30.4.10

L’étoile du matin – André Schwarz-Bart

Le moins que l’on puisse d’André Schwarz-Bart, membre de l’Académie Française et décédé en 2006, est qu’il ne laissa pas une production littéraire des plus abondantes. Délibérément absent des cercles littéraires, il s’était retiré en Guadeloupe après le succès considérable de son roman phare, premier roman d’ailleurs, « Le Dernier des Justes » qui fut couronné du Prix Goncourt en 1959.

Il ne publia de son vivant que deux nouveaux écrits « La Mulâtresse Solitude » en 1972 et, quelques années auparavant, en collaboration avec son épouse, Simone Schwarz-Bart, elle-même romancière, « Un plat de porc aux bananes vertes » en 1967.

« L’étoile du matin » est un roman posthume que son épouse décida de publier en 2009. Un roman qui mit de longues années à mûrir et dont l’accouchement final se pressa alors que la maladie avançait et annonçait le départ de plus en plus proche et probable de l’auteur qui dicta certains passages à sa femme et son fils depuis son lit.

Tenter de synthétiser « L’étoile du matin » est une véritable gageure tant l’ouvrage s’inscrit à part. La meilleure définition que l’on puisse en donner est celle d’un conte hassidique, condensé de vision ironique et désillusionnée d’un Juif qui a cessé de croire en l’existence de son Dieu sans toutefois se départir des traditions souvent exubérantes et ostentatoires, festives ou exaltées de cette branche du Judaïsme.

Le parti-pris de l’auteur est le suivant. En l’an 3000, la Terre est désertée de ses habitants après un conflit nucléaire majeur qui a vu les peuples du monde entier émigrer vers des exo-planètes où ils vivent désormais en harmonie.

Une sorte d’archéologue en mission dans ce pays qu’on appelait autrefois Israël découvre deux énormes malles remplies de documents qui relatent le récit d’une extermination du peuple errant autour de l’an deux mille. C’est bien sûr de l’holocauste dont il est question.

A travers la vie romanesque de Haïm, l’auteur va nous donner sa vision du monde qu’il s’apprête à quitter. Haïm est le cadet des cinq fils du cordonnier de la petite ville polonaise de Podhoretz. Son père est le lointain descendant d’un autre savetier qui découvrit l’usage du violon, quelque part au XVII ème siècle, et en enchanta les siens au point de lui prêter des vertus miraculeuses qui lui valurent la visite du prophète Elie avant de devenir, par la force, le rabbin d’une communauté dont il se retira, ne pouvant supporter la douleur du monde.

Au moment où la seconde guerre mondiale éclate, le père de Haïm que tous croyaient rustre, fut le seul à comprendre que les « deux pharaons », Hitler et Staline, allaient s’en prendre aux Juifs et leur faire connaître à nouveau les pires abominations. C’est pourquoi il eut la présence d’esprit de faire fuir ses enfants avant que tous les Juifs du village ne soient méthodiquement exécutés dans la forêt proche.

Haïm, après que son frère aîné ait décidé d’aller mourir avec les siens, devient le chef d’une famille orpheline. Il va se retrouver enfermé dans le ghetto de Varsovie puis envoyé à Auschwitz, après que ses trois frères soient morts du typhus dans le ghetto. Il réchappera de l’enfer pour vivre ensuite une vie détachée, vidée de tout sens du fait de la barbarie à laquelle il aura assisté. Pour autant, il est sans ressentiment, conscient que les bourreaux furent habilement manipulés, conditionnés. Sa seule certitude est que Dieu est mort et que les trompeuses visites du Prophète Elie distribuant le pain aux enfants orphelins de Varsovie n’étaient qu’un leurre et la manifestation de la protection soucieuse du bon docteur en charge de l’orphelinat dans lequel il fut recueilli.

Le livre est d’une intense beauté, celle que donne la vision fantasmagorique d’un monde de croyances qui s’évanouit, se dissout dans la bestialité humaine et qui, jamais, ne pourra plus être comme avant. C’est aussi un témoignage envers les millions de disparus, la grande chaine d’hommes et de femmes qui ont fait de Schwarz-Bart ce qu’il fut avant qu’il ne s’en aille la rejoindre.

Publié aux Editions Seuil – 2009 – 251 pages

23.4.10

Lignes de faille – Nancy Huston


Pour bien appréhender ce magnifique et dernier roman de la romancière et essayiste d’origine canadienne qu’est Nancy Huston, il faut avoir à l’esprit que l’auteur fut elle-même abandonnée par sa mère à l’âge de six ans. Cet abandon hante une grande partie de l’œuvre romanesque de N. Huston et constitue le point de départ de ce roman même si nous ne le comprendrons qu’à la toute fin du livre.

La structure romanesque empruntée par l’auteur est d’une assez grande subtilité et d’une relative complexité. Nancy Huston sème son récit d’indices, d’anecdotes, de propos ou de scènes dont nous ne comprendrons le sens qu’en progressant dans le récit. Une progression qui d’ailleurs se fait en remontant dans le temps et à travers la voix de quatre enfants, tous âgés de six ans, tous confrontés à la violence d’un monde qui implose sous les coups de butoir de guerres absurdes aux quatre coins du monde, tous devant composer avec une structure familiale qui sombre et provoque ces « lignes de faille » qui donnent leur titre au roman.

C’est cette structure et le parti pris de donner la parole à des enfants d’une étrange maturité, extrêmement troublante, qui font la force du livre. Des enfants témoins de scènes qui les marqueront à jamais, qui structureront le reste de leur vie, les projetteront plus tôt que de nécessaire vers le monde instable et stressant des adultes. Et lorsqu’ils deviendront à leur tour parent, ils transféreront inconsciemment une grande partie de leurs troubles vers leurs propres enfants qui tous héritent d’une double caractéristique : d’une part, ils ont tous une tâche de naissance qui les marquent, en font symboliquement un être à part, impur, dans lequel ils trouvent un moyen de confidence en instaurant entre leur esprit et cette tâche un dialogue qui les rassure. D’autre part, ils sont tous ce que nous appellerions aujourd’hui des enfants précoces, capables de lire très tôt, d’apprendre avec rapidité et facilité les langues étrangères indispensables à leur adaptation à des transferts de continents et de culture auxquels les adultes les obligent, capables, aussi et surtout, d’écouter, de décoder les étranges comportements de leur structure familiale.

La tâche qu’ils portent tous symbolise aussi le Mal dont ils sont le vecteur passif et inconscient. Un Mal qui trouve son origine dans les Fontaines de vie, ces sortes de fermes mises en place par les Nazis dans lesquelles des femmes sélectionnées donnaient naissance à de parfaits petits aryens. Des fermes aussi dans lesquelles transitaient des centaines de milliers de jeunes enfants, correspondant aux critères imposés par le régime hitlérien, qui furent arrachés de force à leurs parents des pays que l’Armée occupait après les avoir vaincus.

C’est à cette origine, à une longue séquence de secrets familiaux lourdement tus, que Nancy nous convoque à travers les yeux des enfants qui en sont les victimes.

Tout commence avec Sol, un petit garçon qui, en 2004, se prend pour Dieu parce qu’il pense tout comprendre et que, grâce à Google, il a accès, sans que ses parents ne le sachent, à toute la violence du monde, celle des exécutions sordides d’Al Quaida, celle des femmes qui se font violées par des brutes ou des animaux.

Sol est le fils de Randall, Juif du fait d’une mère goy qui s’est convertie avec fanatisme au Judaïsme et qui s’est lancée dans des recherches folles sur les Fontaines de Vie. Randall découvrira à six ans la propre violence des Juifs, celle faite aux Palestiniens massacrés à Chabrat et Chatyla, avant de devenir lui-même un ardent et actif pourfendeur du terrorisme arabe.

