5.8.09

Les poussières de l’effacement – Gamal Ghitany

« Les poussières de l’effacement » ce sont les fragments de mémoire, les souvenirs furtifs qui remontent à la conscience d’un vieil homme arrivant à moins d’un an de son départ à la retraite. Ce vieil homme, c’est l’auteur lui-même qui saisit ce prétexte pour coucher ici, dans ce qui constitue le cinquième carnet d’un travail de mémoire, une foule de souvenirs, d’impressions et de questionnements qui ont ponctué et continuent de ponctuer sa vie. Pour autant, le parti-pris de l’auteur fait fi des conventions en usage dans ce genre littéraire. Aucun travail chronologique, aucune structuration du récit. Les souvenirs remontent à la conscience, plus ou moins précis, souvent fanés, les visages des êtres entrevus gommés, ne surnageant plus que la silhouette, l’impression d’ensemble, l’ambiance générale que le temps n’a pas déstructurés. Ces remontées sont le plus souvent suscitées par une photographie, un lieu, un mets croisés par hasard et un tableau ramené à la vie entraîne un autre souvenir, le tout se déroulant en une corolle nostalgique et chatoyante, aux couleurs du Moyen-Orient.

Ghitany étant Egyptien, nous sommes invités à parcourir Le Caire en tous sens. Certes, pour celles et ceux qui comme moi ne connaissent pas cette megapole, l’évocation des lieux et des noms aux consonances incompréhensibles pour un non-arabophone rend parfois le parcours délicat. Mais Ghitany n’a pas besoin de forcer son talent pour nous associer à ses souvenirs éveillés tant l’écriture est précise et le travail de traduction remarquable.

On y croise une galerie de personnages pittoresques, du bourreau cairote à la retraite avec lequel il est facile d’échanger dans l’un des nombreux cafés de la ville, au barbier qui terrorisait l’auteur enfant et aux notables souvent morts au cours de l’un des nombreux conflits qui ont agité la région depuis soixante ans ou plus.

La cuisine y tient une place particulière car elle fait appel aux sens, aux odeurs, aux couleurs qui font que nos souvenirs ont une saveur particulière et infiniment personnelle. Les femmes aussi, souvent entrevues et qui par leur beauté, leur mystère, leur grâce ou leur charme ont suscité des émois la plupart du temps restés au rang de fantasmes seulement envisagés et aussitôt abandonnés. Ce sont, avec les fragments consacrés aux parents, les plus belles pages dont le livre est parsemé.

Aborder « les poussières de l’effacement » n’est pas si simple que cela. Il faut se laisser prendre par un rythme d’une très grande lenteur car le rappel du temps passé est un travail qui inconsciemment vise à freiner l’égrainement du temps présent qui fuit trop vite. Les pages étant denses et l’écriture solide, difficile d’en absorber plus qu’une quarantaine par heure sans risquer la saturation.
Probablement, la meilleure lecture qui soit est celle qui s’intercalerait avec la lecture d’un roman plus conventionnel parce que linéaire, à l’image de ce que notre cerveau appelle comme séquences diffuses une fois que nous reposons un bouquin pour vaquer à une quelconque nouvelle occupation.

Sans avoir été enchanté par ce très long et dense carnet, je ne peux que lui reconnaître une qualité intrinsèque indéniable tant littéraire qu’historique, presque anthropologique. En outre, Ghitany a une étonnante capacité à réinventer son écriture autour de séquences qui, à force de se multiplier, finissent par se ressembler. On voyage dans le temps et le monde, observe les conflits de la région et apprivoise peu à peu un art de vivre oriental hédoniste et généreux.

Publié aux Editions Seuil – 432 pages

31.7.09

Quand est-ce qu’on arrive ? - Howard Buten

Howard Buten nous entraîne dans un univers à la Ionesco où l’absurde, le décalé, la réplique inattendue déclenche souvent le sourire tout en soulevant une interrogation constante sur là où l’auteur veut nous entraîner.

Il est vrai que dans la tête de Bet, une superbe femme d’une quarantaine d’années échouée un peu par hasard en gérante de superette au fin fond du Michigan, il s’en passe des choses.

Pourquoi Bet échoue-t-elle lamentablement dans ses relations amoureuses, pourquoi des divorces en série dont on se remet de moins en moins mal une fois l’habitude prise ? Pourquoi rend-elle les hommes fous d’elle et a-t-elle tendance à s’enflammer aussi de son côté ?

