13.4.13

Le paradis entre les jambes – Nicole Caligaris



Longtemps, Nicole Caligaris a laissé sommeillé ce livre en elle. Ce n’est que plus de trente ans après les faits, une fois le temps ayant marqué sa distance qu’elle prit sa plume et tenta de dire à sa manière, sophistiquée, intellectuelle, bourrée de références et de citations ce qu’au fond elle ne parvient pas véritablement à justifier.

Juin 1981 : Nicole Caligaris participe à un séminaire à la Sorbonne sur le surréalisme. Parmi les étudiants avec lesquels elle partage des dîners insouciants sur les terrasses de Saint-Germain-des-Prés, se trouve Issei Sagawa, âgé de trente-deux ans. Un jeune homme discret, effacé, parlant maladroitement encore le français malgré quatre années passées à Paris, ayant publié de courts textes de qualité mettant en lumière le rôle de la littérature et de la culture occidentale sur la littérature japonaise du vingtième siècle. Un jeune homme fasciné aussi, surtout, par sa camarade de séminaire Renée Hartevelt, hollandaise, dont il ne cesse de dessiner le profil pendant les cours.

Le 11 Juin, il l’invitera chez lui sous le prétexte qu’elle lui lise un texte en Allemand, une langue qu’il a apprise mais qu’il n’arrive pas à prononcer correctement. Là, il la tuera d’une balle dans la nuque, la dépècera et la démembrera en partie, consommera sa chair crue ou après l’avoir cuisinée et prendra trente-deux photos de toutes les étapes de ce rituel macabre et indicible.

Une fois arrêté puis incarcéré, Nicole Caligaris correspondra avec lui au cours de huit lettres dont les fac-similés de Sagawa sont reproduits en fin de ce livre. Une correspondance que l’auteur ne s’explique pas, trente ans plus tard.

Il ne conviendra pas de chercher ici du sensationnel ou de quelconques révélations exclusives sur ce fait-divers atroce. Le propos de l’auteur est au contraire de tenter de comprendre la signification de cet acte dont elle nous donne à voir qu’il est devenu le point de départ de la vie de Sagawa déclaré irresponsable, interné un temps en hôpital psychiatrique avant d’être transféré au Japon et libéré. Depuis, il vit de shows télévisés, de films et de livres dans lesquels il ne cesse de remettre en scène un acte conçu d’emblée pour être scénarisé, relayé par les medias en tous genres.

De là, N. Caligaris laisse courir une plume vagabonde qui dit aussi la violence faite aux femmes à cause de ce triangle en forme de  paradis entre les jambes, de sa révolte contre la condition de femme à épouser, cercle vicieux dont elle a voulu à tout pris échapper se lançant à corps perdu dans la littérature. Une vie littéraire qui commencera précisément au moment de ce meurtre. Les références philosophiques, artistiques et littéraires abondent dans ce livre à la fois touffu et un peu déstructuré. Un ouvrage qui déroutera plus d’un et qui semble destiné avant tout à pardonner son innocence et sa naïveté à une femme qu’elle n’est plus. Un livre exigeant, souvent difficile, plus destiné à une élite intellectuelle qu’au commun des lecteurs.

Publié aux Editions Verticales – 2013 – 171 pages

12.4.13

Ecoute la pluie – Michèle Lesbre


En Décembre 2003, dans la station de métro Gambetta à Paris, Michèle Lesbre fut approchée un court instant par un vieil homme qui lui glissa quelques mots avant de se jeter sous ses yeux sous les roues de la rame qui entrait en gare. Ce fut pour l’auteur un moment d’une grande violence et qui la marqua à vie. Un premier roman, « Le canapé rouge » rendit un hommage à cet anonyme. Il en devient le point de départ, le fil conducteur de ce deuxième très beau roman.

Tout commence ainsi pour la femme qui est au centre de ce récit comme Michèle Lesbre le vécut elle-même. Un vieil homme l’approche, lui sourit et se jette sur les voies du métro qui passe. Profondément ébranlée par cette violence et ce contraste insaisissable entre cette amabilité de surface et cette noirceur, cette douleur qui poussent au geste ultime, la femme sort en hurlant du métro.

Cet incident se produit alors qu’elle vit elle-même une période charnière de sa vie. Voici quelque temps qu’elle s’est installée dans une relation difficile avec un photographe. Elle habite Paris, lui Nantes. Chaque week-end, quand il n’est pas quelque part dans le monde à couvrir un événement ou une catastrophe, elle part le rejoindre dans un hôtel d’une petite station balnéaire bretonne où elle passait enfant ses vacances d’été. Elle devait d’ailleurs s’y rendre ce soir là et ne le fera pas car il lui faut évacuer ce stress intense qu’elle vient de vivre.

Errant dans les rues de la capitale, débarquant à l’improviste dans une soirée où elle n’est pas attendue et où elle hurlera sa douleur, terrée dans son appartement, elle se livre à une réflexion décousue mais lancinante, tentant de reconstruire une vie à ce vieil homme qu’elle n’a rencontré que pour quelques secondes fatales. Mais surtout, elle s’interroge sur cette relation amoureuse, le choc qu’elle vient de subir jouant le rôle de déclencheur d’une interrogation salutaire, presque une urgence. Voici des mois, des années peut-être que cette relation dure sans véritablement exister pour de bon. Les cohabitations furent des échecs, les disputes s’enchaînant aux ruptures.

D’ailleurs, elle ne répondra pas au message que son amant lui a sans doute laissé sur son répondeur, elle ne le préviendra pas non plus de son empêchement comme si, inconsciemment, elle voulait lui laisser le soin d’une rupture. Tentation qu’elle lui donnera la possibilité aussi d’écarter en lui laissant, au bout de vingt-quatre heures de désarroi, de tristesse et de réclusion, un énigmatique message en forme d’amour « Ecoute la pluie ». Sans doute aura-t-elle choisi de laisser vivre cet amour qui l’habite mais elle veut que ce soit lui qui en décide, qui éclaircisse ces nombreuses zones d’ombre qu’elle aura eues le courage enfin d’affronter.

Michèle Lesbre signe ici un roman d’une extrême sensibilité et qui nous touche au plus profond. Un roman d’une grande pudeur, superbement écrit, et que nous ne saurons que trop vous encourager à découvrir.

Publié aux Editions Sabine Wespieser – 2013 – 100 pages

Adieu, mon unique – Antoine Audouard



Publié en 2000, ce long roman, très documenté, s’inscrit dans la tradition des romans historiques. « Adieu, mon unique » sont les dernières paroles prononcées par Pierre Abelard au moment de sa mort, séparé depuis des années de son épouse la belle Héloïse, pour des raisons profondément politiques.
P. Audouard entreprend donc de nous conter, à sa manière, en s’appuyant sur de nombreuses références historiques, l’histoire tourmenté de ces deux amants impossibles qui combinaient celui qui se considérait alors, car il était fort imbu de lui-même, ce qui a causé sa perte, comme le plus grand philosophe du monde et l’inventeur de la théologie, et celle qui fut son élève brillante et amoureuse passionnée au point de tout supporter, même l’insupportable !

Alors, évidemment, Audouard emprunte un parti-pris pour nous conter cette histoire romanesque, condensée des tensions de pouvoir qui secouait la France et l’Europe de ce début du XII ème siècle. Celui de dépeindre un Abelard tourmenté, un être déchiré entre la conviction de la justesse de ses pensées qui refondaient le Christianisme en partie, la soif de pouvoir gagné de haute lutte en s’adjoignant la protection du Chancelier du roi ce qui le préservait jusqu’à un certain point d’attaques politiques et la violente passion qui le saisit lorsqu’il fait la connaissance d’Héloise.