Randal est fils de Sadie, élevée aux Etats-Unis par un oncle psychiatre mais pas psychologue pour un sou et une tante acariâtre et hostile. Une jeune fille placée sous la contrainte permanente, conditionnée pour survivre à la guerre nucléaire entre la Russie et les Etats-Unis, éduquée pour devenir une parfaite femme au foyer, abandonnée par une mère qui l’eut trop jeune avant que celle-ci ne la reprenne brutalement.

Sadie est la fille de Kristina, sage jeune fille élevée en pleine seconde guerre mondiale par un couple d’Allemands, la mère qui perdra son fils aîné sur le front de l’Est, sans mari parti à la guerre, secondée par son père. Kristina qui découvrira brutalement la vérité sur sa famille et deviendra une grande chanteuse internationale au nom étrange dont nous comprendrons la signification à la toute dernière ligne.

Il en résulte un authentique chef-d’œuvre, récompensé par le Prix Femina 2006, à lire de toute urgence !

Publié aux Editions Actes Sud Babel – 2006 – 489 pages

17.4.10

Melnitz – Charles Lewinsky


La Suisse est-elle une si belle terre d’accueil ? C’est la question que l’on est en droit de se poser après la lecture de ce copieux roman sous forme de saga familiale. De 1871 à 1945, nous allons suivre, sur cinq générations, la vie d’une famille de Juifs émigrés en Suisse et leur ardent désir de s’intégrer à un pays qui a du mal à se défaire de ses préjugés et son antisémitisme souvent primaire.

Nous découvrons tout au long de ce roman attachant des aspects profondément méconnus de notre voisin réputé pourtant si policé. Ceux d’un pays qui commença par parquer les juifs dans des zones bien délimitées et où il était de bon ton, dans la bourgeoisie, de tenir avec un certain mépris les pratiquants de la religion mosaïque.

Un pays qui vit aussi l’avènement d’un Front pro-nazi, qui fit voter l’interdiction des abattages kascher avant que de soutenir ouvertement et violemment, en s’en prenant physiquement aux Juifs, le régime hitlérien jusqu’à faire fermer les frontières à tout Juif à partir du milieu des années trente.

Dans ce contexte qui se manifeste de façon sporadique et plus ou moins sournoise, chacune des générations de la famille Meijer que nous allons suivre, va tenter à sa manière de trouver un équilibre entre l’appartenance à une tradition, à une culture et à une religion omniprésentes tout en trouvant sa place, par le travail ou l’esprit d’entreprise, dans le monde social helvète.

Comme dans chaque famille, il y aura des succès ou des échecs. Quel chemin parcouru entre l’oncle Salomon, le marchand de bestiaux au bon sens paysan, rusé mais honnête et qui cherche à gagner la fidélité durable de ses éleveurs en battant la campagne de la bourgade d’Endigem à pied, son parapluie à la main, et la troisième génération ! Une génération personnifiée par Schmoul, qui s’est fait baptiser au grand dam de la famille et a pris le nom de François, histoire de faire oublier sa judéité et de s’approprier le terrain sur lequel il pourra enfin faire bâtir le plus grand magasin de Zurich.

Comme dans toute famille, l’amour tient une place particulière. Il y a celui qui vient avec le temps à coups de mariages arrangés entre familles juives de même niveau social pour sceller des alliances, toucher une dote qui permettra d’investir dans de nouveaux projets tout en renforçant l’appartenance à la communauté. Bien sûr, parfois tout cela est troublé par une impossible histoire entre une Juive et un goy qui se terminera d’autant plus mal que la guerre de 14 viendra durement endeuiller la famille.

La cinquième génération sera la génération sacrifiée par la deuxième guerre mondiale. Celle de Ruben, profondément croyant, sauvé une première fois de l’enfer par son père qui est venu le sortir d’une souricière qui s’était refermée sur lui au moment du déclenchement de la première guerre mondiale alors qu’il étudiait le Talmud avec un grand maître en Galicie. Ruben qui, devenu rabbin, s’est installé en Allemagne et disparaîtra brutalement avec sa femme et ses quatre enfants, sans laisser de traces, en 1937.

Bref, c’est l’Histoire mondiale que nous suivons et vivons de près, de la défaite de Sedan aux deux grandes guerres mondiales et ses répercussions incessantes sur la famille Meijer.

Tout au long de ce roman apparaît l’oncle Melnitz, mort depuis bien longtemps, figure spectrale du martyre des Juifs depuis les temps les plus reculés, témoin caustique des tourments dans lesquels les pauvres êtres se débattent sans nécessairement comprendre que le monde est en train de s’écrouler autour d’eux, en dépit de leur apparente réussite personnelle.

On comprend beaucoup mieux, à la lecture de ce beau livre, le poids qu’a la religion dans la tradition juive. Une religion lourde d’interdits, de symboles, tournée vers le passé et où les textes anciens et abscons sont censés donner une clé de lecture du temps présent. Une religion qui fige dans l'éternité ceux qui s'y consacrent.

Il en résulte un livre hautement recommandable pour autant que vous puissiez y consacrer le grand nombre d’heures qu’exige sa lecture.

Publié aux Editions Bernard Grasset – 2008 - 777 pages

9.4.10

Au temps où la Joconde parlait – Jean Diwo


Retrouver Jean Diwo est un bonheur dont on ne se lasse pas. L’auteur qui s’est fait une spécialité des romans historiques nous conte ici, avec brio, imagination et recours à une somme de données historiques, l’avènement de la Renaissance qui bouleversa les arts dans tous les domaines et ouvrit la voie vers les évolutions plus tardives.

Nous pénétrons dans le roman avec un peintre méconnu, Alessandro de Messine, alors qu’il n’était encore qu’un jeune apprenti au service d’un maître italien spécialiste des fresques à la détrempe. Alessandro est fasciné par les toiles du maître flamand Van Eyck quia mis au point dans le plus grand secret un nouveau vernis qui donne à ses toiles un éclat, une lumière jusqu’ici inconnus. Il va, par un concours de circonstances, partir à dos de mule, traverser l’Europe, rencontrer Van Eyck, entrer à son service et ramener en Italie, en cette fin de XVeme siècle le secret de fabrique du maître.

Cette nouvelle technique va faire sa gloire et précipiter l’Italie vers la Renaissance. Car à cette même époque, trois génies absolus vont, tour à tour, chacun à leur manière, révolutionner les arts.

Tout d’abord Leonardo da Vinci, bâtard d’un petit notaire, entré à l’atelier d’un des grands maîtres italiens classiques (c’est-à-dire n’ayant pas encore adopté la technique flamande) où il fascine par le naturel et l’élégance de se dessins. Vinci est beau comme un Dieu, tout entier tourné vers un monde intérieur. Sa pensée universelle qui touche à la peinture (ce pour quoi il est le plus connu et qui fascina les Grands de son époque), à la sculpture (il tenta de réaliser la plus grande statue de bronze jamais conçue dont le moule fut détruit par les soudards à la solde des Français qui s’emparèrent de Milan, à la chimie. Mais sa vraie passion fut celle d’un ingénieur versé dans les arts militaires, l’hydrologie, la mécanique des fluides, la philosophie, la nature… Sa vie est un roman, celle du plus grand génie de son temps que se disputent les Cours d’Europe rivales.

Michelangelo fut son contemporain, plus jeune de quelques années. Ils furent longtemps rivaux malgré le respect qu’ils se portaient mutuellement. Michelangelo étonna le plus grand sculpteur de son temps lorsqu’à dix sept ans, sans formation autre que celle d’avoir aidé son père à tailler des blocs de marbre dans les carrières d’Italie, il réalisa un satyre stupéfiant de vie et de réalisme, à l’image des plus belles réalisations antiques. Immédiatement repéré, il connut une gloire immédiate et grandissante au service des plus grands et des seize papes qui se succédèrent de son vivant. Son caractère ombrageux et dépressif lui causa bien des soucis et seul son génie le sauva plus d’une fois d’une totale absence de diplomatie. Comme Da Vinci, il fut avant tout sculpteur, mais aussi, bien sûr, peintre, lui qui réalisa sur de longues années, dans des conditions de travail épuisantes, l’éblouissante chapelle Sixtine qui laissa sans voix le pape, les cardinaux et toute l’Europe de ce seizième siècle. Mais, on le sait moins, il fut aussi architecte, celui à qui l’on doit l’aboutissement d’un chantier pharaonique initié malhabilement par Brabante, sauvé du désastre par Michelangelo : la basilique Saint Pierre de Rome qui écrase de sa majesté.