Pourquoi ne sait-elle pas être la mère d’une adolescente de seize ans finalement bien plus mature qu’elle ?

C’est son histoire que nous allons découvrir, par lambeaux, au fur et à mesure que les souvenirs conscients ou inconscients remontent. Une histoire faite d’échecs successifs, une histoire trouée par la disparition douloureuse d’un frère homosexuel, emporté par le sida. Une histoire dont les parents sont absents, minables.

Une histoire où la gentillesse de Bet la dessert le plus souvent comme cette scène cruciale où elle va se révéler malgré elle, sous la pression du stress, face aux caméras de télévision sur le thème des sosies. Car Bet est la sosie d’une actrice célèbre mais en encore plus belle, encore plus mystérieuse.

Si vous vous laissez porter par un parti pris décapant, décalé, aux répliques digne de “La cantatrice chauve” et qui mettent superbement en évidence la difficulté irréconciliable pour Bet d’être au monde, de se fondre dans une relation anonyme et anodine, alors vous serez séduits par cet ouvrage à part et marquant.

Sinon, vous resterez extérieur à cet univers fascinant et dont Buten s’est fait une spécialité.

Publié aux Editions de l’Olivier - 204 pages

24.7.09

R&B Blitz - Ken Bruen

Que diriez-vous d’un polar nerveux, sans prise de tête, à la lecture linéaire et agréable ? N’allez-pas plus loin, vous l’avez trouvé.

Nous voici transportés au coeur de Londres, dans un monde où il devient difficile de faire la différence entre les criminels et les flics durs, intimidateurs et cogneurs. Un monde où la violence physique et psychologique est omniprésente, où les meurtres non élucidés s’enchaînent et se confondent rapidement dans une pile de dossiers qui finit par traîner.

Jusqu’à ce qu’un taré complet, speedé, shooté à l’alcool et au fix, décide, pour s’amuser, de descendre gratuitement des flics. Sept pour être précis et le dernier sur la liste sera le plus dur et le plus vicieux des inspecteurs de la criminelle de Londres. Du moins cela fait partie du projet. Alors la maison poulaga va s’organiser et faire rendre justice, coûte que coûte...

Ken Bruen ne s’embarrasse pas d’artifices. Pas d’effet de style, aucune description, aucune analyse psychologique. On est d’emblée au coeur de l’action, soudé aux acteurs du roman. On prend les coups, les insultes et les baffes.

Chaque chapitre est précédé d’une citation d’un people britannique ou américain, une citation qui illustre parfaitement bien, souvent avec ce zeste d’understatement si typiquement anglo-saxon, l’action à venir. Histoire de bien s’assurer que ce monde n’est pas très éloigné de celui que nous côtoyons.

Chaque chapitre est court, voire très court, format coup de poing en pleine figure. Fondamentalement sous forme de dialogues brefs, vifs et essentiels. La lecture défile à toute allure dans un monde qui a perdu la plupart de ses repères et où bien et mal finissent par se confondre largement.

Un monde en noir et blanc et où il ne fait pas bon d’être noire, ce qu’une agente apprendra à ses dépens jusqu’à sombrer dans la délinquance. Un monde où le règlement de compte finira toujours par se substituer à la procédure judiciaire qui laisse trop de place aux échappatoires légales.

Bref, pas de la grande littérature mais une efficacité certaine et sympathique. Rien de tel, au fond, pour passer un bon moment !

Publié aux Editions Série Noire Gallimard - 272 pages

16.7.09

L’Ange sur le toit - Russel Banks

Encore un récit de nouvelles de cet auteur majeur qu’est Russel Banks. Un recueil placé sous le signe du désir d’être aimé ou respecté pour cette cohorte de personnages paumés, toujours laissés sur le bas-côté de la société américaine.

Comme toujours, ces nouvelles se déroulent pour l’essentiel dans le New Hampshire ou aux alentours.

Comme toujours chez Banks, elles mettent en scène presque exclusivement des divorcé(e)s qui multiplient les déceptions amoureuses et trouvent un refuge réconfortant mais destructeur dans l’alcool.

