8.3.20

Miss Islande – Audur Ava Olafsdottir


 
Depuis l’incroyable succès de Rosa candida, chaque nouveau roman d’Audur Ava Olafsdottir est attendu avec une certaine impatience de la part de ses nombreux lecteurs.

Avec Miss Islande, nous retrouvons certains des ingrédients qui sont la marque de l’auteur : des personnages à la fois solitaires, sensibles, brillants mais peinant à trouver leur place dans une société qui rejette l’a-normalité ainsi qu’une plongée au cœur de l’Islande, de sa nature sauvage, de son climat rude et où il a fallu lutter à des générations entières d’hommes et de femmes vivant essentiellement de la pêche et d’une agriculture de base pour survivre.

Une des particularités islandaises est d’être dotée d’une riche tradition littéraire, les auteurs romanesques et poétiques ne manquant pas (même s’ils nous restent globalement inconnus) depuis le XVIIIème siècle. Faut-il y voir un moyen de s’échapper par la pensée et le rêve d’un hiver interminable ?

En tout état de cause, Hekla semble bien décidée à se faire un nom parmi ces écrivains. Celle qui porte le nom d’un volcan parce que son père, agriculteur, n’a jamais vécu que pour la passion des volcans de son île possède cependant le double lourd handicap d’être une femme et d’être belle. Dans l’Islande patriarcale et machiste des années soixante, la place de la femme était au foyer, destinée à élever les enfants et à prendre soin de son homme.

Aussi, lorsqu’Hekla débarque à Helsinki pour gagner son autonomie, sa beauté lui vaut rapidement l’attention de tous les mâles âgés et libidineux qui vont chercher à tout prix à l’enrôler dans le concours de Miss Islande, une formidable couverture destinée à satisfaire leurs besoins de chair fraîche. Hekla refusera toujours de céder à de vaines sirènes, consciente et informée des dangers qui la guettent. Son seul but est d’écrire, de terminer son roman, elle qui a déjà vu quatre de ses manuscrits publiés sous des noms masculins d’emprunt. S’imposer comme femme de lettres est loin d’être gagné dans ce pays alors rétrograde. Quant à son ami d’enfance, homosexuel, rêvant d’être costumier de théâtre et de pouvoir vivre librement avec l’homme de son choix, trouver sa place dans une société homophobe n’est pas plus simple. Ensemble, s’épaulant l’un l’autre, ils tenteront d’obtenir gain de cause jusqu’à finir par se résigner à comprendre que l’Islande n’est pas prête pour des êtres à part comme eux.

« Miss Islande », récompensé par le Prix Médicis Étranger 2019, n’est pas pour moi le meilleur roman d’Olafsdottir. Il est certes très dans l’air du temps qui vise à promouvoir l’égalité des droits de tous, mais les références sociales, culturelles et politiques à l’Islande des temps anciens et de cette première partie de la deuxième moitié du XXème siècle y sont trop présentes pour nous parler vraiment. Au total, ce roman semble plus anecdotique qu’autre chose.

Publié aux Éditions Zulma – 2019 – 263 pages

7.3.20

La femme qui avait perdu son âme – Bob Shacochis



Bob Shacochis est l’auteur de romans rares et fleuves. Des romans qui dénoncent certains des travers de l’Amérique et tout particulièrement cette irréfragable volonté de se poser en gendarme du monde, en faiseur de roi comme en fomenteur de révolution. « La femme qui avait perdu son âme » s’inscrit dans cette lignée mélangeant thriller, roman noir, romances et manipulations en tous genres.

La femme en question c’est Renée Dungan, une jeune femme à la mi-temps de la vingtaine, que l’on vient de retrouver assassinée en pleine nuit quelque part sur l’île d’Haïti. Une femme aux multiples identités et aux multiples vies. Sous le nom de Renée, elle est l’épouse d’un personnage plus que louche, narcotrafiquant et informateur du FBI dont on soupçonne qu’il pourrait être le commanditaire de son meurtre. Mais elle fut aussi Jackie Scott, une photo-reporter sillonnant Haïti pour effectuer des reportages sur les cérémonies vaudou. L’on découvrira bien vite qu’elle s’appelle en réalité Dottie Kovacevic, fille d’un diplomate américain plongé jusqu’au cou dans toutes les activités louches et guerrières de son pays, confondant parfois intérêts nationaux et règlements de comptes personnels.

Pour suivre cette femme aussi splendide que trouble Bob Shacochis élabore un roman-fleuve nous emmenant en ex-Yougoslavie, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, où tout commence, à Istanbul où l’on découvrira la perversité paternelle, aux États-Unis où se fomentent les assassinats politiques et les complots à échelle internationale sur des golfs de green, en Croatie où tout se terminera sans oublier de multiples aller-retours sur l’île d’Haïti où corruption et règlements de comptes permanents font bien les affaires de tout ce que le monde louche compte de profiteurs et d’agitateurs. Car agir contre le terrorisme, contre les criminels, contre ceux qui sont en butte avec la super-puissance américaine nécessite de constants et secrets voyages de par le vaste monde.

Difficile d’aimer dans ces conditions où la violence est permanente et où la plupart des protagonistes se dissimulent sous des identités aussi fausses que multiples. Seule la duperie compte. Et quand l’amour point le bout de son nez, c’est pour mieux disparaître tant la fureur du monde n’attend pas.

