31.1.13

Love, etc... - Julian Barnes


Le triangle amoureux a donné lieu à bien des romans et des pièces de théâtre. Pourtant, comme Barnes ne fait jamais rien comme les autres, il réussit à faire de cet archétype un véritable petit bijou de férocité, aussi drôle que terriblement lucide et qui dit beaucoup sur la complexité des relations humaines. On s’y amuse beaucoup malgré les coups bas et les erreurs à répétition dans lesquels les personnages imaginés par l’auteur se débattent.
Stuart, banquier sans envergure et trentenaire sans autre qualité que sa loyauté à toute épreuve, son souci des autres, sa ponctualité et son côté a priori fondamentalement prévisible et tranquille a décidé de mettre fin à sa vie de célibataire un peu terne. Par le biais d’une petite annonce et d’un club de rencontres, il fait la connaissance de Gillian, désormais restauratrice de tableaux, qui elle aussi cherche à se caser. Stuart la trouve attirante et à son goût ; elle le trouve rassurant et charmant par ses attentions. Ils vont donc décider de se marier, histoire de se ranger, se convainquant d’un amour réciproque inaltérable et réel. Oliver, l’ami d’enfance de Stuart, est le compère de toujours de ce dernier. C’est un être instable, brillant mais possédant un talent certain pour se fourrer dans des situations embarrassantes et inextricables. Un peu surpris de ce mariage, il va devenir le chien dans un jeu de quilles lorsque, subitement, le jour des noces il va tomber éperdument amoureux de Gillian. Commencera alors un jeu de séduction, dans le dos de Stuart, n’ayant d’autre but que de pousser Gillian à divorcer pour l’épouser lui.
Sur ce thème classique, Barnes prend le parti de nous donner lecture de ce qui se passe par une succession de courtes notes, un peu à la manière d’un journal intime ou d’un carnet d’observations, où chacun des protagonistes, complétés ponctuellement de personnages tiers secondaires qui font part de leurs propos de façon en général aussi décalée qu’hilarante, va livrer son point de vue, ses interrogations ou ses stratagèmes en vue d’arriver à ses fins. Car, bien entendu, tous finiront par devenir des arroseurs arrosés d’un jeu pervers où tout le monde est perdant. La vie n’est jamais simple n’est-ce-pas …
Du coup, les drames parallèles qui se déroulent sous nos yeux prennent un caractère éminemment sympathiques et drolatiques du fait de la confrontation brutale des a priori, des tactiques des uns et de la perception de ce qui se passe ou se trame par les autres, tout le monde finissant par manipuler tout le monde. L’amour mène le monde y compris jusqu’à sa perte semble nous dire, en nous dévoilant le dessous des cartes truquées, un Barnes au meilleur de sa forme.

Publié aux Editions Denoël – 1991 – 314 pages

30.1.13

Dahlia – Hitonari Tsuji


Voilà un livre fascinant et dérangeant à plus d’un titre, à ne pas laisser en n’importe quelles mains. Fascinant par sa forme, car on peut le lire comme un roman fait d’une succession de chapitres qui s’enchaînent les uns aux autres par un des personnages de l’intrigue plus que par la linéarité du récit dont la cohérence globale n’apparaîtra au fond qu’à la toute fin. Ou bien comme une succession de nouvelles, indépendantes les unes des autres, mais qui, lorsqu’on les accole les unes aux autres, mettent un évidence un principe de distorsion de la réalité, le lecteur n’étant jamais vraiment certain de ce qui se passe, de la frontière entre le réel imaginé et le fantasme, le rêve et le rêve éveillé, le cauchemar d’une vie qui sort de tout contrôle ou la peur de perdre ce contrôle. Autant de niveaux de lecture imbriqués les uns dans les autres qui ne font que renforcer le pesant malaise qui s’empare de nous au fur et à mesure que la lecture progresse. Un ouvrage qui tient du fantastique et de l’érotique à la fois, ce dernier se nourrissant souvent, on le sait, de ses propres fantasmes.
Qui est donc Dahlia, étrange prénom d’un jeune homme qui finit par s’incruster dans une famille japonaise d’une petite ville de province secouée par des violences racistes ? Un dahlia noir, une fleur vénéneuse et éminemment mortifère qui va faire de l’épouse une esclave sexuelle acceptant tous les traitements les plus dégradants. Mais aussi plonger le mari, longtemps éloigné des plaisirs de la chair, dans une extase orgasmique incomparable sans que l’on ne sache vraiment si cela eut lieu ou fut simplement rêvé. Séduire l’adolescente de la famille pour en faire une dépravée. Pousser l’aîné de la fratrie à une violence aveugle et jamais condamnée. Mystifier le plus jeune sur le sens de la vie et de la mort. Rendre plus confuse encore la perception qu’a du monde le grand-père, sorte de témoin possédant un ultime sursaut de lucidité de la destruction en cours d’une famille qui n’attendait qu’un agent extérieur pour exploser littéralement.

Tsuji, qui s’était fait connaître en France par son roman « Bouddha blanc » il y a une quinzaine d’années, emprunte ici le thème de « Théorème » de Pasolini tout en l’épurant de son aspect social pour ne se concentrer que sur la confusion qui s’empare d’êtres en pleine dérive. Un livre brutal et fort qui distillera son effet longtemps après l’avoir refermé.

Publié aux Editions Seuil – 2011- 133 pages

29.1.13

La fourrure de la truite – Paul Nizon


Les livres de Paul Nizon lui ressemblent. Et ce n’est pas « La fourrure de la Truite » qui dérogera à la règle ! L’auteur a fui le domicile conjugal étroit et étouffant de la ville un peu guindée qu’est Bern, en Suisse allemande dont il est originaire. Il s’est depuis installé à Paris pour y vivre une vie d’artiste, libre, sans contrainte autre que la rêverie, la flânerie et l’écriture. Nizon déteste les cadres formateurs et s’est fait le chantre du récit autofictionnel. C’est donc une figure allégorique de lui-même qu’il faudra voir dans le personnage romanesque de Stolp.
Stolp est issu d’une longue lignée d’acrobates. Une vie d’artistes, toujours à la recherche d’un numéro improbable fait pour marquer les esprits. Une vie en mouvements, sans se poser nulle part. Une vie qu’il n’a jamais menée lui qui fut le premier à connaître une existence sédentaire, avec un job quelconque, sans intérêt. Son enracinement fut son épouse qu’il adorait mais sans doute mal car elle l’a plaqué.

Se voyant désigné comme bénéficiaire de l’héritage d’une tante qu’il ne connaissait guère, le voici à Paris, du côté de Montmartre, dans un petit appartement qui fut celui de la tante brutalement décédée en pleines vacances. Un appartement encombré d’objets et de meubles qui l’étouffent. Un appartement saturé de vêtements et en particulier de fourrures. A quelques pas de là se trouve une boutique de fourrures précisément où la tante se fournissait régulièrement. Y trône une intrigante gravure libertine bizarrement intitulée « La fourrure de la Truite ».

Stolp est un homme pressé, toujours en mouvement, plein de questionnements sur tout et rien, du plus futile au plus essentiel, constamment en quête de lui-même, d’un sens à donner à sa vie et du sens à donner à la trahison de son épouse Clara. Alors il se met à sillonner les alentours de son nouveau domicile, à fréquenter les petites tables alentour, les bars typiques. Il y rencontrera Carmen avec qui il tentera un tout petit bout de chemin mais se comportera avec elle en véritable goujat, trop pressé de bouger, incapable de s’attacher, de s’arrêter, d’aimer, lui qui ne s’aime pas lui-même.
Stolp, le anti-héros. Stolp, le poète profondément antipathique, jouant avec les êtres, tirant parti d’eux sans jamais rien donner de véritablement sincère et profond car il lui faut avancer, à la recherche de lui-même. Stolp qui ne répond pas à ses propres questions, en recherche d’une lumière qu’il ne saura sans doute jamais trouver, une chimère chassant l’autre, la nécessité d’un engagement, même minime, poussant à la fuite par peur de devoir devenir véritablement adulte et devoir s’affronter soi-même.

