26.7.19

Une brève histoire du Brexit – Kevin O’Rourke


Kevin O’Rourke présente toutes les qualités pour être l’auteur d’un ouvrage de référence sur la question épineuse du Brexit. Né d’un père irlandais et d’une mère danoise, il travaille à Londres et est conseiller municipal dans une petite ville française. En tant qu’universitaire enseignant à Oxford, il s’est spécialisé dans l’histoire économique et a publié de nombreux ouvrages de référence.
L’intérêt du présent ouvrage est de replacer la décision qui a amené le Royaume-Uni à voter en faveur du Brexit dans son contexte historique sur une longue période. On comprendra alors mieux en quoi l’adhésion et la participation du Royaume au Marché Commun ne se fit pas sans garder en tête côté britannique la volonté certaine de reproduire en Europe ce que fut le Commonwealth et avec lui la position dominante du Royaume-Uni. Un projet d’avance incompatible avec les traités et les fondamentaux européens.
Dans l’imbroglio actuel et ses divers rebondissements, on peine souvent à comprendre ce qui rend la possibilité d’un accord si complexe. Toute la difficulté provient d’un côté de ce que le Royaume-Uni, ayant décidé de quitter la table, n’a pas caché vouloir trouver un accord lui permettant d’avoir le beurre et l’argent du beurre. A savoir, un accord validant leur position d’un marché libre mais pas d’une union douanière tout en étant affranchi de tous les mécanismes et règlements propres aux membres de la CEE et eux-mêmes alignés avec les mécanismes internationaux. Une position inacceptable pour la CEE qui mettrait, ce faisant, à mal l’égalité de traitement de ses membres et exposerait l’Union à l’importation de produits interdits ou risqués via le Royaume-Uni sans possibilité de contrainte. Sans parler de l’épineuse question de la TVA intra-communautaire dont toute la logique et l’automatisation seraient profondément mises à mal avec l’obligation d’une course cauchemardesque à plus de contrôles douaniers et administratifs.
Or, sans un accord dont on ne voit pas ce qu’il pourrait être si ce n’est pour le RU de rester dans l’union douanière européenne avec tout ce qu’elle comporte d’encadrement et de réglementation (ce que ne veulent pas les Brexiteurs durs),  il n’y aura pas d’autre issue que de remettre en place une frontière physique entre la République d’Irlande, membre de la CEE, et le RU non membre afin de garantir le respect des règles commerciales internationales. Une position politiquement difficilement acceptable, humainement insupportable et susceptible de mettre à mal tout le long et difficile processus de paix qui a conduit à la normalisation des relations entre l’Eire, l’Irlande du Nord et le reste du Royaume et dont la CEE a été l’artisan principal.
La difficulté essentielle tient pour le moment à la position du RU qui comporte de nombreux points illogiques et incompatibles avec les règles internationales sans pour autant qu’un projet général n’ait été clairement défini. Et comme la question du Brexit est devenue, comme l’a révélé toute la campagne et ses scandaleuses manipulations démagogiques, une question de politique interne en Angleterre, de lutte d’influence entre factions du Parti Conservateur et de conquête personnelle du pouvoir, la probabilité d’une sortie brutale dont tout le monde sortira perdant, les Britanniques encore plus que tous les autres, ne cesse d’augmenter. A moins que l’Histoire ne nous réserve une de ses surprises dont elle a le secret.
Voici un ouvrage très documenté, captivant et éclairant pour comprendre en détails les tenants et aboutissants de ce qui se discute et de leurs conséquences.
Publié aux Editions Odile Jacob – 2018 – 301 pages

