17.2.12

La femme et l’ours – Philippe Jaenada



Il faut voir le dernier roman de Philippe Jaenada, l’un des romanciers actuels les plus déjantés, comme une suite à distance de  « Plage de Manaccora, 16H30 » (voir notre post). On y retrouve le trio qui faillit périr asphyxié et carbonisé dans l’incendie qui ravagea leur lieu de vacances quelque temps plus tôt. Revenus à Paris, Bix (le double de Jaenada), sa femme (toujours aussi fragile psychologiquement et envahie de tocs) et son fils vivent une vie sans trop de relief. Bix continue de vaguement publier et son dernier roman va recevoir d’ailleurs un prix de seconde zone des mains de Jacques Toubon dans une séquence qui compte parmi les meilleurs moments du bouquin. Il complète les maigres rentrées pécuniaires par un travail de journaliste à Voici et s’occupe surtout à plein temps de son fils sous le diktat inconditionnel de son épouse. Jusqu’au jour où, traité de « Connard » dans un des moments d’hypocondrie de sa moitié, il claque la porte et part pour un tour de France improbable.

Retour aux beuveries avec les potes dans les bars qu’il avait délaissés à regret. Toujours plus d’alcool entrainant toujours plus de soif, Bix finira par vite perdre ses repères et noyer son spleen et sa vie de raté dans un delirium alcoolisé où rêves et mythes, espoirs déçus et vaguement entrevus vont finir par l’isoler du monde et le projeter dans une quête vouée à l’échec.

Car Bix aura rencontré une jeune femme aussi folle que lui, incroyablement attirante, presque aimée un soir et perdue le lendemain. Il lui faudra la retrouver à tout prix pour la baiser car, de cela aussi, son épouse tyrannique le prive. Il ne s’agit pas d’amour, juste de sexe avant de revenir au bercail et de se faire pardonner.

« La femme et l’ours » peut se concevoir comme une sorte de synthèse de l’ensemble de l’œuvre de Jaenada, comme une dissertation éthylique sur son univers romanesque campé chez les paumés, les exclus, où les femmes sont faciles mais perfides, les hommes faibles et soûlards. Un monde où l’alcool efface la misère et engendre de la fraternité.

Mais c’est aussi le roman le plus faible de l’auteur, précisément parce qu’il hésite entre différentes pistes, tantôt prolongation de ce qui le hante, tantôt fable, tantôt confession intime sur des chapitres de sa vie restés jusqu’ici cachés (sa réclusion volontaire dans son appartement à l’âge de vingt-cinq ans pour vivre une expérience forte qui lui fit découvrir sa vocation d’auteur). Roman le plus faible aussi car il faut longtemps, trop longtemps, pour commencer de comprendre là où Jaenada veut nous mener tant la trame part dans tous les sens et le récit manque de souffle au moins dans le premier tiers.

Autant l’avant-dernier opus avait marqué un salutaire renouvellement, autant le dernier nous laisse dubitatif. Ce n’est pas franchement raté car il y a la force des images inattendues et, tantôt, l’auteur déclenche un trait fourbe et plein d’humour. Mais le roman ne décolle jamais vraiment à l’inverse de tout ce que Jaenada a pu produire jusqu’ici. C’est juste dommage.

Publié aux Editions Grasset – 2011 -311 pages  

Sans moi – Marie Desplechin



Publié en 1998, ce livre, son deuxième roman, fit sortir son auteur, Marie Desplechin, du monde du journalisme et de l’écriture de livres pour enfants pour la propulser dans celui des auteurs de roman à succès. Son roman fut ensuite adapté au cinéma, sous le même titre, en 2007 par Olivier Planchot.

Une jeune femme divorcée, mère de deux enfants, Thomas et Suzanne, est à la recherche d’une baby-sitter. Son métier consiste à adapter, pour des agences de communication ou en free-lance, divers écrits du monde de la politique, de la finance ou autre jet-set pour leur donner une tournure littéraire acceptable. Tout est dans le sens de la formule en se gardant bien de porter un jugement au fond. Un travail d’abattage où ses convictions ne comptent pas. Un boulot qui, surtout, rapporte.

Débarque Olivia, une jeune femme extravertie, sympathique et qui établit immédiatement un contact sincère avec les enfants. Olivia s’installe dans la chambre de bonne du grand appartement parisien mais va rapidement s’imposer à toute la famille.

Olivia est une ex fille de la rue, une toxicomane, une enfant de la DDASS dont la fragilité, la souffrance et les épreuves vont peu à peu nous être révélées. Malgré ce qu’elle a subi, malgré les internements en hôpital psychiatrique, Olivia est une sorte de sainte incapable de haïr. Une sainte qui a un rapport décomplexé au sexe puisque les viols à répétition et en bande furent son quotidien d’enfant et d’adolescente. Cette vie rude et violente sera révélée au fur et à mesure que la confiance réciproque s’établit et qu’Olivia devient indispensable.

Que faire pour notre femme divorcée, un peu à la dérive, débordée par son travail, trahie par ses mecs, sans cesse entre rupture et réconciliation, recherchant sans cesse de nouveaux boulots pour joindre les deux bouts et payer un loyer trop onéreux pour les moyens dont elle dispose ?

Jusqu’où accepter les mensonges d’Olivia, son sans-gêne, sa prise de possession d’un territoire et son emprise sur les enfants sans se renier soi-même ? Comment aider l’autre à se reconstruire quand, pour soi-même, la dépression guette et finit par vous projeter dans une spirale dont il est impossible de sortir seule ?
Ce sont là les thèmes abordés par ce roman furieusement moderne et qui pose, crûment, des problèmes de son temps. Un roman sur la morale contemporaine, sur la place qu’on accorde à ses propres valeurs, sur les limites de la tolérance.

Marie Desplechin nous apportera une réponse qu’il nous appartient, ou non, d’accepter. Sans poncif, sans chercher à convaincre à tout prix car la force du récit tient dans l’exposition brute des faits, sans concession aux bonnes mœurs aucune. Un roman souvent crû comme l’exposition de la torpide réalité peut l’être.

Alors, on pourra déplorer une écriture un peu complaisante, une certaine facilité littéraire, tendance journalistique. C’est sans doute ce qui fit le succès de ce roman qui n’a pas trop mal vieilli.

Publié aux Editions de l’Olivier – 252 pages

11.2.12

Terre et cendres – Afiq Rahimi



« Terre et cendres » fit partie des écrits qui commencèrent à faire connaître Atiq Rahimi avant l’attribution du Prix Goncourt en 2008. Il fut publié en 2000.

Comme le note sa traductrice, Sabrina Nouri, ce court récit (moins de cent pages) est « un roman cathartique » en ce sens qu’il témoigne de l’immense douleur que portent en eux celles et ceux qui ont tout perdu lors de la guerre russo-afghane, sauf leur propre vie et qu’il constitue un exutoire à l’indicible qui frappa un peuple paisible.

La langue adoptée par l’auteur est d’une extrême simplicité, les phrases très concises, les dialogues restreints à quelques mots qui disent l’essentiel. Il s’agit d’un parti-pris de l’auteur car le dépouillement de cette langue nous oblige à affronter la douleur à l’état brut, sans l’artifice de mots enjoliveurs.
Le récit est ramassé dans le temps. Nous allons suivre quelques heures d’un vieil homme, accompagné de son petit-fils. Ils se trouvent au milieu de nulle part, au pied d’une baraque qui contrôle l’accès à une mine. Le vieil homme veut à tout prix rendre visite à son fils qui travaille à la mine et négocie avec le garde-barrière d’être convoyé par une voiture lors du prochain passage.