Plus tardif mais toujours contemporain, Rafaelo qui admirait ses ainés, posa les bases d’une peinture nouvelle, vivante, colorée qui bouscula les canons. A trente ans il était le peintre le plus en vue, maintenant que Da Vinci vieillissant ne peignait presque plus et que Michelangelo s’épuisaient sur la Sixtine ou le tombeau du Pape Jules II. L’Europe entière se le disputait tandis que le Pape lui confiait les charges écrasantes de conservateur des antiquités de Rome ou le soin de réaliser moult relevés topographiques. Il mourut d’épuisement à trente sept ans, là où ses ainés s’éteignirent à plus de soixante dix ans pour Leonardo et plus de quatre vint pour Michelangelo. L’art, en cette Renaissance explosive, était universel et ne pouvait se mesurer qu’à des êtres universels, de génie, prêt à tout donner pour recevoir gloire éternelle.

On suit ces quatre vingt années qui bouleversèrent à jamais notre monde avec fascination et sans jamais le moindre ennui. Quel talent, Mr Diwo !

Publié aux Editions J’ai lu – 1993 – 507 pages

1.4.10

Terre des oublis – Duong Thu Huong


« Terre des oublis » est un livre étonnamment fort tant sa charge émotionnelle est élevée. Rares sont les ouvrages qui, une fois refermés, continuent de vous hanter au point de vous empêcher d’entamer le nouveau roman qui vous attend. Il m’aura fallu 48 heures de décompression pour me laisser déshabiter de ce livre extraordinaire.

L’impact est d’autant plus fort que la langue est d’une grande simplicité. Mais c’est une langue qui entoure le lecteur, le plonge dans la luxuriance de la jungle vietnamienne, l’horreur des scènes de carnage d’une guerre d’indépendance atroce avant que de retourner à un érotisme sensible qui constitue une composante fondamentale de l’ouvrage. Bref, c’est l’histoire du Vietnam moderne qui nous est contée dans cette saga personnelle. Un Vietnam qui fut déchiré par une guerre fratricide avant que d’être broyé par un communisme aveugle et stupide au point de s’immiscer dans la vie intime de tout un chacun en poussant des jeunes femmes à épouser des vétérans de guerre grabataires, infirmes et défigurés par obligation citoyenne et pression socilae. Un Vietnam où le poids des traditions va obliger à des sacrifices sordides et inhumains parce que la loi, non écrite, l’exige et parce que la peur de résister, de s’opposer aux autres, d’assumer le choix de cœur et non celui d’une raison déraisonnable est le ressort qui gouverne.

Miên est une jeune femme mariée à Hoan, un homme plus âgé qu’elle de sept ans, tendre et travailleur, à la tête d’une prospère exploitation, dont elle a un enfant. Sa vie se déroule jusqu’ici dans la sérénité. Ce tableau idyllique va s’effondrer avec le retour inattendu de Bôn, son premier mari, officiellement déclaré mort, tombé sur le champ d’honneur de longues années plus tôt.

Parce que Bôn la désire et alors qu’il n’est plus qu’un être décharné, souffreteux et enlaidi par une guerre qui l’a vidé de tout souffle, Miên va devoir abandonner tout ce qui compte pour elle : son mari aimant, sa maison luxueuse et surtout son fils chéri. Parce que la tradition exige le retour vers ce premier mari malgré tous les actes officiels qui justifieraient du contraire.

Commence pour elle une vie de calvaire, avec un homme qu’elle n’aime plus et qu’elle va se mettre à détester, dans une cahute sordide en proie à une horde familiale de gueux bestiaux où règne la faim. Un homme qui n’est plus bon à rien, obsédé par l’idée de la posséder charnellement en dépit d’une impuissance répétée.

En alternant les chapitres entre le temps présent et le monde passé, nous allons suivre le cheminement personnel de chacun des membres de ce trio dramatique. Nous comprenons qui ils sont et ont été, les épreuves terribles par lesquelles Bôn a du passer au point de devenir un zombi au sortir d’une guerre implacable, et aussi, partager leurs pensées intimes sur le désespoir qui habite chacun d’eux dans un présent qui ôte toute raison de vivre. Car cette vie n’a plus de sens. Elle pousse Hoan aux pires dépravations dans les bordels les plus crasseux, Miên à se réfugier dans une position d’hostilité de plus en plus frontale, Bôn à abandonner le peu de santé et de raison qui lui restaient pour retrouver une virilité inutile.

Une descente aux enfers dans un Vietnam encore englué dans un Communisme buté et où la compromission et la corruption sont monnaie courante.

Le roman terriblement sombre pour l’essentiel connaîtra malgré une fin qui est celle de la vie qui finit toujours par reprendre ses droits. On en sort bouleversé et profondément ému par la justesse de ton, la pudeur et la dignité qui ont permis de maintenir le récit juste au bord de l’insoutenable. Le livre fut récompensé en 2007 par le Grand prix des lectrices de Elle.

Publié aux Editions Sabine Wespieser – 700 pages

26.3.10

Pays de neige – Yasumari Kawabata


« Pays de neige » est souvent considéré par les exégètes de Kawabata comme son chef-d’œuvre. Sa maturation fut d’une extrême lenteur. Composé tout d’abord sous la forme de nouvelles, le récit fit l’objet d’une publication progressive entre les années 1935 et 1947. Il fut ensuite remanié en 1971 pour être publié sous sa forme définitive. C’est dire l’importance de ce livre dans l’œuvre du Prix Nobel de Littérature.

Pour apprécier « Pays de neige », il faut accepter le parti-pris de lenteur et d’apparente simplicité qu’adopte Kawabata. Il n’y a nulle hâte dans le récit, le rapport au temps, l’abandon à une certaine langueur acceptée étant ce qui caractérise les personnages centraux du livre. Comme la neige efface les reliefs des montagnes et engourdit le lieu de villégiature où se déroule le récit, en installant le froid elle assourdit les passions tout en reculant le moment où les deux personnages centraux, en proie à une symbolique et étrange danse de séduction, vont devoir faire des choix qui les engageront irrémédiablement.

La neige et le frimas gèlent une situation que tout observateur ne pourra considérer que comme anormale. Seul le drame, unique solution à un état de fait par nature non perdurable, sera de nature à mettre les personnages en face de la réalité.

C’est donc une œuvre éminemment subtile, psychologiquement complexe que nous livre l’auteur. Un tableau d’un extrême soin dans lequel chaque détail va compter, un élément isolé en expliquant un autre, le tout prenant son sens au fur et à mesure que le temps se déroule.

Shimamaru est un homme nanti qui vit une vie sans implication, une forme de dandy esthète asocial, féru de danse moderne occidentale en ce début de XXème siècle. Il occupe médiocrement son temps à publier à compte d’auteur des éditions luxueuses d’ouvrage sur sa passion que jamais personne ne lira.

Parce qu’il a connu autrefois une femme qu’il a aimée avec passion et dont il fut aimé et parce qu’il l’a abandonnée sans donner signe de vie, malgré ses promesses depuis une centaine de jours, il lui prend la fantaisie de revenir au village de montagne où ils se connurent. Dans le train qui le mène sur place, il observe à son insu une jeune femme troublante, Yoko, qui accompagne un homme malade et qui, tous deux, descendent à la même gare que lui.

Arrivé sur place, il demande à retrouver la maîtresse de musique, son ex-amante Komoko, dont il découvre qu’elle exerce désormais le métier de geisha. Cette femme semble l’attendre depuis toujours et après une défense de pure convenance, elle se redonne à lui.

