13.8.11

La femme Dieu – Yves Bichet

« La femme Dieu » constitue le premier volet d’une trilogie consacrée par Yves Bichet à Jeanne, cette jeune fille issue d’une famille de drapiers à Mayence, qui en quelques années, du fait de son intelligence et de son allure androgyne finit par être élue Pape en l’an 855. L’Histoire et les conventions vinrent à bout de ce fait troublant au point de l’avoir quasiment fait disparaître de notre conscience historique collective.


N’allons cependant pas y voir un quelconque roman historique plus ou moins bien achevé. Comme toujours chez Yves Bichet, l’imaginaire et la psychologie jouent un rôle essentiel mis en valeur par une écriture puissante et riche, forte de sensations, d’humeurs et d’odeurs comme en recelait en permanence ce Haut Moyen-Age.


Car derrière l’aventure romanesque picaresque et haute en couleurs de cette jeune femme que nous conte avec succès l’auteur, c’est surtout d’amour et de désinvolture dont il est ici question. Il fallut bien évidemment un caractère hors du commun à Jeanne pour échapper aux multiples tentatives de disparition violente qui l’attendirent en chemin.


Chassée brutalement de Mayence au motif farfelu d’y avoir apporté la peste, elle dut survivre à l’assassinat sauvage de ses parents, au viol d’un brigand turc, à la faim et au froid, au charriage des pestiférés morts en se mêlant à la puissante confrérie des moines de Saint-Alban.


Cachant son identité de femme mais semant le trouble par son allure longiligne, sa jeunesse, la laiteuse blancheur de sa peau et son allure androgyne, elle gagna ses lettres de noblesses en survivant à la terrible ordalie que sa liberté de ton lui valut. Son extraordinaire adaptabilité, sa soif d’apprendre, son intelligence lui valurent d’être remarquée, protégée, enviée dans un monde soumis en permanence aux luttes fratricides entre les fils de Charlemagne.


Capable d’aimer comme une femme déguisée en homme parmi les hommes privés de femmes, son sourire et son rire impertinent en firent un objet d’adoration et de représentations picturales. Au-delà des anecdotes historiques dont est intelligemment et sans aucune pesanteur parsemé le roman, c’est la stratégie de survie de cette femme qui n’a de cesse que de se faire passer pour un homme qui fascine. Une stratégie basée sur la bravoure, la capacité à défier l’adversaire, quel que soit son rang et son rôle, une infinie capacité à aimer hommes et bêtes et aussi, à entretenir une relation trouble d’amour avec le Frère en charge de Saint-Alban. Un amour coupable, homosexuel pour l’Abbé tenté par ce jeune homme rayonnant et sauvage, coupable aussi pour une jeune fille qui ne peut avouer son sexe et qui est attirée par un homme plus âgé qu’elle, détenteur du savoir et du pouvoir.


Ce qui fascine chez ce personnage et dans ce récit, c’est l’extraordinaire liberté dont s’arroge celui que tous appellent Frère Jean et à la volonté duquel il semble impossible de résister. Une liberté dans le chant liturgique qu’elle fera profondément évoluer, une liberté dans l’apprentissage du savoir qu’elle n’aura de cesse que d’ouvrir aux Novices lorsque son tour viendra de régner sur l’Abbaye, une liberté face au pouvoir politique visqueux et englué dans les compromissions qu’elle saura soumettre.


Tout cela est admirablement rendu par Yves Bichet qui produit un grand texte pour un personnage hors du commun !


Publié aux Editions Fayard – 2001 – 327 pages


7.8.11

L’interrogatoire – Jacques Chessex

Le dernier manuscrit de Jacques Chessex se tenait tout prêt, quasiment achevé si l’on fait exception de quelques rares mots indéchiffrables ou laissés en suspens, pour mieux en parfaire la sélection, pointilleuse et aussi précise que le fil du scalpel qui dissèque la mémoire de cette confession posthume. Disparu brutalement, en pleine polémique verbale, frappé d’apoplexie après qu’il eut été traité d’homosexuel, Jacques Chessex n’aura donc pas eu le temps de parachever ce livre majeur pour qui veut mieux percer le mystère et la carapace de ce grand romancier, poète et essayiste du XXème siècle.


Lire « L’interrogatoire », c’est se confronter à la version contemporaine des Confessions de celui qui fut un grand admirateur de Rousseau et un exégète de Flaubert. C’est l’homme arrivé au terme de sa vie qui accepte de se livrer sans pudeur, sans tricherie ni forfanterie, sûr de son art, de son talent et aussi de ses innombrables faiblesses humaines que nous donne à voir l’auteur.


Pour cela, rien de tel que de figurer un interrogateur anonyme, sorte d’inquisiteur politique, religieux et omnipotent, comme notre siècle sut en produire tant, posant d’impérieuses questions auxquelles Chessex, parlant de lui et seulement de lui, va consentir à répondre tout en gardant son libre arbitre, son impertinence, son droit à penser autrement, de façon déviante, dans une société helvétique guindée par un jansénisme plus ou moins bien assumé.


Aucun sujet n’y est tabou et seule la sincérité et la probité semblent guider des réponses d’une haute teneur philosophique, forgée par la connaissance approfondie des belles lettres, la pratique exaltante et épuisante de la forge littéraire et une vie d’homme plus que bien remplie ! Comme toujours chez Chessex, la langue y est splendide, dégorge de puissance tellurique et fascine par son apparente facilité.


Nous entendrons donc les confessions d’un homme qui fut avide de femmes et qui, sur la simple lecture des yeux et des lèvres, se faisait une idée immédiate de la beauté et de la forme du sexe qu’il convoitait aussitôt. D’un homme qui fut éperdument amoureux de sa compagne, belle et suprêmement intelligente, de quarante ans sa cadette. D’un homme qui ne sut avouer que tardivement son amour à sa mère (voir le poignant « Pardon mère » sur Cetalir).


Nous y découvrons son alcoolisme qui faillit l’anéantir et dont il sut se départir avant qu’il ne fût trop tard. Son rapport ambigu à la religion, calviniste de naissance, Thomiste de formation ce qui lui permit d’avoir une lecture plus humaine du protestantisme, lui qui croyait en Dieu au moment de l’Eucharistie mais donnait l’impression de ne plus ou point y croire le reste du temps.


Un coin du voile se soulève sur la manière d’écrire, la frustration de ne pouvoir se consacrer entièrement à ce qui le rongeait, obligé par les cours qu’il donna à des centaines de lycéens qu’il prépara au Bac. Et beaucoup plus encore…


Tout amoureux des livres de Chessex, que j’admire pour ma part au plus haut point, se doit de lire ce petit fascicule qui permet d’entrevoir l’homme derrière l’homme de lettres. On y découvre un être tourmenté par ses désirs, en proie à ses doutes et contradictions, entier et qui finit par s’assumer tel qu’il se construisit. Un livre à lire et à relire tant la puissance de la langue obture parfois l’évidence de la lecture.


Publié aux Editions Grasset – 2011 – 158 pages

30.7.11

Le script – Rick Moody


Oubliez tout ce que vous savez ou avez appris sur la littérature : Rick Moody a cette faculté incroyable à inventer une approche nouvelle, décapante et souvent déroutante tout en plongeant l’amateur dans un formidable sentiment d’admiration.