21.7.19

Les Terranautes – TC Boyle


Après avoir envoyé une poignée d’hommes et de femmes tourner autour de la Terre afin de tester les capacités d’adaptation individuelle et de résistance d’un petit groupe à vivre en espace confiné, restait à étudier le comportement d’un groupe enfermé dans un écosystème clos à la surface de notre planète. Un espace censé être autonome. C’est ce que le milliardaire américain et son équipe entreprend en construisant une bulle en plein désert de l’Arizona appellée E2 (par opposition à la Terre nommée E1).
Dans cet écosystème reproduisant un climat tropical  où ont été importés quelques têtes de bétail, poissons, insectes et autres mammifères en quantité limitée, quatre hommes et quatre femmes sont envoyés pendant une période de deux ans sans la moindre possibilité de sortir. A eux de se débrouiller pour se nourrir à base d’une alimentation peu calorique, faire prospérer le peu de terre et d’eau dont ils disposent et, surtout, vivre ensemble.
Car quoi de plus usant, le temps passant, que de devoir supporter les tics de celles et ceux que l’on finit par connaître par cœur, sans la moindre possibilité d’y échapper ? Surveillée comme le lait sur le feu par l’équipe qui supervise l’expérience, mitraillée par les touristes qui viennent les photographier comme on photographie les animaux de zoo, bombardée par la presse, cette petite troupe d’humains va bientôt montrer bien des fissures et transformer la joie exubérante des débuts en un enfer sous serre.
Car, bien vite, ce sont les personnalités profondes qui se révèlent. Celles ou les calculs sont omniprésents, les manipulations légions, les mensonges monnaie courante et les trahisons aussi fréquentes que douloureuses. Quand en outre, les histoires d’amour s’en mêlent, c’est The Loft combiné avec Koh Lanta, sans possibilité de fuite.
TC Boyle nous plonge au cœur de ces passions et de ce qui va se transformer peu à peu en une déroute. Pour ce faire, il donne tour à tour la parole à trois personnages. Un homme et une femme, dont la vie va basculer dans E2, et une femme recalée, restée dans E1, ressassant sa rancune et ses névroses multiples. Dans cet univers à trois, on découvre que tout le monde manipule tout le monde : les concepteurs d’E2, la presse et les humains Terranautes ou postulants ; la presse, le public ; les Terranautes, les postulants à le devenir. Et surtout ces huit humains livrés à eux-mêmes sous des regards inquisiteurs et pas toujours bienveillants et que l’ennui, la famine, la jalousie finissent par propulser dans un Huis Clos sartrien.
D’un point de vue psychologique, c’est bien fait. D’un point de vue littéraire, on regrettera une écriture sans relief et une histoire qui traîne interminablement en longueur, à l’image d’une expérience conçue pour durer un siècle par pas de deux ans. Une expérience pleine de surprises, soyons-en sûrs !
Publié aux Editions Bernard Grasset – 2018 – 590 pages


12.7.19

La nuit sur la neige – Laurence Cossé


Serait-il juste de dire du dernier roman de Laurence Cossé qu’il est bourgeois ? Plusieurs éléments invitent à apporter à cela une réponse positive.
Par son style d’abord, de facture très classique et d’une écriture – dans le choix des temps et des formes passives – qui a quelque chose de flaubertien. Par le milieu dans lequel il se déroule composé de la très bonne bourgeoisie du VIIème arrondissement parisien que la montée du Front Populaire effraie pour ce qu’elle porte de risque quant au rendement de leurs rentes. Quant aux protagonistes suisses, ils sont issus des meilleures familles alémaniques et ne fréquentent que les meilleurs hôtels des stations les plus chics. Par la référence à ces boîtes à concours comme peut l’être la prépa Verbiest à Versailles tenue de main de fer par des Jésuites peu soucieux de religion mais plus préoccupés par l’obtention des meilleurs résultats possibles aux concours des Grandes Ecoles.
Quant à l’histoire qui nous est contée, elle ne présente en soi guère d’intérêt. On sait très vite, par une confession du narrateur, que l’amitié entre ces deux jeunes gens qui se rencontrent en première année de prépa se terminera mal. On s’ennuie d’ailleurs assez rapidement face à la minceur de la trame romanesque qui effleure plusieurs sujets (l’amitié, l’amour, la trahison, la perte, le deuil) sans jamais véritablement les approfondir.
Le principal intérêt du roman réside finalement dans le travail de documentation qui a du être réalisé pour nous conter la captivante histoire de la naissance des sports d’hiver en Europe et la construction progressive, pleine de défis humains et techniques, de la station de Val d’Isère à une époque où aucune route n’y menait encore et où les sept derniers kilomètres se faisaient à pied dans la neige sur un sentier dangereux.
Pour le reste, on pourra aisément se passer de ce qui sera loin de constituer le meilleur roman d’une grande femme de lettres par ailleurs.
Publié aux Editions Gallimard – 2018 – 142 pages

