22.3.09

Démunis – Katharina Hacker

Le plus difficile dans ce roman, est de franchir la première centaine de pages. Les questions vous assaillent sans cesse. Qu’ont donc à voir ces multiples personnages qui semblent désarticulés, éparpillés entre un Berlin réunifié, un Londres glauque, un New-York hébété par l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center ?

K. Hacker nous ballade au gré de chapitres courts écrits avec une férocité contre la vie sans concession, dressant peu à peu un univers sombre, démuni de tout espoir, psychologiquement et physiquement violent. Il y a un trouble permanent dans ces pages denses qui incite le lecteur à poursuivre la recherche d’un sens jusque là énigmatique. Les près de deux cent soixante dix pages qui vont suivre vont peu à peu créer un fil d’Ariane entre ces personnages ballotés par la vie. Des démunis car vivant dans la misère crasse, l’angoisse d’une vie sans espoir ou parce qu’ils sont simplement incapables d’avoir prise sur les évènements et le monde en crise qui ouvre le nouveau siècle.

Le roman tourne autour de deux trentenaires allemands, Jakob et Isabelle. Jakob, l’avocat d’affaires berlinois spécialisé dans les questions de restitutions aux Juifs de biens immobiliers confisqués sous le régime nazi. Isabelle, la belle et énigmatique dessinatrice, troublante par une sexualité que l’on devine ambivalente et dont Jakob tomba follement amoureux, en vain.
Par hasard, ils retombent l’un sur l’autre et c’est le coup de foudre. Très vite, ils décident de se marier et Isabelle suit Jakob à Londres où son mari est nommé pour prendre la place d’un associé d’un grand cabinet d’avocats d’affaires disparu dans l’attentat du 11 Septembre. Mariés très vite, trop vite, Jakob et Isabelle restent un mystère l’un pour l’autre. Plus Jakob est accaparé par son travail, plus Isabelle s’éloigne jusqu’à devenir des presque inconnus l’un pour l’autre.
Nous découvrons alors qu’une partie des personnages disséminés dans les chapitres initiaux habitent la même rue londonienne que le couple. Que se passe-t-il dans l’appartement voisin d’Isabelle qui résonne de coups, de hurlements et dont les murs semblent recéler une violence inouïe ? Qui est cette étrange petite fille bossue et laide qui torture son chat ? Pourquoi le junky qui habite la maison d’en face est-il fasciné par Isabelle et comment va-t-il peu à peu l’encercler, la faire tomber dans les rets interlopes au fur et à mesure qu’elle s’éloigne affectivement de son mari ? Quel est le secret du patron de Jakob ? Avec une habileté redoutable, K. Hacker noue des liens entre ses personnages qui se mettent en route vers une fin qu’on devine nécessairement tragique.

L’alternance de moments apparemment paisibles, où l’amour se construit, avec des scènes de plus en plus nombreuses d’une grande violence plonge le lecteur dans un malaise grandissant, proche de l’angoisse. Une plongée vers l’abîme est certaine et c’est cette descente dans l’inconnu qui fascine.

Nous découvrons alors le Londres violent, celui des meurtres et des disparitions, de la prostitution et de la drogue, de la terreur par la violence. Par bien des côtés, le roman rappelle la montée continue vers le drame violent qu’un McEwan mettait en scène dans « Samedi ».

Ce livre est un coup de poing dans la figure. On en sort ébranlé et mal à l’aise autant qu’époustouflé par la maîtrise littéraire. Il fut couronné du « Deutscher Buchpreis » en 2006.

Publié aux Editions Christian Bourgeois – 370 pages

20.3.09

Un clown s’est échappé du cirque – Eric Faye

Trompé par une quatrième de couverture particulièrement ambiguë, je croyais découvrir un roman et c’est une succession de nouvelles qui m’attendait au coin du bois.

Bon, qu’à cela ne tienne… Et là, ce fut un choc, je dois dire ! Rarement il m’aura été donné de parcourir des nouvelles aussi décalées, détonantes, au rythme varié et souvent véloce.

Des nouvelles sur fond de regret de celui qu’on aurait pu ou aimé être et que l’on n’a pas été. Des nouvelles en forme de pieds de nez, qui se moquent gentiment du personnage mis en scène, y compris de l’auteur lui-même victime d’un exercice autographe.

C’est derrière la façade de la réussite professionnelle ou sociale que nous emmène l’auteur. Au fin fond des angoisses qui habitent ceux-là mêmes dont on dit qu’ils ont réussi. C’est une étrange galerie dérisoire et désarmante qui défile sous nos yeux ébaudis. On n’en revient à peine et les nouvelles s’enchaînent pour nous emmener toujours plus loin dans le délire.

On y croise un haut fonctionnaire chasseur de communistes dont la mission consiste à tuer les ennemis de la nation et à en exposer les chefs. Sa vie basculera du mauvais côté le jour où il croira tomber sur la tête de son grand amour. Un clown triste, échappé du cirque, rattrapé avant qu’il ne soit trop tard pour donner encore à rire. Divers écrivains en quête de livres qu’ils n’ont jamais écrits et qui se matérialisent plus ou moins sous leurs yeux dans un destin faustien. Un conservateur de projets anthologiques qui ne verront jamais le jour. Un Ministre des Affaires Etrangères qui va consulter l’Oracle de Delphe (ma préférée !) Un jouer d’échecs poursuivi par la femme de sa vie, partie sans donner de nouvelles. Ou bien encore, une grandiose nouvelle qui met un riche homme d’affaires aux prises avec les affres de l’amour pour une imitation robotique parfaite de son idéal féminin. Et bien d’autres encore, toujours inventives et superbement ciselées.

C’est un florilège de truculence, de thèmes débridés, d’inventivité qui n’a d’autres buts que de nous divertir tout en nous invitant à rechercher ce qui donne vraiment sens à nos vies.

Délicieux et original !

Publié aux Editions José Corti – 208 Pages

13.3.09

Le passage de la nuit – Haruki Murakami

Encore un roman japonais éblouissant, une de ces perles à ajouter à la liste qui commence à devenir substantielle des coups de cœur de Cetalir.

H. Murakami est né en 1949 et son premier livre, Ecoute le chant du vent, malheureusement non traduit en France, lui a valu un prix local. Saluons encore une fois le travail du petit éditeur Belfond qui est l’éditeur principal de ce romancier injustement méconnu chez nous.

« Le passage de la nuit » est une œuvre singulière, une composition d’atmosphère, toute en nuances, un exercice de style qui fait cohabiter quelques personnages, le temps d’une seule nuit.

Une très courte nuit, une fois tous les salary-men de Tokyo rentrés chez eux et avant que les premiers trains de 5.00 ne commencent à déverser leur flot de lointains banlieusards.

Une nuit pour les paumés, les marginaux, les laissés-pour-compte, les violents, cette zone floue faite d’humanité, de joies, de cris et de remugles. Une nuit qui avance au rythme d’une horloge, chaque chapitre nous emmenant d’une heure à l’autre ou nous faisant trottiner sur quelques minutes.

Dans cette nuit, nous allons rapidement tomber sur une prostituée chinoise, ne parlant pas un mot de japonais, et qui vient de se faire tabasser par un cadre, obsédé de l’ordre, de la propreté, de la minutie et qui rythme une vie vide de sens aux mesures de Bach ou de Scarlatti.

Autour de cette prostituée, mal en point, abandonnée au fond d’un minable love-hotel, une petite communauté de solidarité va se former. Nous ferons successivement connaissance d’une femme de chambre en fuite de la mafia japonaise, une gérante ex-catcheuse professionnelle, un étudiant amoureux fou de jazz et deux sœurs. Deux sœurs aussi différentes que possible.