Le livre s’ouvre sur une première séquence mémorable ; digne d’être étudiée par toutes celles et ceux qui disent s’intéresser à la littérature. Une séquence de treize pages lyriques, exaltées et d’une poésie éclatante consacrée à la course du soleil à travers le monde. Un soleil qui traverse le monde, qui éclaire les civilisations, qui déniche les plus humbles, les guerriers, les terroristes, un soleil qui illumine l’histoire de l’humanité et donne la vie. Nous sommes à Los Angeles, patrie du cinéma, berceau des mégalomanes, des déjantés, haut lieu du crime et de la drogue.

Sans transition, et il en sera ainsi tout au long du livre, Moody nous catapulte dans un deuxième chapitre où nous assistons à la déchéance physique et orale d’une vieille femme. Nous sommes dans sa salle de bains où elle se vide les tripes dans une odeur insoutenable, perd son sang sans comprendre ce qui lui arrive et se console en se rinçant la bouche à coup de grandes lampées d’alcool.

A partir de ces deux scènes choc, radicalement antagonistes, l’auteur va échafauder un roman ébouriffant, trépidant et qui bouscule tout sur son passage.

Toute théorie sur la cursivité du discours se trouve remise en cause, l’auteur prenant un malin plaisir à brouiller les pistes en permanence. Certes, nous sommes toujours aux Etats-Unis, dans un Etat ou un autre, perdus au sein d’une des mégapoles ou paumées au fin fond d’un désert quelconque. Mais nous suivons les parcours d’une cohorte de personnages tous plus déjantés les uns que les autres, souvent hantés par l’ambition, situés aux confins de la folie ou y ayant parfois sombré, généralement névrosés, harcelés ou harceleurs et, au fond, absolument malheureux.

Tous ces personnages vont se livrer à une incroyable guerre autour d’un script qui n’existe pas vraiment, putativement inspiré de jusqu’à cinq auteurs différents, en réalité attribué à un auteur dont le nom fut constitué par l’accolement de trois noms d’auteurs différents, les noms composés faisant plus chic.

Un scenario censé redonné vie à un minable studio de production « Moyens de Production », produisant des films d’art et essai intéressant vaguement quelques étudiants et collectionnant en son sein une sidérante galerie d’hommes et de femmes frustrés, jaloux, harponnés par une patronne obèse, grossière, odieuse et en manque d’amour.

Un scenario pour une mini série en treize épisodes, « Les sourciers », retraçant la marche de l’humanité depuis les Huns jusqu’à la fondation de Las Vegas. Tout un programme…

Par une série de rebondissements incroyables, le scenario va se retrouver aux mains de studios concurrents et soudain, alors que personne n’en voulait, devenir l’enjeu de la survie et du renouveau de l’industrie cinématographique américaine.

Moody utilise une langue subtilement riche et décalée, employant sans cesse des termes détournés pour décrire des situations cocasses ou ridicules. Il invente carrément un nouveau vocabulaire, une nouvelle grammaire pour traduire le chaos et la confusion qui s’empare de la société américaine après la désastreuse élection de G.W. Bush en 2000.

Ce roman est un pamphlet brûlant sur la collusion entre le cinéma et la finance, la politique et les grandes corporations, l’apparente volonté d’intégration multiraciale d’une société américaine en réalité, et je puis vous le dire la fréquentant assidument !, en plein doute et déliquescence.

Il n’en reste pas moins que ce livre n’est pas grand public par son approche et sa construction. Il nécessite une solide culture littéraire et une ouverture d’esprit si l’on veut se laisser emporter par l’ouragan qui se déchaine alors.

Absolument remarquable !

Publié aux Editions de l’Olivier – 619 pages

22.7.11

Demi-sommeil – Eric Reinhardt


Dix jours que le livre me nargue, relégué à la gauche de mon écran, en attente de la note de lecture. Dix jours que je m’interroge sur ce que m’a véritablement inspiré ce premier roman d’un auteur, par ailleurs galeriste et né en 1965.

Le premier mot qui vient à l’esprit, quelque temps plus tard, est étrangeté, suivi de malaise. Oui, ce livre inspire du dérangement, il interpelle par la confusion que la passion amoureuse dévorante, envahissante inspire au personnage central.

Bruno Stepfer a décidé de se confesser pour se libérer d’une femme, Judith, rencontrée par hasard lors d’un congrès littéraire à Las Vegas.

Bruno est un personnage complexe, profondément tourmenté, velléitaire et qui n’a que peu de prise sur les évènements. Il se laisse facilement emporter par les autres et vit une vie en rêve permanent, en idéalisant ce qu’elle devrait être. De ce fait, il est presque toujours en décalage avec lui-même et sa façon d’être au monde.

Bruno, qui travaille pour une maison d’édition de livres scientifiques et s’est spécialisé sur les poissons rares, vit à Paris avec Margot, une collègue de travail. Margot est froide mais protectrice. Malgré de multiples tentatives, ils ne parviennent jamais à faire l’amour ce dont Bruno souffre.

Alors lorsqu’il rencontre Judith, femme fatale, libre, ouverte et demandeuse, le barrage du refoulement cède et entraine Bruno dans un mode qu’il a espéré. Mais comme Judith vit à New-York, le retour sur Paris est terrible car il faut affronter Margot tout en rêvant en permanence de Judith.

Bruno étant incapable de choisir, il doit vivre deux vies à la fois, radicalement différentes, avec deux femmes que tout oppose.

C’est à la dissociation de la personnalité de Bruno que l’auteur va finalement s’attacher et la description minutieuse d’une perte de tout repère, d’une descente au tréfonds d’une dépression grave est particulièrement réussie.

Par l’incohérence de ses choix dictée par l’incapacité à prendre des décisions, Bruno se perd lui-même et s’enfonce dans une vision onirique et impossible d’une vie idéalisée.

Le recours aux flash-backs, l’utilisation massive de passages brutaux d’une côte à l’autre de l’Atlantique où l’attendent deux vies contribuent habilement à perturber le lecteur en lui faisant ressentir un peu de ce dont Bruno souffre.

Pourtant, il manque un certain allant pour faire de ce livre une incontestable réussite. Une plus grande concision aurait sans doute largement contribué à acérer le récit, à le rendre encore plus poignant.

Mention assez-bien, donc…

Publié aux Editions Actes Sud – 295 pages

17.7.11

La septième vague – Daniel Glattauer


Après le phénoménal succès de « Quand souffle le vent du nord » que nous avions adoré, Daniel Glattauer remet cela avec « La septième vague ». Il est souvent périlleux et hasardeux de surfer sur un premier succès pour publier une suite capable de conserver la fraicheur, le caractère propres à lui conférer une légitimité. C’est pourtant indéniablement le cas avec ce deuxième et, sans doute, dernier tome de notre saga amoureuse virtuelle.

Nous avions quitté Leo et Emmi au moment où Leo, pour se sortir du piège d’un amour par courriel devenu intrusif et destructeur parce que ne menant nulle part, s’enfuyait à Boston pour y enseigner.

Le voici de retour, un peu plus de neuf mois plus tard dans son Allemagne natale. A peine débarqué et parce qu’elle a remarqué la lumière dans son appartement, Emmi renoue le contact et le dialogue reprend presque instantanément avec la même intensité, la même communion d’esprit entre nos deux amants virtuels.

Toutefois, Leo a mûri et surtout il a rencontré Pamela avec qui il planifie de faire sa vie. Alors, Emmi va devoir abattre ses cartes, prendre des risques, faire des ouvertures pour tenter de conserver son avantage et de faire comprendre à Leo qu’ils sont définitivement faits l’un pour l’autre.