Sur cette base, Kawabata structure son récit en trois mouvements principaux. Le premier nous ramène par un flash-back à leur première rencontre, à la passion des corps qui exultent, à l’intensité des sentiments. Une passion qui n’empêcha pas Shimamaru de quitter Komoko sans un mot pour revenir à Tokyo auprès de sa femme et de ses enfants.

Le deuxième mouvement est celui du temps présent, des retrouvailles, du lien de dépendance Maître/Esclave si cher à Hegel et qui ne tardent pas à faire de Komoko la maîtresse officielle d’un homme dont on ne sait dire s’il l’aime ou s’il s’amuse d’elle. A nouveau, il la laissera pour retourner à ses affaires.

Le troisième mouvement est celui du retour de Shimamaru. Un retour qui va se prolonger et s’installer avec l’hiver, la neige, les activités quasi artisanales des villageois décrites avec un esthétisme à couper le souffle. Malgré le devoir qui l’appelle, Shimamaru semble ne plus pouvoir faire marche arrière. Plus Komoko se livre aux touristes venus payer ses services, plus la dépendance morbide s’accroît. Le surgissement inattendu de Yoko qui trouble profondément l’homme versatile qu’est Shimamaru, la découverte progressive du lien qui unit les deux femmes ne pourront que projeter les acteurs dans un drame purificateur.

Un livre sublime et complexe.

Publié aux Editions Albin Michel – 1960 (1ere édition) – 190 pages

22.3.10

Les violons du roi – Jean Diwo


Le secret de Jean Diwo, qui s’est fait une spécialité du roman historique, tient dans sa capacité à plonger délicieusement ses lecteurs quelques siècles en arrière et à leur faire côtoyer une galerie de personnages illustres dont nous apprenons tout ou presque, comme s’ils étaient nos voisins de palier ou nos amis de longue date. Je me souviens encore de ses fameuses « Dames du faubourg » et ai éprouvé avec « Les violons du roi » le même plaisir réel, continu procuré par une écriture souple qui s’appuie sur une documentation des plus solides et une maîtrise du sujet remarquable qui font de ce roman historique un livre hautement recommandable.

Cet opuscule (de presque cinq cent pages tout de même) vise à faire de nous des amateurs éclairés de l’art de la lutherie. Au centre du roman se trouve l’inégalé Stradivarius dont nous allons suivre la longue vie (il vécut entre quatre vingt et quatre vingt dix ans) entièrement dévouée à une passion dévorante et quasi exclusive qui fit passer le violon du rang d’instrument secondaire à celui d’instrument brillant, de premier plan mettant en valeur des artistes virtuoses, le plus souvent compositeurs, qui en tirèrent la quintessence. En quelques décades, la technique de jeu poussa la technique de conception et la conception s’améliorant sans cesse, la musique progressa vers des contrées qui ouvrirent le chemin vers la musique symphonique puis le romantisme, cent cinquante ans plus tard.

Stradivarius commença comme jeune apprenti chez Amati (le troisième de sa génération considéré en son temps comme le maître incontesté de la lutherie) dans la ville de Crémone où il séjourna toute sa vie. Très vite, Amati sut déceler chez ce jeune homme timide, pauvre, d’origines inconnues, muet sur sa famille, dévot et secret un talent qui pouvait faire de lui un grand maître.

Lorsque Stradivarius s’installa à son compte, bien des années plus tard, il fit progresser à pas de géants la technique à la suite de longues recherches empiriques qui l’amenèrent à travailler sur les essences du bois, la forme des ouïes, l’épaisseur des voutes ou des tables, la taille des instruments. Son rêve, qu’il finit par accomplir, était de concevoir l’instrument parfait mêlant beauté esthétique, vernis incomparable, son chaud et profond.

Sa renommée s’installant, il forma les nouvelles générations qui propagèrent l’art de la lutherie en France (François Médard, le maître français, sortit de ses ateliers) ou explorèrent des voies alternatives (on pense à Amati del Gesu– le fils de l’Amati où Stradivarius fit son apprentissage - qui fut, à la fin de sa vie son principal challenger, l’égalant en qualité et en beauté).

Tout ce que la vie musicale de l’époque compta d’important passa par les ateliers de Stradivarius ou fit appel à ses services. On suivra avec fascination les récits brillants et précis faits par l’auteur sur Corelli, le fondateur de l’art d’utiliser le violon de façon moderne, Biber que les amateurs éclairés connaissent pour avoir écrit des pièces d’une modernité encore saisissante quatre siècles plus tard, Tartini à la technique ébouriffante…

De longues pages sont également consacrés à Venise, capitale musicale italienne voire européenne, et à Vivaldi qui plaça définitivement le violon à la base des orchestres modernes et imposa la structure nouvelle du concerto en trois mouvements.

Si, comme c’est mon cas, vous êtes un fou de musique classique, ce livre est tout simplement jouissif. Il sait donner l’impression d’être intelligent sur un sujet pointu tout en procurant un plaisir de lecture réel et constant.

Publié aux Editions Denoël – 1990 – 476 pages

18.3.10

Tabloid dreams - Robert Olen BUTLER



BUTLER nous entraîne, dans cette série de nouvelles modernes et récentes, dans un univers décalé et où la puissance de l’esprit s’amuse à repousser les frontières du réel tangible.


Car ces nouvelles sont une forme d’illustration splendide quant au fait que notre imaginaire construit avant tout notre monde personnel à nous seuls perceptible, d’où de fréquents problèmes de communication illustrés cocassement ici.


Ces nouvelles sont aussi et beaucoup celles d’un amour unilatéral ou bien épuisé par de trop longues années de cohabitation. Un amour que l’un des deux partenaires continue d’éprouver pour l’autre, malgré tout, malgré souvent la mort toujours joliment mise en scène, en douceur, comme un élément accentuant le caractère comique de la situation.


On se délecte donc à la lecture de ces petites pièces souvent brillantes. Certes, comme souvent, leur qualité est inégale. Mais, globalement, la plupart de ces récits sont des petits joyaux d’impertinence, de moquerie sur nos conditions d’humains éplorés après un bonheur perdu ou jamais encore trouvé.


La boucle est bouclée car nous commençons à bord du Titanic, la nouvelles “Un noyé du Titanic parle au travers d’un waterbed” où nous assistons au coulage stoïque du paquebot, vécu via l’esprit d’un fonctionnaire des Indes un rien guindé tombant follement amoureux d’une passagère inconnue et, à première vue indifférente, lui offrant galamment une apparente survie avant que de se rendre, seul, à sa table de jeu.


Nous découvrirons dans la nouvelle conclusive, “Des survivants du Titanic découverts dans le triangle des Bermudes”, que l’indifférence n’était que feinte et que ce fut la surprise de cet abordage, si j’ose dire, qui empêcha la belle de s’enfuir avec son galant.


Nous avons adoré “Une femme qui se sert d’un oeil de verre pour espionner son mari volage” où, un oeil de verre posé avec ruse dans un verre à dents sur la table de chevet du lit conjugal informe en direct une greffière des ébats adultères d’un mari lassé de trop longues années de mariage.


Ou bien encore “Un mari jaloux revient dans la peau d’un perroquet”, où un mari décédé et toujours amoureux, réincarné en perroquet, réussit à attirer l’attention de son ex-épouse et à se faire acheter par elle. Malgré ses cris d’amour désespéré, il va assister, plus ou moins impuissant, aux exploits sexuels de son ex avec le genre d’hommes qu’elle a toujours aimés et lui détestés. Hilarant !


Bref, vous l’avez compris, ne manquez pas ce recueil qui se dévorera en tout au plus deux heures qui passeront au grand galop.


Publié aux Editions Poche Rivage - 286 pages

12.3.10

La voyageuse de nuit - Françoise Chandernagor



Que les parents, dissimulés ou drapés dans le désir de protéger ou de régenter leurs enfants, même devenus adultes, peuvent commettre comme dégâts psychologiques et physiques sur leur progéniture.