Du coup, le titre énigmatique prend sans doute un sens multiple. Il pourrait être celui du surnom de la demi-mondaine mise en scène dans ce cadre provocateur. Plus probablement, il oppose le matérialisme d’une tante obsédée par l’accumulation, la thésaurisation dont les fourrures en sont le symbole le plus vif, au vagabondage d’un esprit pressé, celui de Stolp, qui scintille dans l’air comme une truite dans l’eau, insaisissable pour lui-même autant que pour les autres. Mais ce qui surprend le plus dans ce livre étrange c’est que, malgré l’antipathie profonde, viscérale qui émane de Stolp, on ne peut pas rester insensible à l’ineffable poésie d’un auteur au charme singulier.

A découvrir.
Publié aux Editions Actes Sud – 2005 – 136 pages

28.1.13

Avant la chute – Fabrice Humbert


 
Depuis 2009, Fabrice Humbert collectionne les Prix littéraires et compte parmi les écrivains français actuels. Déjà, avec « L’origine de la violence », il nous interpellait sur le sens de l’Histoire et sur la place de la violence dans nos sociétés modernes. Et puis, avec « La fortune de Sila », il tentait de décoder les débordements d’un monde capitaliste devenu fou à travers une grande fresque romanesque financière.

Dans son dernier ouvrage, « Avant la chute », il reprend ces deux thèmes en les associant au travers de l’un des monstres sournois qui ravage des pans entiers de nos civilisations : le trafic de drogue. A son habitude, l’univers romanesque de Fabrice Humbert est d’une noirceur abyssale, d’un pessimisme absolu mais d’une puissance d’expression qui ne fait que s’affiner et s’affirmer, livre après livre.
L’auteur prend un parti qui aurait pu passer pour artificiel : celui de nous conter trois histoires a priori déconnectées les unes des autres mais dont on comprendra au fur et à mesure que le récit progresse qu’elles s’entrecoupent en divers endroits. Trois histoires à trois endroits différents d’une longue chaîne qui cadenasse le trafic mondial de la cocaïne mais intimement liées par l’omniprésence de la violence comme mode quasi unique visant à faire plier les plus faibles et à contraindre ceux qui tentent de résister à la gangrène qui se propage à céder faute de quoi une mort brutale, violente et souvent spectaculaire s’en chargera. Trois histoires donc que nous suivons avec une certaine passion tant l’écriture de Humbert est d’une élégance, d’une simplicité et d’un naturel qui savent vous enfermer immédiatement.
Chapitre après chapitre, dans un ordre immuable, nous suivons le chaos qui se propage avec un déferlement inaltérable tant la puissance des narco-trafiquants, leur détermination, leur capacité à recruter en masse des troupes toujours plus jeunes, plus déterminées et prêtes à tout, y compris à mourir atrocement et trop tôt avec l’illusion de vivre pleinement, dans la lumière, la gloire, la capacité à tout obtenir d’un claquement de doigt, femmes, argent et pouvoir, sont quasi absolues.
Pour Norma et Sonia, ce sera le long récit d’un périlleux périple vers la Terre Promise. Filles d’une pauvre famille de paysans colombiens, elles sont lancées sur les routes depuis que les terres du père ont été confisquées, les plans de cocaïne qu’ont lui avait imposé de cultiver arrachés et ce dernier exécuté, sans explication sous leurs yeux. Un objectif, les Etats-Unis. Mais pour cela, il faudra éviter les rançons, les passeurs véreux et surtout les bandes organisées prêtes à tout pour capturer, violer, torturer et vendre femmes et jeunes filles aux réseaux de prostitution.
Le Sénateur Uribal, dans son fief du Nord Mexique, semble le symbole de la réussite. Plus le récit progresse, plus nous découvrirons la noirceur d’un personnage symbolisant parfaitement la collusion entre le monde politique et le monde mafieux. Il lui faudra affronter ses propres contradictions, sa propre turpitude et une déchéance inéluctable face à un monde qui ploie sous un déluge de violence.
Nadir vit dans une cité de la région parisienne. Il est l’enfant rare, précoce, intelligent, admiré de ses professeurs, lui le fils d’une famille arabe. Il vit déconnecté de la réalité qui l’entoure, plongé dans ses livres jusqu’à ce que l’horreur le frappe de plein fouet, rattrapé par les jeux dangereux de son grand frère, petit caïd des cités, et par l’explosion d’une banlieue qui s’embrase, manipulée par les voyous qui y ont un intérêt.
Fabrice Humbert aime à construire ses récits en de multiples lieux, ici sur deux continents. S’appuyant sur une analyse détaillée de l’actualité et des faits authentiques, il distille un récit palpitant dont l’étau se resserre inéluctablement. A aucun moment il ne cherche à nous dire quoi en penser laissant, bien au contraire, le soin à ses lecteurs de tirer les conclusions qu’il voudra. Le livre marque, choque et interpelle : le signe d’un grand roman formidablement construit.

Publié aux Editions Le Passage – 2012 – 276 pages

 

 

26.1.13

Retour au pays bien aimé – Karel Schoeman



Ce roman fut publié en 1972 en Afrique du Sud, puis traduit et édité, en France, en 2006 lorsque la renommée de ce grand auteur blanc et contestataire, pourfendeur de l’apartheid, fut mieux établie.
Toutefois, il ne s’agit pas, de notre point de vue, de l’une des œuvres maîtresses de Schoeman. On n’y retrouve pas la puissance de l’écriture des œuvres plus tardives et l’on peine quelque peu à entrer dans une histoire volontairement décousue, à l’image des liens qui se sont distendus entre le personnage principal et son pays natal, qu’il retrouve bien des années plus tard.

Georg décide de venir passer une semaine en Afrique du Sud, en plein veld, pour retrouver la ferme de ses grands-parents et s’occuper de la vendre après le décès de sa mère.

Celle-ci, au moment « des évènements » comme il est dit pudiquement dans le roman, avait en effet fui le pays en proie aux plus terribles désordres et suivi son mari, diplomate, en Suisse. C’est là-bas que le jeune homme fut élevé, dans la pratique de la langue française et anglaise. C’est là-bas qu’il réside et travaille, dans une maison d’édition. Il est profondément suisse et confusément Sud-Africain.

En pleine nuit, perdu dans le veld immense, Georg vient frapper à la porte d’une ferme. Tenue par des Afrikaners purs jus, ceux-ci finissent par vaincre leur réticence et par l’accueillir une fois qu’ils découvrent qu’il n’est pas un inconnu.

Pendant les cinq jours qu’il passera sur place, Georg  devra à la fois accepter de livrer quelques souvenirs, attestant définitivement de son intégrité, et savoir se faire plus ou moins accepté par cette famille de quatre enfants, farouches, méfiants et résistants. Il lui faudra aussi nouer des liens contre son gré avec ce que la famille compte comme amis dispersés dans les quelques fermes alentour.

Alors seulement, la confrontation avec ceux qui sont restés lui permettra de comprendre ce que son pays aura véritablement traversé. Ces Afrikaners ont tout perdu : leurs terres, leur argent, leur position sociale. Ils ont fait l’objet d’exécutions sommaires, d’arrestations arbitraires, certaines femmes ont été violées, les esclaves se sont retournés contre eux. Aucun n’accepte que le pays ne soit passé aux Noirs. Beaucoup ont du apprendre à survivre, à s’improviser paysans, à oublier leur bonne éducation.

Pour toutes ces raisons, le retour de l’enfant prodige est incompréhensible d’autant que la ferme héritée n’est plus qu’un champ de ruines, un lieu de souvenirs douloureux et désastreux, à l’image du vain combat mené.

Comme Georg ne sait pas expliquer rationnellement son retour, chacun veut y voir la légitimité de ses convictions et cherche à se faire de cet étranger qui parle leur langue, qui partage des souvenirs communs vagues avec eux, un allié. Tous sont maladroits ou insupportables et ne peuvent que pousser le jeune homme à fuir.

Au final, ce voyage se révèlera un échec complet et marquera la rupture définitive du jeune homme avec ses racines, avec ce monde devenu violent, arbitraire et incompréhensible.