Le ton y est du coup moins léger, moins spirituel que dans le premier tome. C’est aussi parce que les personnages sont plus vrais, leurs sentiments plus terre-à-terre, leur vie plus ancrée dans le réel, moins dans la fantasmagorie. Prenant le risque de se rencontrer physiquement, de se revoir, ils acceptent tout ce que la confrontation au réel peut comporter de risque. Ils se mettent en situation de ce fait d’être emportés par cette septième vague, a priori identique à celles qui l’ont précédée mais qui par sa force sournoise balaiera tout sur son passage et portera ce dont elle se sera emparée très loin au large, vers les zones inconnues et potentiellement pleines de danger.

C’est cette décomposition inéluctable que mettent en évidence ces nouveaux courriels avec un sentiment d’urgence et de vérité que ne comportait pas le roman précédent. En conséquence, le livre tient en soi, trouve une existence propre et complémentaire tant au plan stylistique que psychologique du tome qui l’a précédé d’un an. On y prend un réel plaisir, différent, mais toujours aussi grand. Bravo pour ce doublé éblouissant !

Publié aux Editions Bernard Grasset – 2011 – 348 pages

10.7.11

Dis-moi quelque chose – Guillaume Le Touze


« Dis-moi quelque chose » fait partie, pour moi, de ces romans face auxquels, au moment de me mettre au clavier pour Cetalir, m’amène à m’interroger aussi honnêtement que possible sur ce que j’en ai pensé.

C’est toujours relativement aisé lorsque l’on a été irrésistiblement entrainé par une écriture éblouissante, une intrigue délicieuse ou au contraire, que l’on a détesté pour des raisons plus ou moins objectives (heureusement ce cas est rare).

Ici, j’ai été séduit par la petite musique, cette gentille mélodie facile, sans ambition, bien tournée et qui vous trotte dans la tête. J’ai été aussi séduit par le parti pris d’une écriture dépouillée, allant à l’essentiel, presque scolaire et pauvre et qui décrit sans fard, ce que l’auteur veut nous donner à voir. Derrière la pauvreté apparente, se cache en fait une grande maîtrise de l’écriture.

En même temps, j’ai été perturbé par la fragmentation du récit, sa composition à base de blocs distants les uns des autres. De façon systématique, Le Touze décide de nous projeter à des mois de distance, voire des années, dans des lieux qui n’ont rien à voir (Paris, Marseille, l’Afrique) et où se déroulent des morceaux de vie reliés, de façon ténue, les uns aux autres.

Nous débarquons face à des situations dont nous ne savons rien, souvent comme Igor, personnage principal, dont nous allons suivre le parcours de vie entre 8 et 30 ans. Mais comme Igor a toujours peur de comprendre, peur d’être aux autres, peur de se lier, nous ne saurons rien ou pas beaucoup de son frère Laurent, de ses parents partis en Afrique et laissant leurs deux fils, dont Igor encore enfant en pension, avant de disparaître brutalement dans un accident de plongée. Bref nous allons sans cesse zapper sans comprendre tout au long d’une étrange première partie.

Et puis, dans la deuxième partie du livre, Igor va faire la connaissance de Mathilde, une vieille archéologue de soixante-dix ans, libre d’esprit, joyeuse mais fragile et Igor, l’écorché, l’homosexuel qui a peur de s’attacher aux hommes qu’il aime, va peu à peu apprendre à devenir un homme qui saura assumer ses choix.

Il existe des pages superbes dans ce récit (on pense particulièrement à ce voyage en barque sur la mangrove à la découverte des éléphants) dont la tonalité se veut cependant d’une grande neutralité.

L’homosexualité masculine y est omniprésente. Tous les hommes, ou presque, le sont dans ce livre et tous, sauf Igor ou presque, finissent par se marier et faire des enfants, sans aucune explication. C’est le côté le plus perturbant du roman, cette absence de prise de position, ce placage de situations surprenantes ou choquantes, toujours sans transitions.

Alors on a envie, à la fin du roman, de reprendre le titre à notre compte et de demander à Mr Le Touze de nous dire quelque chose, de mieux comprendre le but poursuivi dans ce roman qui laisse un arrière-goût d’inachevé.

Publié aux Editions Actes Sud – 187 pages

9.7.11

Le cahier rouge – Michel Tremblay


« Le cahier rouge » constitue la dernière étape de la trilogie des cahiers où la naine, Céline Poussin, se raconte et détaille, avec causticité et affection, les grands et petits maux des « goudines » (les travesties) de la « Main » de Montréal.

Comme pour affirmer une maturation dans son parcours littéraire, le fond et la forme de ce dernier cahier y sont assez différents des deux premiers.

Sur le fond, c’est le récit, détaillé, ciselé, et finalement très personnel de deux journées que Céline décide de raconter. Deux journées comme hôtesse de bar à goudines, deux journées ponctuées par la grande foire qu’engendrera l’exposition universelle de 1967 tenue à Montréal.

Sur la forme, le style y est un peu moins fleuri, plus affirmé et Céline, donc l’auteur lui-même, s’aventurent à effectuer des digressions, voire à résumer (et là c’est moins réussi) certains épisodes des deux tomes précédents, histoire de rafraîchir la mémoire éventuellement défaillante d’un lecteur peu attentif.

Au total, on continue de sourire et de s’attendrir sur ce que doivent subir ces pauvres hommes qui se prennent pour des femmes, sans en être pas plus qu’elles ne sont hommes.

Mais, à la différence des deux premiers cahiers, le récit finit un peu par traîner en longueur et n’a pas la fraîcheur initiale. Il faut dire que Tremblay aura usé jusqu’à la corde sa source d’inspiration et que cela reste un authentique exploit que de nous avoir tenu en haleine pendant un petit millier de pages autour de « la gang » à Céline.

Nous continuons avec ce récit à découvrir Montréal sous un jour inconnu, à savourer les inimitables expressions de nos amis canadiens, à nous réjouir avec les simples des grandes et petites joies quotidiennes en oubliant les grandes peines.

Et puis, nous découvrirons le secret jalousement gardé de la maquerelle Fine Dumas à travers un final haut en couleurs, jouissif et explosif, à l’image globalement de ces trois volumes indispensables de la littérature québécoise.

Publié aux Editions Actes Sud – 333 pages

2.7.11

Train – Pete Dexter


Pete Dexter est l’un des grands romanciers américains de ces vingt dernières années. Avec « Train », il signe un superbe roman sur la société éminemment raciste des années cinquante qui se déroule pour l’essentiel en Californie.

« Train » est le surnom donné à un jeune homme noir, Lionel Walk, caddie dans un golf chic du côté de Boston. Ce surnom vient d’une marque renommée de modèles réduits de trains (train en anglais) : Lionel trains.

Train est un garçon sans histoires. Caddie docile, il sert sans se poser de questions les blancs souvent odieux, ventripotents et méprisants qui viennent golfer, mal, sur ce terrain privé.

Il va se faire remarquer par un homme étrange, à la démarche claudiquante, Miller Packard, et qui semble inspirer une peur sans nom à certains des plus détestables représentants de l’espèce blanche sur le green. Train va se révéler en effet un golfeur émérite, aux talents exceptionnels mais impossibles à mettre en lumière dans cette société raciste et bloquée qu’est l’Amérique des années cinquante.