Commence une longue attente au soleil puis à l’ombre d’une épicerie de fortune tenue par un sage, respectueux des traditions afghanes alors que la guerre met tout à feu et à sang.

Peu à peu, nous allons comprendre le but de la démarche du vieil homme. Les chars russes ont pilonné le village à titre de représailles et la mère, la femme et les enfants du fils qui travaille à la mine ont tous péri. Seuls ont survécu le père desséché par le soleil et le jeune fils qui est devenu sourd suite au bombardement. Il ne comprend d’ailleurs pas pourquoi les tanks ont pris la voix de tout le monde et ôté tout bruit à toute chose et ne cesse d’interpeller son grand-père à ce propos.

L’immensité de l’horreur est renforcée par le déshonneur car la femme de son fils a couru nue en plein village, le bombardement l’ayant surprise au moment du bain des femmes dans le hammam. Poids des traditions musulmanes.

La douleur que le vieil homme n’a pas pu exprimer va finir par sourdre, par flots sporadiques, lors de l’attente et du trajet qui va l’amener vers un fils qu’il s’apprête à poignarder. Mais cette douleur sera elle-même trompée par ce qu’il découvrira une fois rendu à la mine.

On ressort éminemment touché par la simplicité du récit et l’inévitable violence que la guerre porte en elle. C’est en cela que le récit est cathartique. Il est en outre servi par une admirable traduction.
Une découverte pour aller à la rencontre d’un auteur désormais reconnu en sa terre d’exil.

Publié aux Editions POL – 93 pages

4.2.12

Visages noyés – Janet Frame



Il est des romans qui laissent en vous une trace indélébile parce qu’ils vous touchent au plus profond, qu’ils questionnent l’essence même de l’humanité, de ses limites et des errements. « Visages noyés » compte indéniablement parmi ceux-ci par le voyage bouleversant qu’il nous offre au pays de la folie.
Il faut dire que Janet Frame sait de quoi elle parle. Elle, la Néo-Zélandaise qui reste encore largement inconnue du grand public, qui fut internée pendant de longues années pour schizophrénie et qui échappa de peu à la lobotomie avant que de trouver son salut dans l’écriture. Son œuvre est totalement, exclusivement hantée par cette expérience oppressante dont elle ne fut jamais capable de se débarrasser totalement.

Alors, il n’est pas bien difficile de penser que la jeune femme dont il est question ici, Ismina Mavet, n’est autre qu’une projection littéraire de son auteur et que les faits relatés avec un luxe de détails et de réalisme ne sont que la transposition des horreurs quasi concentrationnaires dont Janet fut la victime pendant de longues années.

Au fil des pages, nous comprenons jusqu’où la folie peut mener et jusqu’à quel degré de sadisme les « normaux », celles et ceux qui sont en charge de surveiller les « anormaux »,  peut aller. Istina entre dans l’univers psychiatrique par la petite porte, celle qui regroupe les femmes un peu toquées mais presque normales encore. Celle qui recueille les êtres que les familles ne peuvent plus gérer et dont elles se débarrassent mi embarrassées, mi soulagées. Mais, la peur et l’abus des électrochocs comme moyen exclusif de traitement et, surtout, comme moyen de répression dès que l’agitation se manifeste finit par vous conduire, étapes par étapes, vers un comportement de repli, d’autisme et de dialogue intérieur avec des voix parce que tout autre dialogue normal est devenu non seulement impossible mais également réprimé. Surtout lorsque l’étape suivante consiste à vous lobotomiser, étape ultime et sacrificielle, sacrée et rédemptrice, d’une médecine jouant aux apprentis sorciers.

Du coup, il n’y a plus très loin entre la rigueur sévère relativement indispensable aux pauvres infirmières en sous nombre pour garder une cohorte d’agitées et la tentation d’un sadisme comme moyen de s’amuser, de produire des comportements déviants confortant l’image d’avoir à faire à un troupeau de bêtes qu’il convient dès lors de châtier comme tel, sans état d’âme, avant que de leur découper un cerveau déviant histoire de les calmer une bonne fois pour toutes.

Glisser vers une folie de plus en plus sévère devient ainsi la pente dangereuse naturelle, sanctionnée par un internement dans des pavillons de plus en plus crasseux, tenus par des infirmières de plus en plus garde-chiourmes, des tenues de plus en plus minimales et dégradantes. L’homme devient une bête à peine capable de raisonner, simplement capable d’éprouver la peur permanente, omniprésente, intrinsèque au groupe et entretenue par le personnel hospitalier.

Remonter la pente requiert une force de caractère hors du commun, une capacité à rester en marge du groupe tout en composant avec lui, une faculté à ruser et un peu de chance aussi. La chance, à force que le temps passe et que les médecins changent, que le système se réhumanise un peu et qu’un bon docteur finisse, malgré son harassement et sa surcharge de travail, par détecter en vous le fond d’humanité et d’intelligence qui vous distingue du sérail.

On sort hébété de ce témoignage d’autant plus poignant qu’il est livré factuellement, sans jugement et sans haine, comme un récit froid, précis, indiscutable d’un témoin revenu de l’enfer. Un livre absolument magistral !

Publié aux Editions Joelle Losfeld – 1996 – 283 pages

3.2.12

Le complot de l’Amérique – Philip Roth



Révisez votre Histoire car vous risquez d’être surpris. La couverture du livre donne immédiatement le ton : un timbre du Yosemite Park à 1 cent, des US Postage, est frappé d’un immense sigle nazi. Provocation, hallucination, sottise ?

C’est vers une réécriture romanesque de l’Histoire récente des Etats-Unis, ce grand pays aux allures démocratiques, que nous entraine avec une habileté époustouflante, P. Roth. C’est tellement bien fait que j’ai dû me frotter les yeux, aller vérifier que mes connaissances sur l’Histoire des Etats-Unis n’étaient pas contredites par divers sites internet pour, enfin, réaliser qu’il s’agissait bien de la part de l’auteur d’une œuvre de fiction.

P. Roth se raconte, enfant. Il parle à la première personne de lui, de son frère aîné qu’il adore et admire, de ses parents, juifs, qui s’en sortent avec peine, lui comme revendeur de polices d’assurance, elle en tenant l’économie familiale. Ces personnages, probablement très inspirés de la réalité, ont une vie réelle, une substance absolue rendue d’autant plus évidente que Roth nous parle de lui, de sa famille. Chaque détail sonne vrai, chaque anecdote fait résonner en nous notre propre histoire personnelle. Ce sont d’ailleurs des Mémoires comme il est dit en première page.

Roth est un enfant juif, élevé par des parents de culture juive mais libres vis à vis de leur religion. Ils vivent dans le ghetto juif d’une grande ville du New-Jersey, pas très loin de New-York. Une famille intégrée, qui tire le diable par la queue, certes. Des enfants exemplaires, gentils, polis, remarquablement bien élevés. Une famille sans histoire.

Les Etats-Unis se sont trouvés un héros : Charles Lindbergh qui vient de réaliser la traversée de l’Atlantique en 36 heures. Un héros d’autant plus exemplaire que le jeune bébé du couple vient d’être enlevé pour être retrouvé mort,  quelques jours plus tard.