La figure du père est omniprésente à travers ces ouvriers plombiers ou charpentiers (ce que fut le père de Banks), respectés professionnellement, détestés en tant qu’individus parce que détestant progressivement eux-mêmes leurs épouses qu’ils finissent un jour ou l’autre par abandonner.

Le nomadisme, le vie en roulotte ou en mobile-home font le fonds de commerce de ces nouvelles, thèmes que nous retrouverons magnifiés dans “Trailer Park”.

Pour autant, ce recueil n’est pas le meilleur de Banks. L’unité y est obtenue par la récurrence du thème et les caractéristiques répétées sans cesse de ses personnages masculins, alcooliques, souvent dépressifs, ruinés par des divorces coûteux, volages et peu reluisants.

Il y manque un renouvellement, quelques nouvelles aux figures de style en rupture qui pourraient ponctuer une série qui finit par devenir monotone.

A réserver sans doute aux inconditionnels de Banks, non indispensable pour les autres.

Publié aux Editions Actes Sud - 206 pages

10.7.09

Une exécution ordinaire - Marc Dugain

Une des grandes forces de Marc Dugain est son étonnante capacité à se renouveler. Un renouvellement tant stylistique que sur les thèmes abordés.

Nous avions été enchantés par le style riche, charpenté de “Heureux comme Dieu en France”. Nous avions été bluffés par l’approche roman historique extraordinairement documenté, au style très sombre dans “La malédiction d’Edgar”.

Avec “Une exécution ordinaire”, M. Dugain aborde à nouveau l’histoire contemporaine. Pas sous la forme d’une auto-confession permettant de mettre à nu les dessous du système américain et de ses lobbies qui ont conduit à l’assassinat de Kennedy.

Cette fois-ci, Dugain nous entraîne sur l’autre continent de la guerre froide, l’URSS. Une fois encore, cet extraordinaire auteur et romancier qu’est M. Dugain va nous plonger au coeur du système. Un système politique et financier totalement corrompu et qui va préférer laisser mourir la totalité de l’équipage du sous-marin nucléaire en mer de Barents, à 100 mètres de fond, pour ne pas laisser voir son incurie.

Un système qui achète le silence des familles tout en les expatriant loin des lieux du drame.

Un système où tout le monde se sert, à tous les niveaux, avec pour objectif de s’enrichir à tout prix et le plus vite possible.

Un système où dire la vérité ne se conçoit pas. Le mensonge et la manipulation sont les fondamentaux mêmes du système politique du pays. Regardez ce qui se passe en ce moment avec Kasparov...

Très documenté, très précis, le récit fait froid dans le dos. Il nous donne aussi à comprendre qui est vraiment Poutine et quel bourreau paranoïaque fut Staline. Car il semble que ce soit une constante dans la Grande Russie : il faut être fou et/ou implacable pour s’emparer d’un pouvoir tiraillé entre de multiples intérêts antagonistes.

D’un petit espion discipliné, dévoué au régime pourtant déliquescent, prêt à tuer sans état d’âme, Poutine deviendra le nouveau Maître, attendant son heure et coaché, en quelque sorte, par l’un des patrons du KGB, libre d’esprit parce que libre d’ambition politique personnelle. Un homme dont le grand-père fut le cuisinier du Tsar Rouge Staline.

C’est le politique froid, dénué de tout sentiment, stratège que Dugain nous donne à voir. C’est un Poutine redoutable, manipulateur et prêt à sacrifier les siens que nous découvrons, sans grande surprise à dire vrai. Il suffit d’avoir observé sa gestion de la guerre en Tchétchénie, ses procès fiscaux envers les opposants pour comprendre que le pouvoir est un plat qui ne se partage pas pour Vladimir.

C’est sur cela aussi que Dugain nous invite à réfléchir. La fin du roman, noire et sarcastique, résume en soi l’esprit de corruption et de règlements de comptes qui règne en ce beau pays.

On entre comme toujours avec Dugain de plein-pied dans le roman, immédiatement happé par cette extraordinaire capacité à nous porter dans le coeur même d’un récit hallucinant.

Une leçon d’histoire contemporaine.

Publié aux Editions Gallimard - 350 pages

2.7.09

La pension Eva – Andrea Camilleri

Que cache donc la pension Eva, cette bâtisse imposante et fermée devant laquelle Nenè, un jeune garçon d’une dizaine d’années, passe tous les jours en se rendant à l’école. Il paraît que es hommes s’y rendent pour contempler des femmes nues !

