4.7.15

Les clowns lyriques – Romain Gary


Tirant son inspiration d’une phrase approximative de Gorki qui donne à voir le cirque bourgeois et capitaliste comme un lieu d’expression dépitée de clowns lyriques qui refusent de voir la réalité, Romain Gary construit ce qui fut son dernier roman comme un tableau saisissant des grandes illusions qui agitèrent un vingtième siècle haut en couleurs et générateur des pires turpitudes.

Tout se joue dans un quatuor aussi désaccordé que les grandes idéologies qui, pour Gary, se sont toutes soldées par l’échec retentissant d’un siècle qui se voulut moderne mais qui fut, avant tout, désespérant, destructeur, avilissant pour l’homme. C’est donc un roman profondément noir mais extraordinairement drôle, comme ces clowns qui, plus ou moins malgré eux, nous donnent à voir de façon hyperbolique et grotesque ce que le Siècle commit de pire.

Un quatuor campé au début des années cinquante, dans un monde qui se relève péniblement du plus effroyable conflit de tous les temps, entre une Europe qui tente de se reconstruire, une Amérique obnubilée par la chasse aux Communistes, une Chine maoïste et déjà conquérante, une URSS Stalinienne et qui cherche à asseoir sa nouvelle domination politique et idéologique. Le tout sur un nouveau terrain d’exploration, concentré de tous les dangers, menace d’une nouvelle explosion nucléaire et d’un troisième conflit généralisé, la Corée du Nord venant d’être envahie par la coalition rouge à laquelle s’oppose les Etats-Unis à la tête d’une armée du monde libre et qui fait de ce nouveau symbole l’enjeu majeur du moment.

C’est dans ce contexte explosif que va se rencontrer notre quatuor de clowns lyriques, parfaits représentants d’un monde à la dérive, d’un capitalisme qui erre sans but et qui semble ne se préoccuper que de jouissance vaine. C’est à Nice, en plein Carnaval, précipité de frivolité et d’excès comme pour mieux dépeindre le nihilisme occidental, que R. Gary décide de camper son action.

Entre Willie, metteur en scène holliwoodien à succès et sa femme, Ann, actrice en vogue et sa principale égérie, règne un mariage d’intérêt. Ann est avant tout la vache à lait de Willie, sa garantie bancaire, celle qui lui permet de mener grand train de vie, de se jeter dans une perpétuelle fuite en avant. Willie, qui baise sa femme pour la forme, s’illusionne sur le sens d’une vie qui n’en a pas en collectionnant les maîtresses, en combinant excès d’alcool et amphétamines pour ne pas voir la tristesse et la vacuité du monde artificiel dans lequel il s’est laissé enfermer. Ann tolère cet arrangement qui lui permet de briller en apparence. Mais elle s’y ennuie. Sa vie prendra tout à coup un sens avec la rencontre inopinée de Rainier, un aventurier ténébreux manchot, qui, lui, cherche à donner un sens à sa vie en s’opposant à toute tentative d’hégémonie.

Rainier fut de tous les combats. Il s’engagea auprès des Républicains Espagnols, fut un Compagnon de la Résistance et vient juste de signer pour partir, dix jours plus tard, en Corée combattre dans la force internationale des Nations Unies pour barrer la route à Staline. Il sait que tout cela est vain mais c’est la vie qu’il s’est choisie. Entre Rainier et Ann, c’est une passion torride qui va prendre racine. Ann abandonne Willie sans un mot.

Surgit alors le quatrième personnage, La Marne alias Bedern, compagnon d’armes de Rainier. Exilé de Pologne et Juif, il lutta contre la Nazisme et est lui aussi un farouche anti-communiste. Comme Rainier, il partira dix jours plus tard pour la Corée. La Marne est une sorte de marionnette grotesque et vile, profiteur toléré car il est, au fond, le seul à tenir tête à Willie et à lui donner à comprendre qu’il a perdu la partie en perdant Ann. Plus Willie se débattra, en entraînant avec lui Bedern dont il ne peut plus se séparer car il ne sait vivre seul, plus Willie tentera de récupérer sa femme y compris en ayant recours à un tueur à gages lunatique et toujours accompagné d’un personnage insondable et qui paraît éternellement comateux, plus le monde qu’il aura vainement construit s’écroulera. Avec la chute de Willie, c’est l’ensemble des idéologies qui s’écroule, R. Gary ayant bien soin de démontrer qu’il ne semble exister aucune solution à un monde voué à l’auto-destruction.

Aucun des personnages n’y survivra d’ailleurs pour mieux, symboliquement, marquer que nous vivons dans un monde où nous nous débattons en apparence lyriquement mais uniquement pour mieux courir à notre perte.

R. Gary se suicidera l’année suivant la parution de ce magistral roman à l’écriture puissante. On admirera la force des images et le choc de formules qui laissent abasourdis !


Publié aux Editions Gallimard – 1979 – réédité en Folio – 276 pages

30.6.15

Ne pars pas avant moi – Jean-Marie Rouart


Arrivé au soir de sa vie, à soixante-douze ans, l’Académicien Jean-Marie Rouart, grand écrivain ayant beaucoup réfléchi et écrit sur le sentiment amoureux, semble faussement s’étonner des surprises que la vie lui a réservées.

