28.4.12

Amours transversales – Catherine Cusset



Voici un livre assez typiquement féminin, un livre sur le désir, sur les ravages de la passion qui s’abat sur ces personnages aux vies parallèles, dans tous les sens du terme, sur la pulsion qui vous pousse à renier vos engagements de fidélité envers celui ou celle que vous vous êtes engagés à aimer presque servilement.
Ce sont ces « Amours Transversales » qui lient Myriam, actrice quadragénaire qui rencontre le succès tardivement, mère de deux enfants et épouse de Xavier, et  tous les personnages qui vont se succéder jusqu’à former une fresque allégorique de l’amour et de la passion sous tous ses aspects y compris les plus abjects.

Myriam qui fut éperdument et platoniquement amoureuse de Hans alors qu’elle avait dix-huit ans et qui va partir à sa recherche dans Berlin, si proche et si tentante, sur un coup de tête, lors d’un tournage à Prague. Myriam qui va enchaîner les adultères comme on enchaîne les concours, jusqu’au dégoût, pour se rassurer, pour se prouver qu’elle est encore aimable, pour se fabriquer une galerie de souvenirs avant de retourner sagement au foyer.

Un foyer où l’attend Xavier, , chirurgien viscéral, époux fidèle malgré la passion qui s’empara de lui pour Camille, accidentée de la route, artiste peintre et pour laquelle il faillit tout abandonner, incapable de résister à cette beauté particulière, singulière, unique puisque passionnelle de cette jeune femme de vingt ans sa cadette.

Camille que l’on retrouvera mariée à Guillermo, en voyage à Cancun et dont la conduite, la gentillesse et la naïveté déclencheront les réactions cataclysmiques de Luis, Indien au service de l’entretien des jardins du grand hôtel où elle réside quelques jours.

Bref, C. Cusset s’acharne à nous démontrer ce que nous savons tous déjà, pour l’avoir plus ou moins éprouvé une fois dans nos vies : l’amour peut ravager, tout balayer, emporter nos plus résistantes convictions, nous effacer de la carte des sages et faire de nous un jouet dans les mains plus ou moins manipulatrices de l’autre.

Il y a d’ailleurs une forme de perversion sophistiquée dans l’élaboration de ces tableaux tourmentés et violents, balayés par le vent du cœur, celui qui emporte tout esprit et toute raison. Le livre aurait cependant gagné en impact en montant cette perversion d’un cran, en faisant de ces hommes et de ces femmes des pantins moins raisonnables, en descendant au plus profond de ces âmes déchirées, attirées par les sulfurances du purgatoire putride.

Ce roman reste trop intellectuel, parfois trop convenu, pour que l’on y adhère sans réserve. On le lit finalement avec la tête alors qu’il eût fallu qu’il nous emportât par les tripes.

Publié aux Editions Gallimard -202 pages

20.4.12

L’ange incliné – Pierre Mari



Certains livres ont le pouvoir de vous attraper, de vous plonger dans une forme d’enchantement en vous surprenant. La musique des lettres de Pierre Mari sait bien vite se faire entendre à nos oreilles et solliciter nos yeux avides de ne plus la quitter.

Le propos de « L’Ange incliné » semble être de nous dire que la vie sait encore nous surprendre quand on se croit au bord du renoncement ; que l’amour guette si tant est qu’on lui laisse une chance de nous faire un signe ; qu’une fois rencontré, il nous appartient de décider ce que l’on veut en faire et la façon dont on veut le vivre.

Lorsque le narrateur se rend en vacances chez sa mère, il semble bien usé par l’existence. La petite quarantaine, il vient de perdre son père dans des circonstances tragiques. Sa sœur est une malade mentale, enfermée à vie dans une maison de soins et partageant ses journées entre de rares moments de fausse lucidité, de timides et compulsifs projets et des anéantissements au tréfonds de silence et de prostration dont rien ne peut la sortir. Universitaire, professeur respecté de Lettres, d’une intelligence acérée et brillante, il ne croit plus en un métier dépourvu de moyens, perclus de réformes stupides, ankylosé par des collègues dont les seules préoccupations sont l’affairisme, la médisance et la publication de lignes que personne ne lira jamais.

Tout basculera lorsqu’il rencontrera Anna au cours d’un voyage en train plein de péripéties. Elle a vingt quatre ans. Elle est lumineuse, belle comme une déesse, intelligente et subtile. Ce sera le coup de foudre réciproque et le début d’une histoire inespérée autant qu’inattendue.

Mais Anna vit une autre histoire avec un autre homme et lui entretient une relation épisodique avec une collègue. Lui a déjà choisi. Elle, pas encore.  Anna, c’est cet ange incliné dans la cathédrale de la ville provinciale où ils passent tout leur temps ensemble. L’ange qui lui susurre à l’oreille, qui le guide, le fait avancer, lui redonne une raison de vivre. L’ange qui lui redonne une âme et une raison d’être.
Ils s’aiment mais différemment, bien que de façon fusionnelle et obsessionnelle. De cet amour, ils devront chacun décider ce qu’ils veulent faire, ensemble, ou pour eux-mêmes.

Les phrases de Pierre Mari possèdent un rare enchantement, un éblouissement comme ses journées de canicule où tout se met à basculer et où, soudain, les mirages surgissent et nous laissent deviner ce que, jamais encore, nous n’avions su voir. Un livre rare et où l’auteur semble s’être beaucoup projeté.

Publié aux Editions Actes Sud – 2008 – 223 pages

13.4.12

La vie me fait peur – Jean-Paul Dubois



Publié en 1994, ce roman appartient à la branche américaine de la production de Dubois. Comme souvent chez l’auteur (cf « Si ce livre pouvait me rapprocher de toi » ou « Hommes entre eux »), le personnage principal est à la recherche de ses racines et de sa raison d’être, partagé entre Toulouse et quelque part de l’autre côté de l’Atlantique. C’est une quête du père, thème obsessionnel de la production de Dubois, et une quête du sens à laquelle se livre Paul Siegelman, personnage central de ce roman.

Paul a un peu plus de quarante ans. Il vient de se faire licencier par sa femme, ex-banquière et redoutable femme d’affaires à la tête de la petite entreprise de tondeuses à gazon créée par le père de Paul. Désoeuvré, résigné après un échec professionnel et affectif, Paul est à trente trois mille pieds d’altitude dans le triréacteur qui le mène, au terme d’un épuisant voyage, jusqu’à Miami, en Floride.

Miami où son père, inventeur lunatique, visionnaire mais rarement capable de transformer en succès ce que son esprit a conçu, s’est retiré. Il y vit des jours heureux aux côtés de son ami de toujours, Jean, qu’un jour il s’est amusé à dépeindre à son fils comme sa véritable mère sans se douter des dégâts que cette boutade allait causer chez Paul.

Ce dernier met à profit les douze heures de vol pour passer en revue sa vie. Un bilan peu brillant fait de bohême, de petits boulots qui lui auront permis de sillonner l’Amérique pendant sept années d’errance, de cahotements provoqués par les incessants revers de fortune d’un père qui avait le chic pour flamber et précipiter sa famille dans des désastres financiers dont il finissait cependant par miraculeusement se relever.

Une vie où le mariage, tardif, impensable, désaccordé entre Vivien, l’Américaine superbe grande bourgeoise, entreprenante et intelligente et Paul, le rêveur et le dilettante,  tenait forcément de l’alliance de la carpe et du lapin. A la passion a succédé l’incompréhension.

Miami qui finira par jouer le rôle d’un salutaire électrochoc, d’une remise en cause pour aider Paul à enfin s’assumer, voir son père pour ce qu’il est, aimer et savoir se faire aimer tel que lui, Paul, est. Bref, permettre à Paul de vivre et de n’avoir plus peur d’exister.

C’est, au fond, un livre assez profondément nostalgique que nous propose Dubois, un livre où il n’existe pas ce suspense intense et troublant que l’on trouvera dans ses œuvres plus tardives. Un livre simple, dépouillé, au style relativement banal, à l’image de ces vies parallèles qui tentent, bon gré mal gré, de se juxtaposer.

Assurément pas la meilleure production de l’auteur bien qu’elle se laisse lire assez plaisamment.

