28.8.10

L’amour et autres surprises matinales – Eliot Perlman


Autant nous avions été enchantés par « Trois dollars » qui nous semblait marquer la naissance d’un grand romancier australien, autant ce recueil de nouvelles (nature que ne laisse deviner ni le titre, ni la jaquette !) nous a laissé sur notre faim.

De qualité très inégales, ces nouvelles manquent globalement de souffle. On n’y retrouve pas cette étincelle d’auto-dérision, ce décalage par rapport au récit, ce sens de l’understatement qui nous avaient conquis dans « Trois dollars ».

Cependant, chacune de ces nouvelles participe à l’illustration d’un thème commun : celui d’un profond isolement d’un être (ou de plusieurs) alors qu’en apparence il pourrait paraître correctement ancré dans son réseau social.

C’est une tristesse, une certaine mélancolie qui s’emparent de nous au fur et à mesure que les pages s’enchaînent. Tristesse de voir des êtres a priori intelligents, structurés, non marginaux s’enfoncer dans la folie, la dépression, le meurtre faute d’avoir su exprimer autrement le profond malaise qui les noie.

Ce tableau d’une humanité qui part en lambeaux, qui laisse les proches abasourdis par ce qu’ils découvrent derrière une façade sociale qui se lézarde ne laisse pas indifférent. Il est simplement regrettable qu’au plan littéraire, la sobriété voulue ne soit pas toujours au service de la cause défendue.

Trois nouvelles sortent du lot tant sur le fond que sur la forme.

« Au monde impérial je n’étais qu’un enfant », dont le titre reprend un ver du poète russe Mandelstam, persécuté par Staline, met en scène un homme d’une quarantaine d’années, marié, persécuté par son épouse qui lui reproche sa médiocrité. Il a perdu son job et se voit contraint de s’improviser fermier alors qu’au fond de lui, c’est un poète. Pas n’importe quel poète car, inconsciemment, il est la réincarnation de Mandelstam dont il reproduit une version australienne d’un ostracisme. Il n’aura d’autre solution que de fuir à son tour dans une douce folie et d’assumer un meurtre qu’il n’aura pas commis.

Avec « Stipalnic est dans sa dernière année », c’est à la lente déchéance d’un étudiant juif australien que nous assistons. Nous le découvrons à l’hôpital, ébahi par ce qui vient de lui arriver. Des affaires de cœur, dans tous les sens du terme, qui témoignent d’une incapacité quasi-psychiâtrique à savoir aimer. C’est bien simple, plus il veut être amoureux, plus il essuyé d’échecs. Plus les échecs s’enchaînent, plus son retrait du monde se prononce. Une déchéance inéluctable se met en branle et met encore une fois en évidence l’isolement qui peut s’emparer des êtres les plus faibles ou les plus naïfs.

Enfin « Une histoire entre deux villes : Moscou et Melbourne » est, de mon point de vue, la meilleure nouvelle de ce gros recueil. Une nouvelle qui illustre la difficulté d’une famille juive de la classe moyenne moscovite à survivre à travers les régimes post staliniens. Malgré l’appartenance au parti, malgré la débrouillardise d’un père ravagé par une vie qui ne ressemble pas à celle qu’il aurait avoir vécu, la famille, poussée par la pression sociale, n’aura d’autres solutions que d’émigrer. Israël est perçue comme la terre d’asile. Il n’en sera rien et c’est une Australie inconnue et non désirée qui servira de refuge. Commence alors le récit minutieux, douloureux d’un processus d’acclimatation difficile et qui conduira la famille au bord de l’explosion. Une nouvelle bouleversante, profondément humaine.

Les autres présentent un intérêt mince, au mieux.

A lire pour ces trois nouvelles, le reste est à oublier.

Publié aux Editions Robert Laffont Pavillons – 330 pages

24.8.10

Titan – La trilogie de Gaïa I – John Varley


Découvrir le premier tome de cette trilogie de SF près de trente ans après sa première publication reste une heureuse découverte. Le livre n’est pas trop daté, à part quelques références à des écrans cathodiques noirs et verts qui nous paraissent aujourd’hui appartenir à la préhistoire informatique et l’absence vertigineuse, même en filigrane, d’Internet. Bien que n’étant pas, loin de là, un inconditionnel de SF, j’avoue avoir lu avec un certain plaisir cette épopée rédigée par l’un des grands auteurs américains de SF des années soixante dix/quatre vingt.

La raison en est fondamentalement que la puissance de l’imaginaire qui préside à la conception de l’ouvrage transcende le temps et les époques. On trouvera même, curieusement, de nombreux parallèles entre ce premier volume de Gaïa et le succès incroyable d’Avatar de James Cameron dont je ne serais pas surpris qu’il se soit plus ou moins librement inspiré de Gaïa.

Lorsque l’équipage du Vaisseau Spatial « Seigneur des Anneaux » (déjà en soi une autre référence !) va découvrir un anneau inconnu de Saturne et y déceler une forme artificielle complexe prouvant indéniablement la présence d’une intelligence supérieure, aucun des membres d’équipage ne peut imaginer en quoi cette découverte va profondément les transformer.

Happé par un bras télescopique géant, le vaisseau va se trouver englouti sur une gigantesque roue maintenue en son moyeu par une série de câbles titanesques qui montent vers une sorte de toit situé à des centaines de kilomètres d’altitude et se fixent sur un tore central.

Chacun des membres d’équipage va être digéré par cette construction avant que d’émerger nu et dispersé, plus ou moins profondément psychologiquement ou physiquement transformé, ayant acquis mystérieusement une somme de connaissances indispensable à la survie sur ce titanesque anneau parsemé de fleuves, de prairies, d’arbres gigantesques, et de mers.

Va commencer alors un long périple pour tenter, d’une part, de retrouver chacun des membres et, d’autre part, trouver un sens à cette construction qui défie l’intelligence humaine. Au cours de ce périple, les hommes et les femmes du « Seigneur des Anneaux » vont devoir, à la fois, tenir compte de leurs propres transformations pour apprendre à vivre ensemble, respectant les parts d’ombre et de liberté, acceptant que le noyau qu’ils ont formé éclate du fait d’aspirations individuelles à être autrement à ce nouveau monde, et à la fois, composer avec les formes de vie multiples et étranges dont cette planète a accouché.

Ainsi, les Titanides, sortes de centaure mi-homme mi-cheval, colorés et intelligents, ayant trouvé dans la nature des moyens sophistiqués de communication et s’exprimant à travers un langage complexe chanté et multi-tonal font indéniablement penser au peuple qui a domestiqué la planète d’Avatar.

La présence d’un gigantesque ver des sables qui ravage toute une partie de la planète est une référence explicite à Dune. Celle de gigantesques saucisses volantes qui sont domestiquées pour servir de moyen de transport aérien est, en soi, une trouvaille.

Le parcours collectif et individuel des membres d’équipage s’annoncera parsemé d’embûches, physiques (il faudra gravir quatre cents kilomètres de câbles pour atteindre le toit de Gaïa et obtenir certaines des réponses aux questions sur ce monde conçu par une déesse toute puissante) et psychologiques (guerres, viols, trahisons). Le récit est haletant, plein des indispensables rebondissements propres à maintenir l’intérêt à son climax.

Mais la vie sur place est d’une telle densité, d’une telle richesse d’expériences, d’une telle intelligence avec la nature qu’elle imposera, l’heure venue, de faire le choix de ne pas revenir sur Terre.

On attend de lire la suite avec impatience !