6.7.19

Âmes – Tristan Garcia


Il fallait de l’ambition, de l’érudition et de la persévérance pour se lancer dans la folle entreprise de vouloir rendre compte de l’Histoire de la Souffrance au long cours. Un nouveau projet romanesque en trois tomes dont le premier volet est tout juste sorti en ce début d’année 2019. Le Normalien Tristan Garcia ne manque certes pas de moyens intellectuels et de talent littéraire pour mener à bien ce qui pourrait bien être son grand-œuvre.
De la persévérance, il en faudra sans doute également aux lecteurs qui entreprendront de découvrir le projet d’un auteur dont chaque nouvelle parution fait jour à un renouvellement de style et de forme. Car, c’est à plus de sept-cent pages qu’il s’agit de s’attaquer dans ce premier volet d’une trilogie qui nous entraîne, sous la forme d’une diachronie, dans toutes les ères de notre planète, sur tous les continents, toutes les religions et tous les textes fondateurs des mythes, des croyances et des cultures de l’humanité.
Tout commence aux temps les plus reculés, ceux au cours desquels le vivant cherchait ses multiples voies dont aucune encore n’avait conduit jusqu’aux prémices de l’humain. Des temps déjà où survivre était une préoccupation constante, où la peur –même embryonnaire pour ces êtres parfois larvaires – tenait lieu de fonctionnement pour échapper aux prédateurs permanents. A ce titre, les premiers courts chapitres d’Âmes sont d’une saisissante efficacité. La mort y rôde en tous lieux et avec elle, mais plus encore avec la vie, c’est la souffrance qui guide tout et accompagne les moindres actes quotidiens. Souffrir ou faire souffrir pour mourir ou vivre en quelque sorte. Tristan Garcia s’y révèle un conteur au style puissant maniant une langue magnifique et presque hallucinatoire parfois.
Lorsque nous sommes transportés quelques dizaines de milliers d’années plus tard d’abord en Chine puis en Inde et enfin au Japon médiéval, le récit prend une autre tournure. Il s’agit désormais d’illustrer, de façon éminemment originale, les grands récits mythiques qui ont façonné les croyances et les religions des continents les plus densément peuplés de notre planète. Et, comme tout au long de ces récits que seuls d’infimes détails relient (un homme au bec de lièvre, un bijou fait de deux anneaux entrelacés, des couleurs dont les entrelacs nous sont rappelés en annexe) par-delà le temps et les lieux, c’est aux vaincus que l’auteur donne la parole. Des vaincus qui souffrent sous toutes les formes : de privations physiques, de vexations psychologiques, de brimades sociales ou sexuelles avant d’expirer dans l’indifférence générale. Des vies entières de souffrance contées dans des récits qui s’étirent à l’image de ces interminables récits mythiques auxquels l’auteur fait explicitement référence.
Or c’est là aussi que Tristan Garcia risque de perdre certains de ses lecteurs en raison du foisonnement de personnages, de la difficulté à en retenir les noms et de la surabondance d’épisodes de plus en plus improbables – à l’image une fois de plus des textes fondateurs qu’ils tentent d’illustrer – qui finissent par rendre la progression pénible et délicate.
Il n’en reste pas moins qu’avec ce projet, Tristan Garcia s’impose décidément comme un auteur à part, une figure majeure de la scène littéraire française contemporaine.
Publié aux Editions Gallimard – 2019 – 713 pages

29.6.19

Intérieur jour – Marc Dugain



Après avoir réalisé le film « L’échange des Princesses » tiré du roman de Chantal Thomas avec laquelle il a d’ailleurs co-écrit le scenario, Marc Dugain décide de s’atteler à la rédaction d’un livre que l’on peut voir comme une sorte de confession et de réflexions inspirées de tout le travail qu’il fallut effectuer pour venir à bout d’un film aux multiples défis.
Chapitre après chapitre, nous voguons tantôt du côté de la narration de la manière dont le film fut préparé, tourné puis monté (un exercice où l’auteur multiplie les anecdotes qui éclairent le film pour ceux qui l’auront vu), tantôt du côté de la propre vie de Marc Dugain et la façon dont ce film en illustre certains aspects.
Comme toujours, il y a chez Dugain cette grande intelligence du récit, ce souci du travail de documentation historique et de la préparation avant que de laisser libre cours à son instinct. On pourra lire ce court récit sans avoir vu le film. Mais on en tirera la substantifique moelle probablement en ayant vu avant et revoyant ensuite ce qui fut un immense succès populaire.
Publié aux Editions Robert Laffont – 2018 – 170 pages

