Blog d'humeur littéraire - Livres, lectures, romans, essais, critiques. La lecture comme source de plaisir, d'inspiration et de réflexion.
Qui êtes-vous ?
- Thierry Collet
- Cadre dirigeant, je trouve en la lecture une source d'équilibre et de plénitude. Comme une mise en suspens du temps, une parenthèse pour des évasions, des émotions que la magie des infinis agencements des mots fait scintiller. Lire m'est aussi essentiel que respirer. Lisant vite, passant de longues heures en avion, ma consommation annuelle se situe entre 250 et 300 ouvrages. Je les bloggue tous, peu à peu. Tout commentaire est bienvenu car réaliser ces notes de lecture est un acte de foi, consommateur en temps. N'hésitez pas également à consulter le blog lecture/écriture auquel je contribue sur le lien http://www.lecture-ecriture.com/index.php Bonnes lectures !
17.2.12
La femme et l’ours – Philippe Jaenada
Sans moi – Marie Desplechin
11.2.12
Terre et cendres – Afiq Rahimi
4.2.12
Visages noyés – Janet Frame
3.2.12
Le complot de l’Amérique – Philip Roth
27.1.12
Mingus Mood – William Memlouk
21.1.12
La route – Cormac McCarthy
15.1.12
L’élégance du hérisson – Muriel Barbery
7.1.12
No et moi – Delphine de Vigan
29.12.11
Le cœur cousu – Carole Martinez
Voilà un premier roman qui mérite toute votre attention tant il se dégage de lyrisme, de poésie, de tendresse et de violence à la fois. Un roman qui tient du conte fantastique et qui m’a souvent fait penser au « Roi des aulnes » de Tournier (que je considère comme un chef d’œuvre absolu).
Nous sommes dans le sud de l’Espagne vers la fin de XIXeme siècle. Le pays est écrasé de soleil et de chaleur. Une femme, vers la fin de sa vie, racornie, desséchée par les épreuves qu’elle a subies et les renoncements auxquels elle a du se résoudre, entreprend de nous livrer l’extraordinaire déroulement de son existence.
Alors nous allons partir vers un voyage fabuleux qui nous mènera au travers d’une Espagne enracinée dans la pauvreté, secouée par les jacqueries, écrasée sous la botte des aristocrates et dont la populace des villages est aux mains d’un clergé qui perd peu à peu de son prestige.
Ne vous y trompez pas, il ne s’agit en rien d’une fresque historique mais simplement d’une mise en contexte qui va servir de fond de scène aux aventures d’une femme, couturière de son métier, d’un mari forgeron et fou de ses volailles au point de passer deux ans dans son poulailler, nu et muet, en se prenant pour la plus faible des gallinacées, et de leurs cinq enfants.
Fraquista, la mère, le personnage principal du roman, est une femme de caractère. Elle a été initiée par sa propre mère aux rites magiques au moment de ses premières règles. Elle connaît les formules qui guérissent, qui ferment les plaies, qui consolent, qui endorment ou qui ramènent d’entre les morts. Comme don d’outre-monde, elle a reçu une boîte à couture qui fera d’elle la plus extraordinaire des couturières d’Espagne. De bouts de tissu loqueteux, elle peut faire les plus beaux atours, donner vie à ce qui est mort et usé.
Au fur et à mesure que ses enfants grandissent (quatre filles et un garçon), elle initiera ses propres filles qui chacune à son tour recevra un don bien particulier. Pendant ce temps, le mari sombrera dans la folie des combats de coq et y laissera ses biens et sa propre femme.
Jetée sur les routes, poursuivie par un amour adultère brûlant, Fraquista traversera l’Espagne en révolution, franchira la Méditerranée, s’installera aux portes du désert où l’Europe entière viendra lui commander de fastueux habits. Jusqu’à la mort elle-même qui viendra la défier.
