2.7.09

La pension Eva – Andrea Camilleri

Que cache donc la pension Eva, cette bâtisse imposante et fermée devant laquelle Nenè, un jeune garçon d’une dizaine d’années, passe tous les jours en se rendant à l’école. Il paraît que es hommes s’y rendent pour contempler des femmes nues !

Andrea Camilleri, Sicilienne née en 1925, nous emmène dans son île natale au moment de la prise du pouvoir par les fascistes et jusqu’à la défaite et au débarquement américain. Elle rédige ce court roman à l’âge de quatre-vingts ans.

Son parti pris est d’écrire dans un italien simple, fortement mâtiné de dialectes et de patois. La traduction respecte habilement cette approche au départ assez déroutante. Une façon de rendre immédiate la perception sans ambages des choses de la vie par des êtres simples.

Nous allons suivre le parcours de Nenè, ses premiers émois amoureux, de la découverte du corps féminin grâce à son audacieuse et délurée cousine Angelica jusqu’à la possibilité de pouvoir enfin franchir le seuil de la pension Eva pour consommer, obtenir son passeport de petit mâle.

Le récit réussit alors à s’écarter de la banalité, du mille fois ressassé dans lequel il se tient beaucoup dans toute sa première partie. L’intérêt réside dans l’approche originale voulue par l’auteur. Une approche qui consiste à donner à voir un bordel non comme un lieu de plaisir et de débauche, mais comme un microcosme social.

Un microcosme qui a ses règles, ses rites. Un monde où les putes sont aussi et avant tout des femmes que Nenè, le désir brûlant enfin assouvi, va alors observer, écouter, consoler, chastement.

Car Nenè est avant tout un tendre, un poète doublé d’un amoureux des choses simples de la vie.

Alors, nous aussi nous découvrirons la compassion de ces filles qui changent à chaque quinzaine et nous assisterons aux petits miracles qui égayent leurs vies : la vision d’un saint tentateur et généreux, la descente d’un ange, aviateur nu accroché à son parachute, l’octogénaire ragaillardi d’avoir échappé par miracle à la mitraille du bombardement….

Et puis, la guerre s’installant, les filles restant, de belles et simples histoires d’amour vont s’installer.

Mais tout partira en fumée dans le déchaînement des bombes et des tirs anti-aériens. La paix revenue, il sera temps de devenir définitivement un homme en fumant sa première cigarette.

Décidément, les rites ont la peau dure !

Une curiosité, gentille. Un petit bonbon pour passer un petit moment.

Publié aux Editions Métailié – 134 pages

29.6.09

La fille d’Hô Chi Minh- Ville – Robert Olen Butler

Rarement un roman aura eu un tel impact sur moi. Tant la forme que le fond vous entraînent dès les premières lignes dans un univers dont il est difficile de sortir, y compris de longues heures après la lecture achevée.

Certes, l’auteur est une figure majeure de la littérature américaine contemporaine, vainqueur de nombreux prix dont le Pulitzer. Cela force le respect quand bien même l’attribution de prix porte parfois à nous interroger sur les (il)légitimes raisons qui ont conduit à de telles décisions.

Mais revenons au fait. La magie de ce roman réside dans la capacité de l’auteur à nous entraîner dans la tête même de deux êtres qu’a priori, tout oppose. Grâce à un dialogue intérieur qui nous laisse voir en toute transparence le cheminement psychologique et affectif des protagonistes, grâce aussi à une économie dans les dialogues où chaque mot est à sa juste place, nous touchons à l’essence même des relations humaines. A leur complexité, à l’alchimie qui fait que nous aimons, sommes indifférents ou détestons.

La très longue séquence (80 pages environ) qui va conduire cet homme et cette femme à se donner l’un à l’autre, elle, qui a vingt six ans, pour la première fois à un homme, lui qui en a quarante six, est tout simplement éblouissante. Un monument littéraire.

Chaque geste est épluché. Nous passons de l’esprit de l’un à l’autre avec maestria et nous nous retrouvons immédiatement dans la peau et la tête de ces amants encore en devenir, à la timide découverte l’un de l’autre. C’est nous qui faisons l’amour, qui fusionnons avec le roman dont il est impossible de s’arracher.

Pourtant, le doute et le drame vont brutalement surgir. Lui, Benjamin Cole, est un ancien GI. Il a fait la guerre, par amour pour son père qui avait rêvé de la faire en 44, au Vietnam. Il y a vécu une passion amoureuse avec une hôtesse de bar. Passion qu’il a brutalement rompue lorsque celle-ci a voulu qu’il l’amène aux Etats-Unis, l’heure de la peu glorieuse retraite militaire venue.

Pourquoi revient-il après vingt six ans au Vietnam ? Que cherche-t-il vraiment ? La réponse à une question non formulée va peu à peu se construire. Une réponse étonnante, brutale, déstabilisante.

Cette réponse, c’est Tien, une jeune femme métisse, guide touristique, bilingue. Une réponse elle-même en forme de question. Elle doit vivre avec un père mort, un ex GI, dont elle honore la mémoire par de fréquentes prières bouddhiques et une mère, ancienne prostituée, qui a disparu sans laisser de nouvelles juste avant la libération de Saïgon. Qui sont ces parents qui la hantent et l’ont gardée des hommes ?

Par une rencontre fortuite avec une prostituée qui l’accoste et qu’il refoule, qui se prénomme faussement Kim, comme l’hôtesse qu’il a aimée, le doute va soudain s’emparer de Ben, du Ben réconcilié avec la vie, amoureux fou de Tien.

Et si la femme qu’il aimait de tout son être était sa fille ? Une fille que Kim lui aurait cachée ? Elle pourrait en avoir l’âge. Elle est métisse. Elle vit dans le même quartier qu’il fréquentait. Sa mère était une hôtesse de bar. Elle raconte une légende qui ressemble tellement à ce que son père à lui, Ben, disait. Soudain, chaque détail, chaque parole va alimenter une peur irrationnelle. La peur de l’inceste.

C’est cette peur qui va les pousser sur la Route 1, celle qu’il a empruntée en convoi militaire, celle sur laquelle il a vu ses camarades sauter sur une mine, se faire tuer ou mortellement blesser. Commence alors une nouvelle route vers l’enfer. Une route à quitte ou double.

Le récit se déroule avec une lenteur étonnante. Une lenteur indispensable pour dire les pensées des deux amants, leur joie, leur passion, puis leurs doutes, leurs peurs, leurs questionnements.

Le tout dans un infini respect de l’un pour l’autre, dans un souci de l’harmonie après, pour Ben, une vie d’errance et de reconstructions avortées.

Que trouveront-ils au bout de la Route 1 ?

