22.11.14

La clé de l’abîme – José Carlos Somoza


Comme il m’arrive parfois, me voici embarrassé au moment de rédiger la note de lecture du dernier roman de Somoza, auteur d’origine cubaine et vivant à Madrid. Ce roman qui s’inscrit de façon caractérisée dans le type « heroic fantasy » a su captiver mon attention, durant les cent premières pages avant que de me lâcher progressivement, au point que la lecture des cent dernières devint peu à peu un petit calvaire… La faute sans doute à une multiplication de situations improbables, de coups de théâtre baroques à répétition et de parti-pris manichéen qui laisse systématiquement la part belle aux gentils. Bref, l’overdose m’a guetté de plus en plus férocement.

Comme l’auteur le conte lui-même dans sa note en postface, Somoza a pris le parti de s’inspirer outrageusement de Lovecraft au point que la clé du livre se trouve dissimulée en toute dernière page sous une habile référence à son inspirateur (et cela c’était particulièrement bien trouvé, avouons le !).

D’où un monde de terreur situé dans un futur lointain qui a vu et survécu à une quasi destruction de notre planète. Dans ce monde du futur inquiétant co-existent des humains comme vous et nous, fortement minoritaires, et des êtres fabriqués et sélectionnés de façon bio-génétique, conçus chacun pour présenter des caractéristiques prédéterminées et répondre à un souci d’esthétique formelle systématique. Un monde où une religion unique domine après l’effacement du continent américain suite à la fonte des pôles. Une religion entièrement fondée sur la Bible de l’Amour, organisée en quatorze chapitres abscons et antinomiques.

La plupart des humains adhèrent à un ou deux de ses chapitres et les meilleurs, les plus aguerris en tirent des pouvoirs quasi surnaturels fondés sur la croyance absolue. Les adorateurs de ces chapitres passent bien entendu leur temps à s’entre-déchirer.

David Kean, jusque là obscur employé d’un train à la technologie froide et abasourdissante, va devenir malgré lui le centre et l’enjeu d’un combat entre factions décidées à trouver la clé de l’abîme, c’est-à-dire le lieu secret où est censée se trouver la clé qui donne accès à Dieu.

En étant choisi par un kamikaze décidé à faire sauter le train pour lui confier un secret aussitôt effacé de sa mémoire, David Kean va devoir faire face à une multitudes de dangers et à des choix qui feront radicalement de lui quelqu’un d’autre au terme d’une série d’aventures auxquelles on a du mal à croire.

Somoza, qui se nourrit auprès des bons auteurs de SF, va alors nous entrainer sous les mers,  dans des grottes souterraines peuplées de démons, dans un  Japon décimé et cauchemardesque puis en Nouvelle-Zélande livrée à la merci de sauvages déchainés.

Violence et mort sont le lot permanent de ce roman qui devrait ravir les amateurs du genre. Quant aux autres, ils risqueront bien de décrocher tant les morts, vampirisés par les vivants, ressuscités en série et les super-héros aux super pouvoirs débiles qui affrontent les précédents finiront de décrédibiliser une aventure qui perd irrémédiablement son souffle au fil des pages. On retournera prudemment aux Maîtres du genre plus soucieux de laisser un peu plus de vraisemblance, la vie n’étant pas noire et blanche…


Publié aux Editions Actes Sud – 2009 – 381 pages

16.11.14

Cour Nord – Antoine Choplin


Avec une écriture d’une grande sobriété, Antoine Choplin nous donne à voir le quotidien d’un père et son fils en prise à la déconfiture du monde ouvrier auquel ils appartiennent.  Une sorte de roman social, humain et touchant. Un roman où se superposent des enjeux sociétaux qui dépassent les protagonistes et leurs aspirations les plus profondes, celles qui seront à même de les tirer de la grisaille et de la désespérance qui bientôt menacent de les engloutir.

Depuis que l’épouse et mère est morte, ces deux hommes vivent dans un quotidien silencieux et terne. La parole y est rare car aucun des deux n’a appris à exprimer ses sentiments. De rares mots sont échangés lors des repas simples et frugaux et des courtes périodes passées ensemble dans une maison silencieuse et qui semble avoir perdu son âme.

Le père vit encore et surtout dans l’illusion d’une victoire dans un combat où s’affrontent le patronat, déterminé à fermer l’usine où lui et son fils sont employés, et les ouvriers en grève depuis dix-sept jours. Autant de jours qui commencent à traduire l’usure, la lassitude, la résignation quand tombera le verdict définitif, sans appel, de la fermeture de l’usine. Avec la fermeture, c’est l’environnement direct qui s’écroule et le bar qui vivait directement des bières consommées à la pause repas va devoir, lui aussi, fermer ses portes.

Alors commencera pour le père un combat solitaire. En se mettant en grève de la faim, il veut dire son déchirement, sa perte d’identité, son refus à la résignation quitte à y laisser la vie. C’est aussi un appel au fils, moins impliqué dans ce combat qu’il a suivi de loin, à venir lui témoigner un amour qui semble ne pas savoir s’exprimer de lui-même. Parce que cette grève fut aussi et surtout entamée pour garantir un boulot aux jeunes qui sinon vont fuir cette région du Nord en déshérence.