Publié aux Editions Denoël – réédité en Folio SF – 1980 – 418 pages

22.8.10

MAX – Michel Quint

Le principal intérêt de ce roman de Michel Quint, outre son indéniable et habituelle qualité littéraire dont l’auteur est un habitué, est de nous donner à voir l’Histoire sous un angle profondément humain, à travers le drame personnel qui secoue une jeune femme en pleine seconde guerre mondiale.

Le parti-pris de l’auteur est de faire cohabiter deux histoires parallèles pour mieux mettre en évidence les multiples difficultés de la Résistance française qui tente de se mettre en place, de façon plus ou moins chaotique, sous l’occupation nazie de plus en plus oppressante.

D’un côté, il y a Agathe, cette toute jeune femme de vingt et un ans jetée sur les routes de l’exode où elle verra sa mère mourir dans ses bras, victime des bombardements. Agathe débarque à Lyon, envoyée par son père resté à Lille pour être prise en charge par une famille d’amis. Malheureusement, une fois sur place, elle trouvera porte close et ne devra son salut qu’à un jeune garçon, Maurice, qui l’hébergera et avec lequel une grande passion ne tardera pas à se développer. Maurice est fils de pétainistes. Mais, à la différence de ses parents, il s’est engagé dans la Résistance et y entraînera Agathe.

De l’autre, il y a Jacques Martel, alias Jean Moulin, alias MAX. Du côté de la lumière, Jacques est galeriste à Nice et vit à Lyon dans une petite chambre dans le même immeuble qu’Agathe. Du côté de l’ombre, il y a l’ancien préfet de Chartres, celui qui en Juin 40 s’est juré de combattre l’ennemi, de ne pas laisser la France tomber dans un pétainisme voué à l’échec, celui qui se voit bientôt nommé Ministre plénipotentiaire par le Général de Gaulle, chargé de fédérer les multiples groupes de Résistance en vue de la Libération et de préparer la voie à un nouveau pouvoir politique d’après-guerre.

Agathe et Jacques se croisent, jouent au chat et à la souris. Tous deux sont passionnés d’Histoire et Agathe prépare le concours à l’Agrégation en s’étant fait une spécialité des empereurs romains et de leur pouvoir tyrannique dans lequel elle voit le symbole de la France dans laquelle elle vit d’où la nécessité d’un engagement. Jacques est un homme à femmes, qui voit en Agathe une belle jeune femme, bientôt délaissée par son amoureux Maurice. Il ne saura rien de l’arrestation de ce dernier et de son suicide en prison pour échapper à la torture et ne point dénoncer son réseau et, surtout, Agathe, leur agent de liaison.

On y voit aussi, et c’est la partie la plus intéressante, la somme des conflits internes à la Résistance, la lutte permanente entre les Communistes qui ne veulent pas d’une unité poussée par l’Angleterre et De Gaulle, les partisans de coups de force permanents visant à tuer du boche à tout prix au risque de précipiter les actions de rétorsion et de décimer une résistance encore balbutiante. On y voit les trahisons politiques, les conflits personnels pour se faire une place au soleil, évincer Max devenu gêneur au risque de faire le jeu de l’ennemi.

Ces deux mondes cohabitent, celui de la résistance des petits, héros anonymes et qui tombent sous les coups de l’ennemi souvent trahis par les siens, celui des politiques qui tentent de s’organiser tout en voulant conserver par devers eux le plus de pouvoir possible et faire le jeu de ceux pour qui, plus ou moins consciemment, ils travaillent qu’ils soient Russes, Américains ou Anglais.

Au bout du compte, il en résulte un roman profondément humain et qui permet d’envisager l’Histoire sous son côté sombre, non officiel et peu glorieux.

Publié aux Editions Perrin – 2008 – 243 pages

16.8.10

Sonate de l’assassin – Jean-Baptiste Destremeau

Peut-on être un artiste de génie, défricher de nouveaux horizons, revisiter l’interprétation de pièces mille fois jouées en restant dans la normalité ? C’est, en quelque sorte, à ces questions que tente de répondre de façon originale et assez intéressante Jean-Baptiste Destremeau.

Lorsque, comme Lazslo Dumas, premier Prix de piano du Conservatoire National de Paris, héritier d’une tradition d’instrumentistes de renom, on veut étonner, décaper l’interprétation des classiques pour mieux retenir l’attention des critiques, s’imposer, se faire un nom pour la postérité en accédant au Parthénon des pianistes qui auront marqué leur temps, il faut trouver une source d’inspiration nécessairement hors du commun.

Par hasard, notre pianiste va trouver la solution à son besoin d’inspiration fantastique en tentant d’humaniser ses interprétations techniquement brillantes mais, jusqu’ici, manquant de relief. En glissant ici ou là quelques fausses notes difficilement décelables, habilement enfouies dans de subtils accords et en focalisant son attention sur les premiers rangs de ses auditeurs, Lazslo Dumas va détecter celles et ceux capables de déceler la petite erreur d’interprétation. Par élimination successive et en ne retenant que l’auditeur ou l’auditrice capable d’entendre chacune des erreurs dissimulées, le pianiste va pouvoir alors sélectionner son innocente victime, la traquer pour l’assassiner sauvagement, en donnant lieu à des pulsions démentielles.

Après chaque assassinat, l’interprète développe un complexe de supériorité de plus en plus puissant. Chaque meurtre lui donne une clé pour interpréter une œuvre comme jamais encore quiconque n’en aura été capable et ce, d’autant plus que ses meurtres restent impunis.

Toute cette industrie morbide va se trouver remise en cause lorsque Dumas fera la rencontre, via internet, d’une jeune femme divorcée, mère d’un petit garçon intelligent et passionné de Harry Potter. Lorraine est professeur ainsi que violoncelliste amateur. Bientôt, Lorraine et Lazslow vont filer le parfait amour et commencer une vie de couple.

Mais le répit ne sera que de courte durée car l’inspiration, et donc l’inspiration de Lazslow, vont se ternir jusqu’à provoquer des contre-performances dramatiques pour sa carrière et son renom. Laslow va devoir reprendre ses activités assassines en les rendant de plus en plus sordides, en scénarisant de façon macabre et insoutenable ses meurtres, symboles sanglants et géniaux d’une vision mystique de la musique. Mais plus les meurtres vont s’enchainer, plus la vie de couple va devenir un enfer amenant Lorraine et son fils à s’interroger sur la véritable personnalité de cet homme dépressif aux performances d’interprétation de moins en moins prévisibles, lunatique et au regard de folie. Où sont passé l’amour et les moments de passion, le partage et la fusion qui rassuraient, donnaient l’espoir de recommencer une vie équilibrée ? Qui est Laslow que le petit Arthur, le fils de Lorraine, voit emblématiquement comme un « Mangemort » ?

JB. Destremeau, en dépit d’une fin peu surprenante, sait à la fois tenir son lecteur en haleine et explorer avec brio les méandres sombres de la folie, celle d’un homme qui confond lecture hors du commun de la musique avec vie hors du commun, hors des règles, comme si le génie ne pouvait se développer que dans le mépris des autres et la folie dévastatrice. Le problème est que le remède que l’on croit avoir trouvé à un irrépressible besoin d’être différent produit des effets à chaque fois amoindri et que tuer ne suffit plus, la racine des maux n’étant point traitée. Il faut massacrer, s’aveugler de violence pour tenter vainement de chasser la folie qui envahit en faisant tourner dans la tête de l’assassin une petite sonate de sa composition qui l’obsède et le rend dément.

Le livre est incontestablement une réussite et, si l’on s’intéresse à la musique classique comme c’est mon cas, on y trouvera même quelques intéressantes considérations sur l’architecture de certaines œuvres.

