture fastueuse et presque immorale des JO d’Hiver de Vancouver 2010, le livre prend le contrepied de l’image idyllique que le Canada chercha à envoyer au monde en nous plongeant dans ce que cette ville et ce pays ont de plus glauque, de plus barbare.

Car c’est à Vancouver, dans le Dowtown Eastside (DTES) que se concentre le pire de la prostitution, celle des jeunes Indiennes, souvent encore à peine pubères, disparues de chez elles, accros à l’héroïne et prêtes à tout, à n’importe quel prix pour se payer un fix. Une prostitution sur fond de racisme omniprésent au Canada depuis qu’au XIXème siècle, comme nous le rappelle l’auteur dans un parallèle frappant, 10000 femmes indiennes furent convoyées vers des réserves, encadrées par des hommes en armes et que plus de 4000 d’entre elles moururent de mauvais traitements pendant le voyage.

En effet, qui peut bien se préoccuper du sort de ces Indiennes victimes des « bad dates », ces gars, souvent des maris ou pères de famille qui, parce qu’elles ne sont pas blanches se croient tout permis avec ces filles et les tabassent plus ou moins violemment. Et, malgré les disparitions soudaines, sans laisser la moindre trace, personne ne fait rien, et surtout pas la Police Canadienne qui s’en fout royalement.

Pourtant, elles disparaissent ces filles et de plus en plus depuis dix ans. Par dizaines même. Seuls quelques amis ou membres de la famille se réunissent alors, une fois par an, pour célébrer leur mémoire, pleurer ensemble à défaut de recevoir le moindre soutien.

Il faudra la persévérance d’un homme au cœur d’or, Wayne Leng, tombé amoureux d’une prostituée trentenaire et restée belle, Sarah De Vries, pour forcer le destin et amener la police canadienne à s’intéresser enfin au problème et à découvrir l’horreur absolue. Parce que Sarah a disparu brutalement sans laisser de traces, Wayne enquête sans relâche, harcèle la police et laisse tomber son job pour se consacrer à plein temps à un site recensant les disparues de Vancouver et glanant la moindre information à leur propos.

Alors, peu à peu, l’étau va se resserrer autour de William Picket, un fermier éleveur de porcs, devenu soudainement riche grâce à la spéculation immobilière. Un taiseux qui organise des fêtes orgiaques où les Hell Angels consomment bière et viande à gogo tout en se livrant à d’ignobles activités sexuelles avec des filles enlevées du DTES et livrées en pâture. Tout le monde le sait mais personne ne pipe mot car Picket achète le voisinage, la police en leur refilant des stocks de viande. Sauf qu’un jour, presque par hasard, on finira par découvrir que cette viande n’est autre que celle des prostituées qu’il a sauvagement assassinées, découpées après les avoir accrochées à des crocs de bouchers avant de les transformer en rôtis de prétendu porc. Les restes sont bouffés par les cochons ou enfouis dans le lisier. Commencera alors une longue investigation pour retrouver les traces d’ADN et compter au moins soixante neuf victimes, ce qui fait de Picket le plus grand serial killer d’Amérique du Nord.

Tout cela est réel et fut étouffé à l’aube du nouveau millénaire. Il a fallu de la persévérance à Madame Fontenaille pour faire parler ceux qui se taisaient et accoucher d’un récit plus journalistique que romancé. Un récit qui fait froid dans le dos et qui est malheureusement authentique.

Certes le livre n’a pas le côté onirique d’Unica et le style en est dépouillé à l’extrême à l’image de ces victimes qui n’ont absolument plus rien. Il n’en reste pas moins un indispensable témoignage sur ce que l’homme est capable de pire.

Publié aux Editions Grasset – 2010 – 193 pages

Quelques nouvelles

Merci pour votre fidélité de plus en plus grande sur Cetalir qui est consulté dans le monde entier. La France reste, bien sûr, la principale origine de vos visites, suivies par le Canada et les Etats-Unis.

Sur le mois d'Octobre, le site a enregistré 1478 consultations de pages, en progression significative sur les trois derniers mois.

Les pages les plus consultées, dans l'ordre décroissant, ont été la semaine dernière :

Les Chaussures italiennes - Henning Mankell *****
Le premier homme - Albert Camus ***
Melnitz - Charles Lewinsky *****
Titan - La Triologie de Gaïa I - John Varley ***
Sex, Foot et Royalties **

Sur le mois de Septembre, le quinté est le suivant :

Les Chaussures italiennes - Henning Mankell *****
Le premier homme - Albert Camus ***
Melnitz - Charles Lewinsky *****
Magnus - Sylvie Germain ***
Au temps où la Joconde parlait - Jean Diwo *****

Merci donc encore pour vos visites et surtout, n'hésitez pas à nous laisser un commentaire auquel nous répondrons très rapidement.

Nous allons aussi augmenter le nombre de posts par semaine, disposant d'un stock de centaines de notes en attente.

Bien cordialement et bonnes lectures !

1.10.10

Univers, univers – Régis Jauffret


Une femme met un gigot au four. Commence une longue, très longue digression sur les infinies personnages possibles, rêvés, putatifs, probables, croyables ou incroyables que cette inconnue pourrait revêtir.

Un univers de possibles où Jauffret nous entraine avec un certain brio. En une page, il n’est pas rare que cette femme en soit dix, douze, quinze, vingt. Elle change de nom, de prénom, de mari, de passé, de présent et de futur.

Puis, les pages défilant, certains univers sont plus explorés que d’autres, certains passés font l’objet d’une description sur dix pages.

Quelques personnages, comme ce couple insupportable, les PIERROT, de bobos qui n’ont de cesse d’agrandir leur résidence avec piscine et d’organiser des dîners avec baignades obligatoires, structurent un récit tourbillonnant.

Des thèmes apparaissent comme récurrents. Ils hantent ces univers parallèles, donnent des pistes sur les angoisses qui habitent cette femme.

A-t-elle été parricide, infanticide ? A-t-elle assassiné son mari ? Elle a des flashes d’univers carcéral dont elle sort parfois indemne, parfois détruite, parfois morte.

Parfois aussi, pour mieux nous dérouter dans ce roman à part, très spécial, nous nous retrouvons au détour d’une phrase, d’un mot ou d’un chapitre dans la peau d’un des possibles maris.

Chacun de ces êtres suit un passé spécifique. Rares sont les parcours linéaires. Souvent, le meurtre, la violence, la drogue peuplent une enfance où une adolescence tumultueuses. Parfois, une fois adultes, une vie rangée, lisse, efface un passé plus ou moins lourd.

Le gigot connaît lui aussi un sort qui varie au fil des personnalités empruntées. Dans tous les cas, c’est à une femme désespérée, désemparée, déstructurée, déboussolée que nous avons à faire. D’ailleurs existe-t-elle vraiment ?

Très moderne par sa structure, ce roman finit cependant par lasser. 300 pages eussent largement suffi à servir de trame à un délire onirique et littéraire qui provoquera adhésion ou rejet. Pas de juste milieu possible.

Mais voilà, le roman en fait 600 et là, c’est overdose !

Toutefois, d’autres auront apprécié car ce roman s’est vu décerné le prix « Décembre 2003 ».

Une curiosité à découvrir, quitte à l’abandonner avant la fin…

Publié aux Editions Verticales – 609 pages

27.9.10

Sex, Foot, Royalties

Sex, Foot, Royalties

Paru sous le titre complet suivant : « Raymond Domenech - Sex, Foot, Royalties – Entretiens avec Estelle – La fausse interview », ce livre truculent et fort bien renseigné nous donne à voir la face cachée du couple Domenech/Estelle Denis.

Un livre prémonitoire aussi car, paru en Avril 2010, il donnait déjà les clés d’un échec assuré d’une équipe nationale de football minée par une absence de leadership, de vision et confiée aux mains de celui qui fut, probablement, le pire sélectionneur, à tous points de vue, de l’équipe nationale.

Comme le titre prend bien soin de le préciser, l’interview imaginée de Domenech par sa compagne, la journaliste Estelle Denis, est fausse. Toutefois, chacun des faits relatés y est vrai et leur juxtaposition complétée de l’explication que l’auteur, qui connaît son sujet sur le bout des doigts, en donne par la voix du principal intéressé est fort éclairante.

On y voit un Domenech qui fut un joueur redouté pour sa brutalité et ses actes d’anti-jeu qui lui auraient valu, de nos jours, une exclusion à vie des stades. On y voit un homme avant tout préoccupé de son intérêt personnel, de sa maximisation financière, prêt à tout pour tirer quelques euros de plus comme nous le rappelle l’histoire des billets de la Fédération revendus sous le manteau par Domenech en Irlande avant que l’affaire ne soit étouffée par la FFF.