Roosevelt est au pouvoir. La guerre a commencé dans cette Europe lointaine. Elle ne menace pas encore l’Amérique mais Roosevelt en a compris les dangers et a pressenti qu’elle n’épargnerait pas le continent américain, le moment venu.

Nous sommes en 1940. L’heure est aux élections présidentielles américaines. Lindbergh a fait une campagne résolument pacifiste, anti-guerre. Les juifs sont désignés comme les responsables de ce qui se passe en Europe et l’Allemagne présentée comme la réunificatrice du Vieux Continent en déliquescence. A coup de discours simples, répétitifs, sans relief, auréolé de sa gloire récente, sillonnant l’Amérique en tous sens au manche de son avion, il réussit à s’imposer surprenament comme le challenger, républicain, de Roosevelt, champion démocrate.  Roosevelt ne le prend pas au sérieux et mène une campagne gagnée d’avance.

Coup de tonnerre : Lindbergh remporte de peu les élections et devient Président des Etats-Unis. Commence un complot contre l’Amérique, un complot anti-juif qui transforme les Etats-Unis en suppôt de l’Allemagne nazie.

Ce qui est terrifiant, c’est de voir comment, peu à peu, insensiblement et avec une habileté démoniaque, le nouveau Président transforme son pays en un lieu d’où les juifs vont se trouver marginalisés, puis regroupés, puis expatriés d’office en vue de rendre le pouvoir à la race blanche et pure.
L’économie, la presse, le pouvoir policier basculent. Par son refus d’intervenir, l’Amérique favorise la progression inébranlable des troupes nazies en Europe et son expansion, via l’allié nippon, en Asie.
La famille Roth devient l’archétype de ce que chaque juif américain subit : pressions, manipulations, mutations d’office, en route vers la pauvreté, l’exclusion et, sans doute, déjà programmée, l’élimination.
C’est ce cheminement bouleversant, que des millions d’êtres humains ont connu en Europe qui se déroule sous nos yeux, cristallisés par la famille Roth.

Il faut une fin un peu grandignolesque pour se réveiller d’un terrible cauchemar et réaliser que tout ce qui se passe avec autant de véracité, d’éloquence et de crudité n’est en fait que fiction. Il y a bien complot dont on comprend les tenants et aboutissants.
Mais une fiction qui aurait pu se réaliser, Lindbergh ayant été connu pour son antisémitisme et ayant été poussé à postuler pour un mandat présidentiel.

Une fiction dont l’administration Bush, avec son extrémisme aveugle et son entêtement que l’Histoire ne manquera pas de condamner dans des combats illusoires en Afghanistan, en Irak et ailleurs, pourrait bien avoir été la plus récente, pâle, illustration.

Le livre tire une force supplémentaire du fait que chaque personnage cité est vrai, a existé et a joué un rôle clé dans ces années essentielles de guerre. Roth s’est autorisé à les détourner.
Il leur rend leur juste place historique dans une longue postface détaillant et rappelant qui fut réellement qui.

Il en reste un livre (dense) magistral, perturbant et qui interpelle. Un manifeste pour nous rappeler qu’il faut rester vigilent, éveillé et citoyen pour éviter que la démocratie, fragile par essence, ne bascule brutalement dans l’extrêmisme, la violence, la guerre civile.

Publié aux Editions Gallimard – 476 pages


27.1.12

Mingus Mood – William Memlouk



Visiblement, pour son premier roman, William Memlouk, journaliste spécialisé en musique et littérature, nous montre la connaissance approfondie qu’il a du monde du jazz. Car Mingus c’est bien sûr Charlie Mingus, le plus grand contrebassiste jazz du vingtième siècle, compositeur et aussi pianiste, partenaire d’Armstrong, de Duke Ellington avant de fonder son propre groupe fait de musiciens aguerris et prêts à repousser les limites traditionnels du blues, conférer une essence plus brutale à une musique pleine de violence et d’impact. Une évolution qui ouvrira la voie, une trentaine d’années plus tard et via d’autres musiciens, au free jazz.

En imaginant une interview entre une jeune journaliste et un vieux routard du jazz, membre du groupe de Mingus jusqu’à son album le plus personnel et considéré comme le plus beau, Tijuana Moods, enregistré suite à une série dantesque de concerts dans la ville du même nom au Mexique vers la fin des années cinquante, l’auteur entreprend de nous donner sa vision romancée de celui qui figure désormais au panthéon du jazz.

Ce récit qui combine éléments autobiographiques et imaginaires nous donne à comprendre avec finesse, sensibilité et lucidité l’ascension fulgurante d’un musicien qui allait révolutionner son époque. C’est un homme en révolte contre l’Amérique et son racisme primaire (on est dans les années quarante et cinquante et Martin Luther King sera assassiné quelques années plus tard), incapable de s’exprimer avec des mots, incapable de s’aimer pour ce qu’il est, un musicien noir de génie, que nous découvrons. Dès lors, casser les codes à coups d’improvisations de plus en plus hallucinantes, se lancer dans d’interminables riffs avec ses musiciens, faire exploser les conventions d’écriture devient le moyen d’expression d’un homme en lutte permanente et à la sensibilité à fleur de peau. Un homme passionné de poésie car les mots prennent alors un sens tout autre que ceux que les conventions veulent leur donner, un homme qui tente de tuer ses démons intérieurs à coups d’alcool et de drogue, un homme incapable de se laisser aimer normalement aussi car il ne s’aime pas lui-même. Un homme profondément coupé de lui-même et des autres, au comportement quasiment autiste par moments.

Extrêmement bien documenté, remarquablement construit, ce livre passionnera tous les amateurs de jazz et donnera aux autres sans doute l’envie d’en savoir plus sur cet artiste dont la vie fut brisée par une maladie dégénérative qui le cloua sur une chaise roulante et lui imposa une longue agonie en forme de martyr. Comme s’il y avait un prix à payer pour être un Dieu sur terre.

Publié aux Editions Julliard – 2011 – 244 pages

21.1.12

La route – Cormac McCarthy



« Le monde allait être bientôt peuplé de gens qui mangeraient vos enfants sous vos yeux et les villes elles-mêmes seraient entre les mains des hordes de pillards au visage noirci qui se terraient parmi les ruines et sortaient en rampant des décombres, les dents et les yeux blancs, emportant dans des filets en nylon des boîtes de conserve carbonisées et anonymes, tels des acheteurs revenant de leurs courses dans les économats de l’enfer. » (p 156-157).

Nous sommes quelques années après qu’une catastrophe, sans que nous en connaissions la cause, ait rayé tous les oiseaux du ciel, presque tous les mammifères de la terre, tous les poissons des mers ou des rivières. Tout est détruit, tout n’est que poussière et cendres. Seuls subsistent quelques humains partagés en deux clans inégaux.

Les réfugiés, d’un côté, qui tentent de se regrouper en petites communautés pour survivre en mangeant ce qu’ils parviennent à trouver dans les décombres d’un monde qui fut mais a cessé à tout jamais d’exister.

De l’autre côté, les méchants qui emprisonnent les réfugiés qui tombent sous leurs mains, en font leurs esclaves sexuels avant de les éviscérer et de les dévorer.Vous me direz qu’il s’agit d’un scenario déjà vu et rabâché du genre d’un film de série B. Et bien, grâce au talent immense de McCarthy, qui nous ne le soulignerons jamais assez, est l’un des plus grands auteurs américains contemporains, nous allons plonger au cœur d’une aventure à la fois humaine par la quête d’un espoir qu’elle porte en soi et bestiale par les conditions qu’elle impose aux acteurs survivants, dans l’attente d’une mort certaine et en souffrance.