Dans un roman autobiographique,  il nous conte, sans forfanterie mais avec une plume délicieuse et parfois aussi fielleuse que drôle, comment la vie a fait de lui, le fils d’un couple un peu bohème et fauché, lui qui fut en partie élevé par un couple de pêcheurs de l’île de Noirmoutiers, le personnage relativement célèbre, reconnu et admiré qu’il est aujourd’hui.

Souvent, le tour que l’on donne à sa vie dépend de deux facteurs essentiels : la passion ou l’ambition qui nous font avancer et les rencontres que nous faisons ou savons provoquer. C’est en tous cas ce que nous dit ici l’écrivain, en filigranes.

Lui qui rata son BAC fit une première rencontre amoureuse avec une jeune fille de la haute société, Solange. Elle lui ouvrit les yeux et les portes sur un monde qu’il convoitait mais dont il ignorait les règles, les moeurs et les usages. Elle lui révéla aussi la puissance de la jalousie et la perfidie du sentiment amoureux et passionnel, la jeune femme ne pouvant s’empêcher de poursuivre de multiples aventures et de collectionner les amants de passage tout en conservant sa préférence pour celui qui n’était ni de son milieu, ni de son rang mais qui avait su déceler sa fragilité et en faire la pierre angulaire de son amour pour elle.

Des rencontres, il y en a à foison dans ce livre écrit dans une langue sublime. Les portraits ont la saveur d’un Sainte-Beuve. On se délecte de la façon dont François Nourissier se trouve brossé, avec férocité et tendresse. On chemine derrière les volutes des cigares d’un Vergès secret et ambivalent. On comprend les fauves que sont ou furent un FOG ou un Gianni Agnelli . Mais celui qui compta vraiment plus que tout pour Rouart, c’est l’inimitable Jean d’Ormesson.

Encore adolescent et amant de Solange, il le vit débarqué de sa décapotable Mercedes pour rendre visite à la sœur aînée de Solange. Lui qui rêvait d’être écrivain ne savait pas encore que le flamboyant d’Ormesson serait celui qui saurait détecter son talent, le faire accéder à l’Académie et lui réserver son amitié, faisant de l’impécunieux et indigent Rouart son disciple.

Tout cela se lit avec un plaisir gourmand, celui des belles lettres, de l’érudition, d’une culture classique forgée à la lecture des plus grands et au temps passé avec les beaux esprits de ce monde. Une vie hors norme à la portée de celles et ceux qui cumulent talent et désir de le faire éclore. C’est la leçon en pointillés que l’on pourra retirer de ce très beau livre.


Publié aux Editions Gallimard – 2014 – 234 pages

26.6.15

Le ravissement des innocents – Taiye Selasi


Ce premier roman fit le ravissement de la critique, salué unanimement comme un des livres majeurs américains sortis en 2013. Aguiché par tant de louanges, je me faisais un plaisir à l’avance de découvrir ce roman prometteur.

Patatras, quelle ne fut pas ma déception ! Au risque de paraître iconoclaste ou inculte (pourquoi pas, j’assumerai), je me suis tellement ennuyé à la lecture de ce bouquin que j’ai fini par abandonner au bout de plus de cent cinquante pages de persévérance laborieuse. Ce qui me rassure cependant c’est, qu’en en discutant autour de moi auprès d’autres lecteurs avides, la plupart ont connu la même expérience et ont laissé tomber bien avant moi.

Non pas que le livre soit mal écrit, bien au contraire. Madame Selasi, entre autres diplômée de Yale, est caractéristique de cette génération d’Afroaméricains brillants et trouvant s’imposant de plus en plus dans une société américaine où, longtemps, la culture blanche et WASP a prévalu. Il fourmille de références artistiques et d’analyses fort pertinentes ou éclairantes.

Mais, on n’en comprend pas le propos si bien qu’arrivé à plus de la moitié du texte, je n’arrivais toujours pas à véritablement comprendre qui était qui et encore moins à déterminer où l’auteur voulait en venir.

S’agit-il de faire un long travail de deuil d’un père, chirurgien cardiaque brillant, décédé stupidement seul au petit matin d’une crise cardiaque dans son jardin ? De conter la dispersion et l’éclatement d’une fratrie qu’un deuil va permettre de réunir à nouveau pour tenter de soigner des plaies laissées ouvertes et secrètes ? De nous dire la difficulté à trouver sa place quand on est Ghanéen et que l’on vit à Boston ou à New-York ? Sans doute tout cela à la fois… Mais le récit est tellement déstructuré et construit d’une écriture tellement sophistiquée qu’il en devient terriblement pénible.

Reste à espérer que, malgré les commentaires similaires entendus autour de moi, il subsistera un public de lecteurs capable d’apprécier à l’image de la critique professionnelle.


