22.9.16

Séduire Isabelle A – Sophie Bassignac


Se marier, c’est aussi devoir composer avec une belle-famille. Une réalité qui peut revêtir bien des formes entre l’adoption sans réserve, la répulsion, la froideur, l’indifférence prudente ou une continuelle perplexité pour n’en citer que quelques-unes parmi les plus fréquentes.

Aussi, lorsque Pierre propose à Isabelle de l’épouser, celle-ci met-elle une condition : qu’il rencontre sa belle-famille potentielle en passant une semaine avec les membres de la tribu dans la propriété angevine de ses parents. Un test clé, déterminant car, en aucun cas et cela Pierre le comprendra très vite, sa promise ne décidera de rompre ou prendre ses distances avec ses proches familiaux. Ce sera donc à prendre ou à laisser.

Très vite, la rencontre va tourner à l’épreuve de survie pour Pierre qui réalise qu’il est tombé au sein d’une troupe d’originaux, voire de cinglés au dernier degré. Pour lui qui vient d’une famille dont il est le seul enfant, routinière, très normée au point d’en être fade derrière d’évidentes apparences de réussite sociale, le choc est rude.

Avec un allant remarquable, une imagination débridée, un sens du ridicule hilarant, Sophie Bassignac organise une semaine de rencontre où chaque jour, chaque heure presque par moment, réserve son lot de surprises ; des meilleures au pire…. On se prend à rire aux éclats lors de ces séquences où les rites familiaux, conduits par une galerie de personnages hauts en couleur, se terminent inévitablement en séances toujours fortement alcoolisées, en propos débridés marquant une culture immense et une façon d’être au monde absolument décomplexée. Y entrer, c’est accepter de se désinhiber,  de regarder le monde autrement, de renoncer à la plupart des formes de logique classique pour se laisser porter par une vague continue, toujours surprenante parce qu’absolument imprévisible. Ou alors, il faut fuir par peur du tsunami irrésistible qui ne manquera pas de déferler.

Finalement, ce que nous dit l’auteur avec bien du talent dans ce livre qui est le plus drôle – et de loin – de la rentrée, c’est qu’il ne s’agit pas tant de séduire sa belle-famille que de se laisser séduire. Quitte à en sortir chamboulé et à voir ses certitudes tomber !

Publié aux Editions JC Lattès – 2016 – 234 pages


17.9.16

Bel ordure – Elise Fontenaille


Elise Fontenaille aime les situations contrastées, extrêmes parfois (« Unica », « Les disparues de Vancouver » etc…) dans lesquelles elle trouve une inspiration renouvelée pour réaliser des livres qui jamais ne se ressemblent.

Alors, quand c’est une histoire d’amour qui cette fois-ci l’inspire, il ne peut bien entendu s’agir d’un amour paisible, simple. Non, la passion qui saisit ici Eva est irrépressible, impulsive. C’est une fulgurance qui la saisit lorsqu’elle croise Adama, un sublime apollon de vingt ans son aîné à la peau moirée, aux dreadlocks grisonnants. Un ancien danseur de la troupe de Béjart, long et mince, musclé et charmeur, vivant d’on ne sait quoi, ne s’encombrant d’aucun bien ni d’argent. Alors, il la suit chez elle après qu’elle l’y ait invité.

Mais on sait depuis la Bible qu’entre ces nouveaux Adam et Eve (auxquels l’auteur n’a fait qu’ajouter la voyelle a en forme de clin d’œil), l’histoire ne peut que mal se terminer. D’ailleurs, le roman commence alors qu’Eva ressort du commissariat après avoir refusé d’ouvrir sa porte à Adama, ivre. A rebours, Elise Fontenaille nous fait revivre une histoire qui, comme beaucoup de passions amoureuses, se termine mal.

Car, derrière le charme et le mystère d’Adama se cachent bien des secrets.  C’est peu à peu une « bel ordure » qui se dessine, celle d’un homme hanté par l’alcool, d’un séducteur inconstant qui vit de femmes un peu aveugles ou trop sensibles ou trop seules pour lui résister. Un être un peu louche aux facettes infinies que nous finirons par entrevoir. Mais, on le sait, il est souvent difficile de trancher entre la raison et le cœur si bien qu’il faut parfois des situations extrêmes pour prendre conscience de la dérive et de la destruction dans laquelle on s’est laissé entraîner.

Elise Fontenaille signe ici encore un assez beau roman qui n’atteint toutefois pas le degré de perfection et de maîtrise des opus précédents en raison d’un manque de rythme autour des deux-tiers de l’intrigue provoquant un léger décrochage, difficile à rattraper.


