24.9.11

Une saison ardente – Richard Ford


La capacité de R. Ford à se réinventer est étonnante. Tant au plus du style que du fond. Chaque livre reste cependant une illustration de l’envers du décor du rêve américain et des multiples dégâts qu’il engendre sur celles et ceux qui ont cessé d’y croire ou en subissent les effets collatéraux.

Dans « Une saison ardente », un des romans les plus courts de l’auteur, nous voyons le monde par les yeux d’un adolescent de dix-sept ans.

Ce jeune homme vit jusque là une vie tranquille perdu au fond de l’état rupestre du Montana. Nous sommes dans les années soixante. Sa mère est femme au foyer, son père, professeur de golf.

Cet été là, le feu fait rage et ravage les forêts et taillis de toute la région, menaçant à distance la bourgade. Un feu qui va faire exploser le couple, en apparence uni, mais fondamentalement fragile.

L’incendie qui gronde est aussi celui qui va détruire un équilibre fragile, faire voir aux yeux de l’adolescent le monde terrible des adultes, un monde fait de mensonges, de tromperie, de duplicité, de conflits.

Malgré lui, il sera le témoin balloté d’une mère qui décide de prendre un amant en réaction à un mari, et père, qui, licencié, désœuvré, déstabilisé, va se lancer à corps perdu dans une lutte d’un incendie qui le dépasse.

L’évolution parallèle des flammes qui s’emparent du bois et des prairies et de celles qui détruisent méthodiquement un couple arrivé à bout de souffle, est saisissante. Elle compose la trame narrative et illustre le caractère prévisible, inarrêtable des forces qui sont en jeu.

L’adolescent ne peut que compter les points et fuir dans une stratégie qui vise à aimer ses deux parents malgré eux, en espérant que la débâcle va un jour cesser.

Car le feu est aussi un moyen de refertiliser les terres, de les apurer, de se débarrasser violemment de ce qu’il eût été trop lourd, trop long, trop coûteux de traiter unitairement.

C’est la vie de la classe moyenne semi-urbaine qui est ici mise en scène et des stratégies possibles pour survivre quand le travail manque, les liens se rompent, le coup de folie guette.

Un livre poignant et, comme toujours chez Ford, terriblement humain.

Edité aux Editions de l’Olivier – 219 pages

17.9.11

Assureur d’emplois – Bernard Houot


Bernard Houot est un ancien élève de Polytechnique, diplômé de Harvard, ex-cadre de Hewlett Packard et qui a occupé un poste de conseiller technique de Délégué Général de la Fondation Réussite Scolaire auprès du Maire de Lyon. Désormais à la retraite, il consacre une partie de son temps à publier à compte d’auteur des ouvrages de réflexion sur des problèmes fondamentaux de société. Il s’était d’ailleurs déjà fait remarquer en publiant un récit autobiographique « Cœur de Prof., l’année sabbatique d’un cadre sup dans l’enseignement scolaire, publié chez Calmann-Lévy en 1991 et Lauréat du prix Enseignement et Liberté.

Avec « Assureur d’Emplois », Bernard Houot tente d’apporter une réponse originale et fort bien argumentée pour traiter de façon déterminée et positive le problème du chômage qui met, à terme, en péril le fondement social de notre société française.

Partant du principe que Pôle Emploi est largement incapable de traiter convenablement les millions de dossiers qui s’accumulent et que cela conduit un nombre croissant de nos compatriotes à l’exclusion sociale et à la survie à force de mécanismes d’assistance sociale de plus en plus coûteux qui ne règlent rien au problème et à ses causes, il jette les bases d’une approche révolutionnaire dérivée de l’observation de ce qui s’est fait dans les pays nordiques et, en particulier, aux Pays-Bas.

Le fondement de sa proposition consiste à créer des assureurs d’emploi privés qui se substitueraient à Pôle Emploi, au moins en partie, et dont le seul objectif serait d’embaucher des chômeurs, leur garantissant un salaire défini sur la base de leurs compétences, afin de proposer cette force de travail aux employeurs en recherche de personnel. Le personnel dont ils auraient ainsi la charge serait assuré d’être rémunéré dans des conditions prédéterminées aussi longtemps que les deux conditions suivantes seraient remplies : acceptation de toutes les missions confiées, quelles qu’en soient la nature, la durée, la localisation ET absence de faute grave.

Le financement de ces assureurs serait alors garanti par les économies sociales effectuées (moins de personnel Pôle Emploi, moins de prestations sociales) et par le fait que les dirigeants de ces entreprises seraient les seuls à ne pas bénéficier d’une telle assurance devant de ce fait trouver des solutions pour placer leur personnel et dégager une profitabilité assurant la continuité de leurs activités. Par un mécanisme d’exonérations de charges sociales, ces travailleurs constitueraient alors une main-d’œuvre qualifiée, disponible, flexible, mobile et compétitive en matière de coûts ce qui serait, pour l’auteur, une garantie suffisante au succès de la manœuvre.

Méthodiquement Bernard Houot s’emploie à lister les objections qui ne manqueront pas de s’élever et d’y apporter des réponses argumentées, le plus souvent assez convaincantes, il faut bien l’avouer.

Sur le papier, le dispositif semble pouvoir fonctionner sous certaines conditions d’encadrement par les Pouvoirs Publics. Il est maintenant évident qu’une telle approche ne manquerait pas de soulever de violentes réactions dogmatiques et idéologiques dans notre pays devenu hyper-corporatiste et qui a instauré l’assistance sociale sans contrepartie en matière de traitement du chômage et de l’exclusion. Il est à parier qu’il faudrait un courage politique encore plus grand que celui nécessaire à l’inévitable, et encore bancale, réforme des retraites pour imposer ne serait-ce que quelques expériences pilotes avec des volontaires.

En tous cas, malgré certaines faiblesses d’argumentation ici ou là, (on pense en particulier à toute la partie concernant la revitalisation des zones en voie de désertification économique), nous ne pouvons que saluer l’initiative que les candidats à l’élection présidentielle seraient bien inspirés de lire et d’inscrire à leurs programmes. L’auteur invite d’ailleurs à souscrire à sa proposition. Espérons qu’il sera écouté au moins pour envoyer un message ! Notre pays doit changer et effectuer de radicales réformes au risque de sombrer…

Publié aux Editions Houot – 2011 – 150 pages

Vous plaisantez, monsieur Tanner – Jean-Paul Dubois


JP. Dubois est un auteur présentant de multiple facettes. Avec « Homme entre eux », que nous avions adoré, nous étions plongés dans un monde cruel, angoissant, bizarre, à la limite de la normalité. Un monde où la mort rodait avant de frapper.

Avec « Vous plaisantez, monsieur Tanner », c’est un style léger, drôle, alerte, vif qui est mis au service d’une histoire hilarante inspirée d’une situation réelle.

Celles et ceux qui ont été confrontés à des travaux un tant soit peu conséquents, faisant appel à des corps de métier divers et ennemis héréditaires, à des dépassements d’honoraires et de délais, se reconnaîtront immédiatement.

La réfection abyssale d’une vieille bâtisse reçue en héritage d’un oncle homosexuel donne le prétexte à un défilé de personnages et de situations hauts en couleurs. Nous suivons avec compassion et amusement les infortunes de ce Monsieur Tanner qui doit jongler avec des artisans tantôt incapables, souvent inconséquents, méprisants, racistes ou maniaques. Le tout aux plus grands frais avec des factures qui s’allongent indéfiniment, des surprises qui n’en finissent pas et qui poussent à une obsession compulsive d’en terminer enfin et à tout prix.