L’avant-dernière scène, paroxystique, aussi brève que brutale est sans doute le moment de bravoure de l’ouvrage. C’est elle qui donne le sens au roman et qui fait tomber les dernières illusions.

Publié aux Editions Phébus – 206 pages

19.1.13

Féérie générale – Emmanuelle Pireyre



Ne vous y trompez pas : derrière ce titre charmant se cache une critique féroce du joyeux bordel ambiant qu’est devenu notre monde moderne. Avec une sacrée dose d’humour et une langue volontairement très moderne qui ne s’embarrasse pas de superflu pour au contraire foncer droit au but, Emmanuelle Pireyre s’attaque aux idées reçues, aux clichés encombrants et multiples qui finissent, sans que l’on s’en rende compte, par former la poisseuse doxa de notre civilisation.

Lire cet ouvrage franchement déjanté, c’est un peu comme contempler certaines créations d’art contemporain : on s’interroge, se demande parfois où l’artiste veut en venir. On peut y entrer ou en fuir, en sourire ou adorer. Il y a toutes les chances pour que cette collection de réactions soit celle de tout lecteur face à un texte assez foutraque mais qui poursuit un but assez clair.

C’est en observant notre monde, en rassemblant des monceaux d’articles de presse, de vidéos, de séquences radio que produit quotidiennement notre société qu’Emmanuelle Pireyre a puisé son inspiration. Il en résulte sept textes aux titres en forme de pieds de nez carrément provocateurs (ex : « Comment laisser flotter les fillettes ? », « Comment faire le lit de l’homme non schizoïde et non aliéné ?», « Friedrich Nietzsche est-il Halal , » etc…) où l’auteur utilise une technique de collage de clichés et une bonne dose d’intelligence pour faire ressortir les angoisses d’un monde dont on sent bien qu’il est en pleine dérive.

On y voit une fillette de neuf ans se lancer dans la peinture monothématique équestre pour renoncer au trading devenu sous-culture dominante précipitant le monde dans la crise des sub-primes et l’effondrement de nations entières ; un universitaire suédois pratiquer le tourisme sexuel en France et devenir un hacker averti pour lutter contre un monde trop capitaliste ; une jeune musulmane pratiquant le violoncelle donner des conseils sur internet à ses coreligionnaires sur la façon de s’habiller et de se comporter pour ne citer que quelques exemples parmi une infinité d’autres.

Tout cela est composé comme de faux articles de presse, des conversations de tchat internet, d’échanges de SMS qui sont devenus le terreau du monde actuel qui déverse des tombereaux d’ineptie, contribuant à renforcer le sentiment général d’une sous-culture populaire qui ne prend plus du tout le temps de la réflexion d’autant qu’elle n’y est plus formée. C’est impertinent, réjouissant, un peu lassant aussi parfois. En tous cas, définitivement extrêmement original et aussi salutaire qu’un avertissement retentissant sortant du chaos général.

Publié aux Editions de l’Olivier – 2012 – 248 pages

17.1.13

Le jeu des ombres – Louise Erdrich

L a vie en couple peut se révéler un véritable enfer, un processus quasi inéluctable d’autodestruction. C’est ce que nous dit implacablement Louise Erdrich dans son dernier roman, celui qui est aussi le plus autobiographique. Car, comme ses personnages, Louise Erdrich vécut une longue relation passionnée et destructrice avec un peintre dont elle est désormais séparée. Louise Erdrich n’a par ailleurs jamais fait mystère de ses origines indiennes auxquelles elle porte la plus haute importance et qui tiennent une part essentielle dans son œuvre. Comme elle, ses personnages partagent ces racines et ces traditions au point d’en avoir fait un élément constitutif du couple qu’elle nous dépeint et de structurer profondément la façon de voir le monde, de se positionner face à lui et de penser la cellule familiale. Une grande part de ce qui se déroule sous nos yeux est influencée par une sorte de besoin presque inconscient d’utiliser son identité spécifique pour se faire accepter, voire s’imposer aux autres, comme une revanche à distance à prendre sur l’Histoire américaine. On aurait tort de négliger cet aspect des choses sous peine de ne pas décoder complètement cette spirale néfaste qui se met en branle dans toute la cellule familiale, enfants et parents compris.

Voici des années que ce couple se côtoie. Ils se sont connus étudiants, se sont mariés et ont désormais trois enfants aussi géniaux et intrigants qu’eux. Lui est un peintre qui compte parmi les figures contemporaines américaines. Il forma sa réussite par une série de tableaux appelés « America » où sa femme, Gil, est représentée à l’infini comme une figure hypnotique, quasi compulsive dans tous les états y compris les plus crûs et les plus intimes. Elle, quand elle ne pose pas pour lui, élève leurs trois enfants et commence sans jamais aller au bout d’incessantes recherches sur des peintres mineurs spécialisés dans la représentation de la culture indienne du XIXème siècle.

Lui croît l’aimer de tout son corps et de toute son âme alors qu’il n’ose pas s’avouer à lui-même qu’au fond, il n’en est plus vraiment amoureux. Il se refugie dans sa peinture pour s’auto-persuader d’un amour inaltérable et compense ses réguliers accès de violence physique sur elle et les enfants en les abreuvant de cadeaux dont il aura également décidé qu’ils devront leur plaire par avance. Bref, un tyran domestique qui étouffe son entourage.

Elle, de son côté, ne lui a jamais pardonné son comportement le jour où les tours du WTC se sont effondrées. Alors qu’elle souffrait le martyre pour son troisième accouchement, il conservait les yeux rivés sur le téléviseur à l’extérieur de la salle de travail pour venir commenter l’enfer, créant un climat de tension insoutenable.

Mais, surtout, elle s’est mise à le détester depuis qu’elle a découvert qu’il lisait son carnet intime. Du coup, elle élabore un stratagème pour le pousser à quitter le domicile et à les libérer, elle et les enfants, d’une vie devenue insupportable et étouffante. Puisqu’il refuse de ne plus accepter de l’aimer et de quitter le domicile conjugal alors qu’elle lui en fait la demande répétée, son plan est simple : tenir deux journaux intimes. L’un, qu’elle sait qu’il lira, où elle consignera des faits ou des pensées imaginaires n’ayant pour d’autre but que de le manipuler et le blesser pour le pousser à la faute. L’autre, le vrai qu’elle garde enfermé dans un coffre de banque, où elle note les observations des effets de son plan.

Avec méticulosité et systématisme, Louise Erdrich démonte l’infernale mécanique d’un couple en train d’exploser. Manipulation et contre-manipulation sont à l’œuvre, prenant souvent les enfants en otage, les poussant eux-mêmes à imaginer des stratagèmes pour survivre à ce que la plus petite de la fratrie voit comme une fin du monde qui se profile.

Il y a un côté presque obscène parce que suffoquant dans cette lente descente aux enfers vers les ombres de la pensée, vers les ombres d’un jeu mortel qui, une fois enclenché, deviendra non maîtrisable comme une réaction en chaîne dont on ignore les effets réels mais que rien, jamais, ne pourra plus arrêter. Il en résulte un livre superbe, génialement réalisé à réserver à un public adulte et averti tant il pourrait être destructeur sur les esprits les moins préparés.

Publié aux Editions Albin Michel – 2012 – 253 pages

12.1.13

La réserve – Russel Banks



« La réserve » est le dernier roman publié par ce géant de la littérature américaine contemporaine. Pourtant, et malgré l’immense admiration que nous avons pour l’œuvre de Banks, « La réserve » nous a laissé sur notre faim.