Le parti-pris aussi de faire d’Héloise une victime consentante, une amante prête à tout pour satisfaire un homme impossible, une mère qui se séparera de son enfant à la naissance pour étouffer le scandale et protéger les ambitions politiques d’Abelard. Une femme qui ira jusqu’à accepter l’enfermement dans les ordres lorsque Pierre le lui imposera, comme à lui-même, pour mieux contenir ses ennemis, se garder les faveurs de l’Eglise, circonvenir ceux qui tentent de l’assaillir de toutes parts.

Mais les inimitiés furent terribles, à l’image du caractère impossible d’Abelard. Elles lui coutèrent sa virilité (il fut castré sauvagement par ses détracteurs), son amour (il fut éloigné d’Héloïse presque à jamais), ses livres qui furent brûlés en autodafés, jusqu’à sa place dans l’Eglise lorsque son influence reprit du poids au risque de menacer la suprématie de Pierre Suger, le tout puissant Abbé de l’Abbaye Royale de Saint-Denis.

Le récit est assez fascinant et permet de bien comprendre les tensions qui sont à l’œuvre et qui fondent le pouvoir politique, profondément ancré sur celui de l’Eglise, elle-même en proie à de constantes luttes intestines entre ces fondateurs révolutionnaires qui furent à l’origine de Cluny ou de Vélezay.
Audouard sait donner un côté très humain à cette grande fresque en laissant le soin au fidèle Guillaume d’Oxford, compagnon de route d’Abelard et amoureux transi d’Héloïse, fidèle aux deux dans l’adversité, de nous conter l’histoire dans l’Histoire.

Toutefois, la première partie du roman nous a quelque peu déçu. Le style en est souvent confus, voire inutilement pompeux, comme une sorte de tentative très maladroite de rendre la confusion de ce qui se passe. On s’y perd fréquemment d’autant que les ruptures de temps, de lieux et de personnages y sont fréquentes et brutales.

La deuxième partie, celle de la séparation, celle de la fondation du Paraclet par Guillaume puis Héloïse, celle de la perte de Pierre est en revanche grandiose. Elle est profondément touchante, juste et précisément débarrassée de ces artifices de style qui mâtinaient la première partie.

Un récit violent, humain et qui donne à comprendre l’Histoire à travers les acteurs principaux de ce début de Haut Moyen-Age.

Publié aux Editions Gallimard – 2000 – 392 pages

6.4.13

Une larme m’a sauvée – Angèle Lieby



Voici un témoignage des plus émouvants que tout un chacun devrait lire. Celui d’une femme, Angèle Lieby, dont la vie m’a basculé tout à coup comme cela pourrait arriver à n’importe qui. Jusqu’ici, Angèle, âgée de cinquante-sept ans, a mené une vie sans grands problèmes. Elle bénéficie d’une bonne santé, fait du sport, participe régulièrement aux dix kilomètres de Strasbourg où elle habite, part avec son mari faire de longues courses en montagne l’été, exerce un métier assez physique sans jamais se plaindre.

Mais en cette veille de quatorze Juillet, elle est prise d’un mal de tête violent et qui ne passe pas. A tel point qu’elle se fait conduire par son mari à l’hôpital où l’on ne trouve rien et est sur le point de la renvoyer avec un brin de moquerie envers une patiente que l’on trouve bien douillette. Et puis c’est le grand trou noir. Quand Angèle revient à une forme de conscience, elle réalise par les propos tenus autour d’elle qu’elle est dans le coma, en réanimation, placée sous respirateur artificiel. Elle induit aussi que les médecins sont incapables de la diagnostiquer, qu’ils ne comprennent pas ce qui a pu se passer. Car Angèle, bien que totalement végétative, incapable du moindre mouvement, ne réagissant à absolument aucun stimulus entend tout ce qui se passe autour d’elle.

Commence alors un long calvaire où son angoisse fondamentale est qu’on l’incinère vivante non sans lui avoir prélevé au préalable divers organes car elle est donneuse. En effet, les médecins sont tellement persuadés qu’elle est en état de quasi-mort qu’ils ont même ordonné à son mari de s’occuper de ses obsèques et de prendre toute disposition puisqu’elle n’en a que pour quelques jours tout au plus.
Grâce à l’amour extraordinaire de son mari et de leur fille énormément présents auprès d’elle, grâce au refus aussi de son époux de se résigner et de la considérer comme perdue, elle va finir par trouver la force de faire couler une minuscule larme que sa fille saura voir et qui changera tout d’autant qu’un microscopique mouvement d’un petit doigt viendra nier à nouveau l’évidence médicale qui la considérait comme presque morte et sans espoir de guérison quelconque.

Soutenue par cet amour et par une équipe médicale qui change alors de posture, elle parviendra progressivement au bout d’une année, à force de volonté farouche, à revenir à une vie quasi normale avec une obsession en tête, celle de témoigner au nom de tous ces gisants considérés comme perdus à jamais. Témoigner qu’un malade a priori inconscient n’est pas un objet mais un être vivant qui comprend ce qui se passe autour de soi, qui souffre lors de soins à la imite de la barbarie et dispensés à la va-vite parce que les équipes sont débordées ou considèrent que le patient ne ressent rien, donc pourquoi le traiter avec délicatesse. Témoigner aussi que l’on peut s’en sortir grâce à la volonté, sous condition d’amour familial et du soutien indéfectible d’une équipe de soignants qui porte un regard positif sur les malades. Témoigner aussi que certains médecins, certaines infirmières n’ont pas leur place en milieu hospitalier du fait de leur comportement ou de leurs propos dévastateurs.

Tout cela est dit sans haine, avec un souci de vérité, d’introspection factuelle, une capacité à affronter une souffrance extrême qui soulèvent admiration et compassion de la part du lecteur. Un décidément magnifique témoignage, rare et sincère.

Publié aux Editions les arènes – 2012 – 232 pages

2.4.13

Je suis une vieille coco – Dan Lungu



Après l’étonnante découverte du « Paradis des poules » que nous avions adoré et dont vous trouverez la note de lecture sur Cetalir, nous attendions avec impatience la dernière livrée de cet auteur impertinent et décalé qu’est Dan Lungu.

« Je suis une vieille coco » n’a pas la puissance scripturale, le souffle débridé, l’humour décapant du « Paradis des poules ». Le livre est assurément un ton au-dessous même s’il reste agréable et souvent amusant à lire.

Mica est une femme qui arrive au soir de sa vie et qui se laisse submerger par des vagues de souvenirs qui arrivent en vrac, sans ordre chronologique. Des souvenirs qui vont balayer une bonne cinquantaine d’années d’une Roumanie écrasée par la dictature de Ceaucescu que la propagande s’évertue à présenter comme le Génie des Carpates. Un génie déconnecté de toute réalité, isolé par un cour qui l’entretient dans la croyance que tout va bien alors que le pays marche à l’envers, produit des marchandises invendables et manque de tout à commencer par la nourriture.

Alors, le système D fonctionne. A force de prévarications, d’imagination, de détournements de biens, une économie parallèle se développe qui permet de survivre. Quand on a en outre le privilège de travailler pour l’exportation et de détenir la  carte de membre du Parti, la vie est beaucoup plus facile.

C’est ce privilège que Mica a connu. C’est l’ancien régime qui lui a fourni son logement qui, bien que défraîchi au point d’en être quasi insalubre, lui est cher. C’est l’ancien régime qui a fait de sa fille une ingénieur. Certes, celle-ci a fui au Canada et s’y est mariée mais il vaut mieux ne pas trop y penser.