Au cours de cette épopée dans laquelle ses enfants l’accompagnent, chacun de ces derniers aura l’occasion de montrer son talent et d’user des pouvoirs magiques qui lui ont été conférés. Toujours dans des situations extrêmes, d’une dangerosité absolue, en vue de fuir d’une issue fatale.
Assassinat, complots, trahisons, amours et passions, folie des hommes sont le fil conducteur de ce récit hallucinant et tendre vis à vis des personnages mis en scène. Cela aurait pu être banal, répétition d’un déjà vu. Il n’en est rien ! On est happé par la force du récit, par la touchante humanité, par la profondeur de l’analyse. On saisit le poids des croyances occultes dans un pays encore pauvre et secoué par de multiples révolutions en route vers le monde moderne. Quand tout change, que la vie est terriblement dure, la mort omniprésente et foudroyante, il faut bien croire en quelque chose de supérieur. Ce sera la foi, le diable, la magie, l’amour, la chance…
Bien qu’épais, le livre se dévore et plonge le lecteur dans l’isolement d’un univers où les ogres sont les hommes, l’art, l’un des moyens de sauver le monde.
Absolument superbe !
Publié aux Editions Gallimard – 428 pages
24.12.11
La martre – Alice de poncheville
Bref… Ce sont donc dix nouvelles qui constituent le premier ouvrage pour adultes réalisé par Alice de Poncheville. Dix nouvelles qui, sans exception, tournent autour de la solitude, sous toutes se formes, à tous âges, que l’on soit homme ou femme.
Une solitude qui tend ses pièges, racornit les cœurs, isole du monde, confond réalité et imaginaire ou désir. Une solitude aux attraits si puissants qu’elle empêche ici chacun des dix personnages mis en scène de recréer un lien social, comme on dit maintenant.
Des personnages suffisamment banals pour se fondre dans la masse de ces inconnus que nous croisons chaque jour et dont la vie intérieure oscille entre le néant absolu et des pulsions poétiques. Des personnages parfois saisis d’un brin de fantaisie, d’audace pour tenter de s’extirper d’une gangue épaisse qui les isole de leurs congénères.
Ils ont connu un deuil, une séparation ou bien se sont laissés enfermer dans une nasse dont, l’âge aidant, il devient impossible de sortir. Un événement anodin (un mariage, une sortie en voiture, un inconnu qui surgit) va venir bouleverser, sporadiquement, un équilibre apparemment enviable mais au fond, éminemment fragile. Mais ils ne sauront oser aller au bout et la solitude reprendra ses droits, plus fermement encore.
Ces dix courts textes sont assez bien écrits. Il leur manque cependant ce brin de fantaisie, ce côté pétillant et surprenant qui concluent en général toute bonne nouvelle, pour en faire un texte remarquable. Cela se lit bien et s’oublie tout aussi vite. Bref, rien de bien intéressant…
Publié aux Editions de l’Olivier – 185 pages
16.12.11
La traversée du Mozambique par temps calme – Patrice Pluyette
Voilà un titre qui interpelle, qui sent bon l’aventure et le dépaysement. La collection Fiction & Cie du Seuil nous réservant souvent d’heureuses découvertes, notre blanche main de lecteur et blogger avertis ne peut résister à l’appel d’un auteur qui nous fut jusqu’ici inconnu.
Commence alors une traversée littéraire rocambolesque, assez hilarante, mélange de Monty Python et de Comedia Del Arte. Le tour de force est remarquable d’autant qu’il est servi par une écriture puissamment maîtrisée, passablement savante et que l’irruption déterminée de mots ou d’expressions communes mais inattendues rend digeste et allègrement comique. Un sacré morceau de bravoure qui force l’admiration, à vrai dire !
L’intrigue est en soi réjouissante et nous réserve un copieux menu fait de rebondissements, de personnages salvateurs agissant en véritables Dei ex Machina et, au fond, de profonde tendresse de l’auteur pour sa cohorte de personnages terriblement humains dans leurs désirs et leurs quêtes. Des personnages qui seront, c’est selon, transcendés ou emportés par une aventure qui les dépasse et les broie.