Le père et le fils ont d’autant plus de mal à communiquer qu’ils partagent peu en commun. Autant le père semble ancré dans les valeurs du passé, autant le fils vit vraiment en dehors de l’usine. C’est un passionné de jazz, trompettiste et membre d’un quartet qui bientôt va se produire dans un bar branché du Lille proche. Toute son âme est tournée vers la musique, vers l’excellence de la performance à travers laquelle il trouve l’évasion dont il a un besoin impératif pour surmonter la vacuité quotidienne.

Or, plus le père s’enfonce dans sa grève personnelle, plus le fils s’enfuit vers la musique, plus la communication se rompt. Pourtant, au bout, une fois leur mission accomplie, ces deux êtres vont savoir se retrouver et définir ensemble les bases d’un avenir commun possible.

Antoine Choplin fait preuve d’un grand talent pour dépeindre avec humilité et pudeur la profondeur et la puissance des sentiments qui agitent ces deux hommes confrontés au mal contemporain que sont le chômage et l’exclusion. Composé avec finesse, à la manière d’une partition où chaque instrumentiste sait écouter ses partenaires, ce roman est une belle réussite.

Publié aux Editions Le Rouergue – 2010 – 131 pages



10.11.14

Une rançon – David Malouf




En 1943, le jeune écolier qu’était David Malouf se retrouva, comme ses camarades de classe, privé de récréation pour cause de pluie. La maîtresse en profita pour leur faire la lecture du dernier chant de l’Iliade. Ce fut un choc pour Malouf qui dévorait les livres mais n’avait jamais encore entendu parler d’Homère. Un choc d’autant plus violent que Brisbane était en guerre dont l’issue restait encore bien incertaine face à la coalition nippo-allemande.

Soixante-dix ans plus tard, le voici qui affronte un chef-d’œuvre de la littérature mondiale, un gotha inattaquable et l’on reste ébloui par le résultat d’une finesse, d’une intelligence et d’une beauté qui éclairent sous de nouveaux jours ce qui confine à une série de légendes sur fond d’Histoire.

Car le parti-pris de l’auteur est ici d’explorer des zones d’ombre, de se focaliser sur quelques vers sur lesquels le lecteur inattentif passera vite. Lui s’arrête, réfléchit et imagine une histoire où ce ne sont plus les Dieux qui décident de tout et se jouent des hommes mais les hommes qui tentent de composer avec leurs démons, leurs souffrances, leurs croyances et s’arment du courage qu’ils n’ont pas nécessairement eu jusqu’ici.

Voici dix ans que le siège de Troie a commencé. La guerre s’enlise et les murs de la ville tiennent encore bon. Bientôt pourtant, les Grecs auront raison des défenses Troyennes et se livreront aux massacres, viols et pillages qui semblent l’apanage inévitable de tous les conflits.

Mais, entretemps, deux drames intimes se seront produits. Hector, le fils de Priam, le héros de Troyes, aura défié en combat singulier Patrocle, l’ami et amant d’Achille. Patrocle, pourtant équipé de l’armure d’Achille qu’il lui avait dérobé pour combattre à sa place, tombera. Déchiré, tourmenté de douleur, Achille défiera à son tour Hector qu’il tuera. Contrairement aux coutumes de guerre, il ne rendra pas le corps pour qu’il lui soit fait honneur mais le traînera pendant onze jours consécutifs derrière son char. Revenu mutilé, démantibulé, le corps d’Hector reparaît chaque matin à nouveau intact, manifestation subtile du courroux des Dieux qui avertissent Achille, sourd de rage et de vengeance.

Pendant ce temps, Troyes assiste impuissante. Le vieux roi Priam qui s’est toujours montré le défenseur de la Loi et des bonnes coutumes, qui s’est laissé aussi gouverner par son épouse, la mère d’Hector, décidera pour une fois de s’exprimer contre toute convenance. Il imposera à la cour, qui n’en croit pas ses oreilles, de partir seul sur une simple charrette, vêtu d’une tunique blanche, sans signe royal, accompagné d’un charretier issu du peuple, Somax (personnage inventé), pour échanger le corps de son fils aimé contre une rançon constituée des joyaux royaux.

La rencontre entre Priam, dont le nom signifie le « Prix payé » (et nous comprendrons pourquoi le prix fut doublement payé) et Achille constitue l’apogée du roman. Ce sont deux hommes las de guerroyer, qui savent leur fin respective proche, qui souffrent tous deux des trop nombreuses absences causées par les amis ou fils qui tombent sous les coups, les êtres chers éloignés depuis des années passées à combattre qui se font face, se reconnaissent, se respectent.

Pendant dix jours, la trêve règnera, le temps de donner à Hector les funérailles dignes de son rang. Puis la guerre reprendra et Troie tombera. Mais c’est une autre histoire….

