20.12.14

L’imprévisible – Metin Arditi


Metin Arditi est un écrivain magique, fascinant par son talent de conteur, captivant par son écriture simple et tendue d’une extraordinaire culture. Produit du lyrisme oriental par son origine turque et de l’intelligentsia genevoise, il est l’un des symboles littéraires de ce que l’Europe a toujours su produire d’intelligence brillante et discrète.

La découverte récente de « Loin des bras » puis de « La pension Marguerite » nous avait enthousiasmé. « L’imprévisible » fut à nouveau un superbe cadeau littéraire, un de ces moments de joie et de communion totale avec ce qu’on appelle incontestablement le talent.

Pourtant, l’auteur n’avait pas choisi la voie facile pour nous emmener par la main. Lorsqu’il entreprend de nous mener sur les traces de l’histoire d’un étrange tableau où seule une main superbement dessinée, d’un blanc d’ivoire étrange tient la plume qui vient de finir de rédiger un texte a priori abscons en Florentin du XVIème siècle, on se dit qu’il va falloir sacrément tenir son sujet pour ne pas tomber dans la pédanterie d’une recherche historique aride.

Or, Mr Arditi s’en sort une fois de plus de façon magistrale. Car derrière la façade de ce tableau se cachent plusieurs secrets en série tant artistiques, qu’historiques et surtout profondément humains. Et c’est bien des passions humaines qu’il est avant tout question dans ce court roman flamboyant.

Lorsque Guido Gianotti, l’expert des mains peintes par Raphaël et admirateur exégète de Rubens, est appelé par Anne-Catherine, grande bourgeoise, la quarantaine bien portée, pour analyser et évaluer le tableau qu’elle détient et dont elle veut se débarrasser, aucun des deux n’imaginent encore que la passion amoureuse les attend au moment le plus improbable.

Guido, la soixantaine bien tassée, est en proie à l’angoisse d’une virilité de plus en plus défaillante, lui qui fut un grand collectionneur de femmes. Anne-Catherine vit une séparation douloureuse d’un mari qui l’a trompa sans vergogne et dont les aventures défrayèrent la chronique de la bonne société genevoise. Deux solitaires enfermés dans des mondes faits de regrets et de non-dits.

Autour du tableau dont Guido va savoir révéler les incroyables secrets se jouent le ballet de la séduction, la découverte qu’on reste capable d’aimer alors que l’on croit ceci devenu impossible, la construction d’un amour au temps de la maturité. Un tableau et son histoire, peu à peu révélée, qui forment un parallèle avec l’enfance de Guido et la culpabilité persistante qu’il éprouve à croire avoir tué son père. Car Guido est un homme d’angoisse, de regrets, un être qui retient ses sentiments pour mieux les maîtriser. Tout le contraire d’Anne-Catherine qui va se livrer sans retenue dans une passion ravageuse. L’angoisse de Guido et sa hantise permanente de se montrer sexuellement défaillant le pousseront à prendre de plus en plus de risques dont l’auteur nous a, dès les premières lignes du roman, révélé où ils le conduiraient.

De fait, on pourra trouver la fin un peu trop prévisible, à l’inverse d’un titre  dont le propos est seulement d’illustrer que derrière le convenu et l’apparence se cachent ce que la patience et l’intelligence ont la capacité à déceler et que, pour peu que l’on ose, la vie sait nous réserver à tout âge d’incroyables cadeaux inattendus.

On restera fasciné par la beauté, la précision et l’intelligence des descriptions des tableaux faites par Arditi au point de nous faire des acteurs vivants d’une matière en apparence morte.
C’est une fois de plus un roman en forme d’hymne à la vie, réjouissant malgré les épreuves et optimiste qu’il faut voir dans ce magnifique roman.

Publié aux Editions Actes Sud – 2006 – 206 pages



13.12.14

Dans les yeux des autres – Geneviève Brisach


Geneviève Brisach aura mis huit ans à écrire ce roman directement inspiré des « Carnets d’or » de Dora Lessing. Inspiré et transposé dans la France des années soixante et soixante-dix. Mêmes prénoms pour les deux sœurs Anna et Molly. Trame générale comparable.

