1.9.14

Automobile Club d’Egypte – Alaa El Aswany


La scène inaugurale où le narrateur se retrouve confronté, dans son salon, à ses deux personnages principaux resurgis du passé et de son imaginaire est une formidable illustration de la formule d’El Aswany. Pour lui, il n’y a que des romans morts ou vivants et, assurément, « Automobile Club d’Egypte » est un roman terriblement vivant, captivant même au point que vous ne pourrez plus le lâcher.

Comme dans ses deux romans précédents, l’auteur construit son roman sur une unité de lieu, l’Automobile Club d’Egypte au Caire, de temps (nous sommes en 1940 dans les années qui préparent et précèdent la révolution de 1952) et autour d’une floraison de personnages hauts en couleurs.

A cette époque, l’Automobile Club d’Egypte représente en soi les tensions et les contradictions d’un royaume sur le déclin, d’une société prête à s’effondrer. Le roi Farouk ne gouverne quasiment plus, préférant s’adonner aux plaisirs de la chair et de la gastronomie, fréquentant le Club, symbole de ce que le pays concentre de pouvoir et d’argent, pour y jouer de frénétiques parties de poker et y sélectionner la fille avec laquelle il choisira de passer la nuit.

Telle une reproduction miniature du pays, le Club est placé sous la direction d’un Anglais raciste, détestant les Egyptiens, hautement antipathique, prêt à tout pour sauver ses intérêts, partageant son temps entre de vagues occupations professionnelles grassement rémunérées et une maîtresse fantasque et libre issue de la grande bourgeoisie locale.

Pendant ce temps, les employés du Club, sous-payés et exploités, survivent grâce à de multiples combines et aux pourboires qu’il leur faut partager dans des proportions inéquitables avec les chefs du lieu et, surtout, le tyrannique chambellan du roi qui fait régner sa loi dans la terreur, la violence et l’humiliation permanentes.

C’est dans et autour de ce lieu historique et que l’auteur a bien connu, son père en ayant été l’avocat, qu’El Aswany élabore un tissu convergent d’histoires qui nous racontent la difficulté à vivre pour les classes moyennes et pauvres, la lente émancipation des femmes, toujours soumises à des maris qu’elles n’ont pas forcément choisis mais surtout l’émergence d’un sentiment de liberté, de révolte contre l’occupant britannique et le despotisme inefficace royal qui conduiront, étape par étape, à la révolution de 1952.

Bien que relatant, de façon romancée, des faits vieux de plus de soixante-dix ans, le roman reste d’une éclatante actualité non seulement parce qu’Aswany ne cesse de dénoncer les dérives politiques dont son pays est l’objet  mais aussi parce qu’il fut écrit (et interrompu pendant un an, son auteur étant dans la rue à manifester) sur une période de six ans au cours de laquelle éclata le printemps arabe qui conduisit au renversement des frères musulmans et au retour des militaires au pouvoir.
Une façon de nous dire que, comme Marx le proférait déjà, l’Histoire ne se répète jamais, elle balbutie. Que le changement vient le plus souvent des masses silencieuses, dont l’union progressive fera la cohérence et la force mais, qu’au bout, ce seront toujours les plus rusés et les plus déterminés qui l’emporteront et s’adjugeront les ors et les fastes du nouveau pouvoir.

Quoi qu’il en soit, El Aswany signe ici un livre superbement écrit (et traduit), magnifiquement construit, passionnant de bout en bout mêlant intrigues, passions amoureuses, études psychologiques fines et Histoire sans jamais relâcher l’attention souriante et exaltée de ses lecteurs. Une vraie réussite !


Publié aux Editions Actes Sud – 2014 – 541 pages

24.8.14

Ce que murmurent les collines – Scholastique Mukasonga


Dans ce court recueil de nouvelles, Scholastique Mukasonga décrit avec pudeur et sensibilité la douleur de devoir s’exiler pour échapper aux massacres ethniques qui ont frappé le Rwanda.

