4.12.16

Crue – Philippe Forest


On se demande parfois ce qui peut conduire un éditeur à accepter un manuscrit. A la lecture du dernier roman du Philippe Forest, la question se pose. Non pas que le roman soit franchement mauvais ; non juste médiocrement intéressant, tout juste à peine en fait. Certes bien écrit, ce qui lui valut sans doute l’illustrissime anecdotique Prix de la Langue Française de Brive (si, cela existe !).

Mais enfin, pourquoi emprunter les façons et le style à ce qui fleure le début du XXème siècle pour narrer les conséquences improbables d’une gigantesque crue d’un fleuve qui, malgré un anonymat de pure circonstance, n’est autre que la Seine dans l’une des zones franciliennes densément urbaines qu’elle traverse.

D’une histoire qui aurait pu être cocasse (une capitale bloquée, une économie qui s’arrête, des habitants tenus de s’enfermer dans les étages les plus élevés pendant des semaines ou d’être évacués vers on ne sait où, une réorganisation complète de la vie sociale etc…. et il y avait de quoi donner libre-cours à son imaginaire !), Philippe Forest fait un pensum un peu pédant, d’une lourdeur insupportable. Quand on comprend, en outre, qu’il tente de mélanger le tout avec une espèce d’intrigue littéraire, de manipulation sentimentale improbable et de rébus romanesque à la petite semaine, on n’a qu’une hâte : en finir au plus vite.

Plus qu’un bien mauvais cru : une horrible piquette….


Pubié aux Editions Gallimard – 2016 – 262 pages

3.12.16

Les bottes suédoises – Henning Mankell


On attendait avec une certaine impatience le dernier roman d’Henning Mankell, décédé récemment. Cette suite aux fabuleuses « Chaussures italiennes » sera donc l’ultime livraison de l’un des maîtres du roman noir nordique.

On y retrouve les principaux personnages des « Chaussures italiennes ». Mais, désormais, le vieux médecin, Fredrik Welin, vit reclus sur une île, le plus loin possible des hommes qu’il n’aime guère et des femmes avec lesquelles il ne sait toujours pas, à soixante-dix ans, comment vraiment se comporter. Et puis il sera tiré de son lit en toute hâte en pleine nuit, ayant tout le juste le temps de sortir alors que la maison en bois de ses ancêtres brûle. Un incendie indubitablement d’origine criminelle qui l’oblige à se réfugier dans sa vieille caravane et de composer avec le peu qu’il lui reste.

Pourtant, sans doute parce qu’il vit en marge de la société locale, Fredrik sera soupçonné d’avoir lui-même mis le feu à sa maison pour toucher l’assurance. Plus ou moins ostracisé, on comprendra bientôt qu’il n’est en aucun cas l’auteur de cet acte bientôt suivi, en son absence, de nouveaux incendies de vieilles bâtisses sur plusieurs des îlots alentour.

Une succession qui jette la psychose et qui pousse Fredrik à mener sa propre enquête dans laquelle il devra affronter ses démons, accepter de comprendre qui est vraiment sa fille, renouer des liens sociaux tout en finissant par identifier le coupable.

Malheureusement, il faut bien l’avouer, « Les bottes suédoises » n’ont ni l’élégance ni l’allant des « Chaussures italiennes ». Plus le récit avance, plus les bottes deviennent de gros sabots conduisant à une conclusion sans surprise. Tout cela finit par tourner un peu en rond au point de presque lasser un lecteur en lui laissant un petit goût d’amertume. Dommage mais on pardonnera à l’écrivain suédois pour toutes les autres joies de lecteur qu’il nous aura données.


Publié aux Editions du Seuil – 2016 – 368 pages

26.11.16

Des femmes sous les bombes – Céline Lapertot


Son premier roman sur l’enfance maltraitée, « Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre » nous avait déjà marqué. On retrouve dans ce deuxième livre le désir de tout dire, même l’indicible, même le pire en construisant un savant équilibre entre l’horreur du récit et la force de l’écriture qui permet de maintenir à la juste distance un lecteur immédiatement happé. Car Céline Lapertot, n’en doutons pas, est une véritable femme de lettres qui connaît la valeur des mots, leur impact en fonction de leur agencement et qui manie rythme et prosodie avec brillance et maestria.

