27.7.17

Les filles au lion – Jessie Burton


Après le carton mondial de « Miniaturistes » vendu à plus d’un million d’exemplaires (mais que nous n’avions que moyennement aimé – voir notre critique), les groupies de la romancière anglaise toute jeune trentenaire attendaient avec impatience son deuxième opus. Autant dire que « Les filles au lion » emportent une adhésion sans réserve et devrait devenir un page turner international tant son auteur parvient à combiner avec un immense talent une histoire attachante, des personnages au caractère très déterminé ainsi qu’une analyse sociale et historique fouillée servant seulement de discret filigrane.

Jessie Burton aime placer ses histoires dans un contexte historique. Ce fut l’Amsterdam du XVIIème siècle avec son premier roman. Son deuxième livre nous met dans une double perspective. Celle de l’Espagne de 1936 d’une part et celle de la ville de Londres au début des années soixante d’autre part.
Entre ces deux époques très différentes, entre un pays qui s’apprête à basculer dans la guerre civile puis dans le Franquisme et une capitale sur le point de quitter une époque industrielle pour sombrer dans une frénésie de croissance des services et de l’enrichissement à tout prix, il existe un trait d’union sous la forme d’un tableau. Une œuvre étrange, troublante, décrite avec une précision chirurgicale par Jessie Burton qui se régale dans ce genre d’exercice. Un tableau un peu mythique qui fit beaucoup parler de lui lors de sa création dans l’Espagne des années trente avant de disparaître des écrans radar jusqu’à sa réapparition inattendue à Londres, presque trente ans plus tard.

Autour de ce tableau, beaucoup de femmes. Celles représentées dans l’œuvre d’abord inspirées de références religieuses et mythologiques mais dont le sens caché nous sera finalement révélé en toute fin de ce qui ressemble à une enquête passionnée et passionnante. Celles qui gravitent autour de cette œuvre en permanence, d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre et qui, toutes, jouent un rôle essentiel dans la création, la compréhension et les diverses révélations d’un tableau qui crée une sorte de scandale. Nous n’en dirons pas plus, bien entendu, tant la lecture des « Filles au lion » s’impose par elle-même !

Derrière le romanesque, très réussi on l’aura compris de l’ouvrage, se cache la question de la place de la femme dans nos sociétés et tout particulièrement son rôle en tant qu’artiste. Si ceci semble être désormais acquis dans nos sociétés occidentales modernes, il fallut le combat des femmes imaginées par Jessie Burton autour de ce tableau fictif mais hautement symbolique pour en arriver là.

Un livre passionnant !

Publié aux Editions Gallimard – 2017 – 490 pages


19.7.17

Le club des incorrigibles optimistes – Jean-Michel Guenassia


C’est avec ce premier roman que Jean-Michel Guenassia, âgé alors de cinquante-neuf ans, fit son entrée remarquée dans le monde littéraire.  Jusque-là, il avait fait toute sa carrière comme avocat d’abord mais aussi comme scénariste pour la télévision quand il n’écrivait pas des pièces de théâtre (sans rencontrer de succès du public toutefois). A bien scruter sa biographie, on s’aperçoit aussi qu’il fut l’auteur lointain d’un roman policier, remarqué et récompensé, genre qu’il ne désira cependant pas explorer plus avant.

C’est avec un gros pavé de près de huit-cent pages que ce joli tour de force est réalisé. Une longue observation des années soixante par un adolescent qui, peu à peu, découvre la véritable difficulté du monde qui l’entoure.

La meilleure façon de rendre compte du climat de ce roman ambitieux et très réussi est de le faire autour de la double assertion du mot « échecs ». Plus passionné par le baby-foot et la photographie que par ses études à Henri IV, le jeune Michel Marini échoue un jour par hasard dans l’arrière-salle d’un bar-brasserie du côté de Denfert-Rochereau. Quelle n’est pas sa surprise d’y trouver Jean-Paul Sartre et Joseph Kessel se livrer à une partie d’échecs au beau milieu d’une bande de réfugiés de l’Europe de l’Est tentant de dialoguer dans un Français plus ou moins chaotique quand ils ne s’invectivent pas dans leurs langues respectives générant une immense cacophonie.

Dès lors, la découverte du jeu, sa pratique deviennent un moyen d’apprentissage et plus encore un prétexte à rencontrer des hommes particulièrement maltraités par la vie, victimes des mécanismes totalitaires que les odieux régimes communistes d’alors avaient déployé à leur encontre. C’est toute l’histoire stalinienne qui peu à peu se dévoile, pudiquement, comme une somme de secrets difficiles à révéler parce qu’honteux et lourds.

Les échecs, ce sont aussi ceux des déceptions, des erreurs, des ratages que la vie réserve à tout un chacun. Echec à comprendre ce qui a pu pousser son frère à tout plaquer pour s’engager dans l’armée et partir faire la guerre en Algérie. Echec à sortir d’une relation ambigüe avec la petite-amie du frangin qui, par ailleurs, lui ouvre le monde de la photographie. Echec du couple parental qui, à force de tensions, de rancoeurs et pour des questions d’origine sociale si différente va finir par exploser sous les yeux d’un adolescent impuissant. Echec des réfugiés réunis par la passion commune d’un jeu à pouvoir maintenir des relations humaines apaisées car le passé, mal enterré, resurgit avec la puissance tellurique des éruptions volcaniques.

