3.11.12

El ultimo lector – David Toscana



Pourquoi donc avoir conservé un titre en espagnol pour ce roman écrit par un Mexicain ? Je n’ai toujours pas trouvé d’explications logiques après avoir achevé la lecture de cet étrange roman contemporain. Passons…

L’originalité de ce roman tient à ce que l’auteur décide de mêler au sein de son propre récit mille autre récits romanesques imaginaires rendant indémêlables la réalité objective et celle conçue par un quelconque esprit littéraire ; tout événement, toute situation ne peut que faire écho à ce qu’un auteur a au préalable conçu et trouvera donc son explication dans ce que ce même auteur aura décidé, dans son propre roman, de donner comme extrapolation ou comme suite narrative. Le glissement de l’un à l’autre est permanent, délibéré de la part de D. Toscana. En outre, la vie qui compte vraiment dans ce livre est celle figée, imaginée auparavant par un auteur qui aura trouvé grâce auprès de l’un des protagonistes de ce récit.

En plein désert dévasté par la sécheresse, dans une petite bourgade abandonnée de tous, Remigio trouve au fonds de son puits le cadavre d’une sublime jeune fille. Il alerte bientôt son père, Lucio, improbable bibliothécaire dans ce village qui n’a cure des livres ou de la culture. Lucio trouve aussitôt une explication à ce meurtre en faisant référence à un roman de Pierre Lafitte et identifiera le coupable, réel ou putatif, nul ne le saura, en lisant un simple passage prophétique à la gendarmerie venue enquêter.

La mère de l’enfant lui rendra alors visite. Aussi décalée que le bibliothécaire, elle aussi amoureuse des livres, ils se lanceront dans un duo imaginaire où chacun fera assaut de ses connaissances pour imaginer ensemble un avenir théorique mais impossible ou bien encore réinventer la bataille historique qui se déroula sur place au début du XIXe siècle.

Bien étrange bibliothécaire qui condamne les livres qui ne trouvent pas grâce à ses yeux remisés dans un enfer de cafards dévoreurs qui grouillent dans une pièce sombre et humide spécialement conçue à cet effet.

Bien étrange mère, résignée par la mort de son enfant, réplique idéalisée du roman de Pierre Lafitte qu’elle idolâtre et dont l’auteur l’y avait condamné par avance.

Bien étrange duo fantomatique, à l’âme vacillante, aux corps en manque d’amour, plus attiré et happé par la tentation de l’imaginaire que par l’insupportable et prosaïque quotidien.

Il en résulte un original roman aux accents de Garcia Marquez qui, sans être une réussite totale, se démarque assurément des innombrables romans que nous avons pu lire jusqu’ici, ce qui, en soi, est une indéniable performance !

Publié aux Editions Zulma – 215 pages

26.10.12

La bâtarde d’Istambul – Elif Shafak



Si vous souhaitez sortir des sentiers battus et partir à la découverte de la littérature contemporaine turque, ce livre vous attend. Au-delà du plaisir de découvrir un nouveau talent d’un pays pas particulièrement connu pour sa production littéraire, ce livre nous donne à voir et à réfléchir sur les impossibles contradictions dans lesquelles cet immense pays se débat.

Coincé entre l’Europe et l’Asie, entre la religion musulmane dominante et le christianisme arménien, entre modernisme et traditions, la Turquie cherche sa place entre une Europe qui ne veut pas d’elle et une Asie qui la soupçonne de faire le jeu des Occidentaux. Longtemps gouvernée par les militaires, encore sous liberté fortement surveillée, la Turquie est un pays moderne dans lequel la jeune génération féminine joue un rôle déterminant, assume une sexualité libérée, a droit de vote et accès à l’avortement pendant que la génération des mères est encore sous la coupe de maris patriarches et encadrées par l’islam.

La Turquie n’en a pas non plus fini avec le génocide arménien qu’elle continue de nier malgré les plus de deux millions de morts, les déportations honteuses, les massacres systématiques de 1915.
Ce sont toutes ces contradictions qu’Elif Shafak a décidé d’exploiter et de mettre en scène dans « La Bâtarde d’Istambul ». Pour cela, l’auteur choisit de faire évoluer la trame de son ambitieux roman à travers deux familles. L’une est stambouliote. On y trouve que des femmes car tous les hommes meurent mystérieusement jeunes, entre quarante et cinquante ans, depuis trois générations. C’est une famille de dingues, comme aime à le dire la jeune Asya (la bâtarde). Une famille dans laquelle quatre générations de femmes vivent ensemble au quotidien, de l’arrière grand-mère qui connut la période honnie du début du siècle et qui devient de plus en plus gâteuse, aux quatre sœurs aussi différentes que soudées. C’est une galerie de personnages hauts en couleur que l’auteur s’est plue à dépeindre en mélangeant la professeur d’histoire nationale qui peu à peu va réaliser qu’elle se rend complice d’un pouvoir qui occulte le génocide ou la diseuse d’avenir qui dialogue avec ses deux génies. Elle aussi va découvrir l’horreur d’un passé refoulé et qui trouve son prolongement dans un drame familial au centre duquel se trouve Asya. Entre ces deux sœurs et une troisième totalement folle et qui passe d’un mal à un autre pour donner un sens à une vie de désespoir, on trouve la mère d’Asya, la stambouliote rebelle, belle et révoltée, porteuse d’un secret qu’on ne découvrira que dans les dernières pages. Une femme courageuse, écorchée vive et terriblement attachante.

L’autre famille se trouve dans l’Arizona et met aux prises une américaine typique, gentiment hystérique et possessive, aussi obèse que ses sentiments sont débordants et qui pour se venger d’un premier mari arménien dont elle a eu une fille, va épouser un Turc sédentarisé qui n’est autre que le frère des quatre sœurs précédemment évoquées.

Parce que Amy, la fille Américaine, va peu à peu prendre conscience de ses origines et comprendre le drame arménien grâce à la communauté américaine, ces deux familles que le temps a séparé vont finir par se retrouver dans une Istambul moderne et en pleine transformation. Tout finira dans  un drame en forme de catharsis.

On le voit, le propos est ambitieux. Globalement, Elif Shafak ne s’en tire pas trop mal même si on sent parfois qu’elle a du mal à contenir une histoire qui la déborde. La lecture nécessite une certaine attention tant les personnages mis en scène sont nombreux et entrelacés. Ce roman aurait pu être un très grand livre si, de plus, il avait été servi par une écriture plus précise, plus travaillée. On perçoit un écrivain encore jeune, sans doute plein de talents et en devenir. Il faudra donc la suivre.

Quoi qu’il en soit, nous vous recommandons ce livre qui permet d’aborder ce grand pays voisin, trop mal connu de nous.

Publié aux Editions Phébus – 319 pages

20.10.12

Une canaille et demie – Iain Levison



Iain Levinson, menuisier de son métier, s’est fait remarquer avec une première publication qui fut un best seller, « Un petit boulot ». Son nouveau roman (policier), « Une canaille et demie » fait sans aucun doute partie de ces nombreuses productions du genre, bien menées, suivant une structure solide aux divers rebondissements qui s’imposent. Bref, un livre qui se lit vite, avec plaisir, et qui s’oublie assez rapidement une fois refermé.