Publié aux Editions du Seuil – 237 pages

10.4.12

La vie très privée de Mr Sim – Jonathan COE



Jonathan Coe n’a pas son pareil pour décrire avec un brin de gentille désespérance, une imagination fertile et sans cesse renouvelée et un humour décapant les mille et un travers de notre société moderne. Car, sous couvert d’ouverture et d’hyper-connectivité à un monde rendu toujours plus immédiatement accessible jusque pour le plus superflu, se cache en fait souvent une triste solitude, un souci d’exister virtuellement quand sa vie sociale s’appauvrit à l’extrême.

C’est en tous cas l’essence même du dernier roman superbe et magistral de Jonathan Coe. Mr Sim est l’archétype de l’anti-héros. Quinquagénaire, il a caché jusqu’ici la médiocrité de son existence dans un emploi de chef du service maintenance d’un grand magasin londonien. Mais voilà, depuis que sa femme l’a quitté, emportant avec elle leur fille unique, Mr Sim a sombré dans une dépression de plus en plus noire. Bien qu’il collectionne les amis sur Facebook, il n’en connaît en fait pas un seul et ses relations sociales sont au plus bas. En arrêt maladie depuis des mois, il s’enfonce dans un spleen dont l’issue semble bien sombre.

Jusqu’à ce qu’un vieil ami d’enfance, avec lequel il a maintenu d’épisodiques relations, lui propose de rejoindre une petite société qui a eu l’idée révolutionnaire de créer une brosse à dents écologique, à manche en bois et tête détachable et changeable. Parce qu’il ne se sent pas de revenir à son emploi précédent qui lui rappellerait trop sa vie antérieure et irrémédiablement perdue, il accepte. Le voici, à peine préparé, sur les routes de l’Angleterre en route vers la pointe nord extrême du pays. Sa mission, aller proposer la brosse à dents à un détaillant isolé préalablement identifié et faire des vidéos sur la route relatant son expédition.

Sauf que Mr Sim prend des chemins de traverse. Il faut dire que la voix féminine du GPS est si agréable. Une voix tellement neutre, tellement exempte de reproches qu’il finit par tomber amoureux de son GPS devenu Emma. Alors Ema l’emmène vers celles et ceux qu’il n’a pas revus depuis longtemps, à la recherche à la fois de son passé et de son père avec lequel il entretient de houleuses relations. Du coup, le but professionnel du voyage s’éloigne au fur et à mesure que le temps tourne.

En général, celui qui entreprend un tel périple est censé ressortir grandi, détenant des réponses à ses questions. Pas pour Mr Sim dont chaque RV le plonge encore plus dans le désarroi, dans la honte de soi, dans la dévalorisation, le poussant toujours plus vers une dépression aggravée.

Notre antihéros finira bien par apprendre beaucoup de choses sur lui-même et sur ce père, figure divine inaccessible et terrifiante, une fois qu’il aura entrepris un nouveau voyage, mieux armé, vers l’Australie cette fois où réside son père.  Non sans connaître de nouvelles mésaventures. Sans parler d’une fin surprenante en forme de clin d’œil qui vaut son pesant d’or.

On ne sait trop si ce qui fascine le plus dans ce roman est son originalité, sa surabondance de situations décalées et absurdes qui nous enfonce dans un humour de plus en plus second degré et glauque, mais parfaitement réussi ; ou bien, la maestria avec laquelle Coe nous fait voyager à travers le temps pour mettre en vis-à-vis les points de vue des protagonistes sur des scènes qui se sont déroulées des décennies plus tôt mais qui auront été déterminantes pour comprendre le présent.

Il y a, comme toujours chez l’auteur, une profonde tendresse pour ses personnages, surtout si ce sont des losers patentés, des abîmés de la vie. Il en résulte un récit entre nostalgie et humour, un des meilleurs romans de ce grand homme de lettres qu’est Jonathan Coe.  

Publié aux Editions Gallimard – 2011 – 464 pages

5.4.12

Bons baisers de Cora Sledge - Leslie Larson



La vie en maison de retraite médicalisée peut réserver bien des surprises tant pour celles et ceux qui s’y trouvent que pour ceux qui y ont envoyé leurs parents. A quatre-vingts ans, Cora Sledge n’est plus autonome. Bourrée d’un cocktail de médicaments qu’elle ingurgite pour faire face à ses angoisses constantes, Cora évolue dans un brouillard comateux qui masque sa triste réalité. Obèse et poussive, elle n’est plus capable de s’assumer seule dans la maison qu’elle a habitée avec son mari pendant des décennies maintenant qu’il est décédé. C’est pourquoi ses enfants, répartis aux quatre coins des Etats-Unis, ont décidé de la placer dans une maison médicalisée où s’entassent des vieillards cacochymes en attente du grand départ définitif.

Toutefois, Cora ne rêve que de s’échapper de ce qu’elle considère être un enfer où on la maintient malgré elle. Un enfer marqué par les rivalités individuelles entre les femmes qui continuent de faire assaut de séduction pour tenter d’attirer à elles les quelques hommes encore à peu près valides. Un enfer où l’égoïsme, la volonté d’en imposer aux autres ou de se mettre en avant y compris en usant de perfidie n’ont pas abdiqué face au grand âge, les bassesses humaines restant ce qu’elles sont.

Pour se venger de ses enfants qui l’ont remisée là où elle refuse d’être, Cora décide d’entreprendre la rédaction d’un journal qui, bientôt, deviendra le récit des grands et petits secrets d’une vie qui ne fut pas toujours simple et dont ses enfants sont loin de tout savoir. Au fur et à mesure que les chapitres d’une vie dure, faite de déceptions et de tristesse plus que de joie et de liberté, vont s’égrainer, nous comprenons mieux ce peuvent être les ressentiments de Cora. Mais, en parallèle, la rencontre avec Vito, un encore bel homme émigré d’un pays de l’Est dont Cora ne sait rien va bouleverser la vie de l’octogénaire car l’amour peut frapper n’importe où, n’importe quand et à n’importe quel âge.

Vito a tout de l’homme qu’elle a toujours rêvé de rencontrer et lui redonne le goût de vivre au point de perdre à une vitesse effrayante un peu de son poids superflu et de se débarrasser de ses médicaments qui la font évoluer dans un monde parallèle. Elle n’aura bientôt qu’une idée en tête : fuir avec Vito et refaire sa vie dans sa maison profitant des dernières moments pour couler une existence enfin paisible.

Sur la base de cette intrigue, Leslie Larson construit un joli roman touchant qui montre que, rarement, la vie prend le chemin qu’on aurait rêvé suivre. Souvent, les espoirs sont déçus. Souvent, les autres ou les circonstances se jouent de vous comme nous le verrons à de fréquentes reprises au sein de ce microcosme agité qu’est la maison de retraite. Les traits de caractère et la psychologie des divers personnages y sont bien campés et l’on sourit souvent aux situations surprenantes et pleines de rebondissements qu’invente l’auteur. Certes, nous sommes très loin d’un livre au style particulièrement léché ou d’un livre indispensable, mais Leslie Larson a au moins le mérite de nous proposer un roman facétieux sur un thème grave, bien tourné, et qui vous fera passer un bon moment. Ce n’est déjà pas si mal.

Publié aux Editions 10/18 – 2011 – 380 pages

30.3.12

Putain - Nelly arcan



Nelly Arcan (de son vrai nom Isabelle Fortier), jusque là parfaite inconnue, avait fait sensation avec « Putain », le premier livre d’une série de trois où elle révélait de façon à la fois crue et extrêmement originale ce qui pouvait bien pousser une jeune femme, intelligente, belle et désirable à devenir une escort girl accueillant huit clients par jour.

Ce que nous comprenons d’emblée, c’est que Nelly est assaillie de pulsions suicidaires. Sans cesse, elle fait référence à ce désir plus ou moins explicite d’en finir d’une vie qu’elle ne supporte plus pour des raisons que nous allons ici tenter de démêler. Elle y annonce même, de façon prémonitoire, comment elle compte en finir et c’est effectivement en se pendant sordidement qu’elle se suicidera en 2009. D’ailleurs, il est révélateur de noter que le mot qui achève ce récit au vitriol est celui de « mort », suivi d’un point final. Un choix qui n’est certainement pas innocent et qui ne faisait que crier, ultimement, de façon poignante, que seule la fuite, de préférence violente et brutale, d’une vie globalement insupportable pouvait signer la fin d’une souffrance inconsolable.

Nelly exprime dans ce récit autobiographique une multitude de sources de son mal-être. Certes, il faut les extraire d’une cohorte de longues phrases parfois quasi-hallucinées, usant d’une langue obsessionnelle à la fois poétique et sordide. Mais, si nous l’écoutons bien, elle nous dit tout ce qu’elle a besoin d’exprimer et qu’elle n’a jamais su ou pu verbaliser jusqu’ici.