La vie de Train va basculer du jour au lendemain, lorsque le chef des caddies, noir lui aussi et presque aussi raciste envers ses frères que les chefs blancs, va se trouver mêlée aux meurtres d’une rare violence et totalement gratuits perpétués par deux noirs sur le voilier d’un riche homme d’affaires local.

Tous les caddies se font embarquer et cuisiner par la police qui frappe sans distingo et sans remords tout ce qui est de peau foncée.

Et puis, un jour, la vie de Train va recroiser celle de Packard Miller dont nous aurons découvert le rôle clé et la violence qui l’anime férocement, en permanence. Train se pensera sauvé, à tort.

Pete Dexter met en scène avec lucidité, application et beaucoup de cynisme tous les ressorts qui sous-tendent la société américaine, encore aujourd’hui. Violence, racisme, exclusion, domination par l’argent, alcoolisme sont les tarauds d’une société qui tient à peine debout, à bout de souffle.

Il faut la prudence, l’humilité, la générosité et la lucidité d’un Train pour échapper à tous les pièges qui se referment sur ceux qui sont promis à l’exclusion, implacable.

Le roman est volontairement oppressant dans sa longue première partie et nous fait descendre au fin fond de l’enfer où tuer est la normalité, jouer avec le fric, banal et signe de puissance, mépriser les faibles, signe d’intégration.

Puis le roman entre dans une deuxième partie étonnamment paisible où l’on pense que, grâce à la protection d’un puissant, un jeune noir va pouvoir enfin s’en sortir, malgré les regards abjects qu’on lui jette, les affronts qu’il doit essuyer sans broncher, les injustices quotidiennes.

P. Dexter utilisera, dans son roman, les rapports de voisinage dans ce qui deviendra, quelques années plus tard, le quartier select et chic de Hollywood pour décrire la puissance de la pression sociale. C’est tout un quartier qui va se liguer pour exclure de son sein les deux jeunes noirs que Miller a pris sous son aile. Et c’est le quartier qui finira par triompher, de la plus horrible des manières.

Le roman est noir, sans lumière, sans espoir. Il est aussi et surtout absolument magnifique.

Publié aux Editions de l’Olivier – 346 pagesTrain – Pete Dexter

Pete Dexter est l’un des grands romanciers américains de ces vingt dernières années. Avec « Train », il signe un superbe roman sur la société éminemment raciste des années cinquante qui se déroule pour l’essentiel en Californie.

« Train » est le surnom donné à un jeune homme noir, Lionel Walk, caddie dans un golf chic du côté de Boston. Ce surnom vient d’une marque renommée de modèles réduits de trains (train en anglais) : Lionel trains.

Train est un garçon sans histoires. Caddie docile, il sert sans se poser de questions les blancs souvent odieux, ventripotents et méprisants qui viennent golfer, mal, sur ce terrain privé.

Il va se faire remarquer par un homme étrange, à la démarche claudiquante, Miller Packard, et qui semble inspirer une peur sans nom à certains des plus détestables représentants de l’espèce blanche sur le green. Train va se révéler en effet un golfeur émérite, aux talents exceptionnels mais impossibles à mettre en lumière dans cette société raciste et bloquée qu’est l’Amérique des années cinquante.

La vie de Train va basculer du jour au lendemain, lorsque le chef des caddies, noir lui aussi et presque aussi raciste envers ses frères que les chefs blancs, va se trouver mêlée aux meurtres d’une rare violence et totalement gratuits perpétués par deux noirs sur le voilier d’un riche homme d’affaires local.

Tous les caddies se font embarquer et cuisiner par la police qui frappe sans distingo et sans remords tout ce qui est de peau foncée.

Et puis, un jour, la vie de Train va recroiser celle de Packard Miller dont nous aurons découvert le rôle clé et la violence qui l’anime férocement, en permanence. Train se pensera sauvé, à tort.

Pete Dexter met en scène avec lucidité, application et beaucoup de cynisme tous les ressorts qui sous-tendent la société américaine, encore aujourd’hui. Violence, racisme, exclusion, domination par l’argent, alcoolisme sont les tarauds d’une société qui tient à peine debout, à bout de souffle.

Il faut la prudence, l’humilité, la générosité et la lucidité d’un Train pour échapper à tous les pièges qui se referment sur ceux qui sont promis à l’exclusion, implacable.

Le roman est volontairement oppressant dans sa longue première partie et nous fait descendre au fin fond de l’enfer où tuer est la normalité, jouer avec le fric, banal et signe de puissance, mépriser les faibles, signe d’intégration.

Puis le roman entre dans une deuxième partie étonnamment paisible où l’on pense que, grâce à la protection d’un puissant, un jeune noir va pouvoir enfin s’en sortir, malgré les regards abjects qu’on lui jette, les affronts qu’il doit essuyer sans broncher, les injustices quotidiennes.

P. Dexter utilisera, dans son roman, les rapports de voisinage dans ce qui deviendra, quelques années plus tard, le quartier select et chic de Hollywood pour décrire la puissance de la pression sociale. C’est tout un quartier qui va se liguer pour exclure de son sein les deux jeunes noirs que Miller a pris sous son aile. Et c’est le quartier qui finira par triompher, de la plus horrible des manières.

Le roman est noir, sans lumière, sans espoir. Il est aussi et surtout absolument magnifique.

Publié aux Editions de l’Olivier – 346 pages

25.6.11

La voiture de papa – Marco Tullio Giordana

M.T. Giordana est avant tout un metteur en scène et, en particulier, celui de la trilogie « Nos meilleures années » qui a connu un immense succès en 2003.

Autant dire que sa culture cinématographique se ressent très rapidement dans ce gros roman dont la construction donne souvent l’impression de nous faire découvrir un scenario hyper détaillé, précis, minutieux. Une minutie qui frise parfois le laborieux tant on descend profondément dans la description des lieux, des gestes, des actes, comme pour donner une série d’instructions capricieuses aux mouvements de camera à suivre.

En outre, le style de Giordana manque totalement de naturel. L’auteur se complait dans une emphase permanente et hyperlative. Il enchaîne les phrases d’une longueur propre au XIXeme siècle tout en adoptant un style ampoulé, lourd, à la limite, parfois, d’en rendre la lecture fastidieuse.

A ce titre, la scène de l’extraction de la balle par le personnage principal, médecin embourgeoisé, d’un terroriste qui fut, au temps de sa jeunesse, un amant sans lendemain, est symptomatique. On se croirait à un cours de médecine en direct. Chaque os, chaque muscle nous est répertorié avant de décrire par le menu et avec force phrases pesantes, chacun des gestes du praticien.

Le roman est celui de la confrontation des classes d’une Italie rongée par le terrorisme. Aucun des clichés ne nous est épargné entre les patrons riches et les ouvriers, gentiment exploités avec paternalisme.

L’intrigue qui va se nouer avec une extrême lenteur est comme le roman : pesante, compliquée, avec des rebondissements tissés à la grosse ficelle.

Bref, le roman, disons-le, est assez raté. Vous trouverez bien d’autres bien beaux livres à découvrir avec Cetalir.

Publié aux Editions JC Lattès – 340 pages

22.6.11

Le signal – Ron Carlson


Voilà un nouveau roman, publié aux excellentes éditions Gallmeister qui ont pour politique éditoriale de publier des romans américains ayant eu plus ou moins de mal à trouver leur public sur leur marché, et qui s’inscrit clairement dans la tradition « Nature writing ».

D’ailleurs, au bout de quelques pages, on ne peut manquer de penser à deux chefs-d’œuvre que sont « L’homme qui marchait sur la lune » de Howard Mccord ou bien encore « Sukkwan Island » de David Vann dont vous trouverez les notes de lecture sur Cetalir.