La plus jeune est en proie aux doutes, cherche un sens à sa vie et à ce qui emprisonne sa sœur aînée. Une sœur aînée, belle, admirée, mannequin de mode et qui, sans prévenir, a décidé de se laisser dormir jusqu’au bout, jusqu’au passage de la grande nuit. C’est elle que nous allons observer du coin de l’œil en assistant à un sommeil sans fin, à peine troublé de périodes de courts réveils destinés à maintenir les fonctions biologiques essentielles.

C’est la juxtaposition de toutes ces histoires intimement mêlées qui va à la fois donner sens au roman et former le carburant vital permettant à chacune et chacun de ces paumés de eux aussi passer la nuit et repartir de l’avant.

Laissez-vous porter par le temps qui s’égrène lentement, par la succession de ces tout-petits riens qu’on ne remarque jamais, jusqu’à ce qu’ils finissent par former un morceau de vie, un tableau plein de sens.

Un livre profondément humain, immensément poétique, admirable. Indispensable à tout honnête homme qui se passionne de littérature.

Publié aux Editions Belfond – 230 pages

7.3.09

Syngué sabour – Pierre de patience – Atiq Rahimi

« syngué sabour (du perse syngue « pierre », et sabour « patience »). Pierre de patience. Dans la mythologie perse, il s’agit d’une pierre magique que l’on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, ses misères… On lui confie tout ce que l’on n’ose pas révéler aux autres… Et la pierre écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate… Ce jour là on est délivré. (quatrième de couverture).

Syngué sabour fut couronné du Prix Goncourt 2008. C’est indéniablement un beau roman qui marie avec finesse et intelligence d’une part le côté magique et chamoisé de l’Orient, la frontière perméable qu’il contient en soi entre le monde réel et celui des contes, d’autre part l’aspect moderne et typiquement occidental du devoir de psychanalyse. C’est ce qui en fait l’intérêt assurément.

Fallait-il pour autant lui décerner la plus haute distinction littéraire nationale ? On peut raisonnablement se poser la question même si, une fois encore, ce livre est un bon et beau roman mais, vous l’aurez compris, pas un roman extarordinaire. Si le livre par son récit, par sa dualité culturelle qu’il comporte est indéniablement particulier et remarquable, il ne constitue pas pour autant une authentique révolution littéraire, une novation majeure. Il est agréable à lire, interpelle en mêlant la poésie orientale à l’horreur que porte en soi tout conflit moderne avec sa cohorte de meurtres, de trahisons, de viols et de destructions.

La confession de cette femme, abandonnée à elle-même, à son époux plongé dans un coma profond après avoir reçu une balle en pleine nuque est touchante par sa sincérité, par la vague de folie qu’elle provoque, par la perte de tous repères, une confession donnée à un homme qui n’entend, ne voit, ni ne réagit étant a priori sans risque. Une confession en entraine une autre et fait descendre cette femme au plus profond de ses refoulements, de ses angoisses, la pousse à avouer à cet époux violent, hautain, égoïste et machiste, peu soucieux de sa femme qu’il a épousée à distance pour cause de conflit guerrier, ce qu’elle a toujours caché à tous. Elle la pousse à se délester, à quitter une posture à titre définitif.

Le poids des conventions, de la tradition musulmane a créé une chape de plomb qui va se fendiller puis exploser, au fur et à mesure que le temps passe et que la guerre apporte son lot de surprises. C’est cette progression des mots, cette descente dans l’inconscient, cette nécessité de cracher l’indicible devenu trop lourd à porter qui est passionnante dans ce récit.
C’est la juxtaposition avec la culture rétrograde, arriérée et barbare imposée par les fous de Dieu qui la rend brûlante et terrifiante.

Il en résulte un beau livre à la fin énigmatique. Il vous appartiendra de vous prononcer alors sur la pertinence du choix de l’Académie.

Publié aux Editions P.O.L – 155 pages

Dans l’or du temps – Claude Gallay

" Dans l’or du temps » est un de ces romans au niveau d’ambition et d’exigence qui le font sortir, d’emblée, du lot.

En effet, il peut être fatal à un ouvrage que de vouloir mêler personnages romanesques et références intouchables du monde artistique, comme le fait ici, avec un talent qui force l’admiration, Claude Gallay.

C’est en effet auprès de Breton, de Braque, de Guggenheim que nous allons, indirectement, nous trouver projetés. Il ne sous sera pas donné de les voir ivre et débattre sous nos yeux mais ils existent dans ce roman comme des personnages bien réels, mus par certains sentiments humains primaires tes que la volonté farouche de se constituer une collection d’objets d’arts exceptionnelle, envers et contre tous, comme cela fut le cas de son vivant avec Breton.

Claude Gallay nous propose un étrange voyage initiatique, un parcours faits de détours, de découvertes incidentes, distillées au compte-gouttes par une vieille dame perdue au fond d’une grande bâtisse de Haute-Normandie.

Une dame délicieuse, un peu perverse, fatiguée de porter certains secrets étouffants et qui va trouver en un trentenaire en mal de vivre, le confident éclairé idéal.

L’autre immense force du récit est d’établir un parallélisme entre deux évènements concomitants, qui se nourrissent l’un de l’autre. Celui de la dissolution lente, sournoise, du couple de jeunes adultes qui habitent une petite maison de vacances en bordure de mer. Un couple que le sel de la vie entame, un couple qui ne sait plus se parler et dont le mutisme, exacerbé par la période de vacances si souvent fatales aux couples en crise, va finir par provoquer l’explosion.

En miroir, un autre couple qui se forme, contre nature, improbable. Celui d’un homme de trente ans et d’une femme de quatre-vingt. Mais pas un couple charnel, un couple de l’esprit, uni par l’amour de l’art, en particulier amérindien, hanté par l’esprit des morts. Un homme qui se tait et une femme qui s’est trop longtemps tue et qui va enfin ressentir l’urgence de dire avant qu’il ne soit trop tard.

Derrière une poésie entretenue par une sublime lenteur, celle du temps qui s’écoule doucement, mais à jamais, c’est la férocité de la vie, sa violence, ses reniements, ses lâchetés qui vont enfin se révéler.

Il en ressort un livre unique, superbement ciselé, précieux et fragiles comme les statues indiennes chargées de représenter et d’accueillir les morts. Un livre superbement documenté, savant et savamment écrit.

Publié aux Editions du Rouergue – 317 pages

27.2.09

Eloge du mensonge – Patricia Melo

Que voilà un roman impertinent, original, drôle, inhabituel ! Un de ceux qu’on adore. Un de ceux que les écrivains brésiliens, avec leur sens de la vie, de l’amour, du débridé sont parmi les rares à savoir produire. Quel régal !

C’est en citant le dernier paragraphe de la page 94 que l’on cernera le contexte et le ton : « C’est ça la vie. Je me retrouvais sans emploi, amoureux fou d’une femme qui élève des serpents, attendant la mort d’un type, sans le sou, et avec une mère de plus en plus folle à la maison. Et orgueilleux, en plus. »

José Guber, celui qui nous fait part ci-dessus de ses réflexions, est un petit écrivain minable. Il commet, au long des premiers chapitres de ce roman jouissif, de courts synoptiques minables et maladroits sur d’invraisemblables romans policiers. La réponse est toujours la même : refusé par son éditeur qui a commis l’imprudence de lui faire une avance.