Publié aux Editions Max Milo – 2008 – 381 pages

30.7.10

Grandir – Gilles Leroy


Un homme encore jeune, devenu écrivain, regarde un vieux film en 8mm et se souvient. Sous ses yeux défilent les images hésitantes, amateur, d’un banquet de noces. Un de ces banquets qui n’en finissent pas et où mourir d’apoplexie grâce à la combinaison voulue de grande chaleur et de victuailles en abondance, semble être la règle.

Ce banquet réunit principalement les petits, les sans-grades d’une petite ville de province. Une de ces villes qui survivent grâce à la présence d’une verrerie industrielle omnipotente et omniprésente. La seule façon de trouver un travail est d’y entrer, le plus souvent comme ouvrier, et de s’aliéner à un patron aux relents paternalistes.

Ce banquet, vu à l’époque par les yeux du narrateur, adolescent de quatorze ans, est le symbole même des tensions familiales qui déchirent certains de ses membres. Un mélange fétide de jalousie, d’admiration, d’envie et de cupidité face à celui, le père du narrateur, qui a su s’en sortir, faire de l’argent et épouser une belle égyptienne, énigmatique et attirante. Un père violent, rude, un rien voyou, admirateur de santiagues et de belles voitures. Un homme d’apparences et d’esbroufe.

Ce banquet fut aussi pour l’adolescent l’occasion de son dépucelage par une belle et délurée cousine qui l’initia sur le champ, sans tabou, aux plaisirs de la chair, dans le grenier, juste au-dessus des adultes qu’il ne comprend pas encore mais commence à pressentir.

Une découverte brutale, forcée, voulue par la belle. Une histoire qui s’arrêtera comme elle aura commencé : sans explications et sur décision de cette fille envoûtante.

Trois ans et quatre mois plus tard, un nouveau banquet, au même endroit avec les mêmes membres. Enfin pas tous. Certains sont morts et d’autres sont en train de quitter la vie, fauchés par la maladie, la folie, la dépression ou le chômage, une autre petite mort. Il y a là une belle galerie de personnages peu touchés par la grâce. La France profonde qui s’ennuie et se console à coup de bouteilles.

Et un nouvel amour, un vrai, qui révèle au grand jour ce que tout le monde soupçonne : l’homosexualité du narrateur. Une homosexualité en forme de défi, violente, totale, crue, faite pour choquer ce monde de la petite bourgeoisie courtaude et haïe.

Bref, c’est à une peinture au vitriol de la société des petits, de leurs aigreurs, de leur rancune d’avoir été laissés pour compte que se livre Gilles Leroy. Mais une peinture tellement léchée qu’elle lasse, très vite.

Le style est recherché, on sent que chaque phrase a du faire l’objet d’un choix précis des mots et les formules, souvent savantes, alambiquées, nous rappellent qu’il s’agit d’un homme de lettres.

De lettres certes, mais pas de cœur. Car, où sont les sentiments, où est la spontanéité ? Il manque le souffle à ce livre trop cérébral pour en faire un brûlot violent. On le traverse en admirant la construction et la maîtrise du style et du vocabulaire mais, pas une seule fois, on n’entre de plain-pied dans cette histoire qui nous reste étrangère. Comme un musée austère, sans mystère, sans lumière, exposant crûment de belles pièces qui ne parlent pas.

Si bien que le livre –vite – achevé, il n’en reste pas grand-chose. La preuve en est que j’avais lu ce roman à sa sortie en 2004, avant la création de Cetalir, et qu’il m’avait laissé un vague souvenir. Le relire (à tort, mais passons) n’apporta rien de plus si ce n’est la confirmation qu’il s’agit d’un livre assez raté pour un auteur finalement primé en 2007.

Dont acte !

Publié aux Editions Mercure de France – 294 pages

27.7.10

Trois dollars – Elliott Perlman


C’est à une chronique d’un homme ordinaire que nous convie Eliott Perlman. Sur un rythme très lent, nous assistons, par petites touches successives, à une lente descente aux enfers du personnage principal, Eddie.

Un personnage qui se relate à la première personne du singulier avec une grande pudeur, une objectivité et une sincérité naturelles. Un choix pour permettre aux lecteurs de s’auto-identifier immédiatement. Car ce qui arrive à Eddie pourrait arriver à quasi n’importe qui.

Pourtant Eddie est un pur produit de la classe moyenne australienne. Ingénieur chimiste, fonctionnaire studieux, marié et père d’une petite fille adorable.

Mais sa vie se délite, à l’image d’une maison payée à tempérament et dont les traites augmentent en proportion de la hausse des taux variables. Et c’est là tout le problème quand le salaire, lui, fait du sur place et que l’épouse, éternelle thésarde qui est partie à l’épreuve d’un sujet impossible, surhumain et indomptable, finit par ne plus avoir de revenu.

Perlman use d’une belle image. Lentement, sournoisement, la salle de bains se dégrade, les moisissures s’installent, les carreaux se décollent, faute d’entretien. Puis un beau jour, un carreau tombe et c’est la vie qui s’effondre.

L’effondrement sera alors une délivrance et permettra à Eddie d’affronter ses peurs et ses difficultés.

Son amour est absolu pour sa femme bien que perturbé par un amour de jeunesse qui fait irruption systématique tous les neuf ans et demi, sans crier gare et semer un trouble certain.

Des parents qui vieillissent et ont eux aussi du mal à joindre les deux bouts.

Une épouse qui plonge peu à peu dans la dépression, l’isolement, le dégoût et le découragement.

Les amis dont, avec le temps, on vient à se demander comment on a pu les aimer, les admirer.

On l’aura compris, le roman repose intégralement sur des choses de la vie de la plus extrême simplicité auxquelles tout lecteur peut immédiatement s’identifier.

C’est la précision avec laquelle leur enchaînement est décrit qui fait une des forces de ce roman d’une extrême densité humaine, un roman profond, réfléchi, admirable de simplicité, implacable par la logique qu’il dépeint.

Le fond sera touché lorsque Eddie constatera, à trois reprises, le même jour qu’il ne lui reste que trois dollars pour vivre, à dix jours de l’échéance du remboursement d’un emprunt qui dévore sa vie.

A l’image de la couverture du roman où l’on devine un funambule qui se déplace en équilibre précaire sur une corde, ce roman nous dit combien il est facile de faire les mauvais choix, combien la vie est une lutte permanente pour ne pas tomber du mauvais côté, balancer entre ses convictions et la nécessité, faire des compromis sur tout et renoncer à ses tentations comme à ses rêves.

Laissez-vous porter par une musique lente, remarquablement composée, rythmée par un humour très second degré et assez décapant qui permet de s’amuser de soi quand on n’a plus rien d’autre à perdre.

Un livre absolument admirable, à part, simplement beau et bien construit.

Publié aux Editions Robert Laffont – Pavillons – 403 pages

24.7.10

L’artiste des dames – Eduardo Mendoza


Apprêtez-vous à passer un joyeux moment avec ce roman délirant, croustillant et drôle.

Imaginez un gentil fou, enfermé au fin fond d’un asile dans la banlieue de Barcelone. Un jour, sans crier gare, il sort après un entretien à la Marx Brothers avec un directeur médecin gâteux, vénal et adipeux.

Recueilli par une sœur au physique repoussant, ex-péripapéticienne des bas quartiers de Barcelone et désormais mariée à un entrepreneur pédéraste, il se retrouve à la tête d’un salon de coiffure. Enfin, salon par le nom car pour le reste, tout est à reprendre. Notre homme se met à la tâche, chasse les souris, les cafards et les chats et commence à faire tourner son commerce.