Le talent de JP. Dubois est d’avoir su camper, toujours en quelques traits, des personnages qui marquent. Nous croiserons un peintre qui se prend pour un artiste et joue des caprices de star, un couple gay impayable de gaillards du Gard à l’accent aussi mémorable que leur mise en pli, un électricien russe fou de Dieu et aux techniques très particulières, un chauffagiste déprimé et étourdi, un plombier précieux et sosie de Louis de Funès…

Les chapitres sont courts, très travaillés. La langue est fleurie, à l’image de celle parlée sur les chantiers. On sourit souvent, rit parfois aux éclats. J’avoue que le chapitre confrontant les plaquistes gitans à l’électricien russe m’a fait rire aux larmes !

C’est léger, talentueux, vrai et le livre se lit en une petite soirée.

A découvrir sans plus attendre (cela reste le plus grand succès de l’auteur).

Publié aux Editions de l’Olivier – 199 pages

10.9.11

L’heure magique de la fiancée du pickpocket – Anne Bragance


Si vous ne connaissez pas encore Anne Bragance, écrivain prolifique d’origine andalouse, née à Casablanca et bercée dans son enfance par un melting-pot de langues et de cultures, ce petit roman constitue une joyeuse opportunité.

Mme Bragance est une femme du Sud, du soleil, de l’expression imagée et où les mots s’entrechoquent, se disloquent pour se fondre dans une langue aux couleurs régionales. Une langue chaude, expressive, pleine d’humour et de grands sentiments.

Nous sommes ici à Marseille. Sans transition et sans introduction, ce qui peut surprendre, nous suivons Irina sur la cannebière. Il pleut. Irina met sa main dans son imperméable et son portefeuille a disparu. Par un raccourci saisissant, Irina est au bras du pickpocket et le suit dans un bistrot. Le jeune homme, par bravade parce que la fille est belle, lui propose de l’épouser. Parce que le jeune homme a de la prestance et qu’il a choisi de commander deux camparis, l’apéritif préféré d’Irina sans qu’il le sache, Irina accepte. Il ne sait pas que c’est le troisième mariage de la belle inconstante. Maxime tombe des nues, ne dit rien et voilà l’affaire conclue !

Enfin presque, car il faut que les deux futures belles-mères s’accordent. Et c’est là que l’auteur se déchaîne et donne libre cours à la puissance de sa langue.

La mère de Maxime est simple, fille du peuple. Elle élève seule ses trois enfants car, dans ce roman, les hommes sont souvent morts, absents, largués par des maîtresses femmes et figurent au second plan. Elle s’exprime dans une langue qui concatène les expressions toutes faites ce qui donne des résultats burlesques et aux résonnances merveilleuses. C’est les des principaux attraits de ce petit bijou.

Celle d’Irina est un véritable despote qui a enterré quatre maris, en tyrannise un cinquième et veut tout régenter.

Alors, bien sûr, elles vont s’affronter, se charmer, s’amadouer sous la vigilance discrète du beau-père d’Irina qui ne veut que le bonheur du couple.

Derrière cette intrigue simple, Anne Bragance a le don pour nous emmener dans un voyage enlevé dans la ville de la bonne-mère. Deux classes s’affrontent. Un couple contre-nature se forme qui érige ses propres lois, avant que de succomber aux attaques liguées des deux belles-mères.

Les rebondissements sont nombreux, l’écriture alerte et le rythme à l’avenant.

Le soleil chante, la parole est d’or. On sourit, on s’amuse, on oublie tout.

Au fond, que demander de plus même si ce n’est pas un roman majeur ?

Publié aux Editions Mercure de France – 141 pages

2.9.11

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil – Haruki Murakami


Celles et ceux d’entre vous qui lisent régulièrement mes notes sur Cetalir savent le profond respect et la profonde admiration que je voue à Murakami que je considère comme l’un des plus grands écrivains de sa génération.

« Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil » fut publié au Japon en 1992, traduit et publié en France en 2003 uniquement. Comparé aux romans plus tardifs de Murakami, on y navigue dans un monde moins étrange, beaucoup plus proche du quotidien d’un Japonais moderne. Le côté presque fantastique, le balancement constant entre le réel et l’onirique n’y ont pas la prégnance que l’on trouvera par la suite dans les romans majeurs de Murakami.

Mais, il ne faut pas s’y laisser tromper. Derrière l’apparence de cette histoire d’amour qui peut paraître, à tort, un peu mièvre, Murakami nous réserve comme toujours une surprise. Celle d’un dénouement inattendu, d’une conduite inexplicable qui laissent un parfum de mystère et plongent acteurs et lecteurs dans l’étonnement mâtiné de doute.

« Au sud de la frontière » est le titre d’une chanson de jazz de King Cole, une chanson mystérieuse que Hajime, jeune garçon calme et sans histoire, et Shimamoto, une jeune fille mystérieuse et boiteuse, écoutaient ensemble avec une certaine fascination. Ils ne savaient rien de ce qui se passait dans ce sud évoquant le Mexique. Ils se rapprochèrent simplement car, au contraire de la plupart de leurs camarades, ils étaient tous deux enfants uniques et que la combinaison de leurs solitudes et leur passion commune pour la musique, écoutée en boucle au cours de longs après-midi, ne pouvaient que cimenter entre eux une attirance sur laquelle ils étaient encore incapables de mettre un nom.

Vingt ans plus tard, selon l’apparence d’un hasard, ils se retrouvent. Hajime est devenu un homme rangé, marié, père de deux petites filles. Il possède et gère deux boîtes de jazz tokyoïtes à succès (on notera le caractère autobiographique de ce personnage, Murakami ayant lui-même commencé en montant de telles boîtes de jazz avant que découvrir son talent pour l’écriture). De Shimamoto, on ne sait rien. Elle ne livre quasiment rien d’elle, apparaît aussi mystérieusement qu’elle disparaît, suscitant le désir d’Hajime qui, au fond de lui, a toujours rêvé d’elle, s’est toujours interrogé sur ce qu’elle était devenue.

Commence un lent ballet de séduction et de fascination réciproques, un jeu dangereux susceptible de faire voler en éclats la vie rangée, la réussite sociale d’Hajime. Un jeu que conduit Shimamoto, selon ses propres règles qu’elle révèlera peu à peu et une logique qui est celle de l’ouest du soleil en quelque sorte, cette maladie qui s’empare de ces paysans sibériens, travailleurs, appliqués, sérieux et qui, tout à coup, laissent tomber outils, travail et famille pour se mettre en route vers l’Ouest et marcher jusqu’à mourir d’épuisement, attirés par une lumière qui n’est rien d’autre qu’un mirage.

C’est précisément là que réside la force du roman de Murakami. On sait cette fascination entre ces deux personnages, on comprend que la vie d’Hajime ne peut que basculer, que la tentation est trop forte, que la raison ne l’emporte jamais sur la passion, qu’il ne peut résulter de tout cela qu’un horrible gâchis. C’est cette morbidité que l’auteur met particulièrement bien en scène avant que nous laisser haletant et captif sans réponse.

Un fascinant roman.

Publié aux Editions Belfond – 2003 puis réédité en 2010 – 224 pages

27.8.11

Fugitives – Alice Munro


Les femmes mises en scène dans ce recueil de nouvelles ont un point commun. Toutes ont laissé passer une occasion qui aurait pu changer du tout au tout la nature de leur vie. Certaines se sont enfuies de chez elles, délaissant un mari plus ou moins brutal, jaloux, de moins en moins attentif avant que d’être reprise par le remords, la peur du grand changement, la sensation de l’abîme potentiel qui les attend.

D’autres ont laissé filer leur enfant, après leur avoir consacré leur vie et leur attention, et n’ont maintenant plus la moindre nouvelle, se torturant l’esprit à leur construire un avenir dont elles ne savent rien, laissant filer les hommes qui auraient pu occuper leur veuvage.