C’est le long et lent cheminement d’un homme et de son jeune fils que nous allons suivre le long de la route qui descend vers la mer et vers le sud. Pourquoi le sud ? Parce que dans un monde précédent, le sud était porteur de chaleur, de perspectives et que dans le monde où l’auteur nous plonge avec effroi, tout est calciné, recouvert de cendres, qu’il fait un froid glacial, que la pluie ou la neige semblent tomber à tour de rôle pour rendre encore plus difficile l’improbable procession des quelques humains puants, loqueteux, pouilleux et affamés qui s’acharnent à survivre.

La force du roman se construit sur trois axes :
Tout d’abord un climat glauque, suffoquant, déformation absolue de notre univers quotidien, fait de destructions, de désolation totale et où les cadavres humains ont subi les pires outrages, ce qui plonge le lecteur dans un profond malaise, une sourde angoisse qui ne fait que grandir au fil des pages, au fur et à mesure que l’on comprend que la descente vers le sud est vouée à l’échec, sans perspective, trompeuse.
La focalisation, ensuite, sur l’embryon rescapé d’une cellule familiale avec ce père et cet enfant, volontairement laissés dans l’anonymat par l’auteur car à quoi servirait-il de porter un nom quand plus rien n’est ? Un père prêt à tout, à tuer, à se faire tuer, à pousser au suicide son fils, comme sa mère plus tôt, désespérée s’est résolue à le faire pour elle-même, pour échapper aux griffes des hordes infernales. Mais un père qui prend un soin infini de son fils avec ce qui peut rester d’amour dans un monde où les nourrissons sont aussitôt embrochés et dévorés. C’est leur route que nous suivons, leur recherche éperdue de nourriture dans des bâtisses ravagées, leur peur incessante de se faire repérer, leurs bivouacs hasardeux et ingénieux au coin d’un maigre feu, trempés, malades, mourant de faim. Une route physique et métaphysique, porteuse de symboles.

La mise en perspective, enfin, du bien et du mal, dans sa plus extrême trivialité, lorsque l’homme ne se différencie presque plus de la bête et que la vie a presque perdu tout sens.
Il en résulte un roman d’une force extraordinaire, imprimé dans la mémoire, un de ces écrits qui marquent à jamais et qui laissent un goût amer de déstabilisation. Car, que deviendrions-nous nous-mêmes dans de telles circonstances ?

La concision des phrases coupées au scalpel est servie par un style sobre et où le vocabulaire précis et choisi avec un soin infini emmène le lecteur un peu plus, à chaque phrase, vers un abîme insondable.
Eblouissant !
Publié aux Editions de l’Olivier – 245 pages

15.1.12

L’élégance du hérisson – Muriel Barbery



Difficile de croire que ce roman que, disons-le d’emblée, nous avons respectueusement adoré, ait rencontré le succès qu’il a connu ! Le livre avait démarré difficilement et grâce au travail formidable des libraires, qui lui ont décerné leur Prix littéraire, ce livre ardu, sec mais finalement brillant, drôle, décalé et réservant de grands moments d’émotion, a trouvé peu à peu son public. Il fut réédité une trentaine de fois et vendu à plus de deux cent mille exemplaires. Incroyable pour un auteur jusque là inconnu, modeste et réservée professeur de philosophie du côté de Bayeux.

Muriel Barbery déclarait, lors de ses interviews, qu’elle avait conçu ce livre dans une écriture désordonnée mais en se faisant plaisir à écrire de belles phrases. Surprenants propos car le récit est au contraire fortement construit, la pensée charpentée, puissamment structurée par un travail de réflexion philosophique approfondie. La référence à la philosophie Kantienne ou Hégelienne doit avoir laissé de côté pas mal de lecteurs qui avaient négligé leurs lointains cours de philosophie. Rien de rédhibitoire, bien entendu.

Ce roman est vraiment à part, à tous points de vue. Le thème en est aride, au premier abord. Nous sommes au cœur de la solitude des êtres, dans le monde où les choses doivent être à leur place, réglées sur l’ordre et l’apparence. Renée, cinquante deux ans, est une gardienne solitaire (veuve) dans le très chic VIIe arrondissement de Paris, au 7, rue de Grenelle exactement. Un hôtel particulier divisé en peu d’appartements dont le plus petit fait deux cent mètres carrés et la plupart, plus de quatre cents. Renée vit recluse et entretient son aspect repoussant par une tenue de prolétaire, une coupe de cheveux dantesque, une haleine repoussante. Elle fait hurler son poste de télévision pour corroborer l’idée qu’une concierge est forcément vulgaire et bas du front. Bref, elle a tout de l’anti-héros rébarbatif. Oui, mais derrière cette apparence qui entretient la division des classes entre les propriétaires de la haute (ex-ministre, grand industriel ou critique gastronomique de renom…) et la classe prolétaire au service des précédents, se cache en fait une intelligence et une culture redoutables.

Renée est une férue de philosophie et des plus ardues. Elle est dotée d’une intelligence extrême qui lui fait manier les concepts les plus complexes ou ésotériques comme d’autres le vocabulaire de base. Sa culture artistique est immense et son livre de chevet est « Guerre et Paix » de Tolstoï (comme Muriel Barbery !). Il fut donc normal qu’elle prénommât son chat Léon.

Au quatrième étage vit une adolescente de douze ans, fille de l’ex-ministre et sœur d’un e Normalienne en Philosophie parfaitement antipathique et pathétique de conformisme. Cette adolescente est dotée d’un QI hyperbolique et croit avoir tout compris de la vie des adultes. Comme la vie n’a plus rien à lui apprendre, elle a décidé de se suicider dans quelques mois, le seize juin, jour de son anniversaire. Comme Renée, elle voue une haine absolue au monde et se réfugie dans les concepts qu’elle manie avec une confondante dextérité.

Ce petit monde fondé sur l’ignorance et l’exclusion réciproque va voler en éclats, et avec lui les certitudes enracinées, avec l’arrivée d’un Japonais raffiné qui va découvrir qui se cache vraiment derrière les piquants de ces deux femmes. D’où l’élégance du hérisson, concept sorti de la bouche de notre adolescente.

La trame du roman repose sur un brillantissime duo à distance entre les réflexions intérieures de Renée, profondément intellectuellement élaborées, et le journal intime de l’adolescente. C’est la fulgurance des idées, toujours introduites dans le journal intime, par d’ironiques petits poèmes à la mode japonaise en trois ou cinq vers, qui impressionne. Peu à peu, les pensées s’entrecroisent et tissent une trame qui converge à faire exploser les apparences.  C’est l’intelligence du cœur qui finira par éclore.

Certes, la grande bourgeoisie est brocardée, certes les personnages sont caricaturaux et campés dans leur fonction représentative, mais le style et le plaisir malin que l’auteur prend à gentiment brocarder certains concepts procurent un plaisir rare à déguster une absolue perle littéraire. On ressort ébloui par tant d’intelligence, de subtilité et de brio. Bravissimo !

Recommandé par Cétalir.

Publié aux Editions Gallimard – 356 pages

7.1.12

No et moi – Delphine de Vigan




Voilà un livre pour lequel j’ai éprouvé un vrai coup de foudre, à tel point que, bien que commencé à une heure déjà bien avancée de la soirée, je l’ai dévoré d’une traite, incapable d’envisager de le refermer avant la toute dernière phrase.