Depuis la révolution qui a vu le dictateur se faire fusiller un jour de Noël après une mascarade de procès, tout est devenu plus compliqué, beaucoup plus cher. D’où les regrets, d’où le sentiment, parfois, presque inavouable, de se laisser tenter en se prenant pour une  vieille coco.

Grâce aux voyages dans la ruralité profonde où l’on fabrique du méchant combustible en foulant pieds-nus le fumier, aux bons moments passés avec les camarades d’usine, les souvenirs sont conviés pour décrire une Roumanie qui a vécu d’expédients mais qui a toujours trouvé dans une bonne dose d’humour et d’auto dérision un moyen peu onéreux de tenir le coup. On rit souvent aux bonnes blagues sur le couple Ceaucescu qui confondait allègrement intérêts privés et nationaux, on se paye la tête des chefaillons et du Parti, tout en se méfiant en permanence de l’omniprésente Securitat, la police politique.
L’impression retenue est celle d’un pays à la dérive, ravagé par un communisme totalitaire et encore bien loin de trouver sa place dans une Europe capitaliste et hyper moderne. La fin d’un monde et un saut dans l’inconnu servi par un style caustique et une écriture rapide et décapante. Sympathique sans être indispensable.

Publié aux Editions Jacqueline Chambon – 229 pages

26.3.13

L’homme seul – Bernardo Atxaga



Une fois refermé cet assez épais roman, on ne peut s’empêcher de penser que l’intrigue et le thème, solides, ont été desservis par une écriture insuffisamment maîtrisée et une  succession d’erreurs de procédés littéraires. A force d’être trop riches, certains plats deviennent indigestes et finissent par produire l’exact effet inverse de celui recherché, et c’est bien le sentiment que donne ce roman basque.
L’intrigue est assez simple et se déroule sur une petite semaine. Un groupe de cinq ex-militants de l’ETA possède un hôtel aux portes de Barcelone. Après avoir mené des actions armées violentes allant jusqu’à l’exécution d’un otage, ils ont été emprisonnés puis amnistiés au moment où l’Espagne démocratique a cherché à normalisé la situation. C’est avec l’argent collecté lors de deux braquages de banques, commis immédiatement après leur sortie de prison. Grâce à une magouille financière, ils ont fait transiter l’argent par le frère du chef de réseau que ce dernier a, au passage fait interner dans une clinique psychiatrique, pour son bien et celui du groupe. Bref, un petit monde peu recommandable et discrètement dissimulé sous des dehors rangés.

Nous sommes en pleine coupe du monde de football. L’équipe de Pologne, jusqu’ici brillante, est basée dans cet hôtel calme et isolé de la ville.

Un couple de militants de l’ETA vient de commettre un attentat à Bilbao qui a tué un jeune enfant. Carlos, le chef de l’ex-réseau, par amitié et alors qu’il semble avoir coupé tout lien idéologique avec des idées qui ne menaient nulle part, a accepté de planquer ces dangereux individus recherchés par toute la police d’Espagne. Une décision qu’il a prise seul, sans consulter ses amis.

Alors que le couple devait planquer quelques jours, le temps passe et l’organisation ne donne pas son feu vert à leur extraction. Bientôt, la garde policière qui semblait là pour protéger l’équipe de football, se transforme en garde militaire. Une équipe de pseudo-journalistes débarque et ne compte que de redoutables enquêteurs de la brigade anti-terroristes. Une course contre la montre va s’engager entre Carlos, ses amis à qui il va tantôt mentir, tantôt avouer, leur faisant courir le risque de tout perdre, et les flics.

Bref, c’est du solide. Malheureusement, le livre se perd dans de multiples méandres. Il démarre sur un rythme d’une insupportable lenteur qui, plus d’une fois, m’ont mené aux bords de l’abandon. Ce n’est que vers la cent cinquantième page que tout s’accélère et que l’intrigue devient haletante.

Du fait de la profusion des personnages, embraqués dans des histoires parallèles, souvent sentimentales, on a souvent du mal à suivre le droit fil. En outre, l’auteur ne cesse de faire des incursions dans les références philosophiques du mouvement en citant de longs passages de Rosa Luxembourg et de penseurs trotskystes qui ont nourri le mouvement de l’ETA. Des voix s’adressent en permanence à Ugarte : celle de son mentor, mort au combat, celle « du Rat », sa mauvaise conscience, celle de son frère, emprisonné à vie par lui.

Tout évolue et se croise et s’entrecroise. De longs passages inutiles, de trop nombreux dialogues pauvres, de trop fréquentes images littéraires maladroites finissent par gâter le roman qui laisse un goût amer.

Publié aux Editions Christian Bourgeois – 382 pages

20.3.13

La Déesse des petites victoires – Yannick Grannec


 
Un article du Time a classé Kurt Gödel, connu de son vivant comme un véritable dieu logicien et un mathématicien aussi hermétique que fascinant, parmi les cent personnalités les plus importantes du vingtième siècle. Inconnu du grand public et incompréhensible pour la plupart des mortels que nous sommes, Yannick Grenier entreprend dans ce premier roman assez magistral de nous donner à mieux comprendre qui était vraiment cet homme.

Pour ce faire, la romancière emprunte un des nombreux artifices classiques, une grosse ficelle littéraire pas très originale,  afin d’éviter de sombrer dans une sorte de biographie qui aurait sans doute le même goût ésotérique que les obscures formules mathématiques de son personnage. Ici, c’est une jeune documentaliste de Princeton, Anna Roth,  qui est chargée par le Directeur de l’IAS de récupérer le document posthume intitulé le « Nachlass » (héritage en allemand) auprès de la veuve de Gödel, Adèle. Une veuve désormais confinée dans une maison de soins où elle attend la mort. Une veuve à la fois acariâtre et attachante que la jeune femme va devoir conquérir. Ce qui devait constituer une mission simple va se révéler une tâche infiniment plus compliquée, à la règle du jeu définie par Adèle, et  au fur et à mesure que les deux femmes vont se découvrir et en apprendre l’une sur l’autre. Pour Adèle, Anna sera sa raison de s’attacher au brin de vie qui lui reste et de trouver enfin un peu de joie après une vie toute entière de renoncements et de peines. Pour Anna, Adèle deviendra une sorte de mentor qui lui permettra enfin de se débarrasser de ses démons en particulier avec les hommes. Entre les deux femmes s’établira une profonde amitié dont la construction constitue le second thème de ce roman épais.
Yannick Grenier pour mener à bien son livre a dû consulter des tonnes de documentations et avaler  de nombreux ouvrages d’une grande exigence intellectuelle. Car Gödel n’était pas n’importe qui. Esprit pur, hanté par la recherche de la perfection et de l’élégance mathématique, il se passionna aussi de philosophie tentant un rapprochement axiomatique entre les mathématiques et la philosophie de Husserl ou de Leibnitz qui comptent parmi les philosophes les plus hermétiques qui soient. Il était aussi et surtout un homme présentant de graves problèmes psychiatriques et psychotiques, éternel valétudinaire, se nourrissant avec une parcimonie et une suspicion extrêmes tant sa phobie de croire que tout un chacun en voulait à sa vie ou à son honneur était permanente.