Nous sommes dans le New Hampshire, aux Etats-Unis. A peine libéré de prison, Dixon accompagné de chicanos fous de la gâchette, braque une banque. Un braquage qui tourne mal et qui conduit Dixon, blessé, dans une fuite impréparée et vers l’inconnu. Il va échouer à Concord et obliger Elias White, un minable petit professeur de l’Université locale, spécialiste de l’Allemagne du IIIe Reich, amateur de jeunes filles en fleur et en soquettes blanches, auteur d’un précis provocateur visant à magnifier Hitler, histoire de se faire un nom dans le milieu universitaire, à l’héberger et à le soigner.

Deux caractères vont alors cohabiter et se confronter. Dixon, le tueur, le taulard froid et combinard qui découvre le monde secret de la moyenne bourgeoisie locale et la vie peu reluisante, vide de sens et d’amour de celui qu’il force à l’héberger en le faisant chanter. White, l’intellectuel minable sous l’emprise de la terreur et qui peu à peu va prendre de l’ascendant sur un monde qu’il ne soupçonnait pas et se révéler le plus fin à un jeu dangereux.

L’intérêt se situe dans ce crescendo psychologique, dans ces basculements successifs qui font qu’un petit pas en entraine un autre pour, au bout du compte, faire basculer les choses vers ce qui paraissait au départ impensable. Le tout dans l’Amérique aux apparences bien pensantes et comme toujours, tapageusement discrète.

C’est bien fait mais non indispensable.

Pubié aux Editions Liana levi – 239 pages

14.10.12

Verre cassé – Alain Mabanckou



Verre cassé est le surnom d’un pilier de bar, un alcoolique effacé, abîmé par la vie qui passe son temps à observer la triste humanité qui échoue au fin fond d’un bar crasseux congolais, « le crédit a voyagé ». Un jour, la vie de verre cassé va changer, le patron du bar dit « l’Escargot entêté », lui proposant d’écrire les histoires qui lui passent par la tête sur un cahier qu’il lui remet.

Il faut dire que Verre cassé a des lettres. C’est un ancien instituteur, amoureux de la langue française et des livres, un brin poète et qui fut chassé de son école de par son alcoolisme irrépressible qui le conduisait à des attitudes inexcusables face à un jeune public pas encore bousillé par la vie africaine.

Alors Verre cassé va se lancer. Usant d’un style populaire et haut en couleurs, sur le mode d’un conteur ou d’un griot africain, Verre cassé va d’abord nous faire plonger dans la vie stupide à mourir des autres piliers du bar. Nous y découvrirons un homme qui se déplace habillé de pampers, poursuivi par les mouches à merde, envoyé par erreur en prison par sa femme, pour s’en débarrasser, et où il fut victime de viols à répétitions. Ou bien celle encore d’une énorme maîtresse femme, experte en concours de pissage et qui finira par se faire clore le bec par un hurluberlu inattendu. Celle encore des dictateurs, ministres et autres chefs d’Etat locaux qui font main basse sur les richesses du pays pour en tirer un profit immédiat et exclusivement personnel. Ainsi que toute une cohorte de paumés.

Puis, Verre cassé, dans la deuxième partie du livre, va peu à peu nous révéler sa pauvre vie, ses terreurs et ses échecs, sa descente dans les bas-fonds de l’humain au fur et à mesure que sa consommation d’alcool va augmenter.

Pour ce faire, A. Mabanckou choisit d’user d’une langue colorée et qui multiplie les allers-retours entre un français de France recherché et les expressions locales souvent hilarantes. L’auteur s’attache aussi à n’utiliser aucun point dans ses phrases qui s’enchaînent les unes ou autres, sans discontinuer, une idée en entrainant une autre, une confession amenant la suivante. Verre cassé lui-même en donnera les raisons, arrivé au bout de son cahier. Il a voulu un langage bariolé, bizarre, hors du commun pour décrire des tranches de vie elles-mêmes hors du commun.

C’est la violence de l’Afrique, ses profondes injustices mais aussi sa solidarité, son brassage de traditions qui servent de trames puissantes à ce récit. Malgré le tragique des situations, on y rit souvent de la stupidité, de la cupidité, de la capacité des hommes à être un loup pour l’homme.

Le roman est une absolue réussite d’ailleurs récompensée par le « Prix des Cinq Continents de la Francophonie », le « Prix Ouest-France/étonnants voyageurs » et le « Prix RFO du livre ». Alors, n’hésitez pas !

Publié aux Editions Points – 248 pages

5.10.12

Pianissimo Pianissimo – Hitonari Tsuji



Le dernier roman du grand écrivain japonais que nous admirons dans Cetalir constitue une œuvre absolument à part de tout le reste de sa production antérieure. C’est une œuvre étrange, dérangeante, un voyage aux limites du conscient et de l’inconscient qu’il convient de découvrir lentement, par petites touches, d’où sans doute le choix d’un titre inattendu.

Hitonari Tsuji cherche délibérément à semer la confusion dans l’esprit de son lecteur dans un parcours qui multiplie les glissandi entre la schizophrénie, le rêve éveillé, la production onirique inconsciente et le monde perçu comme réel. Car en fait, c’est bien la question de la réalité qui est au centre de ce roman. En superposant des scènes hyperboliques dont on ne sait jamais vraiment si elle participe du cauchemar du personnage principal, d’une terreur enfouie, du refoulement des désirs coupables ou tout simplement de la vie quotidienne, l’auteur cherche à nous montrer que toute réalité est par définition subjective et qu’elle participe d’une projection de notre inconscient.

Au centre du roman, comme souvent chez Tsuji, se trouve la mort violente. Tôru, un jeune adolescent de douze  ans, mène jusqu’ici la vie normale et surmenée d’un élève typique tokyoïte. A ceci près que Tôru est scolarisé dans un établissement où une jeune fille fut assassinée trois ans plus tôt, sans que l’auteur de son crime ne fût démasqué.

Tôru vit en permanence avec Hikaru, être espiègle, moqueur, pourfendeur des conventions. C’est Hikaru qui toujours l’enjoint de voir la nullité de ses parents, qu’il nomme ses Beurks, leur détestation mutuelle, l’infidélité de sa mère. Peu à peu, nous comprendrons qu’Hikaru est le double de Tôru, son double schizophrène qui pousse Tôru à commettre des actes de plus en plus incompréhensibles pour son autre lui-même comme pour son entourage.

Cette schizophrénie va se développer au fur et à mesure que de nouveaux crimes vont se perpétrer dans le collège, toujours sans être élucidés. Chacun de ces crimes est annoncé par « la grisaille », la chape de plomb qui recouvre la capitale japonaise, allégorie d’une société perçue par la jeunesse nipponne comme sans espoir, sans joie, déprimante et oppressante.

Tôru au fur et à mesure de ses pérégrinations va rencontrer des personnages étranges. Une jeune fille lugubre qui la met en garde contre les dangers imminents, un homme mi Dieu, mi Chien qui projette sur un mur d’écran les images de l’école et les plus beaux moments du vivant des victimes qu’il a sélectionnées.

Tôru va surtout se lier d’une amitié de plus en plus fusionnelle avec un jeune garçon habillé en jupe, objet des railleries de ses camarades et qui, lui aussi, est porteur d’un mystère qu’il finira par lui dévoiler, l’un puisant en l’autre la force d’assumer ce qu’il est vraiment.