Elle donne à voir aussi et surtout comment le Rwanda en est arrivé à une telle situation à travers de courtes histoires qui illustrent à traits plus ou moins esquissés, de façon plus suggérée et voilée qu’explicite comme s’il s’agissait encore de n’offenser personne, la responsabilité de la puissance belge occupante.

On y comprend le jeu des alliances qui se sont noués sur un fond de racisme aussi bien des blancs envers les noirs que des ethnies entre elles. On en perçoit la fragilité extrême que le moindre changement d’orientation ne manquera pas de précipiter à bas pour semer alors sa suite de malheurs et de chaos.

En remontant aux décennies qui ont précédé le drame et son million de morts, elle nous suggère que tout était déjà en place, que la nouvelle religion imposée par la puissance occupante portait en soi, par sa négation des traditions, des cultes ancestraux et des croyances vernaculaires, un terrible revers, un effet boomerang prêt à frapper sans discernement.

Une fois encore, ce qui fait le charme de ces nouvelles c’est que tout ceci est abordé par le biais, suggéré au travers une série de sorte de petits contes africains qui nous font mieux connaître le pays dont elle vient. On peut les lire pour ce qu’ils sont mais ils portent bien plus que ce qu’ils racontent au premier degré.


Publié aux Editions Gallimard – 2014 – 140 pages

17.8.14

Sagan 1954 – Anne Berest


Au moment où elle est contactée par le fils de Françoise Sagan pour écrire un livre sur sa mère, dix ans après sa mort, Anne Berest traverse une difficile – mais désormais banale – épreuve, celle de se voir quittée par le père de sa fille et de se trouver confrontée à un divorce douloureux.

Elle accepte très vite, lâche le roman qui était en cours et se plonge dans ce qui va devenir Sagan 1954. Il ne faut surtout pas voir dans ce livre une énième biographie de celle qui devint un phénomène littéraire mondial et la femme française sans doute la plus connue à l’étranger de son temps.

Sagan 1954 est bien sûr, entre autres, la narration des quelques mois qui précédèrent et suivirent la parution de « Bonjour tristesse », avant que Sagan ne devienne Sagan, que les fêtes, la vie mondaine, les voitures et les excès en tous genres ne l’emportent. Mais c’est aussi l’histoire d’une amitié entre une femme morte et une jeune femme du début du vingt-et-unième siècle, une amitié qui se construit à distance, à travers les découvertes, les rencontres de celles et ceux qui ont connu Sagan et parce que le sujet de son livre finit par parler à son auteur.

C’est grâce à Sagan qu’Anne Berest réapprend progressivement à vivre, qu’elle ose à nouveau sortir, flirter, séduire, aborder par hasard un jour Jean Echenoz dont elle vient de lire la biographie sur Ravel. C’est ce mélange de biographie, d’autofiction, de confessions intimes, de réflexions sur la vie, ses mystères, ses surprises, ses peines et ses joies qui font le charme indéniable d’un livre qui vous enveloppe, vous prend dans ses bras.

On y contemple un tableau forcément partial, mais juste, de la vie de la société française dans les années cinquante, on assiste dans les coulisses de l’édition aux étapes qui précèdent la sortie d’un premier livre en même temps qu’on y suit les tribulations d’une jeune provinciale moderne qui tente de s’accommoder d’un monde parisien alors qu’elle cherche un nouveau sens à sa vie. Il y a là comme une grande douceur, une sincérité qui m’ont particulièrement touché et ont fait que je n’ai pas pu abandonner ce beau livre avant que de l’avoir lu d’une traite.

Publié aux Editions Stock – 2014 – 195 pages

Univers, univers – Régis Jauffret


Il semble que le fait de se voir décerner le « Prix Décembre » soit décidément conditionné par l’engagement de l’auteur à délivrer une littérature d’avant-garde. Et comme toute activité d’avant-garde, cela ne signifie pas pour autant nécessairement la garantie d’un récit excitant ou gardant, à tout le moins, l’attention du lecteur plus ou moins victime de novations pas toujours heureuses.