Belalcazar est un archéologue à la retraite. Il est hanté par la découverte de la cité mythique de Païtiti, perdue quelque part dans la jungle indienne et qui regorge d’or. Ses trois précédentes expéditions ont tourné au désastre absolu mais il n’a pas renoncé.
Sa nouvelle tentative est rigoureusement planifiée. Il embarque sur un bateau accompagné de deux chasseurs d’ours bruns amérindiens, d’une femme skipper aussi compétente que silencieuse et d’une cuisinière frustrée de n’avoir jamais connu le grand amour. Chacun des membres d’équipage a une revanche à prendre sur la vie, quelque chose à se prouver, un sens à donner à une existence jusque là essentiellement peuplée d’échecs successifs.
Par une suite de circonstances qu’il vous appartiendra de découvrir, l’étrange équipage subira l’assaut d’un pirate fantôme et se retrouvera échoué sur la banquise alors qu’il croyait franchir le détroit de Magellan.
Nous suivrons leur sauvetage d’une mort glacée, leur parachutage en Montgolfière sur la forêt amazonienne, leur traversée d’une jungle hostile, l’assaut d’une tribu déterminée à les dévorer et l’arrivée en train dans la cité promise, sorte de Walt Disney d’une propreté absolue, paradis artificiel et piège mortel. Un délice de délires et d’invraisemblance !
Mais chacun aura, au bout du compte, trouvé l’or tant recherché sous la forme d’un sens personnel à une vide précédemment vide. C’est l’amour, la gloire, l’intégration sociale et la quiétude qui sont les grands vainqueurs d’une troupe d’humains englués dans ses contradictions. Le tout sans moralisation aucune, juste au travers de la catharsis qu’est cette fable moderne.
On ne s’ennuie pas une seconde, sourit et rit souvent face à la facétie des mises en situation et à la volonté absolue de P. Pluyette de nous soumettre à une imagination débridée et qui casse tous les codes de bon sens, de réalisme ou de pertinence. C’est une grosse farce, une sorte de roman théâtral, illustration de l’art de la comédie servi par la technologie du XXIeme siècle. Une bien plaisante curiosité dans tous les cas !
Publié aux Editions Seuil – 317 pages
9.12.11
Cosmopolis – Don DeLillo
Don DeLillo est un auteur américain qui fait figure de référence dans la littérature contemporaine, outre-Atlantique. Il a été récompensé par de nombreux prix prestigieux aux Etats-Unis mais reste relativement peu connu en France.
Je découvrais, avec Cosmopolis, son œuvre.
Cosmopolis est un livre qui dérange, à plus d’un titre. Structurellement, le livre est construit comme une série de scènes plus ou moins hallucinatoires, le plus souvent d’une extrême violence physique, psychologique ou morale. Les transitions sont brutales comme il est fréquent dans la littérature moderne. Une brutalité voulue et entretenue pour secouer le lecteur, le malmener et le mettre mal à l’aise car il s’agit de le préparer à un proche futur. Chaque épisode nous catapulte dans de plus en plus noires profondeurs humaines.
Le proche futur dont il est question n’a rien d’un long fleuve tranquille et plonge New York City, où se déroule l’action, à feu et à sang. Eric Packer est un jeune homme de vingt-huit ans. Il est immensément riche, brillant, mathématicien de génie. Il a bâti une fortune colossale en spéculant sur les devises. Du fond de sa limousine blanche bourrée d’électronique et d’écrans qui lui permettent d’intervenir en permanence sur les marchés, protégé par une petite armée efficace de gardes du corps, il pense diriger le monde. Un monde où il s’ennuie.
Mais voilà que, très vite, la réalité lui échappe. Le Yen sur lequel il engage sa fortune en spéculant à la baisse, ne cesse de monter contre toute attente. Au même moment, des manifestants surgis de nulle part envahissent la ville et lâchent des rats pour semer la panique. Un homme s’immole par le feu, parfaitement calme et immobile. La ville est au bord de la guerre civile. La femme qu’il a épousée refuse de se comporter en épouse et prétexte mille choses pour ne pas faire l’amour. Ceci devient une obsession qui le hante et le pousse à se venger, inconsciemment, sur les autres comme sur lui-même.