On y apprend (et tout ceci est largement vérifiable en quelques clics sur internet)que Domenech aura toujours rêvé d’être un acteur, qu’il a d’ailleurs joué dans quelques pièces de théâtre souvent montées par son compère Stéphane Tournu-Romain (STR) et quelques téléfilms. Qu’il aura géré l’équipe de France espoirs comme un bande scouts, lui faisant subir des stages d’expression collective ahurissants mis en scène par son compère STR. Que ce féru d’astrologie aura cherché, sans jamais la trouver, l’équipe idéale en laissant les astres décider et en éliminant systématiquement les joueurs préférés de son éternel rival, chouchou de Zidane et de la grande équipe vainquer de la Coupe du Monde 1998, Laurent Blanc, alias « La Touillette ».

Qu’il aura tenté en vain de prendre les rênes de l’équipe nationale Irlandaise quand cela commençait à chauffer pour lui au vu des résultats de l’équipe de France. Que grâce à l’incompréhensible soutien indéfectible d’Espallette, il parvint à sauver sa peau à moultes reprises.

On comprendra sa stratégie de communication qui visait à toujours promettre plus pour plus loin en tirant parti de tactiques de communication à l’américaine orchestrées par STR. On y lira la clé de son ahurissante déclaration de demande en mariage le soir même de l’élimination de la Coupe d’Europe après un match catastrophique contre l’Espagne.

Comme le tout est écrit en tournant habilement en ridicule l’ami Raymond en faisant de lui un manipulateur égocentrique tout en décrivant une relation de couple pour le moins inhabituelle avec sa compagne qui a l’âge de sa fille aînée, on se réjouit à longueur de pages aux frais de ce trublion qui réussit à mener ce qui avait tout pour constituer une grande équipe à la situation grotesque et dont le monde entier se gausse à laquelle nous avons déplorablement assisté en Juillet dernier.

La seule bonne nouvelle c’est finalement que Domenech est maintenant mis hors jeu. Espérons que ce soit à vie !

Publié aux Editions Nova – 2010 – 189 pages

24.9.10

La bataille – Patrick Rambaud


Voici un Prix Goncourt (1997) particulièrement mérité.

Ecrit dans une langue solide, riche, héritière d’une belle tradition classique et romantique, ce roman subjugue immédiatement. Particulièrement si, comme moi, vous êtes amateur d’histoire et encore plus (ce qui est mon cas), passionné par l’épopée Napoléonienne.

Nous voici aux portes de Vienne en 1809. L’armée impériale, épuisée par la défaite espagnole, affamée par le blocus anglais, occupe la capitale de l’empire austro-hongrois. Une armée qui a perdu de son lustre, habillée souvent des dépouilles des soldats ennemis tombés sous les boulets ou les baïonnettes. Une armée formée pour l’essentiel de jeunes soldats qui doutent et manquent d’expérience.

Mais une armée tenue solidement par l’Empereur qui la fait vibrer par ce même magnétisme qui est le propre des grands hommes militaires et politiques. Un empereur qui a su s’entourer d’hommes de confiance qu’il a faits généraux ou maréchaux de France et qui lui doivent richesse, gloire, fortune, maîtresses…

Cependant, l’archiduc d’Autriche entend prendre une revanche après la bataille d’Austerlitz. C’est à Essling, aux portes de Vienne, qu’une bataille essentielle va se jouer. Une bataille d’une férocité sans pareille qui laissera morts plus de quarante mille hommes au bout de deux jours d’une intensité démentielle. Une bataille qui en annoncera une autre, un mois plus tard, à Wagram.

Avec un luxe de détails historiques incroyable, une précision absolue, Patrick Rambaud nous plonge au cœur des évènements. Nous sommes tour à tour cuirassiers, hommes d’infanterie, artilleurs ou grenadiers. Nous vivons et mourrons en héros, déchiquetés par les boulets, éventrés lors de corps à corps où tous les coups sont permis surtout quand les munitions manquent.

L’une des grandes réussites de ce roman est de nous montrer les doutes qui s’emparent du commandement militaire à la tête d’une armée qui n’a plus le lustre d’antan. Doutes augmentés par la supériorité numérique de l’ennemi, par sa capacité à retarder l’acheminement des renforts attendus de l’armée d’Italie.

Mais la dévotion, le sens du sacrifice, la volonté de se comporter en héros feront la différence face à l’Archiduc qui hésite sur la conduite à tenir et qui est ébranlé par une armée impériale qui se bat jusqu’à son dernier souffle et qui lui inflige des pertes incalculables.

L’Empereur finira par l’emporter de justesse, sans nette victoire, au bord lui-même de l’implosion, acculé avec les restes d’une ramée affamée, mutilée et ravagée dans une île au milieu du Danube.

Grâce au mélange superbement équilibré de personnages historiques dont beaucoup y laisseront la vie et de quelques personnages de fiction très représentatifs des hommes de base de cette armée en fin de règne, Patrick Rambaud réussit un tour de force remarquable.

Tout amateur de belles lettres et/ou de romans historiques se doit de lire ce roman complété de notes historiques très documentées.

Publié aux Editions Grasset – 302 pages

17.9.10

Les heures souterraines – Delphine de Vigan


Delphine de Vigan nous avait enchanté avec « No et moi » dont vous trouverez un compte-rendu sur Cetalir. On y voyait déjà cette solitude dans la ville, cette vie en marge au bord du gouffre et au seuil de nos portes, toutes choses qui sont au centre de son dernier roman « Les heures souterraines ».

Ce roman est sombre et laisse planer très peu d’espoir pour les deux êtres ballotés par la vie mais que l’épuisement professionnel et la vie personnelle vidée de toute joie et de substance vont finir par détruire psychologiquement. D. de Vigan fait du thème de la solitude dans la ville, en particulier dans une ville comme Paris, un élément central de son roman. La multitude, malgré ses apparences de trépidation, ses embouteillages, ses galères régulièrement orchestrées par les régies de transports publics est en fait le meilleur moyen de fabriquer de l’isolement, de retrancher les faibles, les plus fragiles dans une zone abandonnée dont il leur sera sans doute impossible d’échapper in fine.

« Les heures souterraines » sont ces moments cruciaux de notre vie où tout va basculer sans qu’on s’en rende compte sur le moment. Une fois le point d’inflexion franchi, il sera impossible de revenir sur ses pas et il faudra de longues heures, un long moment, d’un processus invisible, souterrain, pour inéluctablement vous détruire et jeter sur le bas-côté pour sans doute à jamais.

Nous allons précisément suivre ce processus et, en particulier, son dénouement destructeur, son apothéose explosive finale à travers deux personnages dont tout laisse à penser qu’ils sont appelés à se croiser.

Mathilde et Thibault sont totalement étrangers l’un à l’autre. Ils vivent certes à Paris mais n’ont ni amis communs, ni activité commune. Pourtant, chacun d’eux en cette journée du 21 Mai va suivre un parcours parallèle, passer par des pensées identiques, vivre des moments de stress intense et se frôler, sans le savoir. Chacun avait besoin de l’autre pour s’en sortir mais cette rencontre n’aura jamais lieu car ils auront été broyés et rendus ainsi aveugles, racornis sur leur propre douleur, leur anéantissement.

Broyée, Mathilde l’est depuis qu’elle a osé tenir tête, à peine, à son chef, autoritaire et irascible qui lui avait donné sa chance huit ans plus tôt, en l’embauchant après qu’elle soit brusquement devenue veuve et en charge de trois jeunes enfants. Depuis trois mois, elle vit un enfer quotidien, un harcèlement moral qui la dépouille peu à peu de toute responsabilité, de toute personnalité, de toute perspective, au point de faire d’elle une loque. Alors, en ce matin du 21 Mai, elle a décidé de se reprendre en main, de s’en sortir mais le mécanisme souterrain en œuvre, impitoyable et froid, semble inarrètable.

Broyé, Thibault l’est. Médecin urgentiste, il visite trois mille patients par an, sillonne Paris en tous sens, voit toute la misère du monde, toute l’exclusion que fabrique la capitale. Il est épuisé physiquement et, surtout, il a fini par rompre avec Lisa depuis ce matin même. Lisa qu’il aimait à la folie alors qu’elle ne se donnait jamais autrement que dans des parties de sexe torrides, qu’elle refusait le moindre geste de tendresse et restait à la lisière d’une relation engageante.

Pas à pas, la journée de Mathilde et Thibault va être disséquée. Les scènes, pourtant déroulées à distance, se déroulent selon un parallélisme presque parfait au point qu’il semble inéluctable que Mathilde, qui a besoin d’un médecin et d’un homme capable d’un amour sincère finisse par rencontrer Thibault qui saura soigner Mathilde et qui recherche une femme avec laquelle enraciner une vie à la dérive. Mais les heures souterraines creusent leur ravin et cela ne peut finir que par l’engloutissement.

Un nouvel opus magnifique d’un auteur qui s’impose dans le paysage littéraire contemporain.

Publié aux Editions JC Lattès – 2009 – 300 pages

10.9.10

Le siège – Rocco Carbone


Il y a beaucoup de « L’aveuglement » de Saramento dans ce roman italien à découvrir de Rocco Carbone.

Une pluie de sable se met à tomber en pleine nuit au-dessus d’une ville sans nom dans un pays qui n’en porte pas non plus. Une pluie qui ne s’arrête plus, qui recouvre les chaussées, bloque tout trafic.

