23.5.15

Le Lynx – Silvia Avallone


Coincé entre « D’acier » qui l’a fait connaître et « Marina Bellezza » (en lice pour le Prix des Libraires en Seine mais que nous n’avons clairement pas beaucoup apprécié),  est paru un petit récit, on dirait sans doute une courte novella, au départ publié dans le Corriere della Serra. Le voici désormais traduit en Français et disponible.

L’univers de Silvia Avallone est celui des obscurs, des abîmés de la vie, des marginaux et des ratés en tous genres. Ils ont leur propre panache, leur dérision sublime, leurs rêves insensés ou refoulés et sont les victimes conscientes ou non d’une société dans laquelle ils ne savent pas, ou plus, s’insérer ou qu’ils cherchent maladroitement à combattre, à leur façon dans une guerre un peu vaine et perdue d’avance.

Après avoir regardé la vie maussade des jeunes adultes italiennes dans « D’acier », Silvia Avallone explore ici leur double masculin.

Piero est cet anti-héros typique de la jeune romancière. A trente-neuf ans, il n’a connu qu’une vie de petite frappe. Tour à tour pickpocket, braqueur ou voleur de voiture, il passe son temps à entrer et sortir de prison comme on change d’hôtel sans jamais vraiment tomber. Macho dans l’âme, il multiplie les conquêtes comme autant de raisons de lui faire oublier une épouse vieillie, avachie et résignée, qui passe son temps à l’attendre en faisant du point de croix.

Lorsqu’il s’arrête, excité comme une puce, sur l’aire d’un improbable restoroute, il est bien décidé à braquer une caissière sans âge immédiatement effrayée par son look et la menace virile qu’il dégage. Se croyant seul, il décide de passer aux toilettes avant de commettre son forfait. Sa surprise est totale lorsqu’il tombe sur un adolescent de dix-huit ans, installé dans les pissotières comme s’il semblait attendre le bon samaritain qui viendrait le conduire là où il le désire.

Pour Piero, c’est un moment de grâce inattendu. Lui qui vit comme un lynx, libre de tout, choisissant ses proies à l’instinct, sautant d’un forfait à un autre, lui qui ne jure que par les filles faciles reçoit comme une révélation divine. Derrière l’adolescent couvert de piercings se cache un apollon irrésistible, à la blondeur et à la peau claire comme une fille, d’une fraîcheur désarmante. Le voici face à la fois au fils idéal qu’il n’a jamais eu et à l’amant parfait auquel il n’a jamais pensé.

En l’embarquant dans son Alfa Romeo rouge, volée, bien entendu, il ne sait pas encore qu’il va donner une direction nouvelle à sa vie, qu’il va en ébranler les bases et les croyances, que d’un lynx agile il va se transformer en un terne animal de zoo.

Avec une densité étonnante, Silvia Avallone parvient à donner à ce court récit une force et un impact qui appellent respect et admiration.


Publié aux Editions Liana Levi – 2013 – 58 pages

22.5.15

Empty Mile – Mathew Stokoe


Avec son premier roman « La belle vie », Mathew Stokoe avait produit un livre terrifiant, totalement déshumanisé, d’une violence physique et psychologique extrêmes. « Empty Mile » marque une rupture totale. Des fureurs urbaines d’un Los Angeles démoniaque, nous passons au calme apparent d’une petite bourgade de la Californie rurale. Une de ces villes moyennes nichées sur le parcours de la conquête de l’Ouest et, plus particulièrement ici, sur celle de l’or.

Lorsqu’il remet les pieds sur place après huit ans passés à Londres, Johnny est un homme pétri de remords. Remords d’avoir laissé son frère cadet, Stan, sans surveillance pour aller se livrer à une gaudriole champêtre avec Marla, pourtant la copine de l’ami qui lui avait sauvé la vie quelque temps auparavant. Remords d’avoir vu Stan se noyer à moitié, le cerveau trop longtemps privé d’oxygène. Depuis, c’est un homme-enfant qui survit, cachant ses angoisses derrière de grotesques panoplies de super-héros, rechargeant son énergie vitale en sniffant des papillons à longueur de journées. Remords d’avoir largué Marla, sans explication, parce qu’il ne supportait plus d’avoir fait de Stan cet être bizarre et ridicule. Remords de n’avoir donné aucune nouvelle à un père qui les a élevés seul depuis la mort précoce de leur mère.