Publié aux editions Gallimard – 2014 – 368 pages

19.6.15

Le sens de l’orientation – Arrigo Lessana


Il est à souhaiter qu’Arrigo Lessana soit meilleur chirurgien qu’auteur tant il semble avoir quelque peu perdu le sens de l’orientation dans son deuxième roman.

Car, quel est le propos de ce livre où surgissent et s’entrecroisent une cohorte de personnages auxquels nous ne comprenons pas grand-chose ? Tous paraissent errer dans leur vie, avoir endossé un costume qui n’était pas fait pour eux et jouer avec un destin qui devrait finir par les emporter.

Seules les mésanges consignées dans la volière d’une belle italienne, quelque peu femme fatale, semblent avoir trouvé leur direction lorsqu’elles s’envoleront vers le cabinet d’un psychiatre. Quant à celui-ci, s’il semble savoir écouter ses  patients et leur suggérer des pistes fiables (pour les réorienter sans doute ...), il a lui-même perdu son propre sens de l’orientation. C’est un joueur compulsif, dépensant tout ce qu’il gagne aux jeux de casino et qui ne trouvera pas d’autre moyen pour se sauver de lui-même que de se faire interdire de jeu.

Ferdinand, chirurgien cardiaque, navigue entre les deux personnages précédents. Longtemps marié à une mathématicienne, leur couple a désormais explosé. Son ex-compagne s’est elle aussi perdue dans d’impossibles recherches sur les tresses, s’abîmant dans des abysses théoriques qui lui ont fait perdre tout repère. Sollicité pour des opérations impossibles et à haut risque, il commence à perdre toute notion de vie et de mort et cherche à donner un sens à sa propre existence, à ses succès comme à ses échecs en se déchargeant auprès du psychiatre joueur. Il finira par tomber follement amoureux de l’italienne à la volière, vivant une relation un temps passionnelle et perverse avant que d’être lâchement abandonné par une femme elle-même perdue entre des désirs inconciliables et ne sachant sans doute pas faire autre chose que souffrir et faire souffrir. Bref, les boussoles s’affolent de toutes parts.

Tout ce monde (et d’autres encore mais restons-en là) se débat vainement, s’agite beaucoup, se ment à soi-même, s’entrecroise au fil de courts chapitres nerveux mais mal accostés tant et si bien qu’on finit par s’y perdre totalement. Quant à la fin, elle est aussi inexplicable que le roman lui-même et m’a laissé…. Désorienté.


Publié aux Editions Christian Bourgeois – 2015 – 176 pages

18.6.15

Là où les rivières se séparent – Mark Spragg


La petite maison d’éditions bretonne Gallmeister s’est fait une spécialité de découvrir et publier des auteurs nord-américains inconnus mais ayant produit des romans de grande qualité, souvent largement inspirés de l’immensité et de la rudesse du paysage que ce vaste continent a à offrir.
Cette réédition du roman de Mark Spragg n’échappe donc pas à la règle. Ne cherchez pas ici la moindre trame romanesque, le moindre récit linéaire qui nous conterait les aventures d’une cohorte de personnages.

Car ce dont il s’agit, c’est tout simplement de nous plonger au cœur de la vie quotidienne des membres d’un ranch, celui des « Sabres croisés », perdu en plein Wyoming. Un morceau du Nord des Etats-Unis où une immense plaine ventée vient buter sur des monts hostiles. La beauté des paysages y est époustouflante et la population d’une densité inversement proportionnelle à celle des chevaux et du bétail qui paissent au sein de pacages gigantesques.

Dans un ranch où la survie de l’exploitation comme des hommes et des bêtes se joue chaque jour, la journée commence dès quatre heures du matin, dans le froid intense. Un froid avec lequel il faut apprendre à vivre et à combattre car l’hiver il y fait fréquemment au-delà de moins trente degrés.

Au fil d’une écriture profondément lyrique et sublime, Mark Spragg nous fait vivre de l’intérieur les mille et un dangers qui guettent à chaque instant. La traversée des rivières en crue qui font de régulières victimes parmi les hommes et les chevaux, la rencontre fortuite avec les ours qui vous égorgent d’un coup de patte, les parties de chasse conduites pour des riches citadins qui viennent s’abrutir d’alcool et d’émotions fortes sous la surveillance de gamins élevés à la dure et perchés sur un cheval dès leur plus jeune âge.

Loin de toute ville et de la civilisation, il faut tout apprendre par soi-même. A se soigner, à s’instruire, car manquer l’école distante va de soi lorsque les circonstances l’exigent, à survivre lorsqu’on est coincé par le blizzard mortel, à discuter les prix sur tout, à bricoler des guimbardes qui tiennent par le miracle du Saint-Esprit.

C’est tout cela que nous vivons profondément, avec la même intensité que ces pauvres hères pour lesquels la vie au ranch sert de vie tout court, sans famille, sans contact ou presque avec le reste des hommes dans un monde des années soixante où l’omniprésence du numérique n’avait pas rendu l’accès à tout ou presque quasi immédiat.

Un monde sauvage, puissant et rude magnifiquement rendu par l’écriture proche d’un Hemingway de Mark Spragg.


Publié aux Editions Gallmeister – 2015 – 343 pages