En tous cas, je ne peux pas dire avoir été une « fashion victim » de cet « Univers, Univers » de Mr Jauffret. Bien au contraire. J’avoue même m’en être heureusement débarrassé largement avant une fin qui aurait tout aussi bien pu intervenir quelques centaines de pages plus tôt.

L’approche proposée était pourtant intéressante. Une femme entre deux âges se trouve dans l’obligation de faire cuire un gigot dans son four peu de temps avant de recevoir un couple de vagues amis plus ou moins barbants. Comme elle est franchement dépressive, Régis Jauffret saisit ce prétexte futile pour donner libre cours à une variation intelligente sur les multiples vies que ladite épouse et ménagère fait défiler, ou que l’auteur décide de faire décider, dans la tête de son personnage. Or, comme l’auteur a une imagination débridée, le récit coule un peu comme de l’écriture automatique, une idée en chassant une autre, un détail appelant une nouvelle interprétation.

De ce fait, le personnage change de nom souvent plusieurs fois par ligne, toujours plusieurs fois par page, épouse des hommes imaginaires ou fantasmés, meurt de mille et une façons pour toujours ressusciter plus dépressive encore qu’elle ne l’était quelques lignes auparavant. C’est brillant, au début du moins.

Bien sûr, Jauffret nous avait prévenu dès le départ que ce livre n’avait d’autres vocations que « d’exister à la place de rien, l’espace d’un instant perdu au milieu de l’éternité ».

Le problème cependant est qu’à force de tourner en rond, la force de l’effet se dilue au point d’en devenir insipide. Il est louable de vouloir surprendre son lecteur, condamnable que de s’acharner à le perdre. Au bout du compte, ne subsiste que le rien, le quasi-néant de la littérature.


Publié aux Editions Verticales – 2003 – Prix Décembre 2003 - 609 pages

14.8.14

Un quinze août à Paris –Histoire d’une dépression – Céline Curiol




Il faut du courage pour traverser une dépression, l’affronter, y survivre, s’en sortir. Et au moins autant de courage, ensuite, pour accepter d’en parler ouvertement alors que, trop souvent, ce qui est une véritable maladie, un effondrement complet de la personnalité engendré par un déséquilibre profond de la chimie du cerveau est socialement mal accepté. Combien de fois, n’entend-on pas dire au sujet de dépressifs qu’ils pourraient s’en sortir avec un peu de volonté…

Céline Curiol est passée par là. A l’été 2009, elle fut victime d’une grave dépression dont elle ne dit pas vraiment l’origine si ce n’est que l’on comprend que le décès d’un père et une rupture amoureuse figurent certainement parmi les multiples causes d’un mal-être profond.

Cinq ans plus tard, elle se décide à témoigner à la fois par souci de permettre à ses lecteurs de comprendre que cela peut arriver à n’importe qui n’importe quand mais aussi comme une forme d’ultime catharsis, comme l’expulsion symbolique finale, verbalisée de façon très structurée, d’un mal qu’il convient d’exterminer.

Chercher dans ce livre une auto-confession serait une erreur. Derrière, autour devrais-je dire surtout, des courts passages véritablement personnels et où l’auteur se livre se trouvent surtout de très nombreuses réflexions et citations sur l’histoire et la place de la dépression dans notre société occidentale et la façon dont elle a été comprise, adressée et traitée au fil du temps. Du coup, le livre demande une véritable attention de son lecteur d’autant que la femme de lettres s’y révèle d’une fulgurance intelligence, d’une culture pantagruélique traduisant la volonté farouche de comprendre ce qui lui est arrivé pour l’accepter et le combattre à jamais.

Un très beau livre pour un public prévenu par l’exigence qu’il requiert.

