15.1.17

La dégustation – Yann Queffélec


Peut-on assumer son passé obscur et malpropre quand on épouse la fille d’une de ses victimes et de plus de trente ans sa cadette ? Tel est le thème de ce roman sulfureux de Queffélec. L’auteur a fait des histoires d’amour impossibles voire inconcevables une de ses spécialités et nous sommes servis, si je puis dire, avec « La Dégustation » !

Ce roman est d’ailleurs complété d’un sous-titre en forme de dates : 1973-1974 soit près de trente ans après la fin de la deuxième guerre mondiale. Il s’ouvre sur la scène de la réception qui couronne le mariage de Michel Duval, la cinquantaine, propriétaire d’une superbe villa sur les hauteurs de Nice, d’un vignoble à la renommée mondiale, d’œuvres d’art et d’une maison d’édition spécialisée sur les deux guerres mondiales. Duval vient d’épouser Ioura, tout juste majeure, fêtant le jour de ses noces sa majorité de vingt-et-un ans encore à l’époque.

Pourquoi la mère de Ioura refuse-t-elle absolument de se produire ? Pourquoi n’a-t-elle cessé de mettre en garde sa fille contre cet homme devenu riche soudainement ? Pourquoi la présence de trois vieillards inquiétants dont ce Zoff implicitement menaçant et qui va laisser traîner des pièces de la Reich Bundesbank au fond de la piscine de la propriété ?

Queffélec va nous mener aux réponses en prenant un chemin de détour.  Flash-back sur cette rencontre entre le notable Duval et la belle et fraîche Ioura. Histoire d’une séduction autour des vins et des champagnes, Ioura se destinant à devenir œnologue, Duval étant lui-même un nez capable de reconnaître, sans le déguster, les cépages, châteaux et millésimes du monde entier. Flash-back entrecoupé de courts moments où le passé trouble de Duval remonte à la surface, une situation plaisante en rappelant une autre, la plupart du temps douloureuse.

D’indices en délations, Ioura finira par soupçonner que son mari a beaucoup de choses à se faire pardonner jusqu’à l’amener à une auto-confession dévastatrice pour leur couple et leur santé mentale lors d’une dégustation sous-terraine de grands crûs soustraits aux yeux du monde. Pourquoi cet aveu, qu’avait Michel Duval à y gagner si ce n’est, peut-être, de se libérer d’un passé moche et de collaborateur à la solde de la Gestapo ? Qui donc Ioura est-elle vraiment, quel rapport plus ou moins indirect elle avait avec son mari ? Est-elle le jeu de sa rédemption ou le sujet d’un amour véritable ?

Autant de chemins possibles du subtil labyrinthe que tisse un Queféllec dans ses bons jours.


Publié aux Editions Fayard – 2003 et révisé en 2005 – 155 pages

11.1.17

Le lièvre de Vatanen – Arto Paasilinna


La littérature finlandaise contemporaine s’est peu à peu fait connaître par la capacité de ses (quelques) auteurs à commettre des romans farfelus et déjantés (ex « Petits meurtres entre amis »). Arto Paasilinna, né en 1942 en Laponie finlandaise, ne déroge pas à cette tradition avec son roman culte dans les pays nordiques, « Le lièvre de Vatanen », qui fut, par ailleurs, adapté au cinéma par Marc Rivière.

A partir d’un incident mineur, Paasilinna va laisser courir son imagination pour entraîner son personnage principal, Vatanen, dans une aventure qui va le conduire de plus en plus loin dans la Finlande profonde et l’éloigner de ce qui furent ses racines d’homme occidental.

Vatanen est journaliste dans un magazine à Helsinki. Un dimanche soir, de retour d’une excursion à la campagne pour y couvrir un sujet sans intérêt avec un collègue photographe, leur voiture va heurter un lièvre qui traversait malencontreusement la chaussée. Vatanen se met en tête de le retrouver à tout prix malgré l’obscurité. Parce que l’ambiance entre les deux hommes était déjà électrique avant l’incident et parce que Vatanen ne répond à aucune des injonctions de son collègue pour retourner à la voiture, ce dernier va reprendre la route furieusement en laissant Vatanen à son sort, en pleine cambrousse, loin de tout lieu d’habitation.

Une fois le lièvre retrouvé et soigné, Vatanen va alors entamer un long périple au cours duquel il va se délester d’une vie qui lui pesait. Rompant les ponts avec son employeur et se séparant d’une épouse acariâtre et atrabilaire, il part accompagné de son seul lièvre et de l’argent qu’il a tiré de façon rocambolesque de la vente de son bateau à un ami pour entamer un voyage plein de rebondissements au cours duquel il va se rapprocher inexorablement d’une vie en pleine nature, centrée sur l’essentiel et dans laquelle les rapports avec les congénères humains seront de plus en plus sources de soucis et de contrariété.