De façon générale, Tsuji choisit de positionner son récit dans un monde gris le jour, où le soleil ne fait que de rares apparitions, et ponctué par des descentes dans les caves de l’enfer situées justes en-dessous de cette école maudite. C’est le mythe d’Orphée revisité, Tôru échappant de peu à la mort et revenant au monde des vivants pour annoncer l’au-delà à un monde qui ne peut ni ne veut le croire. C’est aussi le voyage d’un jeune homme de l’enfance vers l’adolescence, la préparation au monde des adultes si dur, si destructeur au pays du Soleil Levant.

On sort bouleversé et profondément dérangé de ce livre qui vous marque pour longtemps.

Publié aux Editions Phébus – 333 pages

4.10.12

Journal d’un corps – Daniel Pennac


 
Tenir un journal intime sans presque jamais parler de ce que l’on vit, de ce qui se passe autour de soi, de ce que l’on est et devient autrement qu’à travers l’introspection de son corps, tel est le pari osé, et réussi,  de Daniel Pennac.

De Septembre 1936 à Octobre 2010, quelques jours avant son décès à l’âge de 87 ans, un homme dont nous ne savons quasiment rien de la carrière et de sa vie sociale que ce qui est strictement nécessaire à la compréhension de ce qu’il écrit, entreprend de coucher d’une écriture de notaire, héritage d’un père gazé à la guerre de quatorze et mort très jeune, ce dont son corps se fait l’écho et le réceptacle.

Maladies infantiles, terreurs induites par une mère castratrice et à moitié folle, anorexie poussée à son extrême limite, telles sont les premières expériences entreprises et ressenties par ce corps d’enfant trop tôt orphelin, mal aimé, trop sensible et trop intelligent. Bref, bien mal parti dans la vie.

Une fois pris en charge par un oncle et une tante agriculteurs, en même temps qu’arrive l’adolescence survient la prise progressive de confiance en soi malgré un corps qui peut trahir à coups de pollutions nocturnes avant que de goûter avec outrance aux joies d’un onanisme de plus en plus sophistiqué.

On le comprendra bien vite, rien ne nous sera épargné dans ces confessions. Les joies et les peines d’un corps qui se façonne, se transforme puis s’étiole l’âge venant deviennent les marqueurs d’une chronique personnelle qui se fond modestement dans la grande Histoire. Des exploits en tant que jeune résistant, on ne saura pas grand-chose si ce n’est qu’ils permirent, la libération venue et par un concours de circonstances, de perdre son pucelage en guise de cadeau d’anniversaire de la part d’une belle ex-partisane québécoise. De l’ascension dans les sphères de la Haute Administration il ne sera question que lorsque le corps trahira vraiment pour la première fois conduisant à une hospitalisation afin de stopper des saignements de nez incessants qui menacent d’emporter notre homme.

Ce que nous dit Pennac ici avec une pudeur, une simplicité, une authenticité de quelqu’un dont on comprend qu’il a dû passer une partie de sa vie à écouter son corps comme un hypocondriaque avaricieux thésaurisant les moindres impressions, sentiments, joies et détraquements, c’est que tout ce que nous sommes, nous le sommes avant tout à travers un corps qui écoute, voit, sent et ressent. Une formidable machine dont on fait peu de cas aussi longtemps qu’elle ne se détraque puis que l’on passera à regretter lorsqu’il sera trop tard.

Cela aurait pu être vulgaire, lassant et répétitif. Pennac en fait au contraire un livre d’une hauteur incroyable, pudique et sincère, sans cesse renouvelé au gré du temps qui passe. C’est bien simple, une fois commencé, il devient très difficile de lâcher ce long journal d’une vie d’un homme dont nous savons tout et presque rien à la fois, comme la trace que la plupart de nous finira par laisser le moment venu de rendre définitivement les â(r)mes.

Publié aux Editions Gallimard – 2012 – 400 pages

28.9.12

Cosmos incorporated – Maurice G. Dantec



Acceptez de faire fi de tout ce que vous avez pu lire jusqu’ici. Acceptez aussi de vous confronter à un Troisième Temps, un temps qui se déroule en parallèle et qui permet à de rares privilégiés de se translater physiquement et temporellement. Acceptez enfin un verbiage mystico-scientifico-fictionnel et vous serez prêts pour vous confronter à l’un de ces gros pavés un peu verbeux dont Dantec est coutumier.

Si vous aimez la Science Fiction et le paranormal, vous serez servis. Si vous préférez un récit cursif et traditionnel, autant vous recommander de passer votre chemin en faisant un large détour !

Nous sommes dans la première moitié du XXIIe siècle, sur terre. Le monde vient de se relever d’un Djihad qui a embrasé l’Europe pendant près de cinquante ans et qui s’est ensuite propagé au reste de notre planète. Celle-ci est désormais aux mains de l’UMHU, mégastructure policière dominée par les machines. La technologie est à son apogée et a produit des androïdes presqu’aussi vrais que nature. Le temps de vie se monnaye grâce à de multiples implants et cocktails amphétanimés. La police est partout, la liberté sous surveillance étroite. Un « Big Brother is watching you » omniprésent et glauque sur une terre qui part à la dérive et où les dérèglements climatiques sont définitivement avérés.

Un personnage étrange, Plotkine, débarque sur un cosmodrome privé, lieu de trafics et de stupre. Il est là pour assassiner le Maire de la ville. Mais, peu à peu, sa véritable mission va se révéler à lui. Connecté en direct à des anges, en liaison avec d’étranges sectes Chrétiennes hors la loi, doué de pouvoirs supra-normaux, il est là pour mener le monde actuel à sa fin et permettre une renaissance d’une humanité libre, d’une humanité qui s’affranchira du slogan de l’UMHU « Un monde pour tous, un Dieu pour chacun ».

Sur cette trame simplifiée à l’extrême, Dantec se livre à une série d’élucubrations intellectuelles parfois réjouissantes, souvent déroutantes et absconses, presque toujours en référence avec des textes arides théologiques parmi les plus anciens. C’est d’une originalité absolue malheureusement desservie par une tendance à se répéter, une vilaine manie à délayer en en rajoutant à coups de mots inventés et rébarbatifs.

L’intrigue assez solide quoique franchement obscure sauve le livre de ce qui, ailleurs et par un autre auteur, aurait été un naufrage spatial.

Les amoureux d’étrange adoreront sans doute. Pour notre part, nous avons refermé le bouquin avec un profond soupir de soulagement.

Publié aux Editions Albin Michel -569 pages

21.9.12

La femme de l’Allemand – Marie Sizun



Nous avions découvert Marie Sizun dans « Jeux croisés » qui nous avait beaucoup plu et avons éprouvé un réel bonheur de la retrouver avec ce roman publié en Mars 2007.

Pourtant, Marie Sizun n’a pas choisi la facilité en choisissant de traiter de la psychose maniaco-dépressive. Le roman est d’ailleurs assez dur, dérangeant en mettant méthodiquement en scène la maladie qui fait perdre tout repère à l’entourage des personnes qui en sont atteintes. Le style brutal est accentué par le parti-pris de recourir à de très courts chapitres qui traitent de l’essentiel et font alterner les périodes de folie et les répits, plus ou moins longs, pour mieux dépeindre une descente aux enfers inéluctable et tragique.