José, en se rendant à l’Institut pour étudier d’un peu loin les serpents et leur venin, en quête d’une mort sensationnelle d’une victime encore non née, au plan littéraire s’entend, va faire la rencontre de la sommité nationale, Fulvia.

Fulvia, c’est l’Eve brésilienne, attirante, lascive, qui glisse ces animaux phalliques autour de son cou, de ses cuisses pour mieux faire succomber José lors de discussions éthérées. Oui mais, Fulvia est mariée et se dit victime de son mari et de ses violences conjugales, apportant d’apparentes preuves médicales à un amant fou et aveugle.

Quoi de mieux qu’un auteur de romans policiers, même minables, pour supprimer un mari qui devient encombrant ?

Patricia Melo nous entraîne alors dans une suite de délires, de scènes effarantes et d’un comique incompressible, aussi déluré que les scenarii improbables élaborés pour faire supprimer le mari par un serpent qui n’en a que faire.

Les résultats seront partiels et la vie en deviendra plus compliquée. Plus compliquée, elle sera encore lorsque José Guber, enfin marié à Fulvia, décidera de changer de personnalité, de nom, de style, pour devenir un auteur à succès qui publie de géniaux livres censés modifier complètement votre vie psychologique et affective et vous faire rencontrer le bonheur et Dieu.

Plus le succès viendra, ce qui permet au passage à l’auteur de se livrer à un démolissage ahurissant de ces prétendus sauveurs de l’humanité, plagiats et imbus de leurs seuls intérêts, plus la vie de José Guber deviendra infernale.

Il faut dire qu’il est difficile de masquer un meurtre, de divorcer de Fulvia, femme aussi dangereuse que ses serpents, vivre le grand amour avec son assistante et se défendre contre des attaques directes ou indirectes visant à vous détruire.

Cet univers coloré, débridé, féroce et tendre à la fois, où les comptes se règlent à coups de revolver et où la vie de ceux qui encombrent ne pèse jamais bien lourd permet à Patricia Melo de tisser une intrigue solide et qui tient fièrement la route.

L’imaginaire et une dose de fantasque au service d’un neo-polar si j’ose cette formule. Un neo-polar au service d’une critique de l’argent facile et de ceux qui profitent des faibles. Le tout sans effets larmoyants et mis en musique sous une écriture charpentée, colorée, vive et immensément drôle. Un succès total.

Vous ne pouvez plus ignorer Patricia Melo. Alors vous savez ce qui vous reste à faire !

Publié aux Editions Actes Sud – 239 pages

25.2.09

La dernière passion de Son Eminence – Guillaume de Sardes

Voici l’archétype du bon petit roman, sans grande prétention, bien écrit, plein d’humour et de dérision et carrément jouissif. Un roman qui par son thème, son style, sa mise en scène nous a fait souvent penser à l’irrésistible « Conclave » de l’Italien Roberto PAZZI et que nous vous recommandons par la même occasion et qui lui est, cependant, bien supérieur.

Comme son nom l’indique, ce livre nous entraine dans les sphères de pouvoir et d’intrigues du Vatican. Des sphères peu amènes (je n’ai pas pu résister au jeu de mot) tant l’ambition, la jalousie, la perfidie et le plaisir des sens prévalent sur le désir de sauver les âmes égarées des troupeaux catholiques. Ne voyez aucun mal dans mes propos : j’essaye simplement de vous placer selon le parti pris de l’auteur pour concevoir son ouvrage.

Sur fond de double meurtre, d’intrigues, de complots et de coups bas, nous suivons la bête féroce qui se cache derrière Son Eminence, le Cardinal gardien des rites, le plus haut gradé dans la hiérarchie pontificale après le Pape lui-même.

Ayant mis son intelligence au service exclusif de ses plaisirs et de ses ambitions, Son Eminence mène une vie princière et de débauche. Il collectionne les jeunes hommes et ne dédaignent pas non plus les jeunes femmes impudiques et peu farouches. Plus les plaisirs sont libertins, plus Son Eminence apprécie. Mais malheur à celui qui cherche à le trahir ou à le doubler. Le renard, qui en a vu d’autres, finira par emporter le morceau avec élégance.

Le texte est à l’image de la couverture d’un érotisme surprenant. Derrière les draps pourpres, les ors et les fastes du Vatican se cache la perpétuelle recherche d’un plaisir toujours plus violent et plus interdit. Un parfum de scandale étouffé sous l’obligation de ne rien laisser filtrer.
Bien servi par un texte élaboré et gentiment tourné, parfois un brin archaïque, le roman peine cependant à garder le cap d’une intrigue haletante et rebondissante. On sent l’auteur plus à son aise en mettant sa plume stylée au service d’une critique vitriolée et décalée du haut clergé que focalisé sur le désir de conduire le lecteur dans une intrigue solide et passionnante. Le scenario est au fond convenu, hautement prévisible ce qui gâche quelque peu le plaisir. Dommage, cela aurait pu en faire un livre excellent…

Publié aux Editions Hermann – 128 pages

22.2.09

L’amour est fou – Yann Queffélec

Trois jours que le livre est refermé et attend, au coin de mon bureau, que je m’attelle à sa note de lecture. Trois jours que je recule, hésitant sur la conduite à tenir face à un auteur qui compte.

Certes, Monsieur Queffélec, je n’ai pas l’intention de vilipender votre dernier roman mais, en même temps, je ne puis pas dire avoir été emballé. Loin de là, même.

Il manque une spontanéité, une fraîcheur, une liberté d’écrire pour traduire de façon un peu plus folle la folie, plus ou moins lourde, plus ou moins feinte des personnages ici mis en scène. Oui l’amour est fou dans le chemin qu’il se fraye, dans les obstacles qu’il dresse, dans la passion qu’il déchaîne. Mais rien de cela ne se retrouve dans ce roman en retrait.

Et pourtant, tous les ingrédients ont été savamment disposés. Aucun des trois personnages du trio amoureux et infernal ne peut être qualifié de normal, si tant est qu’il puisse y avoir la moindre définition du concept de normalité. Disons, en tous cas, que leurs vies sont éminemment compliquées, enfermées dans des schémas oedipiens lourds de conséquence.

Au beau milieu du trio, il y a le narrateur, Marc. Un jeune homme de vingt cinq ans à peine, fils d’une pianiste internationale, décédée, et d’un égyptologue qui survit de conférences données pour le compte de l’Association Française. Marc ne s’est jamais remis de la mort de sa mère et tout le roman, toute cette auto-narration souvent nauséabonde, sans concessions, visera, au fond, à faire le deuil de cette grande absente et à tuer le père. Un père embarrassant qui lui écrit régulièrement et qui n’obtient jamais de réponse. Qui le finance sans espoir de retour d’être aimé. Un père qui monopolise sa fille, la sœur de Marc, aveugle de naissance, substitution domestique de la femme aimée et disparue.

Marc est tombé fou amoureux d’Alba, une jeune femme de son âge. Une femme qui lui ouvre son lit mais qui ne s’est jamais laissée prendre ni aimer. Une femme amoureuse mais incapable de se donner. Une femme qui va le rendre fou avec ses deux pyjamas pour dissuader toute tentative d’effleurement.

Un jour, Marc finit par rompre presque par accident ce lien malsain. Mais, par accident aussi, sans le vouloir consciemment, il va tomber aussitôt dans les bras d’Aline, la mère d’Alba. Une belle femme d’une petite quarantaine. Une amante experte et attentionnée. Une sorte de mante-religieuse aussi qui veut Marc pour elle seule et qui au fond d’elle-même est terrorisée à l’idée que Marc puisse la quitter pour sa fille Alba. Aline, c’est la mère, l’épouse, la maîtresse, la lionne et la furie incarnées. Un cocktail qui vous explose à la figure sans jamais prévenir !