Certaines encore ont été marquées par un coup du sort : un suicide inexpliqué et incompréhensible à peine une ébauche de conversation engagée. Ou bien la confrontation à un jumeau sosie de l’être aimé et qui ne savait rien d’une relation qui promettait de s’engager et dont la réaction inattendue et outrageante mit une fin brutale à ce qui n’était encore qu’une ébauche de vie meilleure.

Alors, toutes à leur manière devront faire face, menant leur barque seules pour certaines, cachant quelques amants de passage en s’abritant derrière une façade d’austérité. D’autres se réfugieront dans le mariage comme on fuit devant le danger, sans amour, sans réflexion, comme mue par une pulsion incontrôlable dont il est impossible de se rétracter.

Derrière chaque histoire se dissimule un caractère plus ou moins bien trempé, une vie plus ou moins bien assumée et toujours une fuite éperdue vers un ailleurs qui pourrait réserver le meilleur comme le pire, le plus souvent. Il y a rarement de l’insouciance dans ces huit nouvelles et c’est bien plutôt la composition qui y est décrite. Composer avec le chagrin, avec la perte, avec la solitude, l’incompréhension, le coup du sort, le hasard d’une rencontre.

Pourtant, malgré la qualité de ces histoires, jamais je ne me suis senti emporter par les récits qui tendent parfois à traîner en longueur, à mettre en scène de trop nombreux personnages, à basculer brutalement d’une époque à une autre. Sans doute aussi s’agit-il là de récits profondément féminins, intimistes, souvent irrationnels auxquels mon esprit trop cartésien reste en général imperméable.

Publié aux Editions de l’Olivier -2008 – 341 pages

19.8.11

La tour du guet – Ana Maria Matute

Ecrit dans une langue baroque, d’un raffinement extrême au point qu’elle frise parfois l’obscurité ou la pluralité de sens qui font écho à l’époque dans lequel le roman s’inscrit, ce livre hante et plonge son lecteur dans un univers aux antipodes de notre monde contemporain.


C’est en plein cœur du Bas Moyen-Age en des temps où la Chrétienté devait encore composer avec les anciens Dieux païens, les rois avec des baronnies plus ou moins autonomes et retorses et où la vie recelait de mille et un dangers que nous sommes transportés. Quelque part en Europe, aux confins de steppes immenses, de forêts où vibrent les légendes et les croyances en l’existence de créatures plus ou moins dantesques règne le baron Mohl sur une terre parcourue par un grand fleuve inquiétant et capricieux, traversée par un vent qui sème régulièrement terreur ou folie chez les hommes et les bêtes.


Dans ce monde inhospitalier et inquiétant vit un enfant de dix ans, dernier né improbable et inattendu d’un sénile vassal du baron, épuisé par les débauches, obèse et impotent à force d’abus de ce dont il ne cesse de priver ses vilains. Du monde, l’enfant ne connaît que la terreur de ce qui l’entoure. Celle inspirée par ses trois frères aînés, jaloux de cette naissance qui vient les priver d’une part d’un maigre héritage que le déclin du père laisse entrevoir, haïssant celui qui est né laid, d’une laideur repoussante et qui vit livré à lui-même. Eux ont rejoint Mohl pour être armés chevaliers, signe ultime de reconnaissance, élévation maximale envisageable. Des chevaliers impitoyables, véritables hommes de main d’un baron puissant et qui suscite convoitise, jalousie et crainte.


Terreur aussi que dit la face du Maître d’Armes, couturée de partout, et qui porte sur tout le corps le signe de la violence d’un monde dont la fureur se règle à coup de lourdes épées et de sanglants combats.


Terreur enfin quand il faudra rejoindre la cour de Mohl, au décès du père, pour devenir écuyer avant, peut-être un jour, d’être à son tour armé Chevalier. Car le monde de la cour, de ses intrigues, de ses jeux séditieux, de ses débauches avinées quand elles ne sont pas de plus ouvertement pédophiles n’en est pas moins dangereux que les coups dont il lui fallait se parer avant.


Arrivé laid, sale, à peine plus éduqué qu’un animal, l’enfant sera pris sous la coupe d’une baronne en qui il voit une ogresse et d’un baron qui décèle en lui l’incarnation des dieux anciens. Une éducation brutale comme les mœurs de l’époque, perverse comme les pensées qui habitent les puissants qui l’abritent, oscillant sans cesse entre l’espoir d’une rédemption et la peur constante, diffuse, animale d’être la proie des monstres, humains ou bestiaux, que cette époque gothique dégurgitait en flots bouillonnants.


C’est dans cet univers de folie rampante, de violence sourde mais régulièrement déchaînée, d’intrigues ourdies par la jalousie ou l’envie que nous entraîne la plume presque hallucinée de la grande romancière qu’est Ana Maria Matute. Une plume qui nous ballotte entre la vision du Mal à l’état pur et le cauchemar éveillé, qui fait surgir des scènes apocalyptiques mi-réelles mi-oniriques, qui produit les brumes pestiférées de l’enfer mental et réel dans lequel s’est enfermé cet enfant, devenu adolescent, que le manque d’amour a projeté dans une forme de violence totale, à l’état pur dont il sera impossible de sortir indemne.


On reste longtemps secoué par la noirceur de ce récit d’une maîtrise stylistique absolument époustouflante.


Publié aux Editions Phebus – 2011 – 236 pages


13.8.11

La femme Dieu – Yves Bichet

« La femme Dieu » constitue le premier volet d’une trilogie consacrée par Yves Bichet à Jeanne, cette jeune fille issue d’une famille de drapiers à Mayence, qui en quelques années, du fait de son intelligence et de son allure androgyne finit par être élue Pape en l’an 855. L’Histoire et les conventions vinrent à bout de ce fait troublant au point de l’avoir quasiment fait disparaître de notre conscience historique collective.


N’allons cependant pas y voir un quelconque roman historique plus ou moins bien achevé. Comme toujours chez Yves Bichet, l’imaginaire et la psychologie jouent un rôle essentiel mis en valeur par une écriture puissante et riche, forte de sensations, d’humeurs et d’odeurs comme en recelait en permanence ce Haut Moyen-Age.


Car derrière l’aventure romanesque picaresque et haute en couleurs de cette jeune femme que nous conte avec succès l’auteur, c’est surtout d’amour et de désinvolture dont il est ici question. Il fallut bien évidemment un caractère hors du commun à Jeanne pour échapper aux multiples tentatives de disparition violente qui l’attendirent en chemin.


Chassée brutalement de Mayence au motif farfelu d’y avoir apporté la peste, elle dut survivre à l’assassinat sauvage de ses parents, au viol d’un brigand turc, à la faim et au froid, au charriage des pestiférés morts en se mêlant à la puissante confrérie des moines de Saint-Alban.


Cachant son identité de femme mais semant le trouble par son allure longiligne, sa jeunesse, la laiteuse blancheur de sa peau et son allure androgyne, elle gagna ses lettres de noblesses en survivant à la terrible ordalie que sa liberté de ton lui valut. Son extraordinaire adaptabilité, sa soif d’apprendre, son intelligence lui valurent d’être remarquée, protégée, enviée dans un monde soumis en permanence aux luttes fratricides entre les fils de Charlemagne.