Publié aux Editions Calmann-Lévy – 2016 – 232 pages

11.9.16

Vers l’abîme – Erich Kästner


Né en 1899, mort en 1974, Erich Kästner fut un écrivain prolixe qui laissa des milliers d’articles et de nombreux romans témoignant des transformations et des tensions que traversa son pays, l’Allemagne, ébranlée par deux guerres qui la laissèrent à jamais différente.

Il connut le succès dès 1929 avec un roman pour enfants « Emile et les détectives » avant d’être mis au ban des écrivains puis interdit de toute publication par le régime nazi qui dès 1933, encouragea le peuple à alimenter les autodafés hystériques et collectifs avec les ouvrages d’un homme de lettres refusant de reconnaître la suprématie du nouveau pouvoir fasciste avant de devenir l’un de ces émigrés de l’intérieur, résistant de façon passive à la folie noire.

« Vers l’abîme » parut une première fois dans une version censurée, expurgeant toute scène considérée comme obscène, en 1931. Ce n’est qu’en 2013 que le roman reparut dans sa version originale et intégrale en Allemand avant de faire l’objet de la traduction française proposée ici.

« Vers l’abîme » nous offre un regard sans concession, parfois directement explicite, souvent implicite parce que comportant de multiples sens possibles sur une société qui court, de façon inconsciente mais certaine, à sa perte. Cette société c’est l’Allemagne défaite à l’issue de la Première Guerre Mondiale, écrasée par les dettes de guerre et les réparations infligées par les Alliés, qui faillit naufrager en traversant des années d’hyper-inflation.

Dans la capitale berlinoise, c’est l’absurdité et le cynisme qui semblent conduire le monde qu’observent Fabian, un Docteur ès Lettres tentant de survivre comme publicitaire mal payé, et son comparse Latube. Tous deux ont survécu aux combats de 14-18 d’où Fabian est revenu malade du cœur. Tous deux y ont cultivé un goût de l’absurde élevé à l’état d’art car le monde dont ils ont réchappé est aussi absurde que celui dans lequel ils tentent, plus ou moins vainement, de trouver leur place.

Il semble que le mot d’ordre de chaque Berlinois soit de s’étourdir en s’adonnant à des histoires sexuelles souvent tordues, à une obscénité permanente qui traduisent le dérèglement moral d’une société qui s’apprête à donner les clés de son destin à la Peste Noire politique. Rarement l’amour véritable trouve ici sa place ; et quand cela arrive, c’est pour tourner mal, se transformer en drame qui préfigure à l’échelle individuelle le drame collectif, cette marche enclenchée, impossible à arrêter, vers l’abîme.

Toute la force de ce livre édifiant tient dans la capacité de son auteur à manier absurdité et cynisme comme autant de démonstrateurs d’une époque qui se délite à jamais, oubliant sa culture, son histoire pour devenir un monstre d’obscénité sous toutes ses formes. Les êtres qui y apparaissent sont pathétiques car chavirés par un environnement qui semble les entraîner dans un tourbillon fatal tout juste maquillé derrière des allures de fêtes tristes et nauséeuses.

Cet ouvrage conserve toute son actualité, toute sa force de signal d’alarme dans notre société contemporaine qui semble n’avoir pas retenu totalement les leçons de l’Histoire et se préparer à force d’égoïsme, de courte-vue, d’interventions déstabilisatrices conduisant à une multiplication d’actes terroristes visant à déclencher une guerre de religion générale à replonger dans un chaos sans doute alors encore plus destructeur de celui qu’il visa alors à préfigurer.


Publié aux Editions Anne Carrière – 2016 – 273 pages

2.9.16

Outre-Terre – Jean-Paul Kauffmann


Outre-Terre : c’est le nom que donnent les Russes à cette enclave que s’est approprié Staline, la prélevant sur le territoire de l’ex Prusse Orientale au titre des réparations de guerre pour les ravages et les millions de morts causés par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre Mondiale. Une enclave séparée désormais de la Russie par la Pologne et les Pays Baltes, un territoire qui fut vidé de ses populations allemandes, renvoyées de l’autre côté de la frontière pour y installer des migrants venus de toutes les Fédérations de l’URSS.

C’est sur ce bout de terre quelque peu hostile qu’eut lieu la bataille d’Eylau, en 1807. Après s’être rendu une première fois sur place en 1991, Jean-Paul Kauffmann était revenu un peu hanté par la vacuité de ces lieux chargés d’Histoire où la présence allemande, pendant sept siècles, restait clairement visible malgré les constructions hideuses soviétiques. Aussi, en 2007, à l’occasion du deux-centième anniversaire de la bataille, décide-t-il de s’y rendre à nouveau mais en famille cette fois-ci, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, adultes. Une cellule familiale bientôt complétée par une jolie guide et traductrice, Julia, chargée de les encadrer et de les accompagner.