Nous voici plongés au cœur de l’Afrique noire, là où la guerre civile sévit. Se faisant journaliste, Céline Lapertot dissimule sa plume derrière une caméra où viennent témoigner des femmes que l’on a surnommé les « Lionnes indomptables ». Celles qui pour survivre, accepter l’inacceptable, donner un sens à ce qui en a perdu n’ont trouvé d’autres moyens que de s’armer d’un AK47 et de s’enrôler dans une armée certes régulière, majoritairement masculine mais baroque pour venir à bout d’insurgés.

Elles combattent avec détermination et courage les monstres qui ont fait basculer leurs vies. Comme celle de Séraphine, une jeune femme calme, vivant dans un village relativement tranquille et qui ne rêvait que de son futur mariage avec le beau gars élu de son cœur. Jusqu’au débarquement d’une bande d’insurgés qui rasa le village, tuant sous ses yeux son jeune frère, éventrant son père, violant sa mère avant de l’égorger et forçant la jeune femme de toutes les façons possibles pour l’abandonner à l’arrivée miraculeuse de l’armée régulière. Sauvée d’une mort presque certaine grâce aux soins d’un docteur qui tente de faire ce qu’il peut pour conserver un semblant d’humanité dans un océan de désolation, elle trouvera en Blandine, sa voisine de chambre à l’hôpital la force de continuer de croire et un substitut de mère à laquelle s’identifier. Blandine, la chef de guerre, la lionne indomptable qu’elle rejoindra bientôt.

Derrière chacun des récits qui se déroulent, se croisent et s’entremêlent se cache une question essentielle : celle du droit à la vengeance, celle de la légitimité de tuer pas tant pour sauver une cause dont on ne sait rien que pour effacer les souillures intimes, inaliénables que ceux que l’on pourchasse ont posé en vous, détruisant tout de vos valeurs comme de votre simple personne. Céline Lapertot y apporte une réponse, celle de femmes qui dansent sous les bombes aux pas d’une marche forcée, détruisant les hommes sur leur passage, vengeant avec le tranchant d’une lame et à coup de fusils- mitrailleurs les outrages subis.

On ne peut que sortir ébranlés par ce livre superbement construit, écrit avec maîtrise, dur et vrai comme ces guerres qui nous entourent et dont nous voulons savoir le moins possible pour ne pas déranger nos consciences.


Publié aux Editions Viviane Hamy – 2016 – 200 pages

19.11.16

L’absente – Lionel Duroy


Depuis son premier roman à succès, « Le chagrin », on sait que Lionel Duroy eut maille à partir avec sa famille. Chaque livre constitue ainsi pour lui une nouvelle étape cathartique, comme autant de séances longues auprès d’un public fidèle dont il a fait un docile et compréhensif psychologue voire psychanalyste.

Il pourrait devenir fâcheux et lassant de subir les cris de la mère, Suzanne, ex grande bourgeoise bordelaise, qu’un malheureux mariage a liée à un homme, Toto, un brin escroc, toujours à cours d’argent, prolifique au point de lui donner dix enfants. Si bien que les déménagements à la cloche de bois s’enchainent, que de fastueuse au début la vie devient misérable et que le quatrième de la fratrie, Augustin Revel (le double littéraire absolu de l’auteur), n’aura de cesse de fuir cette famille de cinglés en dénonçant une vie détruite dans des romans autobiographiques.

Ce serait sans compter sur le talent de Lionel Duroy pour sans cesse changer de point d’observation afin de mieux tenter de comprendre et de nous faire comprendre à travers les yeux de son avatar, Augustin, pourquoi on reste abîmé, à soixante ans passés, jamais remis d’une enfance insécurisée. Car Augustin est un type carrément à la masse qui, ici, vient de se faire larguer par sa deuxième épouse. Obligé de vendre sa maison pour payer son divorce, il décide de charger son antédiluvienne Peugeot d’un bric-à-brac de photographies, de jouets d’enfants cassés, de classeurs administratifs sans oublier ses deux vélos hors-de-prix, insolites et désuets, témoignages d’une époque cycliste révolue quoiqu’héroïque. Le voici parti sur les routes de France, sans schéma préconçu, répondant à ses seules émotions du moment, parcourant sans logique aucune un pays en tous sens.