Car il y a une justesse évidente dans la façon dont Lou Bertignac, une adolescente précoce et surdouée de treize ans, observe un monde dont, jusque là, elle ignorait tout. Lou, qui a un QI de 160, s’ennuie en classe. Elle est exclue par ses camarades parce qu’elle comprend toujours tout, répond toujours juste et vite, termine avant tout le monde ses devoirs sur table. Comme beaucoup de surdoués, elle est incapable d’aller vers celles et ceux de son âge et est tout autant déçue par le monde des adultes.
Sans réfléchir, pressée par un professeur de Français qui terrorise sa classe, elle va donner comme sujet d’exposé la vie d’une jeune SDF en France et garantir à son professeur que l’originalité de son sujet reposera sur une interview d’une situation réelle.

Alors, il faut bien que Lou dégotte son sujet. Parce qu’elle hante les quais de la gare d’Austerlitz, fascinée par les vies qui se nouent et se dénouent aux départs et aux arrivées des trains de grande ligne, Lou est repérée par No, une jeune SDF crasseuse et décidée.

Une fois le contact établi entre ces deux êtres, chacune en marge, chacune « a-normale » à sa façon, une fascination réciproque va se développer. Elles vont devenir inséparables, s’épauler l’une l’autre dans leur apprentissage particulier d’une nouvelle vie.

Lou est abasourdie par la difficulté à vivre dehors, les risques quotidiens, la violence de la rue et la gabegie des services d’urgence, saturés et démunis face à l’explosion de la pauvreté.

No retrouve en Lou les sentiments amoureux qui éclosent, les interrogations sur la vie lorsque Lou se confie à elle un peu comme à une grande sœur. Car Lou est terriblement seule. Sa mère est dépressive depuis la mort brutale de sa petite sœur et s’enferme dans un silence glacial. Son père fait de son mieux mais a du mal à comprendre une fille trop intelligente et qui questionne tout.

Alors Lou, aidée de son ami de classe Lucas,  lui aussi révolté, en marge, abandonné de ses parents, va entreprendre de convaincre sa famille d’accueillir No, de lui redonner sa chance et confiance en elle, de se reconstruire.

Il y a dans la façon dont le sujet de l’exclusion sociale est abordée dans ce superbe roman, une force d’autant plus grande que l’auteur a pris le parti de nous faire voir les choses par les yeux avisés mais encore purs d’une adolescente dans son corps mais terriblement adulte dans sa tête.
Certains des mécanismes majeurs à fabriquer l’exclusion sont décrits dans toute leur crudité : violence familiale, famille éclatée, alcoolisme sont des facteurs aggravants qui, combinés, détruisent à coup sûr le moindre enfant pour l’envoyer à jamais du mauvais côté de la barrière.

C’est pourquoi Lou aidée de Lucas se battront de toutes leurs forces pour sauver malgré elle une jeune femme vouée à l’autodestruction. C’est à une tragédie grecque moderne que nous assistons, et comme toutes les tragédies, le drame est présent mais forge les mortels humains.

« No et moi » fut à juste titre récompensé du Prix des Libraires 2007.
A lire sans la moindre hésitation.

Publié aux Editions JC Lattès – 287 pages

29.12.11

Le cœur cousu – Carole Martinez


Voilà un premier roman qui mérite toute votre attention tant il se dégage de lyrisme, de poésie, de tendresse et de violence à la fois. Un roman qui tient du conte fantastique et qui m’a souvent fait penser au « Roi des aulnes » de Tournier (que je considère comme un chef d’œuvre absolu).

Nous sommes dans le sud de l’Espagne vers la fin de XIXeme siècle. Le pays est écrasé de soleil et de chaleur. Une femme, vers la fin de sa vie, racornie, desséchée par les épreuves qu’elle a subies et les renoncements auxquels elle a du se résoudre, entreprend de nous livrer l’extraordinaire déroulement de son existence.

Alors nous allons partir vers un voyage fabuleux qui nous mènera au travers d’une Espagne enracinée dans la pauvreté, secouée par les jacqueries, écrasée sous la botte des aristocrates et dont la populace des villages est aux mains d’un clergé qui perd peu à peu de son prestige.

Ne vous y trompez pas, il ne s’agit en rien d’une fresque historique mais simplement d’une mise en contexte qui va servir de fond de scène aux aventures d’une femme, couturière de son métier, d’un mari forgeron et fou de ses volailles au point de passer deux ans dans son poulailler, nu et muet, en se prenant pour la plus faible des gallinacées, et de leurs cinq enfants.

Fraquista, la mère, le personnage principal du roman, est une femme de caractère. Elle a été initiée par sa propre mère aux rites magiques au moment de ses premières règles. Elle connaît les formules qui guérissent, qui ferment les plaies, qui consolent, qui endorment ou qui ramènent d’entre les morts. Comme don d’outre-monde, elle a reçu une boîte à couture qui fera d’elle la plus extraordinaire des couturières d’Espagne. De bouts de tissu loqueteux, elle peut faire les plus beaux atours, donner vie à ce qui est mort et usé.

Au fur et à mesure que ses enfants grandissent (quatre filles et un garçon), elle initiera ses propres filles qui chacune à son tour recevra un don bien particulier. Pendant ce temps, le mari sombrera dans la folie des combats de coq et y laissera ses biens et sa propre femme.

Jetée sur les routes, poursuivie par un amour adultère brûlant, Fraquista traversera l’Espagne en révolution, franchira la Méditerranée, s’installera aux portes du désert où l’Europe entière viendra lui commander de fastueux habits. Jusqu’à la mort elle-même qui viendra la défier.

Au cours de cette épopée dans laquelle ses enfants l’accompagnent, chacun de ces derniers aura l’occasion de montrer son talent et d’user des pouvoirs magiques qui lui ont été conférés. Toujours dans des situations extrêmes, d’une dangerosité absolue, en vue de fuir d’une issue fatale.

Assassinat, complots, trahisons, amours et passions, folie des hommes sont le fil conducteur de ce récit hallucinant et tendre vis à vis des personnages mis en scène. Cela aurait pu être banal, répétition d’un déjà vu. Il n’en est rien ! On est happé par la force du récit, par la touchante humanité, par la profondeur de l’analyse. On saisit le poids des croyances occultes dans un pays encore pauvre et secoué par de multiples révolutions en route vers le monde moderne. Quand tout change, que la vie est terriblement dure, la mort omniprésente et foudroyante, il faut bien croire en quelque chose de supérieur. Ce sera la foi, le diable, la magie, l’amour, la chance…

Bien qu’épais, le livre se dévore et plonge le lecteur dans l’isolement d’un univers où les ogres sont les hommes, l’art, l’un des moyens de sauver le monde.

Absolument superbe !

Publié aux Editions Gallimard – 428 pages

24.12.11

La martre – Alice de poncheville

Qu’il est agaçant de constater, une fois le premier chapitre commencé, que ce que l’on croyait un roman légèrement doucereux, un peu lent à se mettre en place, est en fait une série de nouvelles ! Pourquoi l’éditeur n’en laisse-t-il rien paraître dans sa, très courte, quatrième de couverture ?