Sa haine de ses parents avant tout. Haine d’une mère devenue légume, clouée au lit depuis des années, recluse dans la dépression et la dévalorisation de soi. Cela en réponse à l’incapacité à savoir séduire son mari, à rester désirable, seul sens possible semble nous dire Nelly Arcan pour une femme au foyer de cette génération. Haine d’une mère qui a renoncé à exister pour elle-même. Haine d’une mère qui n’a jamais fait le deuil d’une première fille, Cynthia, devenue plus ou moins explicitement le point de référence d’une destinée rêvée, idéale au regard de laquelle Isabelle/Nelly est sans cesse comparée. Il est d’ailleurs révélateur que Nelly choisira de s’appeler Cynthia pour exercer son métier de prostituée de luxe.

Haine d’un père qui aurait pu avoir le désir du corps plus jeune de sa fille et qu’elle a fui par peur d’être attirée par lui. A tel point qu’elle semble guetter, espérer et redouter à la fois l’arrivée de ce père comme l’un de ses clients. Car, lui aussi, toujours en déplacement, multiplie les conquêtes féminines et recourt, probablement, aux services tarifés de jeunes femmes accortes et autrement plus désirables qu’une épouse qui se nécrose. Ce qui n’empêchera pas le père de s’abriter derrière une morale et une série d’interdits religieux !

Violence envers son psychiatre qui l’écoute sans jamais la questionner ou la guider, qui la laisse seule à se débrouiller. Peur d’être désirable pour ce praticien au point qu’elle en espère que lui aussi la prendra puisqu’elle est prenable par « des milliers de queues » devenues indifférenciées, universelles.

Haine des hommes qui la traitent comme jamais ils n’envisageraient de traiter leurs épouses et qui, en la sodomisant, en éjaculant sur son visage, ou la forçant à une homosexualité féminine ou à prendre des poses indécentes lui font subir ce qu’ils avouent eux-mêmes qu’ils ne voudraient pour rien au monde que leurs filles, du même âge, subissent.

Désamour d’elle-même depuis l’enfance. Elle qui s’est toujours vue la plus petite, la plus moche, la moins désirable et qui, en choisissant ce métier, tente de se tromper elle-même sur le désir qu’elle sait pouvoir susciter.

De tout cela ne peut résulter qu’un désastre dont nous connaissons l’issue, un suicide à trente-six ans, parce ce qu’elle n’en pouvait plus de ne plus se croire désirable pour ce qu’elle n’était de toute façon pas.

Un livre en forme de long cri obsessionnel au secours, un livre violent, au vitriol !

Edité aux Editions Seuil – 2002 – 186 pages

American Stranger - David Plante



David Plante a déjà publié une vingtaine de romans objets de louanges aux USA, souvent en lice pour des Prix dont pourtant un seul jusque là avait été traduit en France. Son dernier opus « American stranger » revêt donc un intérêt particulier d’autant plus qu’il fut publié d’abord en France avant toute diffusion aux USA ou au Canada.

Son livre, situé hors de tout repère temporel pour mieux en marquer le caractère rémanent, illustre à la perfection la difficulté d’être une américaine moderne au point de devenir une étrangère à son propre pays. Nancy Green, personnage central de ce roman en cinq parties, est la fille d’un couple de Juifs ayant fui Berlin au temps du nazisme pour se réfugier à New-York. De ses parents, Nancy ne sait pas grand-chose car ils refusent obstinément d’évoquer leur passé personnel et les heures terribles à travers lesquelles ils ont du passer. En manque de repères pour se construire, Nancy va chercher dans l’amour et la sexualité une raison d’exister et de se structurer.

Après avoir connu une liaison sans passion avec un étudiant en médecine grec sur le campus de l’université de Boston où elle fait ses études de lettres anglaises, elle fera la connaissance presque mystique d’Aaron, un juif en cours de conversion au catholicisme. Entre eux, il ne pourra rien d’y avoir de sexuel car Aaron laissera comprendre, sans jamais l’exprimer à Nancy, qu’il se dessine à la prêtrise et que c’est à un amour universel, immense qu’il entend se consacrer. Nancy, l’aguichante juive non pratiquante qui sait plaire aux hommes, y connaîtra un premier échec dont elle ne comprendra jamais vraiment les raisons.

Viendra alors Yvon, l’étudiant franco-canadien passionné de géologie, avec lequel elle vivra une relation passionnée, fusionnelle et tourmentée. Une relation qui fera d’elle une femme à part entière, découvrant les infinies ressources et les multiples recoins du plaisir. Une relation qui la mènera aussi aux bords de la destruction tant la part d’ombre d’Yvon est prévalante, partagé qu’il est entre une mère puissamment dépressive et destructrice et une amante qui rêve de l’avoir pour elle seule.

Suivra Tim, l’avocat anglais à l’intelligence subtile et méprisante, veuf d’une femme qu’il n’a jamais vraiment aimée car incapable d’enfanter et qui se cherche une nouvelle épouse capable de lui donner une descendance. Nancy l’épousera s’en croyant amoureuse et le suivra en Angleterre. A nouveau déracinée, malgré tous ses efforts, elle ne parviendra jamais véritablement à s’intégrer à un pays qui lui fait comprendre à chaque instant qu’elle n’est pas des leurs et qui la laisse ostensiblement sur la touche. Des années d’humiliation qui participeront à la manifestation permanente et de plus en plus profonde d’un désarroi qu’elle porte en elle depuis toujours.

Lorsqu’elle finira par revenir aux Etats-Unis, séparée d’un époux devenu odieux, c’est en étrangère qu’elle s’y sentira. Trop d’années auront passé, trop de déformations auront laissé leurs empreintes anglaises, trop de désillusions auront brisé une femme qui croyait naïvement en l’amour, en la puissance du désir pour y construire sa vie. Elle aura fait l’expérience de l’abandon suscité ou soumis, des trahisons et devra se confronter à une ultime révélation qui finira de la broyer sans qu’elle n’ait jamais été capable de finalement définir ce qu’était sa véritable identité, restant une étrangère à elle-même comme une étrangère à tous les lieux qu’elle aura occupés, voire les hommes qu’elle aura aimés.

C’est un livre d’une rare sensibilité et d’une certaine noirceur, à la fois ambigu et vertigineux qu’est parvenu à écrire David Plante. Derrière une écriture dépouillée et essentielle, se cachent la douleur des sentiments, l’analyse intime et touchante de la sensibilité féminine d’autant plus surprenante qu’elle y est écrite par un homme, et la dérive d’un pays, l’Amérique, qui ne sait plus vraiment ce que sont ses valeurs et sa raison d’être. Un pays devenu lui aussi étranger à lui-même.

Publié aux Editions Plon – 2010 – 216 pages

28.3.12

La tombe des lucioles – Akiyuki NOSAKA



La vie de Nosaka ressemble à un roman. Né en 1930 d’un père inconnu, sa mère naturelle meurt en couches. Confié à une famille d’accueil, il perd sa mère adoptive lors d’un bombardement américain sur la ville de Kobé en 1945. Peu de temps après, sa sœur adoptive meurt dans ses bras de malnutrition et de manque de soins. Dès lors, il va devenir l’un de ces multiples enfants des rues du Japon de la fin de la guerre, lorsque le pays est à genoux puis sous le joug de l’occupant américain. Vivant de rapines et de marché noir, il sera arrêté et mis en maison de correction jusqu’à ce que son père naturel, miraculeusement, qui est vice-gouverneur d’une province le fasse libérer. A nouveau, il lui faudra vivre d’expédients occupant successivement des métiers aussi improbables que laveur de vitres, laveur de chiens, fabriquant de machines à sous truquées ou bien encore mannequin. Quelque temps plus tard, il se mettra à l’écriture et publiera un roman choc, une véritable bombe dans le Japon des années d’après-guerre, « Le pornographe ». Se qualifiant comme le témoin d’un pays en pleine déliquescence, il campe dans son livre la face obscure de l’Empire du Soleil Levant et y décrit de façon provocante les fantasmes sexuels qui peuvent habiter les populations stressées et auxquelles il est interdit de s’exprimer à titre individuel. Il s’engagera quelque temps dans la politique, devenant même sénateur pendant quelques mois avant que de démissionner pour tenter de faire tomber le premier ministre véreux de l’époque. Car Nosaka est un provocateur né. Une provocation qu’il mettra au service d’une gigantesque œuvre littéraire ayant publié plus de cent opus dont très peu sont traduits et disponibles en France.