Tout le schéma de vie d’Augustin semble se résumer à quelques principes. Se marier pour trouver un équilibre et puis cesser de témoigner l’affection à celle qu’on a épousée car il est resté cet enfant malgré lui en mal d’affection de sa mère. Se faire larguer avant de recommencer. Etouffer sa dépression chronique en écrivant des livres traitant exclusivement du sujet familial car il n’y a que l’écriture qui le libère et l’empêche de sombrer. Brutaliser ceux qui l’aiment : ses amantes, ses lecteurs, les membres de la famille car il ne sait pas aimer simplement ni s’aimer lui-même. Réagir à des pulsions incontrôlées, passant d’un sujet à l’autre, n’hésitant pas à descendre en pleine nuit dans un parking pour vider sa voiture afin de retrouver une photo et de s’abîmer dans une contemplation au cours de laquelle s’enchaînent les rêveries. Car mieux vaut le rêve que la conscience d’une réalité insupportable.

Alors forcément, ainsi fragilisé, Augustin est la proie facile d’une libraire aussi folle que lui. Une fille tombée raide amoureuse à distance et qui le poursuit dans chacune des étapes d’un périple. Une soupirante qui va savoir se faire accepter et participer à la reconstruction d’Augustin. Lui ne pense qu’à son prochain livre dont le thème doit être, une fois de plus, cette mère qui l’a torpillé. Elle ne pense qu’à lui. Leur association improbable va contribuer à ce qu’Augustin ait enfin le courage de renouer avec ses racines, à retourner du côté de Bordeaux pour comprendre et découvrir celle que fut vraiment sa mère avant de devenir cette seule folle qu’il a toujours connue.


Lionel Duroy signe ici un beau livre de réconciliation, plein d’autodérision, rempli d’humour caustique sans apitoiement sur soi-même. Un livre où l’on rit beaucoup et autant que l’auteur rit de lui-même malgré la gravité du sujet. Une jolie réussite.

Publié aux Editions Julliard - 2016 - 360 pages

13.11.16

Je suis capable de tout – Frédéric Ciriez


Oui, Frédéric Ciriez est capable, au plan littéraire, de tout. Du meilleur avec  le désopilant « Des néons sous la mer » que nous avions adoré, du nettement moins bon avec son deuxième roman « Melo » voire du pire avec l’insupportable « Je suis capable de tout ». Voilà, c’est dit.

Dans ce troisième opus, l’auteur nous transporte au cœur de l’été sur une plage naturiste dans un club de vacances où il est nul besoin de prévoir pléthore de fringues par conséquent. C’est là que cuisent Julie, une quadragénaire divorcée cadre-sup, au physique très bien conservé, et sa fille Neko de dix-sept ans, plate comme une limande et mal dans sa peau d’adolescente. Toutes deux ont une passion commune : la lecture.

Tandis que Neko avale goulûment une série de mangas où un virus informatique a conduit à faire de l’amour une relation maître-esclave purement homosexuelle tout en maintenant un suspense de série B sur le sort du monde, Julie s’abreuve des maximes du dernier best-seller à la mode commis par un ex-champion olympique d’athlétisme. Une lecture qui, pour elle qui se sent dévalorisée par un divorce qui lui est tombé dessus comme une falaise sur la tête, va rapidement et par un concours de circonstances l’entraîner dans une série de prise de risques dont les conséquences seront assez dramatiques.

Sur cette intrigue assez maigre mais, convenons-en, loufoque, Frédéric Ciriez bâtit une histoire sans queue-ni-tête. On ne pourra manquer d’y voir une critique vitriolée de ces innombrables pensums commis à la chaîne où des coaches plus ou moins improvisés se gargarisent de promesses de faire de vous des humains nouveaux, sûrs d’eux et qui gagnent ; mais avec quelle lourdeur…

Fallait-il vraiment convoquer la mort dans une séquence de grand-guignol où sexe, violence et orage se combinent au sommet de la plus haute tour du monde en plein désert ? C’est d’un ridicule insondable… Etait-il nécessaire de nous montrer à nouveau la queue du diable (au sens propre comme figuré) quand il se déguise en bel amant plus qu’improbable d’une Julie ensorcelée ? Et j’en passe des séquences entières du même acabit.