Bref… Ce sont donc dix nouvelles qui constituent le premier ouvrage pour adultes réalisé par Alice de Poncheville. Dix nouvelles qui, sans exception, tournent autour de la solitude, sous toutes se formes, à tous âges, que l’on soit homme ou femme.

Une solitude qui tend ses pièges, racornit les cœurs, isole du monde, confond réalité et imaginaire ou désir. Une solitude aux attraits si puissants qu’elle empêche ici chacun des dix personnages mis en scène de recréer un lien social, comme on dit maintenant.

Des personnages suffisamment banals pour se fondre dans la masse de ces inconnus que nous croisons chaque jour et dont la vie intérieure oscille entre le néant absolu et des pulsions poétiques. Des personnages parfois saisis d’un brin de fantaisie, d’audace pour tenter de s’extirper d’une gangue épaisse qui les isole de leurs congénères.

Ils ont connu un deuil, une séparation ou bien se sont laissés enfermer dans une nasse dont, l’âge aidant, il devient impossible de sortir. Un événement anodin (un mariage, une sortie en voiture, un inconnu qui surgit) va venir bouleverser, sporadiquement, un équilibre apparemment enviable mais au fond, éminemment fragile. Mais ils ne sauront oser aller au bout et la solitude reprendra ses droits, plus fermement encore.

Ces dix courts textes sont assez bien écrits. Il leur manque cependant ce brin de fantaisie, ce côté pétillant et surprenant qui concluent en général toute bonne nouvelle, pour en faire un texte remarquable. Cela se lit bien et s’oublie tout aussi vite. Bref, rien de bien intéressant…

Publié aux Editions de l’Olivier – 185 pages

16.12.11

La traversée du Mozambique par temps calme – Patrice Pluyette


Voilà un titre qui interpelle, qui sent bon l’aventure et le dépaysement. La collection Fiction & Cie du Seuil nous réservant souvent d’heureuses découvertes, notre blanche main de lecteur et blogger avertis ne peut résister à l’appel d’un auteur qui nous fut jusqu’ici inconnu.

Commence alors une traversée littéraire rocambolesque, assez hilarante, mélange de Monty Python et de Comedia Del Arte. Le tour de force est remarquable d’autant qu’il est servi par une écriture puissamment maîtrisée, passablement savante et que l’irruption déterminée de mots ou d’expressions communes mais inattendues rend digeste et allègrement comique. Un sacré morceau de bravoure qui force l’admiration, à vrai dire !

L’intrigue est en soi réjouissante et nous réserve un copieux menu fait de rebondissements, de personnages salvateurs agissant en véritables Dei ex Machina et, au fond, de profonde tendresse de l’auteur pour sa cohorte de personnages terriblement humains dans leurs désirs et leurs quêtes. Des personnages qui seront, c’est selon, transcendés ou emportés par une aventure qui les dépasse et les broie.

Belalcazar est un archéologue à la retraite. Il est hanté par la découverte de la cité mythique de Païtiti, perdue quelque part dans la jungle indienne et qui regorge d’or. Ses trois précédentes expéditions ont tourné au désastre absolu mais il n’a pas renoncé.

Sa nouvelle tentative est rigoureusement planifiée. Il embarque sur un bateau accompagné de deux chasseurs d’ours bruns amérindiens, d’une femme skipper aussi compétente que silencieuse et d’une cuisinière frustrée de n’avoir jamais connu le grand amour. Chacun des membres d’équipage a une revanche à prendre sur la vie, quelque chose à se prouver, un sens à donner à une existence jusque là essentiellement peuplée d’échecs successifs.

Par une suite de circonstances qu’il vous appartiendra de découvrir, l’étrange équipage subira l’assaut d’un pirate fantôme et se retrouvera échoué sur la banquise alors qu’il croyait franchir le détroit de Magellan.

Nous suivrons leur sauvetage d’une mort glacée, leur parachutage en Montgolfière sur la forêt amazonienne, leur traversée d’une jungle hostile, l’assaut d’une tribu déterminée à les dévorer et l’arrivée en train dans la cité promise, sorte de Walt Disney d’une propreté absolue, paradis artificiel et piège mortel. Un délice de délires et d’invraisemblance !

Mais chacun aura, au bout du compte, trouvé l’or tant recherché sous la forme d’un sens personnel à une vide précédemment vide. C’est l’amour, la gloire, l’intégration sociale et la quiétude qui sont les grands vainqueurs d’une troupe d’humains englués dans ses contradictions. Le tout sans moralisation aucune, juste au travers de la catharsis qu’est cette fable moderne.

On ne s’ennuie pas une seconde, sourit et rit souvent face à la facétie des mises en situation et à la volonté absolue de P. Pluyette de nous soumettre à une imagination débridée et qui casse tous les codes de bon sens, de réalisme ou de pertinence. C’est une grosse farce, une sorte de roman théâtral, illustration de l’art de la comédie servi par la technologie du XXIeme siècle. Une bien plaisante curiosité dans tous les cas !

Publié aux Editions Seuil – 317 pages

9.12.11

Cosmopolis – Don DeLillo


Don DeLillo est un auteur américain qui fait figure de référence dans la littérature contemporaine, outre-Atlantique. Il a été récompensé par de nombreux prix prestigieux aux Etats-Unis mais reste relativement peu connu en France.

Je découvrais, avec Cosmopolis, son œuvre.

Cosmopolis est un livre qui dérange, à plus d’un titre. Structurellement, le livre est construit comme une série de scènes plus ou moins hallucinatoires, le plus souvent d’une extrême violence physique, psychologique ou morale. Les transitions sont brutales comme il est fréquent dans la littérature moderne. Une brutalité voulue et entretenue pour secouer le lecteur, le malmener et le mettre mal à l’aise car il s’agit de le préparer à un proche futur. Chaque épisode nous catapulte dans de plus en plus noires profondeurs humaines.

Le proche futur dont il est question n’a rien d’un long fleuve tranquille et plonge New York City, où se déroule l’action, à feu et à sang. Eric Packer est un jeune homme de vingt-huit ans. Il est immensément riche, brillant, mathématicien de génie. Il a bâti une fortune colossale en spéculant sur les devises. Du fond de sa limousine blanche bourrée d’électronique et d’écrans qui lui permettent d’intervenir en permanence sur les marchés, protégé par une petite armée efficace de gardes du corps, il pense diriger le monde. Un monde où il s’ennuie.

Mais voilà que, très vite, la réalité lui échappe. Le Yen sur lequel il engage sa fortune en spéculant à la baisse, ne cesse de monter contre toute attente. Au même moment, des manifestants surgis de nulle part envahissent la ville et lâchent des rats pour semer la panique. Un homme s’immole par le feu, parfaitement calme et immobile. La ville est au bord de la guerre civile. La femme qu’il a épousée refuse de se comporter en épouse et prétexte mille choses pour ne pas faire l’amour. Ceci devient une obsession qui le hante et le pousse à se venger, inconsciemment, sur les autres comme sur lui-même.

Alors Eric se livre à une hyperactivité sexuelle tout en se laissant ausculter par un médecin qui lui annonce une prostate asymétrique. Plus la journée avance, plus la ville se délite, plus graves deviennent les tentatives de s’en prendre à la vie d’Eric. Les menaces s’amoncellent et se précisent de toutes parts.