C’est par les yeux de Marion, entre sept et dix-sept ans, que nous allons suivre les circonvolutions de la maladie de fanny, sa mère. Fanny que l’on désigne comme « La femme de l’Allemand », celle qui à dix-huit ans a fauté avec un bel et jeune officier ennemi dont elle a eu cette enfant.

Marion aime sa mère pour ses bizarreries, pour les secrets qu’elle dissimule et dont elle soulève parfois un coin de voile, pour la façon perspicace qu’elle a de se moquer de tout le monde.

Mais Marion assiste et accompagne sa mère lors de crises de plus en plus graves, totalement destructrices  et qui font éclater tous les repères que les précédentes accalmies avaient contribué à ériger, en même temps qu’un impossible espoir. Plus la maladie progresse, plus les internements psychiatriques s’enchainent, plus Marion va devoir faire des choix : protéger sa mère d’elle-même ou se protéger elle ; accepter l’intolérable, les insultes, les reproches manipulateurs ou se réfugier chez ses grands-parents qui lui offrent le havre de paix dont elle a besoin.

Plus Marion avance en âge, plus elle ressent la nécessité de découvrir qui est cet Allemand inconnu, dont elle ne sait rien qui lui sert de figure de père. Sa mère lui mentant plus ou moins consciemment, il lui est difficile de trouver le chemin de la vérité. Alors, elle finit par s’inventer un père de toutes pièces en découpant la photographie d’un jeune et sympathique officier, pris au hasard, d’un journal rétrospectif.

Le talent de M. Sizun est de nous faire souffrir comme ses personnages, de nous donner à comprendre en quoi chaque choix ferme définitivement une porte derrière lui et enferme les protagonistes dans des univers qui finissent par diverger. Le style vif nous fait descendre au plus profond d’un enfer quotidien qui finira par excuser les décisions prises par les divers protagonistes qui sont toutes plus ou moins conscientes et visant à se protéger de l’insupportable.

Une découverte que nous vous recommandons sans la moindre hésitation.

Publié aux Editions Arléa – 243 pages

15.9.12

Les accommodements raisonnables – Jean-Paul Dubois



Oui, nous aimons beaucoup Jean-Paul Dubois sur Cetalir. Nous l’aimons pour son humour souvent grinçant, son écriture habile parfois légère mais le plus souvent bien travaillée, voire noire, et nous l’aimons pour son chef-d’œuvre « Hommes entre eux ».

C’est pourquoi nous lui pardonnerons « Les accommodements raisonnables » qui se situe à un cran nettement inférieur que ses trois dernières publications même s’il en résulte un livre agréable à lire.
Comme presque toujours chez JP. Dubois, le roman se situe à cheval entre la région de Toulouse et les Etats-Unis, ici Hollywood, la Californie n’étant pas la région américaine que l’auteur affectionne normalement. Comme toujours chez l’auteur, le rapport au père sort de toute norme, le père se posant finalement en une énigme bizarre, inattendue et fondamentalement impossible à supporter. Et comme souvent chez Dubois, nous retrouvons un clin d’œil à une production précédente (ici « La vie me fait peur ») puisque Paul, le narrateur, figure transposé de l’auteur, a épousé Anna, la fille d’un espagnol fondateur d’une société de tondeuses à gazon qui porte le même nom que dans le précédent roman mais provient d’une toute autre origine.

Le livre s’ouvre sur une incontestable réussite littéraire, un petit bijou d’humour noir. Charles, le frère du père de Paul, Alexandre, vient de mourir d’une crise cardiaque dans le siège luxueux d’un coupé Mercedes au moment de l’acheter dans une concession. Charles et Alexandre se sont détestés toute leur vie. Charles fut un homme d’affaires féroce alors qu’Alexandre fut un papiste apparemment introverti. La crémation de Charles se transforme, sous la plume aiguisée de l’auteur, en un moment de ballet comique qui donne l’occasion à Alexandre de se venger une dernière fois de ce frère honni.

Parce que Paul va peu à peu découvrir l’homme véritable qui se cachait sous les apparences d’un père dissimulateur et parce qu’Anna sombre dans une dépression grave qui la conduit à un internement psychiatrique, Paul accepte de partir jouer les script-doctors d’un film minable à la Paramount.
Sur place, il découvre la férocité de l’Amérique, ses injustices radicales, ses règles du jeu. Il y découvre surtout, Selma Chantz, executive assistant du producteur pour lequel Paul travaille, qui se révèle le sosie parfait, trente ans plus jeune, qu’Anna.

C’est sur cette base que Dubois va développer son roman qui lui donne l’occasion de s’en donner à cœur joie contre les mœurs dépravées du show-biz, la tristesse et l’angoisse inhérentes à une vie de paillettes, les ravages de l’alcool et de la drogue. Un roman qui, par la bouche du père qui ne cesse de réveiller son fils en l’appelant au téléphone en pleine nuit, brocarde allègrement Sarkozy et le monde politique français.

Grâce à cette distance qui aplanit les problèmes familiaux de Paul, celui-ci va se reconstruire, accepter le vrai père qui va se dévoiler impudiquement et accepter la femme que son épouse est devenue tout en entretenant une passion ravageuse avec Shelma. C’est ce parcours chaotique, entrecroisé entre des figures qui sont différentes de l’image que Paul en a, qui va constituer la catharsis de l’homme mûr qu’est devenu Paul.

Il y a une réelle émotion dans le soin que Paul apporte à transformer un scenario minable en une œuvre digne d’être tournée par un réalisateur abandonné depuis longtemps, devenu peu à peu confident et ami et à qui il va ainsi redonner vie. C’est ce qui donne un côté humain à un roman par ailleurs féroce.
On sourit souvent, on savoure avec plaisir un roman sympathique et qui fait passer un bon moment, mais on reste sur sa faim, honnêtement.

Publié aux Editions de l’Olivier – 261 pages

8.9.12

Homer & Langley – E.L. Doctorow



Avec son côté décapant prenant l’image – de plus en plus écornée – de l’Amérique glorieuse à rebrousse-poil, Doctorow nous livre ici une version romancée d’une histoire vraie. Dans les années trente, les frères Homer & Langley Collyer défrayèrent la chronique et furent retrouvés morts en 1947, étouffés par les amoncellements de détritus, de journaux et d’objets divers accumulés dans leur hôtel particulier new-yorkais sur la cinquième avenue. 

En décalant dans le temps leur histoire, la faisant commencer au début du vingtième siècle et se terminer au milieu des années soixante-dix, Doctorow crée ici deux témoins majeurs et quasi prophétiques d’une Amérique de plus en plus isolée et qui connaît une décrépitude accélérée.

Il faut dire que les deux frères mis en scène par l’auteur sont des personnages marqués par le destin et par leur époque, chacun à sa façon. Langley, brillant diplômé de Columbia, fut envoyé sur le front de la première guerre mondiale. Il en revint gazé, souffreteux, toutes illusions perdues au point d’en faire un être aigri et toujours en train de courir après de nouvelles chimères. Il y retrouva son frère Homer devenu aveugle par maladie à l’âge de vingt ans. Un frère qui va bientôt entièrement dépendre de lui après le décès de leurs deux parents en 1920 frappés par l’épidémie de grippe espagnole.

Entre un original rêvant de créer un journal unique agrégeant toutes les nouvelles essentielles du monde, sorte de google news version papier avant l’heure, et un aveugle passionné de musique et pianiste éclairé, la fratrie va bientôt manquer de repères et s’enfoncer lentement mais sûrement vers une déchéance qui en fera les parias des beaux quartiers de Big Apple.