C’est le thème choisi par F. Chandernagor dans son dernier roman. Un roman qui nous a beaucoup déçu. La faute à un rythme épouvantablement long, à une surenchère de descriptions et d’introspection sur ce que passé et présent combinés peuvent produire sur quatre femmes mûres. Elles ont la cinquantaine passée, sont mariées, multi-divorcées, multi-parturientes pour certaines d’entre elles, mais toujours viscéralement liées et dépendantes de leur mère, Olga.


Quatre femmes qui assistent, impuissantes, à une agonie programmée de leur mère. Programmée car, depuis 6 ans, Olga refuse de se faire soigner et souffre le martyr, emportée progressivement par trois cancers et d’autres complications.


Mais Olga lutte, de toutes ses forces et de toute sa volonté et manipule à distance sa famille pour conserver autour d’elles filles et petits-enfants, jusqu’à l’épuisement de ceux-ci.


L’auteur ne nous épargne rien dans les détails d’une mort atroce. Les mots sont souvent crûs, les escarres largement évoquées pour souligner le combat héroïque contre la souffrance et pour régenter une famille qui souffre cruellement de l’absence d’homme.


Certes, il y a bien un père et un mari, “pacha” dans la marine marchande et qui aura passé son existence absent et loin des siens. Un père, un mari dont la mort d’Olga mettra à jour la vraie vie. Un secret de famille jalousement gardé qu’Olga connaissait. Une lutte contre la mort pour se venger de ce mari.


Derrière une unité de façade, c’est à la déchéance de la cellule familiale que nous allons assister. Peu à peu, les souvenirs remontant à l’occasion des longues veilles et des repas de nuit pour tenir le coup, les petits et les grands secrets vont faire surface. Nous allons progressivement comprendre ce qui fait de ces quatre femmes des êtres profondément instables, à la merci du moindre déséquilibre affectif.


Alors, ces femmes trouvent chacune un refuge, qui dans l’alcool, qui en fuyant à l’autre bout du monde, qui en entretenant une vie parallèle et homosexuelle, qui en tentant de se suicider.


Une fois la mère partie, rapidement après le soulagement, c’est la digue qui cède. Les apparences cèdent vite la place à une réalité triste, voire désespérante. La scène du vidage de la maison familiale, du partage du peu de biens est à ce titre révélatrice. Des apparences trompeuses, une décoration qui s’écroule faute de la maîtresse de maison et de son savoir-faire pour assembler l’inassemblable, rafistoler le jetable...


Pour autant, le livre s’enlise pour plusieurs raisons. D’abord, parce que seul le point de vue féminin est étudié. Les hommes sont quasiment absents de ce livre hormis le père, peu reluisant et peu bavard, et un grand-père idéalisé, russe d’origine, un peu loufoque et qui s’est installé sur le plateau creusois à la fin de la guerre de quatorze.


Ensuite parce que le livre s’encombre de méandres qui à défaut de former un fleuve qui grossit, transportent le lecteur vers des cours d’eau sans intérêt et qui nuisent au débit.


Enfin parce que, à vouloir décrire et la vie d’Olga du temps du Grand-Père, et sa vie de femme, et son agonie, et la vie des quatre filles avant, pendant et après le décès d’Olga, on s’y perd. Il y avait matière à 700 ou 800 pages. Les plus de 300 sont ou trop courtes (non !) ou trop nombreuses (ce que je pense).


On referme le livre déçu d’autant que la fin est absolument incompréhensible.


Vous trouverez bien d’autres choix plus recommandables sur Cetalir...


Publié aux Editions Gallimard - 323 pages

10.3.10

Le Maître ou le tournoi de Go – Yasunari Kawabata


Yasunari Kawabata fut l’une des figures majeures de la littérature japonaise du XX ème siècle. Né en 1899, il se suicida en 1972 après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature en 1968.

Kawabata ancra son œuvre dans la description d’un monde en transition, celui d’un Japon fort de ses traditions, en proie à d’insoutenables tensions, en train de basculer vers la modernité qui redéfinit les rôles et les règles. Typiquement nippon, il est le narrateur des mondes intérieurs qui nous agitent et porte une attention extrême aux moindres détails, à ces toutes petites touches extrêmement travaillées, peaufinées qui font de son œuvre un héritage léché, précis où chaque mot compte.

« Le Maître ou le Tournoi de Go » s’inscrit parfaitement dans cette tradition. Le roman repose sur un fait historique. Seuls les noms des protagonistes ont été changés.

Dans ce roman très court mais très dense, Kawabata s’attache à décrire avec un soin extrême une partie de Go qui fut organisée entre le Maître de soixante-quatre ans, héritier d’une longue dynastie de joueurs qui virent le Go comme une forme d’esthétisme codifié, et son jeune challenger de trente ans, joueur professionnel, tourmenté et fougueux, réputé pour ses attaques finales particulièrement meurtrières.

La partie s’étala sur six mois, fit l’objet d’un règlement pointilleux que la maladie du Maître obligea à revoir fréquemment. Chaque révision fit l’objet d’intenses négociations où l’entourage des joueurs prendra un rôle essentiel lorsque les egos des deux protagonistes finissent par conduire à de fréquentes impasses.

Transportés dans des lieux retirés, isolés du monde, les joueurs placent leurs coups après d’intenses réflexions pour le challenger ou de très courts moments pour le Maître, sûr de son art. Ces longues réflexions ne sont pas tant des moments d’hésitation qu’un des moyens mis en œuvre pour déstabiliser psychologiquement le Maître, habitué à pratiquer sur des cycles courts de jeu.

Même si l’on ne connaît rien au Go, on se laisse immédiatement prendre par l’atmosphère de tension qui préside à cette partie historique et incroyablement longue. Une partie qui symbolise la lutte entre la tradition et la modernité, le respect des normes et l’inventivité, entre un Japon finissant et un Japon conquérant.

Les moments de jeu sont souvent perturbés par d’infimes détails : le bruissement du vent, l’approche de l’orage, un joueur de flûte qui s’exerce au loin, le bruit d’une cascade. Selon le moment du jeu, ces petits détails donneront lieu à d’agréables commentaires ou seront le prétexte à alimenter la bataille terrible et définitive entre ces deux conceptions du monde qui s’opposent.

Même si la fin de la partie ne fait pas mystère, la victoire du challenger étant dès le départ rappelée, on est saisi par l’intensité dramatique savamment maintenue crescendo grâce à l’insertion de la description des moments de détentes qui rythment les journées de jeu, espacées entre elles de quatre, puis deux jours. C’est là qu’on observe les hommes qui se cachent sous ces deux joueurs. La maladie qui ronge le Maître en route inéluctable vers la mort, un esprit qui vagabonde de plus en plus vers le passé. L’agitation chronique du challenger, victime de maux de ventre, père de jeunes enfants générateurs d’un perpétuel désordre symbole du monde qui va de l’avant.

Le livre est tout simplement magnifique et constitue une excellent entrée en matière vers l’œuvre de Kawabata si vous ne la connaissez pas encore.

Publié aux Editions Albin Michel – 1975 – 158 pages

6.3.10

Des yeux de soie – Françoise Sagan


Il m’aura fallu attendre d’avoir presque cinquante ans pour découvrir Françoise Sagan que, malgré ma boulimie de lecture, je n’avais jamais encore abordée ! Ce superbe recueil de dix-neuf nouvelles m’a totalement comblé et donné l’envie de vite réparer cet injuste oubli. Vous voilà prévenus.

Françoise Sagan avait un redoutable talent pour dissimuler derrière une écriture d’apparence facile et gracile une redoutable férocité pour le monde qu’elle fréquentait et les largesses dont elle abusait.

« Des yeux de soie » nous projette dans un univers où l’argent semble donner tous les droits en aplanissant les difficultés quotidiennes. Mais un monde dont la loyauté s’absente aux détours d’un regard, d’un geste, d’une parole qui font brutalement basculer une vie et entrainent dans les affres de l’adultère ou de la compromission.