Publié aux Editions Actes Sud – 2014 – 221 pages

9.8.14

Parade – Shuichi Yoshida



Yoshida-san est un écrivain japonais à succès âgé d’une quarantaine d’années. Il est considéré comme l’un des principaux représentants d’une lignée de romanciers  qui s’acharnent à dépeindre le Japon contemporain dans ce qu’il a de plus déroutant y compris pour ses propres habitants. Il fut récemment récompensé de l’équivalent du Prix Goncourt local.
« Parade » est le dernier roman de Yoshida paru et traduit en France. Sa structure est assez originale et déstabilisante. L’auteur choisit en effet de traiter du sujet de la colocation, phénomène qui tend à s’accroître au Japon pour cause de rareté de l’espace et de pression sur les prix. Un sujet qui permet également de parfaitement donner à voir les limites inhérentes à la cohabitation, chacun des occupants du logement, digne représentant de la nouvelle génération qui cherche ses marques dans un pays qui part largement à la dérive, vivant à côté plus qu’avec les autres membres de la petite communauté.
Pour cela, l’auteur choisit de donner la parole aux cinq personnages qui se partagent un petit appartement composé de deux chambres (une pour les filles, une autre pour les garçons) et un petit salon. Des personnages qui tous fuient quelque chose, leur origine provinciale, un sens à donner à une vie, leur angoisse de devoir s’assumer et qui, pour certains, recèlent un secret qui va se dévoiler, tantôt brusquement, tantôt lentement.
Ryôsuke est un étudiant dilettante qui recule le plus longtemps possible le moment de passer dans le monde adulte et professionnel. C’est le plus transparent de la bande, serviable, toujours prêt à dépanner au volant d’une quasi épave qui ne peut rouler plus de dix kilomètres sans tomber en panne. Il dépeint ses camarades comme il les perçoit, sans concession et sans illusion.
Kotomi est une belle jeune femme qui ne fait strictement rien de ses journées. Elle passe son temps reclus dans l’appartement, accoutrée d’un survêtement, dans l’attente fébrile d’un appel de son amant, jeune acteur à la mode de série télévisée sentimentale. Sa vie est aussi vide que son esprit. C’est l’archétype de l’adulte enfant, de la personne qui ne pourra vivre sans être béquillée par une autre pour la prendre en charge.
Mirai est la plus frivole des femmes de cette communauté. Elle collectionne les aventures et les beuveries qui sont autant de prétextes pour maquiller la série d’échecs qui semble caractériser sa vie. Dessinatrice et maquettiste de formation, elle végète comme employée d’un magasin de couleurs et vit la nuit à la recherche de l’extraordinaire qui la fera sortir de cette vie fondamentalement absurde et suicidaire.
Saturo est un jeune homme de dix huit ans qui va venir rejoindre inopinément le quatuor (avec Naoki dont nous parlerons plus bas), ramené un soir d’ivresse et d’inconscience par Mirai. Saturo est un « travailleur de la nuit » : il vend son corps aux mâles en quête de chair fraiche. Le jour, il dort et finance à fonds perdus les besoins de la communauté qui, en retour, le prend en charge en lui donnant une raison d’exister.
Naoki, enfin, est le plus âgé de la bande. En apparence, c’est le plus stable, celui dont on recherche les conseils, celui qui a un emploi stable dans une maison de distribution de films. En fait, c’est le plus fébrile, le plus fragile de la bande en même temps que le porteur d’un lourd secret dont son entourage se doute mais dont il se détourne avec pudeur.
On pensera à Perec en lisant « Parade », dans un style toutefois considérablement appauvri et un format densifié. On sortira mal à l’aise de cette lecture, au moins autant que chacun des protagonistes de cette petite musique. J’avoue toutefois ne pas avoir été captivé par ce livre qui m’a laissé profondément sur ma faim.
Publié aux Editions Philippe Picquier – 2010 – 261 pages