Pourtant, Johnny semble bien décider à se ranger et à s’occuper de Stan pour réparer ses fautes. Mais, on le sait bien, la vie est rarement à l’image des plans qu’on s’en était fait.

Du jour au lendemain, le père de Johnny disparaît sans laisser la moindre trace mais en ayant pris grand soin de transmettre l’acte de propriété du terrain et du cabanon érigé dessus qu’il vient d’acquérir à Johnny en lui enjoignant de ne jamais s’en séparer. Voici Johnny propriétaire d’un coin perdu, Empty Mile, et dont la motivation d’achat par son père reste un mystère.

Aussi, Johnny commence-t-il une longue enquête pour comprendre le geste de son père. Une enquête qui l’emmènera sur les traces des chercheurs d’or et mettra sur son chemin tout ce que la localité comporte de pourris, de pervers, de tordus. Une enquête qui mettra à nu les sentiments et qui forcera les plus faibles, les plus fragiles à faire bloc pour résister à tous ceux qui, pour une raison ou une autre, par esprit de pure vengeance, de perversion absolue ou de cupidité ont décidé de leur en faire baver.

Après une première partie presqu’anodine, calme comme les eaux d’un lac avant la tempête, Mathew Stokoe montre une fois encore qu'il faudra désormais compter sur lui comme un des grands de la littérature de série noire.

Les rebondissements s’enchaînent, les morts s’empilent, les pulsions les plus abjectes poussent à commettre des actes où tout est conçu pour détruire psychologiquement l’autre, définitivement. Plus les pages défilent, plus la nasse se resserre, plus la tension devient intolérable et l’issue impossible à atteindre. Voilà un sacré page turner recommandable à tout amateur du genre !


Publié aux Editions Gallimard –Série Noire – 2014 – 420 pages

18.5.15

Ceux qu’on jette à la mer – Carl de Souza


Lorsque Tian Sen, un jeune Chinois d’une vingtaine d’années, embarque sur le Ming Sing 23, il ne sait pas encore que c’est pour vivre un enfer. Comme les deux cents autres passagers clandestins de ce cargo miteux et rouillé, il fuit une Chine sans perspectives pour rejoindre Haïti, puis de là, l’Amérique, promesse utopique d’un avenir meilleur. Mais, au fond de lui-même, il n’est pas certain de ses réelles motivations et ce long voyage en mer va constituer pour lui, au-delà des épreuves terribles qui vont le joncher, un moyen d’y voir clair sur lui-même, sur ce qu’il désire être, sur l’acceptable ou non, sur ceux dont il découvrira, au loin, qu’il les aime et qu’il n’aurait jamais dû les quitter.

Logés à fond de cale avec interdiction de se montrer lorsque l’immonde rafiot croise les côtes, les deux cents malheureux vont se trouver livrés à la seule volonté d’un homme, le véritable maître à bord, Yap-Chef de bateau comme ils ne vont pas tarder à le surnommer.

Dès qu’ils seront au large commenceront les coups, les brimades, les confiscations. Yap fait régner une terreur constante pour les garder sous son contrôle. En les sous-alimentant, en refusant de soigner les malades de plus en plus nombreux faute de conditions sanitaires minimales, il compte s’assurer une domination sans partage avec un équipage et un capitaine à sa merci. Yap est un homme de peu de foi que Ming Sing va peu à peu décoder en tentant de l’apprivoiser. Cet ancien garde rouge a fait du trafic de boat people un business et sa spécialité semble bien être un voyage sans retour qui sème les cadavres à la mer au fur et à mesure que la maladie, la sauvagerie ou la violence frappent.

Plus les jours passent, plus l’angoisse monte. Une angoisse entretenue par la manipulation, Yap n’hésitant pas à alterner faveurs et punitions pour mieux monter les clandestins les uns contre les autres, juguler toute tentative de mutinerie qui pourtant finira par arriver avant d’avorter confusément.
Pour beaucoup parmi les clandestins comme les membres d’équipage, la mort sera au bout de la poupe et le voyage une totale désillusion au fur et à mesure que les jours passent, que la nourriture s’avarie, que le fuel s’épuise sans la moindre terre en vue.