Mère et fille se détestent, ne sont plus adressées la parole depuis des années. Aline c’est la face sombre de la folie, la jalousie furieuse, capable sans préavis de péter les plombs et de se montrer violente envers Marc pour le pousser à avouer une faute qu’il ne commet pas.

Alors, peu à peu, Marc qui vit d’expédients, quelques cours de tennis au noir, ou garde d’enfants, va chercher à régler ses comptes. En se réfugiant dans l’alcool qu’il consomme sans modération pour oublier la vacuité de son existence.

En acceptant le boulot de critique musical dans une revue qui veut déboulonner les grands noms. Il se livrera à une critique gratuite, vitriolée des plus grandes pianistes, réglant des comptes, sur des innocents, avec sa mère qui l’a quitté. Ce sont là les mielleurs passages du livre et la conversation téléphonique avec Yvonne Lefébur au téléphone est un grand moment d’émotion.

Et puis Alba finira par resurgir, sur un quiproquo, par la faute d’Aline. La folie latente ou véritable pourra alors trouver son fixateur, se sublimer et Marc en finira avec ses démons.

Un thème assez sublime bien que compliqué.

Malheureusement, le résultat n’est pas là. On se prend à s’ennuyer, à compter le nombre de pages avant la fin faute d’une unité narrative et d’une folie littéraire. Le langage reste convenu, en décalage avec l’esprit des êtres, d’où sans doute cette distanciation au récit. De la folie pour le fond mais absente de la forme.

Pas un mauvais livre, mais un livre inabouti. Tant pis…

Publié aux Editions Fayard – 261 pages

20.2.09

Trailerpark – Russel Banks

Trailerpark c’est l’endroit où l’on parque les mobile homes américains. Ces grandes maisons longilignes, amovibles, en bois réservées aux classes les plus modestes aux Etats-Unis.

Russel Banks nous projette au cœur d’une petite communauté de laissés pour compte de la société américaine et qui ont tout juste le moyen de payer un modeste loyer en compensation d’une de ces caravanes.

Certes, elles sont disposées en bordure d’un lac quasi déserté, en plain cœur du New Hampshire. Un Etat agricole, pauvre, sans industrie, sans travail et où seuls ceux qui n’ont pas d’autres choix, restent. C’est l’état où Banks vécut. La campagne, les collines, la chasse te la pêche. Et surtout, un hiver long et rigoureux, un froid glacial puisque la température descend fréquemment à moins vingt.

Comme toujours, Banks use d’une langue extraordinairement simple, dépouillée, minimale pour aller à l’essentiel, pour nous permettre de rencontrer les hommes et les femmes simples, essentiels, un peu bruts de décoffrage qu’il choisit de mettre en scène. Le langage est souvent familier et l’on croirait souvent assister à une scène en direct, prise sur le vif, sans détour.

Le roman commence par un long premier chapitre de plus de cent pages où nous voyons vivre la communuaté. Nous faisons connaissance de chacun de ses membres, représentatifs de tous les pauvres d’un Etat essentiellement blanc.

Il y a là un capitaine retraité de l’Armée de l’Air qui se prend un peu pour le leader de cette communauté, une ancienne militaire, vivant seule et en marge des conventions. Avec un penchant tout particulier pour l’élevage de cochons d’Inde. Un élevage qui va engendrer une croissance exponentielle de la population animale et donc de leurs déjections. A tel point que, même si ces animaux restent confinés, leur présence dérange la bienséance collective, perturbe les habitudes. Alors les pressions deviendront de plus en plus fortes, de plus en plus insidieuses pour obtenir la liquidation de ces centaines d’animaux qui auront fini par engloutir la caravane.

Les chapitres suivants pourraient être lus indépendamment les uns des autres, comme des nouvelles. Or on sait que Banks excelle dans le genre.

Ces chapitres donnent à voir tour à tour chacun des autres habitants de cette communauté. Ils illustrent tantôt la bassesse humaine, l’alcoolisme qui sévit profondément pour rompre l’ennui, l’adultère quand on s’est lassé de l’autre.

C’est une galerie de paumés qui défile sous nos yeux attendris. Un jeune noir qui vit de petits boulots, de menus services rendus sur place et surtout de l’air du temps, ayant renoncé par avance à toute intégration d’ailleurs impossible.

Un adolescent shooté au chanvre et au shit et qui finira par payer de sa vie d’avoir voulu se frotter à plus fort que lui.

Une infirmière noire, dévouée, impliquée et intégrée, aux rapports troubles avec le médecin qui l’emploie.

Un vieil homme, solitaire et rustre, et dont le seul plaisir est de pêcher, coincé dans sa cabane sur patins calée sur la glace du lac gelé. Un vieillard qui a gagné à la loterie. Un gain inespéré qui pourrait changer sa vie mais dont la collectivité va vouloir s’arroger le bénéfice. Mais le comportement collectif stupide et veule emmènera ce petit monde à la catastrophe et à la honte infinie.

Bien d’autres personnages vous attendent dans ce très beau roman de Banks. Un roman qui parfois ressemble à une pièce de théâtre et où les divers protagonistes dialoguent intérieurement pour nous laisser voir comment chacun interprète, à sa façon, un évènement donné.

C’est la mariage des genres, la variété de ces situations quotidiennes anodines et banales mais superbement mises en scène par Banks qui font le charme indéniable de ce roman à part.

Si vous ne connaissez pas Banks, réparez cet oubli séance tenante !

Publié aux Editions Actes Sud – Léméac – 318 pages

14.2.09

Serpents et piercings – Hitomi Kanehara

Attention, ça décoiffe ! Ce très court (premier) roman d’une jeune femme de 22 ans fut un best-seller au Japon. A croire que sexe, violence et trash forment un cocktail prisé au pays du soleil levant.

Rien ne vous sera épargné dans ce bouquin qui claque comme un coup de poing. Il faut croire que l’auteur a déjà une singulière expérience.

Si vous êtes du genre âme sensible, mieux vaut passer à autre chose. Si vous acceptez une littérature différente, au sens radical du terme, alors tentez l’expérience.

Les descriptions de piercing en vue d’obtenir une langue fourchue font froid dans le dos. Pour ma part, j’en avais presque l’estomac qui se soulevait. Les scènes de sexe sont particulièrement hard car pratiquées par un sadique qui ne peut jouir qu’en faisant souffrir sa partenaire, en la maintenant à la limite de l’asphyxie.

Encore une fois, rien ne sera laissé de côté : ni les beuveries incessantes, ni les meurtres violents, ni les tortures physiques et psychologiques. Il ne peut y avoir de jouissance dans ce roman étrange et dérangeant qu’à la recherche de l’extrême, sans retour possible vers la normalité.

Espérons que ces descriptions hallucinantes d’une course effrénée vers toutes les formes de sensations fortes en vue de donner un sens à une vie qui n’a pas trouvé d’autres moyens d’expression, ne soient en rien le reflet d’une jeunesse nippone en mal d’idéal.

Sinon, c’est à en avoir froid dans le dos…

Vous êtes prévenus. A vous de voir.

Publié aux Editions Grasset – 163 pages

12.2.09

Vie, jeu et mort de Lul Mazrek – Ismail Kadaré

Le grand écrivain albanais, Ismail Kadaré, se livre une fois de plus à une critique désopilante et acerbe de la société albanaise au temps du régime communiste désormais abattu. On se surprendra à sourire souvent à la lecture de ce gentil roman, non essentiel, mais qui fait passer un bon moment.