Nous allons suivre avec amusement les étapes drolatiques de ce personnage qui vont nous faire sillonner la Finlande profonde et nous mener au cœur d’un immense incendie de forêt l’été, au contact d’une armée désemparée et désabusée lors de grandes manœuvres hivernales bientôt troublées par une improbable chasse à l’ours, nous faire rencontrer une cohorte de personnages de plus en plus en butte avec la société et en proie à des délires éthyliques nombreux et débridés.

L’humanité n’en sort pas grandie et l’auteur se moque gentiment de ses concitoyens un peu frustres. On y passe un bon moment, l’auteur parvenant même à nous soutirer ici ou là quelques sourires. Ce n’est pas un livre inoubliable mais un livre typique pour une lecture estivale sans prise de tête.


Publié aux Editions Denoël et d’ailleurs – réédité en 2006 – 196 pages

6.1.17

Prince d’orchestre – Metin Arditi


Nous aimons énormément Metin Arditi pour sa culture, son écriture souvent grandiose et l’extrême qualité de ses romans par ailleurs fréquemment récompensés de prix nombreux. Ce n’est certainement pas son dernier opus, « Prince d’orchestre », qui nous fera changer d’avis.

Renonçant pour une bonne part à une écriture ciselée pour emprunter un langage plus direct, recourant – c’est une première – à de très courts chapitres à un intervalle régulier et qui s’accélère au fur et à mesure que l’étau se resserre, Metin Arditi entreprend de nous donner à voir le chemin dévastateur de la folie d’un homme qui avait pourtant tout pour réussir.

Alexis Kandilis est l’un de ces chefs d’orchestre que la  planète musicale s’arrache. Ses concerts déclenchent l’enthousiasme du public et le respect de la critique jamais avare de compliments et de flatterie. Jusqu’au jour où ce chef irascible et à l’ego surdimensionné profèrera une authentique vacherie en public à un pauvre percussionniste incapable de se caler sur l’orchestre. A partir de là, le destin de Kandilis va basculer selon un processus qui démontre une intime connaissance de l’auteur des fonctionnements des orchestres et des critiques (n’oublions pas qu’il préside l’orchestre de la Suisse Romande et la fondation Les Instruments de la Paix-Genève).

En quelques jours, parce qu’il a voulu se croire l’égal des plus puissants et le maître absolu de tous les orchestres du monde, un Dieu musical sur terre, tous les projets de Kandilis vont sombrer et tourner à la déroute la plus complète. Longue est l’ascension vers les plus hautes marches, courte et amère est la chute.

En quelques mois, Kandilis ne  sera plus que l’ombre de lui-même, une loque vivant dans des pensions miteuses, ayant dilapidé sa fortune au jeu, quitté par une épouse qu’il n’aimait de toutes façons pas et trompait. Il finira recueilli par un couple de gouines de ses amies, les seules qui lui aient gardé leur amour et leur respect.

Hanté par les Kindertotenlieder, Kandilis s’enfoncera de plus en plus profondément dans la dépression et la folie au fur et à mesure que son projet d’inventer un nouvel ordre musical, véritable révolution dans la façon de composer, prendra corps. La musique de Mahler qui s’inscrit en boucle dans l’esprit de Kandilis ne fait que traduire la résurgence de brèches béantes remontant à l’enfance. Longtemps, elles furent masquées par la course à toujours plus de gloire. Avec l’abandon par tous, la perte du respect de soi, elles sonnent le glas d’un homme face à son propre gouffre et prêt à s’y jeter poussé par une folie démente.

Arditi impressionne par son authentique capacité à susciter un rythme haletant jusqu’à la brisure inéluctable sur fond d’enterrement symbolique public et vexatoire de tout ce qui fit le lustre d’un homme devenu le bouc-émissaire de tous ceux dont il s’est fait des ennemis ou des obligés. La façon dont la folie progresse y est rendue avec un réalisme et un luxe de détails proprement frappants.
Metin Arditi signe ici un très grand livre qui n’est pas sans rappeler « La pension Marguerite » à laquelle il est d’ailleurs fait explicitement référence. A lire absolument !

Publié aux Editions Actes Sud – 2012 – 373 pages


1.1.17

Livro – José Luis Peixoto


A travers ce livre ambitieux, José Luis Peixoto cherche à nous donner son point de vue sur l’émigration, sur la difficulté à trouver ses racines dans un pays d’accueil, la nostalgie que l’on peut avoir du pays natal et la complexité à vivre, tout simplement, au milieu de ses propres paradoxes, de ses sentiments contradictoires, des évènements qui contrarient sans cesse nos projets.

Tout commence dans un petit village du Portugal. Un enfant sera laissé là par sa mère couturière au pied d’une fontaine où est censé venir le chercher un oncle providentiel et qu’il ne connaît pas. Doux euphémisme pour dire que cet enfant sera abandonné par celle qui ne parvient plus à le nourrir, cette fille-mère qui survit tout juste dans un pays soumis à la dictature et sans travail autre que celui des champs, de l’armée ou de la police qui quadrillent le pays d’une main de fer.