12.6.19

San Perdido – David Zukerman



Quoi de mieux que le Canal du Panama et ses villes côtières pour organiser trafics en tous genres ? C’est donc dans la ville de San Perdido que nous emmène David Zukerman pour un roman où la violence est omniprésente et sert de moyen commun pour obtenir sans vergogne ce que l’on désire.
Violence faite à celles et ceux qui survivent du tri des ordures dans la décharge où ils habitent. Tout ce qui peut être mangé l’est. Tout ce qui peut se revendre trouvera preneur. C’est d’ailleurs là, sur cet amas de détritus putréfiés et puants que va surgir un jeune enfant noir, muet mais doté d’une force irrésistible et d’un regard capable de vous clouer sur place. Un être mystérieux qui va servir de fil conducteur à une histoire de plus en plus alambiquée…
Violence faite aux femmes dont les plus belles finissent soit dans la maison close de luxe réservée à l’élite locale, soit au bras d’un puissant qui en fait sa maîtresse pour plus ou moins longtemps. Violence faite aux petits qu’on exploite en les sous-payant avant que de les liquider de manière expéditive si, d’aventure, ils devenaient trop gênants.
Sur cette ville perdue règne un Gouverneur uniquement préoccupé de trois choses : préserver son pouvoir, consommer le plus de femmes possibles car son appétit quotidien est immense et amasser le plus d’argent en s’acoquinant avec tout ce que l’environnement peut attirer d’arrivistes peu scrupuleux mais prêts à partager pour avoir eux-mêmes ce qu’ils convoitent.
Alors, naturellement, des haines se forment, des jalousies prennent naissance et des manipulations en tous genres s’ourdissent pour avancer ses propres pions. Les plus faibles ou les moins chanceux tombent et seuls survivront les plus rusés ou ceux au caractère plus que bien trempé.
Dans cet univers grouillant, l’auteur tisse une histoire aux ramifications multiples et qui n’hésite pas à plonger dans l’histoire rocambolesque du Panama. Toutefois, à force d’abuser de sorcellerie et d’invraisemblances en tous genres, le lecteur finit par décrocher d’un roman qui avait pourtant bien commencé. Car comment croire un instant à toute la dernière partie qui frise le grandiloquent ?
Publié aux Editions Calman Levy – 2019 – 411 pages

6.6.19

Trahison – Joyce Carol Oates



Celle qui fut par deux fois une des finalistes malheureuses du Prix Nobel de Littérature comptera assurément comme l’une des grandes femmes de lettres nord-américaines du XXème siècle. Trahison appartient à un genre que l’écrivaine affectionne particulièrement : celui des nouvelles.
Treize histoires de trahison en tous genres où, presque toujours, figurent des femmes dont le rôle et la place dans la vie ont longtemps été subordonnés à ce que les hommes, qu’ils soient père ou époux, ont bien voulu leur accorder. Treize pièces, plus ou moins longues, où un acte devient le symbole d’une séparation définitive, irréparable d’avec son environnement devenu souvent étouffant.
Cela peut être le cas d’une brillante jeune femme qui décèdera horriblement et seule à la suite d’un tatouage réalisé un peu par esprit de protestation envers une cellule familiale oppressante. Ou l’obsession d’un chercheur désormais en retraite pour des bruits provenant d’une maison abandonnée alors que sa femme s’enferme dans la conviction qu’il la trompe. Ou bien encore cette femme qui, à quarante ans passés, s’est résolue coûte que coûte à trouver un mari et assistera stupéfaite à l’acte héroïque de son compagnon, qu’elle n’aimait pas vraiment, venu s’interposer au risque de sa vie lors de l’attaque d’un énorme chien féroce. Ou encore, cette universitaire, doyenne d’une petite université locale, célibataire qui se voue corps et âme pour son père Prix Nobel de littérature, un être égoïste, egocentré et collectionneur de femmes.
Toutes ont des comptes à régler avec la vie, la société, la famille, leurs sentiments. Toutes se débattent prises aux pièges de la réalité mise en vis-à-vis à peine conscient de leurs grandes espérances. Toutes ont trahi leur idéal ou le voient trahi.
Magnifiquement traduit, ce gros recueil de nouvelles se lit avec un intense plaisir et reflète l’immense talent de leur auteur, une vieille dame désormais qui dit trouver son inspiration en regardant par la fenêtre de son cabinet de travail.
Publié aux Editions Philippe Rey – 2018 – 537 pages