Le regard des autres dont il s’agit ici est celui des femmes, ces deux sœurs qui se regardent désormais en chiens de faïence alors qu’elles auront tout partagé dans la France libre et révolutionnaire, partant jusqu’au Mexique pour participer là-bas aussi aux activités militantes et à une sorte de guérilla politique avec leurs compagnons et une mère hystérique. Après une jeunesse fusionnelle, faite d’admiration mutuelle, auprès de deux amants devenus des héros, l’un mort en prison, l’autre connu pour son engagement politique, la vie et un drame personnel, que nous finirons par découvrir, ont fini de les projeter l’une contre l’autre.

L’une est devenue médecin, bien ancrée dans sa vie malgré une rupture amoureuse difficile avec son compagnon de toujours. L’autre ne s’est jamais remise de la mort de son homme mais, aussi et surtout, d’une blessure narcissique beaucoup plus sournoise. Elle est devenue une écrivain célèbre mais vivant de plus en plus à côté d’elle-même, complètement sous la coupe d’une mère aussi tyrannique que sans-gêne.

Le regard des autres c’est aussi celui que celles et ceux qui nous entourent portent sur nous. Un regard qui peut pousser à se fondre dans un groupe au nom d’une idée ou d’une idéologie comme il peut pousser à l’ostracisme voire aux blessures physiques pour celui qui va se retrouver l’objet de toutes les accusations lorsqu’il faut un bouc émissaire, que plus rien ne va, qu’aucune explication rationnelle ne justifie ce qui se passe.

C’est tout cela que tente de nous montrer Geneviève Brisach. Tente, car le récit manque cruellement de fluidité au point que l’on met quelque temps à comprendre qui est qui, qui joue à quoi et avec qui. Un récit très daté, dans une France désormais oubliée, celle de tous les possibles qu’ouvrait la révolution libertaire de Mai 68. C’est sans doute aussi, le temps et la distance aidant, ce qui explique cette impression permanente de flouté et de flottement dans le déroulé de ce roman.

Selon sa sensibilité, on y adhérera ou non. Pour ma part, je m’y suis profondément ennuyé la plupart du temps à l’exception notable de la truculente scène où, débarquées dans un atelier d’écriture situé dans un ancien asile psychiatrique, la mère va s’emparer brillamment du rôle que sa fille était censée tenir, profitant de son désarroi, de sa dépression et usant de son culot habituel. Une scène qui sauve le roman d’un oubli total mais qui n’en fait pas pour autant une réussite…


Publié aux Editions de l’Olivier – 2014 – 306 pages

Eric-Emmanuel Schmitt – Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent…


Avec ce livre, le prolifique et varié Eric-Emmanuel Schmitt ouvre un nouveau pan dans sa production littéraire. Un pan consacré aux grands compositeurs qui ont marqué la vie de cet amateur éclairé de musique classique. Un premier essai consacré à Ludwig van et qui sera bientôt suivi d’un autre consacré au Maître de Leipzig, Jean-Sébastien Bach.

Dans la première partie de cet essai, l’auteur tente de nous faire comprendre comment et en quoi il retrouva Beethoven récemment, compositeur qui avait habité ses journées d’adolescent lorsqu’il travaillait avec acharnement ses sonates au piano puis qu’il avait abandonné, croyant, à tort, tout en savoir et n’y avoir plus rien à apprendre.

Le titre provocateur du livre est directement issu d’un propos tenu de sa professeur de piano, un personnage haut en couleur et qui s’était exprimé ainsi, au plus grand déplaisir de notre homme, après une interprétation à quatre mains d’une réduction pour piano de la Symphonie Héroïque.