Le livre dont il est question ici regroupe deux nouvelles intitulées respectivement « La tombe des lucioles » et « Les algues d’Amérique ». Il s’agit très clairement de deux récits à caractère autobiographique. La plus connue, la première, relate ni plus ni moins sa propre vie d’adolescent. Elle commence avec la narration poignante de la mort du personnage principale, devenu SDF dans une gare. Sous-homme, repoussé de tous, pouilleux parmi les pouilleux, il expirera dans l’indifférence générale et son corps sera rapidement enlevé pour finir dans une crémation aussi anonyme que la pauvre vie qu’il abrita. Commencera alors le récit de cette descente aux enfers dont l’origine se trouve dans le bombardement de Kobé, tuant sa mère, déjà orphelin putatif d’un père parti sur un navire de guerre dont on reste sans nouvelle depuis des années. Tenant sa jeune sœur sur son dos, il sera envoyé chez une tante qui n’a d’autre objectif que de dépouiller les enfants de leurs maigres biens pour nourrir sa propre famille et leur laisser de vagues restes. Une misère qui les envoie dans une sorte de grotte précaire, les obligeant à vivre de rare charité et d’un peu de rapines jusqu’à ce que la jeune sœur décède dans les bras de son frère de malnutrition tout juste éclairée par les lucioles qui leur servent de maigre lampe naturelle.

Avec « Les algues d’Amérique », c’est du Japon du début des années soixante dont il est question. Un pays qui commence à reprendre du poil de la bête, qui s’est défait de l’envahissante présence américaine et où, précisément, un couple d’Américains vient passer quelques jours de vacances. Comme, lors d’un voyage à Hawai, l’épouse japonaise avait été accueillie par le couple, elle leur rend la monnaie de la pièce en les accueillant à son tour chez elle un peu contre le plein gré de son mari et avec l’indifférence de leur enfant. Rapidement, cet hébergement va virer au cauchemar. Un cauchemar qui trouve son origine dans le rappel d’un passé profondément enfoui des deux hommes qui vont faire connaissance lors de virées glauques dans le Tokyo de l’underground. Tous deux connurent l’occupation, l’un comme quelqu’un devenu expert en marché noir et entremetteur auprès des soldats américains, l’autre comme espion chargé de repérer les mauvais-pensants, parlant parfaitement japonais, et vivant à la solde du pays. Un cauchemar induit par un comportement sans-gêne et grossier du couple américain qui n’a que faire de leurs hôtes dont ils cherchent simplement, une fois de plus, l’histoire bégayant, à tirer profit. Un cauchemar parce qu’il déclenche chez les Japonais des comportements déviants où les réminiscences du pornographe se font nombreuses.

Ces deux nouvelles noires et admirables valurent à Nosaka la plus haute distinction littéraire nationale, le Prix Naoki, en 1968.

Publié aux Editions Picquier Poche – 2004 – 140 pages

26.3.12

La pissotière – Warwick Collin



En plein cœur de Londres et à proximité du métro se trouve une pissotière pour hommes. Lorsque Ez s’y fait embaucher et retrouve deux compatriotes jamaïcains qui tiennent les lieux, il est loin de se douter que l’endroit est un point de rencontre bien connu des homosexuels qui s’y retrouvent pour assouvir leurs pulsions à l’abri précaire des cabines de toilette. Jusque là, la stratégie a plutôt été de laisser faire tant que la discrétion prévalait. Lorsque ceux qu’ils appellent les « reptiles », parce qu’ils sont froids et silencieux comme ces derniers et se choisissent sur un simple regard sans jamais s’adresser la parole ni avant, ni pendant, ni après leurs actes, en viennent à devenir trop envahissants ou à s’agglutiner jusqu’à cinq dans l’espace étroit d’une cabine, ils les délogent à l’aide d’un gros bâton en les menaçant de les prendre en photo et de porter plainte. Une stratégie d’équilibre qui sauvent les apparences et permet à tous d’y trouver son compte.

Cependant, un jour la municipalité à qui appartient l’endroit, lasse de voir s’accumuler des plaintes pour atteinte aux bonnes mœurs, décide de tout mettre en œuvre pour faire cesser ces pratiques. Un oukase qui va avoir de nombreuses conséquences inattendues sur l’eco-système  qui gère ou fréquente les lieux.
Dans ce petit roman original, Warwick Collin traite de façon légère, amusante et brillante d’un sujet grave, celui de l’homosexualité masculine et, en particulier, de celle qui n’est pas assumée car la plupart de ceux qui s’adonnent dans ces lieux clos et intimes à des pratiques douteuses sont des cadres ou des hommes de profession libérale mariés et pères de famille que les Jamaïcains arrivent de croiser en famille dans les rues animées adjacentes.

Un sujet tellement grave que les deux Jamaïcains qui travaillaient là n’en avaient jamais parlé à leurs épouses jusqu’à ce que la femme de Ez, lors d’un dîner organisé par elle, mette les pieds dans le plat et oblige chacun à regarder les choses en face. Ce sont finalement les femmes qui joueront, malgré elle, en épouses ou en déléguée de la municipalité le rôle perturbateur d’un monde souterrain profondément enfoui sous une bonne dose de lâcheté ou de vague honte.

Un roman pour dire aussi que la misère n’est pas seulement celle des populations prolétaires tels ces Jamaïcains réduits à vivre de l’élimination javellisée des excréments d’une population masculine venue, en majorité, ici pour expulser d’autres sécrétions que celles normalement attendues.
Les plans de lecture de ce très court roman sont donc nombreux et nous invitent à aller très au-delà du simple récit au demeurant fort bien construit, drôle et grave à la fois.

Publié aux Editions 10/18 – 1997 – 142 pages

19.3.12

Pierrot-La-Gravité – Kôtarô ISAKA



Kôtarô ISAKA est un romancier né en 1971 qui s’est fait connaître sur la scène littéraire japonaise en 2001 avec « La prière d’Aubudon » récompensé par le Prix Shinco Mystery Club. Il a depuis publié un certain nombre de romans qui font immanquablement penser à l’univers un peu fantastique et onirique de Haruki Murakami.

« Pierrot-La-Gravité » doit son titre à un spectacle de cirque qui a fortement marqué Haru et Izumi, deux frères étroitement liés l’un à l’autre. Lors de ce spectacle, un clown déguisé en Pierrot se transformait en un trapéziste qui se jouait de la gravité, multipliant les acrobaties et les sauts dans le vide provoquant frayeur et frissons dans l’audience. Un clown triste qui semblait se départir de la gravité terrestre en se balançant avec élégance sur un trapèze. « Tout cela pour nous faire oublier notre condition » comme le dira Izumi en page 442.

L’oubli de sa condition est précisément ce qui hante de façon obsessionnelle la vie de Haru depuis qu’il a découvert, encore enfant, qu’il était issu du viol de sa mère par un adolescent pervers qui frappa à de nombreuses reprises des femmes jeunes et sans défense dans la ville de Sendai. Bien que la famille resta profondément soudée après ce drame et que le mari, et père d’Izumi , fit sien presque sans hésitation cet enfant, Haru devenu adulte se sent à part et en vient à douter du sens et de la valeur de sa propre existence.

Izumi travaille dans une société spécialisée en recherche génétique tandis qu’Haru vit de l’effacement de tags qui se mettent soudainement à proliférer dans la ville de Sendai. Brutalement, une série d’incendies indéniablement volontaires se déclenche à chaque fois annoncés par des tags mystérieux et systématiquement rédigés en Anglais. Les deux frères décident alors de mener l’enquête aidés à distance par leur père, fonctionnaire à la retraite, passionné de romans policiers, qui se meurt d’un cancer de l’estomac à l’hôpital.

Peu à peu, les tags vont s’assembler pour former des phrases puis des combinaisons élaborées qui semblent porter un message. Au fur et à mesure que l’enquête fraternelle progresse, la face obscure de Haru se dévoile au point qu’Izumi en vient à se poser des questions sur la santé mentale de celui-ci et le rôle réel qu’il joue dans cette prolifération délictueuse. Tout au long de ce roman qui se situe à la croisée du fantastique et du policier, c’est la question du bien et du mal qui sera abordée directement ou indirectement, du sens que l’on veut donner à vie, du rôle que la science vient à jouer lorsqu’elle nous donne le pouvoir de révéler ou de mettre en évidence de façon incontestable, ce que nous soupçonnions.