Même thématique avec une longue randonnée en pleine nature dans l’une de ces immensités peu peuplées, voire désertes, dont regorgent les Etats-Unis. Et, soudain, la plongée en plein drame et le glissement brutal, sans transition, vers la violence la plus totale et le déroulement d’un thriller haletant.

C’est ce qui se passe exactement ici avec ces deux personnages, Mack et son ex-épouse Vonnie. Mack vient de sortir de prison après une longue descente vers l’alcool, la drogue et la violence qui lui valurent la faillite de son mariage et le déclin accéléré de son ranch. Au prétexte de vouloir définitivement tourner la page et de laisser un meilleur souvenir que l’image qu’il a produite en prison, il invite Vonnie à venir faire une ultime randonnée sur les chemins qu’ils ont sillonnés ensemble chaque année pendant huit ans. Un moyen de se dévoiler enfin l’un à l’autre, pour se dire ce qu’ils n’ont jamais su ou voulu avouer jusqu’ici.

Mais pour Mack et en cachette de Vonnie, cette randonnée est aussi un moyen de se faire de l’argent pour éponger une partie de ses dettes en retrouvant la trace d’une mystérieuse balise pour le compte d’un acolyte louche avec lequel il fricote depuis pas mal de temps.

Après une bucolique partie de pêche, la randonnée va tourner au cauchemar et le couple devenir l’objet d’une traque farouche de la part d’une petite troupe d’hommes déterminés et prêts à tout pour ne pas laisser de trace de certains trafics dangereux et illicites.

Tout cela est bien fait et construit de façon à captiver le plus longtemps possible l’attention d’un lecteur censé ne pas refermer le bouquin avant que de ne l’avoir dévoré d’un trait comme l’indique les bandeaux racoleurs. C’est à peu près le cas, sans toutefois atteindre la perfection, la cruauté, le caractère implacable et inéluctable des choses et situations qui firent de Sukkwan Island ou de L’homme qui marchait sur le lune d’authentiques et haletants romans. La faute sans doute à une analyse psychologique plus sommaire et à un dénouement qui manque de grandiose tragique.

Publié aux Editions Gallmeister – 2011 – 223 pages

21.6.11

Pour qui vous prenez-vous ? - Geneviève Brisach


Etranges récits à mi-chemin entre collections de courtes nouvelles et court roman syncopé, Geneviève Brisach nous entraine une fois encore dans son univers personnel, fait d’imaginaire, de tendresse et de jolis sentiments.

Un univers qui gravite autour de quatre personnages tournant en boucle. Ils s’appellent Max, Gerbert, Fleur et Melissa Scholtès. Cette dernière est la pédiatre des enfants de Fleur qui est mariée à Gerbert.

Un univers où la crainte est rémanente, diffuse et sournoise. La peur de tout : d’un improbable attentat en train, de perdre ses enfants qui grandissent, de s’ennuyer dans la vie, des mauvaises rencontres en vacances au loin, de la guerre. La crainte aussi et surtout pour les femmes de perdre leur mari, leur amant, de ne plus savoir être aimées ou de se rendre aimables et désirables. Tant et si bien que ce qui est redouté finira par arriver, inéluctablement.

Les chapitres défilent, très vite au fil de ce roman qui se lit à toute allure. Ils sont souvent impertinents, presque toujours mélancoliques. Quand ils vous arrachent un sourire, c’est celui de la dérision, jamais celui de l’explosion spontanée.

En fait, c’est à travers les représentations mentales de leurs mondes que nous fait voyager G. Brisach. Des mondes où la prise sur le réel est évanescente, un monde fait de mots et de maux. Un monde où la joie est difficile à trouver, où tout finira par rater.

C’est à une collection de moments doucement tristes que nous assistons, à une grande éclaboussure de petites cruautés, de ratages, ceux qui conduisent à l’incompréhension et qui amènent toujours les autres à se détourner de vous.

Un livre à vous faire renoncer à toute famille, à se cacher sous la couette en attendant des jours meilleurs quand le léger désespoir vous aura quitté.

Bref un roman gris noir au fond, décapant et jouissif, au second degré, sur la forme.

Publié aux Editions de l’Olivier – 173 pages

18.6.11

L’argent des politiques – Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet


Publié fin 2009, cet ouvrage d’enquête journalistique sur le monde de la politique et de l’argent conserve toute son actualité, particulièrement à moins d’un an maintenant des élections présidentielles.

Extrêmement documenté, précis et factuel, ce livre ne se présente pas (trop) comme un témoignage à charge. Il met juste en évidence des faits suffisamment troublants et convaincants pour faire tomber l’illusion (mais existe-t-elle encore ?) que derrière la façade bien pratique de l’intérêt général mis si souvent en avant par nos élus, se cache avant tout la somme des intérêts particuliers.

Il est en effet tout simplement incroyable que nos élus publient de mauvaise grâce et de façon partielle (sans montants) ou fausse (avec des montants notoirement sous-évalués) leurs patrimoines alors qu’ils en ont l’obligation légale et qu’une entité a été mise en place spécialement pour contrôler ses déclarations. Une entité qui bien sûr, composée largement d’élus, se contente d’enregistrer sans presque jamais poser de questions et encore moins sanctionner sauf à de très rares exceptions où le scandale guette.

Il est saisissant de voir en quoi notre République est devenue, par dérives successives, une véritable monarchie républicaine offrant ses ors et ses fastes, sans quasi contrôle, à un Président et sa cour, à ses ministres et leurs collaborateurs délivrant ainsi des conditions de vie dignes de milliardaires.

A ce titre, les pires en matière d’abus monarchique semblent avoir été Mitterrand et Chirac. Le premier passa son existence à dissimuler sous une apparence bonhomme une vie de grand bourgeois entretenant une double vie et une double famille aux frais de la nation. Le second vit, d’après cette enquête, aux crochets du pouvoir public et de ceux qui, au Liban, lui sont redevables depuis des décennies, ayant perdu toute notion de l’argent et de la réalité quotidienne. Il fut le monarque de l’argent roi, l’utilisateur et le bénéficiaire des valises d’argent liquide qui firent le lit de la politique jusqu’à il y a peu encore.

Certes, une immensité de petits élus sont loin de ces dérives et se consacrent avec dévotion à leurs charges. Mais les crocodiles de la politique, comme le montre cet ouvrage, de tous bords, entretenus par une cohorte de courtisans qui constitue une barrière opaque avec la réalité finissent par perdre tout contrôle et sombrer facilement dans la tentation d’une vie d’opulence que ne justifie pas leurs charges.

Rien de nouveau, me direz-vous, le pouvoir ayant toujours appelé l’argent et les courtisans. Certes, mais les errements du début du mandat de notre actuel président – qui semble depuis s’être amendé, histoire de se refaire une image pour une élection qui se présente comme difficile – et les mauvaises habitudes prises depuis une trentaine d’années mériteraient une reprise en mains radicale. Elle aurait le double mérite d’assainir nos finances et de donner l’exemple d’une vertu républicaine propice à redonner goût à une politique au sens étymologique du terme.

On ne peut que recommander cette lecture pour décoder les arrière-pensées de celles et ceux qui vont bientôt briguer nos voix !