Banks a pris le parti de changer de registre. Nous ne côtoyons plus les laissés pour compte de l’Amérique, les paumés en marge, habitant des mobile-homes ou conduisant des camions, se débrouillant entre des pères alcooliques et des boulots de droguistes, autant de situations quasi obsessionnelles et autographiques, pour certaines du moins, qui ont hanté les œuvres de l’auteur.
Cette fois, c’est du côté de la grande bourgeoisie, des nantis, des préservés de la crise que Banks nous entraîne. Toutefois, c’est encore dans l’une des régions de prédilection de l’auteur, les Adirondacks, que la quasi totalité de ce long roman va se dérouler. Un roman qui nous a paru hésiter, pendant la première centaine de pages, entre le scenario hollywoodien, l’histoire d’amour inhabituelle chez l’auteur qui, pourtant, prend bien soin de semer des indices qui interpellent le lecteur sur la nature de l’évolution de l’intrigue.

Puis, brutalement, le roman va basculer dans le côté obscur nous faisant côtoyer une fois encore l’inépuisable complexité de l’âme humaine. Et c’est là qu’on sent Banks a l’aise, même s’il semble ne pas arriver à se départir du territoire bourgeois où il a choisi de s’installer. Et c’est ce qui crée un décalage un peu désagréable dont nous ne sommes jamais parvenus à nous débarrasser tout au long du roman.

C’est autour d’un quatuor d’individus que le roman va se construire. Jordan Groves et son épouse habitent à l’année une résidence rupestre et chic, que Jordan a construite de ses mains, sur les bords de l’un des majestueux lacs de la réserve des Adirondacks. Il est un peintre reconnu, engagé, communiste, lié aux écrivains contestataires de ces années qui précèdent la deuxième guerre mondiale.

Convié à une soirée chez un voisin homme d’affaires qui possède une très belle résidence secondaire luxueuse, il s’y rend par un moyen de transport habituel pour lui : son hydravion.

Grand amateur de femmes, il va tomber sous le charme de la fille fantasque de son hôte, Vanessa Cole. Vanessa est une trentenaire fatale, deux fois divorcée, une dévoreuse d’hommes. C’est aussi une femme psychologiquement fragile, aux actes souvent impulsifs et aux conséquences imprévisibles.

Une complexe histoire d’amour va peu à peu se nouer entre ces deux individus qui jouent à se séduire, à se repousser, à se manipuler en profitant du décès brutal du père de Vanessa qui semblait jusque là la protéger d’elle-même.

Alors qu’il croyait son épouse lui être fidèle, Jordan découvrira par hasard l’adultère de son épouse avec un guide veuf, beau comme un dieu, taciturne et simple, Hubert Saint Germain. Une trahison en réponse aux innombrables aventures de Jordan, une réponse à la solitude et au désespoir d’une femme délaissée et qui a renoncé à ses talents pour se dédier à ses enfants et à son époux devenu célèbre.
Cet adultère deviendra le prétexte pour Jordan à céder à Vanessa ce qui, par un complexe concours de circonstances alambiquées, va conduire à la perte du quatuor et à une série de cataclysmes rapidement improbables.

La complexité même de l’intrigue, le lieu inhabituel à l’auteur finissent par rendre la lecture assez laborieuse et par considérablement amoindrir l’intensité dramatique psychologique qui pourtant explose sous nos yeux. On s’ennuierait presque même, parfois…

Donc, à ne recommander qu’aux inconditionnels. Vous pourrez découvrir Russel Banks avec plus de profits dans ses œuvres moins récentes.

Publié aux Editions Actes Sud – 380 pages

9.1.13

L’éléphant s’évapore – Haruki Murakami



« L’éléphant s’évapore » est un recueil de dix-sept nouvelles, de longueurs très inégales, publiées par cet auteur majeur japonais, également enseignant à Princeton, dont nous vous avons souvent conseillé les ouvrages sur Cetalir.

Une fois de plus, Murakami nous entraîne dans son univers très personnel, fait d’un imaginaire débridé, décalé et de personnages qui peinent à trouver une place naturelle, lissée dans une société japonaise spécialement stressante et formelle.

Publiées sur une quinzaine d’années, ces nouvelles nous font découvrir des histoires étonnantes, souvent amusantes, qui, en général, ne se terminent pas bien. On sera troublé par cette rencontre avec un danseur nain qui cherche à tout prix à se réincarner dans la peau d’un ouvrier d’une fabrique d’éléphants bioniques en lui faisant miroiter l’inévitable conquête d’une énigmatique et superbe ouvrière qui vient d’arriver.

On s’interrogera sur le côté schizophrénique de ces petits personnages qui semblent sortir tout droit d’un poste de télévision dont la présence nouvelle n’est remarquée que par un époux en bute à une femme un peu castratrice.

On rêvera avec le gentil jeune homme tondeur scrupuleux et méticuleux de pelouses et sa rencontre avec une femme hommasse et qui lui imposera de visiter la chambre de sa fille absente.
On sera sans doute porté par la poésie de la nouvelle éponyme qui fait disparaître un éléphant et son gardien par une belle nuit ne laissant qu’une cage immaculée et un anneau intact, plongeant ainsi la population et les medias dans un abîme de perplexité.

Ce recueil est une des multiples façons de découvrir la richesse imaginaire de l’auteur et sa capacité à se renouveler. Il n’a cependant pas, à nos yeux, la même profondeur dramatique, la même intensité ou brutalité dérangeante que ses romans (cf « La ballade de l’impossible » ou « Le passage de la nuit » dont vous trouverez les notes de lecture sur Cetalir).

Publié aux Editions Belfond – 417 pages

6.1.13

La maison où je suis mort autrefois – Keigo Higashino



La littérature japonaise contemporaine est riche d’écrivains dont le dénominateur commun est de créer un espace romanesque où la réalité semble toujours voilée par une part d’obscurité et une sorte de confusion entretenue par de dangereuses liaisons avec un monde sombre et fantastique, parfois au point d’en devenir morbide. Haruki et Ryû Murakami (qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre), Yoko Ogawa ou bien encore à Akira Yoshimura en sont des représentants à divers titres.

A cette liste prestigieuse il conviendra aussi d’ajouter Keigo Higashino, considéré comme une des figures majeures du roman policier japonais contemporain. Le livre dont il est question ici, avec son bien étrange titre qui dérange, « La maison où je suis mort autrefois », a d’ailleurs reçu le Prix Polar International de Cognac en 2010.

D’une manière assez fascinante, Keigo Higashino y explore les raisons pour lesquelles un individu peut se retrouver frappé d’amnésie. On sait que, souvent, l’origine en est un choc intense et que le cerveau fabrique alors une stratégie de défense efficace en verrouillant l’accès aux informations susceptibles de faire resurgir une souffrance intense voire insupportable.

L’amnésie est précisément l’un des troubles dont souffre une jeune femme, Sayaka Kurahashi. Mariée depuis peu à un homme toujours absent, elle est la mère d’une petite fille dont on vient de lui retirer la responsabilité pour raison de maltraitance. Sayaka ne pouvait s’empêcher, compulsivement, d’infliger toujours plus de souffrance à son enfant sans être capable d’expliquer les raisons de ses gestes qu’elle regrette profondément.

A la mort de son père, elle reçoit une clé accompagnée d’un plan. Une invitation presque explicite à aller se rendre là où cette clé devrait permettre d’ouvrir une porte dont elle pressent qu’elle dissimule les secrets de ses propres souffrances. N’osant s’y rendre seule, elle force la main à son ex petit ami avec qui elle avait rompu brutalement il y a sept ans, pour l’accompagner sur place.

Lorsque Sayaka et son ami pénètrent dans la maison dont la clé donne accès, ils découvrent un espace inhabité depuis près de trente ans mais dans lequel  se trouvent d’étranges éléments (un journal intime d’un enfant, des costumes d’adulte, des lettres, un télescope, des pendules toutes arrêtées à la même heure…) qui invitent à décoder ce qui apparaît peu à peu comme une sorte de gigantesque mise en scène.

Commence alors une enquête où, pas à pas, entre la logique du jeune homme et les surgissements d’images remontant du passé de Sayaka, une terrible explication va permettre de comprendre ce qui s’est passé autrefois et éclairer, du coup, le mal-être de Sayaka.

K. Higashimo mène son récit de main de maître, semant des indices ici et là auquel le lecteur ferait bien d’être attentif. C’est d’ailleurs aussi la principale limite de ce roman par ailleurs parfaitement ficelé que de faire surgir des informations étranges qu’un lecteur de polar aura tôt fait de détecter comme essentielles voire de décoder tandis que le petit couple d’enquêteurs semble, pour un temps du moins, passer à côté.