Pour le savoir, précipitez-vous sur ce roman indispensable. Dommage que le titre soit aussi quelconque.

Publié aux Editions Rivages – 196 pages

21.6.09

Le Bleu de la mer – Cédric Morgan

Certains romans ne manquent pas de nous rappeler des lectures antérieures, offrant une sorte de variation plus ou moins réussie selon le cas, de thèmes abordés ailleurs. C’est typiquement le cas avec ce roman d’un écrivain breton que, pour ma part, je découvrais ici.

Il y a du « Indigne indigo » de Michel Chaillou et de « L’œuvre vive » de Jean-Guy Soumy dans le roman de C. Morgan. Aucun plagiat bien évidemment, seulement la fusion de thèmes que nous avions trouvés dans ces deux autres romans cités et dont vous pourrez trouver une note de lecture sur Cetalir.

« Le Bleu de la mer » nous met au cœur de la difficulté de créer, pour un artiste peintre. Il nous donne à réfléchir quant aux thèmes d’inspiration, à ces émotions rationnelles ou le plus souvent irrationnelles qui font qu’une toile sera réussie ou non, qu’une autre prendra brutalement sa place dans une urgence créatrice à dire.

Un homme, après avoir déserté de l’armée française pendant la guerre d’Algérie, revient s’installer sur la côte bretonne après une vie d’errance en Afrique du Nord, en Sicile et en France. Il vient y retrouver ses racines dans une quiétude et une solitude propice à une peinture épanouie et sereine. Une forme de bonheur accompli, de subtil équilibre.

Mais une jeune femme islandaise, mariée et mère d’une petite fille, va venir tout bouleverser le temps d’un été brûlant comme le désir qui s’empare d’un homme qui croyait que les tiraillements de la chair l’avaient déserté, la soixantaine passée.

De nouvelles perspectives, une nouvelle source d’inspiration s’ouvrent alors, remettant tout en cause. L’urgence s’empare de l’artiste comme la sève hâte son chemin vers l’éclosion, le printemps revenu.Pourtant, ce seront surtout la déception, la duperie qui l’emporteront, laissant l’artiste et le peintre quelque peu sonnés par une fin inattendue et réussie.

Morgan est avant tout un artiste des mots. Il a des formules d’une subtile poésie pour rendre de petits détails de la vie quotidienne insolites et merveilleux. Mais, une toile réussie n’est pas une toile surchargée de détails. C’est un tout cohérent, structuré, qui suscite émotion, réactions et une approche globale.

Or, c’est à mes yeux, la limite de ce petit roman, par ailleurs fort agréable à lire. A trop vouloir forcer le trait littéraire, le fond parfois s’efface et le propos a du mal à percer derrière trop d’effets ou de formules dissimulant l’essentiel.

C’est ce qui fait la différence entre un très bon roman, ce que n’est pas « le Bleu de la mer » et un bon roman.

Publié aux Editions Phébus – 163 pages

merci Orange !

Un court post pour vous dire qu'après dix neuf jours, tout a fini par rentrer dans l'ordre. Longueur et patience de temps ....

19.6.09

L’autobus – Eugenia Almeida

Au fin fond d’une petite ville de la pampa argentine, l’autobus quotidien du soir passe. Mais il ne s’arrête pas, au contraire, il file en trombe. La scène va se répéter plusieurs soirs de suite, créant peurs, interrogations et tensions au sein d’une communauté d’apparence tranquille.

D’apparence seulement car la ville est séparée en deux par la ligne de chemin de fer. D’un côté, la bourgeoisie et ses notables. De l’autre, la plèbe, laissée à elle-même, sans justice ni système de santé.

Avec cet autobus qui ne s’arrête pas, le train qui lui non plus n’arrive plus, c’est toute la vie qui s’arrête. Plus de liaison avec la capitale, plus de moyen de s’échapper.

C’est ce qui va nous permettre de découvrir qui est vraiment l’avocat de cette ville et pourquoi, par vengeance personnelle, il s’est condamné à échouer au milieu de nulle part. Un homme amer et sans joie, un déçu de la vie, bref, un raté.

Mais, peu à peu, nous allons aussi découvrir pourquoi l’autobus ne passe plus et comprendre le système de terreur, autoritaire et répressif de l’Argentine du temps de la dictature militaire. Un système qui n’hésite pas à boucler une région entière pour se livrer à une chasse à l’homme sans merci.

Or, c’est précisément cette dualité de récits entre le destin personnel de l’avocat d’une part, qui occupe toute la première partie, et les manœuvres de la junte d’autre part qui m’a le plus gêné. Il n’existe pas de liens entre eux si ce n’est l’unité de lieu. L’auteur eût gégné en impact en associant destin individuel et collectif.

Le roman bascule sans transition de l’un à l’autre, laissant un amer goût d’inachevé. Au bout du compte, on est frustré d’en savoir trop peu ou trop. Comme dans la vie, parfois, peut-être ?

Malgré le prix Las Dos Orillas reçu en 2005, ce livre ne m’a pas convaincu. Il manque de profondeur et de rythme, d’unité aussi.

Bien dommage, car l’idée de base était intéressante et les premières pages prometteuses !

Publié aux Editions Métailié – 125 pages

16.6.09

Orange - suite mais pas fin

200eme post sur Cetalir. Cela commence à faire.

Ayant fait état de ma mauvaise humeur, il me paraît normal d'indiquer que depuis hier soir, la connexion ADSL est rétablie, soit dix-sept jours, quand-même !, après l'interruption de service restée bien sûr inexpliquée...

Toutefois, toujours ni téléphonie, ni Télévision. On vous tiendra informé, à titre de benchmark.

Amicalement,

15.6.09

La dernière métamorphose – Keiichirô Hirano

La dernière métamorphose – Keiichirô Hirano

Encore un bien curieux roman livré par un écrivain japonais contemporain. Le narrateur, dont nous ne savons presque rien au départ, si ce n’est qu’il est un homme jeune qui vient de démissionner de son travail, nous livre ses confessions.

Ce sont celles d’un « hikikomori » c’est-à-dire d’une de ces victimes de la société japonaise moderne stressante, une victime qui se retranche définitivement chez elle pour ne plus en sortir, afin de fuir toute relation au monde qui la harcèle.

Ce jeune homme, qui habite chez ses parents, se retranche dans sa chambre. Il ne se lave pas, ne se change pas. A force de crasse et de négligence, il finit par ressembler à la façon dont il se perçoit : un énorme cancrelat. Il provoque le rejet et le remords chez ses parents.

Assis derrière son clavier d’ordinateur, il n’a de cesse de nous interpeller sur qui il est vraiment. Une urgence à crier son étrange personnalité et à détailler les multiples métamorphoses qui ont fini par faire de lui ce cancrelat physqiue et psychologique.

