15.2.20

La fracture – Nina Allan




La vie de cette famille anglaise sans histoire particulière se déroulait normalement. Les parents travaillaient pour payer les crédits et la scolarité de leurs deux filles adolescentes. De leur côté, les deux sœurs vivaient une existence se partageant entre moments de complicité intense, petites vexations et jalousies sans conséquences.

Et puis, un samedi, sans raison apparente, sans aucun signe avant-coureur, Julie, l’aînée âgée de quinze ans, disparut. La police mena une enquête approfondie, fouilla les vies de plusieurs suspects, sonda le lac voisin, fit curer la rivière. En vain. Pas la moindre trace de l’adolescente, pas la moindre piste sérieuse. La conséquence pour la famille fut terrible. Impossible de faire le deuil. Le couple explosa. La mère se résigna à une mort probable. Le père lui sombra dans la folie d’une quête psychotique et finit par mourir de chagrin.

Imaginez du coup la tête de Selena, la cadette, lorsque, vingt ans plus tard, elle reçoit un coup de fil d’une femme qui se présente comme étant sa sœur disparue. Pour avoir obtenu des réponses claires à des souvenirs d’enfance qu’elles ont partagés, Selena ne doute pas : c’est bien sa sœur. La mère, elle, refusera d’y croire et coupera les ponts.

Longtemps, Selena restera mystérieuse sur sa disparition jusqu’à ce qu’elle confesse l’inconcevable. Non, elle ne fut pas enlevée (quoique…) mais tomba dans une faille de l’espace-temps pour se retrouver sans transition dans un autre monde quelque part dans l’univers !

Dès lors, l’étrange roman de Nina Allan navigue entre le récit de sa vie là-bas, sur Tristane dont elle rend compte avec force détails, sa morne existence dans une Angleterre où la fracture est majeure mais d’ordre social et une enquête échevelée pour tenter de déterminer si le bijou qu’elle prétend avoir rapporté de Tristane est ou non une tromperie.

La force de l’auteur est de nous laisser dans le doute et de proposer, comme à ses personnages, de nombreuses pistes allant de la mystification, la folie jusqu’à l’extraordinaire. La seule chose certaine est que cette fracture aura laissé cette famille brisée, jamais plus capable de poursuivre une vie normale.

Publié aux Éditions Tristram – 2019 – 406 pages

11.2.20

Tout est possible – Elizabeth Strout



C’est l’émoi dans la petite ville d’Amgash au fin fond de l’Illinois depuis la publication d’un nouveau livre par Lucy Barton, une fille du patelin devenue écrivain célèbre installée à New-York. Un émoi d’autant plus justifié que le livre, dont nous ne saurons pas grand-chose, traite de la vie et des gens d’Amgash. Or, il n’y a rien de moins apprécié dans le Middle-West que d’être pointé du doigt ou de trop parler de soi…

Pourtant, le propos du roman d’Elizabeth Strout est précisément de parler de ce que l’on tait, de révéler que tout est possible même l’improbable, même le laid, même la réussite qu’on n’aurait jamais prédite. Empruntant le corps et les pensées de nombreux personnages principalement centrés autour de Lucy Barton qui sert ici simplement de prétexte, Elizabeth Strout nous fait entrer dans l’intimité de chacun et des familles. Une intimité où les blessures narcissiques sont nombreuses pour la plupart du temps issues d’une enfance traumatisée par les violences physiques ou sexuelles subies.

De sexe il est d’ailleurs presque toujours question. Rarement comme une forme d’épanouissement et de jouissance. Presque toujours au contraire comme une épreuve imposée et subie, comme une effraction de l’autre en soi, comme une brisure d’une enfance partie trop tôt basculant sans transition dans ce que le monde adulte a de plus sordide. Du coup, tous ces personnages marchent en claudiquant dans une existence sans joie, terne. Presque tous ont fait les mauvais choix de mariage, de métier, de vie parce que manquant de confiance en eux-mêmes, brisés par des parents malfaisants ou des conflits armés lors desquels certains ont dû commettre et voir des atrocités dont ils ne se sont jamais remis. Oui, tout est possible, surtout le pire semble dire ici l’auteur dont le roman constitue une sorte de suite à « Je m’appelle Lucy Barton ».