Mais bientôt, il se trouve embarqué dans une histoire abracadabrante, accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis mais qu’on cherche à toutes fins lui faire endosser.

Commence alors une véritable intrigue policière où E. Mendoza nous promène avec ardeur et délice. Une intrigue incroyable, pleine de rebondissements et où se trouvent mêlés un maire de Barcelone complètement sénile et obnubilé par sa réélection prochaine, une série de femmes vénales et dont la vraie nature tortueuse et sombre va se révéler peu à peu à nous et des hommes d’affaires roublards mais qui vont se faire doubler par plus malin qu’eux.

Bref, le délire est au service d’une peinture féroce de la grande bourgeoisie, celle à qui tout est presque permis au nom de l’argent, du pouvoir et du sexe. Mais les petits en sortiront grandis et réhabilités. Sans moralisme aucun, juste histoire de marquer les extrêmes, omniprésents dans ce roman délicieux.

La force du livre est dans une écriture décalée, drôle, riche et débordante comme seule la littérature espagnole ou brésilienne savent en produire. Mais, attention, une écriture remarquablement maîtrisée et au service d’une intrigue qui semble débridée. Semble seulement, car il faut une habilité littéraire redoutable pour ne pas se perdre comme auteur, pris au piège d’une histoire qui pourrait menacer de s’effondrer ou de s’essouffler.

Rien de tout cela. C’est un morceau de bravoure, savoureux, goûteux, joyeux qu’une fois commencé, vous ne voudrez plus lâcher.

Alors, courez vers votre libraire préféré.

Publié aux Editions du Seuil – 301 pages

9.7.10

La nuit de l’illusionniste – Daniel Kehlmann


Premier roman de ce jeune prodige de la littérature allemande récompensé par de nombreux prix littéraires et des succès planétaires, « La nuit de l’illusionniste » parut en 1997 avant que d’être profondément remanié dans une nouvelle édition en 2007 dont nous rendons compte ici.

Disons d’emblée que cette nouvelle version de « La nuit de l’illusionniste » compte parmi les meilleures recommandations de Cetalir. C’est un livre frappant, dont on se souviendra longtemps par la force de son écriture et la subtilité du thème retenu.

Parce qu’il y est question de la vocation de magicien et du trouble qu’engendre le monde de l’illusion qui efface les frontières entre le tangible et l’inconcevable, le livre se situe aussi aux confins du réel et du fantastique. Car, comment rester sain d’esprit lorsqu’on est un illusionniste à qui tout réussit, qui invente des tours de plus en plus audacieux, vers qui tous les regards convergent et que l’on découvre, au détour d’un soir, sans s'y attendre, qu'on a prise sur le réel, qu'on peut le distordre à volonté ?

A partir de ce bouleversement des propres repères de celui qui est passé maître à effacer ceux du commun des mortels, D. Kehlmann imagine un homme hanté par ce qu’il a découvert, brisé par des pouvoirs qu’il ne veut ni ne peut assumer. Mais surtout, un homme qui ne sait pas vraiment s’il a rêvé ce qu’il a fait ou fait ce qu’il n’a pas rêvé de faire.

C’est ce passage de la gloire, durement acquise après des errances vers la théologie, une tentation avortée vers la prêtrise, puis des années de travail acharné au service d’un don exceptionnel, vers l’oubli décidé qui fait toute la beauté de ce roman. Un roman où le doute est persistant, doute de soi, doute de sa vocation, doute sur les frontières du réel. Un roman qui jongle avec des points de fuite inattendus, faits pour dérouter le lecteur, le laisser tout entier à la merci d'un auteur passé maître à vous entraîner là où il le veut.

Quand la pression devient trop forte, quand on a peur de ce que l’on risque de devenir, quand la réalité devient de moins en moins appréhensible, alors surgit l’inconscient, voire la folie. On voit poindre celle-ci au fur et à mesure que le récit progresse au point que l’on ne saura jamais vraiment au fond si la femme aimée à laquelle ce roi de la magie semble s’adresser dans ce qui est une ultime confession est réelle ou le fruit d’une nouvelle illusion, la Viviane moderne d’une figure de Merlin qui aura décidé de se laisser abattre pour ne pas avoir à affronter ce qu’il a découvert de ses propres capacités.

Il y a une vraie dimension métaphysique dans ce livre que l’on peut lire à de multiples niveaux. Dans tous les cas, il appelle un profond respect et les plus chaudes recommandations !

Publié aux Editions Actes Sud – 2007 – 175 pages

2.7.10

Dans la nuit Mozambique – Laurent Gaudé


Décidément, Laurent Gaudé est un magicien des mots, surtout quand ils sont mis au service de l’Afrique, grande source d’inspiration de ce jeune romancier français majeur. On se souviendra avec passion de « La mort du roi Tsongor », éblouissant de puissance flaubertienne ou bien encore de « Eldorado », chronique poignante des boat people échouant sur les côtes siciliennes.

« Dans la nuit Mozambique » est un recueil de quatre nouvelles, dont la dernière (la moins aboutie à mon sens, la moins porteuse de ce souffle littéraire brûlant si caractéristique de Gaudé) a donné son titre à l’ouvrage.

Quatre nouvelles où l’Afrique joue un rôle central, continent envoûtant, irrationnel, traumatisant et brûlant. Afrique, source inépuisable d’inspiration et de maux pour ces Blancs qui s’y aventurent et n’en sortiront jamais indemnes. Même dans « Gracery Hotel », nouvelle centrale de ce recueil et qui se situe à New-York, l’Afrique est présente puisque le personnage central en est un vieux Noir qui connut son heure de gloire et s’apprête à mourir.

Quatre nouvelles qui confrontent un monde occidental dépassé par son propre rythme, pris à sa propre folie avec l’irrationel Africain, comme autant de compositions qui font tout exploser.

Quatre nouvelles écloses entre 2006 et 2007 comme autant d’échos aux quatre romans, tous indispensables (« Cris », « La mort du roi Tsongor », « Soleil des Scorta » et « Eldorado ») et qui trouvent une place immédiate dans la production littéraire stupéfiante de ce romancier surdoué et hors du commun.

Un régal, un pur enchantement. Alors, précipitez-vous dans les bonnes librairies !

Publié aux Editions Actes Sud - 147 pages

30.6.10

Un homme – Philip Roth


Un titre anonyme pour désigner un homme ordinaire, comme il en existe des millions de par le monde et aux Etats-Unis où se déroule ce roman très touchant.

Cet homme, on le comprend tout de suite, vient de mourir. Dès la première vingtaine de pages, Philip Roth captive notre attention et traduit une émotion considérable sans pour autant sombrer dans le pathos. Il n’y a pas d’introduction, on entre de plain-pied dans le vif du sujet et son thème central : la place de la mort dans nos vies.

L’émotion, c’est celle des proches, de la famille conviée en toute hâte à se recueillir sur la tombe du défunt au moment où on le met en terre. C’est aussi, tout de suite, la nôtre, tellement ces scènes ne peuvent que de nous rappeler d’autres, personnelles et intimes, que nous avons tous connues.

Il y a là, Nancy, la fille adorée, issue d’un deuxième mariage, la seule avec laquelle l’homme aura maintenu une relation quasi fusionnelle, jusqu’à la fin.

Il y a le frère aîné qu’il a toujours admiré et qui l’aura accompagné tout au long de sa vie, à chaque coup dur. Un frère à qui il ressemble tant et dont la voix, absolument semblable, tirera les larmes de l’assemblée.