Certains adoreront sans doute ce roman ambitieux par son propos et sa distance ; d’autres détesteront, tant l’auteur semble parfois se noyer dans des détails sans réelle importance, fouiller à n’en plus finir des histoires qui s’entremêlent en un gigantesque puzzle qu’on n’aura jamais fini d’assembler. Pour notre part, nous avons été quelque peu échaudé par la longueur d’un roman qui n’en finit plus et qui aurait gagné à être ramassé. L’auteur aura fini par nous épuiser et nous lasser…

Publié aux Éditions Gallmeister – 2015 – 791 pages

5.3.20

Danse noire – Nancy Huston



Milo, réalisateur de films, est en train d’agoniser dans son lit d’hôpital. Son compagnon dans la vie comme dans les films, Paul Schwartz, est à ses côtés convoquant les souvenirs d’une longue vie pleine de péripéties. Des souvenirs qui se bousculent, en vrac, dans le désordre du temps, des époques et des géographies comme autant de scènes de vie destinées à constituer la trame, le storyboard d’un nouveau film que nous voyons se construire sous nos yeux.

Des souvenirs, il y en a et de nombreux tant la vie de Milo fut mouvementée. Des souvenirs qui remontent, par les liens de parenté, jusqu’à la Première Guerre Mondiale, la révolte irlandaise, la guerre civile là-bas et l’émigration qui poussera des millions d’Irlandais ailleurs. Pour Milo et son grand-père ce sera le Québec et l’apprentissage forcé d’une autre langue que l’Anglais.

D’où, sans doute, la dualité linguistique permanente dans le roman qui se partage d’une part entre un français moderne neutre servant simplement de lien entre des tranches de vie relatées dans l’anglais approximatif et grossier parlé par les colons et les Indiens canadiens dont la petite prostituée que se partagent bien des hommes et, d’autre part,  le québécois chatoyant servant de sabir aux populations assez frustres de ce milieu de vingtième siècle où se déroule toute une partie du récit.

Les allergiques à la langue anglaise risquent d’être vite lassés (malgré les traductions en bas de page) tant les passages anglophones sont nombreux. Les autres risquent d’être déroutés par un récit déconstruit, collant en permanence aux séquences de souvenirs telles qu’elles jaillissent de la tête d’un homme mourant. Très vite, j’avoue avoir été perdu entre les personnages, les époques et les lieux. En même temps que mes repères s’estompaient disparaissait un intérêt pour un livre qui semblait prendre un malin plaisir à laisser en marge le plus grand nombre possible de ses lecteurs. Au final, j’avoue avoir abandonné à mi-parcours ce qui, me concernant, est rare mais révélateur…

Publié aux Éditions Actes Sud – 2013 – 348 pages

2.3.20

L’arbre d’obéissance – Joël Baqué


Délaissant les régions polaires qui avaient fait les délices de son précédent roman déjanté « La fonte des glaces », Joël Baqué se projette pour son nouvel opus sous des climats plus arides. Ceux du désert de Syrie plus exactement en ces temps reculés de la chrétienté qui prêtaient encore à toutes les extrémités. Car, on peut penser que pour convaincre des foules encore captivées par les idoles qu’on leur a imposées, peu éduquées mais promptes à être impressionnées, rien n’est plus frappant que l’extraordinaire, l’inconcevable même.

Pour ce faire, certains des convertis à la religion chrétienne encore récente partent s’enfermer dans des monastères pour y vivre une vie rude, faite de renoncements, de souffrances de plus en plus sévères que l’on s’inflige pour convaincre ses pairs d’une piété supérieure à la leur. On y pue de crasse et rivalise de folie au point de songer que bien de ces moines auraient probablement fini de nos jours en hôpital psychiatrique.

Pour les plus extrêmes de ces élus, s’enfermer dans une vie où côtoyer d’autres humains est encore interprétée comme une trop grande joie ou une source de trop grand dérangement. Il leur faudra inventer de nouvelles formes de retrait invraisemblable du monde. Syméon (dit le stylite) fut sans doute l’un de ceux qui frappa le plus les esprits et dont la mémoire se conserve encore de nos jours. Il quitta le monastère, chassé pour ses extrémités en termes de privation qui finirent par faire courir un danger de suicide collectif parmi les porteurs de bures, pour aller se jucher au faîte de colonnes de plus en plus hautes, ravitaillé régulièrement en eau et de frugale nourriture tout juste suffisante à assurer sa survie. Il passa ainsi, retiré totalement du monde, de longues années durant lesquelles les privations, le manque de soins, l’absence d’hygiène finirent par transformer son enveloppe charnelle en un abri pour les vers, les chancres et tout ce que la création engendra pour rendre la vie terrestre des plus douloureuses. Mais, souffrir lui fut une joie car régnait au bout la promesse de l’accession à la vie éternelle et au pardon de l’on se demande bien quels péchés si ce n’est celui d’orgueil sans doute…

Porté par une écriture magnifique et juste, Joël Baqué nous interpelle sur les limites de la folie et les dérives que toute foi extrême, mal contenue est susceptible de produire. Une question de point de vue et d’époque. Gageons que, de nos jours, la quasi-totalité de ces fous de dieu auraient grossi les rangs des asiles psychiatriques…

Publié aux Éditions POL – 2019 – 173 pages


28.2.20

Underground railroad – Colson Whitehead



 Le traitement réservé aux esclaves dans les États du Sud de l’encore jeune nation américaine fut, on le sait amplement désormais, une honte absolue et un affront indélébile aux principes humanitaires les plus élémentaires. De nombreux romans et films ont été consacrés à ce long épisode qui ne prit fin qu’après la non moins épouvantable Guerre de Sécession.