Capable d’aimer comme une femme déguisée en homme parmi les hommes privés de femmes, son sourire et son rire impertinent en firent un objet d’adoration et de représentations picturales. Au-delà des anecdotes historiques dont est intelligemment et sans aucune pesanteur parsemé le roman, c’est la stratégie de survie de cette femme qui n’a de cesse que de se faire passer pour un homme qui fascine. Une stratégie basée sur la bravoure, la capacité à défier l’adversaire, quel que soit son rang et son rôle, une infinie capacité à aimer hommes et bêtes et aussi, à entretenir une relation trouble d’amour avec le Frère en charge de Saint-Alban. Un amour coupable, homosexuel pour l’Abbé tenté par ce jeune homme rayonnant et sauvage, coupable aussi pour une jeune fille qui ne peut avouer son sexe et qui est attirée par un homme plus âgé qu’elle, détenteur du savoir et du pouvoir.


Ce qui fascine chez ce personnage et dans ce récit, c’est l’extraordinaire liberté dont s’arroge celui que tous appellent Frère Jean et à la volonté duquel il semble impossible de résister. Une liberté dans le chant liturgique qu’elle fera profondément évoluer, une liberté dans l’apprentissage du savoir qu’elle n’aura de cesse que d’ouvrir aux Novices lorsque son tour viendra de régner sur l’Abbaye, une liberté face au pouvoir politique visqueux et englué dans les compromissions qu’elle saura soumettre.


Tout cela est admirablement rendu par Yves Bichet qui produit un grand texte pour un personnage hors du commun !


Publié aux Editions Fayard – 2001 – 327 pages


7.8.11

L’interrogatoire – Jacques Chessex

Le dernier manuscrit de Jacques Chessex se tenait tout prêt, quasiment achevé si l’on fait exception de quelques rares mots indéchiffrables ou laissés en suspens, pour mieux en parfaire la sélection, pointilleuse et aussi précise que le fil du scalpel qui dissèque la mémoire de cette confession posthume. Disparu brutalement, en pleine polémique verbale, frappé d’apoplexie après qu’il eut été traité d’homosexuel, Jacques Chessex n’aura donc pas eu le temps de parachever ce livre majeur pour qui veut mieux percer le mystère et la carapace de ce grand romancier, poète et essayiste du XXème siècle.


Lire « L’interrogatoire », c’est se confronter à la version contemporaine des Confessions de celui qui fut un grand admirateur de Rousseau et un exégète de Flaubert. C’est l’homme arrivé au terme de sa vie qui accepte de se livrer sans pudeur, sans tricherie ni forfanterie, sûr de son art, de son talent et aussi de ses innombrables faiblesses humaines que nous donne à voir l’auteur.


Pour cela, rien de tel que de figurer un interrogateur anonyme, sorte d’inquisiteur politique, religieux et omnipotent, comme notre siècle sut en produire tant, posant d’impérieuses questions auxquelles Chessex, parlant de lui et seulement de lui, va consentir à répondre tout en gardant son libre arbitre, son impertinence, son droit à penser autrement, de façon déviante, dans une société helvétique guindée par un jansénisme plus ou moins bien assumé.


Aucun sujet n’y est tabou et seule la sincérité et la probité semblent guider des réponses d’une haute teneur philosophique, forgée par la connaissance approfondie des belles lettres, la pratique exaltante et épuisante de la forge littéraire et une vie d’homme plus que bien remplie ! Comme toujours chez Chessex, la langue y est splendide, dégorge de puissance tellurique et fascine par son apparente facilité.


Nous entendrons donc les confessions d’un homme qui fut avide de femmes et qui, sur la simple lecture des yeux et des lèvres, se faisait une idée immédiate de la beauté et de la forme du sexe qu’il convoitait aussitôt. D’un homme qui fut éperdument amoureux de sa compagne, belle et suprêmement intelligente, de quarante ans sa cadette. D’un homme qui ne sut avouer que tardivement son amour à sa mère (voir le poignant « Pardon mère » sur Cetalir).


Nous y découvrons son alcoolisme qui faillit l’anéantir et dont il sut se départir avant qu’il ne fût trop tard. Son rapport ambigu à la religion, calviniste de naissance, Thomiste de formation ce qui lui permit d’avoir une lecture plus humaine du protestantisme, lui qui croyait en Dieu au moment de l’Eucharistie mais donnait l’impression de ne plus ou point y croire le reste du temps.


Un coin du voile se soulève sur la manière d’écrire, la frustration de ne pouvoir se consacrer entièrement à ce qui le rongeait, obligé par les cours qu’il donna à des centaines de lycéens qu’il prépara au Bac. Et beaucoup plus encore…


Tout amoureux des livres de Chessex, que j’admire pour ma part au plus haut point, se doit de lire ce petit fascicule qui permet d’entrevoir l’homme derrière l’homme de lettres. On y découvre un être tourmenté par ses désirs, en proie à ses doutes et contradictions, entier et qui finit par s’assumer tel qu’il se construisit. Un livre à lire et à relire tant la puissance de la langue obture parfois l’évidence de la lecture.


Publié aux Editions Grasset – 2011 – 158 pages

30.7.11

Le script – Rick Moody


Oubliez tout ce que vous savez ou avez appris sur la littérature : Rick Moody a cette faculté incroyable à inventer une approche nouvelle, décapante et souvent déroutante tout en plongeant l’amateur dans un formidable sentiment d’admiration.

Le livre s’ouvre sur une première séquence mémorable ; digne d’être étudiée par toutes celles et ceux qui disent s’intéresser à la littérature. Une séquence de treize pages lyriques, exaltées et d’une poésie éclatante consacrée à la course du soleil à travers le monde. Un soleil qui traverse le monde, qui éclaire les civilisations, qui déniche les plus humbles, les guerriers, les terroristes, un soleil qui illumine l’histoire de l’humanité et donne la vie. Nous sommes à Los Angeles, patrie du cinéma, berceau des mégalomanes, des déjantés, haut lieu du crime et de la drogue.

Sans transition, et il en sera ainsi tout au long du livre, Moody nous catapulte dans un deuxième chapitre où nous assistons à la déchéance physique et orale d’une vieille femme. Nous sommes dans sa salle de bains où elle se vide les tripes dans une odeur insoutenable, perd son sang sans comprendre ce qui lui arrive et se console en se rinçant la bouche à coup de grandes lampées d’alcool.

A partir de ces deux scènes choc, radicalement antagonistes, l’auteur va échafauder un roman ébouriffant, trépidant et qui bouscule tout sur son passage.

Toute théorie sur la cursivité du discours se trouve remise en cause, l’auteur prenant un malin plaisir à brouiller les pistes en permanence. Certes, nous sommes toujours aux Etats-Unis, dans un Etat ou un autre, perdus au sein d’une des mégapoles ou paumées au fin fond d’un désert quelconque. Mais nous suivons les parcours d’une cohorte de personnages tous plus déjantés les uns que les autres, souvent hantés par l’ambition, situés aux confins de la folie ou y ayant parfois sombré, généralement névrosés, harcelés ou harceleurs et, au fond, absolument malheureux.

Tous ces personnages vont se livrer à une incroyable guerre autour d’un script qui n’existe pas vraiment, putativement inspiré de jusqu’à cinq auteurs différents, en réalité attribué à un auteur dont le nom fut constitué par l’accolement de trois noms d’auteurs différents, les noms composés faisant plus chic.

Un scenario censé redonné vie à un minable studio de production « Moyens de Production », produisant des films d’art et essai intéressant vaguement quelques étudiants et collectionnant en son sein une sidérante galerie d’hommes et de femmes frustrés, jaloux, harponnés par une patronne obèse, grossière, odieuse et en manque d’amour.

Un scenario pour une mini série en treize épisodes, « Les sourciers », retraçant la marche de l’humanité depuis les Huns jusqu’à la fondation de Las Vegas. Tout un programme…

Par une série de rebondissements incroyables, le scenario va se retrouver aux mains de studios concurrents et soudain, alors que personne n’en voulait, devenir l’enjeu de la survie et du renouveau de l’industrie cinématographique américaine.