Chaque jour qui s’écoule offre au jeune Tian Sen l’occasion de mûrir. Lui qui se réfugiait sous le casque de son walk-man pour s’isoler de l’horreur et des autres ne pourra plus fuir lorsque l’appareil finira par rendre l’âme. Lui qui aura vainement tenté de protéger certains des maltraités, de les soigner avec les moyens du bord, de leur offrir une cérémonie funéraire dans la tradition va apprendre à se jouer des autres, à survivre alors que tout autour la mort rôde. Au bout du compte, c’est un homme aguerri qui aura survécu aux multiples pièges tendus, aura appris la ruse tout en gardant intacte son âme, ayant refusé les compromissions, qui émergera.

Carl de Souza aura trouvé là un thème poignant pour son roman. On regrettera cependant un certain manque de maîtrise littéraire, une absence de souffle, voire, parfois, une certaine confusion dans l’intrigue qui font que ce livre, qui aurait pu être excellent, n’en est au mieux que bon.


Publié aux Editions de l’Olivier – 2001 – 205 pages

11.5.15

Gros œuvre – Joy Sorman


A travers treize nouvelles, Joy Sorman tente de décrypter, avec beaucoup d’originalité et un certain talent, la signification moderne de l’habitat. Pour cela, l’auteur choisit de recourir à treize personnages profondément différents, acteurs ou observateurs de cet acte fondamental pour un humain qu’est de choisir et d’investir un lieu.

L’originalité de Joy Sorman tient à ce que son regard ne fait pas qu’embrasser les variétés d’habitat moderne que sont le pavillon de banlieue ou l’appartement sous toutes ses formes. Bien au contraire, elle va aussi s’intéresser en quoi un habitat délabré, sur le point d’être démoli peut devenir un prétexte à une création artistique, à un point de vue non essentiel mais qui permettra à celles et ceux qui acceptent une démarche différente d’envisager autrement le monde qui nous entoure.

Aussi suivrons-nous avec un intérêt toutefois inégal, la qualité des nouvelles n’étant pas suffisamment homogène, une cohorte de paumés ou d’originaux qui tentent de donner un sens non traditionnel au fait d’occuper un lieu.

Du bricoleur de génie qui mettra vingt-cinq ans à bâtir de ses propres mains son pavillon personnel, au point d’en oublier de vivre, de ne plus penser et agir que pour modifier ou aménager l’œuvre de sa vie, à la vieille prostituée tzigane qui ne reçoit plus que des clients triés sur le volet dans un luxueux camping-car dernier cri, du fantassin allemand enfermé dans son bunker d’acier et de béton à attendre l’arrivée de l’ennemi, perclus d’arthrose à force d’être accroupi, à moitié fou de ne pouvoir sortir, confiné pendant des mois d’un ennui mortel,  à la jeune célibataire qui achète sur ses prouesses techniques intrinsèques un mobil-home, symbole ultime des derniers progrès de l’industrie du bâtiment, sans savoir vraiment où le faire transporter, il semble bien que le propos de l’auteur soit de nous conter en quoi la folie ou à tout le moins l’originalité peuvent se nicher en chacun de nous.
Une originalité qui confinera alors la démence lorsque l’artiste transformera son pavillon en coffre blindé entièrement carrelé de faïence blanche au point d’en faire une quasi morgue avant que de la détruire de ses propres mains. Folie encore que celle d’un artiste américain qui découpe d’impeccables perspectives géométriques à la scie circulaire dans des immeubles sur le point d’être détruit.

Ou bien encore, utopie moderne observée dans l’expérience qui consiste à rassembler 450 jeunes gens volontaires pour les faire cohabiter dans un habitat collectif modulaire et modifiable, exclusivement réalisé par assemblage d’éléments d’échafaudage.

Bref, vous l’aurez compris, ce n’est pas habiter au sens traditionnel dont il est question ici et c’est ce qui fait l’intérêt de cet opuscule qui sort des sentiers battus.