Bientôt, toute vie économique s’arrête et les habitants qui le peuvent encore ou en ont le courage se mettent à fuir. Curieusement, les autorités, au courant de la situation, ne font rien pour intervenir. On aperçoit l’armée et la marine au loin, mais rien, aucun mouvement.

Laissée à elle-même, la population qui a choisi de rester doit s’organiser. Se procurer de l’eau, de la nourriture, organiser les tâches parmi les rares habitants des immeubles devient la priorité absolue. Tant bien que mal, une vie nouvelle, sommaire, se met en place.

La pénurie de nourriture venant, le sable s’accumulant, le temps passant, la tension augmente. Commencent à se révéler les véritables personnalités et ressurgissent les conflits latents jusqu’à devenir paroxystiques.

Rocco Carbone met en scène avec un certain talent et une retenue à la limite de la froideur, ce qui est le principal reproche à adresser à ce roman par ailleurs remarquable, une galerie de personnages qui vont tout risquer pour s’en sortir en conservant leur dignité et leur humanité quand, autour d’eux, le chaos s’installe.

Car, rapidement, une fois les prisonniers de droit commun évadés, la ville tombe aux mains de la pire racaille. Vols, pillages, exécutions arbitraires, rapt des femmes soumises de force à la prostitution d’une horde de sauvage, internement des hommes jeunes devenus esclaves des nouveaux maîtres, c’est l’enfer qui s’installe.

Un enfer dans un désert de sable, oppressant. Un sable qui n’en finit jamais de tomber et qui rend tout déplacement à la recherche du minimum pour survivre, extrêmement périlleux.

Parmi ceux qui font jusqu’au bout preuve d’humanité, il faut compter un employé de bureau sans prétention et pour lequel la protection de sa famille et de ses voisins est la priorité absolue, sans recours à la violence. C’est autour de lui que la communauté va tourner et s’organiser. On y trouvera un médecin, un prêtre, quelques épouses et quelques vieillards qui deviennent des charges quand la vie est de plus en plus difficile.

Aucun d’entre eux n’échappera à un destin implacable dicté par le bon vouloir de la racaille qui s’est emparée d’une ville en état de siège.

Jusqu’à la lie le vin sera bu. C’est au bout du désespoir, de la résistance physique et psychologique que nous entraine Rocco Carbone avec une main de fer. A chaque nouvel épisode, on espère le calvaire fini mais il n’en est rien car l’imagination des hommes pour commettre le pire est sans limites.

Vous resterez scotchés par ce récit dur qui ne laisse pas souffler un lecteur qui compatit pour les innocentes victimes d’une version moderne de la huitième plaie d’Egypte.

Publié aux Editions Fayard – 243 pages

5.9.10

Le chasseur zéro – Pascale Roze


Prix Goncourt en 1996 pour un premier roman : pas si fréquent. Le chasseur zéro, c’est cet avion kamikaze qui a causé tant de dégâts sur la flotte américaine pendant la seconde guerre mondiale.

C’est un de ces chasseurs qui a précisément coulé le cuirassé sur lequel le père de Laura Carlson se trouvait. Un père qu’elle n’a jamais connu car elle n’était pas née au moment du drame. Un drame qu’on lui cache d’ailleurs et dont, enfant, elle cerne peu à peu les contours au travers d’une mère névrosée, dépressive, repliée dans ses souvenirs et la douleur d’avoir perdu celui qu’elle aimait.

Mais l’âge passant, élevée par ses grands-parents maternels qui s’enfoncent de plus en plus dans la sénilité, Laura va découvrir par elle-même la vérité en se livrant à des lectures documentées qui lui en apprendront plus que ce que sa famille veut en dire.

Elle va aussi et surtout faire connaissance par elle-même du chasseur zéro en laissant s’installer en elle un bourdonnement permanent. Une forme d’acouphènes qui symbolise la mort qui rôde, le chasseur qui gravite autour de sa proie et qui attend patiemment le moment propice pour causer la ruine d’une santé psychologique fragile.

C’est là la principale force du roman que d’avoir su emprunter une manifestation physique intangible, ancrée au plus profond de soi pour décrire comment ce père disparu et celui, métaphoriquement parlant, qui l’a tué vont entrainer peu à peu Laura dans une folie, un retranchement du monde, un suicide affectif qui n’auront pas d’autre issue que tragique.

Car comment réussir à vivre quand on redoute la survenue brutale d’un ennemi invisible, incernable, indomptable.

Certes, Laura s’équipe de boules Quies et absorbe des pilules roses pour dormir et calmer ses nerfs, mais ce bruit de moteur qui l’habite anéantit rapidement ses amours, ses liens sociaux.

C’est au naufrage de cette jeune femme, amoureuse d’un compositeur qui gagne la reconnaissance des siens, que nous assistons. Un naufrage qui trouvera son paroxysme lorsque l’amant de Laura, qui n’en peut plus du silence résigné dans lequel son amie se retranche, lui fera écouter une sublime composition qui traduit l’impact du chasseur zéro après son piqué sans retour possible.

Un impact qui ruinera le couple et laissera Laura seule face à elle-même. A elle de trouver les ressources de sortir d’une détresse dûment entretenue par une mère à moitié folle et dont elle aura découvert la détresse amoureuse à l’aube de son adolescence.

Ce roman de nature assez sombre est assez réussi et marque sans doute possible l’arrivée d’un auteur à remarquer. Fallait-il pour autant lui décerner le Goncourt ? La réponse est sans doute dans la question…

Publié aux Editions Albin Michel – 164 pages

28.8.10

L’amour et autres surprises matinales – Eliot Perlman


Autant nous avions été enchantés par « Trois dollars » qui nous semblait marquer la naissance d’un grand romancier australien, autant ce recueil de nouvelles (nature que ne laisse deviner ni le titre, ni la jaquette !) nous a laissé sur notre faim.

De qualité très inégales, ces nouvelles manquent globalement de souffle. On n’y retrouve pas cette étincelle d’auto-dérision, ce décalage par rapport au récit, ce sens de l’understatement qui nous avaient conquis dans « Trois dollars ».

Cependant, chacune de ces nouvelles participe à l’illustration d’un thème commun : celui d’un profond isolement d’un être (ou de plusieurs) alors qu’en apparence il pourrait paraître correctement ancré dans son réseau social.

C’est une tristesse, une certaine mélancolie qui s’emparent de nous au fur et à mesure que les pages s’enchaînent. Tristesse de voir des êtres a priori intelligents, structurés, non marginaux s’enfoncer dans la folie, la dépression, le meurtre faute d’avoir su exprimer autrement le profond malaise qui les noie.

Ce tableau d’une humanité qui part en lambeaux, qui laisse les proches abasourdis par ce qu’ils découvrent derrière une façade sociale qui se lézarde ne laisse pas indifférent. Il est simplement regrettable qu’au plan littéraire, la sobriété voulue ne soit pas toujours au service de la cause défendue.

Trois nouvelles sortent du lot tant sur le fond que sur la forme.

« Au monde impérial je n’étais qu’un enfant », dont le titre reprend un ver du poète russe Mandelstam, persécuté par Staline, met en scène un homme d’une quarantaine d’années, marié, persécuté par son épouse qui lui reproche sa médiocrité. Il a perdu son job et se voit contraint de s’improviser fermier alors qu’au fond de lui, c’est un poète. Pas n’importe quel poète car, inconsciemment, il est la réincarnation de Mandelstam dont il reproduit une version australienne d’un ostracisme. Il n’aura d’autre solution que de fuir à son tour dans une douce folie et d’assumer un meurtre qu’il n’aura pas commis.

Avec « Stipalnic est dans sa dernière année », c’est à la lente déchéance d’un étudiant juif australien que nous assistons. Nous le découvrons à l’hôpital, ébahi par ce qui vient de lui arriver. Des affaires de cœur, dans tous les sens du terme, qui témoignent d’une incapacité quasi-psychiâtrique à savoir aimer. C’est bien simple, plus il veut être amoureux, plus il essuyé d’échecs. Plus les échecs s’enchaînent, plus son retrait du monde se prononce. Une déchéance inéluctable se met en branle et met encore une fois en évidence l’isolement qui peut s’emparer des êtres les plus faibles ou les plus naïfs.

Enfin « Une histoire entre deux villes : Moscou et Melbourne » est, de mon point de vue, la meilleure nouvelle de ce gros recueil. Une nouvelle qui illustre la difficulté d’une famille juive de la classe moyenne moscovite à survivre à travers les régimes post staliniens. Malgré l’appartenance au parti, malgré la débrouillardise d’un père ravagé par une vie qui ne ressemble pas à celle qu’il aurait avoir vécu, la famille, poussée par la pression sociale, n’aura d’autres solutions que d’émigrer. Israël est perçue comme la terre d’asile. Il n’en sera rien et c’est une Australie inconnue et non désirée qui servira de refuge. Commence alors le récit minutieux, douloureux d’un processus d’acclimatation difficile et qui conduira la famille au bord de l’explosion. Une nouvelle bouleversante, profondément humaine.