Ce que l’on sait moins (voire pas du tout), c’est que certains Blancs implantés dans ces États esclavagistes, révoltés par ce qu’ils voyaient se passer sous leurs yeux, entreprirent de coopérer avec des hommes ouvertement hostiles à l’esclavage, installés pour leur part dans les États du Nord, en vue d’apporter une aide efficace à celles et ceux qui tentaient de fuir les plantations de coton et leurs conditions de vie, en tous points redoutables. Parmi les moyens mis en œuvre figura la construction d’un véritable chemin de fer souterrain, avec son système de gares secrètes souvent situées dans le sous-sol de granges de fermiers isolés, permettant de convoyer un peu partout aux Etats-Unis les fuyards chanceux ayant échappé à la vindicte populaire et aux milices féroces. Souvent les itinéraires étaient hasardeux et périlleux et l’on n’en réchappait pas toujours. Malheur aux Blancs qui se faisaient prendre car ils connaissaient un sort funeste guère moins réjouissant que celui réservé aux fuyards repris, objets de pendaisons arbitraires et de tortures inimaginables.

C’est toute cette petite, mais importante, partie de l’Histoire américaine qu’entreprit d’illustrer Colson Whitehead dans ce roman. Outre l’intérêt de cette révélation, le roman de Whitehead présente le mérite de rendre compte de manière éminemment réaliste des conditions de vie des esclaves et des rapports de classe au sein de la population blanche des États confédérés. On sera un peu plus réservé sur la qualité intrinsèque de l’histoire qui sert de trame au roman tant elle multiplie les invraisemblances.

Qu’importe, le besoin irréfragable de bonne conscience des Américains valut au roman un Prix Pulitzer tout à fait en ligne avec les pratiques du jury depuis de nombreuses années. On trouvera beaucoup mieux au plan romanesque en littérature américaine contemporaine mais le principal intérêt du roman n’en reste pas moins historique.

Publié aux Éditions Albin Michel – 2017 – 401 pages

26.2.20

Un monstre et un chaos – Hubert Haddad


 Parmi les horreurs épouvantables (mais y-at-il au moins un adjectif suffisamment fort pour qualifier ce que l’homme commit envers l’homme ?) de la Seconde Guerre Mondiale figure le martyr du ghetto de Lodz en Pologne. C’est là qu’Hubert Haddad fixe son dernier roman comme toujours supporté par une écriture habitée, moins richement travaillée que d’habitude, pour mieux souligner la pauvreté, le dénuement, la déchéance progressive dans lesquels glissent les populations parquées là avec la plus féroce détermination et un cynisme sans borne.

Au shetl de Mirlek, les jumeaux Alter et Ariel menaient une vie de pré-adolescents typiques. Malgré la pauvreté extrême et l’absence de père, ils partageaient leur temps entre jeux insouciants et apprentissage minimal des Livres Saints, découvrant incidemment les premiers émois amoureux. Leur monde va s’écrouler lorsque les commandos nazis, chargés d’éradiquer au plus vite la plus large proportion possible de la population juive polonaise, débarqueront en force. Ils brûleront tout et tueront sous ses yeux la mère et le frère jumeau d’Alter.

Traumatisé, Alter dont le nom signifie l’autre en latin, en perd ses propres repères au point d’être persuadé être son frère Ariel dont il prend le nom. Passant de mains en mains auprès de résistants juifs en pleine confusion, il gagnera par étapes successives la ville de Lodz où il est censé trouver paix et protection.

C’est sans compter sur l’avancée irrésistible des troupes allemandes venues occuper la ville. Commence alors une longue partie du pot de terre contre le pot de fer. Celle du représentant auto-désigné de la population juive de la cité contre celle des autorités gestapistes. Tenter de sauver une population entassée dans un ghetto barricadé et surveillé de partout, de moins en moins ravitaillé alors que des tombereaux de nouveaux arrivants y sont régulièrement déversés en faisant de cette ancienne cité industrielle la fabrique la plus productive au service des armées du Reich. On y produira uniformes, chaussures, jouets en masse tandis que les nazis mettent en place un système implacable visant à éliminer vieux, malades et jeunes enfants en les envoyant dans les camps où ils sont gazés dès leur arrivée pour ne conserver dans la ville que des productifs changés en esclaves affamés n’ayant d’autre choix que de s’épuiser toujours plus pour illusoirement tenter de sauver leur peau.

Au milieu de cette folie restent autorisés quelques divertissements parmi lesquels celui d’un théâtre de marionnettes dont le jumeau survivant deviendra vite la vedette. C’est là aussi, qu’abandonnant à nouveau une personnalité, un nom et une vie qui n’ont plus de sens, il fait de ses marionnettes et tout particulièrement de son double troublant, nouveau jumeau de papier, de tissu et de bois, la nouvelle et seule forme autorisée à se montrer au monde jusqu’à une scène finale qui prend un large sens métaphorique en forme de pied de nez à un monde qui a perdu toute raison.