Publié aux Editions Albin Michel – 2009- 343 pages

17.6.11

Quand souffle le vent du nord – David Glattauer


Attiré par une quatrième de couverture intrigante et originale, je me disais que le livre que je m’apprêtais à ajouter à ma liste chronophage serait soit génial soit d’une sourde médiocrité. A la fin de mon billet, vous saurez de quel côté mon cœur balança.

« Quand souffle le vent du nord » est une sorte de Liaisons dangereuses revisitées à l’aune du XXIème siècle digital. Correspondre peut être fatal, peut entraîner deux êtres vers des rivages insoupçonnés voire au bord de précipices aussi délicieux que périlleux.

Tout commence lorsqu’Emma adresse un email d’annulation d’abonnement à une revue. L’ajout d’un « e » malencontreux au Magazine Like fait que ce courriel se trouve routé vers un certain Leo Leike. Une correspondance au départ anodine va alors s’engager. Ce qui aurait pu s’arrêter là sera précipité dans une pulsion communicatrice auto-entretenue par un subtil mélange explosif.

Leo est un cérébral, un maître des mots (il enseigne la psycho-linguistique) et sait faire preuve d’un humour parfois un brin cynique, souvent décalé propre à attiser le caractère impulsif, violemment émotionnel de Emma. Emma s’ennuie sans doute un peu et est une séductrice invétérée, camouflée derrière l’apparence d’un mariage heureux et exemplaire. L’air attise la flamme et la flamme dévore l’air. Très vite, l’échange d’emails va glisser vers la construction d’une relation passionnelle et totalement virtuelle, l’un et l’autre ayant autant d’esprit et une capacité à rebondir en provoquant l’autre, en le relançant lorsque la tentation pourrait se profiler de tout arrêter.

Très vite aussi, Emma et Leo réaliseront que ce qui fait le sel de ces échanges, c’est la projection mentale qu’ils se font l’un de l’autre. Ils imagineront d’ailleurs un très subtil jeu pour tenter de se rencontrer physiquement sans donner la possibilité à l’un ou l’autre de s’assurer que celui ou celle qu’il a cru(e) identifier comme son partenaire virtuel est vraiment l’objet de son phantasme. Histoire de pimenter encore une liaison d’autant plus dangereuse qu’Emma est mariée et que Leo se remet à peine d’une relation amoureuse destructrice. Ce sont de ce fait l’homme et la femme idéaux qui vont se construire, sortes d’avatars virtuels de protagonistes en mal d’amour mais trop soumis aux contraintes sociales pour oser transposer dans le monde réel ce qui se passe dans leurs têtes et sur la toile. Il y a alors grand danger quand le psychologique se trouve à ce point diamétralement opposé au monde physique.

A aucun moment, l’auteur ne sombre dans la vulgarité qui aurait pu guetter à chaque coin de courriel. Bien au contraire, la force du livre est dans la subtile et raffinée variété de la teneur des courriels échangés, leur longueur et leur style reflétant avec une redoutable efficacité les affres, les doutes, les tentations, les pulsions de plus en plus intenses qui secouent ce couple digital. La question prégnante, dont la réponse sera apportée brillamment en toute dernière page, est de savoir s’il faut ou non concrétiser cette relation, lui donner le caractère prosaïquement et inéluctablement physique qu’elle appelle instamment.

Tout cela est très intelligemment écrit, souvent très drôle, et le danger véritable est, qu’une fois commencé, vous risquez bien, comme Emma et Leo, de ne plus pouvoir décrocher.

Qui aurait cru que je fusse capable de succomber au charme d’un roman a priori plus féminin ? Et bien, je l’avoue sans honte aucune, j’ai adoré et fais de ce remarquable roman un de mes grands coups de cœur de ces douze derniers mois !

Publié aux Editions Bernard Grasset – 2010 – 348 pages

15.6.11

Des cœurs découpés – Brigitte Smadja


Les cœurs découpés, ce sont ceux qui ornent les volets bleus, en bois, d’une cité Parisienne, quelque part du côté de la rue Lepic et qui n’existe peut-être que dans l’imaginaire d’un vieil homme, Charles. Une cité dont les volets clos abritent un secret que Charles ne révèlera à son entourage qu’à la toute fin de sa vie, au moment où la conscience du réel part en lambeaux.

Les cœurs découpés ce sont aussi ceux des membres de cette famille bourgeoise et parisienne dont nous allons suivre, à grands traits, dans un raccourci saisissant les démêlés et les secrets.

Voici une fille, Judith, aux étranges yeux jaunes qui nomment son père et sa mère par leurs prénoms et qui s’expriment dans un langage particulièrement élaboré pour son âge. Une jeune fille habitée par le désir d’être aimée, dorlotée et surveillée par un oncle boiteux, ancien héros de la résistance, ex-déporté et ayant tout perdu dans cette Algérie qui ne se voulut plus française.

Pourquoi une telle froideur entre Judith et sa mère Joséphine, grande bourgeoise, femme superbe et hautaine ? Pourquoi ce malaise avec son père Charles ? Pourquoi ce couple se déchire-t-il en coulisses ?

C’est dans l’univers des mensonges du monde adulte, dans celui des apparences de bienséance et des sentiments refoulés que nous entraine avec un certain talent Brigitte Smadja.

Il existe une grande pudeur dans ce livre qui fait la place belle à l’émotion, à la psychologie, à la difficulté à devenir soi-même adulte quand on n’a jamais été vraiment enfant.

Je ne classerai pas ce roman parmi les grands écrits mais sa construction, son intimité, la finesse de son approche en fait malgré un joli livre à découvrir. Le deuxième roman ce l’auteur, professeur de lettres modernes, et publié en 1999.

Publié aux Editions Actes Sud -223 pages

11.6.11

Metronome - Lorant Deutsch


Comment expliquer le succès phénoménal de ce livre de L. Deutsch ? Par la popularité de l’acteur/écrivain/historien ? Cela y a contribue mais ne fait pas tout. Par l’originalité de l’approche ? Sans doute car, Lorant Deutsch parvient à conserver quasiment intact l’intérêt de ses lecteurs tout au long de son propos.

Pour celles et ceux qui auraient raté le buzz médiatique, l’auteur nous emmène dans une découverte insolite de Paris au fil de certaines de ses stations de métro éparpillées un peu partout dans la Capitale. Ces stations ne sont pas choisies au hasard mais au contraire sélectionnées avec soin afin de nous faire voyager à travers le temps, depuis Jules César jusqu’aux dernières élections présidentielles.

Derrière chaque station se cache un quartier, un monument, un lieu qui ont connu moult bouleversements au gré des évènements historiques. Comme toutes les villes européennes, Paris se développa au fur et à mesure que la population mondiale crût et que la position de la ville s’imposa dans le paysage européen au point d’en faire dès Charlemagne la ville la plus peuplée, la plus riche, l’une des plus puissantes d’une Europe qui ne cessait de se reconstituer au gré des guerres et des luttes de pouvoir. Elle se bâtit sur ses propres ruines au gré des changements de régime et des moyens financiers.

On apprendra ainsi que le berceau de Paris ne fut pas l’île Saint-Louis mais l’endroit actuel de la ville de Nanterre n’en déplaise aux Parisiens contemporains. Que la Tour Eiffel est édifiée à l’endroit exact où se déroula une terrible bataille qui vit les combattants gaulois systématiquement massacrés par l’armée romaine, marquant ainsi le basculement de la région sous la domination romaine. Que la rue Saint-Jacques retrace l’exacte et antique route qui menait vers le Sud et l’Italie et que l’on y trouve encore quelques fugaces vestiges de fours de potiers. Et des centaines d’autres choses encore !