Pendant que Langley accumule compulsivement une collection hétéroclite d’objets à l’état de rebuts, Homer s’enfonce de plus en plus vers un isolement qui en fait le témoin conscient mais réservé de la folie de son frère devenue le miroir de celle du monde qui les entoure. Chaque initiative de leur part pour créer du lien social et s’ouvrir au monde, comme ces thés dansants devenus un temps le point de rencontre de la bourgeoisie, se heurte bientôt à l’hostilité de la personne publique manipulée par le souci du voisinage de protéger leur quiétude et leur exclusivité. Si bien que peu à peu, c’est un climat paranoïaque qui s’instaure, poussant les deux frères à se replier sur eux-mêmes, à chasser de la maison le personnel, à fermer toutes les fenêtres sous de lourds volets, à condamner les portes et à bouter tout représentant d’une quelconque autorité quitte à vivre dans un inconfort de plus en plus manifeste.

Année après année, nous observons en quoi les amitiés se défont, les loyautés se délitent en même temps que l’avarice de Langley pousse les deux frères à prendre des mesures qui en font des originaux tolérés puis des bohèmes encombrants avant que de devenir des hippies puis des clochards par conviction et dérive inconsciente d’une nature et d’une psychologie fortement perturbées par un monde dans lequel ils ne se reconnaissent plus.

Et pendant ce temps, l’Amérique s’enfonce dans une conquête frénétique d’argent et de pouvoir en même temps qu’elle accumule les revers politiques, militaires ou économiques.

En donnant la parole à Homer, Doctorow fait de son roman une sorte de commentaire éclairé, caustique et sans concession, perçu avec une acuité que la perte des sens usuels rend exacerbée d’un pays qui s’enfonce sous son propre poids de folie et d’accumulation frénétique. Il signe alors un roman d’une grande force, très attachant et magnifiquement écrit.

Publié aux Editions Actes Sud – 2012 – 229 pages

7.9.12

Ni d’Eve ni d’Adam – Amélie Nothomb



Ce livre constitue une œuvre totalement à part de la production de la très célèbre Amélie Nothomb. Celle-ci quitte son monde habituel de folie et de violence pour se confier sans concession, avec ce qui semble être une grande authenticité, sur ces quelques années passées au Japon, vers l’âge de vingt ans. Et plus particulièrement encore sur son histoire d’amour avec Rinri, ce beau Japonais discret, riche, attentionné et délicat.

En fait, s’agit-il vraiment d’une histoire d’amour ? Rien n’est simple avec A. Nothomb. Elle prend le risque réel d’avouer sans pudeur qu’elle n’a jamais aimé Rinri en tant que tel, qu’elle n’a jamais été amoureuse de lui alors qu’elle savait que lui l’était authentiquement. Ce qu’elle a aimé en ce jeune homme, c’est sa présence, sa douceur, son infinie patience à lui faire comprendre un pays et une langue qui avaient marqué sa petite enfance et qu’elle voulait à toutes fins retrouver, comme elle aura aimé constater les progrès de son amant à posséder et manier de mieux en mieux notre propre langue.
On prendra en l’état sa justification étayée pour avoir largué son amant d’une façon que beaucoup considéreront, et j’en suis, comme étant particulièrement inélégante. Une fois de plus, rien n’est simple avec cette jeune femme…

Grâce à une bonne dose d’humour décapant et à une authentique auto-dérision, on prend un plaisir véritable à suivre Amélie dans son apprentissage étonné et parsemé d’embûches d’une culture et d’une société qui n’ont que peu à voir avec les us occidentaux . Pour moi qui me rends fréquemment là-bas pour affaires, j’y ai retrouvé ces interrogations muettes face à des scènes ou des comportements inexplicables si personne ne vous en donne les codes. Il en résulte parfois de savoureux ou de fâcheux quiproquos.

Le livre contient aussi quelques pages sublimes sur l’importance du milieu naturel au pays du soleil levant, sur le culte voué au Mont Fuji et, plus généralement, sur l’ivresse et le danger que la montagne sait procurer à l’auteur. On est captés par l’habileté et la facilité avec laquelle l’auteur nous entraine dans ses folles escapades.

Ce livre est indispensable pour mieux comprendre la psychologie de l’auteur et aborder son univers littéraire brillant et déjanté.

Publié aux Editions Albin Michel – 245 pages

1.9.12

Effacement – Percival Everett



Quelle attitude prendre quand, en tant qu’écrivain, on s’est commis à écrire une fiction qu’en tous points on abhorre ? C’est à cette question complexe que Percival Everett s’attelle avec une maestria remarquable dans un livre aux multiples niveaux de construction et de lecture.

Theolonious Monk Ellison est un écrivain noir issu de la classe moyenne supérieure afro-américaine. Par bien des côtés (le métier choisi, le prénom inhabituel, la spécialisation dans la linguistique et l’analyse littéraire contemporaine et bien sûr la race), « Monk » est sans doute une auto-projection de l’auteur lui-même.

Monk est un écrivain exigeant, spécialiste de Barthe, Foucault et d’une façon générale des artistes qui ont constitué l’avant-garde des années soixante-dix. C’est aussi un écrivain frustré de n’avoir jamais été reconnu pour ses nombreuses œuvres trop pointues et qui, souvent, puisent leur inspiration dans l’antiquité pour remettre en scène des philosophes qui débattent avec passion de thèmes actuels.
Monk vit seul et s’évade en pêchant la truite en ruisseau et en travaillant le bois. Parce que sa mère, veuve, devient peu à peu sénile, que son frère aîné vit un divorce houleux après avoir révélé son homosexualité à son épouse et à ses enfants et que sa sœur, médecin, se fait brutalement assassiner par des ultra anti-avortements, Monk va devoir du jour au lendemain assumer seul la charge physique et financière d’une famille incapable de s’en sortir par elle-même.

Pressé par l’urgence financière, acculé par son agent à sortir un livre qui le rapproche enfin d’un lectorat plus large à l’instar d’un roman moins abscons publié à ses débuts et qui lui avait valu un certain succès, Monk décide par dérision et par colère de rédiger un roman dans la veine du best-seller du moment. Un roman réaliste, écrit dans la langue des ghettos noirs, à la violence aveugle, nul littérairement.
Comme ce modèle qui représente tout ce qu’il déteste au plus haut point, le livre de Theolonious, de pure fiction, met en scène un jeune afro-américain dont le seul langage est celui des pulsions animales : la faim, le sexe, la lutte et la violence à l’état pur. Un livre écrit dans une sous-langue qui va à l’opposé des théories alambiquées dont Theolonious est le spécialiste. Et, parce qu’il ne peut assumer la paternité de cet ouvrage, il signe ce roman sous un pseudonyme d’un auteur fictif ex-taulard et gros dur.

