23.10.19

Frères sorcières – Antoine Volodine


Entrer dans un nouveau livre d’Antoine Volodine, c’est accepter par avance de rendre les armes. Car le parti-pris affiché, assumé et revendiqué de l’auteur et de certains de ses pairs avec lesquels il a annoncé depuis longtemps avoir l’intention de créer un « projet  post-exotique en quarante-neuf volumes », est bien de casser les codes du roman qu’il soit classique, contemporain ou toute autre chose.
Ici, pour reprendre le vocabulaire « post-exotique » de la bande à Volodine, il s’agit de réaliser une « entrevoûte », c’est-à-dire une série de textes organisés par paires autour d’un axe central portant le tout. Un terme emprunté au vocabulaire de la maçonnerie.
Comment, dès lors, passer de l’intention à la pratique ? En concoctant un texte des plus étranges, souvent fascinant au demeurant. Un texte où une femme relate sous les questions et les interruptions brutales d’un enquêteur policier dont nous ne savons rien ses aventures pour le moins extraordinaires.
Membre d’une troupe de théâtre itinérante dans un pays qui ressemble fort à une URSS post-soviétique frappée d’un chaos absolu, elle fut avec ses compères prise en otage par une troupe de brigands, une de ces bandes armées sans foi ni loi qui écument le pays et sèment la mort, le pillage et la désolation. Après que la quasi-totalité de sa troupe ait été exécutée, la voici devenue l’esclave sexuelle d’un des chefs de la bande dont elle rejoint les rangs malgré elle. Elle ne devra sa survie qu’à des formules obscures, des rites chamaniques appris par cœur dès sa plus jeune enfance de la bouche de sa grand-mère et de sa mère. Des formules qui hantent le récit de bout en bout et occupent même à elles seules un bon tiers du livre en sa partie centrale comme la voûte précisément où vient s’adosser le reste d’un récit inquiétant.
Car derrière ces questions qui fusent se pose la question de savoir qui est coupable. Cette survivante d’une troupe sans histoire, ces peuplades qui résistent mal aux pressions guerrières, cet interrogateur ambassadeur anonyme d’un pouvoir dont nous ne savons rien ? Seule règne in fine l’inquiétude, celle de vivre dans un monde obscur et en proie à l’obscurantisme, un monde dont on ne peut fuir que par des stratégies magiques. C’est bien cela que semble vouloir nous dire Volodine qui, une fois encore, se réinvente dans ce nouvel opus dérangeant.
Publié aux Editions du Seuil – 2019 – 300 pages