Né à Vienne, il fut l’un de ses nombreux scientifiques poussés par le régime nazi à émigrer aux Etats-Unis où il fut accueilli à Princeton qu’il ne devait plus jamais quitter. Il fut l’ami intime d’Albert Einstein qui ne voyait rien de plus réjouissant qu’une promenade en compagnie de Gödel. Il côtoya sa vie durant Oppenheimer qui en fit son protégé, Pauli, Morgenstern ainsi qu’une cohorte de Nobel ou de médailles Fields.
Pour lui, Adèle renonça à tout. Sa bizarrerie puis bientôt sa folie restreignirent leurs relations sociales. Ils vécurent chichement, son mari ayant horreur de quémander la moindre reconnaissance. Sa belle-famille la détesta toute sa vie, elle qui fut une danseuse de cabaret charmante et donc l’illustration parfaite d’un mauvais mariage pour celui qui était issu d’une famille bourgeoise. Toute sa vie, elle dut tenter de résoudre son équation à elle, celle qui consistait à aimer un génie, à le protéger de lui-même et de sa folie, tout en se protégeant elle-même et en renonçant à simplement exister pour elle-même.

C’est tout cela que Yannick Grenier nous donne à voir avec un luxe de détails et une capacité à rendre compte de dialogues imaginaires de haute tenue intellectuelle entre tous ces merveilleux esprits qui croisaient dans les jardins de Princeton. C’est aussi la limite du roman, très long à lire, exigeant une concentration permanente, se noyant parfois dans des circonvolutions non essentielles. Sans doute aurait-il gagné à être coupé d’une bonne centaine de pages ce qui aurait rendu sa lecture plus fluide. Mais, tout de même, il convient de saluer la performance d’un premier roman d’une grande exigence intellectuelle.
Publié aux Editions Anne Carrière – 2012 – 469 pages

19.3.13

Super triste histoire d’amour – Gary Shteyngart


Shteyngart est un romancier américain d’origine russe (il est arrivé aux USA à l’âge de sept ans) qui se complait dans des univers aussi déjantés qu’inquiétants, maniant l’humour et la dérision comme des armes redoutables pour mieux nous piéger au sein de son espace romanesque multidimensionnel.

Ici, sans que jamais la date ne nous soit communiquée, nous comprenons que nous sommes quelque part dans notre siècle où l’on se souvient à peine des trois derniers présidents américains, histoire de rabaisser les prétentions de ceux qui espèrent marquer à jamais l’Histoire. Le monde y est devenu hyper-communiquant. Vivre sans son smartphone devenu  un rigolo « äppärät » y est impossible. Grâce à lui, chacun connaît tout sur tout le monde y compris, son taux de sociabilité, de masculinité ou féminité, son compte en banque et donc, selon l’auteur, aussi et surtout son taux de  « baisabilité ».
L’information se déverse à flots continus sur une population qui tend plus à communiquer virtuellement que réellement d’autant que les occupations professionnelles y sont omniprésentes. Bref, un monde devenu l’extension probable de celui dans lequel nous vivons si nous n’y prenons pas garde.

Dans ce monde hyper-technologique et inquiétant se meut un homme, Lenny, un peu à la traîne. Il n’est ni séduisant, ni très riche bien qu’aisé, ni hyper-connecté ni hyper-efficace. Il vit sous la protection d’une sorte de gourou dont le pouvoir et la fortune tiennent au fait qu’il a conçu produits et processus pour conserver une jeunesse quasi éternelle. Lui-même, alors qu’il a soixante-dix ans, en paraît trente de moins et Lenny est chargé de refourguer le tout aux plus riches de la planète. Sans grand succès ce qui lui vaut un retour peu glorieux dans une Big Apple qui se désagrège, faute d’argent, sous la menace d’une guerre avec le Vénézuela et sous perfusion chinoise.
Car, histoire de bien pointer du doigt le monde vers lequel nous nous dirigeons à grande vitesse si rien n’est fait pour le changer, les plus fortunés ne sont plus américains mais chinois et nord-européens. L’Amérique vit sous l’abondance financière d’une Chine toute puissante cependant que l’Europe a éclaté donnant une minorité d’entités très riches et une majorité d’autres très pauvres. Un déséquilibre qui menace de s’effondrer à tout moment et dont la chute nous sera contée d’ailleurs avec un réalisme et un cynisme qui sont l’une des grandes réussites de ce roman d’anticipation aussi pessimiste que drôle.

Dans ce monde à la dérive, Lenny  va faire la rencontre improbable de Eunice, une jeune femme de vingt ans sa cadette dont la beauté renversante lui vaut un taux de baisabilité au maximum. Mais une femme aussi fragile sentimentalement et psychiquement qu’elle est belle.

C’est l’histoire de ce couple, après leur rupture – issue sur laquelle l’auteur ne laisse planer aucun doute dès le début -, que va nous conter Lenny. Un couple qui se déchire en tentant de réparer d’irréversibles dégâts de l’enfance dans un amour aussi passionné que déraisonnable. Un couple qui devient le symbole d’un monde qui s’effondre et dont la spirale de la destruction n’est rien d’autre que le reflet de l’auto-destruction de notre monde actuel ou plutôt de celui vers lequel nous nous acheminons lentement mais sûrement.  Comme toujours, seuls les cyniques, les opportunistes et ceux dont la morale est la plus flexible s’en sortiront tandis que les petits et sans grades ne cesseront de rétrograder en qualité de vie, l’élite d’hier devenant la populace prolétarienne de demain, la main-d’œuvre servile  des profiteurs et de ceux devenus les nouveaux maîtres d’une planète en voie d’épuisement.
Sans atteindre une sorte de génie, ce livre impressionnera tout de même par son souffle, la force de sa vision, la cohérence d’un propos qui nous dépeint un futur aussi probable que peu désirable, sa capacité à faire coexister la déliquescence d’une histoire d’amour devenue le miroir de la déliquescence d’une société cynique, déshumanisée et brutale. Une super drôle et triste histoire d’amour au fond.

Publié aux Editions de l’Olivier – 2012 – 410 pages

18.3.13

Terre somnambule – Mia Couto


 
C’est avec « Terre Somnambule », son premier roman, que l’auteur angolais d’expression portugaise Mia Couto allait se faire connaître. Un roman qui força l’admiration. Un livre à la fois typiquement africain et profondément poétique.

En pleine guerre civile, deux personnages cheminent sur une route. On ne sait d’où ils viennent et ils ignorent où ils vont. Ils sont l’expression symbolique de ce peuple chassé de ses terres, victimes systématiques de toute guerre. Sur cette route qui semble s’effacer au fur et à mesure qu’ils progressent, ils s’arrêtent dans un bus calciné et rempli de cadavres d’hommes et de femmes qui viennent d’être exécutés sans raison. Dans une valise se trouvent des cahiers, ceux écrits par un homme abattu comme un chien et gisant dehors, et dont le plus jeune de ce couple d’hommes en errance, seul capable de lire, entreprend la lecture à haute voix.
Commence alors un récit typique de l’Afrique fait de personnages qui surgissent aussi vite qu’ils disparaissent ou réapparaissent quelque temps plus tard, chacun étant le prétexte à une nouvelle histoire qui s’imbrique dans la précédente pour finir par former une gigantesque poupée russe littéraire. Afrique oblige, la rationalité n’a aucune mise ici. Tout est affaire de magie, de croyances ou de fables qui remontent à la nuit des temps. Tout est prétexte à laisser la plume prolixe de Mia Couto glisser, déchaînant une langue épique et flamboyante, aussi chamoisée que la multitude de personnages qui surgissent à faire pâlir le plus inventif et poétique des griots.

Il faut se laisser prendre par la main sans chercher ni vraisemblance ni linéarité dans un récit qui dépeint les souffrances et les joies humaines et dont de nombreux épisodes sont l’écho romanesque de tous ces destins broyés par une guerre dont on ne voyait pas la fin. A ce titre, le roman a un caractère de quasi permanence tant les guerres ne cesseront jamais en particulier sur ce continent qui n’en est pas avare.
Les images conçues par Mia Couto sont d’une beauté à couper le souffle et la langue d’une insondable beauté. Voici un roman poème à savourer comme tel. Une grande leçon de littérature.