Les autres présentent un intérêt mince, au mieux.

A lire pour ces trois nouvelles, le reste est à oublier.

Publié aux Editions Robert Laffont Pavillons – 330 pages

24.8.10

Titan – La trilogie de Gaïa I – John Varley


Découvrir le premier tome de cette trilogie de SF près de trente ans après sa première publication reste une heureuse découverte. Le livre n’est pas trop daté, à part quelques références à des écrans cathodiques noirs et verts qui nous paraissent aujourd’hui appartenir à la préhistoire informatique et l’absence vertigineuse, même en filigrane, d’Internet. Bien que n’étant pas, loin de là, un inconditionnel de SF, j’avoue avoir lu avec un certain plaisir cette épopée rédigée par l’un des grands auteurs américains de SF des années soixante dix/quatre vingt.

La raison en est fondamentalement que la puissance de l’imaginaire qui préside à la conception de l’ouvrage transcende le temps et les époques. On trouvera même, curieusement, de nombreux parallèles entre ce premier volume de Gaïa et le succès incroyable d’Avatar de James Cameron dont je ne serais pas surpris qu’il se soit plus ou moins librement inspiré de Gaïa.

Lorsque l’équipage du Vaisseau Spatial « Seigneur des Anneaux » (déjà en soi une autre référence !) va découvrir un anneau inconnu de Saturne et y déceler une forme artificielle complexe prouvant indéniablement la présence d’une intelligence supérieure, aucun des membres d’équipage ne peut imaginer en quoi cette découverte va profondément les transformer.

Happé par un bras télescopique géant, le vaisseau va se trouver englouti sur une gigantesque roue maintenue en son moyeu par une série de câbles titanesques qui montent vers une sorte de toit situé à des centaines de kilomètres d’altitude et se fixent sur un tore central.

Chacun des membres d’équipage va être digéré par cette construction avant que d’émerger nu et dispersé, plus ou moins profondément psychologiquement ou physiquement transformé, ayant acquis mystérieusement une somme de connaissances indispensable à la survie sur ce titanesque anneau parsemé de fleuves, de prairies, d’arbres gigantesques, et de mers.

Va commencer alors un long périple pour tenter, d’une part, de retrouver chacun des membres et, d’autre part, trouver un sens à cette construction qui défie l’intelligence humaine. Au cours de ce périple, les hommes et les femmes du « Seigneur des Anneaux » vont devoir, à la fois, tenir compte de leurs propres transformations pour apprendre à vivre ensemble, respectant les parts d’ombre et de liberté, acceptant que le noyau qu’ils ont formé éclate du fait d’aspirations individuelles à être autrement à ce nouveau monde, et à la fois, composer avec les formes de vie multiples et étranges dont cette planète a accouché.

Ainsi, les Titanides, sortes de centaure mi-homme mi-cheval, colorés et intelligents, ayant trouvé dans la nature des moyens sophistiqués de communication et s’exprimant à travers un langage complexe chanté et multi-tonal font indéniablement penser au peuple qui a domestiqué la planète d’Avatar.

La présence d’un gigantesque ver des sables qui ravage toute une partie de la planète est une référence explicite à Dune. Celle de gigantesques saucisses volantes qui sont domestiquées pour servir de moyen de transport aérien est, en soi, une trouvaille.

Le parcours collectif et individuel des membres d’équipage s’annoncera parsemé d’embûches, physiques (il faudra gravir quatre cents kilomètres de câbles pour atteindre le toit de Gaïa et obtenir certaines des réponses aux questions sur ce monde conçu par une déesse toute puissante) et psychologiques (guerres, viols, trahisons). Le récit est haletant, plein des indispensables rebondissements propres à maintenir l’intérêt à son climax.

Mais la vie sur place est d’une telle densité, d’une telle richesse d’expériences, d’une telle intelligence avec la nature qu’elle imposera, l’heure venue, de faire le choix de ne pas revenir sur Terre.

On attend de lire la suite avec impatience !

Publié aux Editions Denoël – réédité en Folio SF – 1980 – 418 pages

22.8.10

MAX – Michel Quint

Le principal intérêt de ce roman de Michel Quint, outre son indéniable et habituelle qualité littéraire dont l’auteur est un habitué, est de nous donner à voir l’Histoire sous un angle profondément humain, à travers le drame personnel qui secoue une jeune femme en pleine seconde guerre mondiale.

Le parti-pris de l’auteur est de faire cohabiter deux histoires parallèles pour mieux mettre en évidence les multiples difficultés de la Résistance française qui tente de se mettre en place, de façon plus ou moins chaotique, sous l’occupation nazie de plus en plus oppressante.

D’un côté, il y a Agathe, cette toute jeune femme de vingt et un ans jetée sur les routes de l’exode où elle verra sa mère mourir dans ses bras, victime des bombardements. Agathe débarque à Lyon, envoyée par son père resté à Lille pour être prise en charge par une famille d’amis. Malheureusement, une fois sur place, elle trouvera porte close et ne devra son salut qu’à un jeune garçon, Maurice, qui l’hébergera et avec lequel une grande passion ne tardera pas à se développer. Maurice est fils de pétainistes. Mais, à la différence de ses parents, il s’est engagé dans la Résistance et y entraînera Agathe.

De l’autre, il y a Jacques Martel, alias Jean Moulin, alias MAX. Du côté de la lumière, Jacques est galeriste à Nice et vit à Lyon dans une petite chambre dans le même immeuble qu’Agathe. Du côté de l’ombre, il y a l’ancien préfet de Chartres, celui qui en Juin 40 s’est juré de combattre l’ennemi, de ne pas laisser la France tomber dans un pétainisme voué à l’échec, celui qui se voit bientôt nommé Ministre plénipotentiaire par le Général de Gaulle, chargé de fédérer les multiples groupes de Résistance en vue de la Libération et de préparer la voie à un nouveau pouvoir politique d’après-guerre.

Agathe et Jacques se croisent, jouent au chat et à la souris. Tous deux sont passionnés d’Histoire et Agathe prépare le concours à l’Agrégation en s’étant fait une spécialité des empereurs romains et de leur pouvoir tyrannique dans lequel elle voit le symbole de la France dans laquelle elle vit d’où la nécessité d’un engagement. Jacques est un homme à femmes, qui voit en Agathe une belle jeune femme, bientôt délaissée par son amoureux Maurice. Il ne saura rien de l’arrestation de ce dernier et de son suicide en prison pour échapper à la torture et ne point dénoncer son réseau et, surtout, Agathe, leur agent de liaison.

On y voit aussi, et c’est la partie la plus intéressante, la somme des conflits internes à la Résistance, la lutte permanente entre les Communistes qui ne veulent pas d’une unité poussée par l’Angleterre et De Gaulle, les partisans de coups de force permanents visant à tuer du boche à tout prix au risque de précipiter les actions de rétorsion et de décimer une résistance encore balbutiante. On y voit les trahisons politiques, les conflits personnels pour se faire une place au soleil, évincer Max devenu gêneur au risque de faire le jeu de l’ennemi.

Ces deux mondes cohabitent, celui de la résistance des petits, héros anonymes et qui tombent sous les coups de l’ennemi souvent trahis par les siens, celui des politiques qui tentent de s’organiser tout en voulant conserver par devers eux le plus de pouvoir possible et faire le jeu de ceux pour qui, plus ou moins consciemment, ils travaillent qu’ils soient Russes, Américains ou Anglais.

Au bout du compte, il en résulte un roman profondément humain et qui permet d’envisager l’Histoire sous son côté sombre, non officiel et peu glorieux.

Publié aux Editions Perrin – 2008 – 243 pages

16.8.10

Sonate de l’assassin – Jean-Baptiste Destremeau

Peut-on être un artiste de génie, défricher de nouveaux horizons, revisiter l’interprétation de pièces mille fois jouées en restant dans la normalité ? C’est, en quelque sorte, à ces questions que tente de répondre de façon originale et assez intéressante Jean-Baptiste Destremeau.

Lorsque, comme Lazslo Dumas, premier Prix de piano du Conservatoire National de Paris, héritier d’une tradition d’instrumentistes de renom, on veut étonner, décaper l’interprétation des classiques pour mieux retenir l’attention des critiques, s’imposer, se faire un nom pour la postérité en accédant au Parthénon des pianistes qui auront marqué leur temps, il faut trouver une source d’inspiration nécessairement hors du commun.

Par hasard, notre pianiste va trouver la solution à son besoin d’inspiration fantastique en tentant d’humaniser ses interprétations techniquement brillantes mais, jusqu’ici, manquant de relief. En glissant ici ou là quelques fausses notes difficilement décelables, habilement enfouies dans de subtils accords et en focalisant son attention sur les premiers rangs de ses auditeurs, Lazslo Dumas va détecter celles et ceux capables de déceler la petite erreur d’interprétation. Par élimination successive et en ne retenant que l’auditeur ou l’auditrice capable d’entendre chacune des erreurs dissimulées, le pianiste va pouvoir alors sélectionner son innocente victime, la traquer pour l’assassiner sauvagement, en donnant lieu à des pulsions démentielles.