L’originalité de ce roman est de donner une place essentielle aux morts et en particulier aux héros antiques, Hector et Andromaque, l’île de Bathrint, où se trouvent les vestiges d’un théâtre antique et d’une réplique de Troie, jouant un rôle particulier dans ce récit loufoque.

Le propos de l’auteur est de montrer, en se gaussant, jusqu’où le régime totalitaire albanais était prêt à aller dans l’intoxication pour entraver une redoutable épidémie de fuites à la frontière avec la Grèce.

Pour cela, le régime n’hésitera pas à enrôler des prostituées de luxe pour démasquer les candidats dans les stations balnéaires, à exhiber des cadavres douteux pour refroidir les ardeurs et bien sûr, à emprisonner les politiques qui ont failli puisqu’ils sont inévitablement responsables.

Une intrigue compliquée mêlant amour et pièce de théâtre finira par se nouer sous nos yeux intrigués.

Avec bonheur, à chaque fois que l’on pense deviner la suite, Kadaré prend un malin plaisir à nous entraîner dans une direction inattendue et inventive.

Mais tout finira en tragédie, car même une fois le régime haï tombé, on ne badine pas avec les secrets d’état.

Amusant mais non indispensable.

Publié aux Editions Fayard – 276 pages

8.2.09

Il faut qu’on parle de Kevin – Lionel Shriver

Tout d’abord, il convient de dire que le prénom de l’auteur pourrait prêter à confusion : Lionel Shriver est une femme, américaine et journaliste de son état.

Son roman « Il faut qu’on parle de Kevin » (traduction littérale du titre original) est un roman choc. Un de ceux dont vous ne sortirez pas indemne et qui vous hante, longtemps après l’avoir refermé.

Avant d’écrire son roman, Lionel Shriver a longuement enquêté sur les raisons qui peuvent pousser des adolescents américains, souvent sans histoire, à basculer soudainement dans le crime et l’horreur en commettant des tueries gratuites et hyper-violentes sur des campus scolaires. On pourra lire utilement l’interview suivante qu’elle a donnée à Montréal :

http://www.voir.ca/actualite/actualite.aspx?iIDArticle=44377

Ce livre se présente sous la forme d’un long monologue d’une femme, Eva, à qui tout a réussi, en apparence du moins. PDG d’une société qui publie des guides touristiques du type « Routard », elle est riche, mariée. Pourtant, très vite, nous allons apprendre que son fils, Kevin, a commis l’indicible en tuant neuf de ses camarades, une professeur et un employé de cafétaria un certain JEUDI.

Eva, séparée de son mari (attendez la fin du roman pour comprendre), éprouvée par le choc terrible de découvrir son fils assassin et sortant d’une série de procès au civil comme au pénal, éprouve un irrépressible besoin de se confier par écrit à son époux. Une thérapie littéraire en sorte où rien ne sera laissé de côté. Une exploration absolue de l’intime d’une femme américaine située du bon côté de la barrière sociale.

Comment en sont-ils arrivés là ? Quelle est la part de responsabilité de chacun des parents ? Qu’auraient-ils dû faire pour éviter cela et était-ce évitable ?

Autant de questions qui vont amener une intense et douloureuse introspection en tant que femme, épouse et mère. Or c’est là la force incroyable de ce roman unique : entrer profondément dans l’auto-analyse, sans circonstances atténuantes car la recherche de sa vérité (il ne peut y avoir une seule vérité face à ces questions qui sont et resteront pour beaucoup sans réponses) est structurante pour Eva. Tenter de répondre c’est pouvoir encore vivre, c’est exorciser le mal. Il y a une intense sensibilité féminine, un amour sincère dans chacune des longues lettres qu’Eva rédige à l’intention de son époux, Franklin.

Rien n’est laissé dans l’ombre : la relation sulfureuse mère-fils, le rejet d’un enfant envahissant et perturbant, le refus de voir la réalité, le caractère psychologiquement gravement perturbé de l’enfant laissé sans traitement idoine, l’absence de front commun parental, la préférence donnée à la sœur cadette…

Chaque point est longuement examiné, comme dans un procès virtuel, en disséquant crûment chaque moment essentiel de la vie familiale et en le regardant a posteriori.

L’auteur se livre également à une assez féroce critique de la société américaine républicaine et à ses clichés. L’opulence, la richesse, l’autosatisfaction et l’aveuglement ne joueraient-ils pas un rôle dans ce besoin, pour ces adolescents, à s’affirmer autrement puisque tout est déjà fait, acquis, atteint ?

Quel rôle la télévision, Internet, les jeux vidéo jouent-ils dans la banalisation de la violence comme mode d’expression par défaut ? Tous ces points sont abordés de façon conséquente dans l’introspection d’Eva sans pour autant chercher à se défausser de sa responsabilité de parent.

Au-delà de la charge émotionnelle propre à l’horrible JEUDI, ce roman nous interpelle sans cesse sur nos rôles en tant que parents, adultes, conjoints, sur notre relation au modèle social dominant, sur notre capacité à réfléchir et à agir pour prévenir une catastrophe. Il est impossible de rester en dehors ce qui est présenté car nous avons toutes et tous, à un moment ou un autre, eu à gérer au moins une situation similaire dans notre vie de couple ou de parents.

La fin du roman est particulièrement éprouvante : elle marque le point d’orgue d’une longue descente aux enfers qu’aucun des deux parents n’aura su prévenir et encore moins arrêter. Pire, ils en sont indubitablement co-responsables, à des degrés divers.

Un roman intense, bouleversant, dur et auquel il est impossible de rester insensible. Un très grand livre.

Publié aux Editions Belfond – 486 pages

31.1.09

J’habite en bas de chez vous – Brigitte

Brigitte, dont le nom est censuré afin de préserver son anonymat et sa tranquillité, décrit avec sincérité et sans fausse pudeur sa descente aux enfers. Un enfer qui la mènera à la rue, en SDF, à survivre à l’abri des colonnes de la place des Vosges.

Au-delà du témoignage spontanné, écrit de façon très journalistique, l’intérêt de ce livre est de nous donner à voir en quoi l’enfance peut conduire à des comportements adultes qui mènent potentiellement tout droit au désastre.

Brigitte naît d’une union pré-maritale. Enfant non désirée, elle est placée en famille d’accueil et ses parents ne viennent jamais la voir.

Un beau jour, son père débarque pour la ramener de force chez ses parents. L’enfer va commencer. Détestée par sa mère qui lui reproche d’exister, elle découvre l’existence d’une petite sœur de quatre ans, adulée par sa mère.

Très vite, Brigitte devient le souffre-douleur de sa mère. Eduquée à coups de ceinturon, victime d’une persécution verbale qui vise à la rabaisser plus bas que terre, elle sert de refouloir à sa mère. Une mère mal dans sa peau, qui ne s’assume pas, mal dans son couple.

Plus tard, devenue femme, Brigitte n’arrivera jamais à envisager une relation normale avec les hommes. Incapable de se livrer sans retenue, aimant toujours sur la retenue, elle ira de déception en déception. Après une longue liaison qui se termine brutalement suite à une incartade de son homme, elle se livre à une débauche sans retenue, consommant les mâles à la chaîne.

Grâce à ses amis, elle finit par reconstruire une liaison stable avec un professeur de gymnastique, propriétaire d’une petite salle de sport à Paris.