Publié aux Editions Albin Michel – 1994 – 251 pages

3.3.13

Qu’avons-nous fait de nos rêves ? Jennifer Egan



Nous avons tous fait l’expérience que les souvenirs qui nous habitent remontent de façon non linéaire, désordonnée. Le temps se mélange, les impressions aussi. On hésite parfois se demandant si un événement est intervenu avant ou après tel autre. Et tout cela remonte par jaillissement à l’évocation d’un nom, d’une anecdote ou d’une séquence.

C’est aussi, beaucoup à franchement parler, cette impression que l’on retire de la lecture du dernier roman de la grande romancière américaine qu’est Jennifer Egan, celle d’un livre qui part dans tous les sens et dont a la plus grande difficulté à rassembler les pièces d’un puzzle dont les personnages traversent le temps, se croisent sans forcément se connaître et finissent par errer dans une Amérique qui ne sait ni où elle va, ni ce qu’elle est devenue. Certains crieront au génie (à preuve : le roman se vit décerner le Prix Pulitzer 2011, mais bon, un Prix ne veut plus forcément dire grand chose comme nos chroniques en témoignent régulièrement). D’autres s’y ennuieront carrément, agacés par le tracé de voies sinueuses dans un monde qui nous est inconnu, qui ne nous parle pas, voire par une intellectualisation qui confine au ridicule ici.

Tous ces personnages viennent d’un temps révolu : celui de l’Amérique insouciante des années soixante-dix du côté de San Francisco. La musique punk s’y déverse à flots autant que l’alcool, les drogues en tous genres et la révolution sexuelle débridée qui veut que l’on couche avec n’importe qui sous n’importe quel prétexte ou presque.

Ils sont désormais adultes, désabusés, divorcés et/ou remariés dans une Amérique sans but et ont tous, ou presque, abandonné leurs rêves de jeunesse. Bernie, le découvreur de groupes punk obscurs parfois devenus une gloire éphémère, végète désormais à tenter de produire d’encore plus obscurs artistes solitaires. Lou la rock-star qui collectionnait les femmes est mort de ses excès. Kittye s’est refait une gloire en abusant d’une publiciste paumée et d’un général génocidaire. Ron s’est noyé dans l’Hudson River après avoir trop consommé de drogues. Il n’y a guère que Sasha, la kleptomane, qui continue à cheminer fragile et indécise sur la corde raide de sa jeunesse.

Passant sans cesse d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre, d’un temps à un autre, nous noyant sous un déluge de titres de musique qui ne nous parle pas, Jennifer Egan finit par nous instiller la même overdose que celle qui n’a cessé de menacer ses personnages. On renonce à comprendre et se met en mode automatique en espérant que le bouquin se termine bientôt.

Et puis, sans crier gare, nous voici mis en face d’une centaine de slides powerpoint dont, là encore, nous comprenons qu’elles tentent de figurer les impressions et les décodages des enfants de ces adultes à la dérive vis-à-vis de leurs parents. C’est pathétique et carrément du foutage de g…. ! Sans compter, que pour couronner le tout, la romancière nous assène une fin dans un New-York qui se relève de quinze ans de guerre (on ne sait pas pourquoi), sous surveillance policière constante, où l’on ne se parle plus que par Smartphones, sous un climat devenu fou du fait du global warming et où l’obscur artiste dont personne ne voulut dans les années folles devient enfin la star internationale. Mon dieu, jamais encore on n’était tombé si bas.

A fuir !

Publié aux Editions Stock – 2012 – 374 pages

2.3.13

L’homme qui marchait sur la lune – Howard McCord



Voici un court roman, étrange, fascinant et inclassable qui a rencontré un immense succès aux Etats-Unis.

Qui se cache derrière William Gasper, du moins est-ce le nom qu’il se donne, ce randonneur solitaire sur une montagne aride et hostile, la Lune, perdue en plein désert du Nevada ?

Infatigable, se nourrissant de quelques fruits secs et de thé, dormant à la dure, il parcourt de long en large cette montagne qu’il connaît comme sa poche. Pourquoi recèle-t-il dans un conteneur loué pour une somme modique un petit arsenal qu’il chérit comme ce qu’il aurait de plus cher ?

Peu à peu, Gasper va nous apprendre qu’il fut, en fait, un tueur à gage qui agit, sous couvert militaire, pour le compte d’obscures organisations. Il hante ces monts comme certains de ses souvenirs le hantent lui-même. Cependant, un beau jour, un homme apparaît sur la même montagne qu’il a fait sienne et semble le pister. Commence une fascinante  course poursuite où le fantastique, l’irruption de l’inconscient surgissent en plein réel jusqu’à l’altérer. Le livre se poursuivra à un rythme soutenu comme celui du marcheur et s’achèvera de façon totalement inattendue et surprenante. A la violence du paysage hostile se superposera la violence humaine, brute et froide.

McCord est un orfèvre des mots. En faisant de Gasper un homme autiste et profondément cultivé mais aussi un tueur maître de soi, il trouve un prétexte idéal pour mettre dans sa bouche une symphonie verbale époustouflante. Chaque phrase est ciselée, chaque mot est soigneusement choisi, orchestré avec minutie. Les descriptions des paysages austères dans lesquels toute l’action se situe sont d’une richesse inouïe. Comme ces mots sont au service d’une intrigue originale et bien ficelée, il en résulte un petit bijou de littérature contemporaine américaine.

Publié aux Editions Gallmeister -, 134 pages

23.2.13

Inséparables – Alessandro Piperno



Après « Persécutions » qui constituait le premier volet d’un diptyque, voici « Inséparables » qui peut se lire comme un roman à part entière, complètement détaché du premier.

Les deux frères Filippo et Samuel ont désormais une quarantaine d’années. Ils ont suivi des voies différentes mais sont restés quelque part comme ces couples de perruches, inséparables, incapables de vivre l’un sans l’autre, malgré leurs différences. Ils arrivent à un âge où il faut affronter des choix, trouver une place dans un monde qui ne veut pas forcément d’eux, surmonter des difficultés sérieuses dans leurs vies de couple.

Filippo est devenu une sorte de dilettante ayant abandonné la profession de médecin pour se consacrer entièrement à sa passion depuis toujours, la bande dessinée. Poussé par son agent, il va réaliser un dessin animé sélectionné à Cannes et devenir brutalement une vedette hyper médiatisée, courtisée par tous, adulée ou haïe, sollicitée pour donner son avis sur n’importe quoi, persécutée aussi par des groupes islamistes radicaux qui veulent l’éliminer en raison d’une séquence de trente secondes qui choque leurs consciences aussi rigides qu’absconses.

Samuel fut longtemps banquier d’affaires à New-York avant de craquer pour devenir un occulte commis-voyageur dans le monde dangereux de l’import-export du coton. Sa carrière bat de l’aile car il a pris trop de risques et il sait son avenir désormais totalement hypothéqué.

Mais, surtout, Filippo et Samuel doivent affronter leurs multiples névroses. Celle causée par une mère juive qui continue de les couver comme s’ils étaient toujours de petits enfants. Celle induite par des compagnes elles-mêmes déséquilibrées. Filippo est mariée à une actrice de second plan anémique, schizophrénique et insupportable qu’il trompe à bras raccourcis. Samuel vit avec une fille avec laquelle il n’a jamais couché en vingt ans et à qui il a promis le mariage par défi envers sa jeune maîtresse avec laquelle il n’a non plus jamais couché, tous deux pratiquant l’onanisme en présence de l’autre.
Mais surtout, c’est l’ombre du père qui plane en permanence. Celui qui fut un grand ponte cancérologue prodiguant aisance et honorabilité à sa famille avant que de finir reclus dans le sous-sol de la maison pour avoir été accusé d’avoir séduit la petite amie de douze ans de Samuel. Il mourut dans ce sous-sol haï de tous, sans mot dire. Et depuis, son épouse a fait de ce même lieu son cabinet médical étant elle-même gérontologue. On le voit, le bon Docteur Freud a bien du travail dans cette famille qui empile les non-dits, les actes symboliques et les névroses en tous genres.