Guenassia aurait pu facilement se perdre, et ses lecteurs avec, face à une telle ambition. Il parvient à maintenir une cohérence, une lisibilité, une unité romanesque totale entre tous ses personnages qui s’agitent avec la frénésie d’une société portée par la volonté de reconquête, croyant encore pour peu de temps en un avenir radieux. D’incorrigibles optimistes en dépit de tout. Arriveront l’indépendance de l’Algérie, Mai 68, le choc pétrolier qui finiront, de fil en aiguille, à nous mener au désastre moral et politique actuel…


Publié au livre de Poche – 2009 – 731 pages

Agnès – Peter Stamm


Chaque couple invente son histoire amoureuse à sa façon. Jusque-là, lui n’a vécu que des aventures qu’il a toujours cherché à fuir par peur de la lassitude, par souci de préserver une prétendue liberté et crainte de réellement s’engager. Elle, Agnès, n’a vécu que des flirts. Rien de sérieux au point de préserver sa virginité à vingt-cinq ans passés.

C’est dans une salle de bibliothèque new-yorkaise surchauffée que leurs regards se croisent. Bien que beaucoup plus âgé qu’elle et alors qu’il ne la trouve pas spécialement belle, il se sent cependant mystérieusement attiré par elle. Il écrit un livre sur les wagons de chemin de fer de luxe ; elle prépare une thèse sur la symétrie des particules. Deux approches du monde que tout oppose déjà.

Après des cigarettes partagées sur le perron et quelques dîners, les voici en couple au point qu’au bout de quelque temps Agnès accepte de venir s’installer chez celui qu’elle considère comme son fiancé.

Par jeu, Agnès lui lance un soir le défi de composer un texte sur elle. Lui a toujours rêvé de réaliser un roman sans y être jamais parvenu, finissant par se réfugier sans passion mais par nécessité et besoin d’écrire dans la réalisation d’ouvrages techniques spécialisés. Au départ purement descriptif, le texte objet du défi va peu à peu se transformer en une sorte de prophétie prédéterminant les moindres faits et gestes du couple, structurant jusqu’aux pensées.

De façon progressive et avec une approche toute en finesse, Peter Stamm nous donne à voir le lent délitement d’un couple qui se laisse prendre au piège d’une boutade finissant par concentrer toute l’impossibilité à vivre véritablement ensemble. Ce n’est pas la grande différence d’âge qui fait obstacle ni les activités partagées comme cette sortie en forêt qui marque le paroxysme d’une pseudo-béatitude, mais bien plutôt deux projets de vie, deux profonds mal-être que le temps, les épreuves quotidiennes rendent irréconciliables au point de finir en drame.

Avec ce premier roman, Peter Stamm fit une entrée remarquée sur la scène littéraire d’expression germanique. Une entrée encore trop discrète par chez nous alors que son œuvre mérite le plus grand intérêt.

Publié aux Editions Christian Bourgeois – 2000 – 179 pages

12.7.17

Price – Steve Tesich


Il aura fallu patienter plus de trente ans pour enfin découvrir en Français le premier roman de Steve Tesich, auteur peu prolixe mais devenu culte avec le succès de son deuxième roman, « Karoo ». Il n’y a eu rien d’autre, Tesich venant à décéder deux ans après la parution de « Karoo ».

« Price » fut un échec qui força son auteur à se réfugier dans l’écriture de scenarios pour le cinéma pendant dix ans avant que Karoo ne le remette en pleine lumière. En lisant ce roman maudit, mal-aimé du vivant de l’auteur, on découvre un véritable trésor. Ouvrir ce gros pavé imprimé sur du papier épais et lourd, c’est prendre le risque réel de ne plus pouvoir décrocher tant on est happé. Car si « Price » est, beaucoup, l’histoire de Steve Tesich lui-même, c’est aussi, forcément, un peu ou beaucoup celle de chacun de ses lecteurs tant les thèmes qui y sont abordés sont universels.

Pour Price, à dix-sept ans, tout arrive en même temps provoquant un tsunami dans une vie d’adolescent jusqu’ici calme. Une vie passée à vaguement étudier, s’entraîner quotidiennement pour la lutte, mener des combats en compagnie des deux amis de toujours, eux aussi lutteurs mais moins doués que Price tout en composant avec un père et une mère qui se sont aimés avant que se chamailler ou de s’agresser au quotidien.

Dans ce coin industriel et pollué d’East Chicago où pullulent raffineries et aciéries dans lesquelles la plupart des pères de famille sont employés, la question de l’avenir ne semble pas trop se poser tant la vie semble écrite d’avance. On est promis, son diplôme (de type BAC) en poche, à devenir l’un de ces innombrables ouvriers que semblent réclamer sans cesse les industries locales.