Tout cela est fort bien fait, raconté de manière pédagogique. Certes, on survole des dizaines d’années d’histoires en quelques lignes et le propos est plus de conter les évènements par le petit bout de la lorgnette. C’est une succession d’anecdotes qui vient sous-tendre le récit bien plus qu’un véritable travail systématique, méticuleux de positionnement de la ville dans l’Histoire. Mais laissons cela aux ouvrages spécialisés auxquels il sera toujours temps de se référer en cas d’approfondissement.

Au plan marketing, c’est un joli coup car, inéluctablement, la lecture donne envie de voir les multiples lieux évoqués. Bingo, vous trouverez votre bonheur dans le Metronome illustré qui viendra subtilement compléter votre acquisition et procurer quelques royalties supplémentaires à notre Historien/acteur. Bien joué Lorant !

Publié aux Editions Michel Lafon – 2010 – 377 pages

10.6.11

Les charmes discrets de la vie conjugale – Douglas Kennedy


Auteur à succès mondial, Douglas Kennedy s’y connaît pour mettre en scène sans concessions les travers de la société américaine bien pensante.

Nous allons découvrir tout ce qui se cache derrière les apparences de bonne éducation, de respect des autres, de côté « relax, take it easy » très côte Est et Nouvelle Angleterre. Il se trouve que c’est une région dans laquelle je me rends un assez grand nombre de fois par an pour raisons professionnelles et j’ai parfaitement retrouvé le côté un peu provincial, lissé de ces bonnes villes de Providence, Concord, Boston ou Portland. Des villes où l’ennui guette si l’on n’y prend pas garde…

L’intrigue de ce très gros roman est assez quelconque. C’est là d’ailleurs la limite essentielle de ce livre qui est inversement proportionnel en qualité scripturale et romanesque à son poids. Mais bon, si l’on cherche de la grande littérature, on s’est indéniablement fourvoyé avec ce livre.

Nous allons suivre la vie apparemment bien rangée d’un couple typique de la middle-upper class de la côte Est des Etats-Unis et ce sur une trentaine d’années. Je vous passerai les détails sans relief particulier.

Le fond du bouquin consiste en fait à dénoncer l’hypocrisie si caractéristique qui se cache au tréfonds de la culture américaine. L’apparence de tolérance n’est qu’apparence. Le conflit n’est jamais frontal, sauf au Texas. Il est sournois, larvé, en coulisses où les coups bas sont autorisés, organisés même.

C’est ce que je déteste dans ce pays que je connais si bien pour y avoir séjourné, travaillé. Le cliché type, ridicule mais si révélateur, vous le découvrirez en regardant les cadres pseudo-cool. Derrière la chemise ouverte, ou pire le polo (en général de mauvais goût), dépasse le maillot de corps. Ben oui, on se caille avec la clim mais ce n’est pas socialement acceptable de le dire alors que tout le monde le pense.

Ici, c’est le déchainement caractérisé, médiatique, religieux, professionnel qui est détaillé lorsque des évènements qui passeraient pour relativement anodins en Europe et de plus, frappés du sceau du long temps écoulé depuis, remontent par hasard à la surface.

En particulier, D. Kennedy détaille parfaitement bien l’espèce d’hystérie religieuse qui s’est emparée de l’Amérique depuis que vraisemblablement le plus critiquable Président des Etats-Unis de toute l’histoire, G.W. Bush, est arrivé au pouvoir.

Une hystérie religieuse qui s’est renforcée avec les terribles attentats du 911 comme on dit là-bas et qui justifient bien des écarts. Malheur à celui ou à celle qui s’écarte de la norme bien-pensante. La première faute risque de lui coûter un max…

Ici, tout le monde laissera tomber la victime expiatoire qui aura l’outrecuidance de ne pas demander pardon pour des fautes forcloses et mineures mais qui vont à contre-courant du courant moralisateur ambiant. Mari, fils, voisins, amis, cercle professionnel vont se dérober, s’acharner créant d’irréparables dégâts même lorsque la vérité vraie finira par l’emporter.

On peut donc lire ce livre selon deux plans. L’un, cursif et narratif, sans intérêt particulier. On sera alors en mode très « readers-digest ». L’autre, sociologique et théâtral. Je vous invite à suivre celui-ci pour découvrir les charmes de la société américaine.

Publié aux Editions Belfond – 527 pages

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Bonnes lectures et bons commentaires !

31.5.11

Une mort secrète – Richard Ford


Ecrit en 1976, traduit de l’américain et publié en France en 1989, ce roman a bien vieilli et conserve la force que lui confère son étrangeté.

Construit comme une succession de tableaux, ce roman nous fait naviguer autour de trois personnages, trois paumés qui finissent par se retrouver, par une conjonction de hasards, l’un pour fuir une femme, l’autre pour en retrouver une, sur une île du fleuve Missouri qui n’existe pour aucune carte d’état-major.

Le roman commence par un très court prologue, une scène de meurtre qui semble gratuite, livrée sans explication.

Il va se construire, lentement, très lentement, autour de scènes qui paraissent totalement indépendantes les unes des autres. Jusqu’à ce que les personnages mis en scènes apparaissent dans des lieux, à des temps différents pour former une vague esquisse de ce que l’on pressent être un tableau général.

En vérité, c’est une œuvre d’art sophistiquée qu’élabore R. Ford mais par morceaux, livrés incomplets, juxtaposés et qu’il va s’appliquer à compléter très progressivement, en laissant le soin au lecteur d’inventer, d’imaginer les connexions qui ne lui apparaîtront, dans leur intégralité, qu’au tout dernier moment.

Il faut adhérer au projet, à vrai dire magnifiquement mené par un auteur de grand talent, et persévérer. Le jeu et l’effort en valent la chandelle. Le prologue finira par s’inscrire dans le tableau d’ensemble après bien des péripéties et des détournements.

Entretemps, nous aurons appris à connaître et à aimer, un peu, ces trois hommes à la recherche d’un quelque chose, une victime, une femme, un sens, un ennemi… susceptible de factualiser le profond mal-être qui les caractérise.

Le rapport amoureux y est tourné en dérision car l’amour ne peut soutenir le mépris, l’horreur de soi, la peur irrationnelle ou la manipulation.

Les distances, immenses aux Etats-Unis, sont le prétexte à des voyages incessants pour fuir un ailleurs qui n’aura pas su répondre à une attente qu’on aura pas su exprimer.

Bref, c’est un roman de la frustration, de l’absurde, du non-sens qui est brillamment fabriqué ici. Un roman qui repose sur des rapports humains rustres, minimalistes car comment aimer et s’ouvrir aux autres quand on se déteste soi-même, ce qui est la problématique centrale de ce livre.

C’est pourquoi tout finit par prendre un tour menaçant dans chacun des plus infimes gestes quotidiens décrits ici. C’est pourquoi le tragique absurde l’emportera car il ne peut y avoir d’espoir dans cet univers superbement mis en scène.

On pourra qualifier ce roman d’indispensable, de pièce maîtresse injustement méconnue dans la littérature américaine de la fin du XXe siècle.

Un roman cependant lumineux, au sens où, pour éclairer ce tableau et faire sortir de l’ombre les bouts d’esquisse, R. Ford utilise avec fulgurance des éclairages et des lumières qu’il décrit avec une richesse de mots, une novation d’images qui laissent tout simplement béat.