Puisant ses sources auprès de nombreux ouvrages historiques, Hubert Haddad choisit également de tirer le titre de son roman d’une phrase de Nietzsche préfigurant la folie brune qui allait mettre le monde à feu et à sang. Un livre émouvant nous faisant vivre de l’intérieur l’horreur de ces centaines de milliers de Juifs qui finirent tués, sans pitié et sans remords, par une horde de fous. Un roman où un être innocent, aux noms multiples comme autant de possibles en hommage aux innombrables victimes, tente de survivre alors que tout, autour de lui, sombre dans le plus absolu et le plus sombre désespoir.

Publié aux Éditions Zulma – 2019 – 353 pages

23.2.20

La physique quantique dans tous ses états – Jacques Léon


Pour qui s’intéresse au fascinant sujet de la relativité et de ce qui en est découlé par étapes successives, la physique quantique, ce livre rédigé par un éminent spécialiste Docteur en Physique des particules à l’Université d’Orsay constitue un passage obligé.

Reprenant et expliquant les principales expériences et découvertes de ces dernières décennies, Jacques Léon nous donne à voir et à comprendre, de manière didactique, les fondamentaux des lois qui gouvernent le monde de l’infiniment petit. Chaque chapitre, agrémenté de nombreux schémas et reproductions, est organisé en une succession d’explications de plus en plus approfondies dans lesquelles sont insérées des sections plus théoriques nécessitant un bagage mathématique de niveau Terminale S environ voire première année de classe préparatoire pour être correctement appréhendées.

Les principes fondamentaux d’ondes de probabilité, de spin, de méthodes de mesure et de leur influence sur les observations y sont analysés en profondeur. L’autre intérêt de l’ouvrage est de consacrer toute la dernière partie aux applications pratiques qui ont rendu possible le monde numérique d’aujourd’hui et, peut-être, celui de demain et des perspectives entr’ouvertes par les prémices des ordinateurs quantiques.

Un ouvrage remarquable à recommander en complément des nombreuses autres publications déjà disponibles sur le même sujet.

Publié aux Éditions Ellipses – 2019 – 309 pages

22.2.20

Avenue des mystères – John Irving




Depuis son formidable « Le monde selon Garp », on sait que le monde selon John Irving est peuplé de fantasmes, hanté de pulsions sexuelles et couvert de chemins de traverse à la poursuite  d’un imaginaire qui semble aussi intarissable que chatoyant. Autant de caractéristiques, entre autres, que nous retrouvons avec un délice assuré dans cet extraordinaire roman « Avenue des mystères ».

Impossible – et inutile – de tenter de vouloir résumer une histoire aux ramifications infinies et qui nous propulse sans cesse d’une époque à une autre, d’une langue à une autre, d’un lieu à un autre… entre autres. Disons simplement que nous nous immisçons dans la vie et les pensées tourmentées d’un certain Juan Diego Guerrero dont nous allons suivre, dans l’ordre et le désordre (surtout !) les pérégrinations frénétiques.

Tout commence sous les pires auspices pour le jeune Juan Diego. Orphelin de père, né d’une mère à la beauté renversante mais plus qu’à moitié folle, il vit dans l’immense décharge mexicaine de Oaxaca au milieu des détritus, des cadavres de chiens et des vautours qui surveillent leurs proies. Confié aux soins du chef de la décharge, il va se révéler d’une intelligence hors normes, apprenant à lire et à parler anglais seul, servant également d’interprète à sa sœur cadette s’exprimant dans un sabir compris de lui seul paraissant issu tout droit des langues aztèques.

Des années plus tard, il sera devenu un écrivain célèbre, installé aux États-Unis, professeur à l’université, adulé de ses élèves et de ses lecteurs. Nous le retrouverons à la cinquantaine avancée, infirme (à cause de circonstances que nous apprendrons plus tard), obnubilé par ses bêtabloquants inhibant son énergie et ses pulsions et le viagra qui lui sert de palliatif pour une sexualité solitaire.

Entre ces deux longues étapes, et au-delà, John Irving nous mènera tambour battant aux côtés de personnages virevoltants et hauts en couleur. Une armée de Jésuites plus enclins à la pratique d’une casuistique évitant la prise de risques qu’à l’action déterminée, un cirque  où les grands fauves ne sont pas nécessairement les animaux mais ceux qui tentent de les dompter, des statues de vierges qui s’affrontent à distance causant catastrophes en série, des cuirasses et épées de conquistadors qui tombent régulièrement pour manifester la présence de fantômes dans un manoir. Et, surtout, un périple en Asie, organisé par l’un des anciens élèves de Juan Diego pour son maître, au cours duquel le romancier va tomber entre les griffes de femmes-démons, mère et fille, lui révélant une sexualité débridée en même temps que les fantômes d’anciens combattants américains de la guerre du Vietnam.

Il faut l’immense talent d’un romancier comme John Irving pour bien secouer tout cela, nouer sans cesse des liens à distance qui semblent se détendre au fil des pages pour se retendre brusquement dans des séries de climax hilarants et déjantés. On y rit effectivement beaucoup de la religion quand elle détruit plus qu’elle n’aide, de l’interprétation des dogmes qui tourne à la joute verbale et philosophique, des phobies multiples et des passions amoureuses qui renversent tout, même ce qui aurait pu passer pour être impossible, sur leur passage.

Bref, précipitez-vous sur ce roman merveilleux et mystérieux. Un pur chef-d’œuvre de délire.