Alternativement, maris et épouses se retrouvent confrontés ici à ce qu’ils n’osaient envisager. Alors de redoutables vengeances qui, souvent n’iront pas au bout, s’ourdissent. Mais aussi et surtout la résignation, l’embarras, la forfaiture car il faut bien du courage pour mettre à exécution les pires menaces mentales que ces esprits en mal de sensations fortes élucubrent à force d’alcool ou d’auto-conviction.

C’est alors que Françoise Sagan assène son coup de grâce, ne trouvant à ses personnages fats voire ridicules, mais profondément humains, aucune circonstance atténuante. C’est là que surgissent les yeux de soie pour envelopper d’une trompeuse douceur des vies de dépit, de résignation auxquelles l’argent n’aura rien changé, au fond.

Ces tableaux sont d’une terrible truculence et laissent l’empreinte d’une griffe acérée que la précision du style et le sens de la formule rendent fallacieusement douce.

Merci aux Editions Stock d’avoir réédité ce petit bijou !

Publié aux Editions Stock – 1975 réédition 2009 – 193 pages

Le cercle de famille - Nobuo KOJIMA



KOJIMA est un romancier du début du XXe siècle (il est né en 1915) qui a marqué la littérature japonaise contemporaine. Ce n’est qu’assez tardivement qu’il se fait connaître et commence à rencontrer une notoriété grandissante. Sa formation de base est celle d’un enseignant en littérature anglaise, figure dont nous retrouverons une double illustration dans le roman “Le cercle de famille”.


Pour plus d’informations sur l’auteur, n’hésitez pas à consulter le lien suivant :

http://www.shunkin.net/Auteurs/?author=214


“Le cercle de famille” est une peinture détaillée, intime, minutieuse comme le sont souvent les romans des grands auteurs nippons, du délitement progressif du cercle familial d’une famille japonaise typique du début des années soixante (le roman est paru en 1965).


Le personnage principal est un traducteur de langue anglaise qui découvre l'infidélité conjugale de son épouse. Celle-ci l’a trompée, sans que les circonstances soient jamais véritablement éclaircies, avec un soldat américain que le couple hébergeait en sa demeure.


Une infidélité qui marque un nouveau tournant dans une crise continue d’un couple en voie d’explosion. Pour tenter de sauver ce qui peut l’être encore, l’épouse, Tokiko, va entraîner son mari, Shunsuke, dans la construction d’une villa ultra-moderne, très américaine dans sa conception, dans la lointaine banlieue de Tokyo. Les factures s’amoncellent et la maison se révèle une source d’ennuis et de désillusions permanentes. Façon de dire que ce n’est pas un substitut qui permet de régler des problèmes de fond, évidence qu’adultes, nous oublions souvent.


Puis, un cercle vicieux va se mettre en route avec la maladie qui frappe durement Tokiko et finira par l’emporter.


C’est à l’occasion de cette lente et douloureuse agonie que le couple va se resouder, se retrouver, comprendre, trop tard, en quoi la présence et l’existence de l’autre est ce qui donne un fort sens à sa propre vie.


Mais la disparition de l’épouse et de la mère, qui était celle qui cimentait la famille face à un mari et père absents et décalé des préoccupations pratiques, va finir par faire exploser toute la famille.


Derrière la minutie déjà signalée se cache un style simplissime, souvent déroutant pour un lecteur occidental rationnel. Il est fréquent de glisser au détour d’une phrase d’un lieu à un autre, d’un personnage à l’autre, sans qu’aucune mention explicite ne soit là pour nous le signaler. A nous de comprendre en fonction des mots prononcés ou des pensées décrites, comme autant de petits cailloux pour nous permettre de suivre la piste d’une famille en crise.


Ce roman fut considéré comme l’archétype de l’impact de la vie moderne japonaise, post guerre mondiale, sur les valeurs traditionnelles et familiales qui finirent par être largement emportées.


Plus de quarante plus tard, le livre reste plus une curiosité historique pour tout amateur de littérature que comme une oeuvre majeure et indispensable.


Publié aux Editions Philippe Picquier - 231 pages

25.2.10

Personne – Gwenaëlle Aubry


« Personne » est un livre d’une rare densité, tissé à l’aide d’une écriture précise et exigeante tout en étant touchant de sincérité et d’humanité.

Gwenaëlle Aubry semble a priori avoir beaucoup d’atouts en mains pour réussir dans la vie. Elle est séduisante et intelligente, diplômée de l’ENS en Philosophie et auteur de plusieurs romans à l’écriture ciselée. Mais elle est aussi la fille d’un père difficile à assumer, un père aimé et incompris, malheureux et abandonné. « Personne » en donne un portrait forcément subjectif, intensément touchant en même temps qu’il explique pourquoi Mme Aubry a choisi une carrière littéraire.

François-Xavier Aubry, son père donc, fut un avocat brillant ainsi qu’un professeur émérite de droit, dispensant, entre autres, ses cours à l’ENA. Auteur de nombreux ouvrages et articles, il fut un théoricien expliquant la dérive centralisatrice de l’Etat. Mais, frappé d’une psychose maniaco-dépressive, il décida peu à peu de se retirer en soi, tentant d’affronter sa mélancolie, abandonnant ses fonctions après avoir été abandonné de son épouse tout en s’éloignant de ses deux filles.

Parce qu’à la mort de son père l’auteur trouva un manuscrit de ce dernier, forme de confession souvent lucide de ce « mouton noir » qui l’envahit et le dévore, elle décida d’essayer de mieux comprendre celui qui fut un père mais surtout un inconnu, un être inquiétant et imprévisible, qui quitta les feux et les atours de la République jusqu’à glisser au statut de SDF alcoolique quittant la rue pour séjourner, de plus en plus longuement, dans des hôpitaux psychiatriques.

Alors, comme il faut bien tenter de dire qui cet homme fut, quelle meilleure idée que de composer un portrait composé de scénettes, sortes de stèles funéraires, toutes adossées à chacune des vingt-six lettres de l’alphabet.

Nous découvrirons ainsi un père qui se prenait parfois pour Bond (B), ressemblant à Jean-Pierre Léaud (L) ou à Dustim Hofman (D), un père un peu pirate (P) et utopiste (U). Un père enfant, un homme de cinq ans d’âge mental, souvent charmant avant que de sombrer définitivement dans la psychose. Un père qui s’humanise a posteriori, malgré la folie omniprésente qui force à l’éloignement physique et psychologique, grâce aux bribes de souvenirs associées à des extraits du manuscrit posthume, souvent beau et poétique. Un père qui choisit de ne devenir Personne après avoir été Quelqu’un.

C’est un terrible témoignage, poignant et intime, parfois sublime qui nous est livré ici, catharsis devenue possible une fois que le courage en a été trouvé. Un très beau livre, récompensé fort justement par le Prix Femina 2009.

Publié aux Editions Mercure de France – 2009 – 159 pages

19.2.10

De l’autre côté de l’été – Audrey Diwan


« De l’autre côté de l’été » est le premier roman d’Audrey Diwan. Autant dire que c’est une réussite d’autant plus surprenante que la jeune auteur avait choisi un sujet difficile. Son pari consiste à nous faire croire en ce coup de folie qui prend une femme à l’aube de sa soixantaine. Quittée par son mari depuis quelques années, elle cohabite avec sa fille qu’elle ne comprend pas, autant sujette au désordre dans sa vie que la mère se raccroche à l’ordre apparent pour ne pas avoir à se confronter à la réalité. Cette femme tourne à vide, ne fait rien de ses journées, fuit les relations sociales et trompe son ennui et son désespoir dans l’abus de pilules garantes d’effacer la réalité pour la rendre plus supportable.

Pourtant, un jour, alors qu’elle semble avoir renoncé à tout, elle décide de s’offrir un homme sous la forme du joli et jeune serveur dans ce restaurant où elle se morfond à écouter vaguement les cancans de deux copines qui tentent désespérément de ne pas la laisser lâcher prise.