Il y a les deux premiers fils, issus d’un premier lit. Des fils qui l’ont détesté, lui ont fait porter le manteau du père indigne, fuyant ses responsabilités, les laissant seuls avec une mère qu’il aura abandonnée pour une femme, plus jeune, plus insouciante et qui aura su lui redonner goût à la vie.

Il y a ses trois ex-épouses, trois femmes qu’il a aimées, trois femmes très différentes l’une de l’autre mais avec lesquelles il n’aura pas été capable de faire qu’un bout de chemin, plus ou moins long.

Il y a une infirmière, maîtresse d’un temps et qui a tenu une place considérable au moment où sa vie prenait l’eau de toutes parts.

Et voici que par un artefact littéraire, nous nous retrouvons dans la peau de celui qu’on enterre, quelques mois avant sa mort, brutale.

Il a soixante et onze ans. Il est épuisé par la vieillesse, les opérations cardio-vasculaires à répétition. Mais ce sont surtout les regrets qui le terrassent. Ceux de n’avoir pas su aimer celles et ceux qui ont compté, ceux d’avoir laissé des enfants derrière lui sans savoir se les attacher. Ceux d’avoir collectionné les femmes, par ennui de celles dont il était le compagnon officiel. Ceux des parents adorés et disparus, qui manquent cruellement maintenant que l’heure du grand départ approche. Bref, toute une vie qui va redéfiler pour laisser plus un goût d’amertume que d’accompli.

Des regrets trop tardifs et qui ne pourront rien à une solitude accentuée par la pulsion brutale, irraisonnée, de fuir New-York au lendemain des attentats du 11 Septembre pour aller s’enterrer dans un village artificiel, paradis atlantique pour des retraités au seuil de la mort.

La mort qui forme le thème obsédant de ce roman poignant, intense. Quel comportement oserons-nous avoir quand le temps viendra ? Que pourrons-nous dire de nos propres vies, du bien et du mal que nous y aurons fait ? Ce sont là les questions centrales superbement, intensément traitées dans ce roman majeur par la simplicité de son style et la puissance de sa portée émotionnelle.

Publié aux Editions Gallimard – 153 pages

25.6.10

Le monde est une fable – José Jimenez Lozano

Clémence et Constance sont deux octogénaires jumelles, « augustiniennes, démocrates, républicaines, anarchistes et réactionnaires », comme elles aiment à se définir elles-mêmes. Des sacrées mamies qui ne s’en laissent pas compter et sont prêtes à sacrifier patrimoine et réputation pour défendre la veuve et l’orphelin.

D’une culture livresque, elles se délectent à user de périphrases et à s’exprimer en latin pour mieux clouer le bec à celles et ceux qui tenteraient vainement de leur en remontrer. Un latin qui va servir un curieux objectif un rien insidieux, visant à déstabiliser l’Etat, rien de moins !

Parce qu’elles rêvent de rouler en décapotable, parce que la vie vaut toujours le coup d’être menée quand le grand âge arrive, parce qu’il faut en remontrer à ces incultes qui échouent et se laissent intimider, elles décident de concourir à un stupide jeu télévisé, sur le thème du roman policier, dont elles sont des spécialistes averties.

Vous l’aurez compris, Lozano nous emmène dans un roman assez loufoque, dans la grande tradition de la créativité, de l’humour et de la dérision ibériques. Un roman un peu désordonné, tiraillé entre plusieurs histoires parallèles, parfois un peu confuses, tout de même.

A travers ces deux dames que nous nous prenons à aimer, ce sont les limites de notre société contemporaine qui sont battues en brèche. Une société policée, surveillée et qui voit le mal plus vite qu’il n’arrive. Une société, tout de même, où une génération, encore, sait céder à la supériorité de l’intelligence et de la culture, au-delà de la bêtise normalisée qui tend à devenir la règle.

Tout le monde en prend pour son grade : le clergé, dépassé par l’évolution des mœurs, l’armée, représentée par un Gouverneur guindé mais au fond au bon cœur. Un gouverneur qui n’hésitera pas à donner ses meilleures couvertures militaires à un petit groupe de marginaux démunis, sur la pression insistante de nos vieilles dames.

La police, aussi et surtout, qui voit le mal là où il n’est pas et engendre, par sa suspicion, déviance, malveillance et rébellion.

Le tout un chacun enfin qui se laisse promener par un perroquet factice, agité au bout d’une corde, dans sa cage, depuis le balcon des vieilles dames, dès qu’un mouvement de foule menace de mal tourner.

Bref, voici un roman assez décapant, amusant et qui sort absolument des sentiers battus.

Toutefois, Lozano n’a pas la plume suffisamment alerte et caustique pour faire de cette œuvre originale un chef-d’œuvre absolu. Il y manque une certaine linéarité et, à force de trop vouloir en faire, le lecteur finit par ne plus trop savoir quelle direction prend le livre. On passe un bon moment cependant, ce qui n’est déjà pas si mal.

Publié aux Editions Flammarion – 212 pages

22.6.10

Coco Dias ou la Porte Dorée – Brina Svit


Brina Svit est une jeune slovène qui en est à son troisième roman écrit en Français avec « Coco Dias ou la Porte Dorée ».

Un drôle de titre pour un drôle de livre.

Au départ, une idée originale. Brina Svit se prend pour prétexte à son roman. En mal d’inspiration, séparée d’un mari lassant et devenu insupportable, elle cherche à se reconstruire en apprenant à danser le tango.

Son maestro sera Coco Dias, ex-gloire argentine, émigré oublié et vivant de cours privés donnés du côté de la Porte Dorée. Un marché toutefois. Brina apprendra le tango, le mystère de ses pas, le secret langoureux du plaisir d’être enlacé dans les bras d’un homme macho si et seulement si elle raconte la vie romanesque de Coco Dias. Un chapitre, des passes.

A partir de là, Brina Svit va nous conduire de façon savante à travers les méandres d’une intrigue un peu complexe et, il faut bien l’avouer, assez difficile à suivre.

Car, Brina n’est pas Brina, mais Valérie, une femme proche de la ménopause, en mal d’amour, à la recherche du grand frisson, sans trop y croire. Et Valérie est traductrice et commet, à ses heures perdues des romans aux titres alambiqués que personne, à part son éditeur, ne lit. Valérie, Brina, (?), est un peu dépressive et cherche à donner un nouveau sens à sa vie.

Et Valérie prend des notes sur Coco Dias, sur sa vie, ce qu’il lui inspire. Mais c’est avant tout sur elle qu’elle écrit, sur sa quête de l’homme idéal, sur ses regards d’encore jolie femme que peu d’hommes osent aborder. C’est sur ses amants d’un soir, ses soupirants de toujours mais trop timorés pour passer à l’acte qu’elle laisse courir sa plume. Bref, elle soigne son spleen en s’analysant.

Les meilleures pages sont celles sur le tango où l’auteur sait tracer avec talent les règles du jeu de séduction qui s’y joue en permanence. On y sent Brina plus à l’aise, plus proche des vrais sentiments, moins sous le contrôle d’une écriture qui requiert une construction élaborée pour maintenir entier et stable un édifice sophistiqué.

Résultat, la succession de scènes où se succèdent des personnages parallèles, le passage du monde onirique au monde prétendu réel, le glissement permanent du lieu, du temps, de l’espace rendent la lecture souvent délicate. Il faut une attention soutenue pour ne pas se laisser perdre par ce roman talentueux, certes, mais qui souffre encore d’une maîtrise rythmique perfectible.