Mais l’enfer va bientôt resurgir, son jules se révélant volage et violent. Alors, parce qu’elle ne supporte plus les agressions physiques et alors qu’elle n’a pas un sou en poche, elle va finir par partir et se retrouver en quelques heures à la rue.

Il est sidérant de constater la vitesse à laquelle la rue, sa violence, ses risques et ses rites, s’emparent de vous, une fois que vous avez franchi le pas du mauvais côté.

La rue, quand on est une femme, que la misère sexuelle règne parmi les hommes majoritaires, c’est éminemment dangereux. La chance de Brigitte sera de rapidement trouver un protecteur qui la prendra en charge.

C’est à partir de là que le récit bascule et nous donne à voir les mécanismes qui vous broient, rendant tout retour à la vie normale quasi-impossible.

La dépression s’empare de vous, annihile toute velléité de s’en sortir. C’est le combat quotidien pour la propreté, la lutte pour ne pas dormir, pour se protéger des agressions brutales.

Le temps passant, vous perdez confiance en vous, vous considérez comme inutile, incapable de réaliser le moindre acte qui vous paraîtrait banal dans n’importe quelle vie normale.

Ballottée de structure d’accueil en structure, suffoquant enfermée dans une chambre, devant troquer de la nourriture contre des prières en un Dieu dont on pense qu’il vous a abandonné, vous ne tardez plus à devenir une quasi-épave.

Il faudra à la fois une volonté de fer, une patience infinie de la part des bénévoles d’associations spécialisées, un peu de chance et la mort des compagnons de galère, parce que la rue fait de vous un vieillard à quarante ans pour que Brigitte finisse par s’en sortir.

Au prix d’une lutte terrible pour s’arracher au bitume qui vous englue très vite et à la honte de soi qui paralyse et inhibe.

Un témoignage bouleversant qui permet de comprendre comment la vie peut basculer pour des milliers d’hommes et de femmes, victimes du chômage, de violence ou de maltraitance.

Publié chez Oh ! Editions – 268 pages

29.1.09

Où on va, Papa ? – Jean-Louis Fournier

Un très court récit (il se lit en une heure à peine) pour un très gros succès en librairie. Voici plusieurs semaines que « Où on va, Papa ? » occupe la tête des ventes et un certain temps d’antenne.

Il faut dire que le sujet, sur le fond (les enfants lourdement handicapés) et sur la forme (un récit autobiographique caustique et désabusé), est des plus inhabituels. Dans tous les cas, le livre dérange parce que, d’abord, il n’est pas statistiquement normal d’avoir deux enfants handicapés à la suite, comme ce fut le cas de JL Fournier.

Ensuite, parce que faire un troisième enfant avec tous les risques que cela pouvait comporter, aurait pu relever de la pure inconscience, d’une odieuse volonté de se perpétuer (j’allais dire perpétrer tellement cela aurait pu relever du forfait) à tout prix. Il a fallu la compréhension miraculeuse d’un médecin pour faire accepter cette naissance à un couple en déshérence et qui se raccroche comme il peut à une normalité qu’il leur faut inventer.

Ensuite, parce que pratiquer l’autodérision, en venir à souhaiter presque à voix haute la libération que pourrait représenter la mort prématurée de ses enfants, se raccrocher à un humour noir, grinçant et presque désespéré et, surtout, en faire état sans fausse pudeur dans un récit voulu pour être publié, ne constituent en rien des actes anodins. Il faut un courage certain et, sans doute, éprouver le besoin plus ou moins conscient de devoir absolument se libérer d’un poids, d’une fatalité, d’un Dieu qui s’acharnent sur vous sans raisons apparentes ou compréhensibles. Et c’est précisément cela qui fait la force, l’impact brutal, sans fard, de cette impudique confession.

A coups de chapitres choc, très courts, souvent de juste quelques lignes qui disent l’essentiel, la vérité crue, celle qui n’a pas besoin d’être appareillée de mots pour cacher ou embellir, JL Fournier nous entraine dans son enfer quotidien. Celui d’enfants rachitiques, bossus, incapables de s’exprimer correctement, n’imprimant rien dans des cerveaux « remplis de paille ». Des enfants capables de refaire dix fois, cent fois de suite les mêmes gestes, de proférer une seule phrase, celle du titre, en oubliant aussitôt la réponse qui leur est faite. Des enfants qui font des parias de vous, qui éclaircissent les rangs des amitiés, qui plombent à jamais votre vie, qui font voler en éclats votre couple parce que vous ne supportez plus. Par fois aussi, rarement, des enfants qui font rire de leur innocence ou de leur gentille bêtise.

On sort secoué en se disant qu’il faut être inconscient ou vaniteux pour vouloir donner la vie avec tout le risque que cela comprend…

Publié aux éditions Stock – 155 pages

24.1.09

Histoire de réussir – Russell Banks

Russell Banks est l’un des plus grands écrivains américains encore en vie. Il est important d’avoir un aperçu de sa vie pour mieux comprendre les ressorts fondamentaux qui sous-tendent son œuvre.

Né en 1940 dans le Massachussets, il passera son enfance chez ses enfants dans un petit bled du New Hampshire, paumé au milieu de nulle part. Ses souvenirs sont ceux d’un paysage éternellement enneigé et morne.

Son père, Earl, alcoolique chronique, est menuisier et plombier occasionnel. Lui-même vivra longtemps d’expédients en exerçant les métiers de décorateur, déménageur ou bien encore vendeur de chaussures. Ses parents divorceront et lui même connaîtra également un divorce.

Ce n’est que tardivement, en 1975 alors qu’il réside à La Jamaïque, qu’il viendra à l’écriture avec Family Life et Searching for survivors, un recueil de nouvelles.

Son écriture est habitée de ce qui le hante : la pauvreté, l’isolement, les laissés pour compte de l’Amérique conquérante et rayonnante. Les personnages de ses livres sont souvent des anti-héros typiques qui vivent d’expédients, des femmes trompées, délaissées et qui doivent se débrouiller seules pour s’en sortir, des maris alcooliques, violents, menteurs et qui laissent tomber sans sommation femmes et enfants. Ses ouvrages sont également une critique plus ou moins violente de l’Amérique, de ses injustices et de son aveuglement face à la multitude qui n’a aucun droit au rêve, à commencer par la population blanche pauvre.

A ce titre, le recueil de nouvelles « Histoire de réussir » est un véritable condensé des thèmes précédents.

Si chacune des nouvelles peut être lue indépendamment des autres, elles forment toutes, sauf une (« Le poisson »), une suite cohérente, l’esquisse d’un roman global. On y voit quatre personnages aux prénoms et parfois noms identiques, à des époques différentes, dans des postures sociales différentes qui sont autant d’illustrations des chemins que leur vie prendra une fois la cellule familiale éclatée.

Il y est question au quotidien de divorce, de fins de mois difficiles, de relations amoureuses tristes et vouées à l’échec, d’alcoolisme. Dans la nouvelle qui donne son nom au recueil, c’est Russel lui-même qui est en scène, la façon dont il vit d’expédients comme décorateur, déménageur et vendeur de chaussures avant de rencontrer celle qui deviendra sa femme, Sarah Cole dans le livre.

Une femme dont on comprendra, dans la nouvelle « Adultère », qu’il l’épousera sans l’avoir jamais aimée et sans qu’il lui soit possible de l’aimer.

On comprendra donc que la tonalité générale de ces récits est globalement sombre. Il y a peu d’espoir et chaque fois qu’une issue semble possible, une nouvelle catastrophe surgit rendant toute extraction de la pauvreté impossible.