Le propos de l’auteur peut alors se résumer ainsi. Ce qui fait la supériorité de Beethoven c’est qu’il fut, malgré les apparences, un musicien qui croyait en l’Homme et qui se construisit une morale autour de quatre principes :

L’acceptation de « notre fragilité, nos défaillances ; nos tourments, notre perplexité ; abandonner l’illusion de savoir ; faire le deuil de la vérité ; reconnaître l’autre comme un frère en questionnement et en ignorance ; cela s’appelle l’humanisme.
Pour s’y maintenir, il faut aussi lutter contre la peur, celle de l’échec, celle de la vie, celle de la mort ;  cela s’appelle le courage ;
Pour y persévérer, il faut exhaler ce qu’il y a de meilleur en l’homme, de beau dans le cosmos, d’admirable parmi la création ; cela s’appelle la hauteur.
Pour s’y sentir bien, il faut dépasser la tristesse, le désarroi, la haine du provisoire, le besoin de posséder ; on doit préférer ouvrir les bras, privilégier l’énergie, célébrer l’existence ; cela s’appelle la joie. » (pages 74-75)

S’ensuivra un deuxième récit, rédigé quelques mois plus tôt sous le titre de « Kiki van Beethoven » et duquel fut tiré une pièce de théâtre. Un récit comme toujours brillant, sorte de prélude à l’essai précédent et dans lequel une femme, âgée et au mauvais caractère, s’interroge sur les raisons qui font qu’elle n’entend plus la musique du maître qui, jadis, fusait à la simple observation de son auguste buste de plâtre.

La conclusion en est que pour entendre Beethoven, il faut adhérer à son humanisme, croire en l’Homme, voir en lui au-delà de ce qui font ses défauts et ses limites, toutes choses que la musique de Ludwig van portait en elle.

Il en résulte deux récits courts et brillants, à réserver cependant à un public averti et capable de se confronter à la puissance des concepts.


Publié aux Editions Albin Michel – 2010 – 184 pages

8.12.14

Les MOOC – Conception, usages et modèles économiques – JC Pomerol, Y. Epelboin, C. Thoury




Vous avez sûrement entendu parler des MOOCs (Massively Open Online Courses), ces cours mis en ligne au départ par les plus prestigieuses universités américaines, version relookée de l’enseignement à distance de ce bon vieux CNED français, désormais totalement dépassé…

Dans ce petit ouvrage collectif fort bien documenté, les trois auteurs s’attachent à démontrer en quoi ce phénomène est irréversible et  appelé à se généraliser moyennant un certain nombre d’adaptations lui permettant de passer d’une phase de construction, en train de s’achever, à une phase de consolidation et de maturité.

Leur thèse, à laquelle nous souscrivons étant au plan professionnel impliqué de très près dans ce sujet, est que les MOOCs vont peu à peu remplacer toute une partie de l’enseignement en amphithéâtre traditionnel. A cela, plusieurs raisons.

Economiques d’abord. Si le coût de création initiale d’un MOOC est élevé (les auteurs proposent diverses manières pertinentes d’évaluation de ces coûts), le fait de le rejouer pendant au moins trois années de suite, même en prenant en compte les inévitables mises à jour, en fait une alternative viable. Mais c’est aussi un moyen de toucher un autre public que les étudiants du campus de l’université car, de fait, les MOOCs concernent majoritairement un public déjà diplômé de l’enseignement supérieur et à la recherche d’une formation complémentaire dans un cadre professionnel. De ce fait, il existe des opportunités économiques pour les institutions académiques de proposer de nouveaux services de tutorat, de certification et de diplomation auprès d’un public nouveau, demandeur et que le monde académique a le plus grand mal à toucher.

Marketing ensuite, car un bon MOOC est un excellent moyen d’attirer les meilleurs étudiants ou les meilleurs enseignants en leur donnant envie de rejoindre une institution qui sait se différencier des autres par le contenu de sa pédagogie et/ou la qualité de ses réalisations en ligne.

Pour les auteurs, le véritable futur des MOOCs passe par la substitution des cours classiques et l’utilisation du temps d’enseignants ainsi libéré comme temps d’accompagnement et de tutorat des apprenants. Le collectif explique également de façon pertinente en quoi les MOOCs ne signent pas la mort des grandes universités et des Grandes Ecoles à la française.

L’ouvrage séduira très certainement tout public déjà quelque peu familier avec cette thématique. Il pourra se révéler un peu aride aux néophytes du fait de l’utilisation du vocabulaire spécifique au sujet d’ailleurs répertorié et expliqué en annexe de l’ouvrage. Un très bon ouvrage pour les spécialistes du sujet avant tout.