La solution quand on n’a plus les atouts en main pour séduire consiste à acheter, à contractualiser des relations que toute normalité condamnerait a priori. Alors le jeune homme acceptera de venir passer chaque soirée et chaque nuit chez cette femme car son rêve est de partir faire le tour du monde, ce qui nécessite de l’argent dont il ne dispose pas.

Le débarquement de cet homme dans un appartement qui n’en recevait plus depuis longtemps va rapidement faire exploser les conventions bourgeoises qui y régnaient, surtout quand cet homme est plutôt bohème. Grâce à lui, la bientôt vieille femme va trouver la force de faire le ménage de son passé et peu à peu se reconstruire, au fur et à mesure que les relations de pure convenance vont prendre de la consistance avec le temps et sa succession de petits gestes, de courtes étapes qui vont faire progresser chacun des protagonistes l’un vers l’autre, chacun à sa façon.

Personne ne comprendra ce qui a bien pu prendre la délaissée, la désaimée. Ni son mari qui fait naufrage de son côté, ni sa fille dont elle découvrira avec étonnement grâce aux yeux de l’autre ce qu’elle n’avait jamais su voir comme étant son secret. Bien sûr, elle finira seule et difficile sera sa reconstruction quand on s’est prise au jeu, qu’on a cru que l’impossible pourrait devenir une voie inespérée.

A nul moment le roman ne sombre dans le vulgaire ou dans d’inutiles clichés. Au contraire, il y a beaucoup d’intelligence et de subtilité, une maturité psychologique étonnante pour un auteur qui n’avait pas trente ans quand elle a rédigé ce livre. Chaque scène est touchante de vérité, rendue avec une écriture simple et dont la luminosité progresse avec la vie qui reprend.

Ma seule réserve concerne les deux derniers chapitres du livre. Tout en respectant les choix de l’auteur et de l’éditeur, je trouve cependant que ces chapitres donnent une convenance qui dépareille un peu avec le reste de l’ouvrage. Ils confèrent certes de l’humanité au jeune serveur qui semblait jusqu’ici plutôt jouer une partie en solitaire et dont il voulait tirer le plus grand avantage. Mais en arrêtant le roman avec le départ du bellâtre, on aurait laissé un tableau fait de noirceur et laissant toute possibilité d’interprétation, et surtout, moins convenue que la fin retenue.

Un bien joli roman, cependant.

Publié aux Editions Flammarion – 2009 – 251 pages

12.2.10

Déjeuner de famille - John Cheever


John Cheever est considéré aux USA comme un romancier et nouvelliste majeur, réputé pour la froide férocité avec laquelle il met en scène la petite et moyenne bourgeoisie américaine.


Ce gros recueil de nouvelles, de longueur variable et qui présente l’originalité de se situer tout au long du XXe siècle, ne faillit pas à cette stratégie littéraire.


Pour autant, il nous semble qu’il lui manque en permanence du souffle pour emporter une adhésion totale de la part d’un lecteur peut-être blasé. Certes, la bonne société des gens normaux, de la classe moyenne américaine, n’y gagne pas en reconnaissance ou admiration. Ce sont les mille et un petits travers, les mesquineries, les tromperies, les illusions perdues qui se succèdent en trame de fond. C’est aussi ce qui rend ces personnages, très humains, attachants. Ils sont comme nous : faillibles et légèrement ridicules.


Mais, assez vite, on se lasse. A tel point, que la lecture des différentes nouvelles s’enfonce dans une lente monotonie, légèrement insipide. Un Russel Banks, autre maître en la matière, aurait sans doute su y donner le côté drôle et sarcastique qui manque cruellement ici pour en faire une oeuvre marquante.


Publié aux Editions Joelle Losfeld - 303 pages

9.2.10

Une affinité véritable - Saul Bellow



Tout Prix Nobel qu’il soit, Saul Bellow a commis ici un roman qui, je dois le dire, m’a laissé au mieux de marbre.


Etais-je si fatigué ce jour-là que je sois passé à côté d’un chef-d’oeuvre ? Pas si sûr, sans forfanterie de ma part.


Rien, à bien y penser, pour racheter ce roman dont le traitement m’a semblé d’une totale confusion. Un style anodin, une absence de spiritualité alors que la situation (un original qui rachète une concession et qui se fait enterrer aux côtés de sa belle-soeur dans la haute société new-yorkaise) s’y prêtait.


Le lecteur, balladé sans transition d’un personnage à l’autre, d’un lieu à un autre est immédiatement perdu dans un fatras romanesque où, bientôt, on ne retrouve plus ses petits.


Il n’existe pas la moindre aspérité qui mérite de racheter ce très court roman, ce qui constitue là son seul intérêt.


Bref, je n’ai pas aimé, et j’assume !

6.2.10

La nuit de Fort-Haggar – Stéphane Héaume


Première rencontre avec cet auteur qui fait parler de lui depuis 2002 en ramassant quelques prix au passage. Dans ce cas, on ouvre toujours le roman en se disant qu’il devrait nous révéler une surprise, une petite ou grande joie littéraire. Force est malheureusement de dire que nous avons été extrêmement déçus par ce récit aussi invraisemblable que mal ficelé. Quand on combine la pauvreté des dialogues, fort nombreux au demeurant (ce qui allège la peine), avec un style qui manque autant de conviction que de souffle, qu’on y greffe une histoire à faire peur à un mauvais scénariste hollywoodien, que chaque rebondissement semble presque cousu d’avance, on obtient un récit qui frise le zéro pointé. On ne croit pas une seconde à cette intrigue et ce n’est pas l’écriture, plate et quelconque de Monsieur Héaume, qui va la sauver.

Voici en quelques lignes de quoi il retourne.

Julia Schlick, photographe de presse, se fait enlever par un improbable cavalier surgi de nulle part. Elle se retrouve entre les mains d’un mystérieux avocat, Henri Lamartre, sorte de grand prêtre d’une mystérieuse organisation internationale chargée de sauver les enfants enlevés du monde. Bon, cela commence plutôt mal…

Pour recouvrer sa liberté, il lui faudra accepter de se rendre dans un fort millénaire, réputé inexpugnable, situé aux confins du Tchad et du Niger, le Fort-Haggar. Là-bas se trouve reclus son amant, grand reporter, qu’elle aime toujours d’un amour passionné et total et qui disparut brutalement, sans laisser de traces trois ans plus tôt.

Celui-ci est accusé par Lamartre d’être le complice et l’amant de la reine d’une tribu de femmes guerrières qui sème la terreur et la mort, massacrant tout dans la région, pour s’emparer des enfants dont elles font ensuite commerce.

Commence alors une longue traversée du désert où les tentations amoureuses, les batailles sanglantes, les trahisons en série sur fond de manipulation finiront malgré tout par mener la belle à la rencontre d’une vérité sur fin mélodramatique. Coupure !

C’est ridicule et franchement mauvais !

Publié aux Editions Seuil – 2009 – 291 pages

29.1.10

Et que le vaste monde poursuive sa course folle – Colum McCann


Le 7 août 1974, un certain Philippe Petit réalise son rêve. Lancé sur un câble d’acier tendu entre les deux tours du World Trade Center en voie d’être achevé, il s’adonne à des figures de plus en plus gracieuses au-dessus du vide sous les yeux ébahis des New-Yorkais qui sortent de la bouche de métro toute proche. C’est sur cette anecdote historique que s’ouvre le dernier roman fascinant et majestueux de Colum McCann.

Sans transition, nous franchissons l’Atlantique pour entrer dans l’intimité d’une famille pauvre et austère d’un Dublin qui n’a pas encore connu le rythme effréné de développement économique et urbain qui serait le sien une vingtaine d’années plus tard. Ce sont deux frères que tout semble opposer dont nous allons suivre le destin et la vie et qu’il nous est donné d’approcher à grands traits. L’un semble tourmenté, fasciné par la pauvreté et le catholicisme, révolté et quasi incontrôlable. Il deviendra prêtre ouvrier dans les quartiers les plus malfamés du Bronx. L’autre, plus jeune, paraît posé, équilibré et ne comprend pas les emportements du premier. Il finira bientôt par tenter l’aventure à New-York en squattant chez son frère et en découvrant ce que l’Amérique a de plus glauque, de plus révoltant dans sa capacité à fabriquer de la violence et de l’exclusion.