Moody utilise une langue subtilement riche et décalée, employant sans cesse des termes détournés pour décrire des situations cocasses ou ridicules. Il invente carrément un nouveau vocabulaire, une nouvelle grammaire pour traduire le chaos et la confusion qui s’empare de la société américaine après la désastreuse élection de G.W. Bush en 2000.

Ce roman est un pamphlet brûlant sur la collusion entre le cinéma et la finance, la politique et les grandes corporations, l’apparente volonté d’intégration multiraciale d’une société américaine en réalité, et je puis vous le dire la fréquentant assidument !, en plein doute et déliquescence.

Il n’en reste pas moins que ce livre n’est pas grand public par son approche et sa construction. Il nécessite une solide culture littéraire et une ouverture d’esprit si l’on veut se laisser emporter par l’ouragan qui se déchaine alors.

Absolument remarquable !

Publié aux Editions de l’Olivier – 619 pages

22.7.11

Demi-sommeil – Eric Reinhardt


Dix jours que le livre me nargue, relégué à la gauche de mon écran, en attente de la note de lecture. Dix jours que je m’interroge sur ce que m’a véritablement inspiré ce premier roman d’un auteur, par ailleurs galeriste et né en 1965.

Le premier mot qui vient à l’esprit, quelque temps plus tard, est étrangeté, suivi de malaise. Oui, ce livre inspire du dérangement, il interpelle par la confusion que la passion amoureuse dévorante, envahissante inspire au personnage central.

Bruno Stepfer a décidé de se confesser pour se libérer d’une femme, Judith, rencontrée par hasard lors d’un congrès littéraire à Las Vegas.

Bruno est un personnage complexe, profondément tourmenté, velléitaire et qui n’a que peu de prise sur les évènements. Il se laisse facilement emporter par les autres et vit une vie en rêve permanent, en idéalisant ce qu’elle devrait être. De ce fait, il est presque toujours en décalage avec lui-même et sa façon d’être au monde.

Bruno, qui travaille pour une maison d’édition de livres scientifiques et s’est spécialisé sur les poissons rares, vit à Paris avec Margot, une collègue de travail. Margot est froide mais protectrice. Malgré de multiples tentatives, ils ne parviennent jamais à faire l’amour ce dont Bruno souffre.

Alors lorsqu’il rencontre Judith, femme fatale, libre, ouverte et demandeuse, le barrage du refoulement cède et entraine Bruno dans un mode qu’il a espéré. Mais comme Judith vit à New-York, le retour sur Paris est terrible car il faut affronter Margot tout en rêvant en permanence de Judith.

Bruno étant incapable de choisir, il doit vivre deux vies à la fois, radicalement différentes, avec deux femmes que tout oppose.

C’est à la dissociation de la personnalité de Bruno que l’auteur va finalement s’attacher et la description minutieuse d’une perte de tout repère, d’une descente au tréfonds d’une dépression grave est particulièrement réussie.

Par l’incohérence de ses choix dictée par l’incapacité à prendre des décisions, Bruno se perd lui-même et s’enfonce dans une vision onirique et impossible d’une vie idéalisée.

Le recours aux flash-backs, l’utilisation massive de passages brutaux d’une côte à l’autre de l’Atlantique où l’attendent deux vies contribuent habilement à perturber le lecteur en lui faisant ressentir un peu de ce dont Bruno souffre.

Pourtant, il manque un certain allant pour faire de ce livre une incontestable réussite. Une plus grande concision aurait sans doute largement contribué à acérer le récit, à le rendre encore plus poignant.

Mention assez-bien, donc…

Publié aux Editions Actes Sud – 295 pages

17.7.11

La septième vague – Daniel Glattauer


Après le phénoménal succès de « Quand souffle le vent du nord » que nous avions adoré, Daniel Glattauer remet cela avec « La septième vague ». Il est souvent périlleux et hasardeux de surfer sur un premier succès pour publier une suite capable de conserver la fraicheur, le caractère propres à lui conférer une légitimité. C’est pourtant indéniablement le cas avec ce deuxième et, sans doute, dernier tome de notre saga amoureuse virtuelle.

Nous avions quitté Leo et Emmi au moment où Leo, pour se sortir du piège d’un amour par courriel devenu intrusif et destructeur parce que ne menant nulle part, s’enfuyait à Boston pour y enseigner.

Le voici de retour, un peu plus de neuf mois plus tard dans son Allemagne natale. A peine débarqué et parce qu’elle a remarqué la lumière dans son appartement, Emmi renoue le contact et le dialogue reprend presque instantanément avec la même intensité, la même communion d’esprit entre nos deux amants virtuels.

Toutefois, Leo a mûri et surtout il a rencontré Pamela avec qui il planifie de faire sa vie. Alors, Emmi va devoir abattre ses cartes, prendre des risques, faire des ouvertures pour tenter de conserver son avantage et de faire comprendre à Leo qu’ils sont définitivement faits l’un pour l’autre.

Le ton y est du coup moins léger, moins spirituel que dans le premier tome. C’est aussi parce que les personnages sont plus vrais, leurs sentiments plus terre-à-terre, leur vie plus ancrée dans le réel, moins dans la fantasmagorie. Prenant le risque de se rencontrer physiquement, de se revoir, ils acceptent tout ce que la confrontation au réel peut comporter de risque. Ils se mettent en situation de ce fait d’être emportés par cette septième vague, a priori identique à celles qui l’ont précédée mais qui par sa force sournoise balaiera tout sur son passage et portera ce dont elle se sera emparée très loin au large, vers les zones inconnues et potentiellement pleines de danger.

C’est cette décomposition inéluctable que mettent en évidence ces nouveaux courriels avec un sentiment d’urgence et de vérité que ne comportait pas le roman précédent. En conséquence, le livre tient en soi, trouve une existence propre et complémentaire tant au plan stylistique que psychologique du tome qui l’a précédé d’un an. On y prend un réel plaisir, différent, mais toujours aussi grand. Bravo pour ce doublé éblouissant !

Publié aux Editions Bernard Grasset – 2011 – 348 pages

10.7.11

Dis-moi quelque chose – Guillaume Le Touze


« Dis-moi quelque chose » fait partie, pour moi, de ces romans face auxquels, au moment de me mettre au clavier pour Cetalir, m’amène à m’interroger aussi honnêtement que possible sur ce que j’en ai pensé.

C’est toujours relativement aisé lorsque l’on a été irrésistiblement entrainé par une écriture éblouissante, une intrigue délicieuse ou au contraire, que l’on a détesté pour des raisons plus ou moins objectives (heureusement ce cas est rare).

Ici, j’ai été séduit par la petite musique, cette gentille mélodie facile, sans ambition, bien tournée et qui vous trotte dans la tête. J’ai été aussi séduit par le parti pris d’une écriture dépouillée, allant à l’essentiel, presque scolaire et pauvre et qui décrit sans fard, ce que l’auteur veut nous donner à voir. Derrière la pauvreté apparente, se cache en fait une grande maîtrise de l’écriture.

En même temps, j’ai été perturbé par la fragmentation du récit, sa composition à base de blocs distants les uns des autres. De façon systématique, Le Touze décide de nous projeter à des mois de distance, voire des années, dans des lieux qui n’ont rien à voir (Paris, Marseille, l’Afrique) et où se déroulent des morceaux de vie reliés, de façon ténue, les uns aux autres.

Nous débarquons face à des situations dont nous ne savons rien, souvent comme Igor, personnage principal, dont nous allons suivre le parcours de vie entre 8 et 30 ans. Mais comme Igor a toujours peur de comprendre, peur d’être aux autres, peur de se lier, nous ne saurons rien ou pas beaucoup de son frère Laurent, de ses parents partis en Afrique et laissant leurs deux fils, dont Igor encore enfant en pension, avant de disparaître brutalement dans un accident de plongée. Bref nous allons sans cesse zapper sans comprendre tout au long d’une étrange première partie.