Nous allons peu à peu découvrir qu’il s’agit d’un homme totalement déconstruit et qui faute d’avoir compris véritablement l'être humain qu'il était, s’est réfugié sur autant de rôles qu’il souhaitait de donner de visages aux autres. Une conséquence de ses métamorphoses comme une erreur d’une suite de manipulations chimiques mal maîtrisées.

Rien ne lui est jamais naturel et il transcende toute timidité, toute terreur de ne pas trouver sa place en adoptant de multiples stratégies sociales qui visent, toutes, sans exception, à se faire accepter coûte que coûte. Une acceptation dépourvue de tout sentiment, une acceptation synonyme de ne pas avoir à répondre aux vraies questions, celles de savoir qui il, nous, sommes vraiment. La négation comme prix à payer pour exister aux yeux des autres.

S’appuyant sur une intelligente comparaison avec « La métamorphose » de Kafka, K. Hirano nous emmène au cœur de l’angoisse d’un de ces cadres japonais à qui tout souriait. Tout à coup, l’homme s’effondre, la pression devient trop forte et ne trouve aucune contrepartie dans un équilibre affectif ou familial. Il ne reste que l’image d’un terrible échec qui ne peut avoir comme conclusion que l’autodestruction, symbolique, psychologique et/ou physique.

Le récit est brillant, le cheminement hallucinant, pathologique.

L’analyse de la façon d’être aux autres sur la Toile et les quelques pages sur la manipulation possible par la tenue d’un blog littéraire devenu soudainement célèbre sont très intéressantes. Encore une façon de se détruire en détruisant les autres, pour refuser de se regarder soi. Critiquer sans fondement pour métamorphoser son personnage, pour ne cesser d’apparaître sous un visage nouveau, pour séduire à nouveau en même temps que détruire ceux qui vous ont fait connaître.

Rassurez-vous, rien à voir avec Cetalir qui s’attache à conserver une approche analytique et aussi objective que possible des multiples lectures et découvertes. Même si, au bout du compte, nous n’hésitons pas à dire si nous aimons ou non.

Ici, nous dirons que nous avons trouvé ce livre dérangeant et inégal. Les comparaisons avec le chef-d’œuvre de Kafka sont parfois un peu ennuyeuses ; le récit est sans espoir, sans joie, sans futur. A lire uniquement pour les amateurs de curiosité et des approches qui sortent des sentiers battus.

Publié aux Editions Philippe Picquier – 168 pages

Billet d'humeur ! De qui Orange se moque-t-il ?

Voilà deux semaines qu'aucune note de lecture n'a été postée. Pourquoi, me demanderez-vous ?

Tout simplement parce que le service Internet d'Orange (et au passage, la téléphonie illimitée et la télévision sur IP) ne fonctionne plus chez moi depuis maintenant 17 jours ! Huit appels au service de hot line Orange, tous passés depuis un portable donc surfacturés, ne semblent toujours pas débloquer la situation.

Plus ou moins bien accueillis par des agents au téléphone, nous sommes confrontés à une bureaucratie inefficace et bornée. On nous demande de refaire le même test pour les neuneus (merci, je suis informaticien et sais brancher et paramétrer la livebox !) et toujours le même constat : pas de signal ADSL. Face à ce constat, il n'est alors pas rare de se faire raccrocher au nez par des agents désemparés que leurs scripts échouent. Bonjour la qualité.

Comme nous sommes sur Mac, il faut qu'un hypothétique et très surfait "spécialiste MAC" vous rappelle, ce qu'il ne fait pas ou bien avec plusieurs heures de retard et incompétence. Bien évidemment, cela ne change rien et on perd seulement plusieurs jours.

Voilà deux fois qu'on nous promet une intervention réseau. Comme, plusieurs jours plus tard, rien ne fonctionne, nous rappelons pour constater que la demande n'est pas faite. Mais de qui se moque-t-on chez Orange ?

Sans compter le Français approximatif des téléagents (sans doute payés à vil prix et localisés Dieu seul sait où) qui suivent à la lettre un processus scripté sans la moindre capacité à en sortir pour débloquer un client malmené et de plus en plus irrité.

Nous avons changé la Livebox, refait les paramétrages, constaté quinze fois l'échec de la connexion. Que faut-il à Orange de plus pour se décider à intervenir ? Où est le sens du client ?

Le pire, est que ce n'est pas mieux ailleurs, ce qui nous a conduit d'ailleurs à fuir de chez Free où la seule préoccupation semble être de facturer et d'engranger des abonnés sans délivrer le moindre service. C'est déplorable.

Bon, je vais copier des notes sur une clé USB et me conneter d'ailleurs, comme maintenant, pour vous délivrer les notes attendues.

A bon entendeur, ...

28.5.09

Lignes – Murakami Ryû

Un photographe, marié à une jeune femme entreprenante et mystérieuse, se fait larguer par cette dernière. Il soupçonne que les coups de fil bizarres qu’elle recevait sur une ligne qu’elle s’était fait installer pour son seul usage, sont ceux de son amant.

Lors d’une de ses virées mensuelles vers une jeune prostituée sado-maso de l’agence qu’il fréquente régulièrement, il cherche à en savoir plus sur la fille de l’agence dont il a entendu dire qu’elle avait été internée psychiatrique pour savoir entendre et lire à travers les câbles électriques. Il veut la retrouver pour écouter ce qui se dit au téléphone et gagner son procès en divorce.

A partir de ce prétexte inhabituel, Murakami Ryû plante un décor sombre, louche, glauque et nauséabond à travers lequel l’auteur va nous faire déambuler. Un décor hanté et cauchemardesque. Chaque porte franchie nous emmène vers une galeries de nouvelles horreurs, plus totales !

Un Tokyo nocturne, comme souvent dans les romains contemporains japonais que nous avons eu l’honneur de relater dans Cetalir. Le Tokyô où les conventions tombent, où le mal être de la société nippone peut enfin s’exprimer surtout au détriment des filles, jeunes, droguées, soumises, prêtes à tout y compris le pire, pour survivre et acheter la dope. Celui des drogués du boulot qui ne rentrent pas chez eux et qui compensent par l’alcool, la fête, la drogue et le sexe violent, de préférence le tout combiné.

Vingt personnages vont se croiser au hasard des déambulations. Chacun d’eux est une illustration chaque fois plus hallucinante, plus dérangeante de la déchéance humaine, celle que produit une société rigide, hiérarchisée et lobotomisée.

Chaque personnage a souffert dans sa chair, son cœur et son âme d’une enfance maltraitée, de parents absents et/ou alcooliques. En devant l’objet de l’expression du malheur pour leur famille, ils se sont tous fabriqués une posture de victimes ou de prédateurs car seules la souffrance et la violence constituent leurs moyens d’expression.