Plus Eric perd de l’argent, plus il se dépouille, s’introspecte, cherche à donner un sens à une vie dont les sentiments et les passions ont été exclues. C’est à la chute d’un homme, dans un décor hallucinatoire et terrifiant que nous assistons. La nudité, individuelle et collective, sont autant de moyens pour l’auteur pour accentuer des situations intrinsèquement bizarres, voire choquantes. C’est un thème récurrent dans le roman et annonciateur de nouvelles catastrophes tout en déclenchant des prétextes à des pulsions nouvelles.

Pour cela DeLillo use d’une langue souvent à la limite de la vulgarité, une langue crue et cruelle, une langue où les sécrétions, les humeurs et le sexe tiennent une place prépondérante. Une langue qui crée immédiatement un sentiment de malaise et rappelle ces films d’anticipation décrivant un monde en proie à la destruction et à la perte de tout repère.

Pourtant, malgré l’indéniable force qui habite ce roman, je suis resté sans arrêt en dehors, la faute à un parti-pris qui vise à tabasser un lecteur malgré lui. L’intrigue est particulièrement tordue rendant la lecture encore plus complexe.

Bref, j’ai admiré la prouesse littéraire comme on admire la technique infaillible d’un peintre, froidement, sans passion et refermé le livre en me demandant si j’allais tenter une nouvelle chance…

Publié aux Editions Actes Sud – 222 pages

3.12.11

Trente ans et des poussières – Jay Mc Inerney


A trop camper certains romans dans leur époque, l’auteur prend le risque d’un vieillissement prématuré. C’est exactement ce qui se passe avec « Trente ans et des poussières ».

Publié an 1992 aux Etats-Unis et en 1993 en France, ce roman à la gloire des années de facilité et d’enrichissement rapide que fut l’époque Reagan, connut un vif succès. Il a symbolisé parfaitement ce en quoi l’Amérique triomphante croyait, et aimerait croire encore, 16 ans plus tard, en pleine crise financière mondiale…

En gros, c’est en prenant des risques que l’on peut espérer gagner pour autant qu’on investisse de sa personne et que l’on sache oser. Malheur à ceux qui font marche arrière ou qui font preuve de pusillanisme, ils se feront emporter.

Pour camper ce credo, l’auteur choisit de nous conter longuement, trop longuement d’ailleurs, les déambulations et gesticulations d’un couple de trentenaires. Mariés depuis plusieurs années, ils symbolisent pour leurs amis le couple exemplaire et un peu ridicule. Pas d’amant, pas de maîtresse, une fidélité apparemment à toute épreuve. Lui, Russel, est directeur de collection dans une petite maison d’édition. Elle, Corinne, est agent de change et tente de placer des produits financiers miracle auprès de petits investisseurs particuliers.

Mais, au fond, ils s’ennuient ferme. Elle n’en peut plus de devoir faire des preuves, de forcer sa nature en poussant des placements censés enrichir le gogo à coup sûr. Et elle crève de devenir mère.

Lui défend des auteurs difficiles et aussi peu loyaux qu’ils sont retors. Peu à peu, une belle et intrigante financière de ses amies va lui susurrer de s’endetter et de se lancer dans une OPA hostile de son propre employeur et de liquider ainsi un patron qu’il abhorre.

Bref, il va finir par parvenir à ses fins mais y perdra son âme, son sommeil, son intégrité et provoquera le naufrage de son couple. Le progrès dans l’échelon social est inversement proportionnel à l’estime que chacun des époux aura pour l’autre au fur et à mesure que les façades tombent. Rassurez-vous cependant, nous sommes face à l’archétype du roman américain et il y aura une happy end très morale.

Comme le style de ce roman est au demeurant assez quelconque, il faut une intrigue solide pour tenir le lecteur en haleine. Et c’est là que le bât blesse : l’histoire traîne en longueur, un luxe de détails et de scénettes finissant par provoquer un début de nausée. Les rebondissements sont convenus et prévisibles. Le foisonnement de personnages finit de perdre le lecteur désabusé.

Moins de trente ans plus tard, on se demande comment un tel roman aussi fade trop long et un peu ridicule a pu connaître un tel succès. Un bon conseil, trouvez d’autres suggestions de lecture, Cetalir n’en manque pas !

Publié aux Editions de l’Olivier – 554 pages

26.11.11

Les Jardiniers – Véronique Bizot


Dans ce recueil de 6 nouvelles d’une quinzaine de pages chacune, Véronique Bizot, qui a reçu le Prix Renaissance de la nouvelle 2006 pour son précédent recueil « Les Sangliers », s’amuse à mettre en scène absurde. Un absurde qui entoure la mort qui vient juste de survenir ou qui s’apprête à frapper.

Ce qui surprend dans chacune de ces nouvelles, c’est la capacité de l’auteur à nous entrainer dans une logorrhée envoûtante. Chaque idée en entraine une autre et, peu à peu, sans s’en rendre compte, le lecteur se trouve pris dans les rets d’un récit qui donne l’impression fallacieuse d’une écriture automatique alors qu’au contraire, l’auteur est déterminée à nous emmener dans un recoin sombre, à nous mettre face au ridicule des comportements humains, de nos bizarreries, de nos démons. Le rideau tombe.

Car, quoi de plus frappant pour illustrer nos petits travers que d’user de l’apparente normalité ? Il n’est pas besoin de mettre en scène longuement. Une situation courante de la vie suffit à provoquer un déluge d’inventivité et d’à propos. C’est la force principale de ce recueil par ailleurs bucolique, comme le titre nous le donne à penser.

Ces courtes histoires se déroulent toutes en campagne, loin de l’agitation des villes. Elles ont souvent pour point commun la solitude et l’isolement qui enferment les êtres fragiles dont il est ici question dans leurs démons intérieurs. La mort d’un proche, un revers de fortune les font alors tomber à la lisière d’une douce folie.

Derrière une apparente simplicité d’écriture, chaque texte est en fait très construit, maîtrisé.

Certes, ces textes ne marqueront sans doute pas l’histoire littéraire mais ils permettent de découvrir un auteur qui a talent et potentiel. A suivre, donc…

Publié aux Editions Actes Sud – 101 pages

19.11.11

Une année sous silence – Jean-Paul Dubois


Dubois a une capacité étonnante à se réinventer à l’occasion de chacun de ses romans qui sont autant de perles de la littérature française contemporaine. Capacité doublée de celle de savoir happer son lecteur en quelques phrases, de l’entraîner dans son univers personnel où étrangeté, anormalité, fantasmes sexuels et violence sont des vecteurs d’une construction étonnante d’originalité.

Ce roman fait partie de la série américaine. Nous sommes quelque part en Amérique du Nord, sans que le lieu ne soit particulièrement important. D’ailleurs la présence puissante de l’environnement canadien ne se ressent pas dans ce roman à la différence des ouvrages plus tardifs que sont « Hommes entre eux » ou « J’aimerais pouvoir te dire ».

Paul Miller, narrateur et personnage central de ce roman truculent et décalé, tente de se remettre du suicide de sa femme. Une femme qui, alors qu’elle devenait détestée de son vivant et qu’elle saisissant toute occasion pour avilir son mari, va prendre une place prépondérante et aimante une fois disparue.

Pour survivre, Paul Miller tente de se débarrasser de ce qui rend son existence passée pénible. Il cède la maison qu’il a bâtie de ses mains et dans laquelle sa femme s’est immolée par le feu, entrainant son chien avec elle dans sa folie destructrice, quitte son boulot, vit d’expédients et se loge dans un misérable petit appartement en subissant la compagnie de voisins excentriques.