Mais l’effort est méritoire, la construction et l’idée, astucieuses. Et les rythmes et les musiques du tango argentin valent le détour.

Alors, laissez-vous tenter, histoire d’encourager une romancière prometteuse !

Publié aux Editions Gallimard – 246 pages

18.6.10

Intérieur Sud – Bertrand Visage

Laissé pour mort sur une plage, recueilli et soigné mystérieusement, un homme repart à la recherche de son épouse, fille d’un grand de la mafia, dans une petite bourgade de Sicile.

Après quelques hésitations, il finit par franchir le seuil de son immeuble et par passer la porte de son appartement. Huit ans d’absence, huit ans sans nouvelles.

Mais son épouse n’est pas là et l’appartement semble avoir été déserté depuis longtemps. Les voisins s’empressent de l’accueillir tel l’enfant prodigue et de lui faire sentir qu’il fait partie d’une collectivité soudée. Tout se passe comme s’il s’était absenté depuis hier.

Peu à peu, l’homme va ré-apprivoiser les lieux, se les réapproprier, vidant les objets qui n’appartiennent pas à un passé commun, idéalisé. Il repeint les volets, réorganise les placards, bref pose sa griffe de plus en plus profondément.

Mais sa solitude sera de courte durée car une belle inconnue atterrira de façon inattendue sur son balcon un soir de violents orages.

Le roman prend ici une allure plus psychologique, un brin fantastique. Comment, après huit années de solitude, ré-apprendre à vivre à deux, découvrir et comprendre cette autre inattendue, littéralement tombée du ciel. Qui aimer : l’épouse dont il n’a plus aucune nouvelle et qui ne semble pas étrangère au sort qui l’a laissé inanimé sur une plage lointaine ? La belle jeune femme, bizarre, paumée, exploitée mais si attirante et dont il s’occupe avec tendresse et dévotion ?

Le titre est particulièrement bien choisi. Intérieur car c’est à l’évolution des sentiments que nous assistons, à la peur de voir revenir l’ex-femme aimée, celle pour laquelle il a franchi la mer, à nouveau. Intérieur car c’est à la reconstruction affective de deux êtres perdus, brisés menu par la vie que nous assistons, patiemment, par petites touches pudiques et délicates.

Sud car l’exubérance méditerranéenne est omniprésente, le sens de la fête, le plaisir d’être en société rythment ce récit si attachant. Et puis la chaleur qui écrase, le soleil qui tape mais qui favorise les retrouvailles dans le patio de l’immeuble, pour l’occasion dégagé des motos et poussettes qui l’encombraient.

On savoure ce beau roman pour ce qu’il est : un petit bijou ensoleillé, avec ce brin de folie du sud, ce génie inventif, cette démonstration sympathique.

Une recommandation de Cetalir.

Publié aux Editions du Seuil – 187 pages

10.6.10

Le contemplateur – Stéphane Héaume

Ce court roman, sympathique et sans grande prétention, nous conduit au cœur d’une bourgade normande quelque part à la fin du XIXe ou du début du XXe siècles. L’atmosphère y est proche des truculentes nouvelles de Mautpassant, la férocité et le brio en moins, malheureusement.

Le thème en est l’homosexualité refoulée d’un vieux libraire, celle qui le pousse à éprouver pour ses commis, qu’il choisit jeunes et beaux, une passion absolue et propre à lui faire perdre la raison.

En bon libraire, il ne peut s’empêcher de confier ses penchants que la morale de l’époque considérait comme répréhensibles, à un journal intime.

Le roman débute sur une scène de mort violente. La mort du petit commis que tout laisse à penser être le fait du libraire libidineux sans que l’auteur, volontairement, nous indique ce qu’il en est réellement. Nous comprendrons à la fin de l’ouvrage.

Troublé et voulant éviter tout ennui, le libraire se hâte de faire disparaître le corps au fond de son sous-sol et recrute aussitôt un nouveau commis, nouvel apollon innocent.

Mais le comportement du libraire, déjà un peu loufoque auparavant, va rapidement virer à l’obsession : celle de posséder l’âme et sans doute le corps de ce bel enfant. Une obsession qui va finir par le faire remarquer par les commères ou les notables du village jusqu’à ce que son secret soit découvert.

C’est là que le roman fait penser à Mautpassan. La jalousie, la mesquinerie, la petitesse, la curiosité malsaine sont autant de ressorts puissants qui poussent la populace à surveiller, puis soupçonner et accuser un libraire qui jusqu’ici avait réussi à dissimuler ses penchants.

Au total, on passe un bon moment sans pour autant que le roman soit un grand libvre.

Publié aux Editions Anne Carrière – 183 pages

Tous des menteurs – Soledad PUERTOLAS


Publié en 1990, ce roman a mal vieilli. Tout au plus retiendra-t-il la curiosité des fervents amateurs de la riche littérature ibère dont vous trouverez de nombreuses recommandations dans Cetalir.

Nous suivons les traces d’un jeune homme dont nous ne connaîtrons jamais le nom. Un garçon qui a perdu son père, vedette littéraire nationale, et qui vit désormais dans un univers gouverné par les femmes.

Une mère absente, langoureuse, un rien dépressive et qui tue le temps à dévorer des romans policiers en fumant cigarettes sur cigarettes. Sa solitude est parfois trouée par le surgissement vrombissant d’amies d’âge mûr, veuves ou éternellement célibataires.

Nous allons peu à peu découvrir le monde des adultes et la façon dont il se dévoile aux yeux d’un enfant qui grandit. Les tromperies, les mensonges, l’alcoolisme qui frappe lourdement l’environnement familial.

Puis la vie effrénée dans un Madrid toujours nocturne envahi de bières, de drogues, de fumées et de bruit.

Il sera bien difficile au jeune homme devenu adulte de se départir d’une profonde peur des femmes qui l’empêchera de nouer toute relation sérieuse.

Mais on s’ennuie ferme à la lecture de ce roman en raison d’une écriture manquant d’imagination et de profondeur et faute d’une trame solidement charpentée.

Bref, il ne figurera pas dans la liste des recommandations de Cetalir.


Publié aux Editions Stock – 166 pages

5.6.10

Le dernier crâne de Mr de Sade – Jacques Chessex


Voici l’ultime roman de Jacques Chessex que celui-ci remettait à son éditeur quelques jours avant de mourir, mais peut-être pas dernier manuscrit de l’auteur à être publié, Grasset ayant laissé entendre que d’autres seraient en attente et à venir…

Il n’en reste pas moins que ce court récit est un véritable joyau littéraire à ne manquer sous aucun prétexte ! Dans un style très travaillé, puissant, presque Hugoien par son emphase et la beauté de ses images, Chessex nous conte les derniers mois du fascinant Marquis de Sade.

Un portait démystifié, sans concession, qui laisse à voir la déchéance d’un individu qui fascine autant qu’on le méprise. Le divin Marquis est enfermé depuis des années à la Bastille puis à l’asile de fous de Charenton, condamné pour sodomie, libertinage, violences après que son effigie ait été brûlée en place publique à Marseille. L’homme est au bout d’une vie d’abus absolus mais pas absous par une Eglise qui en fait un monstre et qui n’a de cesse que de chercher à se venger des affronts répétés d’un homme qui conchie Dieu et tourne en ridicule fangeux les rites religieux.