Publié aux Éditions du Seuil – 2016 – 517 pages

15.2.20

La fracture – Nina Allan




La vie de cette famille anglaise sans histoire particulière se déroulait normalement. Les parents travaillaient pour payer les crédits et la scolarité de leurs deux filles adolescentes. De leur côté, les deux sœurs vivaient une existence se partageant entre moments de complicité intense, petites vexations et jalousies sans conséquences.

Et puis, un samedi, sans raison apparente, sans aucun signe avant-coureur, Julie, l’aînée âgée de quinze ans, disparut. La police mena une enquête approfondie, fouilla les vies de plusieurs suspects, sonda le lac voisin, fit curer la rivière. En vain. Pas la moindre trace de l’adolescente, pas la moindre piste sérieuse. La conséquence pour la famille fut terrible. Impossible de faire le deuil. Le couple explosa. La mère se résigna à une mort probable. Le père lui sombra dans la folie d’une quête psychotique et finit par mourir de chagrin.

Imaginez du coup la tête de Selena, la cadette, lorsque, vingt ans plus tard, elle reçoit un coup de fil d’une femme qui se présente comme étant sa sœur disparue. Pour avoir obtenu des réponses claires à des souvenirs d’enfance qu’elles ont partagés, Selena ne doute pas : c’est bien sa sœur. La mère, elle, refusera d’y croire et coupera les ponts.

Longtemps, Selena restera mystérieuse sur sa disparition jusqu’à ce qu’elle confesse l’inconcevable. Non, elle ne fut pas enlevée (quoique…) mais tomba dans une faille de l’espace-temps pour se retrouver sans transition dans un autre monde quelque part dans l’univers !

Dès lors, l’étrange roman de Nina Allan navigue entre le récit de sa vie là-bas, sur Tristane dont elle rend compte avec force détails, sa morne existence dans une Angleterre où la fracture est majeure mais d’ordre social et une enquête échevelée pour tenter de déterminer si le bijou qu’elle prétend avoir rapporté de Tristane est ou non une tromperie.

La force de l’auteur est de nous laisser dans le doute et de proposer, comme à ses personnages, de nombreuses pistes allant de la mystification, la folie jusqu’à l’extraordinaire. La seule chose certaine est que cette fracture aura laissé cette famille brisée, jamais plus capable de poursuivre une vie normale.

Publié aux Éditions Tristram – 2019 – 406 pages

11.2.20

Tout est possible – Elizabeth Strout



C’est l’émoi dans la petite ville d’Amgash au fin fond de l’Illinois depuis la publication d’un nouveau livre par Lucy Barton, une fille du patelin devenue écrivain célèbre installée à New-York. Un émoi d’autant plus justifié que le livre, dont nous ne saurons pas grand-chose, traite de la vie et des gens d’Amgash. Or, il n’y a rien de moins apprécié dans le Middle-West que d’être pointé du doigt ou de trop parler de soi…

Pourtant, le propos du roman d’Elizabeth Strout est précisément de parler de ce que l’on tait, de révéler que tout est possible même l’improbable, même le laid, même la réussite qu’on n’aurait jamais prédite. Empruntant le corps et les pensées de nombreux personnages principalement centrés autour de Lucy Barton qui sert ici simplement de prétexte, Elizabeth Strout nous fait entrer dans l’intimité de chacun et des familles. Une intimité où les blessures narcissiques sont nombreuses pour la plupart du temps issues d’une enfance traumatisée par les violences physiques ou sexuelles subies.

De sexe il est d’ailleurs presque toujours question. Rarement comme une forme d’épanouissement et de jouissance. Presque toujours au contraire comme une épreuve imposée et subie, comme une effraction de l’autre en soi, comme une brisure d’une enfance partie trop tôt basculant sans transition dans ce que le monde adulte a de plus sordide. Du coup, tous ces personnages marchent en claudiquant dans une existence sans joie, terne. Presque tous ont fait les mauvais choix de mariage, de métier, de vie parce que manquant de confiance en eux-mêmes, brisés par des parents malfaisants ou des conflits armés lors desquels certains ont dû commettre et voir des atrocités dont ils ne se sont jamais remis. Oui, tout est possible, surtout le pire semble dire ici l’auteur dont le roman constitue une sorte de suite à « Je m’appelle Lucy Barton ».

Pour autant et malgré le succès considérable du livre aux États-Unis, j’avoue être resté en dehors du récit qui n’a guère réussi à me toucher. La faute à des personnages auxquels on ne s’identifie pas tant ils semblent se situer aux antipodes de nos propres vies. La faute aussi à une écriture manquant de relief et dont la relative platitude n’a cessé de me surprendre quand on sait qu’Elizabeth Strout reçut le Prix Pullitzer en 2009.

Publié aux Éditions Fayard – 2018 – 297 pages

5.2.20

Le procès du cochon – Oscar Coop-Phane




Oscar Coop-Phane emprunte à la longue tradition des contes philosophiques pour nous interpeler sur la question de l’ostracisme et des victimes expiatoires, désignées très/trop rapidement lorsqu’il s’agit de trouver à tout prix une explication à une situation plus ou moins insupportable.

Dans un petit village aussi anonyme qu’universel, la paix règne. Les paysans sont aux champs. Une jeune femme a laissé son nouveau-né endormi au creux de son berceau douillet, en plein air. Un cochon, habitué à vivre seul, en pleine nature, vient à passer par-là. Reniflant le bébé, il est attiré par la bonne odeur de lait et de peau fraîche dans laquelle il commence alors à croquer à pleines dents. Le bébé en mourra.