N’oublions pas au passage de saluer le superbe travail de traduction de Brice Matthieussent.

Publié aux Editions de l’Olivier – 364 pages

28.5.11

Histoire des assassins – Tarun Tejpal



Dans son deuxième roman, Tarun Tejpal qui avait connu le succès avec « Loin de Chandigarth », s’adonne une nouvelle fois à une description peu avenante et désabusée de la société indienne, de ses dérives et de sa violence dont nous voyons des manifestations sporadiques régulièrement dans l’actualité.


Le point de départ de ce roman fleuve est original. Un relativement obscur journaliste apprend sa mort en direct sur les chaines de télévision et radiophoniques. Rapidement, l’erreur est relevée mais derrière cette fausse information sa cache en fait l’arrestation de cinq individus soupçonnés d’avoir fomenté l’assassinat de ce journaliste.


Du jour au lendemain, la vie de notre homme est bouleversée. Il fait l’objet d’une surveillance étroite des services de police qui transforment sa demeure en une forteresse gardée jour et nuit. Rien ne filtre sur ses assassins qu’il indiquera ne pas connaître lors de la confrontation au cours du procès expéditif qui les jugera. Un procès réglé d'avance, une mauvaise farce où les petits et les faibles sont certains de payer le prix fort.


Pour comprendre les motivations des auteurs de cette tentative d'assassinat, l’auteur nous embarque dans cinq récits parallèles, celui de la vie du journaliste, de ses désillusions tant professionnelles que sentimentales, archétype du loser et profondément antipathique, mais aussi, et surtout, celui des hommes jugés coupables d’avoir voulu l’assassiner. D'où le titre, puisqu'il s'agit de conter l'histoire des assassins.


Ces cinq hommes résument par eux-mêmes les contradictions de l’Inde qui fait se côtoyer l’extrême pauvreté avec la richesse la plus éhontée. Un pays continent qui, faute d’une justice impartiale et rapide, faute d’une police éthique et intègre, laisse s’instaurer la loi du talion, les expéditions punitives prétextes à s’arroger terres et biens des voisins ou des castes inférieures.


L’histoire de ces assassins, c’est celle de la pauvreté extrême, de la marginalisation totale, de l’exclusion définitive qui ne tolère que l’usage de l’extrême violence, les règlements de compte expéditifs comme mode de survie et de fonctionnement. C’est une litanie de viols, de meurtres horribles, de dépeçages de cadavres, de violence extrême qui se déroule sans fin, presque jusqu’à l’écœurement, sous nos yeux. Alors, par glissements successifs et par instinct de survie et goût du sang, on devient un artiste du couteau qui sculpte les membres des victimes laissées vivantes ou mortes ; ou bien, justicier au marteau qui fracasse les crânes comme un autre enfonce les clous. Il n’existe plus aucune limite à l’horreur dans ce sous-monde qui grouille sous l’apparence trompeuse d’un ordre social. Dans tous les cas, ce sont les combines, l'escroquerie, l'insécurité et la peur qui règnent en maître.


« Histoire des assassins » est un livre difficile d’abord. Par sa violence bien sûr qui permet à l’auteur de laisser ses fantasmes sexuels s’exprimer de façon la plus crue. Par la complexité de sa structure où cohabitent des histoires, des personnages, des lieux que rien ne relie avant l’explication finale, qui arrivera au bout de très, trop, longues pages. Par le recours permanent à l’hindi qui émaille les pages (certes, un lexique est fourni en fin d’ouvrage mais il est impossible d’y avoir recours toutes les quatre phrases !). Par son exubérance à l’image de l’Inde. Le livre progresse cahin-caha, lentement dans l’intrigue, trop rapidement, de façon non maîtrisée, dans l’hyperbole. Le récit tend à partir dans tous les sens, à noyer le lecteur sous une avalanche de détails, d’anecdotes, d’histoires dans les cinq histoires si bien qu’on finit assommé et perdu. La référence répétitive au Maha barata n’est pas innocente car le récit est tentaculaire, la violence inhérente, la vengeance constante, la lutte omniprésente.


Cette première incursion dans l’univers de Tejpal ne m’a pas convaincu, la faute en étant à un propos trop bavard, à un manque de discipline et de rigueur, à un chaos instauré en système, malheureusement représentatifs de l'état de la société indienne !


Publié aux Editions Buchet Chastel – 2009 – 590 pages

27.5.11

Les déferlantes – Claudie Gallay


Il faut se donner le temps d’entrer dans ce gros (très gros) roman dense, de plus de cinq cents pages et au rythme très lent et qui fut un très gros succès, inattendu, de l'année 2008.

Un roman d’ailleurs un peu écrit comme une pièce de théâtre qui prendrait le temps de camper des personnages énigmatiques, dont les faits et gestes commenceraient par nous échapper avant que, très progressivement et en multipliant les rebondissements, on ne finisse par y voir plus clair.

Une place de choix est faite aux dialogues qui structurent le récit. Des dialogues courts, comme dans la vie, mais dont le peu de mots suggèrent plus qu’ils n’en disent. Une place où descriptions et transitions sont rares, voire rarissimes.

La force du livre tient donc dans cette capacité maintenue à susciter l’attention et l’intérêt d’un lecteur interpellé par des personnages étranges, parfois au bord de la folie et qui évoluent dans un environnement austère, voire lugubre.

Nous sommes à La Hague. La mer est omniprésente. Il pleut souvent dans ce livre et l’orage se manifeste ostensiblement en soulevant des déferlantes et en plaquant les mouettes effrayées sur des vitres où elles viennent se fracasser et mourir, les yeux affolés par un destin insoupçonné.

A chaque tempête, le petit village proche de La Hague où se situe l’intrigue vient récolter ce que la mer restitue après l’avoir pris aux navires qui se sont aventurés à l’affronter.

A chaque tempête, la vieille Nan vient hanter la plage, les cheveux défaits, le regard hagard en croyant reconnaître Michel, personnage central du livre et dont le mystère nous sera peu à peu dévoilé.

Un homme, la bonne quarantaine, débarque un beau matin dans ce village perdu de solitude et d’ennui. Son arrivée intrigue d’autant qu’il s’installe dans une maison fermée depuis des décennies avant de la mettre en vente.

Autour de cet homme vont graviter une armée de paumés, en rupture avec la vie, en mal d’amour et d’être aimés, ayant toutes et tous des comptes, conscients ou inconscients, à régler. Telle Lili, qui tient fermement le comptoir du bar local, et qu’on surprendra en grande discussion avec cet inconnu. Tel le vieux gardien de phare, détenteur d’un secret jalousement gardé et dont il finira par se délivrer. Tel ce frère et cette sœur aux rapports presque incestueux, lui sculpteur en butte au monde, lançant sa souffrance en sculptant des bronzes de femmes hantés ou enfantant, elle, un brin allumeuse, brûlant les hommes pour se donner une consistance.

Et puis il y a la narratrice qui ouvre ce livre comme on ouvre un journal, pour se confier, raconter et donc évacuer le trop de peines qu’elle a longtemps porté.

Bref, c’est un roman sombre, assez dur que nous a concocté l’auteur. Un roman qui demande du temps et une certaine persévérance, un roman qui ne pourra laisser indifférent, provoquant adhésion ou rejet, sans nuance.

Nous avons fini par adhérer pour la force narrative, la capacité à maintenir au long cours une atmosphère pesante d’où jaillira la force de reconstruire et de revivre à nouveau.

Publié aux Editions du Rouergue – 525 pages