Contre toute attente, ce roman est immédiatement accepté, les droits acquis pour des montants astronomiques sans compter ceux des droits d’adaptation cinématographique. Monk, alias Theolonious, alias Stagg Leigh, va devoir alors emprunter la personnalité d’un être inexistant, se fondre dans la peau de l’ennemi, renier ce qu’il a fait ce qu’il est car il ne peut pas se priver de cette manne financière.
La performance de l’ouvrage est multiple. Elle réside tout d’abord dans l’incroyable maîtrise dont fait preuve Everett en nous livrant des textes qui coexistent et se nourrissent les uns des autres de trois niveaux de langage. Le roman démarre en multipliant les concepts linguistiques et se situe volontairement à un niveau quasi inintelligible pour bien marquer le fossé qui sépare Theolonious de la réalité mais aussi le plaisir qu’il prend à retourner les concepts contre les universitaires qui ne l’ont jamais vraiment toléré parmi eux fondamentalement du fait de sa couleur de peau.

Puis, le corps du roman, celui qui décrit « Monk », celui qu’il est devenu grâce à l’amour d’un père juste et un peu inaccessible et secret s’inscrit lui dans une trame narrative qui fait d’incessants aller-retours entre l’enfance et l’âge adulte, celui du rêve et la dure confrontation de la réalité d’une mère qu’un Alzheimer a frappé, d’une sœur adorée assassinée, d’un frère aîné qui s’enferme dans une paranoïa définitive, de sa propre incapacité à savoir aimer et se faire aimer.

Enfin, un tiers du roman est consacré à la lecture du roman réaliste afro-américain. Or, il ne s’agit pas d’une sous-œuvre mais bien d’un livre dans le livre qui force l’admiration par sa brutalité et son style en décalage total avec les deux autres niveaux.

De là découle un jeu littéraire permanent entre ces trois niveaux, ces trois sous-personnages tous constitutifs de celui qui est devenu Theolonious, l’écrivain pointu, Monk le petit noir craintif et replié sur lui-même et Stagg le gros dur qui fait trembler les petits blancs.

En outre, de très courtes scénettes faisant appel à des personnages historiques engageant un court dialogue onirique, s’intercalent entre ces divers niveaux et donnent à éclairer le passé ou l’avenir de l’auteur.

Bien sûr ce tripode, parce qu’il est aux antipodes de ce que Theolonious est, finira par éclater et Everett se régalera à faire voler en éclats le petit monde feutré des lettres et des prix littéraires.

Il en résulte un livre d’une extrême finesse, en tous points remarquables.

Publié aux Editions Actes Sud – 366 pages

28.8.12

Le goût des pépins de pomme – Katharina Hagena


 
Les pépins de pomme sont profondément enfouis au cœur du fruit. D’habitude, on se contente de mordre autour, de rester à leur superficie ou de les laisser juste affleurer. Quand d’aventure on les croque, ils libèrent un goût acidulé qu’il nous faut recomposer et qui pourra nous en rappeler d’autres. Comme les souvenirs, surtout s’ils sont douloureux, cachés au plus profond de nous, constitutifs de nos personnalités et que certaines circonstances vont faire resurgir, avec plus ou moins de tristesse et à un rythme plus ou moins contrôlable.

C’est bien ce qui va arriver à Iris lorsqu’elle apprend, après l’enterrement de sa grand-mère, au moment de la révélation du testament, que la maison familiale lui revient. Une maison où elle a passé toute son enfance au côté des ses grands-parents maternels et de ses deux tantes. Une maison qui aura vu quantité de jeux inventés par sa cousine ainée, Rosemarie et leur amie commune Mira. Une maison entourée de fleurs et d’un verger de pommiers dont les fruits ont donné un goût si particulier à ces moments de joie ou de malheur connus ensemble.

Oui mais voilà, la maison est loin de tout dans le Nord de l’Allemagne. Et Iris habite Fribourg où elle exerce le métier de bibliothécaire à l’Université locale. Alors, sa première réaction sera de se débarrasser de cette maison vaste, trop grande pour elle seule, trop loin de là où se trouve sa vie. Elle décide donc d’y rester quelques jours pour y régler la succession dans un été chaud qui lui en rappelle tant d’autres.

Et puis, les souvenirs remonteront les uns après les autres, l’un en appelant un autre au fur et à mesure du temps qui passe dans et autour de cette maison. Et puis les rencontres surviennent qui bousculent les choses et permettront de révéler des faits que la mort des intéressés rend écoutables ou de laisser voir un futur différent possible pour peu que l’on sache ouvrir son cœur et son âme.

Et c’est bien là le sujet véritable de ce roman, les souvenirs qui nous construisent, le passé qui nous lie et dont on peut ou non se défaire, le futur possible dans de multiples directions en fonction de nos choix et de nos rencontres.

Si le livre possède un certain charme à la fois nostalgique et romantique, il pèche cependant par un certain nombre de défauts. Une première partie où, sous le prétexte que les souvenirs remontent sans doute en désordre sous le coup des émotions ou des lieux retrouvés, une certaine confusion s’empare de la trame narrative rendant les personnages évoqués peu discernables et le propos de l’auteur assez confus. On s’y ennuie un peu en tentant de démêler les fils d’une histoire qui ne nous concerne pas. Peu à peu, on entrera cependant dans l’intimité des personnages évoqués. Mais le style de l’auteur, manquant de naturel et de simplicité fait que l’on reste toujours extérieur à ce qui se passe même si nous percevons mieux au fur et à mesure des pages et des souvenirs tout ce qui a pu se passer dans cette confrérie de femmes où les hommes semblent assez peu présents et toujours source de désordre.

Il est probable que ce livre séduira plus un public féminin que masculin par son côté un peu larmoyant et ses histoires d’amour compliquées. Katharina Hagena saura cependant ménager son suspense en ne révélant toute la vérité et les choix des personnages principaux qu’en toute fin de son roman. Un livre sympathique, sans plus.

Publié aux Editions Anne Carrière – 2010  - 268 pages         

 

 

25.8.12

Ma vie précaire – Elise Fontenaille


 
Au départ, le titre devait être « La vie précaire ». Et puis, l’article s’est changé en pronom personnel. Un changement de type sans doute loin d’être anodin et qui entretient encore plus le doute ou le questionnement sur la part de réalité et de fiction dans le dernier roman d’Elise Fontenaille. Un doute que laisse planer l’auteur dans les quelques interviews énigmatiques glanées ici ou là.

Difficile de penser cependant que ce roman ne soit pas largement autofictionnel. Comme l’auteur, le narrateur se prénomme Elise. Comme elle, elle est écrivain. Comme elle, elle vit un bouleversement dans sa vie : ici, un divorce qui va devenir le déclencheur d’un changement radical de vie.

Tout commence par un acte doublement symbolique. D’abord, vider le grand appartement de Paris en donnant les meubles et surtout les livres descendus sur le trottoir, devenus les éléments d’une bibliothèque ouverte où chaque passant est invité silencieusement à choisir, se servir et s’emparer d’un compagnon de lecture qui deviendra le sien à jamais, le retour vers le précédent propriétaire ne faisant pas partie de la règle. Un psychanalyste y verrait là un acte chargé de sens : un écrivain dont la vie est de fabriquer des livres devenus sa vie et en ayant accumulé une quantité d’autres au préalable pour se nourrir et alimenter sa propre genèse commence par tuer symboliquement tout ce qu’elle a fait jusque là en se débarrassant de son signifiant. Premier acte d’une pièce en deux temps, le second, une fois l’appartement vidé, étant de quitter Paris. Paris, la ville lumière, la ville de la culture, celle où une femme de lettres a toutes les chances de mieux se faire connaître. Paris, la ville haïe aussi, celle qui étouffe, celle qui contraint, celle qui vous rappelle un passé devenu douloureux.