Mais cela n’empêchera pas de dévorer un livre qui se lira quasiment d’une seule traite et laissera un certain sentiment de malaise du fait des thèmes qu’il abordera.

Publié aux Editions Babel Noir – Actes Sud – 2010 - 254 pages

Merci à Marie-Noëlle Rolland de la librairie Lirenval de St Rémy les Chevreuses d’avoir mis cet exemplaire à notre disposition dans le cadre de la sélection du Prix Michel Tournier.

5.1.13

Une collection très particulière – Bernard Quiriny



Déjà avec ses deux précédents recueils de nouvelles « L’angoisse de la première phrase » et « Contes carnivores », Bernard Quiriny, jeune auteur belge, nous avait montré tout son amour des livres et de la littérature au point d’en faire un thème essentiel, quasi obsessionnel de son espace romanesque.

Reprenant le droit fil de ces deux parutions antérieures, B. Quiriny nous livre à nouveau un très original recueil à mi-chemin entre une collection de nouvelles que l’on peut lire indépendamment les unes des autres et d’un roman dont le fil conducteur serait Bertrand Gould, personnage rémanent, omniprésent dans son œuvre, véritable guide dans cet espace où l’absurdité confine au génie.

Gould est une sorte de dandy belge, passionné de littérature, glosant sur le monde qu’il sillonne pour son plaisir. Un double littéraire de l’auteur qui nous ouvre les portes de sa bibliothèque imaginaire.
« Une collection très particulière » s’articule clairement autour de trois thèmes à la fois distincts et intriqués car tous ramènent à Gould qui en est l’exposant, une sorte de conférencier privé pour un ami à son tour narrateur de la cocasserie qui se révèle à lui.

Le premier thème qui donne son titre à l’ouvrage est celui de la collection de livres absurdes, éminemment improbables de Gould dont la passion est de réunir tout ce qui va démontrer l’immense difficulté et l’intensité de l’effort demandé aux écrivains pour accoucher de leur engeance littéraire. Des livres qui s’évaporent dans le temps car ils sont intrinsèquement trop mauvais et recherchent par eux-mêmes à revenir à l’essence thématique. Des livres qui ne peuvent se lire qu’habillé à quatre épingles, réservés à une sorte d’élite dandy. Des livres qui ont tué leurs auteurs ou des tiers. Des livres qui renferment des secrets qui ne se livreront qu’à ceux capables de les décoder, cachés au plus profond des textes. Bref, un monde à la Italo Calvi ou bien encore campé dans l’univers de Borges dont Quiriny est un spécialiste.

Le deuxième thème est celui des villes. Dix villes de la planète qui disent là encore l’absurdité de leur raison d’être car on y dort par un exemple inexorablement un jour sur deux, perdant ainsi la moitié de sa vie, ou qu’on y parle trois langues absolument identiques mais que les locuteurs ne peuvent comprendre que s’ils voient toutes les indications dans ce qu’ils sont persuadés être leur seule langue, ne comprenant pas les deux autres pourtant rigoureusement pareilles. Et puis, celle qui se résume en une phrase, une sorte de litote elliptique éblouissante qui résume à elle seule la puissance du texte de Quiriny : « Pleins de confiance, les fondateurs de Livoni construisirent la ville au pied d’un volcan qu’ils croyaient éteints. » Sublime !

Enfin, Quiriny/Gould se mettent à disserter sur des problèmes de société, imaginant des situations aussi délirantes que cocasses depuis que les morts se mettent à ressusciter en masse ou que l’on a trouvé l’élixir de jouvence ou que tout un chacun se voit autorisé, voire encouragé, à changer sans cesse de nom créant un monde où plus personne ne sait vraiment qui est qui quand ce monde ne se met pas, ultime calembour, à faire se rejoindre les mondes parallèles inhérents à la théorie quantique.
Tout cela est extrêmement jouissif parce que joliment caustique, délicieusement impertinent et, surtout, magnifiquement écrit. Un très gros coup de cœur décidément !

Publié aux Editions Seuil – 2012 – 185 pages

Merci à Marie-Noëlle Rolland de la librairie Lirenval de St Rémy les Chevreuses d’avoir mis cet exemplaire à notre disposition dans le cadre de la sélection du Prix Michel Tournier.

29.12.12

Dans le jardin de la bête - Erik Larson



Voici un livre d’histoire qui se lit comme un thriller grâce à l’immense talent de son auteur. Il faut dire qu’Erik Larson avait déjà frappé fort avec son précédent livre paru en France sous le titre « Le diable dans la ville blanche» et dont les droits avaient été achetés par Leonardo di Caprio pour un film dont la sortie est prévue pour 2014.

« Dans la jardin de la bête » est son sixième livre, mais seulement le deuxième à paraître ici. Il a fait l’objet d’enchères record pour les droits d’adaptation au cinéma remportés par l’acteur américain Tom Hanks.

La démarche d’Erik Larson est celle d’un historien méticuleux et consciencieux, celle d’un homme qui passe un long moment à éplucher les ouvrages de référence et à rechercher des documents jusqu’ici inconnus ou inexploités, dormant le plus souvent dans les fonds des plus grandes bibliothèques du monde. Pour son dernier opus, il a puisé une grande partie de sa matière première dans les carnets de l’ambassadeur Dodd publiés sous le titre de « Ambassador Dodd ‘s Diary » par ses enfants Martha et Bill ainsi que les mémoires de Martha publiées sous le titre de « Through Embassy Eyes » complétées de divers documents personnels, dont des lettres d’amour superbes, de cette dernière qu’elle a léguées à sa mort.

Des témoins de premier ordre puisqu’il s’agit de rendre compte de la période allant de Juillet 1933 à Décembre 1937 durant laquelle William E. Dodd fut chargé par le Président Roosevelt d’être l’Ambassadeur des Etats-Unis auprès de l’Allemagne. Pourtant rien ne prédestinait Dodd à occuper cette charge. C’est parce que tous ceux auxquels elle fut proposée refusèrent que cet historien qui ne rêvait que d’une chose, terminer sa grande histoire du Sud des Etats-Unis dont il était originaire, finit par accepter avec comme instruction de Roosevelt de rester dans une stricte neutralité vis-à-vis de la question juive qui commençait à devenir pressante dans une Allemagne en voie rapide de nazification, et de convaincre l’Allemagne de respecter ses engagements de remboursement de la dette de guerre contractée auprès des Etats-Unis.

Pendant plus de quatre années, Larson nous donne à voir la vie presque quotidienne de la famille Dodd. Une vie à la fois ordinaire et extraordinaire. Ordinaire parce que Dodd l’était dans une grande mesure. Homme de petite extraction, il était obnubilé par le souci de dépenser le moins possible ce qui lui valut des inimitiés de plus en plus manifestes de tout le corps diplomatique américain habitué à vivre sur un grand pied.  Extraordinaire car, lui qui avait connu l’Allemagne civilisée du début du siècle, découvrait une Allemagne envoûtée, de plus en plus brutale et préparant de façon absolument manifeste, malgré les proclamations contraires de son leader Adolf Hitler, une guerre destinée à lui redonner son espace vital et à faire triompher des idéaux racistes.

Extraordinaire aussi parce que Martha fut un véritable personnage romanesque. Elle collectionna les aventures amoureuses et puisa ses nombreux amants dans l’intelligentsia américaine, française mais aussi parmi les notables fascistes tels que Rudolf Dies, le chef de la Gestapo, ou le chef de la propagande nazie. Elle fut également la maîtresse enflammée de Boris Winogradov, un secrétaire de l’ambassade soviétique mais aussi un espion russe à Berlin. D’abord enthousiaste et convaincue par la révolution nationale-socialiste allemande, elle finit par s’en détourner à force d’assister à des scènes de plus en plus brutales pour devenir ensuite une espionne à la solde du régime communiste.