Vite capturé et protégé de la vindicte populaire par la maréchaussée chargée de l’enquête, il est amené en prison et enfermé avec les pires détenus dans l’attente de son procès. Refusant – et pour cause – de répondre à la moindre question, un avocat lui est commis d’office pour le défendre. S’en suivra un simulacre de procès afin de sauver les apparences avant que de le livrer aux mains du bourreau qui lui fera subir un supplice moyenâgeux, organisant une épouvantable agonie propre à satisfaire les bas instincts de la foule venue en nombre assister au spectacle.

Remplacez le cochon par qui vous voulez (la liste serait longue…) et vous aurez la représentation triste et sordide, derrière les apparences de théâtre cocasse de ce court roman, d’une inextinguible litanie des pires horreurs humaines…

Publié aux Éditions Grasset – 2019 – 125 pages

26.1.20

La vie sexuelle des super-héros – Marco Mancassola


Voilà un roman aussi original, perturbant et addictif que possible ! Une façon drôle et caustique de se moquer de l’Amérique et de certains de ses travers.

En ce début de XXIème siècle, New-York et avec elle l’Amérique tout entière fait face à une série d’évènements aussi dérangeants qu’inexpliqués. Plusieurs des anciens super-héros de Marvel (ici devenus des personnes réelles), bien que retirés de toute action visant à faire régner la justice, ont été retrouvés assassinés après avoir reçu une mystérieuse missive portant simplement la formule « Adieu cher  ».

Un policier chargé des enquêtes rend visite à certaines de ces anciennes gloires pour les informer des dangers potentiels encourus et leur proposer une protection policière. Une mise en garde inutile puisqu’à chaque fois, le ou la super-héros en question sera retrouvé mort dans des circonstances atroces. Des morts mystérieuses dont les auteurs, obstinément mutiques et prêts à supporter les peines encourues, sont souvent retrouvés. Des morts qui, toutes, sont reliées à des pratiques sexuelles particulières mettant à mal l’image étincelante de ces porte-étendards américains.

Organisé en une série de novelas plus ou moins longues, le roman nous plonge au cœur des déviances et des outrances américaines. Culte de l’image, utilisation abusive des médias et de la télévision qui poussent à de plus en plus d’outrance et de prises de risques, sentiment d’impunité pour certaines élites, pouvoir de l’argent et du prestige qui peut entraîner à se croire au-dessus de tout, manipulations en tous genres pour parvenir à ses fins…

Plus les histoires semblent se répéter avec d’infinies variations morbides et nauséabondes, plus notre interrogation sur le sens de ces crimes augmente comme augmente notre répulsion pour une société de l’outrance où de pauvres super-héros, fatigués, usés et presque à la retraite deviennent les marionnettes épuisées d’un système en route vers la folie et l’explosion.

A ce titre, le dénouement concocté par Marco Mancassola est un petit bijou de perversité comme un dernier coup de griffe envers un monde promis à son extinction comme il aura au préalable lui-même mis fin à ce qui participa de son lustre au moyen de ses super-héros tombés de leur piédestal. Un petit bijou.

Publié aux Éditions Gallimard – 2011 – 545 pages

20.1.20

L’incivilité des fantômes - Rivers Solomon


Si vous êtes à la recherche d’un roman de SF mal ficelé, à la limite du ridicule absolu, il y a de grandes chances pour que le nullissime roman de Rivers Solomon remplisse tous vos critères.

Résumons l’intrigue sur laquelle il y avait moyen de construire quelque chose d’intéressant. Pour une raison inconnue, les Terriens ayant survécu à une quelconque catastrophe ayant rendu la poursuite de la vie sur notre planète ont fui à bord d’un gigantesque vaisseau spatial. Depuis des centaines d’années, il vogue à la recherche d’une nouvelle planète où s’installer en ayant instauré à bord une dictature. Les fondements en sont double. D’une part, une doxa religieuse rigoureuse installant comme croyance que le vaisseau est guidé par les Dieux ; d’autre part, une confiscation du pouvoir, des privilèges et des honneurs aux seules mains des Blancs résidant sur les hauts-ponts tandis que les Noirs occupent les bas-ponts où ils sont chargés de toutes les tâches nécessaires à la vie collective sous la surveillance de gardiens qui n’hésitent pas à les traiter en esclaves dont ils usent et abusent sans vergogne. Tout cela finira mal, on s’en doute…

Or donc, pourquoi ce roman serait-il à classer manu militari dans les gros nanars ? Pour de nombreuses raisons, à commencer par une écriture sans style, d’une platitude navrante. Ensuite et surtout parce qu’il multiplie les invraisemblances (guérisons subites et quasi-miraculeuses de blessures gravissimes, capacité à tirer d’une jardinière des substances hyper-puissantes, fabrication d’armes sophistiquées à partir de bouts de tube, déplacements dans des coursives sans surveillance efficace, histoires d’amour ridicules et peu crédibles, énigmes codées dignes d’un escape game niveau zéro…). Cessons là une litanie qui pourrait être poursuivie. Ne parlons même pas des approximations scientifiques grossières et des procédures risibles de lancement de navettes dans l’espace. C’est à pleurer de rire tant tout cela est débile…

Allez, voilà pour moi la médaille d’or du pire roman de SF que j’ai jamais lu. Beurk…

Publié aux Éditions des Forges de Vulcain – 2019 – 392 pages

14.1.20

L’âge de la lumière – Whitney Scharer



Avec ce roman historique, Whitney Scharer nous offre une formidable plongée au cœur du Paris artistique, surréaliste et dadaïste des années 20. Regorgeant de détails puisés aux meilleures sources, l’auteur nous place aux côtés des grandes figures intellectuelles de cette époque dont nous découvrons la face cachée, intime, les ressorts qui nourrissent souvent leurs créations artistiques.