Et puis, dans la deuxième partie du livre, Igor va faire la connaissance de Mathilde, une vieille archéologue de soixante-dix ans, libre d’esprit, joyeuse mais fragile et Igor, l’écorché, l’homosexuel qui a peur de s’attacher aux hommes qu’il aime, va peu à peu apprendre à devenir un homme qui saura assumer ses choix.

Il existe des pages superbes dans ce récit (on pense particulièrement à ce voyage en barque sur la mangrove à la découverte des éléphants) dont la tonalité se veut cependant d’une grande neutralité.

L’homosexualité masculine y est omniprésente. Tous les hommes, ou presque, le sont dans ce livre et tous, sauf Igor ou presque, finissent par se marier et faire des enfants, sans aucune explication. C’est le côté le plus perturbant du roman, cette absence de prise de position, ce placage de situations surprenantes ou choquantes, toujours sans transitions.

Alors on a envie, à la fin du roman, de reprendre le titre à notre compte et de demander à Mr Le Touze de nous dire quelque chose, de mieux comprendre le but poursuivi dans ce roman qui laisse un arrière-goût d’inachevé.

Publié aux Editions Actes Sud – 187 pages

9.7.11

Le cahier rouge – Michel Tremblay


« Le cahier rouge » constitue la dernière étape de la trilogie des cahiers où la naine, Céline Poussin, se raconte et détaille, avec causticité et affection, les grands et petits maux des « goudines » (les travesties) de la « Main » de Montréal.

Comme pour affirmer une maturation dans son parcours littéraire, le fond et la forme de ce dernier cahier y sont assez différents des deux premiers.

Sur le fond, c’est le récit, détaillé, ciselé, et finalement très personnel de deux journées que Céline décide de raconter. Deux journées comme hôtesse de bar à goudines, deux journées ponctuées par la grande foire qu’engendrera l’exposition universelle de 1967 tenue à Montréal.

Sur la forme, le style y est un peu moins fleuri, plus affirmé et Céline, donc l’auteur lui-même, s’aventurent à effectuer des digressions, voire à résumer (et là c’est moins réussi) certains épisodes des deux tomes précédents, histoire de rafraîchir la mémoire éventuellement défaillante d’un lecteur peu attentif.

Au total, on continue de sourire et de s’attendrir sur ce que doivent subir ces pauvres hommes qui se prennent pour des femmes, sans en être pas plus qu’elles ne sont hommes.

Mais, à la différence des deux premiers cahiers, le récit finit un peu par traîner en longueur et n’a pas la fraîcheur initiale. Il faut dire que Tremblay aura usé jusqu’à la corde sa source d’inspiration et que cela reste un authentique exploit que de nous avoir tenu en haleine pendant un petit millier de pages autour de « la gang » à Céline.

Nous continuons avec ce récit à découvrir Montréal sous un jour inconnu, à savourer les inimitables expressions de nos amis canadiens, à nous réjouir avec les simples des grandes et petites joies quotidiennes en oubliant les grandes peines.

Et puis, nous découvrirons le secret jalousement gardé de la maquerelle Fine Dumas à travers un final haut en couleurs, jouissif et explosif, à l’image globalement de ces trois volumes indispensables de la littérature québécoise.

Publié aux Editions Actes Sud – 333 pages

2.7.11

Train – Pete Dexter


Pete Dexter est l’un des grands romanciers américains de ces vingt dernières années. Avec « Train », il signe un superbe roman sur la société éminemment raciste des années cinquante qui se déroule pour l’essentiel en Californie.

« Train » est le surnom donné à un jeune homme noir, Lionel Walk, caddie dans un golf chic du côté de Boston. Ce surnom vient d’une marque renommée de modèles réduits de trains (train en anglais) : Lionel trains.

Train est un garçon sans histoires. Caddie docile, il sert sans se poser de questions les blancs souvent odieux, ventripotents et méprisants qui viennent golfer, mal, sur ce terrain privé.

Il va se faire remarquer par un homme étrange, à la démarche claudiquante, Miller Packard, et qui semble inspirer une peur sans nom à certains des plus détestables représentants de l’espèce blanche sur le green. Train va se révéler en effet un golfeur émérite, aux talents exceptionnels mais impossibles à mettre en lumière dans cette société raciste et bloquée qu’est l’Amérique des années cinquante.

La vie de Train va basculer du jour au lendemain, lorsque le chef des caddies, noir lui aussi et presque aussi raciste envers ses frères que les chefs blancs, va se trouver mêlée aux meurtres d’une rare violence et totalement gratuits perpétués par deux noirs sur le voilier d’un riche homme d’affaires local.

Tous les caddies se font embarquer et cuisiner par la police qui frappe sans distingo et sans remords tout ce qui est de peau foncée.

Et puis, un jour, la vie de Train va recroiser celle de Packard Miller dont nous aurons découvert le rôle clé et la violence qui l’anime férocement, en permanence. Train se pensera sauvé, à tort.

Pete Dexter met en scène avec lucidité, application et beaucoup de cynisme tous les ressorts qui sous-tendent la société américaine, encore aujourd’hui. Violence, racisme, exclusion, domination par l’argent, alcoolisme sont les tarauds d’une société qui tient à peine debout, à bout de souffle.

Il faut la prudence, l’humilité, la générosité et la lucidité d’un Train pour échapper à tous les pièges qui se referment sur ceux qui sont promis à l’exclusion, implacable.

Le roman est volontairement oppressant dans sa longue première partie et nous fait descendre au fin fond de l’enfer où tuer est la normalité, jouer avec le fric, banal et signe de puissance, mépriser les faibles, signe d’intégration.

Puis le roman entre dans une deuxième partie étonnamment paisible où l’on pense que, grâce à la protection d’un puissant, un jeune noir va pouvoir enfin s’en sortir, malgré les regards abjects qu’on lui jette, les affronts qu’il doit essuyer sans broncher, les injustices quotidiennes.

P. Dexter utilisera, dans son roman, les rapports de voisinage dans ce qui deviendra, quelques années plus tard, le quartier select et chic de Hollywood pour décrire la puissance de la pression sociale. C’est tout un quartier qui va se liguer pour exclure de son sein les deux jeunes noirs que Miller a pris sous son aile. Et c’est le quartier qui finira par triompher, de la plus horrible des manières.

Le roman est noir, sans lumière, sans espoir. Il est aussi et surtout absolument magnifique.

Publié aux Editions de l’Olivier – 346 pagesTrain – Pete Dexter

Pete Dexter est l’un des grands romanciers américains de ces vingt dernières années. Avec « Train », il signe un superbe roman sur la société éminemment raciste des années cinquante qui se déroule pour l’essentiel en Californie.

« Train » est le surnom donné à un jeune homme noir, Lionel Walk, caddie dans un golf chic du côté de Boston. Ce surnom vient d’une marque renommée de modèles réduits de trains (train en anglais) : Lionel trains.

Train est un garçon sans histoires. Caddie docile, il sert sans se poser de questions les blancs souvent odieux, ventripotents et méprisants qui viennent golfer, mal, sur ce terrain privé.

Il va se faire remarquer par un homme étrange, à la démarche claudiquante, Miller Packard, et qui semble inspirer une peur sans nom à certains des plus détestables représentants de l’espèce blanche sur le green. Train va se révéler en effet un golfeur émérite, aux talents exceptionnels mais impossibles à mettre en lumière dans cette société raciste et bloquée qu’est l’Amérique des années cinquante.