Nous allons alors croiser deux sœurs qui vont constituer l’essentiel des fantasmes érotiques ou pornographiques d’un homme esseulé et dont les relations sexuelles ont été terriblement contingentées par une épouse castratrice.

Il est troublant d’entendre les talons d’une jeune et jolie femme, seule, battre le parquet de la chambre située juste au-dessus de Paul Miller. Bientôt la libido, censurée par vingt ans de chasteté imposée, entrainera notre homme à des actes qui en fera le jouet des deux sœurs, expertes en tentations. L’épisode de la soirée de Noël est d’une désopilante truculence…

Nous croiserons aussi un prêtre d’origine polonaise dont l’apparente piété est directement proportionnelle à la propreté douteuse. Un prêtre qui commet comme un forcené le péché d’adultère et s’adonne bruyamment à d’effrénées parties de baise avec la plus troublante des deux sœurs.

Plus le désir qui entoure Miller croît, plus il s’enfonce dans la solitude et la dépression. Après un acte hautement symbolique que nous vous laisserons découvrir, il finira par se faire interner dans un hôpital psychiatrique. Par défi envers un psychiatre imbu de sa personne et sûr de triompher de son patient, Miller s’enferme dans un mutisme absolu et devient l’évêque des fous qu’il reçoit en confessions volontaires. Crime de lèse majesté dans un lieu où le pouvoir appartient aux médecins, non aux patients.

Miller mijotera une vengeance perverse et règlera ses comptes afin de rejoindre une épouse idyllique et irréelle.

Le roman se déroule à un rythme trépidant et déroule des formules percutantes et drôles. Au passage, Dubois écorne les notables et les bien-pensants nous donnant à voir l’envers du décor, la fausseté des apparences, la lourdeur des devoirs.

On passe un moment passionnant et savoure en riant un petit bijou de littérature, d’une férocité brillante.

Publié aux Editions Robert Laffont – 201 pages

10.11.11

Un amour fraternel – Pete Dexter


Le monde de Pete Dexter est noir, cruel, violent et sans espoir. Un monde sans pitié, où il faut jouer des coudes pour gagner sa place, se battre pour la conserver, tuer pour survivre.

« Un amour fraternel », écrit en 1991, en est une des plus brillantes illustrations, un livre qui vous frappe comme un uppercut.

L’image n’est pas choisie au hasard car la boxe tient un rôle secondaire et central à la fois dans ce roman poignant et d’une grande violence.

Tenue par un ancien boxeur qui eut son heure de gloire, la salle de boxe d’une petite ville de la banlieue de Philadelphie tient le rôle d’une école de vie. C’est l’un des rares lieux du coin où la violence est réglementée, orchestrée, où la souffrance y est positive et non imposée.

C’est aussi dans ou autour de cette salle aux codes stricts, à la morale solide que de nombreuses transgressions vont se perpétrer jusqu’à la scène ultime, tragique et poignante qui conduira l’ensemble des protagonistes du roman dans un précipice définitif.

Les scènes autour et dans cette salle constituent un ballet savant comme le jeu de jambes d’un champion de boxe sur un ring. Une fois en position, l’auteur frappe et le coup part, ajusté et redoutable d’efficacité.

Le roman s’ouvre comme un article de presse relatant l’assassinat de deux cousins, le même jour, dirigeants du syndicat des couvreurs et donc mafiosi accomplis, à cent cinquante kilomètres de distance.

Ce sont ces deux hommes que nous allons suivre sur une trentaine d’années. Deux hommes au tempérament différent mais que le milieu du crime organisé auquel leurs familles appartiennent vont lier inséparablement l’un à l’autre.

Peter est un garçon calme, réfléchi, intelligent. Sa vie va basculer le jour où un voisin flic va déraper sur une plaque de verglas et tuer sur le coup sa jeune sœur qui jouait sous sa surveillance dans le jardin enneigé de la maison familiale.

Son cousin Micaël est vicieux, fuyant, violent et cruel. C’est dans la rue, sous la houlette du père de Micaël, président du syndicat des couvreurs, qu’ils vont faire l’apprentissage de la vie, découvrir la nécessité de se battre et de jouer des poings, au sens propre. Jusqu’à prendre le pouvoir, à pleine dents pour Micaël, avec réserve pour Peter.

Comme Peter aura perdu dans des circonstances violentes son père, il sera pris en charge par son oncle et cherchera à travers le propriétaire de la salle de boxe ce que le père mort n’aura pu lui apporter.

Le roman s’inscrit dans une hyperbole narrative où crimes, sexe, menaces et contrainte psychologique vont sans cesse croissants. Une fois la spirale de la violence et de la vengeance engagée, plus rien ne pourra l’arrêter et le seul moyen d’en sortir est de le faire une fois morts.

Ce sont les bas-fonds de la société que nous côtoyons ici avec ce que la folie, concentrée dans les mains d’un chef de clan pervers et tout-puissant peut engendrer en paranoïa et trahisons.

Les scènes de meurtres et de parties effrénées de jambes en l’air ont l’impact d’un film de Scorcese.

On sort du roman sonné et admiratif du travail d’une écriture qui claque comme une énorme gifle, un coup de feu de fusil à canon scié. C’est absolument magistral !

Publié aux Editions de l’Olivier – 347 pages

6.11.11

Ce qui demeure – Alice McDermott


Alice McDermott est un auteur à succès aux Etats-Unis et a été couronné par de nombreux prix littéraires.

Pour autant, « Ce qui demeure », est loin de constituer un roman essentiel ou marquant. La faute en reviendrait-elle à une traduction qui donne le sentiment d’une prose flottante ? Peut-être mais pas exclusivement.

Car, au fond, si l’on peut, à la limite, supporter une écriture approximative ou basique, c’est uniquement parce qu’elle serait au service d’un récit fort, d’une histoire exaltante, d’un de ces romans qu’on n’arrive pas à délaisser. Rien de tout cela dans ce livre très décevant.

Une traduction quelconque, au service d’une histoire quelconque dans une famille américaine quelconque. C’est sans doute cela qui plaît aux Etats-Unis, le souci de se fondre dans la normalité étant l’instinct même de survie.

Nous sommes sur la côte Est dans une petite ville, lointaine banlieue de New-York. Nous allons suivre la vie d’une famille (le père, la mère et leurs quatre enfants) sur une quarantaine d’années. De l’immédiat après-guerre à la fin des années soixante-dix.

Quarante ans d’intégration à la communauté locale, quarante ans consacrée à l’éducation des enfants et à les rendre autonomes. Quarante ans de bonne éducation catholique traditionnelle dans l’école paroissiale locale dont la vocation essentielle consiste à dissuader les jeunes filles de commettre le péché de la chair. Quarante ans de sacrifice pour n’exister que par la conformité absolue aux principes de la société américaine.

Certes, l’aîné sera « drafté » et envoyé au Vietnam dont il ne reviendra pas. Le prix à payer à la nation américaine, la douleur à ravaler pour continuer à avancer, sans vagues.

Le ton est gentillet, lisse. L’auteur est souvent tentée de se laisser embarquer dans des comparaisons alambiquées, des figures allégoriques mal maîtrisées. L’écriture devient alors pataude, d’une sophistication scolaire et nuit à une lisibilité fortement gommée par un intérêt vacillant.

Bref, pas un mauvais livre mais définitivement un livre inutile, au moins de ce côté-ci de l’Atlantique…

Publié aux Editions Quai Voltaire – 344 pages