Pour autant et malgré le succès considérable du livre aux États-Unis, j’avoue être resté en dehors du récit qui n’a guère réussi à me toucher. La faute à des personnages auxquels on ne s’identifie pas tant ils semblent se situer aux antipodes de nos propres vies. La faute aussi à une écriture manquant de relief et dont la relative platitude n’a cessé de me surprendre quand on sait qu’Elizabeth Strout reçut le Prix Pullitzer en 2009.

Publié aux Éditions Fayard – 2018 – 297 pages

5.2.20

Le procès du cochon – Oscar Coop-Phane




Oscar Coop-Phane emprunte à la longue tradition des contes philosophiques pour nous interpeler sur la question de l’ostracisme et des victimes expiatoires, désignées très/trop rapidement lorsqu’il s’agit de trouver à tout prix une explication à une situation plus ou moins insupportable.

Dans un petit village aussi anonyme qu’universel, la paix règne. Les paysans sont aux champs. Une jeune femme a laissé son nouveau-né endormi au creux de son berceau douillet, en plein air. Un cochon, habitué à vivre seul, en pleine nature, vient à passer par-là. Reniflant le bébé, il est attiré par la bonne odeur de lait et de peau fraîche dans laquelle il commence alors à croquer à pleines dents. Le bébé en mourra.

Vite capturé et protégé de la vindicte populaire par la maréchaussée chargée de l’enquête, il est amené en prison et enfermé avec les pires détenus dans l’attente de son procès. Refusant – et pour cause – de répondre à la moindre question, un avocat lui est commis d’office pour le défendre. S’en suivra un simulacre de procès afin de sauver les apparences avant que de le livrer aux mains du bourreau qui lui fera subir un supplice moyenâgeux, organisant une épouvantable agonie propre à satisfaire les bas instincts de la foule venue en nombre assister au spectacle.

Remplacez le cochon par qui vous voulez (la liste serait longue…) et vous aurez la représentation triste et sordide, derrière les apparences de théâtre cocasse de ce court roman, d’une inextinguible litanie des pires horreurs humaines…

Publié aux Éditions Grasset – 2019 – 125 pages

26.1.20

La vie sexuelle des super-héros – Marco Mancassola


Voilà un roman aussi original, perturbant et addictif que possible ! Une façon drôle et caustique de se moquer de l’Amérique et de certains de ses travers.

En ce début de XXIème siècle, New-York et avec elle l’Amérique tout entière fait face à une série d’évènements aussi dérangeants qu’inexpliqués. Plusieurs des anciens super-héros de Marvel (ici devenus des personnes réelles), bien que retirés de toute action visant à faire régner la justice, ont été retrouvés assassinés après avoir reçu une mystérieuse missive portant simplement la formule « Adieu cher  ».

Un policier chargé des enquêtes rend visite à certaines de ces anciennes gloires pour les informer des dangers potentiels encourus et leur proposer une protection policière. Une mise en garde inutile puisqu’à chaque fois, le ou la super-héros en question sera retrouvé mort dans des circonstances atroces. Des morts mystérieuses dont les auteurs, obstinément mutiques et prêts à supporter les peines encourues, sont souvent retrouvés. Des morts qui, toutes, sont reliées à des pratiques sexuelles particulières mettant à mal l’image étincelante de ces porte-étendards américains.

Organisé en une série de novelas plus ou moins longues, le roman nous plonge au cœur des déviances et des outrances américaines. Culte de l’image, utilisation abusive des médias et de la télévision qui poussent à de plus en plus d’outrance et de prises de risques, sentiment d’impunité pour certaines élites, pouvoir de l’argent et du prestige qui peut entraîner à se croire au-dessus de tout, manipulations en tous genres pour parvenir à ses fins…

Plus les histoires semblent se répéter avec d’infinies variations morbides et nauséabondes, plus notre interrogation sur le sens de ces crimes augmente comme augmente notre répulsion pour une société de l’outrance où de pauvres super-héros, fatigués, usés et presque à la retraite deviennent les marionnettes épuisées d’un système en route vers la folie et l’explosion.