C’est un monde en pleine ébullition et se préparant à sa perte que nous donne à voir et à réfléchir, avec brio et intelligence, Larson. Un monde bloqué par l’Amérique soucieuse d’une seule chose, être remboursée, fermant les yeux trop longtemps sur les outrances inacceptables d’une Allemagne qui bascule dans la terreur ; une Amérique aussi préoccupée d’isolationnisme et voulant éviter d’entrer dans un conflit que son Ambassadeur comme son Consul ne manquaient de dépeindre comme pourtant inévitable.

Un monde mité par un anti-sémitisme plus ou moins latent qui permit de fermer les yeux sur une répression pourtant de plus en plus systématique de tous les Juifs allemands jusqu’aux déclarations explicites de Göring proclamant la volonté du régime d’éradiquer la planète de tout ce qu’elle comptait d’impurs.
Un monde incapable d’unir ses forces pendant qu’il était encore temps de bloquer l’irrésistible ascension d’un fou malade et de sa clique alors que tous les caciques s’entredéchiraient allègrement pour s’arroger le plus de pouvoir personnel. Une incapacité frappée d’égoïsme, celui de protéger de fallacieux intérêts court-termistes aux dépens de la protection d’un monde libre.

Bref, une leçon d’Histoire universelle pour nous rappeler les dangers qui nous guettent à nouveau face à la montée quasi fanatique de l’Islam autour de nous, dévoyé par un petit nombre pour ses intérêts propres, ou bien encore face à un Iran qui s’arme nucléairement en prétendant honteusement le contraire ce qui est une simple farce aussi dangereuse que malsaine. N’oublions jamais que l’histoire ne se répète pas, elle balbutie…

Publié aux Editions du Cherche-Midi – 2012 – 646 pages

28.12.12

Cette vie – Karel Schoeman



Publié en 1993 en Afrique du Sud, ce roman vient de faire l’objet d’une traduction magistrale et d’une publication aux Editions Phébus (2009). Karel Schoeman est un des plus grands écrivains vivants de son pays, blanc et solidaire du combats des Noirs d’Afrique du Sud. Son roman le plus connu est sans doute « La saison des adieux ».

Avec « Cette vie », c’est à la fois un roman intimiste et un témoignage historique qui nous est livré. L’auteur se glisse dans la peau d’une vieille femme, allongée sur son lit de mort. Dans les derniers moments encore lucides de son agonie, elle passe en revue sa vie. Une vie faite de solitude, de difficultés, de bouleversements et de conflits familiaux. Une vie qui aura scandé la fin du XIXe siècle, connu le développement rapide d’un pays essentiellement agricole, vu l’arrivée des mines de diamant et la guerre des Boers.

Parce que cette femme, intelligente mais silencieuse, est discrète au point d’en paraître invisible, toute sa vie elle aura assisté à des scènes, à des discussions ou, le plus souvent entendu quelques morceaux de phrases qui, peu à peu et enfin soudainement au moment de mourir, vont enfin prendre tout leur sens et éclairé une succession d’évènements jusque là demeurés incompréhensibles ou impossibles à accepter.
Isolée dans une ferme perdue dans le veld, dépendante d’une famille pauvre et blanche, soumise à une mère avaricieuse et revêche qui impose ses vues à un père silencieux, elle aura en charge très tôt l’éducation d’un jeune enfant, fruit d’un mariage hasardeux entre l’un de ses frères colériques et jaloux et une belle-sœur lumineuse et délurée. Parce que cette belle-sœur fut aimée de son autre plus jeune frère, joyeux et beau danseur, sans doute enlevée par ce dernier et que le mari disparut dans un accident tragique dont la responsabilité pourrait bien incomber au cadet, elle se retrouva à élever un enfant promis à hériter d’une ferme qui ne cesse de s’étendre.

Gagner de la terre se joue souvent à coups de fusil, en spoliant les plus pauvres des blancs, en les chassant sans ménagement. Accroître le bétail, repousser les limites du domaine reposent sur l’exploitation de domestiques noirs ou blancs qui bien qu’affranchis, vivent couchés sur le sol en terre battue au pied du lit des maîtres, ou au mieux dans de vagues cahutes en proie au dur climat fait d’un été brûlant et d’un hiver où il gèle à pierres fendre.

Nous allons suivre les transhumances hivernales en charriots le long de cols vaguement sillonnés de chemins hasardeux et assister aux mariages, aux décès, aux multiples misères qui ponctuent cette vie dure, essentielle, sans joie et faite de labeur et de peines. Nous allons descendre dans l’intimité d’une famille typique de ces paysans du veld, mangeant tout juste à leur faim, reclus dans une religion protestante qui ne laisse aucune place aux sentiments et pour lesquels la survie assurée à ceux dont ils dépendent donne tous les droits ou presque.

Avec l’enrichissement progressif de la famille et du pays, le pouvoir s’accroîtra et finira par bénéficier à cet enfant élevé par sa tante. Il deviendra député, poussé par une femme ambitieuse, hautaine et qui n’a aucun scrupule à exploiter cette vieille femme qui dépend d’elle.

Sans lyrisme mais grâce à une écriture limpide, essentielle, juste, K. Schoeman nous prend aux tripes et nous fait découvrir la vie démente, presque sauvage, de ces pionniers qui ont fondé le pays et dessiné les lignes d’un pouvoir longtemps laissé aux mains des seuls blancs. Le roman est vibrant mais glace d’effroi face aux épreuves endurées et à l’absence de toute lumière. Seule la mort peut délivrer de cette vie là.

Publié aux Editions Phébus – 265 pages

24.12.12

Petite table, sois mise – Anne Serre



Derrière ce titre énigmatique, tiré d’un conte de Grimm, se dissimule un livre qui l’est tout autant et qui marque une rupture dans l’œuvre de son auteur. Anne Serre est une sorte de passionaria de la littérature. Pour cette dernière, elle a renoncé à tout jamais à avoir des enfants ou même un conjoint. Il lui faut vivre dans le silence, dans le repli de soi pour accoucher de lignes savamment pesées et qui disent toujours un peu de soi, l’écrivain étant narcissique par essence. Dans son dernier petit opuscule d’à peine cinquante pages, Anne Serre nous délivre une surprise sous la forme d’un livre choc, une sorte de conte érotique d’autant plus troublant qu’il laissera le lecteur sans réponses aux questions qu’il ne manquera pas de se poser.

Dès la première phrase, le ton est donné : « La première fois que j’ai vu mon père habillé en fille, j’avais sept ans ». C’est désormais une narratrice adulte qui parle, ou plutôt écrit et l’on comprend assez vite qu’il va s’agir pour elle de donner le récit d’une vie, sans jugement à l’image de l’enfance vécue, sans morale.

Un livre qui pose la question de la normalité. Qu’est-ce-que la normalité pour un enfant si ce n’est ce qu’il vit dans sa cellule familiale, lieu sacré où les codes de la vie sociale, les règles du jeu, les tabous et les interdits sont définis, une fois pour toutes ? Comment y survivre, devenir alors un être adulte plus tard responsable, normal quand enfant on a vécu dans une famille de barges ?

« Sous le disque luisant de la table » du salon, formule incantatoire qui reviendra sans cesse dans ce récit hallucinant, figure stylistique et symbolique d’un monde luisant de bacchanales orgiaques et lieu sur lequel le stupre se consacre, les parents entraînent leurs deux filles vers un univers d’une perversité redoutable.

La mère vit nue la plupart du temps. Une belle femme nordique, blonde et aux seins plantureux, toujours en quête quasi bestiale de plaisir. Un plaisir satisfait sous les yeux des enfants, priées elles aussi de participer activement, par un médecin de famille complaisant pendant que le mari et père s’enferme avec un agent d’assurances pour satisfaire d’autres phantasmes. Ensuite, très vite, dès les filles suffisamment formées, elles sauront tout des multiples usages du corps pour la satisfaction des parents comme de leurs alliés dans la perversité.