A partir de cette base, l’auteur va faire surgir une cohorte de personnages à qui un chapitre sera individuellement dédié. Tous ces personnages ont en commun d’avoir vu ou entendu parler du funambule qui fut arrêté par la police sitôt son exploit achevé. Ce point commun devient le prétexte à fabriquer un lien, plus ou moins ténu, souvent fort, direct ou indirect, entre chacun d’eux et un ou plusieurs des autres. Chacun d’eux est issu d’une classe sociale particulière et illustre avec force et brio ce que la société américaine, en plein désarroi, qui assiste à l’effondrement de son président pour cause de Watergate avant de plonger dans l’une des graves crises économiques de son histoire, est capable de secréter.

On y découvre les prostituées, droguées jusqu’aux yeux, exploitées et maltraitées par leurs souteneurs, à la merci des rafles policières régulières et auxquelles le prêtre irlandais tente d’apporter un semblant de lien social et humain. On y côtoie aussi l’émigrée sud-américaine qui dut abandonner ses études de médecine pour devenir une infirmière au service des petits vieux délaissés mais disposant d’assez d’argent pour ne pas être oubliés de tous. La mère de famille, dépressive et paumée depuis qu’elle a perdu son fils unique au Vietnam et qui tente de se reconstruire en prenant d’improbables thés avec d’autres mères qui jalousent son statut social. Le juge, son époux, qui cache son désespoir et ses regrets professionnels et à qui il incombera de trouver une sentence originale pour le funambule, susceptible de favoriser sa carrière. Le couple d’artistes marginaux, en rupture de ban, brûlant la vie par les deux bouts et qui auront, malgré eux, un rôle fatal à jouer vis-à-vis du prêtre ouvrier. Et bien d’autres encore, tous à la dérive, tous à la recherche d’un sens à donner dans une Amérique qui, déjà, donne les clairs signaux d’effondrement et de perte d’idéal.

Ils forment une chaine, sans le savoir. Par ricochets, ils influencent plus ou moins fortement le destin d’un ou plusieurs membres d'un ensemble chaotique et disparate. Ils forment aussi et surtout la chaine sociale d’une Amérique contrastée et qui fabrique plus d’exclus et de malheureux que n’importe quelle autre société au monde sous des apparences trompeuses de « welfare ».

On sort bouleversé et marqué par la force de ce livre admirable, profondément original et humain.

Publié aux Editions Belfond – 2009 – 436 pages

Un long week-end dans les Ardennes – Hella S. Haasse



L’honnêteté me porte à déclarer d’emblée que ce roman ne figurera pas parmi les indispensables de Cetalir. Non qu’il soit mauvais, mais tout simplement parce qu’il n’apporte aucune contribution particulière à la littérature contemporaine.


Pourtant Hella S. Haasse figure parmi les grandes romancières néerlandaises contemporaines.


Le problème avec ce roman est une intrigue compliquée à la manière d’un roman policier alambiqué aux forts relents de nationalisme et de nazisme. Tellement compliquée qu’in reste tout le temps totalement extérieur à une intrigue qui nous dépasse.


En outre, le récit est très flamand et fait de nombreuses références au parti d’extrême droite qui pollue le débat actuel en Belgique et est l’une des causes du déchirement de ce petit royaume.


Entre les références historiques au folklore qui met en scène les loups à travers les âges, les tentatives de liaisons entre les cultures germaniques, celtiques et serbes, l’apparition soudaine de personnages troubles dont on ne sait et ne saura rien, on s’y perd !


Pour couronner le tout, la fin prend la forme d’une queue de poisson sans apporter la moindre explication logique. Comme si le roman constituait le premier épisode d’une série télévisée compliquée et réservée à un public noctambule.


Quelques mots sur l’intrigue, tout de même. Une pianiste internationale, Edith Walschade, possède une propriété retirée dans les Ardennes belges où elle élève trois loups. Elle entreprend une correspondance unilatérale avec son amant disparu qui fut aussi le violon avec laquelle elle se produisait en duo. Edith est la fille d’un historien allemand dont le passé est émaillé de grands vides et dont le rôle vis-à-vis du nationalisme allemand est un point d’interrogation.


Soudain surgit un personnage inquiétant qui se prétend son demi-frère et qui veut lui révéler à tout prix qui est vraiment son père. Les trois loups vont disparaître au moment même où d’étranges rites barbares et sanglants se déroulent dans la propriété de la pianiste, à son insu.


Mais voilà, comme je vous l’ai annoncé, aucune réponse ne sera apportée aux multiples questions posées ce qui laissera le lecteur pour le moins dubitatif.


Publié chez Actes Sud – 195 pages

24.1.10

Le jeu de l’ange – Carlos Ruiz Zafon

Depuis l’incroyable succès de « L’ombre du vent » que nous avions adoré et qui reste un des plus fascinants livres que nous ayons eu à lire ces dix dernières années, vendu à plus de dix millions d’exemplaires dans le monde, la question me taraudait de savoir si et comment Mr Zafon allait rebondir avec le roman suivant. Car il y a de quoi être déstabilisé après un inattendu succès planétaire qui vous rend riche et célèbre, du jour au lendemain.

Un simple regard à la couverture donne tout de suite le ton. Jaquette étrangement superposable à celle de l’Ombre du vent, effets identiques de brouillard et de désertion urbaine ainsi qu’un inévitable rappel, en haut, bien au centre de « Par l’auteur de L’Ombre du vent ». Du coup, on se dit que le roman doit avoir quelque chose à voir avec le précédent. Pourtant, la quatrième de couverture n’est pas des plus engageantes avec cette histoire d’écrivain qui semble avoir vendu son âme au Diable en échange d’une immortalité littéraire dans une Barcelone chamboulée par l’Exposition universelle qui vient d’en modifier les contours et les infrastructures.

Mais, émoustillé par la précédente et déjà lointaine découverte, je me cale bien confortablement dans mon canapé afin d’entamer la longue (très longue) lecture des plus de cinq cent pages annoncées.

Et là, grande déception je dois dire. Zafon nous fait du Zafon mais c’est carrément l’ombre de « L’Ombre du vent », si j’ose ! Nous comprenons peu à peu (et plutôt lentement) que « Le jeu de l’ange » n’est autre que le tome précédent le roman antérieur, que les lieux sont bien les mêmes, ces quêtes et enquêtes autour d’incunables oubliés au fin fond d’une bibliothèque géante et ésotérique renverront à la suite (qui précède, vous me suivez bien entendu), que l’étrange fillette que nous apercevons bien en évidence sur la jaquette n’est autre que la femme dont nous suivrons l’existence dans l’Ombre du vent…

Tout cela aurait pu se situer à la même hauteur que le roman à succès mais voilà, Zafon semble avoir oublié en chemin sa verve et s’être laissé engluer dans une intrigue artificiellement compliquée, invraisemblable et alambiquée qui a pour résultat de plonger son lecteur dans une lecture détachée et entrecoupée de bâillements de plus en plus compulsifs. Il faut attendre plus de deux cents pages pour qu’un semblant d’action se mette en route. Puis le roman, qui navigue dans un genre qui semble plaire en Ibérie fait d’ésotérisme religieux, de magie et de thriller policier, va définitivement sombrer dans un macabre de Grand-Guignol où les morts spectaculaires et sordides vont nous laisser indifférents.

Sans doute le roman aurait-il gagné en efficacité s’il avait été largement coupé et son intrigue simplifiée. Même l’humour de l’auteur tombe ici complètement à plat. Bref, c’est franchement raté et décevant. Il reste à espérer que Mr Zafon saura définitivement quitter son encombrant enfant littéraire pour ne pas apparaître à la postérité, qui semble le préoccuper, comme l’homme d’un seul livre.

Edité aux Editions Robert Laffont – 2009 -537 pages