Commence alors une sorte de road movie qui va emmener Elise sur les routes du monde. La Guyane, la province du côté de Saint-Nazaire et autres,  le plus souvent en occupant des lieux laissés vacants par des propriétaires lui offrant d’en bénéficier.

Et puis, la solitude, de plus en plus pesante et la difficulté à écrire. Alors, le recours à ce dont la technologie de notre temps a rendu plus simple, plus lisse et plus direct : les sites de rencontre et la recherche de partenaires masculins. Hommes d’un soir ou de plusieurs, toujours plus jeunes, souvent de couleur avec le risque implicite et sans doute plus ou moins conscient appelé de tomber amoureuse.

C’est tout cela qu’Elise-Elise nous conte dans une sorte de journal intime qui déroule le fil d’une vie qui finit de se défaire pour reconstruire autre chose ensuite et retrouver le goût de Paris, une fois les charmes plats et bien fades d’une vie provinciale esseulée ou mal accompagnée épuisés.

Elise Fontenaille aime à se raconter. Directement comme ici ou indirectement comme dans « Brûlements » où il était question d’un ancêtre épique. Ce sera bientôt à nouveau le cas dans un livre où il sera question d’un grand-père, le Général Mangin, l’un des bouchers de la guerre de quatorze. « Ma vie précaire » semble avoir été écrit avec une sorte d’urgence et le déséquilibre de son propos narratif n’en est que la traduction, l’accent mis sur la quête d’une sexualité de substitution occupant une place débordante au risque de déplaire à certains lecteurs. Il rend aussi compte de la fragilité de nos vies qu’un accident peut bouleverser profondément, remettre du tout au tout en question. Même si nous ne nous en rendons pas compte, nous vivons tous dans une forme de précarité potentielle qu’il nous appartiendra d’affronter, à notre façon, le moment venu. Pour Elise , ce fut un livre, catalyse d’une errance. Un beau livre, intime et touchant.

Publié aux Editions Calmann-Levy – 2012 – 207 pages

17.8.12

Royal Romance – François Weyergans



Difficile de croire qu’il n’y ait pas beaucoup de l’auteur dans son dernier roman. Comme lui, Daniel Flamm, est écrivain. Un écrivain à succès et qui vient de décrocher la timbale grâce à un croustillant homme d’affaires roumain qui l’envoie, tous frais payés et salarié à prix d’or, un peu partout dans le monde pour écrire une histoire du papier après en avoir achevé une sur le sel. Comme lui, Daniel Flamm a le plus grand mal à écrire ses livres qu’il termine dans l’urgence du petit matin, coincé dans une imprimerie. Comme lui, son personnage passe beaucoup de temps à Montréal, y fréquente les librairies, les bars et les restaurants mais aussi et surtout, bien sûr, les femmes.
Et c’est bien l’histoire triste d’un homme qui ne sait pas aimer les femmes et qui le comprendra trop tard que Weyergans ou Flamm, ou les deux au fond, décident de nous conter ici. Car Flamm est un homme à femmes. Marié, père de famille, il mesure son succès social au nombre de ses conquêtes. Elles sont souvent de simples passades, de vagues ombres qui laissent le corps repu et alimentent un tableau de chasse dont on ne tient plus le compte. Jusqu’à la rencontre de Margot.
Elle a vingt-cinq ans, lui plus de cinquante. Elle adore le Royal Romance, un cocktail un peu sophistiqué, vit à Montréal où elle entreprend de devenir actrice. Elle est légère en apparence, extrêmement fragile en réalité. Sa beauté attire les hommes comme la lumière les insectes.  Elle ne sait se contenter d’un homme ; il lui en faut plutôt deux en parallèle, au moins. Un pour se rassurer, tenter de croire qu’elle est capable de vivre une relation stable. L’autre, ce sera Daniel, de plus en plus malgré lui.

A cause d’elle, il restera plus de trois mois à Montréal, laissant femme et enfants à Paris. Cela n’empêchera pas quelques incartades car ils ne vivent pas ensemble et la tentation existe comme une preuve à renouveler sans cesse de sa capacité à séduire. Et puis, l’éloignement venu, il faut bien reprendre les habitudes et se lancer à corps perdu dans une nouvelle aventure.
Cela aurait pu être l’histoire d’une passion exclusive et exigeante. Nous comprendrons assez vite qu’il en résultera un désastre dont nous mesurerons toute l’étendue à la toute fin du roman.
Un roman dont l’écriture d’apparence simple, en réalité profondément sophistiquée, souvent drôle et caustique, qui nous dit qu’il est facile de passer à côté de sa vie, si tentant de jouer des autres comme eux se jouent de nous, si douloureux et destructif de comprendre trop tard qu’il ne sert à rien de courir après quelque chose que l’on croit mieux, plus exaltant alors qu’on avait le meilleur à portée de main.

Weyergans écrit admirablement sur le désir, les stratégies de séduction, le stress et l’euphorie qu’il y a à jongler avec des amours parallèles au risque de s’y brûler définitivement. Un livre sur un homme qui aimait mal, irrésolu et dépressif, et qui finira par découvrir le gouffre dans lequel tous glissent inexorablement. Cela aurait pu être lourdement tragique. C’est au contraire délicieusement désenchanté et irrévérencieux comme Weyergans, encore.
Publié aux Editions Julliard – 2012 – 216 pages

3.8.12

Accouplement – Norman Rush



Norman Rush est née en 1933près de San Francisco et « Accouplement » constitue son premier roman publié en 1991. Ce roman connut un immense succès critique dans les pays d’expression anglaise et fut même considéré comme l’un des évènements littéraires du dernier quart du vingtième siècle !

Pourtant, voilà un roman d’une grande difficulté. Tout semble y être fait pour semer en route un lecteur qui doit réellement s’accrocher pour résister aux multiples tentations d’abandonner en chemin un pavé serré et dense de plus de cinq cents pages… C’est ce que je qualifierais de roman typiquement universitaire, le genre dont on raffole quand on a une vingtaine d’années, qu’on navigue dans les concepts et l’idéalisme et que la réalité de la vie quotidienne ne vous a pas encore fait toucher du doigt l’urgence du matérialisme.

Quand, beaucoup d’années plus tard, un homme mûr comme votre serviteur se retrouve confronté à la référence constante et entremêlée de concepts soit largement oubliés depuis, soit totalement inconnus en dehors d’un tout petit cercle de thésards déconnectés de la réalité sociale, la lecture de ce roman social devient rapidement ardue au point d’en être absolument incompréhensible à de trop nombreuses occasions.

Ce qui caractérise ce récit, c’est son effroyable lenteur, la complaisance avec laquelle cette femme qui se raconte, décortique avec minutie et un rien de masochisme les mécanismes complexes d’un amour impossible, celui pour un homme dont elle a partagé la vie et les utopies pendant quelque temps, séduite par son intelligence, sa facilité à manier les concepts, sa capacité à gloser et à vous faire briller en vous associant à sa propre gloire.

Un amour qui l’amènera à traverser seule, à pied, impréparée et en toute inconscience, le désert du Bostwana pour aller rejoindre le fondateur d’une cité indépendante où les femmes ont le pouvoir. Cette traversée épique constitue le seul moment où le récit, pendant une trentaine de pages, se lâche vraiment et où la vraie vie prend toute son importance. Plus de concepts, plus d’auteurs, plus de belles phrases quand il faut survivre au soleil brûlant, au sable qui dessèche, à la soif et aux pièges naturels.