A partir de ce cocktail quelque peu malsain, Piperno va brillamment constituer un roman à la fois caustique et parfois drôle, crû et douloureux, acide et acerbe où chaque membre de cette famille inséparable mais que pourtant tout sépare devient la figure symbolique d’une Italie qui part à vau-l’eau, elle même figure emblématique d’une société contemporaine plus large qui coule bel et bien à pic.

Voici en tous cas un livre choc, souvent  volontairement malsain, qui vous attrape et n’est pas près de vous quitter même une fois la lecture achevée. C’est bien le meilleur compliment que l’on puisse faire au genre.

Publié aux Editions Liana Lévi – 2012 – 397 pages

Purple America – Rick Moody



C’est la chronique d’une Amérique qui perd tout repère en ses valeurs, qui doute de sa supériorité, qui peu à peu se délite que R. Moody nous conte avec un succès certain. Le titre « Purple Americ » n’a rien à voir avec l’expression inventée quelques années plus tard pour décrire la mixité des votes bleus (démocrates) et rouges (républicains) qui, une fois retranscrits sur une carte des Etats-Unis, donne une image violette (purple) du pays. Cette couleur, c’est celle que prit le ciel du Pacifique, un soir, lors d’essais nucléaires réalisés sans protection à une époque où l’Amérique croyait encore en sa toute-puissance. Ce ciel décrit dans la toute dernière page de cet épais roman par le mari de Billie avant qu’il ne découvre sa stérilité et ne meurt, encore jeune, sans doute d’un cancer déclenché par une exposition insouciante aux effets insidieusement destructeurs de multiples expériences nucléaires artisanales.
C’est à la déchéance physique, morale et financière d’une famille que nous allons assister. L’histoire est condensée sur quelques jours, symboliques de l’accélération du processus qui semble miner le pays depuis une bonne vingtaine d’années maintenant.

Le livre s’ouvre sur une époustouflante phrase de cinq pages, une phrase qui détaille par le menu ce qu’un fils paumé doit endurer pour s’occuper de sa mère, Billie, paraplégique, anémique, quasiment incapable de s’exprimer et totalement dépendante. Une phrase sans concession comme le roman le sera tout entier.

Billie fut belle, désirable, insouciante et riche. Billie fut aimée de deux maris mais le dernier, beaucoup plus jeune qu’elle, directeur de la centrale nucléaire de Three Miles Island, vient de s’enfuir du domicile conjugal, ne supportant plus l’enfer et l’esclavage d’une épouse momifiée.

C’est le fils unique de Billie, issu du premier mariage, qui, venu passer un week-end avec sa mère, la découvre abandonnée et qui va devoir faire face à des obligations qu’il est incapable, psychiquement, d’assumer.

Moody recourt alors à la juxtaposition de trois récits pour décrire le processus destructeur et sans retour qui est à l’œuvre. D’un côté, c’est l’accident de la centrale nucléaire qui intervient le jour du départ à la retraite de son Directeur. Un accident dû à la négligence, à une certaine insouciance et dont la gravité ne va cesser d’empirer faute de prendre les mesures qui s’imposent. Bref, c’est une réaction en chaîne, symbolique de l’implosion du pays qui, faute de rigueur, de vouloir regarder les priorités en place, court à sa perte.

En parallèle, le fils se débat dans ses contradictions. Honteux de son physique ingrat, héritier qui a dilapidé sa fortune en pure perte, il est en proie à un bégaiement incoercible qui ne rend que plus infranchissable la déjà difficile communication avec une mère grabataire. C’est dans l’alcoolisme chronique et les aventures sexuelles sordides qu’il tente de cacher le sens d’une vie qui tourne en rond. Une vie d’échecs successifs et pleine de non-dit.

Billie quant à elle n’a qu’une obsession : qu’on la laisse mourir et que son fils accepte de mettre un terme à une vie ruinée par des problèmes de santé de plus en plus graves.  Elle veut en finir avec une existence de souffrances et de déchéance.

En déroulant ces situations tantôt parallèles mais souvent entremêlées, Toole crée une atmosphère lourde et implacable comme la machine qui fait courir l’Amérique à sa perte.  Le roman aurait pu être pesant. Il est grinçant et caustique grâce à un humour décalé et décapant. Une grande réussite.

Publié aux Editions Seuil – 352 pages


16.2.13

A travers sables – Benjamin Pelletier



Voici un titre qui illustre parfaitement ce que le lecteur pourra avoir ressenti tout au long de la fastidieuse lecture de ce roman tout juste moyen : aridité désertique de l’intrigue, voyage pénible, soif de mieux !

Le sujet choisi était pourtant intéressant. Un homme mûr décide de s’expatrier volontairement en Arabie Saoudite du côté de Djeddha pour le compte de son employeur, un grand groupe de construction de complexes hôteliers. Sur place, c’est l’ennui et la dépression qui vont s’emparer de lui, fomentant fantasmes et désirs que la société islamique surcontrainte va inévitablement susciter. Quoi de plus naturel que de rêver de femmes quand il n’y en a point d’accessibles localement et que l’adultère est puni de mort, quoi de plus normal que de vouloir voir un arbre quand le désert vous entoure, etc ?

Malheureusement, le livre démarre mal. On sent B. Pelletier empêtré dans son sujet, hésitant entre un assez quelconque guide touristique vous décourageant à jamais de vous rendre sur les plages trompeusement idylliques d’un pays psychologiquement arriéré et une critique acerbe d’une société saoudite seulement préoccupée de maintenir in islam moyen-âgeux. Un Islam qui ségrégue hommes et femmes, encageant ces dernières, les enfermant derrière d’incroyables burkas, un Islam qui déchire toute publication laissant voir le moindre bout de peau, un Islam qui coupe les mains et les pieds des voleurs, un Islam qui punit de ne pas assister aux innombrables prières…

Je ne prends pas parti et ne fais que relater le point de vue de l’auteur (dont je dois cependant dire qu’il est tout à fait exact d’un point de vue factuel en Arabie Saoudite où j’ai eu l’occasion de me rendre).

Cependant, desservi par un style pataud, s’embourbant dans le désespoir qui fond sur sa victime volontairement égarée dans cette société qu’il ne comprend pas, l’auteur a le plus grand mal à nous faire adhérer. Il existe certes quelques belles pages (ces fuites éperdues et sans but sur les infinies lignes droites des autoroutes désertes, ces recherches de la Mer Rouge protégée et inaccessible derrière des murailles d’enceinte qui en privatisent l’accès), mais elles ne sont pas suffisantes pour sauver l’ouvrage d’un ennui certain.