Menée de façon très serrée, la trame nous entraîne sur des fausses pistes s’enfonçant toujours plus dans le mystérieux et le fantastique pour nous réserver une conclusion partiellement pressentie mais qui comportera sa part d’étonnement. Tout cela est fort bien fait et, même si nous sommes très loin du degré de maîtrise et d’étrangeté que possède Haruki Murakami, se laisse lire avec intérêt et un assez grand plaisir.

Publié aux Editions Philippe Picquier – 2011 – 466 pages

16.3.12

Les Arabes dansent aussi – Sayed Kashua



Ce livre fit l’effet d’une bombe lors de sa parution en Israël . Ecrit par un journaliste de citoyenneté israélienne mais d’origine palestinienne, il relate posément, sans cris, sans jugement de valeur, l’énorme et terrifiante difficulté à vivre quand on est palestinien, arabe et israélien.

De fait, c’est toujours du mauvais côté de la barrière que ces laissé pour compte finissent bien malgré eux par se retrouver.

Aux yeux des Arabes et de leurs frères palestiniens, ils apparaissent comme des profiteurs de l’occupant, des inféodés du peuple honnis qu’ils servent et dont ils dépendent pour vivre. Aux yeux des Juifs d’Israël, ce sont des parias, les rebuts de la société, la main-d’œuvre peu onéreuse et soumise.

Même, comme c’est le cas du jeune garçon dont il est question ici, et dont il n’est pas vain de penser qu’il s’agit d’un auto-portrait de l’auteur, quand il s’agit des meilleurs élèves reçus dans les meilleures écoles juives. Ils seront toujours exclus des manifestations collectives à caractère religieux, des exercices de préparation militaire puis, plus tard, des meilleurs postes.

Alors ce jeune garçon qui vivait jusque là dans un petit village de Galilée dans la nostalgie familiale de la Palestine vue comme la Terre Promise, va s’exiler dans le meilleur internat de Jérusalem. C’est là qu’il découvrira rapidement l’impossibilité à aimer et être aimé d’une jeune fille juive, le racisme profond de la société dominante, les douces illusions d’un père qui finira résigné après avoir été considéré comme un héros palestinien dans sa jeunesse.

C’est là aussi qu’il comprendra la misère dont il vient en découvrant l’opulence de la grande ville, la musique des Beattles, les vêtements occidentaux. Viendra alors le temps de comprendre sa double identité et de trouver son propre chemin étroit dans un monde où la tolérance n’est pas la vertu première.
Il en résulte un assez beau livre et dans tous les cas, un témoignage précis, factuel sur une société que nous connaissons mal ici, en Occident. Dans la même veine mais avec un impact narratif et stylistique autrement plus fort, nous avons préféré « Et il y eut un matin » du même auteur, et dont vous trouverez l’analyse dans Cetalir.

Publié aux Editions Belfond  - 253 pages

9.3.12

Pêches glacées – Espido Freire



Il m’arrive régulièrement de m’enthousiasmer pour des romans souvent injustement méconnus et dont Cetalir vous recommande la lecture.

Il arrive aussi, moins souvent fort heureusement, qu’un roman me laisse à l’écart de ce que son auteur a voulu véhiculer. « Pêches glacées », vous l’aurez compris, tombe dans cette deuxième catégorie des déceptions avérées.

Sans doute la faute à une trame narrative d’une extrême confusion, vraisemblablement pour évoquer la même confusion qui s’empare des souvenirs d’une cohorte de protagonistes qui gravite autour de trois Elsa. Un même prénom pour trois personnages aux destins tragiques et appartenant à une même lignée familiale. Comme l’auteur bascule sans crier gare et sans aucune prévention pour son lecteur d’une Elsa à l’autre, projetée sur deux longues générations, ledit lecteur a tôt fait d’en perdre son latin. Du coup, ou bien l’on adhère à un style mélancolique, au parti-pris d’une succession de tableaux dont le sens n’apparaît que peu à peu et dans la plus totale confusion, ou bien l’on persévère parce que l’on espère que le roman va enfin sortir d’une torpeur languissante et qu’il faut bien en dire quelque chose sur Cetalir. Et bien non, hormis les trente dernières pages qui enfin s’animent et nous permettront d’en apprendre plus sur les malheurs de ces trois jeunes filles.

Le titre lui-même est assez déroutant. En fait, avec la guerre civile espagnole, la recette des pêches glacées semble s’être perdue. Pour la retrouver, il faut effectuer un travail de mémoire, interroger les anciens pour tenter de redonner vie à ce qui menace d’avoir disparu à jamais.

C’est ce qui se passe avec nos trois Elsa. Elsita, la petite fille qui disparaît un jour de canicule dans la montagne, sans que jamais on ne retrouve trace d’elle, du moins jusqu’à la fin de ce roman chaotique. Petite Elsa, jolie jeune fille enrôlée dans une secte, l’ordre du Graal, dont elle deviendra l’offrande sexuelle soumise avant de s’échapper et de s’exiler sous protection policière pour tenter de s’extraire à ses bourreaux. Grande Elsa, la cousine aînée de Petite Elsa, artiste peintre et dilettante, qui elle-même doit s’exiler de sa ville natale car l’ordre du Graal la prend pour l’autre et veut à tout prix la réduire au silence.
Chacune de ces jeunes filles gravite autour de personnages dont certains se connaissent, beaucoup s’ignorent, et dont la fréquentation va leur permettre de reconstituer partiellement ce qui compose leur propre histoire perdue, les secrets enfouis sous la guerre civile et ignorés jusque là par une famille aussi larguée que le lecteur…

Arrêtons là. Soulignons que d’autres ont visiblement apprécié puisque ce roman espagnol  fut consacré par le prix Planeta en 1999.

Publié aux Editions Actes Sud – 295 pages

5.3.12

La musique d’une vie – Andreï Makine

Né en 1957, Andreï Makine passa ses années de jeunesse en URSS et eut la chance d’être élevé dans une culture parfaitement bilingue, russe et française. Réfugié politique, il s’installe en France à la fin des années 80 où il poursuit en parallèle une carrière d’enseignant à Science-Po et d’homme de lettres. Makine est un prince de l’écriture qui manie une langue classique mais sans ostentation, une langue faite pour raconter, témoigner, émouvoir et happer à l’image de la grande littérature russe. Il obtiendra d’ailleurs pour « Le testament français » le Prix Goncourt et le Prix Médicis (double récompense plutôt rare) en 1995.
« La musique d’une vie » est un très court roman, idéal pour découvrir l’auteur, si vous ne le connaissez pas encore. Tout commence sur le quai d’une gare où s’entasse, dans le froid et la neige, une foule humaine faite de civils et de soldats en goguette qui attendent en vain depuis six heures, sans la moindre nouvelle, un improbable train. Quel meilleur exemple pour illustrer « l’Homo Sovieticus », invention faite pour dire la difficulté de vivre, la prédominance d’une idéologie sans concession, la disparition de l’individu au profit putatif du collectif et, surtout, la capacité à endurer plus qu’il ne serait jamais permis de penser.
Pendant que certains des soldats négocient une étreinte sans amour avec la vieille prostituée fatiguée de service, un homme engoncé dans son manteau et coiffé d’une toque de fourrure s’assied en face d’un piano arrivé là on ne sait comment. Seul un violent accord retentira tandis que quelques larmes couleront, entr’aperçues par celui qui deviendra son compagnon de voyage lorsque le train inespéré finira par se pointer. Cet homme au piano est Alexis Berg, pianiste virtuose, dont le premier concert devait avoir lieu en Mai 1941 à Moscou. Un jeune homme promis à la gloire et dont le destin sera irrémédiablement brisé, victime parmi des millions d’autres de la folie du Stalinisme. En effet, le jour même de son concert, les parents d’Alexis seront arrêtés par la police politique et lui-même ne vaudra son salut que par la bienveillance d’un voisin qui le préviendra au tout dernier moment.
Obligé de fuir, il se réfugie en Ukraine chez des parents qui le cachent jusqu’au jour où l’avancée allemande bouleversera à nouveau la donne. Arraché de sa planque, il lui faudra changer d’identité et trouver un cadavre de soldat russe lui ressemblant pour devenir ce mort qu’il ne connaît pas. De pianiste, le voici soldat, plusieurs fois rescapé de ses blessures, toujours brave mais prenant soin de ne pas se faire remarquer. Pendant des années, il lui faudra vivre pour ce qu’il n’est pas, cacher qui il est vraiment, faire croire à la fille du général dont il est devenu le chauffeur qu’il ne sait rien du piano. Toujours vivre en marge, en solitaire et en taiseux. Mais l’Histoire finit toujours par vous rattraper comme l’imaginera Makine.
Un livre admirablement écrit et construit pour témoigner de la brutalité d’un communisme stalinien qui mit toute sa force à détruire un peuple, victime de la folie d’un dictateur qui toujours trouvera des zélateurs. Qui dit que l’Histoire ne bégaye jamais ?
Publié aux Editions du Seuil – 2001 – 128 pages

2.3.12

Alice est montée sur la table – Jonathan Lethem



Tout amateur de littérature décalée, délicieusement subtile et intelligente, drôle et moqueuse ne pourra que se réjouir en lisant ce roman de science fiction romanesque à part dans la production littéraire.