Mais Price et ses copains ne semblent pas se résigner à ce morne futur dicté d’avance. Et d’autant moins que Price fait la rencontre d’une jeune fille fraîchement arrivée, Rachel, dont il tombe éperdument amoureux au moment même où le père de Price tombe gravement malade et entame une lente agonie.

Du coup, la vie de Price se met à bourdonner, à vibrionner sous le coup des situations impossibles, des écartèlements constants entre ce qu’il conviendrait logiquement de faire et ce que la passion réclame, envers et contre tout.

Entre Rachel, qui est une jeune femme aussi belle que perverse, une manipulatrice odieuse et un père obsédé par l’idée d’être aimé à tout prix par sa femme comme son fils en dépit d’une tyrannie dont la cause n’est autre que l’incapacité à savoir se faire aimer pour ce qu’il est, Price ne trouve d’autre échappatoire que de plus en plus rêver la vie qu’il aimerait vivre.

Plus les déceptions et les frustrations s’accumulent, plus Price fait le vide autour de lui. Moins il comprend d’instinct ce qui se passe, plus il tente avec une imagination sans limite de trouver des explications de plus en plus alambiquées aux évènements qui lui échappent. Plus Rachel le pousse à bout, plus il demande un amour inconditionnel, se détachant inexorablement de ses parents.

En quelques semaines d’un été brûlant, la vie de Price va basculer de celle d’un adolescent sans histoire et sans grand avenir, anonyme parmi les anonymes, à celle d’un adulte dont le caractère se sera forgé dans de terribles épreuves et des ruptures définitives.

On pourra trouver le personnage de Price profondément antipathique et égocentré. Certes. Mais, il me semble qu’il faut y voir avant tout un gamin qui fait l’apprentissage brutal, inattendu, impréparé de la vie adulte. Un apprentissage sans mode d’emploi, sans assistance, sans conseil en butte à des êtres profondément destructeurs et qui ne peuvent qu’abîmer à jamais une certaine innocence.

Il en résulte un livre magnifique, exaltant et si vrai. Une splendeur.


Publié aux Editions Monsieur Toussaint Laverture – 2014 – 537 pages

30.6.17

Animals – Ceridwen Dovey


Ceriwen Dovey est une jeune femme sud-africaine aimant observer le monde afin d’y décoder les signifiants forts cachés derrière le rideau des apparences, des comportements ou des traditions. Docteur en anthropologie sociale, elle a réalisé films et ouvrages qui ont été remarqués dans les milieux universitaires ou les festivals spécialisés. Mais, depuis quelques années, c’est à l’écriture qu‘elle a décidé de se consacrer.

Son dernier livre (dont l’éditeur a jugé bon de ne conserver qu’une partie du titre original sans pourtant le traduire de l’anglais au français, bizarrerie bobo un peu stupide mais passons) donne une idée frappante de ce que la combinaison de deux talents bien maîtrisés peut donner.

Dix nouvelles mettent face à face un animal (parfois improbable tel une moule) et son Maître humain dans des circonstances, la plupart du temps liées à la survenue d’une guerre, qui vont conduire à la mort inutile et cruelle d’un animal ne demandant qu’à aimer et être aimé. Souvent, ces humains n’ont rien d’anonymes puisque nous côtoierons le chien de Goebbels, le chat de Colette, le perroquet de Kafka entre autres.

Avant de se lancer dans son entreprise, Ceridwen Dovey a entrepris le type de recherche  documentaire sérieuse que sa formation universitaire lui a enseigné à pratiquer. On y découvre donc beaucoup sur la vie de ces animaux divers et, parfois, les stratégies complexes sexuelles qu’il leur faut déployer pour se reproduire.

Alors, pourquoi ne pas donner le pouvoir et la capacité aux animaux, quels qu’ils soient, de nous observer pour tenter de comprendre les règles, les coutumes, les objectifs, les peurs, les luttes ou les pulsions qui semblent sans cesse agiter ces bipèdes avec lesquels ils entretiennent des rapports bien ambivalents ? Ne serions-nous in fine que de pervers manipulateurs de ces êtres ? L’auteur franchit le pas avec une drôlerie qui fait mouche, une impertinence aussi qui n’hésite pas à faire vaciller les Grands Hommes de leur piédestal.

L’exercice aurait pu devenir répétitif et lassant. Or, il n’en est rien grâce à la formidable capacité de Ceridwen Dovey de nous étonner, d’adapter son langage et sa syntaxe à l’animal et au milieu dans lequel il évolue, dont il devient en quelque sorte le sage, le loufoque ou le perplexe traducteur selon le cas.

Dommage que le travail d’édition ne soit pas exempt de reproches. Il y a de nombreuses erreurs grammaticales, fautes d’orthographe voire de syntaxe dans la traduction qui aurait mérité d’être relue de façon professionnelle.

Publié aux Editions Héloïse d’Ormesson – 2016 – 285 pages