Andrea Camilleri, Sicilienne née en 1925, nous emmène dans son île natale au moment de la prise du pouvoir par les fascistes et jusqu’à la défaite et au débarquement américain. Elle rédige ce court roman à l’âge de quatre-vingts ans.

Son parti pris est d’écrire dans un italien simple, fortement mâtiné de dialectes et de patois. La traduction respecte habilement cette approche au départ assez déroutante. Une façon de rendre immédiate la perception sans ambages des choses de la vie par des êtres simples.

Nous allons suivre le parcours de Nenè, ses premiers émois amoureux, de la découverte du corps féminin grâce à son audacieuse et délurée cousine Angelica jusqu’à la possibilité de pouvoir enfin franchir le seuil de la pension Eva pour consommer, obtenir son passeport de petit mâle.

Le récit réussit alors à s’écarter de la banalité, du mille fois ressassé dans lequel il se tient beaucoup dans toute sa première partie. L’intérêt réside dans l’approche originale voulue par l’auteur. Une approche qui consiste à donner à voir un bordel non comme un lieu de plaisir et de débauche, mais comme un microcosme social.

Un microcosme qui a ses règles, ses rites. Un monde où les putes sont aussi et avant tout des femmes que Nenè, le désir brûlant enfin assouvi, va alors observer, écouter, consoler, chastement.

Car Nenè est avant tout un tendre, un poète doublé d’un amoureux des choses simples de la vie.

Alors, nous aussi nous découvrirons la compassion de ces filles qui changent à chaque quinzaine et nous assisterons aux petits miracles qui égayent leurs vies : la vision d’un saint tentateur et généreux, la descente d’un ange, aviateur nu accroché à son parachute, l’octogénaire ragaillardi d’avoir échappé par miracle à la mitraille du bombardement….

Et puis, la guerre s’installant, les filles restant, de belles et simples histoires d’amour vont s’installer.

Mais tout partira en fumée dans le déchaînement des bombes et des tirs anti-aériens. La paix revenue, il sera temps de devenir définitivement un homme en fumant sa première cigarette.

Décidément, les rites ont la peau dure !

Une curiosité, gentille. Un petit bonbon pour passer un petit moment.

Publié aux Editions Métailié – 134 pages

29.6.09

La fille d’Hô Chi Minh- Ville – Robert Olen Butler

Rarement un roman aura eu un tel impact sur moi. Tant la forme que le fond vous entraînent dès les premières lignes dans un univers dont il est difficile de sortir, y compris de longues heures après la lecture achevée.

Certes, l’auteur est une figure majeure de la littérature américaine contemporaine, vainqueur de nombreux prix dont le Pulitzer. Cela force le respect quand bien même l’attribution de prix porte parfois à nous interroger sur les (il)légitimes raisons qui ont conduit à de telles décisions.

Mais revenons au fait. La magie de ce roman réside dans la capacité de l’auteur à nous entraîner dans la tête même de deux êtres qu’a priori, tout oppose. Grâce à un dialogue intérieur qui nous laisse voir en toute transparence le cheminement psychologique et affectif des protagonistes, grâce aussi à une économie dans les dialogues où chaque mot est à sa juste place, nous touchons à l’essence même des relations humaines. A leur complexité, à l’alchimie qui fait que nous aimons, sommes indifférents ou détestons.

La très longue séquence (80 pages environ) qui va conduire cet homme et cette femme à se donner l’un à l’autre, elle, qui a vingt six ans, pour la première fois à un homme, lui qui en a quarante six, est tout simplement éblouissante. Un monument littéraire.

Chaque geste est épluché. Nous passons de l’esprit de l’un à l’autre avec maestria et nous nous retrouvons immédiatement dans la peau et la tête de ces amants encore en devenir, à la timide découverte l’un de l’autre. C’est nous qui faisons l’amour, qui fusionnons avec le roman dont il est impossible de s’arracher.

Pourtant, le doute et le drame vont brutalement surgir. Lui, Benjamin Cole, est un ancien GI. Il a fait la guerre, par amour pour son père qui avait rêvé de la faire en 44, au Vietnam. Il y a vécu une passion amoureuse avec une hôtesse de bar. Passion qu’il a brutalement rompue lorsque celle-ci a voulu qu’il l’amène aux Etats-Unis, l’heure de la peu glorieuse retraite militaire venue.