Il faut dire que J. Lethem frappe un grand coup et en profite pour épingler les corporatismes dans les campus universitaires américains, l’hyper-spécialisation qui entraine la verticalisation des recherches, le mépris de l’interdisciplinarité, le recours à un verbiage ésotérique et découpeur de cheveux en quatre. Le tout avec brio et au profit d’une histoire décapante d’intelligence et d’imagination.

Nous sommes quelque part aux Etats-Unis dans l’une de ces riantes et proprettes universités privées et hors de prix. Un couple de professeurs émérites vit jusque là un amour sincère et profond.
Lui, Philipp, est précisément enseignant en interdisciplinarité, spécialiste en méthodologie. C’est une sorte d’esthète, de contemplateur poète de ses collègues aux disciplines ardues, de philosophe social de la Physique à laquelle il ne pige pas grand chose.

Elle, Alice, est l’assistante d’un ex Prix Nobel en Physique. C’est une rationnelle, une spécialiste de la mise en équation, une intelligence pure qui cache une réelle sensibilité.Tout ce bel équilibre va voler en éclats parce qu’Alice et son équipe viennent de réussir  à créer un univers physique de petite taille, en laboratoire, dénommé « Lac », contraction de la lacune. Une lacune car aucun modèle physique, mathématique ou rationnel ne permet d’expliquer ce monde parallèle qui résiste à toute exploration.
Un univers qui rapidement va prendre un côté magique offrant une pseudo-rationalité que les disciplines les plus arides du campus et du monde vont tenter d’interpréter en se livrant un féroce et vain combat. Un univers à la Lewis Caroll, qui avale sans les restituer des objets hétéroclites, rejette inflexiblement d’autres. Un univers qui affiche des préférences que personne n’arrive à décoder.

Un univers surtout dont Alice va tomber amoureuse, au sens premier du terme et qui va la faire basculer de la pure rationalité à une approche irrationnelle, dictée par le seul désir de se faire aimer par cette création de l’esprit jusqu’à tenter de s’y faire avaler, de se mutiler pour lui.

A partir de là, notre auteur va s’en donner à cœur joie. Les petites mesquineries du corps enseignant, les jalousies bien cachées derrière d’affables façades, la ségrégation hiérarchique selon un code caché de l’importance des disciplines vont se faire gentiment et drolatiquement vitrioler.

Mais le tour de force de l’auteur consiste à nous faire tomber dans un suspense haletant où un couple d’aveugles, genre Men in Black, qui se sont créés un monde et un vocabulaire parallèles et se sont enfermés dans une logique d’accouplement obsessionnelle, contribue à entretenir la bizarrerie comique. Un couple objet d’étude et de fantasmes de la part d’une psychologue mythomane.

Chaque page est un régal, chaque personnage une absolue réussite. Vous l’aurez compris, nous avons été emballés. Alors, vous savez ce qu’il vous reste à faire pour découvrir le secret de Lac…

Publié aux Editions de l’Olivier – 249 pages

24.2.12

Amours en marge – Yoko Ogawa



Madame Ogawa a cette force incroyable de nous entrainer, dans chacune de ses œuvres, dans un univers particulièrement personnel, inhabituel et systématiquement réinventé. Sa production oscille entre des sujets durs, sombres et violents (on pensera à « Hotel Iris » ou « Le Musée du slience ») et des sujets plus sensibles et pleins de douceur (« La marche de Mina »). « Amours en marge » appartient sans hésitation à cette deuxième catégorie et s’inscrit dans le droit fil de « Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie » qui nous avait ébloui.

C’est à la frontière du réel et du rêve, du vécu et du souhaité, de la conscience et de l’inconscience que nous sommes ici entrainés, sans jamais savoir si le récit sensible qui se déroule calmement sous nos yeux procède du délire fiévreux de la malade que nous observons, de l’expression d’un désir de renaissance jusqu’ici refoulé ou bien encore tout simplement d’une lente transmutation pernicieuse du réel vers le désir.

La jeune femme qui se raconte (comme presque toujours chez Ogawa, le roman se déroule à la première personne du singulier) souffre d’acouphènes particulièrement handicapants. Elle est hospitalisée, auscultée en tous sens, traitée à base de divers médicaments car elle est incapable de se tenir debout. Ses acouphènes sont brutalement survenus lorsque, sans crier gare, après quatre ans de mariage, son jeune époux l’a quittée pour une autre.

Elle se remet lentement et quitte l’hôpital. Sa convalescence passe par l’obligation de participer à une interview de groupe où elle est invitée à exprimer pourquoi et comment se sont manifestés ses sifflements incessants.

Là, elle tombe sous la fascination absolue, immédiate, indomptable des doigts d’un jeune sténographe qui remplit de sigles souples et calmement apaisants des feuilles de papier où sont fidèlement retranscrits les propos de tout un chacun. Ce sont les doigts qui la fascinent, pas l’homme.

C’est l’histoire de cette fascination pour ces dix doigts, longs, soignés, graciles et magiques qui peu à peu va se transformer en amour pour ces doigts et un amour chaste et retenu pour le jeune homme que nous allons suivre.

Par toutes petites touches, l’auteur va nous faire glisser d’une situation potentiellement banale de la vie quotidienne d’une jeune femme en reconstruction physique et psychologique vers un conte onirique et fantastique.

Ces dix doigts vont jouer le rôle de l’instrument qui permettra d’accoucher d’un devoir de mémoire, de retrouver et figer, en s’en dessaisissant, des souvenirs et des fantasmes étouffés dont l’enfouissement est un obstacle à repartir de l’avant.

Comme le roman se passe en hiver et que la neige tombe drue, l’atmosphère y est ouatée et chaque pas vers la connaissance de soi est aussitôt enrobé dans une épaisse couche protectrice et momentanément indélébile.

La poésie est omniprésente, la délicatesse absolue. C’est dans la plus totale pudeur que cet exercice psychanalitique et onirique se développe.

Quelle en est la part réelle ou la part fantasmée ? Nous ne le saurons jamais, l’auteur se gardant bien d’apporter des réponses face à une infinité de bifurcations possibles.

Madame Ogawa signe là ce qui constitue de mon point de vue, son meilleur roman.

A lire toutes affaires cessantes.

Publié aux Editions Actes Sud – 190 pages

17.2.12

La femme et l’ours – Philippe Jaenada



Il faut voir le dernier roman de Philippe Jaenada, l’un des romanciers actuels les plus déjantés, comme une suite à distance de  « Plage de Manaccora, 16H30 » (voir notre post). On y retrouve le trio qui faillit périr asphyxié et carbonisé dans l’incendie qui ravagea leur lieu de vacances quelque temps plus tôt. Revenus à Paris, Bix (le double de Jaenada), sa femme (toujours aussi fragile psychologiquement et envahie de tocs) et son fils vivent une vie sans trop de relief. Bix continue de vaguement publier et son dernier roman va recevoir d’ailleurs un prix de seconde zone des mains de Jacques Toubon dans une séquence qui compte parmi les meilleurs moments du bouquin. Il complète les maigres rentrées pécuniaires par un travail de journaliste à Voici et s’occupe surtout à plein temps de son fils sous le diktat inconditionnel de son épouse. Jusqu’au jour où, traité de « Connard » dans un des moments d’hypocondrie de sa moitié, il claque la porte et part pour un tour de France improbable.