Sexe, viol, torture, brutalité et meurtres, dans des conditions horribles, jusqu’à la nausée, vont alors s’enchaîner. Chaque fois plus loin comme pour dire qu’il n’y a aucune limite au malheur humain.

Attention, ce roman est hyper-violent, le plus violent de tous ceux qu’il m’ait été donné de lire sans doute. Impossible de le lire d’une seule traite : vous êtes scotchés, ahuris, hébétés à la fin de chaque chapitre, souvent court, qui vous assène son lot de raffineries dans un mode très spécial.

On découpe en morceaux les victimes, on sodomise à outrance, la fellation est le mode par défaut d’une sexualité sans amour et faite seulement de violence. Les mutilations et auto-mutilations sont légions. Chaque moment de tendresse mène à un nouveau déchaînement pour mieux se punir de s’être laissé aller.

Aucun comportement n’est normal, la normalité devient brutalement ce qui peut le plus choquer ou le plus détruire, physiquement ou psychologiquement.

Et puis, après une longue nuit d’errance et de violence dans toutes les formes possibles et imaginables, on finit par retrouver la trace de celle qui lit dans les câbles électriques. Mais pourquoi faire alors ? Tout est perdu de toute façon, à commencer par l’innocence.

Si le cœur vous en dit, si vous l’avez bien accroché, alors ce livre est une illustration indispensable du roman contemporain japonais. Celui d’une société qui explose et dont la violence absolue constitue le mode de dérivation.

Waou…

Publié aux Editions Philippe Picquier – 238 pages

25.5.09

Mon maître, mon amour – Hoda Barakat

Autant le dire tout de suite : ce livre m’a rasé et je suis resté totalement en dehors d’un récit nébuleux et incompréhensible.

Il semblerait, car je n’en suis pas si sûr vu le parti-pris de l’auteur de nous promener dans une succession de scènes décousues et brumeuses, il semblerait donc que nous suivions deux individus.

Un jeune homme adolescent, sûr de lui et qui va peu à peu devenir un petit caïd libanais et une jeune femme, qui se prend pour un homme, jusqu’à ce que ses premières règles lui révèlent qui elle est vraiment. Elle deviendra vite la femme puis l’épouse du caïd.

On suit dans un ennui absolu les pérégrinations minables de ce couple de ratés.

Hoda Barakat s’amuse à nous perdre dans les pensées de chacun des membres de ce couple où on ne sait jamais si si c’est lui ou elle qui parle, agit, souffre, aime. Une sorte de fusion littéraire mais immaîtrisée.

On ne peut même pas dire qu’une volonté de donner au récit un caractère épique ou poétique soit prégnante. C’est absolument raté, inutile et osons-le, nul.

D’où une note de Cetalir parmi les plus brèves car pourquoi s’étendre sur un contenu qui vaut à peine qu’on en parle.

Publié aux Editions Actes Sud – 174 pages

15.5.09

Divorce – Torgny Lindgren

Lui est proviseur d’une petite ville de Suède, passionné et idôlatre d’un obscur poète romantique suédois auquel il finit par ressembler trait pour trait. Il en connaît d’ailleurs les cent soixante six poèmes par cœur dont les citations constituent le fondement de sa conversation. Il esquive les questions gênantes et usent le plus souvent de réponses élusives.

Il est de plus en plus absent aux autres, s’enferre, sans crier gare, dans une neurasthénie et une dépression larvées. Elles se matérialisent par une lecture et une écoute obsessionnelles des journaux d’information. Chaque incident, chaque catastrophe concourent à renforcer le sentiment d’un cataclysme mondial imminent. Il a pour compagnon principal son chien, un berger allemand en fin de vie avec qui il dort et dialogue.

Parce que sa femme le lui a imposé, en juste réparation de sa propre attitude à elle, il fréquente de temps en temps une maîtresse. Mais il est si peu à son fait que lorsqu’il se retrouve au lit avec elle, il ne cesse de lui demander s’ils ont déjà fait l’amour ou si cela reste à faire.

Elle est fonctionnaire au Trésor Public. Elle est énergique, impliquée et se désespère de voir son mari sombrer, entraînant son couple avec. Elle vit une passion torride avec une sorte d’apprenti pasteur, Hongrois émigré et qui a été accepté dans l’église protestante par dérogation alors qu’il vit une foi mystique. Cette aventure le tourmente, le déchire. Elle le dévore à petit feu. Elle la vit pleinement, l’assume et ne peut s’en passer.

Son problème à elle est l’affabulation. Sa vie ne la satisfaisant pas, sans doute, elle ne cesse de s’inventer un passé et surtout un métier, celui de croque-mort. Elle s’exprime par métaphores et rarement ses réponses sont à prendre au pied de la lettre.

Ils sont mariés depuis trente ans, ont matériellement réussi. Ils ont un fils de vingt-quatre ans, alcoolique, dépressif, suicidaire.

Comme leur couple part à vau-l’eau, ils décident de voir une conseillère conjugale. C’est elle qui va tenter de cristalliser la crise, de les faire bouger, de leur éviter l’échec du divorce. Pourtant, ils s’y sont préparés dès le lendemain de leur mariage, comme une issue normale.

A partir de là, Torgny Lindgren, qui est l’un des romanciers contemporains suédois majeurs, va nous entraîner dans un roman à l’atmosphère profondément scandinave. Celle de la dérision, celle d’un grain de folie qui s’installe, se développe et conduira à l’explosion inévitable après que l’abcès aura été percé.

La progression du drame personnel, l’installation de la dépression, l’isolement des personnages sont rendus avec une vérité et une acuité des plus saisissantes. Pourtant, un humour très second degré, un rien décalé, nous évite en permanence de sombrer dans l’ennui ou le désespoir. Nous nous surprenons même à sourire de temps à autre.

Au bout du compte, on ne peut qu’éprouver de l’admiration pour le travail d’analyse, de mise en place par petites touches successives, profondément détaillées, absolument vraies, qui font de ce roman un chef-d’œuvre du genre.

Alors, découvrez sans tarder Torgny Lindgren et faites-nous savoir ce que vous en aurez pensé !

Publié aux Editions Actes Sud – 302 pages

8.5.09

Indigne indigo – Michel Chaillou

Certains livres forcent le respect par la qualité de l’écriture, le souffle des formules, l’originalité des comparaisons. « Indigne indogo » fait sans aucun doute partie de cette catégorie minoritaire.