Pourtant, grâce à l’incroyable tendresse dont Banks fait preuve vis-à-vis de ces personnages losers, anti-images de l’Amérique idôlatrée, grâce aussi à une écriture drôle et un rien décalée, nous nous prenons de passion pour celles et ceux qui vivent en marge de la consommation, des parties, de l’argent facile.

Car il s’agit avant tout de femmes et d’hommes faits de tripes, de sang et de sentiments. De celles et ceux qui nous aurions pu être, que nous avons été le cas échéant, en partie, à un moment ou un autre de nos existences.

C’est cette identification potentielle qui fait la grandeur de ces remarquables récits à découvrir de toute urgence.

Publié aux Editions Actes Sud – 190 pages

17.1.09

Le premier homme – Albert Camus

« Le premier homme » est, à bien des égards, un roman à part dans l’œuvre d’Albert Camus. Roman avant tout inachevé, inabouti, plutôt esquisse développée d’un roman encore à venir et qui ne connaîtra jamais son aboutissement.

En effet, le manuscrit en fut retrouvé dans la carcasse de la voiture dans laquelle Albert Camus et son éditeur, Michel Gallimard, trouvèrent la mort en 1960. Il fallut attendre l’accord de sa fille, Catherine Camus, en 1996 pour que le manuscrit paraisse enfin.

Manuscrit qui donne à voir la façon dont Camus travaillait. Au vu du manuscrit et des nombreuses notes qui nous sont parvenus, il apparaît que Camus travaillait par écritures successives. Si certaines phrases sont très abouties et que le texte dans son ensemble présente une cohérence globale, il n’en reste pas moins que Camus émaillait son écriture de notes, de remarques, d’interrogations. Il ne cessait de se questionner sur le choix des mots, les passages à améliorer ou à développer, les détails à approfondir. Travail par constructions successives dont nous n’avons ici que la strate initiale avec toutes ses imperfections.

Certaines phrases sont restées bancales, suspendues à une révision qui ne vint jamais. Le roman se termine d’ailleurs alors que tant de choses restent à dire et que le propos de l’auteur est incomplet.

Pourtant ce récit est le plus autobiographique de Camus. Il se déroule intégralement en Algérie dans la classe la plus pauvre de la population européenne des colons.

Jacques, l’enfant qui constitue le personnage central de ce roman à part, est orphelin de son père qui fut tué au début de la guerre de 14, victime parmi des milliers d’autres des tirs qui décimèrent les tirailleurs africains repérables à des kilomètres avec leurs uniformes bleu et rouge. Il est élevé par deux femmes : l’une effacée, absente et silencieuse, sa mère qu’il aime profondément et dont il va découvrir l’amour qu’elle lui porte, progressivement. L’autre est sa grand-mère maternelle, maîtresse femme, brutale, entière, laissant peu de place aux sentiments, avare de mots et d’argent, nécessité oblige.

Le moment crucial du roman se situe lorsque Jacques, devenu un adulte de quarante ans, se rend sur l’insistance de sa mère, à moitié sourde et illettrée, sur la tombe de ce père qu’il ne connut jamais. Il réalise alors avec toute la brutalité possible l’ironie injuste qui fait de lui un adulte plus âgé que son père, fauché à 29 ans.

De cette révélation va jaillir l’impérieux besoin de comprendre pourquoi et comment on peut être plus âgé que son père, non pas en cherchant à comprendre qui ce père inconnu fut mais on retraçant ce que sa propre vie d’adulte a été jusqu’ici. Qu’est-ce qui en a été le fil conducteur, pourquoi les chemins suivis ont-ils été pris, qui compta et pourquoi ?

Ce roman est le roman du « qui suis-je » en tant qu’homme fait, adulte, responsable. Qui suis-je au sens des évènements qui ont fait de moi l’être social que je suis, du libre arbitre dont j’ai pu faire preuve, des choix qui m’ont été imposés. De qui ai-je subi l’influence et pourquoi ?

Malgré une langue imparfaite puisque seulement esquissée, Camus se laisse découvrir en tant que ce qu’il fut lui-même et nous invite à nous poser les questions sur nos racines, nos choix raisonnés ou non, notre filiation familiale.

Si ce n’est certes pas le roman par lequel il convient de découvrir cet immense auteur qu’est Camus, c’est un roman d’archéologie qui mérite d’être découvert pour sa dimension profondément humaine.

Publié aux Editions Gallimard – 331 pages

10.1.09

Malavita – Tonino Benacquista

Malavita, c’est l’un des nombreux noms donnés par les Siciliens à la mafia. C’est le nom choisi par Giovanni Manzioni, alias Fred Blake, pour son chien. Un non donné par défi, par nostalgie de ce qu’il fut.

Capo respecté et craint à Newark, il va finir par se faire serrer par un teigneux du FBI, Tom Quintaliani. Il décidera de passer à table et son témoignage fera tomber le parrain new-yorkais ainsi que l’essentiel des capi.

Pour leur sécurité, que le gouvernement américain ne pouvait plus assurer sur le sol natal, voici la famille Blake, sous protection du programme Witsec (Witness Security), exilée au beau milieu de la Normandie, dans la petite ville de Cholong-sur-Avre.

Bientôt, la vie de cette tranquille commune normande va se trouver bouleversée car là où la famille Blake débarque, les ennuis arrivent…

Tonino Benaquista signe ici un roman bien meilleur que son célèbre « La Madonne des Sleepings », blogué dans Cetalir. Meilleur à bien des points de vue.

Tout d’abord, celui de l’intrigue, lisible et passionnante, car elle va nous donner à voir les désespérants efforts de Manzioni pour devenir normal, s’insérer comme le FBI l’invite à le faire.

Meilleur donc au plan psychologique car ces efforts et les échecs dont ils sont systématiquement l’objet nous donnent à voir un grand mafieux sous son aspect humain. Celui d’un repenti qui doit s’assumer, celui d’un roublard qui va tromper son monde, celui d’un psychopathe qui assume ses pulsions et qui aime à donner et faire le mal. Celui que la vie normale emmerde au plus haut point et qui finira par se racheter, à ses propres yeux et à ceux de son espèce, à travers un dernier chapitre hallucinatoire et jouissif. Un chapitre qui le réhabilite en tant que ce qu’il est, dans son sang, dans ses tripes : un chef mafieux !

Car ce roman très original est extrêmement jouissif ce qui constitue la troisième illustration du caractère supérieur de « Malavita ». D’ailleurs, les hommes de La Cosa Nostra n’ont rien d’ennuyeux ; ils savent vivre et profiter d’une existence qui se termine le plus souvent de façon violente, pour une raison ou une autre. Manzoni en est l’incarnation absolue et vivante.

Bien que Benacquista ait puisé une partie de son inspiration dans « Le Parrain » et les innombrables films de gangsters produits par le cinéma américain et grâce aussi à une documentation détaillée et jamais ennuyeuse dont le roman est émaillé, ce livre, par son côté décalé, effronté est d’une inspiration le plus souvent assez éblouissante. Certes, il y a quelques petites imperfections (l’histoire un peu longuette du voyage de la revue scolaire locale qui finira par trahir Manzoni, bien malgré lui), mais on se prend à presque aimer ce personnage pourtant odieux, fou et dangereux de Manzoni.

On l’aime car il cherche à devenir humain en racontant ses mémoires qui risquent de faire frémir beaucoup dans les sphères du pouvoir. On l’aime car pour supporter un passé et s’inventer un futur, il va devoir jouer avec les mots, se frotter à un dictionnaire pour dire ce qui doit être dit, lui qui d’habitude est avare de paroles qui, lorsqu’elles sont proférées, sont souvent porteuses de mort. Ecrire est le premier pas d’une réhabilitation, d’un retour à la vie car vivre en rentier, protégé et surveillé, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, n’est pas pour Giovanni Manzioni.