A ce titre, le dénouement concocté par Marco Mancassola est un petit bijou de perversité comme un dernier coup de griffe envers un monde promis à son extinction comme il aura au préalable lui-même mis fin à ce qui participa de son lustre au moyen de ses super-héros tombés de leur piédestal. Un petit bijou.

Publié aux Éditions Gallimard – 2011 – 545 pages

20.1.20

L’incivilité des fantômes - Rivers Solomon


Si vous êtes à la recherche d’un roman de SF mal ficelé, à la limite du ridicule absolu, il y a de grandes chances pour que le nullissime roman de Rivers Solomon remplisse tous vos critères.

Résumons l’intrigue sur laquelle il y avait moyen de construire quelque chose d’intéressant. Pour une raison inconnue, les Terriens ayant survécu à une quelconque catastrophe ayant rendu la poursuite de la vie sur notre planète ont fui à bord d’un gigantesque vaisseau spatial. Depuis des centaines d’années, il vogue à la recherche d’une nouvelle planète où s’installer en ayant instauré à bord une dictature. Les fondements en sont double. D’une part, une doxa religieuse rigoureuse installant comme croyance que le vaisseau est guidé par les Dieux ; d’autre part, une confiscation du pouvoir, des privilèges et des honneurs aux seules mains des Blancs résidant sur les hauts-ponts tandis que les Noirs occupent les bas-ponts où ils sont chargés de toutes les tâches nécessaires à la vie collective sous la surveillance de gardiens qui n’hésitent pas à les traiter en esclaves dont ils usent et abusent sans vergogne. Tout cela finira mal, on s’en doute…

Or donc, pourquoi ce roman serait-il à classer manu militari dans les gros nanars ? Pour de nombreuses raisons, à commencer par une écriture sans style, d’une platitude navrante. Ensuite et surtout parce qu’il multiplie les invraisemblances (guérisons subites et quasi-miraculeuses de blessures gravissimes, capacité à tirer d’une jardinière des substances hyper-puissantes, fabrication d’armes sophistiquées à partir de bouts de tube, déplacements dans des coursives sans surveillance efficace, histoires d’amour ridicules et peu crédibles, énigmes codées dignes d’un escape game niveau zéro…). Cessons là une litanie qui pourrait être poursuivie. Ne parlons même pas des approximations scientifiques grossières et des procédures risibles de lancement de navettes dans l’espace. C’est à pleurer de rire tant tout cela est débile…

Allez, voilà pour moi la médaille d’or du pire roman de SF que j’ai jamais lu. Beurk…

Publié aux Éditions des Forges de Vulcain – 2019 – 392 pages

14.1.20

L’âge de la lumière – Whitney Scharer



Avec ce roman historique, Whitney Scharer nous offre une formidable plongée au cœur du Paris artistique, surréaliste et dadaïste des années 20. Regorgeant de détails puisés aux meilleures sources, l’auteur nous place aux côtés des grandes figures intellectuelles de cette époque dont nous découvrons la face cachée, intime, les ressorts qui nourrissent souvent leurs créations artistiques.

Jusque-là, la jeune Lee Miller avait mené une vie de mannequin recherchée et adulée pour l’édition américaine de Vogue. Cette icône de la mode, poussée par un père possessif, va décider de tout lâcher, âgée d’une vingtaine d’années pour venir s’installer à Paris et y peindre.

Très vite à court de ressources et toujours accompagnée d’un petit appareil photo, elle s’initie peu à peu à cette discipline qui la mènera, par le hasard des rencontres dans le Paris des années folles, dans le studio d’un certain Man Ray, alors portraitiste recherché. Elle en deviendra l’assistante, le modèle et, assez rapidement, la maîtresse. Commence alors une relation passionnelle, intense dans laquelle l’élève inspirera le maître en même temps qu’elle en apprend tout en le sublimant bientôt à sa manière.