La vie de Train va basculer du jour au lendemain, lorsque le chef des caddies, noir lui aussi et presque aussi raciste envers ses frères que les chefs blancs, va se trouver mêlée aux meurtres d’une rare violence et totalement gratuits perpétués par deux noirs sur le voilier d’un riche homme d’affaires local.

Tous les caddies se font embarquer et cuisiner par la police qui frappe sans distingo et sans remords tout ce qui est de peau foncée.

Et puis, un jour, la vie de Train va recroiser celle de Packard Miller dont nous aurons découvert le rôle clé et la violence qui l’anime férocement, en permanence. Train se pensera sauvé, à tort.

Pete Dexter met en scène avec lucidité, application et beaucoup de cynisme tous les ressorts qui sous-tendent la société américaine, encore aujourd’hui. Violence, racisme, exclusion, domination par l’argent, alcoolisme sont les tarauds d’une société qui tient à peine debout, à bout de souffle.

Il faut la prudence, l’humilité, la générosité et la lucidité d’un Train pour échapper à tous les pièges qui se referment sur ceux qui sont promis à l’exclusion, implacable.

Le roman est volontairement oppressant dans sa longue première partie et nous fait descendre au fin fond de l’enfer où tuer est la normalité, jouer avec le fric, banal et signe de puissance, mépriser les faibles, signe d’intégration.

Puis le roman entre dans une deuxième partie étonnamment paisible où l’on pense que, grâce à la protection d’un puissant, un jeune noir va pouvoir enfin s’en sortir, malgré les regards abjects qu’on lui jette, les affronts qu’il doit essuyer sans broncher, les injustices quotidiennes.

P. Dexter utilisera, dans son roman, les rapports de voisinage dans ce qui deviendra, quelques années plus tard, le quartier select et chic de Hollywood pour décrire la puissance de la pression sociale. C’est tout un quartier qui va se liguer pour exclure de son sein les deux jeunes noirs que Miller a pris sous son aile. Et c’est le quartier qui finira par triompher, de la plus horrible des manières.

Le roman est noir, sans lumière, sans espoir. Il est aussi et surtout absolument magnifique.

Publié aux Editions de l’Olivier – 346 pages

25.6.11

La voiture de papa – Marco Tullio Giordana

M.T. Giordana est avant tout un metteur en scène et, en particulier, celui de la trilogie « Nos meilleures années » qui a connu un immense succès en 2003.

Autant dire que sa culture cinématographique se ressent très rapidement dans ce gros roman dont la construction donne souvent l’impression de nous faire découvrir un scenario hyper détaillé, précis, minutieux. Une minutie qui frise parfois le laborieux tant on descend profondément dans la description des lieux, des gestes, des actes, comme pour donner une série d’instructions capricieuses aux mouvements de camera à suivre.

En outre, le style de Giordana manque totalement de naturel. L’auteur se complait dans une emphase permanente et hyperlative. Il enchaîne les phrases d’une longueur propre au XIXeme siècle tout en adoptant un style ampoulé, lourd, à la limite, parfois, d’en rendre la lecture fastidieuse.

A ce titre, la scène de l’extraction de la balle par le personnage principal, médecin embourgeoisé, d’un terroriste qui fut, au temps de sa jeunesse, un amant sans lendemain, est symptomatique. On se croirait à un cours de médecine en direct. Chaque os, chaque muscle nous est répertorié avant de décrire par le menu et avec force phrases pesantes, chacun des gestes du praticien.

Le roman est celui de la confrontation des classes d’une Italie rongée par le terrorisme. Aucun des clichés ne nous est épargné entre les patrons riches et les ouvriers, gentiment exploités avec paternalisme.

L’intrigue qui va se nouer avec une extrême lenteur est comme le roman : pesante, compliquée, avec des rebondissements tissés à la grosse ficelle.

Bref, le roman, disons-le, est assez raté. Vous trouverez bien d’autres bien beaux livres à découvrir avec Cetalir.

Publié aux Editions JC Lattès – 340 pages

22.6.11

Le signal – Ron Carlson


Voilà un nouveau roman, publié aux excellentes éditions Gallmeister qui ont pour politique éditoriale de publier des romans américains ayant eu plus ou moins de mal à trouver leur public sur leur marché, et qui s’inscrit clairement dans la tradition « Nature writing ».

D’ailleurs, au bout de quelques pages, on ne peut manquer de penser à deux chefs-d’œuvre que sont « L’homme qui marchait sur la lune » de Howard Mccord ou bien encore « Sukkwan Island » de David Vann dont vous trouverez les notes de lecture sur Cetalir.

Même thématique avec une longue randonnée en pleine nature dans l’une de ces immensités peu peuplées, voire désertes, dont regorgent les Etats-Unis. Et, soudain, la plongée en plein drame et le glissement brutal, sans transition, vers la violence la plus totale et le déroulement d’un thriller haletant.

C’est ce qui se passe exactement ici avec ces deux personnages, Mack et son ex-épouse Vonnie. Mack vient de sortir de prison après une longue descente vers l’alcool, la drogue et la violence qui lui valurent la faillite de son mariage et le déclin accéléré de son ranch. Au prétexte de vouloir définitivement tourner la page et de laisser un meilleur souvenir que l’image qu’il a produite en prison, il invite Vonnie à venir faire une ultime randonnée sur les chemins qu’ils ont sillonnés ensemble chaque année pendant huit ans. Un moyen de se dévoiler enfin l’un à l’autre, pour se dire ce qu’ils n’ont jamais su ou voulu avouer jusqu’ici.

Mais pour Mack et en cachette de Vonnie, cette randonnée est aussi un moyen de se faire de l’argent pour éponger une partie de ses dettes en retrouvant la trace d’une mystérieuse balise pour le compte d’un acolyte louche avec lequel il fricote depuis pas mal de temps.

Après une bucolique partie de pêche, la randonnée va tourner au cauchemar et le couple devenir l’objet d’une traque farouche de la part d’une petite troupe d’hommes déterminés et prêts à tout pour ne pas laisser de trace de certains trafics dangereux et illicites.

Tout cela est bien fait et construit de façon à captiver le plus longtemps possible l’attention d’un lecteur censé ne pas refermer le bouquin avant que de ne l’avoir dévoré d’un trait comme l’indique les bandeaux racoleurs. C’est à peu près le cas, sans toutefois atteindre la perfection, la cruauté, le caractère implacable et inéluctable des choses et situations qui firent de Sukkwan Island ou de L’homme qui marchait sur le lune d’authentiques et haletants romans. La faute sans doute à une analyse psychologique plus sommaire et à un dénouement qui manque de grandiose tragique.

Publié aux Editions Gallmeister – 2011 – 223 pages

21.6.11

Pour qui vous prenez-vous ? - Geneviève Brisach


Etranges récits à mi-chemin entre collections de courtes nouvelles et court roman syncopé, Geneviève Brisach nous entraine une fois encore dans son univers personnel, fait d’imaginaire, de tendresse et de jolis sentiments.

Un univers qui gravite autour de quatre personnages tournant en boucle. Ils s’appellent Max, Gerbert, Fleur et Melissa Scholtès. Cette dernière est la pédiatre des enfants de Fleur qui est mariée à Gerbert.

Un univers où la crainte est rémanente, diffuse et sournoise. La peur de tout : d’un improbable attentat en train, de perdre ses enfants qui grandissent, de s’ennuyer dans la vie, des mauvaises rencontres en vacances au loin, de la guerre. La crainte aussi et surtout pour les femmes de perdre leur mari, leur amant, de ne plus savoir être aimées ou de se rendre aimables et désirables. Tant et si bien que ce qui est redouté finira par arriver, inéluctablement.