C’est à une langue volontairement élaborée, un rien pédante, forte de nombreuses références pointues que Michel Caillou fait appel pour nous emporter dans un univers clos, mouventé par les tourmentes de la chair et de l’esprit. Une langue au service d’une petite intrigue en bord de mer de cette terre mal connue du Cotentin, du côté de Valognes. Une langue en écho de ce maître de la littérature du XIXeme siècle, Jules Barbey d’Aurivilly, qui séjourna sur place en se livrant à de rituelles agapes et que je ne saurai trop vous recommander.

La maîtrise de l’écriture force l’admiration. Les cent premières pages forment un véritable monument. Cent pages pour décrire la recherche improbable de la maison rêvée par Jean-Jacques, bibliothécaire à la retraite, la soixantaine svelte, le verbe châtié et chatoyant. Cent pages de visites décevantes, d’atermoiements et d’interrogations. Cent pages de ballades sur les chemins creux bas-normands, brinquebalés par une vieille Simca où cohabitent un notaire lyrique et mystique et un retraité à qui un héritage inattendu ouvre des perspectives jusqu’alors inespérées.

Une fois la maison trouvée, ce sont plus de trois cents pages pour l’apprivoiser, la comprendre, découvrir ses secrets et surtout ceux de sa propriétaire. Une Américaine loufoque, artiste peintre, amateur de bons whiskies dont les cadavres de bouteilles peuplent la cave. Une femme qui se sera livrée à d’impressionnants travaux pour redonner vie, au prix de dépenses et d’une énergie inépuisables, à une demeure devenue presque ruine.

Mais qui est vraiment cette femme ? Que cherchait-elle à faire en se livrant à une transfiguration allégorique de la demeure ? Qui sont ces portraits et ces photographies qui peuplent la maison laissée meublée ?

Et que sont ces voix qui hantent les murs, ces craquements incessants. Ils ont une signification indéniable, mais laquelle ?

On retrouve dans ce roman à part, habité par une écriture époustouflante, l’atmosphère des nouvelles du bon Jules. Celle qui fait cohabiter fantastique et émotions, celle qui nous fait descendre au plus profond de nos pensées, les plus intimes et les plus inavouables.

Le livre est peut-être un peu longuet, la fin un peu trop prévisible (mais pût-il en être différemment ?), mais ce gros livre se laisse finalement adopter et on se surprend à plonger avec un certain délice dans l’univers personnel de Jean-Jacques, son démon de solitude, sa recherche infortunée d’amour et de sexe que seules la lecture d’ouvrages rares et la recherche du secret de la belle et mystérieuse propriétaire permettront de les contenir.

Une curiosité recommandable d’un auteur récompensé en 2007 par le Grand Prix de Littérature de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre.

Publié aux Editions Fayard – 478 pages

29.4.09

N. – Ernesto Ferrero

N, c’est Napoléon, ce monstre froid, cet orque assoiffé de sang et pour qui la vie humaine n’a pas de prix. Des morts par dizaines de milliers sur chaque champ de bataille, par millions au bout des campagnes qui n’ont eu d’autres objectifs que d’alimenter une volonté insatiable de grandeur et de puissance.

C’est ce bourreau que déteste M. Aquabono, lettré et féru de littérature française et qu’il voit débarquer sur son île d’Elbe, jusque là bien tranquille. Une île en ébullition et vite conquise, sans coup férir.

Le parti-pris de l’auteur est intéressant. Ce n’est pas au militaire, au Consul ou à l’Empereur qu’il s’adresse. C’est au petit roi déchu, émigré sous des cieux italiens, placés sous la férule des Anglais et à qui on a laissé un lopin de terre, loin de tout, pour jouer sans risques. Un épisode peu glorieux et mal connu de l’épopée napoléonienne.

Rapidement, à peine débarqué, N. n’aura de cesse que de réorganiser de fond en comble une île jusqu’ici endormie et profondément agricole. Il y mettra la même énergie et détermination qu’en toutes choses, gouvernant de façon inflexible, un objectif toujours en tête : revenir au pouvoir à Paris.

Accompagné de ceux qui lui sont resté fidèles (son fidèle Drouot en particulier), il va s’appliquer à amadouer les autochtones en les obligeant et saura parfaitement endormir la vigilance de ses geôliers par une politique active de rénovation profonde de l’île.

Ce sont des citernes d’eau qui sont mises en place, un système complet de traitement des eaux usées, des routes qui sont tracées, des palais construits, des fortifications consolidées. Une administration totale est mise sur pied ainsi qu’une marine militaire et une petite armée.

Mais N. est aussi un homme de lettres, non pas par amour (sait-il au moins ce qu’est l’amour ?), mais parce qu’il veut tout maîtriser dans l’art de la guerre : la géographie, l’histoire, les mathématiques (pour la balistique), la physique… Il lui faut donc un bibliothécaire pour s’occuper des superbes volumes qu’il a fait venir de ses bibliothèques impériales, plus ou moins au nez et à la barbe des Anglais.

C’est Aquabono qui se voit confier cette responsabilité, lui qui déteste N. pour des raisons éthiques et morales.

Mais à côtoyer le grand homme, bientôt c’est la haine intellectuelle va bientôt se transformer en authentique admiration. Celle de l’énergie inépuisable, celle de la volonté délibérée de revenir au pouvoir, le moment venu, celle du paternalisme dont N. use sans mesure pour parvenir à ses fins, celle du stratège brillant et manipulateur d’hommes, obtenant en tout, ce qu’il désire..

Comment faire quand on ne sait que servir loyalement, que l’on se prend à admirer un homme hors du commun et qu’en même temps on aimerait l’assassiner, pour protéger l’Europe de nouvelles saignées humaines ?

Pusillanime, Aquabono ne saura qu’être la proie de ses doutes, rêvant d’être celui qui aura tué le monstre. Pendant ce temps, N. réformera profondément Elbe et préparera son retour, éphémère, au pouvoir. Un homme d’esprit face à un homme brillant d’actions. U n combat perdu d’avance.

Dans ce livre à la fois d’histoire extraordinairement documenté et roman psychologique et historique, Ferrero sait nous emmener sur des chemins de traverse qui nous donne à voir Napoléon sous un jour différent et surtout, Napoléon, en tant qu’homme fait de chair et de sang, en proie à ses doutes, ses amertumes, ses regrets mais toujours tourné vers l’action, assoiffé d’avenir fait de gloire. Car il ne fur rien d’autre que cela : un mégalomane de génie, visionnaire, d’une énergie rare, au leadership que rien ne pouvait arrêter sauf son ambition dévorante.

Certes le livre, à force de détails et de minutie, est un peu long mais tout amateur d’histoire et tout passionné du grand homme, dont je suis, se doivent de lire ce roman à part.