Ecrit dans une langue intensément poétique, riche sans être inabordable, profondément classique mais modernisée, David Malouf nous donne à voir une des nombreuses facettes que l’Iliade permet de suggérer en passant. Restent aux auteurs dignes de plume, de talent, de force épique et plein de sensibilité à relever le défi. David Malouf le fait de la plus brillante manière et nous enchante comme rarement.

Publié aux Editions Albin Michel – 2013 – 209 pages

31.10.14

Le mec de la tombe d’à côté – Katarina Mazetti


« Le mec de la tombe d’à côté » fit ce que l’on peut aisément qualifier un carton en Suède où, sur un pays de 9 millions d’habitants, il s’est vendu plus de 450 000 exemplaires !

Ecrit sur un ton volontiers humoristique et un peu décalé, ce récit à deux voix se moque gentiment de ses deux personnages principaux censés aussi représenter deux extrêmes de la classe moyenne suédoise et donc servir de prétexte à un tableau décapant de ce que cette société, souvent citée en modèle, peut réserver à ceux qui en sont à la marge.

Ce roman d’amour fait se rencontrer un homme et une femme qu’a priori rien ne pouvait précipiter l’un vers l’autre. Elle, Désirée, est bibliothécaire en charge du secteur livres pour enfants dans une bibliothèque municipale. C’est une citadine accomplie qui, outre des lectures souvent pointues, s’abreuve de théâtre et d’opéras. Elle se love dans son appartement aseptisé et presque impersonnel.

Lui, Benny, gère comme il peut une forêt et une exploitation agricole où vivent vingt-quatre vaches laitières qui lui donnent beaucoup de fil à retordre. Depuis que sa mère est morte, il découvre les contingences ménagères dont il ne se sort pas vraiment. La ferme où il demeure est décrépite, inhospitalière et il subsiste grâce à l’attention continue d’un couple de voisins agriculteurs eux aussi.
Désirée est une fraiche veuve d’un mari qu’elle n’a que très moyennement aimé. Pour honorer une promesse qu’elle s’est faite, elle se rend quotidiennement sur la tombe de son mari lors de sa pause déjeuner. La tombe d’à côté est celle de la mère de Benny et constitue un concentré de kitsch et de mauvais goût. C’est là que Benny et Désirée vont se rencontrer et s’observer, enchaînant les malentendus ou prêtant des intentions fausses à l’autre.

De ces petits riens et parce que Benny craque pour le sourire de Désirée et que Désirée s’est laissée attendrir par une main amputée de deux doigts de Benny va naître une improbable histoire d’amour.
Commencée presque par hasard, elle va se révéler être la grande histoire d’amour pour ses deux êtres en proie à la solitude. Pourtant tout les oppose et ils ne semblent rien partager en commun en dehors d’une attirance passionnelle réciproque. Alors de cette situation naîtra une série de scénettes extrêmement comiques où chacun tentera de faire l’effort d’accepter l’autre dans son environnement qui lui est pourtant absolument hermétique et incompréhensible.

Le rêve de Benny sera bien sûr de faire de Désirée la femme dont il a besoin à la ferme pour le seconder. Celui de Désirée est de faire que Benny cède cette ferme arriérée et qui enchaîne celui qui s’y laisse prendre. De ces pensées de plus en plus clairement exprimées naîtra le conflit, la lente dilution d’une histoire qui finira par rebondir comme un coup de théâtre parce que l’amour est au bout du compte le plus fort.

Il en résulte un livre assez profondément féminin mais que le public masculin pourra aussi savourer pour son humour caustique et la découverte qu’il offre de la société suédoise moderne. Pourquoi l’éditeur en a-t-il rajouté en nous imposant des pages roses, d’un assez mauvais goût et peu pratiques à lire ?


Publié aux Editions Gaïa – 2006 – 254 pages

Les greniers de Brumal – Cristina Fernandez-Cubas


Cristina Fernandez-Cubas est considérée comme l’une des importantes figures littéraires hispaniques contemporaines. « Les greniers de Brumal » est un recueil de huit nouvelles regroupée en deux livres de quatre.

Chacune de ces nouvelles met en scène un personnage, le plus souvent féminin, en proie au désarroi, à la solitude et qui se met en route vers un ailleurs étrange et personnel pour trouver un sens à une vie qui semble l’avoir définitivement perdu.

Bien écrites, s’achevant – comme il se doit – par un coup de théâtre brutal, ces nouvelles m’ont toutefois laissé totalement sur le bord du chemin. Rarement, lecture d’un recueil de nouvelles ne m’aura aussi peu parlé. Je me suis retrouvé dans la position d’un observateur qui se regarde lire, les phrases défilant sans jamais frapper un cerveau passif.

Il y manque un rythme, une possession, un brin de folie hallucinatoire qui auraient pourtant fort bien convenu ici. Une semaine après avoir refermé le livre, la mémoire semble avoir presque tout effacé. Peut-être question de sensibilité ?


Publié aux Editions Seuil – 179 pages