Les chapitres défilent, très vite au fil de ce roman qui se lit à toute allure. Ils sont souvent impertinents, presque toujours mélancoliques. Quand ils vous arrachent un sourire, c’est celui de la dérision, jamais celui de l’explosion spontanée.

En fait, c’est à travers les représentations mentales de leurs mondes que nous fait voyager G. Brisach. Des mondes où la prise sur le réel est évanescente, un monde fait de mots et de maux. Un monde où la joie est difficile à trouver, où tout finira par rater.

C’est à une collection de moments doucement tristes que nous assistons, à une grande éclaboussure de petites cruautés, de ratages, ceux qui conduisent à l’incompréhension et qui amènent toujours les autres à se détourner de vous.

Un livre à vous faire renoncer à toute famille, à se cacher sous la couette en attendant des jours meilleurs quand le léger désespoir vous aura quitté.

Bref un roman gris noir au fond, décapant et jouissif, au second degré, sur la forme.

Publié aux Editions de l’Olivier – 173 pages

18.6.11

L’argent des politiques – Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet


Publié fin 2009, cet ouvrage d’enquête journalistique sur le monde de la politique et de l’argent conserve toute son actualité, particulièrement à moins d’un an maintenant des élections présidentielles.

Extrêmement documenté, précis et factuel, ce livre ne se présente pas (trop) comme un témoignage à charge. Il met juste en évidence des faits suffisamment troublants et convaincants pour faire tomber l’illusion (mais existe-t-elle encore ?) que derrière la façade bien pratique de l’intérêt général mis si souvent en avant par nos élus, se cache avant tout la somme des intérêts particuliers.

Il est en effet tout simplement incroyable que nos élus publient de mauvaise grâce et de façon partielle (sans montants) ou fausse (avec des montants notoirement sous-évalués) leurs patrimoines alors qu’ils en ont l’obligation légale et qu’une entité a été mise en place spécialement pour contrôler ses déclarations. Une entité qui bien sûr, composée largement d’élus, se contente d’enregistrer sans presque jamais poser de questions et encore moins sanctionner sauf à de très rares exceptions où le scandale guette.

Il est saisissant de voir en quoi notre République est devenue, par dérives successives, une véritable monarchie républicaine offrant ses ors et ses fastes, sans quasi contrôle, à un Président et sa cour, à ses ministres et leurs collaborateurs délivrant ainsi des conditions de vie dignes de milliardaires.

A ce titre, les pires en matière d’abus monarchique semblent avoir été Mitterrand et Chirac. Le premier passa son existence à dissimuler sous une apparence bonhomme une vie de grand bourgeois entretenant une double vie et une double famille aux frais de la nation. Le second vit, d’après cette enquête, aux crochets du pouvoir public et de ceux qui, au Liban, lui sont redevables depuis des décennies, ayant perdu toute notion de l’argent et de la réalité quotidienne. Il fut le monarque de l’argent roi, l’utilisateur et le bénéficiaire des valises d’argent liquide qui firent le lit de la politique jusqu’à il y a peu encore.

Certes, une immensité de petits élus sont loin de ces dérives et se consacrent avec dévotion à leurs charges. Mais les crocodiles de la politique, comme le montre cet ouvrage, de tous bords, entretenus par une cohorte de courtisans qui constitue une barrière opaque avec la réalité finissent par perdre tout contrôle et sombrer facilement dans la tentation d’une vie d’opulence que ne justifie pas leurs charges.

Rien de nouveau, me direz-vous, le pouvoir ayant toujours appelé l’argent et les courtisans. Certes, mais les errements du début du mandat de notre actuel président – qui semble depuis s’être amendé, histoire de se refaire une image pour une élection qui se présente comme difficile – et les mauvaises habitudes prises depuis une trentaine d’années mériteraient une reprise en mains radicale. Elle aurait le double mérite d’assainir nos finances et de donner l’exemple d’une vertu républicaine propice à redonner goût à une politique au sens étymologique du terme.

On ne peut que recommander cette lecture pour décoder les arrière-pensées de celles et ceux qui vont bientôt briguer nos voix !

Publié aux Editions Albin Michel – 2009- 343 pages

17.6.11

Quand souffle le vent du nord – David Glattauer


Attiré par une quatrième de couverture intrigante et originale, je me disais que le livre que je m’apprêtais à ajouter à ma liste chronophage serait soit génial soit d’une sourde médiocrité. A la fin de mon billet, vous saurez de quel côté mon cœur balança.

« Quand souffle le vent du nord » est une sorte de Liaisons dangereuses revisitées à l’aune du XXIème siècle digital. Correspondre peut être fatal, peut entraîner deux êtres vers des rivages insoupçonnés voire au bord de précipices aussi délicieux que périlleux.

Tout commence lorsqu’Emma adresse un email d’annulation d’abonnement à une revue. L’ajout d’un « e » malencontreux au Magazine Like fait que ce courriel se trouve routé vers un certain Leo Leike. Une correspondance au départ anodine va alors s’engager. Ce qui aurait pu s’arrêter là sera précipité dans une pulsion communicatrice auto-entretenue par un subtil mélange explosif.

Leo est un cérébral, un maître des mots (il enseigne la psycho-linguistique) et sait faire preuve d’un humour parfois un brin cynique, souvent décalé propre à attiser le caractère impulsif, violemment émotionnel de Emma. Emma s’ennuie sans doute un peu et est une séductrice invétérée, camouflée derrière l’apparence d’un mariage heureux et exemplaire. L’air attise la flamme et la flamme dévore l’air. Très vite, l’échange d’emails va glisser vers la construction d’une relation passionnelle et totalement virtuelle, l’un et l’autre ayant autant d’esprit et une capacité à rebondir en provoquant l’autre, en le relançant lorsque la tentation pourrait se profiler de tout arrêter.

Très vite aussi, Emma et Leo réaliseront que ce qui fait le sel de ces échanges, c’est la projection mentale qu’ils se font l’un de l’autre. Ils imagineront d’ailleurs un très subtil jeu pour tenter de se rencontrer physiquement sans donner la possibilité à l’un ou l’autre de s’assurer que celui ou celle qu’il a cru(e) identifier comme son partenaire virtuel est vraiment l’objet de son phantasme. Histoire de pimenter encore une liaison d’autant plus dangereuse qu’Emma est mariée et que Leo se remet à peine d’une relation amoureuse destructrice. Ce sont de ce fait l’homme et la femme idéaux qui vont se construire, sortes d’avatars virtuels de protagonistes en mal d’amour mais trop soumis aux contraintes sociales pour oser transposer dans le monde réel ce qui se passe dans leurs têtes et sur la toile. Il y a alors grand danger quand le psychologique se trouve à ce point diamétralement opposé au monde physique.

A aucun moment, l’auteur ne sombre dans la vulgarité qui aurait pu guetter à chaque coin de courriel. Bien au contraire, la force du livre est dans la subtile et raffinée variété de la teneur des courriels échangés, leur longueur et leur style reflétant avec une redoutable efficacité les affres, les doutes, les tentations, les pulsions de plus en plus intenses qui secouent ce couple digital. La question prégnante, dont la réponse sera apportée brillamment en toute dernière page, est de savoir s’il faut ou non concrétiser cette relation, lui donner le caractère prosaïquement et inéluctablement physique qu’elle appelle instamment.

Tout cela est très intelligemment écrit, souvent très drôle, et le danger véritable est, qu’une fois commencé, vous risquez bien, comme Emma et Leo, de ne plus pouvoir décrocher.

Qui aurait cru que je fusse capable de succomber au charme d’un roman a priori plus féminin ? Et bien, je l’avoue sans honte aucune, j’ai adoré et fais de ce remarquable roman un de mes grands coups de cœur de ces douze derniers mois !

Publié aux Editions Bernard Grasset – 2010 – 348 pages