Obèse, adipeux, variqueux, le prisonnier ne renonce cependant à aucun des plaisirs auxquels une administration pour le moins tolérante ne semble pas le moins du monde prête à mettre un terme. Grâce aux pensions versées par son fils, certes avec réticence, le Marquis vit aux côtés de sa maîtresse, Mme de Quersant, qui occupe l’appartement voisin. Mais surtout, il reçoit la visite quotidienne de la petite Leclerc, la jeune fille de la concierge, âgée de seize ans. Des visites qui conduisent à des soupirs de plaisir, à des ahanements violents qui enchantent les oreilles des pensionnaires de l’asile, témoignages répugnants des jeux pervers que Chessex nous décrit par le menu, sans concession et avec un réalisme fascinant.

En Novembre 1814, l’homme finira par s’éteindre. Réchappé d’une autopsie qu’il avait interdite grâce à la complicité du médecin qui le traitait, fasciné par ce personnage, le cadavre sera victime de la vengeance de l’Eglise qui fera planter profondément une croix sur la tombe du pire des athées.

Commence alors la deuxième partie de cet étrange roman. L’auteur délaisse le mode historique et une écriture merveilleuse mais formelle pour adopter un ton plus badin, plus moderne aussi, qui nos mènera jusqu’aux confins de la science fiction.

Cinq ans après le décès, le cadavre sera exhumé et le crâne fascinant, puissant et étrangement lumineux du Marquis sera détaché du squelette pour être analysé par la médecine. Convoité, le crâne échappera à son détenteur, le médecin de Charenton, sera copié pour être retrouvé en de nombreux endroits de la terre tout au long des plus de cent cinquante ans qui vont suivre.

Entre légende, conte fantastique et récit historique, Jacques Chessex suit les traces de ce crâne qui, lorsqu’il semble localisé, entraine malheurs, débauches et scènes inexplicables à toute logique rationnelle. Un crâne qu’il imagine terminer en Suisse romande, sur les bords du Lac Léman, entre les mains d’une femme lascive qui l’invite en termes à peine voilés à des scènes destinées à honorer le défunt homme.

Il est tentant de voir dans ce magnifique roman l’ultime réflexion d’un auteur qui se sait condamné, celle d’un homme aux portes de sa propre mort, celle d’un écrivain qui s’interroge sur ce que son œuvre, puissante et riche, laissera dans le temps et ce que ses lecteurs en feront.

Pour notre part, nous voulons dire notre profonde admiration !

Publié aux Editions Grasset – 2009 – 171 pages

4.6.10

Neuf histoires et un poème – Raymond Carver


Un recueil de nouvelles dont le thème porte sur l’intime, la solitude, le repli sur soi. Des nouvelles d’une étonnante nudité, d’une absolue simplicité. A tel point parfois que l’on en vient à s’interroger sur le fond et la forme qui interpellent.

Carver met en scène les exclus du miracle américain, enfin les exclus blancs. Les serveuses dans les bars, délaissées par des époux fatigués d’une vie conjugale vide de tout sens, les chômeurs démarchés par d’improbables vendeurs d’aspirateur, les paumés qui se vengent sur leur chien pour le regretter aussitôt, les copains en virée qui tourne mal.

A chaque fois le vide d’une vie trouve un écho dans la vacuité d’une situation. Pas le moindre élément auquel se raccrocher pour donner un semblant de sens. Comme si chaque effort était condamné d’avance.

Au bout du compte, on ressort à tout le moins interpellé par le ton et la forme, souvent très courte à l’extrême limité du banal absolu.

Dérangeant certes. Mais, pour ma part, je suis resté sans arrêt à l’extérieur, distancié par la trop grande distance qu’avait mise l’auteur peinant à trouver un réel intérêt à une écriture profondément vaine, banale et triste et pas toujours bien servie par une série de traducteurs non homogènes.

Publié aux Editions de l’Olivier – 189 pages

29.5.10

Le Congrès – Jean-Guy Soumy


« Le Congrès » constitue un incontournable de la rentrée littéraire 2009 et fait partie de ces rares livres qui marquent par la force de leurs propos, la pertinence de l’analyse et l’originalité du thème qui y sont employés.

A partir d’une situation historique ancienne (nous sommes en 1685 à la veille de la révocation de l’Edit de Nantes dans une France monarchique au pouvoir tentaculaire et quasi absolu), Jean-Guy Soumy produit un livre dont la modernité étonne du fait de la finesse de l’analyse psychologique et des sentiments qui y sont dépeints. On est d’emblée captivés, fascinés par le drame total qui se joue sur fond de cabale familiale, d’intérêts financiers et religieux tous plus glauques les uns que les autres.

Guillaume Vallade est le dernier héritier vivant d’une riche charge royale de bâtisseurs. Son père est à la tête des principaux chantiers de constructions royales, au service d’un Roi pour lequel l’architecture et ses fastes sont un des moyens d’affichage des ambitions que rien n’arrête. C’est aussi un fils rebelle qui, bien que souvent employé sur les chantiers de son père pour y apprendre et s’apprêter à en prendre la relève, s’est fréquemment frotté à la violence au point d’avoir été gravement blessé à l’aine.

Parce que son indiscipline pose problème, il est longtemps relégué dans le domaine familial limousin où son père espère qu’il s’assagira. Il va, sur un coup de tête, décider d’accompagner une bande de huguenots qui lui a demandé l’hospitalité un soir d’orage. Il sait qu’il risque la galère pour favoriser leur fuite vers l’Angleterre protestante mais est fasciné par Esther, l’épouse d’un des tisserands de renom des Gobelins.

Esther lui demandera, au moment de s’embarquer, de prévenir sa sœur Jehanne dont il va tomber amoureux par ce qu’on appellerait aujourd’hui un transfert. Jehanne est une repentie de bouche. Elle a abjuré sa religion protestante pour pouvoir recueillir les biens de la famille, pourchassée et privée de tous droits. Au fond de son cœur et malgré la surveillance étroite dont elle est l’objet, elle reste profondément protestante. Guillaume va devoir braver son père pour épouser Jehanne, la renégate.

Arrivés à Versailles où il se voit confier des charges importantes par son père, Guillaume va se trouver en butte avec sa belle-sœur, veuve de son frère aîné et mère d’un ambitieux tout juste diplômé architecte. Profitant d’un beau-père vieillissant et manipulé par des religieux à sa solde, elle va œuvrer pour écarter Guillaume au seul profit des intérêts de son fils.

Pour cela, elle va intenter un procès religieux en impuissance aux fins de faire dissoudre le mariage avec cette Jehanne qu’elle déteste et craint et jeter le discrédit définitif sur Guillaume. Un procès qui conduira les époux, après une série de vérifications impudiques et violentes menées par des médecins ayant une vision particulière de leur science et des prêtres lubriques et à la solde du pouvoir, au Congrès.

Le Congrès est l’héritage moyenâgeux de pratiques douteuses. Il s’agira pour les époux de faire l’amour en public, sous les yeux des juges, des matrones et des médecins, snas compter la parentèle, afin de vérifier les trois principes indissociables sur lesquels repose le principe du mariage tourné vers la nécessité de procréer : « dresser, pénétrer et mouiller ».

Rien de l’intimité des époux n’est épargné. Or, l’amour de Guillaume pour Jehanne fut complexe. Il sut faire surmonter à son épouse l’épreuve du viol qu’elle subit plus jeune par les dragons du Roi tout en aimant sa sœur à travers elle. C’est toute cette complexité psychologique en butte avec la pression sociale, la honte à devoir baiser comme des animaux en public, interrompus sans cesse par des matrones charger de vérifier la turgescence ou par des médecins vérifiant la qualité spermatique qui font la force d’un récit extraordinaire et jamais graveleux.