Pour Kauffmann, bien que membre d’une société des amis de Napoléon, il ne s’agit pas vraiment de commémorer quoi que ce soit ; plutôt de tenter de comprendre la façon dont cette bataille que les livres d’Histoire et la vision officielle semblent prudemment écarter a bien pu se dérouler. En homme de culture, Kauffmann vient avec des bagages qui s’appellent « Le Colonel Chabert » de Balzac, l’immense poème « Le Cimetière d’Eylau » d’Hugo mais aussi, et surtout, le tableau du peintre Gros, exposé au Louvre dont nous allons comprendre, grâce à la méticuleuse observation de l’auteur tant de l’œuvre que sur le terrain, qu’il constitue un message annonciateur de la perte à venir de l’Empereur.

Etrange bataille que celle d’Eylau. Elle fut la plus grande boucherie de toute l’histoire militaire jusqu’alors, laissant des dizaines de milliers de morts côté russe et français. Des morts tombés dans des corps-à-corps à la baïonnette ou bien fauchés à quasi bout portant par le plus gros déferlement d’artillerie jamais entendu à l’époque. Une bataille qui coûta une douzaine de généraux parmi les meilleurs à Napoléon et où il dut, pour la première fois, faire donner ses troupes d’élite, la Garde Impériale, pour se sortir d’une impasse qui faillit lui être fatale.

Car, pour les Russes, Eylau est une victoire tandis que, côté Français, il en est de même. C’est dire l’indécision d’une bataille menée par moins quinze degrés selon des règles non imposées par Napoléon, une première, sous une tempête de neige presque permanente qui rendit mouvements de troupe et observation des plus erratiques au point de provoquer de multiples et inattendus retournements de situation. D’ailleurs, Napoléon indiquera dans le récit officiel qu’il rédigea de sa main que « La victoire m’est restée », étrange formule qui dit l’indécision d’autant que le chef militaire ajouta qu’elle causa des pertes immenses de part et d’autre.

Passant de façon intelligente et documentée de la relation de cette aventure guerrière à celle d’un voyage familial qui réserve son inépuisable lot de surprises,  Jean-Paul Kauffmann nous livre une somptueuse réflexion sur les limites du pouvoir et de l’hagiographie, sur l’incapacité à savoir interpréter des signes quand on semble aveuglé par une obsession, sur la place de l’homme au sein d’une nature hostile dominée par une église qui a traversé les siècles, seul point de repère vertical dans une morne plaine, symbole d’un entre-deux mondes interdit et qui se refuse à toute tentative d’exploration. Un superbe récit.


Publié aux Editions 2quateurs – 2016 – 332 pages

23.8.16

Sens dessus dessous – Milena Agus


Comme le titre le suggère, parfois la vie peut se trouver bouleversée, prendre des tours inattendus. C’est ce qui va arriver à Anna qui vit avec sa fille dans l’entresol d’un immeuble, enchaînant les ménages chez les bourgeois, rafistolant les vêtements qu’elle se taille dans de vieilles nappes.

Depuis son appartement, elle peut contempler celui de leurs voisins, un couple aisé qui occupe tout le dernier étage d’un immeuble cossu donnant sur la mer et le port de Calgari. Un appartement qui les fait rêver, inaccessible. Jusqu’au jour où leur voisin, vêtu comme l’as de pique et semblant provenir d’une autre planète tant son comportement semble détonner va s’enquérir de la possibilité de trouver une gouvernante pour s’occuper de lui, sa femme l’ayant quitté en des termes peu amènes.

Une occasion que ne saurait manquer Anna qui va tout lâcher pour se consacrer à ce Mr Johnson, son nouvel employeur, violoniste virtuose donnant des concerts sur des bateaux de croisière. Peu à peu, les rapports entre Anna et Mr Johnson vont évoluer, tous deux entretenant une relation aux questions érotiques et sexuelles quelque peu spéciale.

Depuis son appartement, la jeune femme apprentie écrivain, avatar plus que probable de l’auteur, qui est aussi la meilleure amie de la fille d’Anna, sert à la fois de confidente et d’observatrice à une batterie de personnages rocambolesques dont les rapports ne cessent d’évoluer au fur et à mesure que les situations progressent ou que les coups de théâtre surgissent. Car de théâtre, il est bien question dans ce court roman.

En Sardaigne, on vit beaucoup dehors et les discussions, quand ce ne sont pas les interpellations, fusent entre voisins dans les cages d’escalier qui servent de lieux d’échanges, de rencontres hasardeuses ou provoquées. De ces personnages qui tous possèdent une profonde fêlure, Milena Agus fait alors une sorte de comedia d’el arte contemporaine, chacun devenant le bouffon de l’autre.

C’est assez sympathique, délibérément effronté, un brin amoral et fera passer un agréable moment sans pour autant se révéler un roman indispensable.


Publié aux Editions Liana Levi – 2016 – 153 pages