Alors Eric se livre à une hyperactivité sexuelle tout en se laissant ausculter par un médecin qui lui annonce une prostate asymétrique. Plus la journée avance, plus la ville se délite, plus graves deviennent les tentatives de s’en prendre à la vie d’Eric. Les menaces s’amoncellent et se précisent de toutes parts.
Plus Eric perd de l’argent, plus il se dépouille, s’introspecte, cherche à donner un sens à une vie dont les sentiments et les passions ont été exclues. C’est à la chute d’un homme, dans un décor hallucinatoire et terrifiant que nous assistons. La nudité, individuelle et collective, sont autant de moyens pour l’auteur pour accentuer des situations intrinsèquement bizarres, voire choquantes. C’est un thème récurrent dans le roman et annonciateur de nouvelles catastrophes tout en déclenchant des prétextes à des pulsions nouvelles.
Pour cela DeLillo use d’une langue souvent à la limite de la vulgarité, une langue crue et cruelle, une langue où les sécrétions, les humeurs et le sexe tiennent une place prépondérante. Une langue qui crée immédiatement un sentiment de malaise et rappelle ces films d’anticipation décrivant un monde en proie à la destruction et à la perte de tout repère.
Pourtant, malgré l’indéniable force qui habite ce roman, je suis resté sans arrêt en dehors, la faute à un parti-pris qui vise à tabasser un lecteur malgré lui. L’intrigue est particulièrement tordue rendant la lecture encore plus complexe.
Bref, j’ai admiré la prouesse littéraire comme on admire la technique infaillible d’un peintre, froidement, sans passion et refermé le livre en me demandant si j’allais tenter une nouvelle chance…
Publié aux Editions Actes Sud – 222 pages
3.12.11
Trente ans et des poussières – Jay Mc Inerney
A trop camper certains romans dans leur époque, l’auteur prend le risque d’un vieillissement prématuré. C’est exactement ce qui se passe avec « Trente ans et des poussières ».
Publié an 1992 aux Etats-Unis et en 1993 en France, ce roman à la gloire des années de facilité et d’enrichissement rapide que fut l’époque Reagan, connut un vif succès. Il a symbolisé parfaitement ce en quoi l’Amérique triomphante croyait, et aimerait croire encore, 16 ans plus tard, en pleine crise financière mondiale…
En gros, c’est en prenant des risques que l’on peut espérer gagner pour autant qu’on investisse de sa personne et que l’on sache oser. Malheur à ceux qui font marche arrière ou qui font preuve de pusillanisme, ils se feront emporter.
Pour camper ce credo, l’auteur choisit de nous conter longuement, trop longuement d’ailleurs, les déambulations et gesticulations d’un couple de trentenaires. Mariés depuis plusieurs années, ils symbolisent pour leurs amis le couple exemplaire et un peu ridicule. Pas d’amant, pas de maîtresse, une fidélité apparemment à toute épreuve. Lui, Russel, est directeur de collection dans une petite maison d’édition. Elle, Corinne, est agent de change et tente de placer des produits financiers miracle auprès de petits investisseurs particuliers.
Mais, au fond, ils s’ennuient ferme. Elle n’en peut plus de devoir faire des preuves, de forcer sa nature en poussant des placements censés enrichir le gogo à coup sûr. Et elle crève de devenir mère.
Lui défend des auteurs difficiles et aussi peu loyaux qu’ils sont retors. Peu à peu, une belle et intrigante financière de ses amies va lui susurrer de s’endetter et de se lancer dans une OPA hostile de son propre employeur et de liquider ainsi un patron qu’il abhorre.