Bien sûr, le couple en sortira détruit et Guillaume perdra tout : sa femme, son amour, ses charges, le respect de ses pairs et le propre amour de soi. La perversité humaine n’a décidément aucune limite ! Un livre bouleversant et fort.

Publié aux Editions Robert Laffont – 2009 – 269 pages

21.5.10

La ferme des Neshov – Anne B. Ragde


« La Ferme des Neshov » constitue le deuxième tome d’une trilogie dont le premier volume est paru sous le titre « La terre des mensonges » et dont le troisième opus est attendu pour le mois d’Octobre 2010. Même si vous avez manqué le premier tome, vous pouvez lire avec gourmandise cette deuxième parution qui présente toutes les caractéristiques d’un roman à part entière et vous permettra de découvrir la littérature norvégienne contemporaine.

Dans cet opuscule, il nous est proposé de suivre le destin croisé de quatre personnages principaux. Tor, le père, l’agriculteur assez rustique, ancré dans la tradition et le passé, qui vit à l’ancienne dans une longère au confort minimal dans la promiscuité d’un frère plus âgé, retraité et un peu gâteux. Tor est entièrement dévoué à ses cochons qu’il élève avec un amour d’autant plus grand qu’il est veuf depuis peu, isolé de tout et sans autre passion qu’un alcoolisme méticuleusement dissimulé.

Tor a deux frères cadets avec lesquels il doit s’entendre sur le partage de la ferme et son avenir maintenant que sa femme est morte. Erlend est un homosexuel un peu extraverti, qui vit en couple avec Krummel dans la plus grande fidélité depuis douze ans. Erlend et Krummel sont exclusivement préoccupés par leurs occupations professionnelles et par leur confort matériel. Ils sont aisés, vivent luxueusement dans un superbe appartement au Danemark. Tout dans leur conception de la vie les oppose à Tor, perdu dans sa ferme Norvégienne isolée de tout.

Le troisième frère, Mardigo, est entrepreneur des pompes funèbres. C’est un homme de devoir, d’une conscience professionnelle exacerbée, qui vit seul dans un appartement ordonné mais d’une froideur à l’image de sa personnalité.

Tor a une fille, copropriétaire d’une clinique vétérinaire, spécialiste de psychologie canine qui vit constamment entre deux amants toujours mal choisis et fait la navette entre un père qu’elle a du mal à comprendre et une mère dépressive qui n’est pas la veuve de son père.

Parce que la ferme tenait grâce à l’association des talents de Tor et de sa femme, la disparition de cette dernière va mettre aux prises Tor avec une somme de problèmes dont il est incapable de se tirer. Malgré l’aide financière discrète d’Erlend, les factures s’accumulent et chaque nouvel ennui rend la vie dans l’exploitation de plus en plus difficile, voire insupportable. Tor sombre de plus en plus dans la dépression.

Au fur et à mesure que ces difficultés s’accroissent, Erlend, Mardigo et la fille de Tor, dont le nom n’est jamais mentionné, doivent eux aussi composer avec leurs propres dilemmes, leurs interrogations existentielles ou morales. Ces dilemmes sont d’autant plus anodins qu’un drame est en train de se nouer dans la ferme et dont il n’ont pas conscience.

Pourtant, la ferme semble présenter un point d’ancrage stable qui s’inscrit dans la tradition familiale et la question de sa pérennité se pose d’autant plus que la nouvelle situation n’est en aucune façon stable.

Alors chacun va devoir faire des choix, réviser certaines positions doctrinales, effectuer des renoncements ou des impasses, plus ou moins indépendamment les uns des autres car cette famille est avant tout une collection d’individus plus tournés vers eux-mêmes que vers la structure familiale. Ces tiraillements très modernes sont délicieusement rendus par l’écriture de Anne B. Ragde qui sait dépeindre avec un humour féroce les dilemmes cornéliens que de petites contradictions peuvent engendrer dans des esprits trop occupés d’eux-mêmes. Pourtant, le drame est au coin de la porte et ne va pas manquer de frapper.

Nous ne saurions trop vous conseiller ce roman, récompensé par le Prix des Libraires et des lecteurs, et qui nous a enchanté.

Publié aux Editions Balland – 2010 – 380 pages

17.5.10

La foudre et le sable – Jane Urquhart


Jane Urquhart nous a concocté un roman un brin historique et qui nous plonge au cœur de la vie de ces premiers immigrants d’origine irlandaise, dans le Grand Nord Canadien. Un livre qui se déroule sur quatre générations de femmes de la première moitié du XIXe siècle à nos jours.

Un livre où la difficulté à vivre, voire à survivre, côtoie un côté un peu magique. En effet, chacune des femmes mises en scène et dont nous suivons la descendance sur quatre générations, vivra une expérience unique, en marge de la normalité. Une expérience qui la transformera à jamais et l’arrachera aux siens, quel qu’en soit le prix.

Un roman où l’eau joue un rôle crucial, symbolisant le passage d’un état à l’autre, d’un monde à l’autre, ouvrant des espaces de liberté. L’eau, élément magique et dont la vie ne se laisse voir que par celles et ceux qui savent écouter et regarder autrement. L’eau qui emporte les corps et la raison. L’eau qui purifie le corps et l’esprit, transporte ou détruit. Chaque moment essentiel du roman est rattaché à l’eau sous toutes ses formes : mer, lacs, rivières, crues, neige, glace… Une eau qui sous-tend les mouvements des acteurs, qui donne et reprend la vie.

C’est avec intérêt que nous suivons l’existence ardue d’une première jeune femme. Une encore adolescente charmée par un naufragé qui, en mourant dans ses bras, sur les côtes d’une île irlandaise éloignée de tout, emportera un amour éphémère, chaste et mystique. Elle vivra pour quelque temps dans un monde parallèle, en symbiose avec les créatures des eaux et de la mer avant qu’un mariage arrangé ne la ramène au monde réel, matériel.

Un monde où, bientôt, pour survivre et échapper à la famine qui ravage l’Irlande suite à l’invasion de doryphores, ils n’auront d’autres choix que de s’embarquer pour les côtes américaines puis le Grand Nord canadien. Il faudra franchir les océans, les lacs immenses, dompter les rivières, dompter la quarantaine sur une île.

Bien documenté, fourmillant de données historiques Jane Urquhart nous donne à comprendre les enjeux historiques, politiques et économiques qui secouent cette jeune nation bientôt convoitée par les Etats-Unis.

Une trame historique qui va servir de prétexte à un nouveau coup de folie, celui de la première descendante et qui va tout planter pour rejoindre un bel amoureux, agitateur politique avant de tout perdre et jusqu’à la raison.

La conquête des terres difficiles à cultiver, la cohabitation avec les populations indiennes, la fièvre de l’or, la difficulté des transports, l’isolement voire la désolation sont magnifiquement servis.

Pourtant, le roman s’essouffle à la troisième génération. D’ailleurs, le rythme s’accélère tout à coup, le temps défile à toute allure, sans donner à voir ce qui se passe, sans décrire avec la brillante précision précédente les méandres du cheminement physique, psychologiques et affectifs d’une jeune femme qui n’apprendra que bien plus tard son origine et sa condition.

Et puis le livre s’achève en queue de poisson, laissant un goût de trop ou de trop peu. Autant les deux premiers tiers nous avaient enchanté, autant la dernière partie nous a semblé bâclé.

Tant et si bien que nous ne saurions classer ce gros roman comme un indispensable. Vous trouverez bien d’autres suggestions relevant de cette catégorie dans Cetalir.

Publié aux Editions Albin Michel – 475 pages