Publié aux Editions Dunod – 2014 – 484 pages

5.12.14

Instruments des ténèbres – Nancy Huston


« Instruments des ténèbres », bien que récompensé par le Prix Goncourt des Lycéens 1996 et le Prix Inter 1997, n’est probablement pas l’œuvre par laquelle commencer pour découvrir Nancy Huston pour celles et ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas encore cette auteur majeure canadienne d’expression française. Ce livre est en effet d’une grande complexité de construction et ne se laisse pas facilement aborder. La lecture des premières pages m’a même, je l’avoue, rebuté au point de me poser la question de refermer un livre commencé comme une étrange élucubration.

Toutefois, la persévérance paie et le parti-pris de l’auteur va peu à peu prendre sens au fur et à mesure que se déploient les deux récits qui se font écho. N. Huston semble avoir conçu son roman comme, entre autres, une interrogation sur l’écriture, en, particulier sur le rapport que l’œuvre qui se crée entretient avec son créateur au fur et à mesure de sa gestation.

Pour cela, N. Huston fait cohabiter deux histoires en parallèle. Celle qui sert de trame au roman repose sur un fait divers historique, en plein cœur du XVIIème siècle français. Dans cette France très rurale, dominée par l’Eglise et une certaine brutalité, nous allons suivre l’histoire haute en couleurs de deux jumeaux, Barbe et Barnabé.

Entre chaque chapitre de ce roman vient s’intercaler un chapitre où est mis en scène l’auteur supposé de ce roman. Comme Huston, cet auteur est une femme en crise, à la recherche de ses propres racines, ayant abandonné des parents eux-mêmes séparés et qui collectionne les amants comme on collectionne les déboires et les gueules de bois.

Chaque plongeon dans l’intimité de Barbe et Barnabé, est une invite à descendre dans le moi profond de l’auteur, à l’amener à s’interroger sur le sens de ses actes, sur la responsabilité qu’elle porte dans la rupture avec ses parents, sur la raison qui la pousse aussi à avorter systématiquement des multiples grossesses qu’elle subit. Plus le roman se construit, plus l’auteur remonte son propre temps inversement en prenant le risque de réveiller des souvenirs profondément enfouis.

Barbe et Barnabé naissent orphelins comme l’auteur qui, elle, a rompu les liens avec un père alcoolique et une mère dépressive et bigote. Le père des jumeaux est inconnu, la mère morte en couches. Les jumeaux sont aussitôt séparés, Barnabé confié au monastère proche, conditionné pour devenir un moinillon obéissante et pauvre. Barbe va pour sa part connaître le sort d’une servante le plus souvent exploitée, rarement aimée. Ballottée d’un maître à l’autre, elle finira par se faire engrosser par un Maître obsédé sexuel qui, parce qu’elle dépend entièrement de lui, peut abuser d’elle sans vergogne.

Barbe se doit de cacher cette grossesse si elle veut échapper à l’opprobre. Elle en viendra à tuer l’enfant à peine né comme l’auteur s’acharne à tuer les embryons qu’elle engendre au fil de ses amours malheureuses.

Plus l’histoire des jumeaux s’enfonce dans l’obscurantisme de son époque, plus la remontée dans le temps actuel de l’auteur sera douloureuse, à la recherche désespérée d’un sens. Les références historiques jalonnent ce roman à deux voies tout comme la réflexion sur le sens de la musique et son évolution par référence aux œuvres révolutionnaires de Biber, précurseur de génie en cette fin de XVIIème et début de XVIIème. N. Huston semble vouloir dire que  notre présent trouve ses racines cachées très loin dans le temps et que nous ne sommes, de fait, pas en pleine possession de notre libre arbitre.

Certes le propos est loin d’être limpide mais c’est dans une forme d’hallucination, de parcours chaotique et hanté que la pensée finira par accoucher d’une œuvre qui niera délibérément la vérité historique comme pour dire, qu’au bout du compte, nous avons tous le droit de choisir, en bien ou en mal.


Publié aux Editions Actes Sud  -1996 – 409 pages