Et puis, sans explication, un départ du domicile à quinze ans et le début d’une nouvelle vie faite d’abstinence. Une vie coupée des parents qui bientôt décèderont. Un monde où les sentiments semblent avoir à jamais disparu comme si la plaie béante de l’enfance, enfouie sous l’apparence d’une normalité familiale, avait fini par suppurer puis se refermer sous condition que jamais un effleurement ne vienne la rouvrir. Il faudra le miracle d’une nouvelle rencontre, tardive, pour envisager la reconstruction.

Dans ce qui ressemble à une traduction personnelle de l’affaire d’Outreau, Anne Serre surprend son lecteur par la distanciation qu’elle met dans un récit qui jamais ne sera ni grivois ni vulgaire. Il s’agit encore une fois de simplement dire, non de juger. Et surtout, de guérir en écrivant comme elle-même se guérit d’une vie de privations par l’écriture, à commencer par la privation d’une mère disparue alors qu’elle avait dix ans, traumatisme qui lui fera dire qu’elle aura commencé à vivre à l’âge de dix ans. Une confession à méditer à l’aune d’un récit aussi court que dérangeant.

Publié aux Editions Verdier – 2012 – 60 pages

21.12.12

Rue des voleurs – Mathias Enard


 

Mathias Enard est un formidable conteur. Il nous l’avait prouvé avec « Zone » cette confession d’un soldat de cinq cents pages écrites d’une seule phrase. Plus encore avec « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » (Prix Goncourt des lycéens 2010), formidable récit d’un épisode, sans doute imaginaire, de la vie de Michel-Ange convoqué à Constantinople pour y construire un pont. Voilà qu’il frappe encore très fort avec ce formidable « Rue des voleurs », une extraordinaire mise en lumière romancée d’un monde moderne à bout de souffle, une analyse lucide et sans concessions des contradictions et des dangers qui menacent de faire imploser nos sociétés en proie au doute.
La question qui me paraît être centrale dans ce roman est celle de la confiscation. Parce qu’il a osé coucher avec sa cousine et qu’ils se sont fait surprendre par son père, le jeune Lakhdar se retrouve à la rue dans sa ville de Tanger. Nourri de romans policiers français qui lui ont permis d’en maîtriser la langue, le voici devenu la proie potentielle de tout ce que le monde comprend de tordus, de pervers ou de dangereux individus. Il ne rêve que d’une chose : l’Europe et plus précisément l’Espagne quasiment à la porte de cette Afrique maghrébine comme la promesse d’un avenir plus radieux. Chacune de ses tentatives sera vouée à l’échec malgré les manifestations du hasard ou du destin qui laisseront croire, à tort, à une nouvelle étape prometteuse.
Campant son roman dans la pleine actualité de notre monde, Mathias Enard se livre à un tour de force littéraire pour mettre en perspective les profondes secousses telluriennes qui agitent puis fracturent nos sociétés.

D’un côté, le printemps arabe et le mirage d’une démocratie bientôt confisquée par les barbus qui n’auront d’autre objectif que d’ériger un monde conservateur, rétrograde, confisquant le pouvoir sous le prétexte fallacieux d’un Dieu multipliant les interdits et la haine en agitant la promesse d’un paradis à venir. Confiscation donc d’une révolution faite par les jeunes et dont ils deviendront bien vite les premières victimes au nom d’interdits religieux qui se multiplient. Confiscation d’une religion dévoyée de son sens premier.

De l’autre, une Europe qui s’enfonce dans la crise dont la façade la plus au Sud, l’Espagne, se convulse dans une crise qui jette dans les rues jeunes et vieux, fabrique un chômage qui explose, produit une génération de pauvres et d’exclus qui n’ont d’autre choix que la survie dans la paupérisation ou dans l’émigration sans garantie. Confiscation du miracle économique, confiscation du travail, confiscation de tout avenir donc. Confiscation de perspectives lorsque Lakhtar finira par toucher Barcelone pour échouer très vite dans cette « Rue des voleurs » qui existe et qui regroupe la lèpre de la ville, vivant de combines, de rapines et d’illégalités.
Confiscation de la mort, lorsque Lakhtar devra se faire croque-mort malgré lui, enfermé dans un gourbi par un patron obnubilé par les vidéos de morts atroces glanées sur internet. L’entreprise vit de la collecte de ces fuyards noyés pour avoir fait confiance à des passeurs sans scrupules. Ils sont parfois méconnaissables, souvent anonymes, mis en bière sans être pleurés, devenant un simple amas de viande permettant de faire du profit. Cadavres confisqués à la vie, à l’espoir, à leurs familles et proches.

Confiscation de l’amour parce qu’il est Marocain, sans papier, sans travail, résidant en toute illégalité et qu’elle est Espagnol puis tombera gravement malade. Ils s’aimèrent à Tanger. Ils crurent se retrouver lorsqu’il se fit mousse sur un paquebot de ligne avant que de devenir prisonnier d’un navire consigné à quai sans perspectives. Navire confisqué, lui aussi.

Confiscation de toute liberté pour ce jeune homme naïf, toujours prêt à faire confiance, à croire que demain sera meilleur alors que c’est l’abîme de plus en plus profond qui l’attend.
Confiscation des vies lorsqu’il devient malgré lui, en le comprenant trop tard, membre d’un réseau islamiste dormant dont l’implication dans des attentats sanglants au Maghreb ou en Europe, histoire d’accélérer le basculement dans la folie religieuse semble de plus en plus probable. Le dénouement incroyable et sublime du roman en est l’apothéose, le symbole extrême qu’il n’y aura bientôt plus d’autre issue que dans le déchaînement furieux et cathartique de violence.

Seule la littérature offre un peu d’espoir ; celui de s’évader d’un monde insupportable, celui d’apprendre, celui aussi de dénoncer l’intolérable, de dresser une ultime et bien modeste barricade face au déferlement de fin d’un monde que nous dépeint de manière réaliste Mathias Enard. Lui qui est professeur d’arabe classique et qui vit à Barcelone, après avoir habité le monde arabe pendant longtemps, sait bien de quoi il parle. Puissions-nous l’entendre dans ce roman magnifiquement écrit et superbement construit. Eblouissant !

Publié aux Editions Actes Sud – 2012 – 256 pages

19.12.12

Garden of love – Marcus Malte



Un jardin d’amour, image idyllique d’un paradis de fleurs, de verdure et de petits oiseaux célébrant la passion et l’élévation des cœurs. Stop, arrêtez tout ! Vous faites fausse route. Le jardin dans lequel nous entraine Marcus Malte n’a rien de paradisiaque. Il est au contraire semé de fleurs mortellement vénéneuses, de plantes urticantes qui laisseront des pustules honteux, de mauvaises herbes qui sèment la vengeance, la mort et la terreur au gré de leur colère.

Bref, c’est dans un roman policier noir que se situe l’intrigue assez alambiquée imaginée par son auteur. Un thriller typique de la tendance actuelle avec, comme personnage central, un flic à bout de souffle. Un mec tellement usé par l’alcool, la fréquentation dangereuse de truands qui ont su gagner sa protection au prix de son honnêteté qu’il ne travaille plus au commissariat depuis belle lurette et est payé à ne rien faire comme ultime récompense d’une carrière où il en a serré plus d’un. Le portrait robot, ou presque, de bien des romans du genre.

Désormais rangé et bon père de famille, l’enfer va se rouvrir sous ses pieds le jour où il recevra un manuscrit anonyme intitulé « Garden of love ». Un récit d’une rare violence où sa propre vie, ses propres errances lui seront racontées. Un récit dérangeant et qui va le mener tout droit vers celui qu’il traqua toute sa vie, un ange noir de la terreur, un virtuose de la machination et du meurtre irrésolu qui lui laisse un embarrassant manuscrit en forme de testament.

Comme nous finirons laborieusement par le comprendre, le roman alterne entre des extraits de ce manuscrit et la vie réelle de certains des personnages dont des doubles théoriques auxquels d’autres prénoms ont été donnés sont mis en scène dans le document qu’il s’agit d’interpréter. Des doubles qui revivent une combinaison complexe de séquences réelles et d’autres imaginées par l’esprit démoniaque et schizophrénique de leur auteur.