Après chaque assassinat, l’interprète développe un complexe de supériorité de plus en plus puissant. Chaque meurtre lui donne une clé pour interpréter une œuvre comme jamais encore quiconque n’en aura été capable et ce, d’autant plus que ses meurtres restent impunis.

Toute cette industrie morbide va se trouver remise en cause lorsque Dumas fera la rencontre, via internet, d’une jeune femme divorcée, mère d’un petit garçon intelligent et passionné de Harry Potter. Lorraine est professeur ainsi que violoncelliste amateur. Bientôt, Lorraine et Lazslow vont filer le parfait amour et commencer une vie de couple.

Mais le répit ne sera que de courte durée car l’inspiration, et donc l’inspiration de Lazslow, vont se ternir jusqu’à provoquer des contre-performances dramatiques pour sa carrière et son renom. Laslow va devoir reprendre ses activités assassines en les rendant de plus en plus sordides, en scénarisant de façon macabre et insoutenable ses meurtres, symboles sanglants et géniaux d’une vision mystique de la musique. Mais plus les meurtres vont s’enchainer, plus la vie de couple va devenir un enfer amenant Lorraine et son fils à s’interroger sur la véritable personnalité de cet homme dépressif aux performances d’interprétation de moins en moins prévisibles, lunatique et au regard de folie. Où sont passé l’amour et les moments de passion, le partage et la fusion qui rassuraient, donnaient l’espoir de recommencer une vie équilibrée ? Qui est Laslow que le petit Arthur, le fils de Lorraine, voit emblématiquement comme un « Mangemort » ?

JB. Destremeau, en dépit d’une fin peu surprenante, sait à la fois tenir son lecteur en haleine et explorer avec brio les méandres sombres de la folie, celle d’un homme qui confond lecture hors du commun de la musique avec vie hors du commun, hors des règles, comme si le génie ne pouvait se développer que dans le mépris des autres et la folie dévastatrice. Le problème est que le remède que l’on croit avoir trouvé à un irrépressible besoin d’être différent produit des effets à chaque fois amoindri et que tuer ne suffit plus, la racine des maux n’étant point traitée. Il faut massacrer, s’aveugler de violence pour tenter vainement de chasser la folie qui envahit en faisant tourner dans la tête de l’assassin une petite sonate de sa composition qui l’obsède et le rend dément.

Le livre est incontestablement une réussite et, si l’on s’intéresse à la musique classique comme c’est mon cas, on y trouvera même quelques intéressantes considérations sur l’architecture de certaines œuvres.

Publié aux Editions Max Milo – 2008 – 381 pages

30.7.10

Grandir – Gilles Leroy


Un homme encore jeune, devenu écrivain, regarde un vieux film en 8mm et se souvient. Sous ses yeux défilent les images hésitantes, amateur, d’un banquet de noces. Un de ces banquets qui n’en finissent pas et où mourir d’apoplexie grâce à la combinaison voulue de grande chaleur et de victuailles en abondance, semble être la règle.

Ce banquet réunit principalement les petits, les sans-grades d’une petite ville de province. Une de ces villes qui survivent grâce à la présence d’une verrerie industrielle omnipotente et omniprésente. La seule façon de trouver un travail est d’y entrer, le plus souvent comme ouvrier, et de s’aliéner à un patron aux relents paternalistes.

Ce banquet, vu à l’époque par les yeux du narrateur, adolescent de quatorze ans, est le symbole même des tensions familiales qui déchirent certains de ses membres. Un mélange fétide de jalousie, d’admiration, d’envie et de cupidité face à celui, le père du narrateur, qui a su s’en sortir, faire de l’argent et épouser une belle égyptienne, énigmatique et attirante. Un père violent, rude, un rien voyou, admirateur de santiagues et de belles voitures. Un homme d’apparences et d’esbroufe.

Ce banquet fut aussi pour l’adolescent l’occasion de son dépucelage par une belle et délurée cousine qui l’initia sur le champ, sans tabou, aux plaisirs de la chair, dans le grenier, juste au-dessus des adultes qu’il ne comprend pas encore mais commence à pressentir.

Une découverte brutale, forcée, voulue par la belle. Une histoire qui s’arrêtera comme elle aura commencé : sans explications et sur décision de cette fille envoûtante.

Trois ans et quatre mois plus tard, un nouveau banquet, au même endroit avec les mêmes membres. Enfin pas tous. Certains sont morts et d’autres sont en train de quitter la vie, fauchés par la maladie, la folie, la dépression ou le chômage, une autre petite mort. Il y a là une belle galerie de personnages peu touchés par la grâce. La France profonde qui s’ennuie et se console à coup de bouteilles.

Et un nouvel amour, un vrai, qui révèle au grand jour ce que tout le monde soupçonne : l’homosexualité du narrateur. Une homosexualité en forme de défi, violente, totale, crue, faite pour choquer ce monde de la petite bourgeoisie courtaude et haïe.

Bref, c’est à une peinture au vitriol de la société des petits, de leurs aigreurs, de leur rancune d’avoir été laissés pour compte que se livre Gilles Leroy. Mais une peinture tellement léchée qu’elle lasse, très vite.

Le style est recherché, on sent que chaque phrase a du faire l’objet d’un choix précis des mots et les formules, souvent savantes, alambiquées, nous rappellent qu’il s’agit d’un homme de lettres.

De lettres certes, mais pas de cœur. Car, où sont les sentiments, où est la spontanéité ? Il manque le souffle à ce livre trop cérébral pour en faire un brûlot violent. On le traverse en admirant la construction et la maîtrise du style et du vocabulaire mais, pas une seule fois, on n’entre de plain-pied dans cette histoire qui nous reste étrangère. Comme un musée austère, sans mystère, sans lumière, exposant crûment de belles pièces qui ne parlent pas.

Si bien que le livre –vite – achevé, il n’en reste pas grand-chose. La preuve en est que j’avais lu ce roman à sa sortie en 2004, avant la création de Cetalir, et qu’il m’avait laissé un vague souvenir. Le relire (à tort, mais passons) n’apporta rien de plus si ce n’est la confirmation qu’il s’agit d’un livre assez raté pour un auteur finalement primé en 2007.

Dont acte !

Publié aux Editions Mercure de France – 294 pages

27.7.10

Trois dollars – Elliott Perlman


C’est à une chronique d’un homme ordinaire que nous convie Eliott Perlman. Sur un rythme très lent, nous assistons, par petites touches successives, à une lente descente aux enfers du personnage principal, Eddie.

Un personnage qui se relate à la première personne du singulier avec une grande pudeur, une objectivité et une sincérité naturelles. Un choix pour permettre aux lecteurs de s’auto-identifier immédiatement. Car ce qui arrive à Eddie pourrait arriver à quasi n’importe qui.

Pourtant Eddie est un pur produit de la classe moyenne australienne. Ingénieur chimiste, fonctionnaire studieux, marié et père d’une petite fille adorable.

Mais sa vie se délite, à l’image d’une maison payée à tempérament et dont les traites augmentent en proportion de la hausse des taux variables. Et c’est là tout le problème quand le salaire, lui, fait du sur place et que l’épouse, éternelle thésarde qui est partie à l’épreuve d’un sujet impossible, surhumain et indomptable, finit par ne plus avoir de revenu.

Perlman use d’une belle image. Lentement, sournoisement, la salle de bains se dégrade, les moisissures s’installent, les carreaux se décollent, faute d’entretien. Puis un beau jour, un carreau tombe et c’est la vie qui s’effondre.

L’effondrement sera alors une délivrance et permettra à Eddie d’affronter ses peurs et ses difficultés.

Son amour est absolu pour sa femme bien que perturbé par un amour de jeunesse qui fait irruption systématique tous les neuf ans et demi, sans crier gare et semer un trouble certain.

Des parents qui vieillissent et ont eux aussi du mal à joindre les deux bouts.

Une épouse qui plonge peu à peu dans la dépression, l’isolement, le dégoût et le découragement.

Les amis dont, avec le temps, on vient à se demander comment on a pu les aimer, les admirer.

On l’aura compris, le roman repose intégralement sur des choses de la vie de la plus extrême simplicité auxquelles tout lecteur peut immédiatement s’identifier.

C’est la précision avec laquelle leur enchaînement est décrit qui fait une des forces de ce roman d’une extrême densité humaine, un roman profond, réfléchi, admirable de simplicité, implacable par la logique qu’il dépeint.

Le fond sera touché lorsque Eddie constatera, à trois reprises, le même jour qu’il ne lui reste que trois dollars pour vivre, à dix jours de l’échéance du remboursement d’un emprunt qui dévore sa vie.

A l’image de la couverture du roman où l’on devine un funambule qui se déplace en équilibre précaire sur une corde, ce roman nous dit combien il est facile de faire les mauvais choix, combien la vie est une lutte permanente pour ne pas tomber du mauvais côté, balancer entre ses convictions et la nécessité, faire des compromis sur tout et renoncer à ses tentations comme à ses rêves.