Pourquoi revient-il après vingt six ans au Vietnam ? Que cherche-t-il vraiment ? La réponse à une question non formulée va peu à peu se construire. Une réponse étonnante, brutale, déstabilisante.

Cette réponse, c’est Tien, une jeune femme métisse, guide touristique, bilingue. Une réponse elle-même en forme de question. Elle doit vivre avec un père mort, un ex GI, dont elle honore la mémoire par de fréquentes prières bouddhiques et une mère, ancienne prostituée, qui a disparu sans laisser de nouvelles juste avant la libération de Saïgon. Qui sont ces parents qui la hantent et l’ont gardée des hommes ?

Par une rencontre fortuite avec une prostituée qui l’accoste et qu’il refoule, qui se prénomme faussement Kim, comme l’hôtesse qu’il a aimée, le doute va soudain s’emparer de Ben, du Ben réconcilié avec la vie, amoureux fou de Tien.

Et si la femme qu’il aimait de tout son être était sa fille ? Une fille que Kim lui aurait cachée ? Elle pourrait en avoir l’âge. Elle est métisse. Elle vit dans le même quartier qu’il fréquentait. Sa mère était une hôtesse de bar. Elle raconte une légende qui ressemble tellement à ce que son père à lui, Ben, disait. Soudain, chaque détail, chaque parole va alimenter une peur irrationnelle. La peur de l’inceste.

C’est cette peur qui va les pousser sur la Route 1, celle qu’il a empruntée en convoi militaire, celle sur laquelle il a vu ses camarades sauter sur une mine, se faire tuer ou mortellement blesser. Commence alors une nouvelle route vers l’enfer. Une route à quitte ou double.

Le récit se déroule avec une lenteur étonnante. Une lenteur indispensable pour dire les pensées des deux amants, leur joie, leur passion, puis leurs doutes, leurs peurs, leurs questionnements.

Le tout dans un infini respect de l’un pour l’autre, dans un souci de l’harmonie après, pour Ben, une vie d’errance et de reconstructions avortées.

Que trouveront-ils au bout de la Route 1 ?

Pour le savoir, précipitez-vous sur ce roman indispensable. Dommage que le titre soit aussi quelconque.

Publié aux Editions Rivages – 196 pages

21.6.09

Le Bleu de la mer – Cédric Morgan

Certains romans ne manquent pas de nous rappeler des lectures antérieures, offrant une sorte de variation plus ou moins réussie selon le cas, de thèmes abordés ailleurs. C’est typiquement le cas avec ce roman d’un écrivain breton que, pour ma part, je découvrais ici.

Il y a du « Indigne indigo » de Michel Chaillou et de « L’œuvre vive » de Jean-Guy Soumy dans le roman de C. Morgan. Aucun plagiat bien évidemment, seulement la fusion de thèmes que nous avions trouvés dans ces deux autres romans cités et dont vous pourrez trouver une note de lecture sur Cetalir.

« Le Bleu de la mer » nous met au cœur de la difficulté de créer, pour un artiste peintre. Il nous donne à réfléchir quant aux thèmes d’inspiration, à ces émotions rationnelles ou le plus souvent irrationnelles qui font qu’une toile sera réussie ou non, qu’une autre prendra brutalement sa place dans une urgence créatrice à dire.

Un homme, après avoir déserté de l’armée française pendant la guerre d’Algérie, revient s’installer sur la côte bretonne après une vie d’errance en Afrique du Nord, en Sicile et en France. Il vient y retrouver ses racines dans une quiétude et une solitude propice à une peinture épanouie et sereine. Une forme de bonheur accompli, de subtil équilibre.

Mais une jeune femme islandaise, mariée et mère d’une petite fille, va venir tout bouleverser le temps d’un été brûlant comme le désir qui s’empare d’un homme qui croyait que les tiraillements de la chair l’avaient déserté, la soixantaine passée.

De nouvelles perspectives, une nouvelle source d’inspiration s’ouvrent alors, remettant tout en cause. L’urgence s’empare de l’artiste comme la sève hâte son chemin vers l’éclosion, le printemps revenu.Pourtant, ce seront surtout la déception, la duperie qui l’emporteront, laissant l’artiste et le peintre quelque peu sonnés par une fin inattendue et réussie.