Quelques années plus tard, l’enfant devenu un jeune adulte et maçon formé sur le tas par celui qui l’aura recueilli et élevé n’aura d’autres choix que d’émigrer en France pour venir renforcer la cohorte de main d’œuvre portugaise ou espagnole ayant fui les dictatures de leurs pays pour tenter de trouver un eldorado en fait désenchanteur. Son souci principal sera, alors, de retrouver la trace de celle qu’il aimait, la jeune fille de son village, disparue mystérieusement une nuit, embarquée de force dans un camion convoyant sa main-d’œuvre besogneuse et peu difficile vers cette France qui absorbe les travailleurs comme un buvard boit l’encre de la plume.

Entre eux un livre offert par le jeune homme et unique bien que conservera la jeune femme. Un lien unique qui s’effacera avec le temps et la manipulation d’un tiers qui fera tout pour empêcher le rapprochement de ces deux êtres, comme s’efface le souvenir d’une lecture au fil du temps pour ne plus en conserver que les contours. Et c’est là que le propos de Peixoto prendra un autre tour, devenant plus complexe se démultipliant à l’infini comme un gigantesque et fascinant kaléidoscope. 

Car de livres il sera question tout au long de ce roman à tiroirs. C’est un autre livre laissé ouvert dans la bibliothèque où travaille la jeune femme comme femme de ménage qui scellera son union avec un homme qui n’aura de cesse que de la mépriser une fois épousée. C’est un autre livre, d’une forme inattendue et nous n’en dirons pas plus car c’est la surprise essentielle de ce roman complexe, qui reliera celui et celle que l’on pensait perdus l’un pour l’autre, victimes exemplaires d’une émigration sans véritable intégration, travailleurs dociles et qui courbent l’échine jusqu’à leur retour, en gloire, au pays, l’âge venu.

D’où le titre « Livro » qui signifie livre en portugais, le roman devenant par une sorte de passe-passe à son tour l’enjeu d’une écriture sur lui-même, une façon de méta-roman en quelque sorte. C’en sera là d’ailleurs la limite fondamentale car, à vouloir compliquer son propos, Peixoto dilue l’attention de son lecteur et finit par commettre un dernier tiers qui souvent s’égare en d’inutiles digressions ou divagations qui ne font qu’ajouter à une certaine confusion.

On en ressortira avec un sentiment partagé. Celui de la satisfaction d’un livre qui, pour les deux-tiers, convainc ; celui de l’amertume d’une fin qui aurait gagné à être condensée. Il en restera plus une curiosité qu’un roman majeur et c’est dommage.


Publié aux Editions Grasset – 2012 – 329 pages

30.12.16

L’étourdissement – Joël Egloff


Avec son style lapidaire et drôle, Joël Egloff nous emmène dans le monde des losers absolus, ceux qui forment le tiers-monde d’une société française qui prend l’eau et qui fabrique de plus en plus d’exclus sommés de se satisfaire du peu qu’ils ont quand bien même ce peu est repoussant et dérisoire.

Dans ce coin paumé de Haute Normandie, ceux qui vivent là ont la chance innommable d’être coincés entre une décharge dans laquelle un SDF solitaire s’est aménagé un coin mobile, forcé de le déplacer à chaque fois que la pelle mécanique menace d’avaler son fragile habitat, une centrale nucléaire et un aéroport où finira par se crasher au décollage un gros porteur. Du boulot, il y en a. A l’abattoir où, à la chaine, on abat les bestiaux d’un coup de pistolet électrique avant de les dépecer dans des gestes devenus aussi répétitifs que vides de sens. Jusqu’à péter les plombs et devenir à son tour ce bétail qu’on abat, sans scrupules, sans regrets, presque sans y prendre garde.

Répétition et absurdité sont d’ailleurs les fils conducteurs de ce petit roman au vitriol que l’on peut lire au premier comme au deuxième degré. Répétition des situations insupportables qui finissent par en devenir drôles parce qu’elles posent une normalité absurde. Absurdité permanente de la vie qu’on y mène et qui ne mène nulle part si ce n’est au désespoir ou à la folie, la retraite ne promettant aucunement d’être rose dans ce bout de France pollué, devenu le dépotoir national et le lieu de réclusion de tout ce que le pays compte de pauvres hères quasi incultes.

Tout cela aurait pu être désespérant. C’est au contraire jouissif tant le talent d’Egloff est grand pour tirer de cet univers qui tourne en manège devenu fou une sorte de tableau fellinien, jouissif et violent, d’un pays qui se porte de plus en plus mal.


Publié aux Editions Buchet Chastel – 2005 – 142 pages