Pubié aux Editions de l’Olivier – 163 pages

15.2.13

Le veau – suivi de : Le coureur de fond – Man Yo



La publication récente de ces deux nouvelles donne l’opportunité de découvrir l’écrivain chinois Man Yo à qui fut décerné le Prix Nobel de Littérature en 2012. Une opportunité appréciable quand on sait sa propension à accoucher d’énormes pavés de largement plus de 500 pages, tels le récent « Beaux seins, belles fesses », best seller en Chine et sélectionné dans la liste de référence 2012 du Point, qui dépasse allégrement les mille pages…

Pour bien comprendre Man Yo – dont le nom, construit à partir de son patronyme Guan Moye, signifie « Ne pas dire », superbe clin d’œil à la censure – il faut savoir qu’il est issu de l’une de ces innombrables familles de paysans chinois pauvres ou moyennement-pauvres (selon la dénomination officielle des plus beaux jours de la dictature maoïste), plus ou moins sauvées par l’armée populaire chinoise lors de la guerre contre Tchang Kaï-Shek. Il fut longtemps lui-même un soldat écrivain avant de se consacrer entièrement à l’écriture, construisant peu à peu une gigantesque fresque de la société chinoise contemporaine, dénonçant ses dérives tout en veillant bien à ne pas tomber sous les coups de la censure.

Le livre dont il est ici question regroupe deux nouvelles publiées à distance mais dont le point commun est de dénoncer, sous le couvert d’histoires a priori toute simples, les dérives et les aberrations de la Chine communiste sous Mao.

La nouvelle principale « Le veau » nous montre les tribulations d’une famille paysanne pauvre qui, de crainte de ne pouvoir nourrir le bétail, décide de faire castrer trois veaux. L’histoire tournera d’autant plus au cauchemar que l’incompétence, le manque de moyens, la position doctrinaire ridicule qui enferme les uns et les autres dans des postures de classe figées, la prévarication et, aussi, la faim s’en mêleront.

Dans la deuxième nouvelle, l’auteur nous relate l’histoire vraie de l’un de ses professeurs, Zhu Zongren, qui aura marqué sa jeunesse par son charisme et ses prouesses sportives improbables. Mais c’est aussi et surtout l’illustration de l’immense bêtise qui amène à cataloguer comme « droitiers », c’est-à-dire réputés déviants de la doctrine tout ce qui compte d’esprits brillants, d’intellectuels ou tout simplement celles et ceux qui, pour le plus anodin des gestes, seront sélectionnés pour remplir les quotas définis par le pouvoir central.

Derrière un style à la fois débonnaire et souvent assez drôle se cache en fait une critique au vitriol, à peine déguisée, des dérives d’une société qui allait tout droit à sa perte. Tout cela se lit facilement et rapidement et devrait être de nature à vous encourager à vous attaquer aux morceaux de choix de cet auteur majeur.

Publié aux Editions du Seuil – 2012 – 257 pages

10.2.13

L’armée furieuse – Fred Vargas



Entrer dans un roman de la spécialiste du polar qu’est Fred Vargas c’est prendre deux risques : celui de se confronter à la plus totale invraisemblance, ce qui fera fuir les rationnels, et celui, pour les fans, de ne pas lâcher le roman trop désireux de savoir où nous mènera une fois de plus la romancière inventive.  C’est une limite quasi endogène du style Vargas.

L’auteur aime camper très vite son action et ce n’est pas la séquence introductive à la fois troublante et tendre d’un meurtre à la mie de pain qui va faillir à la tradition. Pour  l’éternel commissaire Adamsberg, venu remplacer un collègue grippé, ce qui a tout l’air d’être la mort naturelle d’une vieille dame a des relents de vengeance assouvie de manière presque virtuose par un petit vieux cruciverbiste chevronné et fatigué de sa bonne femme maniaque. Il ne mettra pas longtemps à démasquer celui qui aura pourtant imaginé une mise en scène quasi imparable. Le ton est donné et notre flic qui fonctionne à l’instinct, sans méthode n’a pas perdu la main.

Mais, l’action commencera vraiment lorsque une improbable provinciale, la mère Vendermot, sortie pour la première fois de sa vie de sa Normandie profonde, viendra le trouver pour lui dire que sa fille vient de voir passer l’Armée Furieuse et que quatre autochtones vont y laisser leur vie et leur âme. Une armée surgie tout droit du XIème siècle, faite de seigneurs et de fantômes qui se promènent nuitamment sans cesse dans le Nord de l’Europe sur des petits chemins frappant régulièrement de morts violentes et moyenâgeuses ceux qu’elle aura fait désigner par un tiers seul capable de voir passer la cohorte et ses victimes prochaines. Un conte à dormir debout suffisamment tordu pour qu’Adamsberg décide d’aller y jeter un œil.

Commencera alors une longue et double enquête. D’un côté, celle d’un incendie de voiture dans lequel un riche industriel s’est fait carboniser et où le coupable désigné d’avance ne pourra pour Adamsberg en aucun cas être celui que l’on croit. De l’autre, celle d’une série de meurtres atroces sur des personnages peu reluisants de ce petit village normand secoué par bien des jalousies et des secrets enfouis que le commissaire entend bien remuer pour arriver à ses fins.

Vargas aime à nous décrire à sa façon notre société décadente. Dans ce commissariat parisien écrasé de chaleur et de relatif ennui, il semble qu’on ait entassé tout ce que l’institution compte de flics improbables : un inspecteur frappé de la maladie du sommeil, un commandant alcoolique et hypermnésique, une géante capable de la plus grande douceur comme d’une rapidité d’action foudroyante n’en sont que quelques exemples. Quant au village, ce n’est guère mieux. La famille Vendermot concentre des individus hors du commun dont l’étrangeté ne peut que les frapper d’ostracisme et le village semble placé sous la double autorité d’un vieux comte au bras long et d’un capitaine de gendarmerie incompétent, guindé et descendant d’un Maréchal d’Empire.

C’est ce mélange des genres et des figures hautes en couleur qui fait le principal intérêt d’un roman dont le glauque fait appel à la peur et l’inconscient collectifs, à un mélange explosif et nauséabond de vieilles croyances et de dissimulations propres à déclencher tous les excès dont, quelqu’un forcément, a tout intérêt à tirer parti. C’est cela qu’Adamberg, agissant sur des coups de tête, des fulgurances, des impressions, jouant sans cesse avec les règles et les lignes finira bien entendu par démasquer.

Tout cela est bien fait mas véritablement trop invraisemblable pour emporter une adhésion sans réserve. Seuls, sans doute, les aficionados de Vargas apprécieront…

Publié aux Editions Viviane Hamy – 2011 – 427 pages


9.2.13

Le vent de la lune – Antonio Munoz Molina



Molina est l’un des plus grands auteurs espagnols contemporains, l’un des plus poétiques et introvertis, loin de l’emphase picaresque d’un Arumburia ou d’un De la Puerta. Vous trouverez les notes de lecture de certains de ses romans dans Cetalir « « L’hiver à Lisbonne », « Une ardeur guerrière », « En l’absence de Bianca », « Fenêtres de Manhattan »).

« Le vent de la lune » est paru en 2006 en Espagne et en 2008 en France. C’est à mon sens, son œuvre la plus personnelle, celle qui mêle assurément des souvenirs d’enfance à un devoir de création littéraire.

Etant de la même génération que l’auteur, j’ai été comme lui profondément marqué par cette extraordinaire aventure que fut la conquête de la lune concrétisée par la mission Apollo XI. Avec mes parents, jeune garçon de moins de dix ans, en vacances dans une pauvre ferme du Lot, j’ai assisté ébahi et un peu endormi au premier pas d’Armstrong sur ce satellite de la Terre, le vingt juillet 1969.
C’est cet événement symbolique d’une rupture technologique, celle qui nous a précipité dans une société dominée par l’électronique, les mathématiques et la physique, celle où chaque année nous repoussons d’un nouveau cran les limites de l’esprit humain, qui sert de trame à ce roman envoûtant et lyrique. Un événement qui a ébranlé les convictions religieuses aussi, les adultes espérant trouver Dieu en orbite autour de notre planète.