Retour aux beuveries avec les potes dans les bars qu’il avait délaissés à regret. Toujours plus d’alcool entrainant toujours plus de soif, Bix finira par vite perdre ses repères et noyer son spleen et sa vie de raté dans un delirium alcoolisé où rêves et mythes, espoirs déçus et vaguement entrevus vont finir par l’isoler du monde et le projeter dans une quête vouée à l’échec.

Car Bix aura rencontré une jeune femme aussi folle que lui, incroyablement attirante, presque aimée un soir et perdue le lendemain. Il lui faudra la retrouver à tout prix pour la baiser car, de cela aussi, son épouse tyrannique le prive. Il ne s’agit pas d’amour, juste de sexe avant de revenir au bercail et de se faire pardonner.

« La femme et l’ours » peut se concevoir comme une sorte de synthèse de l’ensemble de l’œuvre de Jaenada, comme une dissertation éthylique sur son univers romanesque campé chez les paumés, les exclus, où les femmes sont faciles mais perfides, les hommes faibles et soûlards. Un monde où l’alcool efface la misère et engendre de la fraternité.

Mais c’est aussi le roman le plus faible de l’auteur, précisément parce qu’il hésite entre différentes pistes, tantôt prolongation de ce qui le hante, tantôt fable, tantôt confession intime sur des chapitres de sa vie restés jusqu’ici cachés (sa réclusion volontaire dans son appartement à l’âge de vingt-cinq ans pour vivre une expérience forte qui lui fit découvrir sa vocation d’auteur). Roman le plus faible aussi car il faut longtemps, trop longtemps, pour commencer de comprendre là où Jaenada veut nous mener tant la trame part dans tous les sens et le récit manque de souffle au moins dans le premier tiers.

Autant l’avant-dernier opus avait marqué un salutaire renouvellement, autant le dernier nous laisse dubitatif. Ce n’est pas franchement raté car il y a la force des images inattendues et, tantôt, l’auteur déclenche un trait fourbe et plein d’humour. Mais le roman ne décolle jamais vraiment à l’inverse de tout ce que Jaenada a pu produire jusqu’ici. C’est juste dommage.

Publié aux Editions Grasset – 2011 -311 pages  

Sans moi – Marie Desplechin



Publié en 1998, ce livre, son deuxième roman, fit sortir son auteur, Marie Desplechin, du monde du journalisme et de l’écriture de livres pour enfants pour la propulser dans celui des auteurs de roman à succès. Son roman fut ensuite adapté au cinéma, sous le même titre, en 2007 par Olivier Planchot.

Une jeune femme divorcée, mère de deux enfants, Thomas et Suzanne, est à la recherche d’une baby-sitter. Son métier consiste à adapter, pour des agences de communication ou en free-lance, divers écrits du monde de la politique, de la finance ou autre jet-set pour leur donner une tournure littéraire acceptable. Tout est dans le sens de la formule en se gardant bien de porter un jugement au fond. Un travail d’abattage où ses convictions ne comptent pas. Un boulot qui, surtout, rapporte.

Débarque Olivia, une jeune femme extravertie, sympathique et qui établit immédiatement un contact sincère avec les enfants. Olivia s’installe dans la chambre de bonne du grand appartement parisien mais va rapidement s’imposer à toute la famille.

Olivia est une ex fille de la rue, une toxicomane, une enfant de la DDASS dont la fragilité, la souffrance et les épreuves vont peu à peu nous être révélées. Malgré ce qu’elle a subi, malgré les internements en hôpital psychiatrique, Olivia est une sorte de sainte incapable de haïr. Une sainte qui a un rapport décomplexé au sexe puisque les viols à répétition et en bande furent son quotidien d’enfant et d’adolescente. Cette vie rude et violente sera révélée au fur et à mesure que la confiance réciproque s’établit et qu’Olivia devient indispensable.

Que faire pour notre femme divorcée, un peu à la dérive, débordée par son travail, trahie par ses mecs, sans cesse entre rupture et réconciliation, recherchant sans cesse de nouveaux boulots pour joindre les deux bouts et payer un loyer trop onéreux pour les moyens dont elle dispose ?

Jusqu’où accepter les mensonges d’Olivia, son sans-gêne, sa prise de possession d’un territoire et son emprise sur les enfants sans se renier soi-même ? Comment aider l’autre à se reconstruire quand, pour soi-même, la dépression guette et finit par vous projeter dans une spirale dont il est impossible de sortir seule ?
Ce sont là les thèmes abordés par ce roman furieusement moderne et qui pose, crûment, des problèmes de son temps. Un roman sur la morale contemporaine, sur la place qu’on accorde à ses propres valeurs, sur les limites de la tolérance.

Marie Desplechin nous apportera une réponse qu’il nous appartient, ou non, d’accepter. Sans poncif, sans chercher à convaincre à tout prix car la force du récit tient dans l’exposition brute des faits, sans concession aux bonnes mœurs aucune. Un roman souvent crû comme l’exposition de la torpide réalité peut l’être.

Alors, on pourra déplorer une écriture un peu complaisante, une certaine facilité littéraire, tendance journalistique. C’est sans doute ce qui fit le succès de ce roman qui n’a pas trop mal vieilli.

Publié aux Editions de l’Olivier – 252 pages

11.2.12

Terre et cendres – Afiq Rahimi



« Terre et cendres » fit partie des écrits qui commencèrent à faire connaître Atiq Rahimi avant l’attribution du Prix Goncourt en 2008. Il fut publié en 2000.

Comme le note sa traductrice, Sabrina Nouri, ce court récit (moins de cent pages) est « un roman cathartique » en ce sens qu’il témoigne de l’immense douleur que portent en eux celles et ceux qui ont tout perdu lors de la guerre russo-afghane, sauf leur propre vie et qu’il constitue un exutoire à l’indicible qui frappa un peuple paisible.

La langue adoptée par l’auteur est d’une extrême simplicité, les phrases très concises, les dialogues restreints à quelques mots qui disent l’essentiel. Il s’agit d’un parti-pris de l’auteur car le dépouillement de cette langue nous oblige à affronter la douleur à l’état brut, sans l’artifice de mots enjoliveurs.
Le récit est ramassé dans le temps. Nous allons suivre quelques heures d’un vieil homme, accompagné de son petit-fils. Ils se trouvent au milieu de nulle part, au pied d’une baraque qui contrôle l’accès à une mine. Le vieil homme veut à tout prix rendre visite à son fils qui travaille à la mine et négocie avec le garde-barrière d’être convoyé par une voiture lors du prochain passage.

Commence une longue attente au soleil puis à l’ombre d’une épicerie de fortune tenue par un sage, respectueux des traditions afghanes alors que la guerre met tout à feu et à sang.

Peu à peu, nous allons comprendre le but de la démarche du vieil homme. Les chars russes ont pilonné le village à titre de représailles et la mère, la femme et les enfants du fils qui travaille à la mine ont tous péri. Seuls ont survécu le père desséché par le soleil et le jeune fils qui est devenu sourd suite au bombardement. Il ne comprend d’ailleurs pas pourquoi les tanks ont pris la voix de tout le monde et ôté tout bruit à toute chose et ne cesse d’interpeller son grand-père à ce propos.

L’immensité de l’horreur est renforcée par le déshonneur car la femme de son fils a couru nue en plein village, le bombardement l’ayant surprise au moment du bain des femmes dans le hammam. Poids des traditions musulmanes.

La douleur que le vieil homme n’a pas pu exprimer va finir par sourdre, par flots sporadiques, lors de l’attente et du trajet qui va l’amener vers un fils qu’il s’apprête à poignarder. Mais cette douleur sera elle-même trompée par ce qu’il découvrira une fois rendu à la mine.

On ressort éminemment touché par la simplicité du récit et l’inévitable violence que la guerre porte en elle. C’est en cela que le récit est cathartique. Il est en outre servi par une admirable traduction.
Une découverte pour aller à la rencontre d’un auteur désormais reconnu en sa terre d’exil.

Publié aux Editions POL – 93 pages

4.2.12

Visages noyés – Janet Frame



Il est des romans qui laissent en vous une trace indélébile parce qu’ils vous touchent au plus profond, qu’ils questionnent l’essence même de l’humanité, de ses limites et des errements. « Visages noyés » compte indéniablement parmi ceux-ci par le voyage bouleversant qu’il nous offre au pays de la folie.
Il faut dire que Janet Frame sait de quoi elle parle. Elle, la Néo-Zélandaise qui reste encore largement inconnue du grand public, qui fut internée pendant de longues années pour schizophrénie et qui échappa de peu à la lobotomie avant que de trouver son salut dans l’écriture. Son œuvre est totalement, exclusivement hantée par cette expérience oppressante dont elle ne fut jamais capable de se débarrasser totalement.