Jusque-là, la jeune Lee Miller avait mené une vie de mannequin recherchée et adulée pour l’édition américaine de Vogue. Cette icône de la mode, poussée par un père possessif, va décider de tout lâcher, âgée d’une vingtaine d’années pour venir s’installer à Paris et y peindre.

Très vite à court de ressources et toujours accompagnée d’un petit appareil photo, elle s’initie peu à peu à cette discipline qui la mènera, par le hasard des rencontres dans le Paris des années folles, dans le studio d’un certain Man Ray, alors portraitiste recherché. Elle en deviendra l’assistante, le modèle et, assez rapidement, la maîtresse. Commence alors une relation passionnelle, intense dans laquelle l’élève inspirera le maître en même temps qu’elle en apprend tout en le sublimant bientôt à sa manière.

D’une nature viscéralement jalouse, Man Ray fera tout pour empêcher la reconnaissance du talent de sa maîtresse voire s’en approprier certains travaux. C’est sa jalousie maladive aussi qui finira par causer le naufrage d’une relation trop passionnelle et perverse pour survivre à la volonté de reconnaissance, d’émancipation et d’indépendance de sa muse.

Lee Miller deviendra alors une photographe reporter qui sillonnera les champs de bataille de la Seconde Guerre Mondiale aux côtés des armées américaines. Figurant parmi les premiers contingents venus libérer les camps de concentration, elle restera hantée par les images prises sur place. Psychologiquement fragile, alcoolique et menant une vie de bâton de chaise, elle finira comme l’épouse déclassée, retirée dans la campagne anglaise, de Roland Penrose, figure de proue de la peinture surréaliste anglaise, publiant des chroniques gastronomiques pour le compte de l’édition anglaise de Vogue.

Au-delà de la découverte détaillée de la vie artistique parisienne d’une des périodes créatrices les plus fécondes du siècle dernier, Whitney Scharer réussit l’exploit de nous faire ressentir au plus profond les émotions, les peines et les joies, les doutes et les questionnements, les incessants tâtonnements de tous ces personnages d’exception dotés d’une psychologie agitée sans cesse traversée par des tempêtes bouleversant tout. Une formidable réussite.

Publié aux Éditions de l’Observatoire – 2019 – 441 pages

10.1.20

La clé USB – Jean-Philippe Toussaint



Découvrir un nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint est toujours un moment de plaisir mêlé de surprises. Son dernier opus ne déroge pas à la règle même si, pour des raisons que nous allons expliquer, il n’est pas tout à fait au niveau de ses meilleures productions.

Travailler comme haut fonctionnaire à la Commission européenne à Bruxelles est un sort enviable. Fort bien rémunéré, on y côtoie dans un certain luxe le gotha tout en tentant d’améliorer le sort du monde et de protéger les intérêts européens en pondant directives et règlements à tours de bras. Quant au narrateur et personnage central du roman, il occupe la responsabilité du service de prospective. Un travail, dont JP Toussaint nous décrit les grands principes, qui consiste à élaborer des scenarii et de les probabiliser pour toutes les questions d’importance que les Commissaires Européens auront sélectionnées. Un travail qui a amené notre homme à s’intéresser de près aux techniques de blockchain et à la cryptomonnaie qui lui est souvent associée.

Une compétence qui lui vaudra d’être approché par des personnages aux intentions à peine voilées, décidées à profiter des largesses financières européennes pour subventionner une vaste manœuvre mafieuse au profit d’intérêts privés. Une tentative de corruption, à laquelle notre homme résiste, qui l’amène à se retrouver en possession d’une clé USB qui n’aurait jamais dû lui parvenir mettant encore plus au grand jour ce que notre expert soupçonnait. Commence alors un épuisant voyage vers la Chine et le Japon au cours duquel bien des illusions vont tomber et bien des menaces, parmi lesquelles une totalement inattendue pour le lecteur, devenir réalité.

Pour qui ne connaît ni le monde de la cyber-sécurité ni celui des règles qui gouvernent le fonctionnement de toute institution ou groupe international, il y a fort à parier que la lecture sera de bout en bout plaisante, le style inimitable de l’auteur fait de charme et d’auto-dérision supportant un récit romanesque plein de rebondissements.

Pour les autres, ils auront du mal à adhérer à la courte séance permettant de tester l’existence de backdoor en parvenant à ses fins avec une simplicité déconcertante. Pour toutes celles et ceux qui ont à subir la formation annuelle suivie d’un test obligatoires bourrant le crâne des collaborateurs de tous niveaux de ce qu’il convient de faire ou ne pas faire autour des questions de « compliance », transparence et de sécurité, il est probable qu’ils se diront, comme moi, que notre chef de service du jour aurait bien du souci à se faire tant il enfreint les consignes de base en cas d’approche de tiers et de soupçon de tentative de corruption. Bref, les initiés resteront in fine en dehors.