La farce se nourrit de tellement d’exagérations que le lecteur, déjà extrêmement sceptique au départ, finit par se demander si on a décidé de le prendre pour un crétin. Monsieur Ciriez, ressaisissez-vous ! Il n’y a décidément plus de lumière aux néons sous la mer et l’on frise le naufrage absolu dans un livre qui devient franchement ridicule à forcer le trait au point d’en perdre le contrôle. Il est louable de vouloir dénoncer par la parodie mais, ici, seul le mauvais goût surnage…


Publié aux Editions Verticales – 2016 – 288 pages

5.11.16

On dirait nous – Didier van Cauwelaert


Didier van Cauwelaert aime les histoires un brin décalées et comportant leur lot d’étrangeté. Il y voit matière à bousculer les codes tout en éveillant l’attention et la sympathie de lecteurs qu’il entraîne dans des récits de vies qui n’ont rien de commun. C’est à nouveau le cas avec son dernier roman, « On dirait nous », à la fois jolie histoire d’amour et parabole sur le désir d’éternité.

Le jeune couple que forment Soline et Illan tente de mener son chemin. Elle est violoncelliste virtuose, d’une beauté foudroyante, fantasque et quelque peu imprévisible. Il est amoureux fou et vit de petites magouilles immobilières sans jamais avoir réussi à vraiment trouver sa place dans un monde pour lequel il ne semble pas préparé. Tous deux compensent leurs difficultés financières en se livrant à des jeux sexuels les amenant à faire l’amour dans les lieux et les situations les plus improbables. C’est qu’il faut bien pimenter une existence pas toujours facile.

Un jour, se promenant, ils tombent sur un couple de petits vieux, émouvants, dégustant des éclairs au chocolat, assis sur le banc où la veille encore eux, les jeunes, se livraient à leur pratique amoureuse. « On dirait nous » au même âge, confessera Soline. Une phrase anodine qui déclenchera tout.

Depuis des semaines, Georges et Yoa (les occupants âgés du banc) cherchent ceux sur lesquels ils vont jeter leur dévolu.  Georges sait en effet son épouse gravement malade et condamnée. Une femme qu’il aime éperdument, rencontrée en Alaska, l’une des dernières descendantes des Tlingits dont il est lui-même l’un des derniers philologues. Or ce peuple croit en la réincarnation à partir du moment où l’être qui se sent mourir peut choisir la femme qui donnera naissance à l’enfant devenant son continuateur, distinguable par les stigmates qu’il porte sur lui. Et c’est évidemment Soline qu’ils ont choisie pour jouer ce rôle.

Commence alors un travail d’approche, tournant rapidement à une forme de harcèlement doublé d’un chantage alimenté par la connaissance approfondie de la situation du jeune couple soumis à un véritable espionnage. C’est que le temps presse et tout semble concourir à faire de Soline l’élue et d’Illan le père obligé de l’épouse réincarnée de Georges.

Sur ce scenario quelque peu rocambolesque, l’auteur élabore un joli conte dans lequel l’amour jouera bien des tours car il n’est assurément pas facile pour Georges de ne pas s’enflammer pour Soline et encore moins pour Illan de s’accommoder d’une situation dont il semble de plus en plus perdre le contrôle. D’autant que pour que la réincarnation soit assurée, il conviendra de se livrer à une série de rites magiques peu ragoûtants mais qui forment, dans les cultures d’Alaska comme d’Amazonie, le chemin permettant aux vivants de prendre congés de leurs morts tout en poursuivant le cycle ininterrompu de la vie.

D’un thème qui aurait pu être lourd, Didier van Cauwelaert tire un roman au fond joyeux, loufoque et ludique ; un livre qui interpelle sur le temps qui passe, le sens des sentiments, la douleur de savoir devoir se défaire des êtres aimés, la manipulation, la force des croyances. On y rit beaucoup et passe un agréable moment.


Publié aux Editions Albin Michel – 2016 – 368 pages