Alors, il n’est pas bien difficile de penser que la jeune femme dont il est question ici, Ismina Mavet, n’est autre qu’une projection littéraire de son auteur et que les faits relatés avec un luxe de détails et de réalisme ne sont que la transposition des horreurs quasi concentrationnaires dont Janet fut la victime pendant de longues années.

Au fil des pages, nous comprenons jusqu’où la folie peut mener et jusqu’à quel degré de sadisme les « normaux », celles et ceux qui sont en charge de surveiller les « anormaux »,  peut aller. Istina entre dans l’univers psychiatrique par la petite porte, celle qui regroupe les femmes un peu toquées mais presque normales encore. Celle qui recueille les êtres que les familles ne peuvent plus gérer et dont elles se débarrassent mi embarrassées, mi soulagées. Mais, la peur et l’abus des électrochocs comme moyen exclusif de traitement et, surtout, comme moyen de répression dès que l’agitation se manifeste finit par vous conduire, étapes par étapes, vers un comportement de repli, d’autisme et de dialogue intérieur avec des voix parce que tout autre dialogue normal est devenu non seulement impossible mais également réprimé. Surtout lorsque l’étape suivante consiste à vous lobotomiser, étape ultime et sacrificielle, sacrée et rédemptrice, d’une médecine jouant aux apprentis sorciers.

Du coup, il n’y a plus très loin entre la rigueur sévère relativement indispensable aux pauvres infirmières en sous nombre pour garder une cohorte d’agitées et la tentation d’un sadisme comme moyen de s’amuser, de produire des comportements déviants confortant l’image d’avoir à faire à un troupeau de bêtes qu’il convient dès lors de châtier comme tel, sans état d’âme, avant que de leur découper un cerveau déviant histoire de les calmer une bonne fois pour toutes.

Glisser vers une folie de plus en plus sévère devient ainsi la pente dangereuse naturelle, sanctionnée par un internement dans des pavillons de plus en plus crasseux, tenus par des infirmières de plus en plus garde-chiourmes, des tenues de plus en plus minimales et dégradantes. L’homme devient une bête à peine capable de raisonner, simplement capable d’éprouver la peur permanente, omniprésente, intrinsèque au groupe et entretenue par le personnel hospitalier.

Remonter la pente requiert une force de caractère hors du commun, une capacité à rester en marge du groupe tout en composant avec lui, une faculté à ruser et un peu de chance aussi. La chance, à force que le temps passe et que les médecins changent, que le système se réhumanise un peu et qu’un bon docteur finisse, malgré son harassement et sa surcharge de travail, par détecter en vous le fond d’humanité et d’intelligence qui vous distingue du sérail.

On sort hébété de ce témoignage d’autant plus poignant qu’il est livré factuellement, sans jugement et sans haine, comme un récit froid, précis, indiscutable d’un témoin revenu de l’enfer. Un livre absolument magistral !

Publié aux Editions Joelle Losfeld – 1996 – 283 pages

3.2.12

Le complot de l’Amérique – Philip Roth



Révisez votre Histoire car vous risquez d’être surpris. La couverture du livre donne immédiatement le ton : un timbre du Yosemite Park à 1 cent, des US Postage, est frappé d’un immense sigle nazi. Provocation, hallucination, sottise ?

C’est vers une réécriture romanesque de l’Histoire récente des Etats-Unis, ce grand pays aux allures démocratiques, que nous entraine avec une habileté époustouflante, P. Roth. C’est tellement bien fait que j’ai dû me frotter les yeux, aller vérifier que mes connaissances sur l’Histoire des Etats-Unis n’étaient pas contredites par divers sites internet pour, enfin, réaliser qu’il s’agissait bien de la part de l’auteur d’une œuvre de fiction.

P. Roth se raconte, enfant. Il parle à la première personne de lui, de son frère aîné qu’il adore et admire, de ses parents, juifs, qui s’en sortent avec peine, lui comme revendeur de polices d’assurance, elle en tenant l’économie familiale. Ces personnages, probablement très inspirés de la réalité, ont une vie réelle, une substance absolue rendue d’autant plus évidente que Roth nous parle de lui, de sa famille. Chaque détail sonne vrai, chaque anecdote fait résonner en nous notre propre histoire personnelle. Ce sont d’ailleurs des Mémoires comme il est dit en première page.

Roth est un enfant juif, élevé par des parents de culture juive mais libres vis à vis de leur religion. Ils vivent dans le ghetto juif d’une grande ville du New-Jersey, pas très loin de New-York. Une famille intégrée, qui tire le diable par la queue, certes. Des enfants exemplaires, gentils, polis, remarquablement bien élevés. Une famille sans histoire.

Les Etats-Unis se sont trouvés un héros : Charles Lindbergh qui vient de réaliser la traversée de l’Atlantique en 36 heures. Un héros d’autant plus exemplaire que le jeune bébé du couple vient d’être enlevé pour être retrouvé mort,  quelques jours plus tard.

Roosevelt est au pouvoir. La guerre a commencé dans cette Europe lointaine. Elle ne menace pas encore l’Amérique mais Roosevelt en a compris les dangers et a pressenti qu’elle n’épargnerait pas le continent américain, le moment venu.

Nous sommes en 1940. L’heure est aux élections présidentielles américaines. Lindbergh a fait une campagne résolument pacifiste, anti-guerre. Les juifs sont désignés comme les responsables de ce qui se passe en Europe et l’Allemagne présentée comme la réunificatrice du Vieux Continent en déliquescence. A coup de discours simples, répétitifs, sans relief, auréolé de sa gloire récente, sillonnant l’Amérique en tous sens au manche de son avion, il réussit à s’imposer surprenament comme le challenger, républicain, de Roosevelt, champion démocrate.  Roosevelt ne le prend pas au sérieux et mène une campagne gagnée d’avance.

Coup de tonnerre : Lindbergh remporte de peu les élections et devient Président des Etats-Unis. Commence un complot contre l’Amérique, un complot anti-juif qui transforme les Etats-Unis en suppôt de l’Allemagne nazie.

Ce qui est terrifiant, c’est de voir comment, peu à peu, insensiblement et avec une habileté démoniaque, le nouveau Président transforme son pays en un lieu d’où les juifs vont se trouver marginalisés, puis regroupés, puis expatriés d’office en vue de rendre le pouvoir à la race blanche et pure.
L’économie, la presse, le pouvoir policier basculent. Par son refus d’intervenir, l’Amérique favorise la progression inébranlable des troupes nazies en Europe et son expansion, via l’allié nippon, en Asie.
La famille Roth devient l’archétype de ce que chaque juif américain subit : pressions, manipulations, mutations d’office, en route vers la pauvreté, l’exclusion et, sans doute, déjà programmée, l’élimination.
C’est ce cheminement bouleversant, que des millions d’êtres humains ont connu en Europe qui se déroule sous nos yeux, cristallisés par la famille Roth.

Il faut une fin un peu grandignolesque pour se réveiller d’un terrible cauchemar et réaliser que tout ce qui se passe avec autant de véracité, d’éloquence et de crudité n’est en fait que fiction. Il y a bien complot dont on comprend les tenants et aboutissants.
Mais une fiction qui aurait pu se réaliser, Lindbergh ayant été connu pour son antisémitisme et ayant été poussé à postuler pour un mandat présidentiel.

Une fiction dont l’administration Bush, avec son extrémisme aveugle et son entêtement que l’Histoire ne manquera pas de condamner dans des combats illusoires en Afghanistan, en Irak et ailleurs, pourrait bien avoir été la plus récente, pâle, illustration.

Le livre tire une force supplémentaire du fait que chaque personnage cité est vrai, a existé et a joué un rôle clé dans ces années essentielles de guerre. Roth s’est autorisé à les détourner.
Il leur rend leur juste place historique dans une longue postface détaillant et rappelant qui fut réellement qui.

Il en reste un livre (dense) magistral, perturbant et qui interpelle. Un manifeste pour nous rappeler qu’il faut rester vigilent, éveillé et citoyen pour éviter que la démocratie, fragile par essence, ne bascule brutalement dans l’extrêmisme, la violence, la guerre civile.

Publié aux Editions Gallimard – 476 pages