Laissez-vous porter par une musique lente, remarquablement composée, rythmée par un humour très second degré et assez décapant qui permet de s’amuser de soi quand on n’a plus rien d’autre à perdre.

Un livre absolument admirable, à part, simplement beau et bien construit.

Publié aux Editions Robert Laffont – Pavillons – 403 pages

24.7.10

L’artiste des dames – Eduardo Mendoza


Apprêtez-vous à passer un joyeux moment avec ce roman délirant, croustillant et drôle.

Imaginez un gentil fou, enfermé au fin fond d’un asile dans la banlieue de Barcelone. Un jour, sans crier gare, il sort après un entretien à la Marx Brothers avec un directeur médecin gâteux, vénal et adipeux.

Recueilli par une sœur au physique repoussant, ex-péripapéticienne des bas quartiers de Barcelone et désormais mariée à un entrepreneur pédéraste, il se retrouve à la tête d’un salon de coiffure. Enfin, salon par le nom car pour le reste, tout est à reprendre. Notre homme se met à la tâche, chasse les souris, les cafards et les chats et commence à faire tourner son commerce.

Mais bientôt, il se trouve embarqué dans une histoire abracadabrante, accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis mais qu’on cherche à toutes fins lui faire endosser.

Commence alors une véritable intrigue policière où E. Mendoza nous promène avec ardeur et délice. Une intrigue incroyable, pleine de rebondissements et où se trouvent mêlés un maire de Barcelone complètement sénile et obnubilé par sa réélection prochaine, une série de femmes vénales et dont la vraie nature tortueuse et sombre va se révéler peu à peu à nous et des hommes d’affaires roublards mais qui vont se faire doubler par plus malin qu’eux.

Bref, le délire est au service d’une peinture féroce de la grande bourgeoisie, celle à qui tout est presque permis au nom de l’argent, du pouvoir et du sexe. Mais les petits en sortiront grandis et réhabilités. Sans moralisme aucun, juste histoire de marquer les extrêmes, omniprésents dans ce roman délicieux.

La force du livre est dans une écriture décalée, drôle, riche et débordante comme seule la littérature espagnole ou brésilienne savent en produire. Mais, attention, une écriture remarquablement maîtrisée et au service d’une intrigue qui semble débridée. Semble seulement, car il faut une habilité littéraire redoutable pour ne pas se perdre comme auteur, pris au piège d’une histoire qui pourrait menacer de s’effondrer ou de s’essouffler.

Rien de tout cela. C’est un morceau de bravoure, savoureux, goûteux, joyeux qu’une fois commencé, vous ne voudrez plus lâcher.

Alors, courez vers votre libraire préféré.

Publié aux Editions du Seuil – 301 pages

9.7.10

La nuit de l’illusionniste – Daniel Kehlmann


Premier roman de ce jeune prodige de la littérature allemande récompensé par de nombreux prix littéraires et des succès planétaires, « La nuit de l’illusionniste » parut en 1997 avant que d’être profondément remanié dans une nouvelle édition en 2007 dont nous rendons compte ici.

Disons d’emblée que cette nouvelle version de « La nuit de l’illusionniste » compte parmi les meilleures recommandations de Cetalir. C’est un livre frappant, dont on se souviendra longtemps par la force de son écriture et la subtilité du thème retenu.

Parce qu’il y est question de la vocation de magicien et du trouble qu’engendre le monde de l’illusion qui efface les frontières entre le tangible et l’inconcevable, le livre se situe aussi aux confins du réel et du fantastique. Car, comment rester sain d’esprit lorsqu’on est un illusionniste à qui tout réussit, qui invente des tours de plus en plus audacieux, vers qui tous les regards convergent et que l’on découvre, au détour d’un soir, sans s'y attendre, qu'on a prise sur le réel, qu'on peut le distordre à volonté ?

A partir de ce bouleversement des propres repères de celui qui est passé maître à effacer ceux du commun des mortels, D. Kehlmann imagine un homme hanté par ce qu’il a découvert, brisé par des pouvoirs qu’il ne veut ni ne peut assumer. Mais surtout, un homme qui ne sait pas vraiment s’il a rêvé ce qu’il a fait ou fait ce qu’il n’a pas rêvé de faire.

C’est ce passage de la gloire, durement acquise après des errances vers la théologie, une tentation avortée vers la prêtrise, puis des années de travail acharné au service d’un don exceptionnel, vers l’oubli décidé qui fait toute la beauté de ce roman. Un roman où le doute est persistant, doute de soi, doute de sa vocation, doute sur les frontières du réel. Un roman qui jongle avec des points de fuite inattendus, faits pour dérouter le lecteur, le laisser tout entier à la merci d'un auteur passé maître à vous entraîner là où il le veut.

Quand la pression devient trop forte, quand on a peur de ce que l’on risque de devenir, quand la réalité devient de moins en moins appréhensible, alors surgit l’inconscient, voire la folie. On voit poindre celle-ci au fur et à mesure que le récit progresse au point que l’on ne saura jamais vraiment au fond si la femme aimée à laquelle ce roi de la magie semble s’adresser dans ce qui est une ultime confession est réelle ou le fruit d’une nouvelle illusion, la Viviane moderne d’une figure de Merlin qui aura décidé de se laisser abattre pour ne pas avoir à affronter ce qu’il a découvert de ses propres capacités.

Il y a une vraie dimension métaphysique dans ce livre que l’on peut lire à de multiples niveaux. Dans tous les cas, il appelle un profond respect et les plus chaudes recommandations !

Publié aux Editions Actes Sud – 2007 – 175 pages

2.7.10

Dans la nuit Mozambique – Laurent Gaudé


Décidément, Laurent Gaudé est un magicien des mots, surtout quand ils sont mis au service de l’Afrique, grande source d’inspiration de ce jeune romancier français majeur. On se souviendra avec passion de « La mort du roi Tsongor », éblouissant de puissance flaubertienne ou bien encore de « Eldorado », chronique poignante des boat people échouant sur les côtes siciliennes.

« Dans la nuit Mozambique » est un recueil de quatre nouvelles, dont la dernière (la moins aboutie à mon sens, la moins porteuse de ce souffle littéraire brûlant si caractéristique de Gaudé) a donné son titre à l’ouvrage.

Quatre nouvelles où l’Afrique joue un rôle central, continent envoûtant, irrationnel, traumatisant et brûlant. Afrique, source inépuisable d’inspiration et de maux pour ces Blancs qui s’y aventurent et n’en sortiront jamais indemnes. Même dans « Gracery Hotel », nouvelle centrale de ce recueil et qui se situe à New-York, l’Afrique est présente puisque le personnage central en est un vieux Noir qui connut son heure de gloire et s’apprête à mourir.

Quatre nouvelles qui confrontent un monde occidental dépassé par son propre rythme, pris à sa propre folie avec l’irrationel Africain, comme autant de compositions qui font tout exploser.

Quatre nouvelles écloses entre 2006 et 2007 comme autant d’échos aux quatre romans, tous indispensables (« Cris », « La mort du roi Tsongor », « Soleil des Scorta » et « Eldorado ») et qui trouvent une place immédiate dans la production littéraire stupéfiante de ce romancier surdoué et hors du commun.

Un régal, un pur enchantement. Alors, précipitez-vous dans les bonnes librairies !

Publié aux Editions Actes Sud - 147 pages

30.6.10

Un homme – Philip Roth


Un titre anonyme pour désigner un homme ordinaire, comme il en existe des millions de par le monde et aux Etats-Unis où se déroule ce roman très touchant.

Cet homme, on le comprend tout de suite, vient de mourir. Dès la première vingtaine de pages, Philip Roth captive notre attention et traduit une émotion considérable sans pour autant sombrer dans le pathos. Il n’y a pas d’introduction, on entre de plain-pied dans le vif du sujet et son thème central : la place de la mort dans nos vies.

L’émotion, c’est celle des proches, de la famille conviée en toute hâte à se recueillir sur la tombe du défunt au moment où on le met en terre. C’est aussi, tout de suite, la nôtre, tellement ces scènes ne peuvent que de nous rappeler d’autres, personnelles et intimes, que nous avons tous connues.

Il y a là, Nancy, la fille adorée, issue d’un deuxième mariage, la seule avec laquelle l’homme aura maintenu une relation quasi fusionnelle, jusqu’à la fin.

Il y a le frère aîné qu’il a toujours admiré et qui l’aura accompagné tout au long de sa vie, à chaque coup dur. Un frère à qui il ressemble tant et dont la voix, absolument semblable, tirera les larmes de l’assemblée.

Il y a les deux premiers fils, issus d’un premier lit. Des fils qui l’ont détesté, lui ont fait porter le manteau du père indigne, fuyant ses responsabilités, les laissant seuls avec une mère qu’il aura abandonnée pour une femme, plus jeune, plus insouciante et qui aura su lui redonner goût à la vie.

Il y a ses trois ex-épouses, trois femmes qu’il a aimées, trois femmes très différentes l’une de l’autre mais avec lesquelles il n’aura pas été capable de faire qu’un bout de chemin, plus ou moins long.