Dans la petite ville andalouse de Magina, un adolescent qu’on dirait aujourd’hui surdoué suit avec passion les différentes missions Apollo. Il est obnubilé par la plus belle, Apollo XI. Fils d’une famille pauvre et ruinée par la guerre civile qui fit des ravages dans le village, il lui faut subir les assauts d’un père qui se lève avant l’aube et se couche au chant du coq pour s’occuper d’un jardin dont il vend les fruits et légumes goûteux au petit matin.

Parce qu’il est rêveur et qu’il sent confusément le besoin de fuir un monde familial qui n’est pas le sien, ce jeune homme se réfugie dans la lecture des traités d’astronomie. Il cherche dans la science qui progresse alors à grands pas l’explication d’un monde qui vit la fin du Franquisme et le bientôt brutal basculement de l’Espagne dans une Europe moderne.

La fin d’un monde symbolisée par l’agonie de Balthazar, un riche et avaricieux voisin, qui a su intriguer du temps de la guerre civile pour accaparer les oliveraies et envoyer à une mort certaine les gêneurs. La fin d’un monde symbolisée aussi par des prêtes dont la seule mission est de happer les plus brillants élèves de ses écoles pour les convaincre d’un appel divin et perpétuer le pouvoir de l’Ordre.

Le roman se situe dans un glissement continu et progressif du temps, une succession de fondus-enchaînés entre ces mutations que le jeune homme pressent et celles qu’il observe, trente ou quarante plus tard, devenu adulte. Une mutation qu’il sent aussi avec violence dans son corps couvert de boutons et  agité des « pollutions nocturnes », honteuses et fulgurantes, que la moindre image d’une femme souvent issue d’un roman ou d’un film censuré, ne manquera pas de provoquer.

On se laisse emporter par cette lente et douce inversion du temps, par cette nostalgie rêveuse d’un homme qui assiste à la mutation d’une époque tout en restant ancré dans ses rêves.

Un des plus beaux romans de Molina et l’un des plus maîtrisés, aussi.

Publié aux Editions Seuil – 298 pages

6.2.13


Jean-Michel Guenassia s’était fait connaître avec le « Club des Incorrigibles » récompensé du Prix Goncourt des lycéens en 2009. Comme il l’explique dans une interview disponible sur YouTube, il a longtemps cherché à donner une suite à ce roman y renonçant finalement devant la difficulté à faire revivre ses personnages dans un nouveau contexte. C’est alors que l’idée lui est venue de concevoir un nouveau personnage qui va devenir le point central de son nouveau roman « La vie rêvée d’Ernesto G. ».

Ce sera, Joseph Kaplan, qui traversera le siècle. Né en 1910 à Prague, il fête son centième anniversaire un siècle plus tard, ultime témoin d’une vie qui aura vu les pires abominations de l’histoire humaine, le vingtième siècle n’ayant pas été avare d’horreurs sans précédent. Comme le Josef K. du Château de Kafka auquel il est fait un explicite clin d’œil, il aura été le jouet de l’Histoire, pris dans le tourment des guerres et des révolutions qui ont balayé cent années d’une existence peu banale.
Joseph Kaplan est un homme profondément attachant parce que viscéralement fidèle en amitié comme en amour, dévoué et capable de se livrer corps et âme à des projets susceptibles de changer le monde sans chercher à en tirer le moindre profit personnel. C’est ce qui en fait la force mais aussi la limite quand autour de lui les trahisons, les revirements, la paranoïa sous toutes ses formes se mettent à frapper aussi aveuglement que férocement.

Cet amoureux de Gardel dont il possède tous les disques aurait pu avoir une vie facile. Bel homme, danseur exceptionnel, il collectionnait les conquêtes féminines pendant ses études de médecine commencées à Prague et poursuivie à Paris. Repéré pour son intelligence et ses travaux, il sera embauché par l’Institut Pasteur et envoyé à Alger pour y travailler sur la mise au point de vaccins propres à combattre les virus qui déciment cheptels et hommes.

Avec la seconde guerre et les rafles de juifs qui s’abattent sur l’Algérie, il lui faudra fuir dans le bled, y survivre trois ans avant que de décider, la guerre à peine achevée, de retourner en Tchécoslovaquie avec la femme de sa vie, Christine, autour de laquelle se structurent les deux-tiers du roman. Il y trouvera un pays ravagé par la guerre et emporté par l’utopie communiste. Il y passera la fin de ses jours et y connaîtra la gloire comme la peine la plus extrême.
Alors qu’il aurait pu fuir au moment où les frontières se sont ouvertes pour trois mois, lors du printemps de Prague, il restera sur place pour protéger sa fille Héléna, point d’ancrage du dernier tiers du roman. Devenu responsable d’un sanatorium perdu loin de tout, il recevra alors, sur ordre de la terrible police secrète, un malade urugayen, Ernesto G., ravagé par la tuberculose, le paludisme et la dysenterie. Un homme au passé glorieux que nous découvrirons avec lui, personnage historique dont on découvre ici une page de sa vie méconnue même si elle fait l’objet d’ici d’une version romancée. C’est avec cet épisode que sa vie basculera définitivement. Envolées les dernières illusions, il ne restera plus du communisme qu’un régime froid, manipulateur, profondément destructeur pour lequel les vies ne comptent pas sauf à faire avancer une cause devenue folle, dogmatique et sans but. Un régime qui finira par s’écrouler de lui-même non sans avoir détruit autour de Joseph bien des destins, bien des histoires, bien des êtres.

L’auteur, à travers cette longue fresque romanesque, nous rappelle que le siècle passé fut un long siècle plein de désenchantement où beaucoup devinrent martyrs et peu des héros malgré eux. Il n’est pas certain que le vingt-et-unième siècle fasse mieux…
Un beau livre qui se lit avec intérêt sans toutefois susciter de la passion.

Publié aux Editions Albin Michel – 2012 - 535 pages

2.2.13

Le salon des incurables – Fernando Aramburu



Fernando Aramburu fait partie de ces écrivains brillants et contemporains que compte l’Espagne littéraire. On y retrouve d’ailleurs souvent la verve éclairée et croustillante, moins emphatique cependant, qu’un De la Puerta.

« Le salon des incurables » est un admirable recueil de douze nouvelles qui se déguste avec délectation et passion. Douze nouvelles qui tournent autour de la mort, douze nouvelles pour mettre en scène l’absurdité totale, des vies ratées, étroites et sombres et qui vont se trouver confronter à la mort, directement ou indirectement.

Une mort la plupart du temps absurde, gratuite mais qui devient un prétexte à passer au vitriol les nombreux petits travers de nos coreligionnaires. L’auteur possède un talent remarquable pour tirer parti de situations banales et en faire des moments de bravoures littéraires ! Avec un sens du rythme, un choix méticuleux des mots, Aramburu nous aspire dans ses histoires rocambolesques, parfois bariolées et picaresques, parfois sombres et froides. Personne n’en sort grandi, sauf l’auteur.

C’est la compulsion névrotique, l’appât du gain, la spéculation morbide, l’angoisse de la maladie, l’internement, le racisme, entre autres, qui forment autant de prétextes à une succession de véritables perles.

La nouvelle éponyme, la plus longue du recueil (56 pages), mérite un discernement particulier. Elle cristallise tout ce que l’humanité peut avoir de petit quand elle s’aventure dans la bassesse.

Mais de ces univers glauques, l’auteur tire à chaque fois un récit époustouflant qui choque ou fait sourire. C’est selon.

Précipitez-vous sur ce bijou !

Publié aux Editions Buchet – Chastel  - 309 pages