Publié aux Éditions de Minuit – 2019 – 191 pages

4.1.20

Ordinary people – Diana Evans



 « Ordinary people » est à la fois le titre d’une chanson du premier album de John Legend (Get Lifted) et celui du troisième roman de Diana Evans, une des nouvelles figures majeures des Lettres contemporaines britanniques. Un titre pour nous plonger au cœur de la vie quotidienne de deux couples afro-britanniques. De jeunes adultes afro-britanniques, pas encore arrivés à la quarantaine mais s’y dirigeant à grands pas, en couples avec de jeunes enfants.

Comme bien des Londoniens, ils doivent affronter la crise qui sévit au début des années 2000, à la cherté de l’immobilier de la capitale qui les contraint à venir habiter les lointaines banlieues mal desservies par les transports publics. Des conditions qui rendent encore plus difficiles la vie au quotidien alors qu’il faut déjà, surtout, faire face à son statut de Noir que l’on soit à peine foncé comme Melissa, celle dont tomba follement amoureux Michael d’origine jamaïcaine et lui beaucoup plus brun de peau, le couple central de ce roman.

En adoptant le point de vue d’un narrateur externe au récit, omniscient à la manière d’un Dickens, Diana Evans observe à la loupe la vie, les sentiments, les angoisses, les doutes, les émotions de ses personnages. Tous se débattent entre d’insolubles contradictions. Aimer son ou sa partenaire quand l’autre semble, pour des raisons inconnues, s’éloigner sans qu’on n’y puisse grand-chose. Travailler en y trouvant un sens quand sa « négritude » vous cantonne dans des postes subalternes ne correspondant ni à vos aptitudes ni à vos capacités. Survivre aux trajets quotidiens éreintants allongeant les temps indisponibles et rognant d’autant plus sur ceux à consacrer à sa famille. Trouver un sens à une vie qui a pris une direction totalement contraire à tout ce que l’on a pu espérer et chérir.

Alors, à l’image de ce Crystal Palace, gloire de l’Exposition Universelle que l’on croyait éternelle et qui finit par s’écrouler sur elle-même comme à l’image de cette vieille bicoque victorienne, proche du palais de verre devenu ruine, habitée par Melissa et Michael et qui semble elle aussi partir peu à peu en poussières, l’amour que l’on croyait indestructible finit à son tour par se fissurer quand il n’explose pas tout simplement. Parce que les attentes respectives, les conceptions de vie combinées aux reproches plus ou moins fondés réalisent un formidable et invisible travail de sape auquel rien ni personne ne pourra résister.

Ce sont là les vies houleuses, chaotiques, pleines d’espoir et de déceptions que nous donne à voir Diana Evans dans un roman magistral qui ne fait que confirmer un talent dont le premier roman 26a fut récompensé par le prestigieux prix Orange.

Publié aux Éditions Globe – 2019 – 381 pages

3.1.20

De pierre et d'os - Bérengère Cournut




C’est à un voyage étrange, inhabituel et quelque peu initiatique que nous convie Bérengère Cournut. Une plongée en plein pays Inuit au cœur de l’Arctique.  Un monde totalement hostile pour tous ceux qui s’y aventureraient sans préparation. Un monde tout autant hostile pour le peuple qui y habite s’y déplaçant en petits groupes constitués de juste quelques familles.

A la suite d’une partie de chasse qui a mal tourné, une jeune femme Inuit se retrouve seule sur la banquise avec juste quelques chiens et quelques outils de base. Plus les jours passent, plus la faim se fait tenace, les chiens menaçants et le froid mordant. C’est la mort assurée qui attend la survivante jusqu’à ce qu’elle tombe par hasard sur un groupe de chasseurs auxquels elle est apparentée et qui vont la recueillir.

Par les yeux, les sens, les émotions de cette jeune femme dont nous allons suivre la vie, l’auteur nous convie à la découverte d’un monde aux antipodes du nôtre. Un univers où survivre constitue la lutte quotidienne, où se nourrir le plus souvent de viande crue juste prélevée sur les phoques ou, quand on a de la chance, les bœufs musqués ou les ours, constitue la denrée de base. Un monde où les esprits rôdent sans cesse et sont conviés pour aider à régler maladies, accouchements, tensions sociales, fortunes de chasse et de pêche dans une pratique animiste et chamanique qui cimente la vie de tous. C’est d’ailleurs par les chants improvisés, dont des extraits entrecoupent les récits et les courts chapitres de ce roman, que les conflits se règlent, permettant l’expression neutre mais officielle des tensions afin de favoriser aussi simplement que possible la résolution des conflits. Une approche indispensable quand la violence est quotidienne, celle de la chasse, celle de la lutte contre les éléments, celle des hommes aussi entre eux et qu’il convient de ne pas en ajouter de nouvelles expressions.

Au moyen d’une écriture épurée mais souvent poétique, Bérengère Cournut sait nous entraîner à la découverte à la fois émerveillée et apeurée d’un monde dont les possessions se réduisent à quelques morceaux de pierre et d’os, les fondements consistant à assurer la survie du groupe avant tout. Un très beau récit élaboré sur la base d’études ethnologiques et qui fut récompensé par le Prix des Lecteurs FNAC 2019.

Publié aux Éditions Le Tripode – 2019 – 224 pages