Bref, il va finir par parvenir à ses fins mais y perdra son âme, son sommeil, son intégrité et provoquera le naufrage de son couple. Le progrès dans l’échelon social est inversement proportionnel à l’estime que chacun des époux aura pour l’autre au fur et à mesure que les façades tombent. Rassurez-vous cependant, nous sommes face à l’archétype du roman américain et il y aura une happy end très morale.
Comme le style de ce roman est au demeurant assez quelconque, il faut une intrigue solide pour tenir le lecteur en haleine. Et c’est là que le bât blesse : l’histoire traîne en longueur, un luxe de détails et de scénettes finissant par provoquer un début de nausée. Les rebondissements sont convenus et prévisibles. Le foisonnement de personnages finit de perdre le lecteur désabusé.
Moins de trente ans plus tard, on se demande comment un tel roman aussi fade trop long et un peu ridicule a pu connaître un tel succès. Un bon conseil, trouvez d’autres suggestions de lecture, Cetalir n’en manque pas !
Publié aux Editions de l’Olivier – 554 pages
26.11.11
Les Jardiniers – Véronique Bizot
Dans ce recueil de 6 nouvelles d’une quinzaine de pages chacune, Véronique Bizot, qui a reçu le Prix Renaissance de la nouvelle 2006 pour son précédent recueil « Les Sangliers », s’amuse à mettre en scène absurde. Un absurde qui entoure la mort qui vient juste de survenir ou qui s’apprête à frapper.
Ce qui surprend dans chacune de ces nouvelles, c’est la capacité de l’auteur à nous entrainer dans une logorrhée envoûtante. Chaque idée en entraine une autre et, peu à peu, sans s’en rendre compte, le lecteur se trouve pris dans les rets d’un récit qui donne l’impression fallacieuse d’une écriture automatique alors qu’au contraire, l’auteur est déterminée à nous emmener dans un recoin sombre, à nous mettre face au ridicule des comportements humains, de nos bizarreries, de nos démons. Le rideau tombe.
Car, quoi de plus frappant pour illustrer nos petits travers que d’user de l’apparente normalité ? Il n’est pas besoin de mettre en scène longuement. Une situation courante de la vie suffit à provoquer un déluge d’inventivité et d’à propos. C’est la force principale de ce recueil par ailleurs bucolique, comme le titre nous le donne à penser.
Ces courtes histoires se déroulent toutes en campagne, loin de l’agitation des villes. Elles ont souvent pour point commun la solitude et l’isolement qui enferment les êtres fragiles dont il est ici question dans leurs démons intérieurs. La mort d’un proche, un revers de fortune les font alors tomber à la lisière d’une douce folie.
Derrière une apparente simplicité d’écriture, chaque texte est en fait très construit, maîtrisé.
Certes, ces textes ne marqueront sans doute pas l’histoire littéraire mais ils permettent de découvrir un auteur qui a talent et potentiel. A suivre, donc…
Publié aux Editions Actes Sud – 101 pages
19.11.11
Une année sous silence – Jean-Paul Dubois
Dubois a une capacité étonnante à se réinventer à l’occasion de chacun de ses romans qui sont autant de perles de la littérature française contemporaine. Capacité doublée de celle de savoir happer son lecteur en quelques phrases, de l’entraîner dans son univers personnel où étrangeté, anormalité, fantasmes sexuels et violence sont des vecteurs d’une construction étonnante d’originalité.
Ce roman fait partie de la série américaine. Nous sommes quelque part en Amérique du Nord, sans que le lieu ne soit particulièrement important. D’ailleurs la présence puissante de l’environnement canadien ne se ressent pas dans ce roman à la différence des ouvrages plus tardifs que sont « Hommes entre eux » ou « J’aimerais pouvoir te dire ».
Paul Miller, narrateur et personnage central de ce roman truculent et décalé, tente de se remettre du suicide de sa femme. Une femme qui, alors qu’elle devenait détestée de son vivant et qu’elle saisissant toute occasion pour avilir son mari, va prendre une place prépondérante et aimante une fois disparue.