Après cent cinquante pages d’autoanalyse qui nous montre en détails la névrose de celle qui se confie et son incapacité à savoir aimer simplement , sa tentation renouvelée pour des amours impossibles, nous allons pendant plus de trois cents pages assister à la construction, l’apogée et la destruction d’un nouvel amour. Le tour de force du roman, car il faut avouer qu’au bout du compte on assiste à un authentique exploit, c’est de faire cohabiter cette histoire personnelle avec l’analyse sociologique de cette cité matriarcale utopique. Une cité qui va peu à peu se déliter car toutes les utopies finissent par ne jamais résister à l’usure du quotidien, aux tentations de pouvoir, aux clivages sardoniques.

L’autre intérêt est de comprendre en quoi sous couvert de générosité, c’est en fait le profond égoïsme du fondateur qui gouverne tout. Un égoïsme qui se dissimule habilement sous les concepts et les idées mais qui finira par causer la perte de ces dernières car on ne peut pas avoir raison, à terme, contre tous.
Il en résulte un livre intensément à part et qui hésite sans cesse entre l’analyse sociologique, les commentaires philosophiques, l’introspection psychologique et le cadre romanesque.

On admire la force de la construction intellectuelle, la culture encyclopédique de l’auteur mais, pour notre part, nous sommes toujours restés en dehors d’un récit d’une absolue froideur et d’une lenteur quasi insupportable.

Publié aux Editions Fayard – 561 pages

27.7.12

La Mort d’un juste – Jacques Chessex



Jacques Chessex se fit connaître en 1973 avec « L’ogre » pour lequel il reçut le Prix Goncourt. Publié en 1996, « La Mort d’un juste » est un roman austère voire répulsif tant par le thème abordé que par l’écriture, pesante jusqu’à en être lourdement alambiquée. Pour notre part, autant avouer tout de suite que nous n’avons pas du tout aimé ce livre…

Nous sommes au bord du Lac Léman. Dans cette confédération helvétique policée et un peu fade, un théologien arrivé au crépuscule de sa vie se livre à une sorte d’auto-confession critique. Un peu à la manière d’un Jean-Jacques Rousseau auquel il est  fait référence à plusieurs reprises. Le roman est d’ailleurs truffé d’emprunts littéraires et les fantômes de Benjamin Constant, Nabokov, Dostoïvesky, entre autres, hantent les pages et les pensées de ce récit aussi aride qu’un prêche évangélique dans le désert.

Aimé Boucher a passé sa vie à étudier les écritures, à interpréter les arguties religieuses. Il a formé des générations de pasteurs luthériens. Or, derrière l’apparence d’un homme austère, célibataire et entièrement dévoué à Dieu se cache un homme hanté par ses démons. Aimé est un esthète à sa manière, un satyre attiré par les belles jeunes femmes, vierges et inexpérimentées de préférence, un séducteur qui joue de sa maîtrise des mots pour attirer à lui les chrysalides et les brûler dans les feux d’un amour égoïste et hédoniste. Il le fait sans remords et en jouissant totalement et à sens unique de ces abandons savamment orchestrés.

Peu à peu, il nous sera révélé que c’est sur le corps de deux jeunes filles dont il aura abondamment goûté les multiples délices en les pliant à son inflexible volonté, à son désir impérieux, à ses caprices vicieux qu’il aura puisé l’inspiration pour publier un poème érotique, « La Sainte Cène ». Bien qu’édité à compte d’auteur et sous un nom d’emprunt, cette publication lui aura valu la réprobation, un procès médiatisé et, au bout du compte, la mise à la retraite anticipée, avec les honneurs tout de même.
C’est à la source de ce poème qu’Aimé va nous faire remonter. Et c’est là que le roman commence à nous égarer par ses références absconses et les entrecroisements littéraires avec les grands hommes qui l’auront influencé. On se croirait à la recherche de palimpsestes dont la lecture  est réservée à une élite dépassée.

Pire, le roman finit de nous achever en multipliant dans le temps et les lieux les disparitions brutales et violentes, entourées d’un halo mystique et mystérieux, des jeunes femmes qui se seront laissées prendre. On s’y perd vite, on s’y ennuie ferme et on respire avec soulagement quand le roman un tantinet insupportable et pédant trouve enfin son point final…

Publié aux Editions Grasset – 319 pages

22.7.12

Le dernier des Weynfeldt – Martin Suter



La Suisse peut-elle être jubilatoire ? Ce n’est en tous cas, pas à première vue, l’adjectif qui vient à l’esprit pour qualifier notre voisin policé et jouant le rôle de discret coffre-fort des nantis du monde entier.

Pourtant, Martin Suter, écrivain suisse d’expression allemande, prend un délicieux plaisir à nous entrainer dans un roman impertinemment malhonnête où chacun des protagonistes n’a d’autre ambition que de rouler dans la farine, avec brio et classe, celui aux dépens duquel il tisse son piège. Bref, on jubile et on s’extasie face à une telle maîtrise !

Nous sommes dans l’une des grandes villes prospères allemandes. Peut en importe le nom. L’argent et le luxe non ostentatoire en sont de toute façon l’apanage.

Adrain Weynfeldt est le dernier héritier d’une longue lignée de riches industriels helvètes. Expert en art suisse (et oui, cela existe !), il mène jusque là une existence policée, irréprochable et doucereusement terne. Il vit seul dans un immense appartement luxueux, entretenu par une gouvernante âgée qui le connaît depuis sa plus tendre enfance. Son seul modeste plaisir est de se laisser taper par ce qu’il considère être ses amis, une bande d’artistes à la gomme, sans génie, sans clients, et qui voit en Adrian plus une source inépuisable et facile de financements qu’un ami avec lequel on puisse parler.
Cette existence aussi neutre que la Suisse va brutalement connaître une succession de chahuts provoqués par la conjonction de deux évènements qui vont malicieusement s’entremêler.

Un de ses amis d’enfance contacte Adrian pour lui faire part de son désir de vendre la fameuse « Femme nue devant la salamandre » de Félix Valloton, tableau mythique et énigmatique, convoité par tous les collectionneurs de la terre. Surgit en même temps de nulle part une trentenaire débridée, Lorena, à l’apparence troublante qui rappelle à Adrian son seul et unique amour, partie des années plus tôt sans qu’il ait osé la retenir. Une femme dont il va tomber raide dingue malgré son comportement louche et intéressé. Une femme qui va révéler à Adrian, bien malgré lui, un autre que celui qu’il croyait bien connaître…

A partir de là, Suter va nous concocter une assiette suisse de son invention sur fond d ‘escroqueries en série. Un plat délicieux, savoureux et dont chaque ingrédient révèle une inventivité qui nous révèle la Suisse sous un autre jour, beaucoup moins propre que ce que les bonnes convenances d’usage n’aimeraient laisser voir. C’est avec une habilité parfaite et un suspense maîtrisé jusqu’à la toute dernière page que le lecteur ébaudi se laisse charmer par ce roman décalé, pince-sans-rire et terriblement efficace.

Un petit chef-d’œuvre d’art littéraire suisse…

Publié aux Editions Christian Bourgeois – 341 pages