24.4.09

La baignoire de Goethe – Mark Crick

Comment concilier bricolage et littérature ? Comment appréhender certains grands maîtres littéraires tout en s’adonnant à la fantaisie et à une poésie du bricolage d’une rafraîchissante inventivité ? Ce sont les challenges mi-sérieux, mi-comiques, que Mark Crick semble avoir voulu relever avec un indéniable talent. Ce recueil de nouvelles sous forme de brillants pastiches littéraires « à la manière de » est un délice rare.

Mark Crick nous explique qu’enfant, il souffrait d’asthme, ce qui le tenait éveillé de nombreuses nuits. Enfermé ou alité, il n’avait d’autres recours que de se plonger avec passion dans les grands romans et les auteurs majeurs, ce qui l’a conduit vers des études littéraires puis vers l’écriture. Or, on réalise immédiatement que Mr Crick maîtrise ses classiques avec un brio qui force l’admiration. Car il n’est pas rien d’être capable de commettre une petite quinzaine de nouvelles enthousiasmantes, d’une créativité débridée, souvent drôles et dérisoires, dans le style parfait d’un Sartre, d’un Poe, d’un Kundera, d’un Becket ou d’un César ! En outre, écrites en anglais, ces nouvelles ont été traduites par un collectif de brillants traducteurs qui ont su conserver l’allant et la fraîcheur des textes d’origine. Bref, on ne s’ennuie pas une seconde, d’autant que l’auteur, décidemment aux multiples facettes, illustre chacune de ses histoires d’un dessein ou d’une peinture chaque fois aussi amusants que les textes eux-mêmes.

Qui aurait pu croire que bricoler pourrait combiner une habilité manuelle, que la plupart des personnages ici mis en scène, le plus souvent l’auteur pastiché lui-même, n’ont pas avec les tourments de la création artistique. Voici qu’une séance de débouchage de lavabo tourne en un rite tourmenté de contemplation de la nausée par un Sartre littéralement fasciné et épouvanté par ce qu’un siphon peut recéler.

Voilà qu’un Kundera rêve éveillé à la femme qu’il aime en l’observant, imaginairement, le tromper dans l’appartement d’en face alors qu’il tente de réparer un carreau cassé de sa fenêtre.
Et Jules César d’entreprendre sa pose d’étagères avec la précision et la rigueur qu’il apporte à toute entreprise militaire.

Ou un Edgar Poe qui se commet à poser un plancher dans un sombre grenier qui, bientôt, se prolongera en porte des enfers et en tombeau glacial hanté par les tourments d’un esprit bien prompt à donner au moindre incident une portée fantasmagorique.

C’est assez délirant, toujours extrêmement bien fait, original et fascinant ! Que dire de plus, sinon que nous avons adoré et que nous vous encourageons à vous procurer sans tarder ce petit joyau !

Publié aux Editions Baker Street – 122 pages

21.4.09

L’absence de l’ogre – Dominique Sylvain

Autant j’avais été enchanté par « Manta Corridor », blogué dans Cetalir, autant « L’absence de l’ogre » me paraît raté.

On y retrouve le duo Lola, commissaire retraitée qui ne peut s’empêcher de se mêler des affaires de la maison poulaga et Ingrid Diesel, superbe strip-teaseuse américaine, curieuse et délurée.

Comme dans tout polar, il est question de meurtre. D’abord, celui de Lou, guitariste du groupe « Vampirella », retrouvée assassinée dans le parc Montsouris. Mais bientôt les cadavres vont s’enchaîner et l’intrigue va naviguer entre la Nouvelle-Orléans et Paris.

Et c’est là que le roman sombre. Trop de personnages, trop d’intrigues croisées et entrecroisées. Trop d’histoires parallèles. Trop de cadavres sans tueurs et de fausses pistes. Tout le monde court après tout le monde, tout le monde trahit ou presque. C’est presque aussi incompréhensible que « Pirates des Caraïbes III » !

Au bout de 150 pages, c’est le mode pilote automatique qui s’est mis en route. J’étais perdu, largué mais voulais savoir. J’ai compris, enfin, à 10 pages de la fin mais sans y avoir jamais cru.

La définition même du polar raté. Mr Sylvain, que vous est-il arrivé ? Remettez-vous vite à l’ouvrage en simplifiant vos intrigues. Sinon, vos fidèles lecteurs ne vont pas tarder à filer à l’anglaise…

Publié aux Editions Viviane Hamy – 300 pages

17.4.09

Hakan Lindquist – De collectionner les timbres

Deuxième roman d’un jeune auteur suédois. Autant le dire tout de suite, une belle réussite et un coup de cœur de Cetalir.

Mattias, trentenaire, apprend par hasard le décès de son ami d’enfance Samuel. Une amitié profonde, totale, entre un jeune homme d’alors douze ans et un adulte de cinquante. Une amitié dont nous allons découvrir le détail et la portée réelle.

Car Samuel est porteur d’un secret, un secret qu’il faudra savoir dénicher au fond d’une petite boîte cachée dans l’anfractuosité du clocher du village où ils ont vécu.

Samuel, dont nous ne tarderons pas à découvrir l’homosexualité totalement respectueuse de Mattias, vit en reclus, protégé par sa mère. Il est triste et dépressif et c’est l’origine de cette immense tristesse que Mattias va rechercher, malgré lui, une fois Samuel décédé.

Pour y parvenir, il dispose d’abord de ses souvenirs qui, à l’aide de menus objets abandonnés par Samuel et sa famille à son attention, vont resurgir à l’état pur. Il dispose aussi de quelques extraits de poèmes et d’une collection de timbres, commencée sur le thème des papillons, rapidement diversifiée. Une collection qui a une histoire, une origine, que nous découvrirons au détour d’une page. Une collection où les reproductions du peintre Gan, suédois et homosexuel, qui met en scène une foultitude de beaux maris, sont légion. Une piste à suivre pour comprendre la nature et la puissance de l’amour que Samuel a éprouvé pour Willam, un beau matelot échoué pour quelques jours dans le petit port local de Suède.

Un amour qui a illuminé la vie de Samuel, un amour qui a duré toute la vie même s’il n’exista que pour quelques jours.

Mattais dispose enfin d’une correspondance laissée volontairement fermée et qu’il va peu à peu ouvrir. Autant de portes pour mieux comprendre Samuel et ce qu’ils ont été réellement l’un pour l’autre. Une clé pour assumer aussi une homosexualité latente, jamais exprimée, qui hante Mattias depuis son adolescence.

Ce roman est construit comme une polyphonie mêlant scènes actuelles, entrecoupées par de multiples réminiscences du passé et par des documents, lettres, photographies, timbres, peintures. On y avance et recule à la fois, car il faut revisiter plusieurs fois certaines scènes, certains détails du passé pour progresser et mieux comprendre.