Il y a aussi chez chaque membre de la famille Manzoni, par atavisme, presque malgré lui, un petit côté famille Adams. Le souci de se fondre dans la masse est toujours trahi, à un moment ou un autre, par une réaction violente, épidermique, spontanée et qui trahit la culture mafieuse du clan. La mère et les enfants finissent tous, de façon drôle et percutante, à péter un câble et à se faire respecter de celles et ceux qui ne les respectent pas.

On termine la lecture de ce très sympathique roman avec un énorme sourire aux lèvres. Celui d’un lecteur contenté et tenu en haleine par une histoire originale et captivante.

Publié aux Editions Gallimard – 315 pages

Cap Horn – Francisco Coloane

Francisco Coloane est donné pour le plus grand écrivain chilien. Cap Horn est un recueil de nouvelles qui nous donne à voir son univers de prédilection.

A travers une langue dépouillée de toute afféterie littéraire, allant droit à l’essentiel comme les gauchos qui fondent sur les troupeaux de chevaux semi-sauvages dans les déserts patagoniens, Francisco Coloane s’impose comme un auteur de nouvelles hallucinatoires.

Des nouvelles qui illustrent toutes, sans exception, la folie qui s’emparent des hommes et des bêtes dans un territoire immense, virtuellement illimité. Un territoire où tout est exponentiel : le vent d’ouest qui souffle intensément jusqu’à rendre fou, la nuit inexistante en plein été, la neige qui recouvre les troupeaux de moutons jusqu’à les ensevelir vivants.

Et puis l’alcool, pour tromper l’ennui, l’absence de femmes, pouvoir affronter ses peurs échoués au milieu de l’immensité fuégienne.

Dommage que l’éditeur se soit incroyablement emmêlé les pinceaux dans la mise en page. Le récit s’arrête brutalement p127, une quarantaine de pages sont alors dédoublées en lieu et place des pages 128 à 160 qui ont purement et simplement disparu ! Scandaleux et totalement non professionnel…

Publié aux Editions Phébus Libretto – nombre de pages fantaisiste.

3.1.09

Eloge de la lumière au temps des dinosaures – Virginie Lou

Pourquoi un tel titre, un peu racoleur et dont nous n’avons pas compris le sens par rapport aux propos de l’auteur ?

A part cette question (de marketing peut-être ?), voici un livre coup de poing ! Un livre fort, marquant et dont la langue vous plaque au sol par sa violence et celle, physique et psychologique, qu’elle décrit crûment, sans nous épargner le moindre détail.

Un couple sans histoire vit dans une banlieue quelconque, dans un petit pavillon coincé entre deux nationales. Lui est vaguement cinéaste, elle se cherche entre libraire et antiquaire. Peu de revenus, beaucoup d’ennuis administratifs mais une routine rassurante. Un amour qui dure.

Mais tout à coup la vie de Solange va basculer. Un jeune de la cité voisine s’introduit de force chez elle. Il va tout casser, la brutaliser, se saouler et la violer, à deux reprises. Une violence gratuite pour exprimer en actes ce que la langue pauvre, limitée est incapable de traduire.

Solange devra composer avec son tortionnaire pour rester en vie. Une compromission indicible, incompréhensible par son entourage. Jusqu’où aurait-elle dû aller ? Que peut-on accepter, comment préserver sa vie de femme, sa vie de couple après une épreuve que les autres n’arrivent pas ou ne veulent pas comprendre ? Comment dire ce que personne n’est prêt à entendre ? Comment passer du statut de victime à celui de responsable ?

Ce roman fait appel à une langue d’une violence inouïe pour nous interpeler sur ces divers thèmes. La scène du viol, d’une quarantaine de pages, est d’une incroyable férocité. On se prend à retenir sa respiration, à s’accrocher à chacune des pages tellement nous souffrons avec la victime.

Virginie Lou fait une entrée en force dans le cercle des grands auteurs de langue française via un ouvrage difficile et choc !

Publié aux Editions Actes Sud – 179 pages

1.1.09

Jeux croisés – Marie Sizun

Commencé en début d’une soirée d’hiver, ce roman m’aura littéralement happé tant et si bien que je ne l’ai refermé qu’une fois achevé, deux heures et quelques plus tard. C’est sans doute l’un des meilleurs compliments que l’on puisse faire à un auteur.

Ce qui frappe dans ce roman au thème délicat (j’y viens dans un instant), c’est son extrême pudeur, la grande délicatesse des propos, la gentillesse de l’écriture qui font que, malgré la détresse et la perdition qui s’emparent des deux femmes centrales du roman, malgré la spirale de la dépression qui les attire vers des confins où elles risquent de perdre leurs âmes, leur liberté d’action et de pensée, on se prend de compassion pour ces personnages profondément humains, déboussolés.

On en vient même à comprendre les gestes impardonnables de ces deux femmes à la dérive, à faire preuve de mansuétude en passant l’éponge sur ce que la justice pénale ne manquera pourtant pas de sanctionner lourdement. Bref, on se met à aimer ces êtres faibles, elles-mêmes laissées pour compte de l’amour des hommes et dont la vie va brutalement basculer vers ce qui, jusqu’ici, était totalement inimaginable.

Marthe est une jeune femme au milieu de la trentaine, professeur de Mathématiques. C’est une fille quelconque, qui ne se remarque pas et qui s’est mariée, presque miraculeusement, sur le tard. Or, son mari, Pierre, lui annonce tout à trac qu’il l’a quitte et part refaire sa vie avec une collègue dont il attend un enfant. Marthe va comprendre, peu à peu, que c’est son propre refus d’enfanter, de jouer un rôle de mère pour laquelle elle ne se sent pas prête ni désireuse de l’être, qui aura poussé Pierre à la quitter.

Alice a dix-huit ans. Elle élève seul son bébé, Ludo, dont elle ne sait même pas qui est le père. Alice tente de faire face, courant de la garderie au pressing minable qui l’emploie. Alice est en train de craquer, abandonnée par ses parents, délaissée par ses amis qu’elle n’a plus le temps de voir, se débattant avec les problèmes financiers et la garderie qui ferme dans une semaine pour les congés d’été. Que faire de Ludo ? Comment concilier une vie de femme seule, en mal d’épanouissement avec celle d’une mère malgré elle ?

Il suffira d’un moment fortuit, dans un centre commercial, d’un moment de doute chez Alice, d’un coup de folie sous l’emprise d’une automédication douteuse pour Marthe pour que leurs vies basculent. C’est le rapt d’enfant, improvisé, brutal.

Commence alors une fuite en avant désespérée pour Marthe une descente cauchemardesque aux enfers pour Alice, accusée de s’être volontairement débarrassée de son fils. Ce sont ces quelques jours de folie, d’excitation, d’une vie nouvelle idéalement rêvée mais pratiquement inassumée que nous allons suivre de façon terrible et palpitante.

Ces jeux croisés sont en référence au désir fugace d’Alice d’être à nouveau libre et autonome, de Marthe d’être celle que Pierre aurait aimé qu’elle fût. Des jeux dangereux dont il est impossible de sortir indemnes.

On se laisse porter par le récit, par la logique implacable qui plonge ces deux femmes vers une autodestruction certaine. Un récit parfaitement servi par une écriture juste, nerveuse, efficace.
Un beau livre.

Publié aux Editions arléa – 249 pages