Pour survivre, Paul Miller tente de se débarrasser de ce qui rend son existence passée pénible. Il cède la maison qu’il a bâtie de ses mains et dans laquelle sa femme s’est immolée par le feu, entrainant son chien avec elle dans sa folie destructrice, quitte son boulot, vit d’expédients et se loge dans un misérable petit appartement en subissant la compagnie de voisins excentriques.
Nous allons alors croiser deux sœurs qui vont constituer l’essentiel des fantasmes érotiques ou pornographiques d’un homme esseulé et dont les relations sexuelles ont été terriblement contingentées par une épouse castratrice.
Il est troublant d’entendre les talons d’une jeune et jolie femme, seule, battre le parquet de la chambre située juste au-dessus de Paul Miller. Bientôt la libido, censurée par vingt ans de chasteté imposée, entrainera notre homme à des actes qui en fera le jouet des deux sœurs, expertes en tentations. L’épisode de la soirée de Noël est d’une désopilante truculence…
Nous croiserons aussi un prêtre d’origine polonaise dont l’apparente piété est directement proportionnelle à la propreté douteuse. Un prêtre qui commet comme un forcené le péché d’adultère et s’adonne bruyamment à d’effrénées parties de baise avec la plus troublante des deux sœurs.
Plus le désir qui entoure Miller croît, plus il s’enfonce dans la solitude et la dépression. Après un acte hautement symbolique que nous vous laisserons découvrir, il finira par se faire interner dans un hôpital psychiatrique. Par défi envers un psychiatre imbu de sa personne et sûr de triompher de son patient, Miller s’enferme dans un mutisme absolu et devient l’évêque des fous qu’il reçoit en confessions volontaires. Crime de lèse majesté dans un lieu où le pouvoir appartient aux médecins, non aux patients.
Miller mijotera une vengeance perverse et règlera ses comptes afin de rejoindre une épouse idyllique et irréelle.
Le roman se déroule à un rythme trépidant et déroule des formules percutantes et drôles. Au passage, Dubois écorne les notables et les bien-pensants nous donnant à voir l’envers du décor, la fausseté des apparences, la lourdeur des devoirs.
On passe un moment passionnant et savoure en riant un petit bijou de littérature, d’une férocité brillante.
Publié aux Editions Robert Laffont – 201 pages
10.11.11
Un amour fraternel – Pete Dexter
Le monde de Pete Dexter est noir, cruel, violent et sans espoir. Un monde sans pitié, où il faut jouer des coudes pour gagner sa place, se battre pour la conserver, tuer pour survivre.
« Un amour fraternel », écrit en 1991, en est une des plus brillantes illustrations, un livre qui vous frappe comme un uppercut.
L’image n’est pas choisie au hasard car la boxe tient un rôle secondaire et central à la fois dans ce roman poignant et d’une grande violence.
Tenue par un ancien boxeur qui eut son heure de gloire, la salle de boxe d’une petite ville de la banlieue de Philadelphie tient le rôle d’une école de vie. C’est l’un des rares lieux du coin où la violence est réglementée, orchestrée, où la souffrance y est positive et non imposée.
C’est aussi dans ou autour de cette salle aux codes stricts, à la morale solide que de nombreuses transgressions vont se perpétrer jusqu’à la scène ultime, tragique et poignante qui conduira l’ensemble des protagonistes du roman dans un précipice définitif.
Les scènes autour et dans cette salle constituent un ballet savant comme le jeu de jambes d’un champion de boxe sur un ring. Une fois en position, l’auteur frappe et le coup part, ajusté et redoutable d’efficacité.
Le roman s’ouvre comme un article de presse relatant l’assassinat de deux cousins, le même jour, dirigeants du syndicat des couvreurs et donc mafiosi accomplis, à cent cinquante kilomètres de distance.
Ce sont ces deux hommes que nous allons suivre sur une trentaine d’années. Deux hommes au tempérament différent mais que le milieu du crime organisé auquel leurs familles appartiennent vont lier inséparablement l’un à l’autre.