Il s’en dégage une réelle poésie, une nostalgie dont vont pouvoir surgir, peut-être, la maturité et la capacité à s’assumer tel que Mattias est vraiment.

Mais pour cela, il faudra découvrir, accepter et intégrer le terrible secret de Samuel, celui qu’il ne pouvait lui révéler, celui qui a bouleversé toute sa vie.

Un roman magique, superbe et enchanteur. Une pièce de musique de chambre un brin nostalgique mais éclairée de moments fulgurants. Un véritable petit bijou.

Publié aux Editions Gaïa – 219 pages

10.4.09

L’épopée amoureuse du papillon – Jean-Pierre Otte

Un titre bien poétique pour un livre à part, qui ne l’est pas moins. Ce livre fait d’ailleurs partie d’une mini-collection sur le thème de la vie amoureuse en pleine nature.

Jean-Pierre Otte est peintre. En dehors de la peinture, il est passionné par les papillons dont il entreprend dans ce surprenant et attachant livre-document de nous relater la vie, la gloire et la mort.

Car il existe des milliers d’espèces de papillons pour lesquels la course à la vie sous la forme que nous connaissons prend des détours et use d’astuces absolument incroyables, comme souvent dans le monde du petit qui nous entoure. Nous découvrirons les multiples formes de ponte, les stratégies de déplacement des chenilles, les préférences et complémentarités parfaites entre chaque espèce et sa plante de prédilection.

Peu à peu, grâce à une langue d’une incomparable grâce et à une documentation scientifique solide mais rendue parfaitement accessible, nous allons tout apprendre sur les diverses transmutations de la chenille, équipée d’acides surpuissants qui vont lui permettre de s’autodétruire tout en conservant la structure essentielle l’amenant à sa prochaine transformation. Tout aussi sur les danses séductrices et les alliances florales.

Nous saurons tout enfin sur les positions sexuelles d’une amusante variété, chaque espèce ayant sa pratique, immuable. Le Kama-Sutra n’a rien inventé !

Mais fondamentalement, ce livre est un hymne à la joie de vivre et l’auteur nous laisserait presque accroire que les plus heureux sur terre sont les papillons. Enivrés par les parfums qui les submergent, transportés par les phéromones qui se déplacent sur des kilomètres pour attirer le ou la partenaire, n’ayant d’autre but, une fois devenus papillons, que de se reproduire sous quelques heures ou quelques jours au plus, nos joyeux papillons vivent à toute allure, tous sens éperdus, étourdis de bonheur. Ils célèbrent individuellement et collectivement la magie de la vie, la joie à l’état pur.

On se prend à dévorer ce livre intelligent, superbement écrit, plein de philosophie et à la fin, on regretterait presque de n’avoir pas eu l’immense privilège de faire partie des seigneurs chatoyants du bas ciel.

Surprenant et mémorable.

Publié aux Editions Julliard – 173 pages

4.4.09

Lamelles – Christophe Till Geissler

Mathématicien de formation, C.T. Geissler est un passionné de champignons, autrement dit un éminent membre de la société de mycologie. A ce titre, Mr Geissler entreprend, avec un indéniable succès, de nous décrire la fabuleuse diversité des champignons à travers une démarche de vulgarisation poétique assez remarquable.

Ici, point de descriptions assommantes techniques et truffées de mots latins mais au contraire une approche par l’expérience, par l’observation, par l’explication des origines de ses petits êtres vivants et leurs fascinantes stratégies reproductives. Le titre « lamelles » fait écho aux structures abritées sous le chapeau des champignons et qui ont pour fonction de répandre les spores qui, éparpillées par les vents dominants, s’en iront ensemencer les terres alentour.

L’auteur fait appel à sa mémoire, à ses expériences personnelles y compris intimes et sentimentales, pour nous faire découvrir les diverses amanites, les bolets tant appréciés des ramasseurs, les truffes périgourdines, les nombreuses pézizes et autres coulemelles, comestibles ou non, grands ou petits, colorés ou ternes qui parsèment nos contrées et s’adaptent aux plus extrêmes conditions climatiques.

Comme Mr Geissler est aussi un gastronome, il conclut la plupart de ses chapitres par une recette originale de son crû qui nous fait saliver d’impatience et nous invite à nous ruer dans les prairies, les bosquets ou les sous-bois, ou, moins prosaïquement, nous précipiter vers nos marchés, pour, à notre tour, tenter l’aventure.

Un livre véritablement original, attachant et délicieux. Dommage qu’il n’y ait pas d’illustrations ce qui obligera à consulter d’autres ouvrages pour voir ce dont il est question au détour de ces savoureuses pages.

Publié aux Editions « Le serpent à plumes » - 237 pages

3.4.09

Palestine – Hubert Haddad

Le prolifique Hubert Haddad publie chez Zulma son dernier roman. C’est au cœur de l’actualité, celle de l’intifada, des territoires occupés et d’une lutte qui n’en finit pas de semer des victimes innocentes que l’auteur a choisi cette fois-ci de nous emmener.

Sa langue y a gagné en simplicité. Bizarrement, elle s’est presque désorientalisée alors même que l’action se situe peu ou prou sur le même terrain que celui de « Oholiba des songes » que nous avions beaucoup aimé, et dont vous trouverez la note de lecture dans Cetalir.

D’ailleurs, il y a une autre similarité entre « Palestine » et « Oholiba des songes ». Dans ces deux romans, c’est d’usurpation involontaire d’identité dont il est question ainsi que de voyage initiatique qui ne peut se terminer que par la mort.

Autant la langue dans Oholida était époustouflante, riche, épique et classique, autant elle est ici dépouillée, ce qui est assez rare chez cet auteur pour être souligné, afin de rendre dans toute sa crudité le côté intolérable de ce qui se passe en Palestine. Tout juste y trouve-t-on quelques fulgurances qui démontre que la maîtrise de la belle langue est toujours là.

Cham est un jeune soldat israélien, arrivé dans les territoires occupés depuis trois mois. Alors qu’il patrouille avec un adjudant expérimenté, sans aucune alerte, ce dernier s’écroule, tué d’une balle en plein front. Blessé, Cham s’évanouit. Il sera recueilli par l’une des factions ennemies qui veut en faire une monnaie d’échange.

Tsahal ne laissant jamais ce genre d’incidents impuni, les rebelles auront tôt fait d’être anéantis. Par miracle, Cham en réchappera et sera recueilli par une vieille femme qui verra en lui son fils revenant. C’est ainsi que Cham, juif israélien, devient Nessim, palestinien.