Il y a une infirmière, maîtresse d’un temps et qui a tenu une place considérable au moment où sa vie prenait l’eau de toutes parts.

Et voici que par un artefact littéraire, nous nous retrouvons dans la peau de celui qu’on enterre, quelques mois avant sa mort, brutale.

Il a soixante et onze ans. Il est épuisé par la vieillesse, les opérations cardio-vasculaires à répétition. Mais ce sont surtout les regrets qui le terrassent. Ceux de n’avoir pas su aimer celles et ceux qui ont compté, ceux d’avoir laissé des enfants derrière lui sans savoir se les attacher. Ceux d’avoir collectionné les femmes, par ennui de celles dont il était le compagnon officiel. Ceux des parents adorés et disparus, qui manquent cruellement maintenant que l’heure du grand départ approche. Bref, toute une vie qui va redéfiler pour laisser plus un goût d’amertume que d’accompli.

Des regrets trop tardifs et qui ne pourront rien à une solitude accentuée par la pulsion brutale, irraisonnée, de fuir New-York au lendemain des attentats du 11 Septembre pour aller s’enterrer dans un village artificiel, paradis atlantique pour des retraités au seuil de la mort.

La mort qui forme le thème obsédant de ce roman poignant, intense. Quel comportement oserons-nous avoir quand le temps viendra ? Que pourrons-nous dire de nos propres vies, du bien et du mal que nous y aurons fait ? Ce sont là les questions centrales superbement, intensément traitées dans ce roman majeur par la simplicité de son style et la puissance de sa portée émotionnelle.

Publié aux Editions Gallimard – 153 pages

25.6.10

Le monde est une fable – José Jimenez Lozano

Clémence et Constance sont deux octogénaires jumelles, « augustiniennes, démocrates, républicaines, anarchistes et réactionnaires », comme elles aiment à se définir elles-mêmes. Des sacrées mamies qui ne s’en laissent pas compter et sont prêtes à sacrifier patrimoine et réputation pour défendre la veuve et l’orphelin.

D’une culture livresque, elles se délectent à user de périphrases et à s’exprimer en latin pour mieux clouer le bec à celles et ceux qui tenteraient vainement de leur en remontrer. Un latin qui va servir un curieux objectif un rien insidieux, visant à déstabiliser l’Etat, rien de moins !

Parce qu’elles rêvent de rouler en décapotable, parce que la vie vaut toujours le coup d’être menée quand le grand âge arrive, parce qu’il faut en remontrer à ces incultes qui échouent et se laissent intimider, elles décident de concourir à un stupide jeu télévisé, sur le thème du roman policier, dont elles sont des spécialistes averties.

Vous l’aurez compris, Lozano nous emmène dans un roman assez loufoque, dans la grande tradition de la créativité, de l’humour et de la dérision ibériques. Un roman un peu désordonné, tiraillé entre plusieurs histoires parallèles, parfois un peu confuses, tout de même.

A travers ces deux dames que nous nous prenons à aimer, ce sont les limites de notre société contemporaine qui sont battues en brèche. Une société policée, surveillée et qui voit le mal plus vite qu’il n’arrive. Une société, tout de même, où une génération, encore, sait céder à la supériorité de l’intelligence et de la culture, au-delà de la bêtise normalisée qui tend à devenir la règle.

Tout le monde en prend pour son grade : le clergé, dépassé par l’évolution des mœurs, l’armée, représentée par un Gouverneur guindé mais au fond au bon cœur. Un gouverneur qui n’hésitera pas à donner ses meilleures couvertures militaires à un petit groupe de marginaux démunis, sur la pression insistante de nos vieilles dames.

La police, aussi et surtout, qui voit le mal là où il n’est pas et engendre, par sa suspicion, déviance, malveillance et rébellion.

Le tout un chacun enfin qui se laisse promener par un perroquet factice, agité au bout d’une corde, dans sa cage, depuis le balcon des vieilles dames, dès qu’un mouvement de foule menace de mal tourner.

Bref, voici un roman assez décapant, amusant et qui sort absolument des sentiers battus.

Toutefois, Lozano n’a pas la plume suffisamment alerte et caustique pour faire de cette œuvre originale un chef-d’œuvre absolu. Il y manque une certaine linéarité et, à force de trop vouloir en faire, le lecteur finit par ne plus trop savoir quelle direction prend le livre. On passe un bon moment cependant, ce qui n’est déjà pas si mal.

Publié aux Editions Flammarion – 212 pages

22.6.10

Coco Dias ou la Porte Dorée – Brina Svit


Brina Svit est une jeune slovène qui en est à son troisième roman écrit en Français avec « Coco Dias ou la Porte Dorée ».

Un drôle de titre pour un drôle de livre.

Au départ, une idée originale. Brina Svit se prend pour prétexte à son roman. En mal d’inspiration, séparée d’un mari lassant et devenu insupportable, elle cherche à se reconstruire en apprenant à danser le tango.

Son maestro sera Coco Dias, ex-gloire argentine, émigré oublié et vivant de cours privés donnés du côté de la Porte Dorée. Un marché toutefois. Brina apprendra le tango, le mystère de ses pas, le secret langoureux du plaisir d’être enlacé dans les bras d’un homme macho si et seulement si elle raconte la vie romanesque de Coco Dias. Un chapitre, des passes.

A partir de là, Brina Svit va nous conduire de façon savante à travers les méandres d’une intrigue un peu complexe et, il faut bien l’avouer, assez difficile à suivre.

Car, Brina n’est pas Brina, mais Valérie, une femme proche de la ménopause, en mal d’amour, à la recherche du grand frisson, sans trop y croire. Et Valérie est traductrice et commet, à ses heures perdues des romans aux titres alambiqués que personne, à part son éditeur, ne lit. Valérie, Brina, (?), est un peu dépressive et cherche à donner un nouveau sens à sa vie.

Et Valérie prend des notes sur Coco Dias, sur sa vie, ce qu’il lui inspire. Mais c’est avant tout sur elle qu’elle écrit, sur sa quête de l’homme idéal, sur ses regards d’encore jolie femme que peu d’hommes osent aborder. C’est sur ses amants d’un soir, ses soupirants de toujours mais trop timorés pour passer à l’acte qu’elle laisse courir sa plume. Bref, elle soigne son spleen en s’analysant.

Les meilleures pages sont celles sur le tango où l’auteur sait tracer avec talent les règles du jeu de séduction qui s’y joue en permanence. On y sent Brina plus à l’aise, plus proche des vrais sentiments, moins sous le contrôle d’une écriture qui requiert une construction élaborée pour maintenir entier et stable un édifice sophistiqué.

Résultat, la succession de scènes où se succèdent des personnages parallèles, le passage du monde onirique au monde prétendu réel, le glissement permanent du lieu, du temps, de l’espace rendent la lecture souvent délicate. Il faut une attention soutenue pour ne pas se laisser perdre par ce roman talentueux, certes, mais qui souffre encore d’une maîtrise rythmique perfectible.

Mais l’effort est méritoire, la construction et l’idée, astucieuses. Et les rythmes et les musiques du tango argentin valent le détour.

Alors, laissez-vous tenter, histoire d’encourager une romancière prometteuse !

Publié aux Editions Gallimard – 246 pages

18.6.10

Intérieur Sud – Bertrand Visage

Laissé pour mort sur une plage, recueilli et soigné mystérieusement, un homme repart à la recherche de son épouse, fille d’un grand de la mafia, dans une petite bourgade de Sicile.

Après quelques hésitations, il finit par franchir le seuil de son immeuble et par passer la porte de son appartement. Huit ans d’absence, huit ans sans nouvelles.

Mais son épouse n’est pas là et l’appartement semble avoir été déserté depuis longtemps. Les voisins s’empressent de l’accueillir tel l’enfant prodigue et de lui faire sentir qu’il fait partie d’une collectivité soudée. Tout se passe comme s’il s’était absenté depuis hier.

Peu à peu, l’homme va ré-apprivoiser les lieux, se les réapproprier, vidant les objets qui n’appartiennent pas à un passé commun, idéalisé. Il repeint les volets, réorganise les placards, bref pose sa griffe de plus en plus profondément.

Mais sa solitude sera de courte durée car une belle inconnue atterrira de façon inattendue sur son balcon un soir de violents orages.

Le roman prend ici une allure plus psychologique, un brin fantastique. Comment, après huit années de solitude, ré-apprendre à vivre à deux, découvrir et comprendre cette autre inattendue, littéralement tombée du ciel. Qui aimer : l’épouse dont il n’a plus aucune nouvelle et qui ne semble pas étrangère au sort qui l’a laissé inanimé sur une plage lointaine ? La belle jeune femme, bizarre, paumée, exploitée mais si attirante et dont il s’occupe avec tendresse et dévotion ?

Le titre est particulièrement bien choisi. Intérieur car c’est à l’évolution des sentiments que nous assistons, à la peur de voir revenir l’ex-femme aimée, celle pour laquelle il a franchi la mer, à nouveau. Intérieur car c’est à la reconstruction affective de deux êtres perdus, brisés menu par la vie que nous assistons, patiemment, par petites touches pudiques et délicates.