Publié aux Editions Gallimard – 2009 – 183 pages

6.5.15

Goat Mountain – Daniel Vann




Entrer dans l’univers romanesque de Daniel Vann rendu célèbre en France grâce au petit éditeur Gallmeister qui s’est fait une spécialité de nous faire découvrir des trésors inédits venant de l’étranger, c’est accepter de se faire bousculer, d’être plongé dans un bain d’acide et de violence comme autant d’émanations irrépressibles causées par les instincts les plus bas dont est capable l’humanité.

Le ton avait été donné avec son best-seller Sukkwan Island et développé dans les deux romans qui ont suivi (Impurs et Désolations). Un ton sous forme de catharsis qui ne se cache même pas de la part de l’auteur marqué à jamais par le suicide de son père lequel lui aura laissé pour seul héritage sa collection d’armes à feu. David Vann a vécu une enfance violente dans une famille à problèmes. Une enfance ponctuée par de sanglantes parties de chasse au sein d’une nature sauvage, âpre et hostile qu’il faut combattre pas à pas pour progresser, traquer et tuer.

Voici le sel de son œuvre, l’observation de la façon dont les rapports humains au sein d’une même famille vont évoluer vers le drame inévitable au sein d’une nature gigantesque par ses dimensions et qui les isole du reste du monde, rendant alors tout possible y compris le plus improbable.

En entrant dans « Goat Mountain » on ne peut s’empêcher de penser à « Délivrance » de James Dickey. Même atmosphère lourde. Même nature omniprésente et écrasante. Mêmes dérapages et désordres psychologiques conduisant à des situations de violence extrême rendant l’écart entre hommes et bêtes de plus en plus ténu.

Mais, à la différence de « Délivrance », David Vann place « Goat Mountain » sous le signe de la Bible comme si tout ce qui allait se passer était inévitable depuis que Caïn a tué Abel et que l’histoire de l’Homme s’est donc placée sous le sceau du meurtre, seul moyen d’imposer sa volonté. Il existe une sorte de fatalité, de destin inéluctable qui n’attend pour s’opérer que les bonnes circonstances. C’est cela que nous dit David Vann dans chacun de ses quatre romans publiés jusqu’ici et plus particulièrement encore dans ce dernier opus.

Celui par lequel le scandale arrivera est un gamin de onze ans. Un gosse qui accompagne depuis qu’il est en âge de marcher son grand-père, un géant taciturne, son père qui l’élève seul et l’ami de celui-ci dans leurs interminables parties de chasse menées dans le ranch familial immense et niché au cœur des montagnes californiennes. 

Cette partie doit cependant être différente car elle est celle au cours de laquelle le gosse doit tuer son premier cerf. Mais, lorsqu’ils pénètreront sur leur propriété, ce n’est pas un cervidé qu’ils apercevront dans la lunette du fusil du père mais un braconnier. Tendant son arme à son fils pour qu’il observe l’intrus par lui-même, voici le père qui autorise un geste auquel personne ne s’attend. Car le gamin, sans explication, va tirer et l’homme tomber, raide mort.

Dès lors, l’auteur nous entraîne dans un récit sombre et fou où d’innombrables questions morales s’entremêlent. Que faire du corps ? Que dire ou non ? Comment expliquer le geste du môme ? Et, surtout, que faire d’un môme qui n’éprouve pas le moindre regret vis-à-vis de ce qu’il a commis comme si abattre un cerf ou un homme ne faisait aucune différence ?

C’est cette dernière question, lancinante, d’abord à peine proférée puis de plus en plus ouvertement formulée qui va devenir le véritable enjeu de ce qui se trame. Un enjeu qui révèle les tensions refoulées au sein du groupe au point de conduire d’étape en étape de plus en plus paroxystiques à des scènes presqu’insoutenables parfois.

David Vann est un orfèvre du genre. Il sait nous tenir en haleine de bout en bout, faire monter une tension presque sans limite, imaginer une fin inattendue tout en maniant une plume affutée et aussi brutale que ses personnages. Un roman très fort !

Publié aux Editions Gallmeister – 2014 – 256 pages