En état de choc, il perd toute notion de son identité réelle et devient Nessim pour de bon, par nécessité. Soumis à l’autorité aveugle de l’armée d’occupation, Nessim va voir celles et ceux qui le recueillent se faire arrêter ou tuer, en tout arbitraire. Il rencontrera aussi en Falastin, la sœur de Nessim, la femme qu’il a toujours recherchée, à la fois sœur, mère et chaste épouse. Mais Falastin à son tour sera broyée et c’est en devenant un martyre que Nessim retrouvera sa véritable identité, devenue trop lourde à porter.

Malheureusement, malgré un thème parfaitement adapté à la tragédie, Hubert Haddad passe un peu à côté de son sujet. Certes la langue est belle. Certes, certaines scènes décrivent de façon criante la violence et l’injustice qui s’abattent au quotidien sur les civils palestiniens. Une violence qui nourrit le terrorisme, l’absence d’espoir, de perspective, d’avenir, la disparition des siens ne pouvant conduire ailleurs que vers des abîmes de terreur.

Mais il manque un certain souffle épique, une folie qui aurait donné à ce roman un caractère inoubliable comme a su le faire Sayed Kashua dans « Et il y eut un matin » (note disponible dans Cetalir). On reste en dehors du récit, plus spectateur distant qu’acteur impliqué. Le livre n’est pas pour autant mauvais. Il manque juste du souffle qui anime les tragédies classiques.

Un témoignage plus intellectuel que chargé d’émotion.

Publié aux Editions Zulma – 156 pages

27.3.09

Dans le scriptorium – Paul Auster

Passé maître dans les récits au bord de l’étrange, à la lisière du monde réel et de nos inconscients, Paul Auster signe ici ce qui constitue pour moi son chef-d’œuvre absolu. Certes, je suis un admirateur inconditionnel de cet auteur américain, contemporain de génie et j’ai absolument tout lu de lui, même si vous n’en trouverez pas (encore ?) les notes de lecture dans Cetalir. Mais, honnêtement, « Dans le scriptorium » est un véritable chef-d’œuvre.

Auster a choisi de recentrer le plus possible son récit et réalise ainsi un tour de force littéraire. Maîtrisant ses classiques, une unité de temps, de lieu et d’action est aussitôt mise en œuvre.

Unité de lieu car, en quelques mots qui posent tout de suite l’essentiel et distillent un léger parfum d’angoisse, nous comprenons que l’action va se dérouler dans une pièce apparemment fermée à clos. Où sommes-nous : les murs lisses et blancs, la présence d’une fenêtre au lourd volet rabattu peuvent laisser à penser que nous nous trouvons dans un hôpital. Ou bien une prison moderne, à la cellule suffisamment spacieuse pour contenir un bureau, un siège roulant et une salle de bain privative. Une prison peut-être car on n’aperçoit apparemment ni porte, ni placard. Dans tous les cas, une photographie est prise toutes les secondes et tous les sons sont enregistrés. Il y a du « Cube » dans l’air…

Tout le récit va se dérouler entre ces murs à l’intérieur desquels se tient un vieil homme, dont nous ne connaissons pas l’âge, mais savons, par déduction et remarques d’intervenants successifs, qu’il est très vieux. Par convention, ce Monsieur sera appelé Mr Blank, muré dans une cellule blanche et habillé de la tête aux pieds en blanc par une garde-malade amoureuse et totalement dévouée. Tellement dévouée qu’elle n’hésitera pas à se prêter à certains jeux érotiques sur ce vieillard que la mémoire fuit, ce qui accentue encore l’impression de malaise qui se dégage au fil des pages. Sommes-nous dans le monde réel ou dans l’imaginaire de ce malade ?

Unité de temps puisque tout se déroule sur quelques heures, du lever matinal, à la toilette, au repas de midi et jusqu’à l’heure venue de se coucher.

Unité d’action car un nombre limité de personnages va à tour de rôle surgir dans cette cellule sans que Mr Blank ne sache trop bien comment ils y sont entrés pour tous gentiment prendre soin de lui. Compulsivement, pour chercher un sens, il notera leurs noms pour ne pas les oublier. Sans doute une forme de réhabilitation posthume, comme nous le comprendrons plus tard.

Mais pourquoi lui fait-on prendre des cachets qui lui font perdre la mémoire et l’équilibre ? Pourquoi ressent-il un terrible et diffus sentiment de culpabilité ? Qui sont ces fantômes qui le hantent sitôt qu’ils ferment les yeux et qui semblent réclamer justice ?

Et puis, pourquoi chaque objet est-il méticuleusement étiqueté de son nom commun. Ne saurait-il plus reconnaître une table d’une chaise, une lampe d’un mur ? Pourquoi soudainement sans qu’il se soit rendu compte de rien, les étiquettes auront-elles été déplacées semant un désordre syntaxique dans ce qui est assurément un scriptorium.

Un scriptorium où ont été déposés quelques manuscrits dont on ne sait s’ils sont réels ou factices, mais leur simple existence littéraire suffit à les rendre réels. Des manuscrits que Mr Blank va devoir lire. Des manuscrits qui s’arrêtent brutalement et dont il faut imaginer la ou les suites possibles. Cela fait partie de la thérapeutique de Mr Blank. Car nous comprenons progressivement que Mr Blank est en soin, à sa demande. Qu’il suit un protocole spécial. Mais nous ignorons tout du mal.

Avec lenteur, Paul Auster nous fait descendre au fond de l’inconscient de Mr Blank dont nous allons découvrir qu’il fut un grand écrivain américain.

S’il est interné dans cette cellule et réduit physiquement, c’est qu’il a des comptes à rendre. Avec tous les personnages de ses livres, ceux qu’il a aimés, soit qu’il a choyés, ceux qu’il a sacrifiés et il semble que les victimes soient innombrables et en colère. C’est cette colère qu’il doit affronter.

En mêlant au récit descriptif un autre récit, jamais achevé d’un improbable John Trause, et que Mr Blank va devoir, à titre thérapeutique conduire à un terme potentiel sans être toutefois autorisé à jamais l’écrire, on observe, fasciné, les mécanismes de l’écriture, les voies étroites parfois empruntées, les doutes et les retours quand il n’y a pas d’issue solide. Par la violence du récit en question, on conçoit la quantité de victimes qui hantent spectralement l’esprit de Mr Blank, maître écrivain.

Le tout forme un livre d’une rare intelligence, un de ces grands bouquins qui vous marquent à jamais en questionnant la responsabilité de celles et ceux qui donnent et retirent vie à des personnages. Enfin, le roman putatif de Trause mettant symboliquement en scène les massacres inhérents à la construction des Etats-Unis, c’est aussi au rôle traumatisant que ce grand pays a causé et continue de causer sur ses populations et son écosystème que Paul Auster s’attaque.

Le tout servi par une écriture éblouissante d’un génie au sommet de son art ! Magique.

Publié chez Actes Sud – 147 pages