D’une nature viscéralement jalouse, Man Ray fera tout pour empêcher la reconnaissance du talent de sa maîtresse voire s’en approprier certains travaux. C’est sa jalousie maladive aussi qui finira par causer le naufrage d’une relation trop passionnelle et perverse pour survivre à la volonté de reconnaissance, d’émancipation et d’indépendance de sa muse.

Lee Miller deviendra alors une photographe reporter qui sillonnera les champs de bataille de la Seconde Guerre Mondiale aux côtés des armées américaines. Figurant parmi les premiers contingents venus libérer les camps de concentration, elle restera hantée par les images prises sur place. Psychologiquement fragile, alcoolique et menant une vie de bâton de chaise, elle finira comme l’épouse déclassée, retirée dans la campagne anglaise, de Roland Penrose, figure de proue de la peinture surréaliste anglaise, publiant des chroniques gastronomiques pour le compte de l’édition anglaise de Vogue.

Au-delà de la découverte détaillée de la vie artistique parisienne d’une des périodes créatrices les plus fécondes du siècle dernier, Whitney Scharer réussit l’exploit de nous faire ressentir au plus profond les émotions, les peines et les joies, les doutes et les questionnements, les incessants tâtonnements de tous ces personnages d’exception dotés d’une psychologie agitée sans cesse traversée par des tempêtes bouleversant tout. Une formidable réussite.

Publié aux Éditions de l’Observatoire – 2019 – 441 pages

10.1.20

La clé USB – Jean-Philippe Toussaint



Découvrir un nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint est toujours un moment de plaisir mêlé de surprises. Son dernier opus ne déroge pas à la règle même si, pour des raisons que nous allons expliquer, il n’est pas tout à fait au niveau de ses meilleures productions.

Travailler comme haut fonctionnaire à la Commission européenne à Bruxelles est un sort enviable. Fort bien rémunéré, on y côtoie dans un certain luxe le gotha tout en tentant d’améliorer le sort du monde et de protéger les intérêts européens en pondant directives et règlements à tours de bras. Quant au narrateur et personnage central du roman, il occupe la responsabilité du service de prospective. Un travail, dont JP Toussaint nous décrit les grands principes, qui consiste à élaborer des scenarii et de les probabiliser pour toutes les questions d’importance que les Commissaires Européens auront sélectionnées. Un travail qui a amené notre homme à s’intéresser de près aux techniques de blockchain et à la cryptomonnaie qui lui est souvent associée.

Une compétence qui lui vaudra d’être approché par des personnages aux intentions à peine voilées, décidées à profiter des largesses financières européennes pour subventionner une vaste manœuvre mafieuse au profit d’intérêts privés. Une tentative de corruption, à laquelle notre homme résiste, qui l’amène à se retrouver en possession d’une clé USB qui n’aurait jamais dû lui parvenir mettant encore plus au grand jour ce que notre expert soupçonnait. Commence alors un épuisant voyage vers la Chine et le Japon au cours duquel bien des illusions vont tomber et bien des menaces, parmi lesquelles une totalement inattendue pour le lecteur, devenir réalité.

Pour qui ne connaît ni le monde de la cyber-sécurité ni celui des règles qui gouvernent le fonctionnement de toute institution ou groupe international, il y a fort à parier que la lecture sera de bout en bout plaisante, le style inimitable de l’auteur fait de charme et d’auto-dérision supportant un récit romanesque plein de rebondissements.

Pour les autres, ils auront du mal à adhérer à la courte séance permettant de tester l’existence de backdoor en parvenant à ses fins avec une simplicité déconcertante. Pour toutes celles et ceux qui ont à subir la formation annuelle suivie d’un test obligatoires bourrant le crâne des collaborateurs de tous niveaux de ce qu’il convient de faire ou ne pas faire autour des questions de « compliance », transparence et de sécurité, il est probable qu’ils se diront, comme moi, que notre chef de service du jour aurait bien du souci à se faire tant il enfreint les consignes de base en cas d’approche de tiers et de soupçon de tentative de corruption. Bref, les initiés resteront in fine en dehors.

Publié aux Éditions de Minuit – 2019 – 191 pages