Peter est un garçon calme, réfléchi, intelligent. Sa vie va basculer le jour où un voisin flic va déraper sur une plaque de verglas et tuer sur le coup sa jeune sœur qui jouait sous sa surveillance dans le jardin enneigé de la maison familiale.
Son cousin Micaël est vicieux, fuyant, violent et cruel. C’est dans la rue, sous la houlette du père de Micaël, président du syndicat des couvreurs, qu’ils vont faire l’apprentissage de la vie, découvrir la nécessité de se battre et de jouer des poings, au sens propre. Jusqu’à prendre le pouvoir, à pleine dents pour Micaël, avec réserve pour Peter.
Comme Peter aura perdu dans des circonstances violentes son père, il sera pris en charge par son oncle et cherchera à travers le propriétaire de la salle de boxe ce que le père mort n’aura pu lui apporter.
Le roman s’inscrit dans une hyperbole narrative où crimes, sexe, menaces et contrainte psychologique vont sans cesse croissants. Une fois la spirale de la violence et de la vengeance engagée, plus rien ne pourra l’arrêter et le seul moyen d’en sortir est de le faire une fois morts.
Ce sont les bas-fonds de la société que nous côtoyons ici avec ce que la folie, concentrée dans les mains d’un chef de clan pervers et tout-puissant peut engendrer en paranoïa et trahisons.
Les scènes de meurtres et de parties effrénées de jambes en l’air ont l’impact d’un film de Scorcese.
On sort du roman sonné et admiratif du travail d’une écriture qui claque comme une énorme gifle, un coup de feu de fusil à canon scié. C’est absolument magistral !
Publié aux Editions de l’Olivier – 347 pages
6.11.11
Ce qui demeure – Alice McDermott
Alice McDermott est un auteur à succès aux Etats-Unis et a été couronné par de nombreux prix littéraires.
Pour autant, « Ce qui demeure », est loin de constituer un roman essentiel ou marquant. La faute en reviendrait-elle à une traduction qui donne le sentiment d’une prose flottante ? Peut-être mais pas exclusivement.
Car, au fond, si l’on peut, à la limite, supporter une écriture approximative ou basique, c’est uniquement parce qu’elle serait au service d’un récit fort, d’une histoire exaltante, d’un de ces romans qu’on n’arrive pas à délaisser. Rien de tout cela dans ce livre très décevant.
Une traduction quelconque, au service d’une histoire quelconque dans une famille américaine quelconque. C’est sans doute cela qui plaît aux Etats-Unis, le souci de se fondre dans la normalité étant l’instinct même de survie.
Nous sommes sur la côte Est dans une petite ville, lointaine banlieue de New-York. Nous allons suivre la vie d’une famille (le père, la mère et leurs quatre enfants) sur une quarantaine d’années. De l’immédiat après-guerre à la fin des années soixante-dix.
Quarante ans d’intégration à la communauté locale, quarante ans consacrée à l’éducation des enfants et à les rendre autonomes. Quarante ans de bonne éducation catholique traditionnelle dans l’école paroissiale locale dont la vocation essentielle consiste à dissuader les jeunes filles de commettre le péché de la chair. Quarante ans de sacrifice pour n’exister que par la conformité absolue aux principes de la société américaine.
Certes, l’aîné sera « drafté » et envoyé au Vietnam dont il ne reviendra pas. Le prix à payer à la nation américaine, la douleur à ravaler pour continuer à avancer, sans vagues.
Le ton est gentillet, lisse. L’auteur est souvent tentée de se laisser embarquer dans des comparaisons alambiquées, des figures allégoriques mal maîtrisées. L’écriture devient alors pataude, d’une sophistication scolaire et nuit à une lisibilité fortement gommée par un intérêt vacillant.
Bref, pas un mauvais livre mais définitivement un livre inutile, au moins de ce côté-ci de l’Atlantique…
Publié aux Editions Quai Voltaire – 344 pages