Ces mélanges incessants font la force et la faiblesse du roman. Sa force en ce sens qu’ils entrainent le lecteur dans un tourbillon où la perte de repères, l’odeur nauséabonde des bas-fonds de la société, l’omniprésence d’une tension sexuelle quasi pornographique (avec un premier chapitre à couper le souffle d’ailleurs) font que l’on se laisse emmener et qu’on ne peut plus décrocher d’un livre dont on veut vraiment comprendre la logique et la fin. Sa faiblesse aussi, car souvent on ne comprend plus rien, on ne sait pas qui est qui, on ignore si l’on se trouve dans une section du manuscrit cité ou dans le roman lui-même ce qui nécessite un véritable effort de la part du lecteur pour ne pas décrocher.
Marcus Malte tient malgré tout cela avec une assez grande maîtrise grâce à une langue acérée comme le fil du couteau qui servira à égorger les victimes, une capacité à dire l’essentiel en peu de mots qui claquent comme la hampe sur le mât au vent déchainé. Il est cependant dommage que la fin soit un peu trop convenue et que le rythme, du coup, s’effondre dans le dernier quart du roman.

Bref beaucoup de bonnes choses mais trop d’imperfections pour en faire un roman véritablement exceptionnel. C’est simplement un bon roman policier qui vous tiendra en haleine pendant quatre heures ce qui n’est déjà pas mal.

Publié aux Editions Zulma – 2007 – 318 pages

Merci à Marie-Noëlle Rolland de la librairie Lirenval de St Rémy les Chevreuses d’avoir mis cet exemplaire à notre disposition dans le cadre de la sélection du Prix Michel Tournier.

17.12.12

Plan de table - Maggie Shipstead



« Plan de table » est un des livres à la fois les plus réjouissants et les plus subtils qu’il m’ait été donné de livre en cette année 2012. Réjouissant, car on y rit beaucoup des situations ubuesques ou gentiment ridicules dans lesquelles les personnages imaginées par cette jeune femme de vingt-cinq ans qui signe ici son premier roman de manière magistrale y sont drôles et décalées. Subtil, car Maggie Shipstead a su y rendre à merveille les us et coutumes, les archétypes de pensées et de comportements de ces familles WASP de la classe supérieure américaine de la côte Est.

Il faut dire que l’auteur a eu un matériau de premier choix. Provenant d’un milieu modeste, élevée en Californie, elle entre à Harvard, antre jalousement conservateur des traditions des grandes familles aisées de cette côte Est. Elle a eu tout le loisir d’y observer les codes en vigueur, depuis les tenues vestimentaires, jusqu’aux travers de langage et l’importance des clubs où l’on n’entre qu’après avoir été adoubé par ses pairs qui n’ont d’autres préoccupations que d’y rassembler les élites bien-pensantes capables, bientôt, de prendre le relais et de perpétuer des traditions ancestrales.

Et c’est bien tout cela que l’on retrouve dans son roman. Un roman où deux règles d’or, l’unité de temps et de lieu, forment le socle d’un récit rondement mené. Unité de temps car toute l’action est condensée sur deux jours ce qui laisse le temps d’analyser en profondeur les moindres pensées, les moindres changements d’humeur d’une galerie de personnages hauts en couleur. Unité de lieu, car tout se passe sur une île du Connecticut sur laquelle doit se dérouler le mariage d’une des filles de Winn, personnage central du livre.

Winn est l’archétype du WASP. Fils d’une famille aisée, il entra dans la même université que son père, fréquenta les mêmes clubs et, après avoir mené une vie de bâton de chaise pendant quelques années, se rangea en épousant une jeune femme de sa classe sociale rencontrée le jour de l’enterrement de son père. Winn est obnubilé par le prestige conféré par l’appartenance aux clubs et ne pense qu’à une chose : rejoindre le club de golf de l’île pour lequel il est en liste d’attente depuis trois ans.  A part cela, il vit une vie coincée, contrôlant sans cesse ses sentiments et ses actes comme il cherche à contrôler sa famille.

Tout cela va exploser en vol pendant les deux jours précédant la cérémonie de mariage de sa fille. C’est une véritable conjuration du sort et des évènements qui semble s’être mise en place pour faire de ce mariage un cauchemar. La façon dont l’auteur introduit la cocasserie mêlée à la turpitude, la sottise, la quête sexuelle latente ou carrément explicite est absolument remarquable et crée une tension dramatique que l’humour permet de rendre totalement supportable.

Une fois entré dans le livre, on ne peut plus en sortir. C’est un microcosme qui révèle sa perversité, ses faux-semblants, son hypocrisie, bref ce qui fait l’essence du penser bien, du politiquement correct américain. On y rit beaucoup et ne s’y ennuie pas une seconde. Bref, les caractéristiques d’un très bon livre.

Publié aux Editions Belfond – 2012 – 417 pages

14.12.12

Le lieu perdu – Norma Huidobro



L’occasion n’est pas si fréquente que cela de découvrir la littérature argentine. Voici que le premier roman d’une jeune femme « Le lieu perdu » permet de combler une relative lacune.

Ce livre, publié en 2007, connut un succès d’estime et fut bien accueilli par certains des grands noms de la littérature contemporaine sud-américaine. Pourtant, nous sommes, pour notre part, restés un peu sur notre faim. En effet, malgré un thème original dont nous  allons donner la trame ci-après, il nous a semblé qu’il manquait un souffle dans l’écriture  qui aurait pu transformer ce premier essai que l’on remarque cependant, en une transformation hallucinatoire.

« Le lieu perdu » c’est un village perdu au Nord de l’Argentine, que personne ne fréquente et où vivent, abrutis et écrasés de chaleur, de pauvres hères. Sous un soleil de plomb et sans un souffle d’air, en plein désert et entouré de montagnes pelées, une population s’efforce de subsister à coup de petits boulots. C’est là qu’un lieutenant de police de la capitale est envoyé, à son corps défendant, pour mener une enquête sur une étrange disparition.

Une jeune femme originaire de ce village et émigrée à Buenos Aires où elle a trouvé un travail d’assistante a en effet brutalement disparu sans laisser de traces. C’est, semble-t-il, pour comprendre l’origine et la nature de la disparition qu’un inquiétant lieutenant, sombre et solitaire, est envoyé sur place.

Très vite, l’officier de police va identifier l’amie d’enfance avec laquelle la disparue n’a cessé de correspondre. C’est une jeune femme altière qui tient l’un des deux bar-restaurants du village. Visiblement, elle en sait beaucoup plus que le peu qu’elle accepte de révéler à l’officier auquel elle refuse obstinément de transmettre sa correspondance privée.

A partir de là, dans l’espace de la semaine qui la sépare de son anniversaire qui lui vaudra, dit-elle, d’inévitablement recevoir une lettre de son amie ce qui prouvera qu’elle n’est pas morte et devrait la débarrasser de l’encombrant policier, se met en place un jeu de chat et de souris entre les deux protagonistes. Plus les jours passent, plus la tension monte, plus le harcèlement du policier se fait pressant en particulier auprès de l’entourage de la tenancière du bar.

Pour éviter l’ennui que l’inactivité engendre, l’officier erre dans les rues du village et ne cesse de frotter ses seules superbes chaussures sur les jambes de son pantalon pour en ôter la poussière. Un toc compulsif dont la fréquence augmente au fur et à mesure que ses souvenirs personnels refoulés remontent. Un toc pour chasser la saleté de la varie vie de cet homme que nous allons découvrir.

L’auteur saura conduire brillamment une intrigue à la conclusion cependant relativement prédictible car il est impossible de maintenir l’intensité dramatique du récit sans révéler des informations de plus en plus capitales qui nous font découvrir qui l’officier est réellement et quelle est sa véritable mission. Une intensité croissante est joliment orchestrée qui va conduire les protagonistes à une conclusion nécessairement dramatique et silencieuse dont personne ne saura jamais rien dans ce lieu perdu et oublié de tous.

Il en résulte une intéressante curiosité que nous ne classerons pas pour autant au rang des indispensables.

Publié aux Editions Liona Levi – 219 pages