Sud car l’exubérance méditerranéenne est omniprésente, le sens de la fête, le plaisir d’être en société rythment ce récit si attachant. Et puis la chaleur qui écrase, le soleil qui tape mais qui favorise les retrouvailles dans le patio de l’immeuble, pour l’occasion dégagé des motos et poussettes qui l’encombraient.

On savoure ce beau roman pour ce qu’il est : un petit bijou ensoleillé, avec ce brin de folie du sud, ce génie inventif, cette démonstration sympathique.

Une recommandation de Cetalir.

Publié aux Editions du Seuil – 187 pages

10.6.10

Le contemplateur – Stéphane Héaume

Ce court roman, sympathique et sans grande prétention, nous conduit au cœur d’une bourgade normande quelque part à la fin du XIXe ou du début du XXe siècles. L’atmosphère y est proche des truculentes nouvelles de Mautpassant, la férocité et le brio en moins, malheureusement.

Le thème en est l’homosexualité refoulée d’un vieux libraire, celle qui le pousse à éprouver pour ses commis, qu’il choisit jeunes et beaux, une passion absolue et propre à lui faire perdre la raison.

En bon libraire, il ne peut s’empêcher de confier ses penchants que la morale de l’époque considérait comme répréhensibles, à un journal intime.

Le roman débute sur une scène de mort violente. La mort du petit commis que tout laisse à penser être le fait du libraire libidineux sans que l’auteur, volontairement, nous indique ce qu’il en est réellement. Nous comprendrons à la fin de l’ouvrage.

Troublé et voulant éviter tout ennui, le libraire se hâte de faire disparaître le corps au fond de son sous-sol et recrute aussitôt un nouveau commis, nouvel apollon innocent.

Mais le comportement du libraire, déjà un peu loufoque auparavant, va rapidement virer à l’obsession : celle de posséder l’âme et sans doute le corps de ce bel enfant. Une obsession qui va finir par le faire remarquer par les commères ou les notables du village jusqu’à ce que son secret soit découvert.

C’est là que le roman fait penser à Mautpassan. La jalousie, la mesquinerie, la petitesse, la curiosité malsaine sont autant de ressorts puissants qui poussent la populace à surveiller, puis soupçonner et accuser un libraire qui jusqu’ici avait réussi à dissimuler ses penchants.

Au total, on passe un bon moment sans pour autant que le roman soit un grand libvre.

Publié aux Editions Anne Carrière – 183 pages

Tous des menteurs – Soledad PUERTOLAS


Publié en 1990, ce roman a mal vieilli. Tout au plus retiendra-t-il la curiosité des fervents amateurs de la riche littérature ibère dont vous trouverez de nombreuses recommandations dans Cetalir.

Nous suivons les traces d’un jeune homme dont nous ne connaîtrons jamais le nom. Un garçon qui a perdu son père, vedette littéraire nationale, et qui vit désormais dans un univers gouverné par les femmes.

Une mère absente, langoureuse, un rien dépressive et qui tue le temps à dévorer des romans policiers en fumant cigarettes sur cigarettes. Sa solitude est parfois trouée par le surgissement vrombissant d’amies d’âge mûr, veuves ou éternellement célibataires.

Nous allons peu à peu découvrir le monde des adultes et la façon dont il se dévoile aux yeux d’un enfant qui grandit. Les tromperies, les mensonges, l’alcoolisme qui frappe lourdement l’environnement familial.

Puis la vie effrénée dans un Madrid toujours nocturne envahi de bières, de drogues, de fumées et de bruit.

Il sera bien difficile au jeune homme devenu adulte de se départir d’une profonde peur des femmes qui l’empêchera de nouer toute relation sérieuse.

Mais on s’ennuie ferme à la lecture de ce roman en raison d’une écriture manquant d’imagination et de profondeur et faute d’une trame solidement charpentée.

Bref, il ne figurera pas dans la liste des recommandations de Cetalir.


Publié aux Editions Stock – 166 pages

5.6.10

Le dernier crâne de Mr de Sade – Jacques Chessex


Voici l’ultime roman de Jacques Chessex que celui-ci remettait à son éditeur quelques jours avant de mourir, mais peut-être pas dernier manuscrit de l’auteur à être publié, Grasset ayant laissé entendre que d’autres seraient en attente et à venir…

Il n’en reste pas moins que ce court récit est un véritable joyau littéraire à ne manquer sous aucun prétexte ! Dans un style très travaillé, puissant, presque Hugoien par son emphase et la beauté de ses images, Chessex nous conte les derniers mois du fascinant Marquis de Sade.

Un portait démystifié, sans concession, qui laisse à voir la déchéance d’un individu qui fascine autant qu’on le méprise. Le divin Marquis est enfermé depuis des années à la Bastille puis à l’asile de fous de Charenton, condamné pour sodomie, libertinage, violences après que son effigie ait été brûlée en place publique à Marseille. L’homme est au bout d’une vie d’abus absolus mais pas absous par une Eglise qui en fait un monstre et qui n’a de cesse que de chercher à se venger des affronts répétés d’un homme qui conchie Dieu et tourne en ridicule fangeux les rites religieux.

Obèse, adipeux, variqueux, le prisonnier ne renonce cependant à aucun des plaisirs auxquels une administration pour le moins tolérante ne semble pas le moins du monde prête à mettre un terme. Grâce aux pensions versées par son fils, certes avec réticence, le Marquis vit aux côtés de sa maîtresse, Mme de Quersant, qui occupe l’appartement voisin. Mais surtout, il reçoit la visite quotidienne de la petite Leclerc, la jeune fille de la concierge, âgée de seize ans. Des visites qui conduisent à des soupirs de plaisir, à des ahanements violents qui enchantent les oreilles des pensionnaires de l’asile, témoignages répugnants des jeux pervers que Chessex nous décrit par le menu, sans concession et avec un réalisme fascinant.

En Novembre 1814, l’homme finira par s’éteindre. Réchappé d’une autopsie qu’il avait interdite grâce à la complicité du médecin qui le traitait, fasciné par ce personnage, le cadavre sera victime de la vengeance de l’Eglise qui fera planter profondément une croix sur la tombe du pire des athées.

Commence alors la deuxième partie de cet étrange roman. L’auteur délaisse le mode historique et une écriture merveilleuse mais formelle pour adopter un ton plus badin, plus moderne aussi, qui nos mènera jusqu’aux confins de la science fiction.

Cinq ans après le décès, le cadavre sera exhumé et le crâne fascinant, puissant et étrangement lumineux du Marquis sera détaché du squelette pour être analysé par la médecine. Convoité, le crâne échappera à son détenteur, le médecin de Charenton, sera copié pour être retrouvé en de nombreux endroits de la terre tout au long des plus de cent cinquante ans qui vont suivre.

Entre légende, conte fantastique et récit historique, Jacques Chessex suit les traces de ce crâne qui, lorsqu’il semble localisé, entraine malheurs, débauches et scènes inexplicables à toute logique rationnelle. Un crâne qu’il imagine terminer en Suisse romande, sur les bords du Lac Léman, entre les mains d’une femme lascive qui l’invite en termes à peine voilés à des scènes destinées à honorer le défunt homme.

Il est tentant de voir dans ce magnifique roman l’ultime réflexion d’un auteur qui se sait condamné, celle d’un homme aux portes de sa propre mort, celle d’un écrivain qui s’interroge sur ce que son œuvre, puissante et riche, laissera dans le temps et ce que ses lecteurs en feront.

Pour notre part, nous voulons dire notre profonde admiration !

Publié aux Editions Grasset – 2009 – 171 pages

4.6.10

Neuf histoires et un poème – Raymond Carver


Un recueil de nouvelles dont le thème porte sur l’intime, la solitude, le repli sur soi. Des nouvelles d’une étonnante nudité, d’une absolue simplicité. A tel point parfois que l’on en vient à s’interroger sur le fond et la forme qui interpellent.

Carver met en scène les exclus du miracle américain, enfin les exclus blancs. Les serveuses dans les bars, délaissées par des époux fatigués d’une vie conjugale vide de tout sens, les chômeurs démarchés par d’improbables vendeurs d’aspirateur, les paumés qui se vengent sur leur chien pour le regretter aussitôt, les copains en virée qui tourne mal.

A chaque fois le vide d’une vie trouve un écho dans la vacuité d’une situation. Pas le moindre élément auquel se raccrocher pour donner un semblant de sens. Comme si chaque effort était condamné d’avance.

Au bout du compte, on ressort à tout le moins interpellé par le ton et la forme, souvent très courte à l’extrême limité du banal absolu.

Dérangeant certes. Mais, pour ma part, je suis resté sans arrêt à l’extérieur, distancié par la trop grande distance qu’avait mise l’auteur peinant à trouver un réel intérêt à une écriture profondément vaine, banale et triste et pas toujours bien servie par une série de traducteurs non homogènes.

Publié aux Editions de l’Olivier – 189 pages