Morgan est avant tout un artiste des mots. Il a des formules d’une subtile poésie pour rendre de petits détails de la vie quotidienne insolites et merveilleux. Mais, une toile réussie n’est pas une toile surchargée de détails. C’est un tout cohérent, structuré, qui suscite émotion, réactions et une approche globale.

Or, c’est à mes yeux, la limite de ce petit roman, par ailleurs fort agréable à lire. A trop vouloir forcer le trait littéraire, le fond parfois s’efface et le propos a du mal à percer derrière trop d’effets ou de formules dissimulant l’essentiel.

C’est ce qui fait la différence entre un très bon roman, ce que n’est pas « le Bleu de la mer » et un bon roman.

Publié aux Editions Phébus – 163 pages

merci Orange !

Un court post pour vous dire qu'après dix neuf jours, tout a fini par rentrer dans l'ordre. Longueur et patience de temps ....

19.6.09

L’autobus – Eugenia Almeida

Au fin fond d’une petite ville de la pampa argentine, l’autobus quotidien du soir passe. Mais il ne s’arrête pas, au contraire, il file en trombe. La scène va se répéter plusieurs soirs de suite, créant peurs, interrogations et tensions au sein d’une communauté d’apparence tranquille.

D’apparence seulement car la ville est séparée en deux par la ligne de chemin de fer. D’un côté, la bourgeoisie et ses notables. De l’autre, la plèbe, laissée à elle-même, sans justice ni système de santé.

Avec cet autobus qui ne s’arrête pas, le train qui lui non plus n’arrive plus, c’est toute la vie qui s’arrête. Plus de liaison avec la capitale, plus de moyen de s’échapper.

C’est ce qui va nous permettre de découvrir qui est vraiment l’avocat de cette ville et pourquoi, par vengeance personnelle, il s’est condamné à échouer au milieu de nulle part. Un homme amer et sans joie, un déçu de la vie, bref, un raté.

Mais, peu à peu, nous allons aussi découvrir pourquoi l’autobus ne passe plus et comprendre le système de terreur, autoritaire et répressif de l’Argentine du temps de la dictature militaire. Un système qui n’hésite pas à boucler une région entière pour se livrer à une chasse à l’homme sans merci.

Or, c’est précisément cette dualité de récits entre le destin personnel de l’avocat d’une part, qui occupe toute la première partie, et les manœuvres de la junte d’autre part qui m’a le plus gêné. Il n’existe pas de liens entre eux si ce n’est l’unité de lieu. L’auteur eût gégné en impact en associant destin individuel et collectif.

Le roman bascule sans transition de l’un à l’autre, laissant un amer goût d’inachevé. Au bout du compte, on est frustré d’en savoir trop peu ou trop. Comme dans la vie, parfois, peut-être ?

Malgré le prix Las Dos Orillas reçu en 2005, ce livre ne m’a pas convaincu. Il manque de profondeur et de rythme, d’unité aussi.

Bien dommage, car l’idée de base était intéressante et les premières pages prometteuses !

Publié aux Editions Métailié – 125 pages

16.6.09

Orange - suite mais pas fin

200eme post sur Cetalir. Cela commence à faire.

Ayant fait état de ma mauvaise humeur, il me paraît normal d'indiquer que depuis hier soir, la connexion ADSL est rétablie, soit dix-sept jours, quand-même !, après l'interruption de service restée bien sûr inexpliquée...

Toutefois, toujours ni téléphonie, ni Télévision. On vous tiendra informé, à titre de benchmark.

Amicalement,

15.6.09

La dernière métamorphose – Keiichirô Hirano

La dernière métamorphose – Keiichirô Hirano

Encore un bien curieux roman livré par un écrivain japonais contemporain. Le narrateur, dont nous ne savons presque rien au départ, si ce n’est qu’il est un homme jeune qui vient de démissionner de son travail, nous livre ses confessions.

Ce sont celles d’un « hikikomori » c’est-à-dire d’une de ces victimes de la société japonaise moderne stressante, une victime qui se retranche définitivement chez elle pour ne plus en sortir, afin de fuir toute relation au monde qui la harcèle.

Ce jeune homme, qui habite chez ses parents, se retranche dans sa chambre. Il ne se lave pas, ne se change pas. A force de crasse et de négligence, il finit par ressembler à la façon dont il se perçoit : un énorme cancrelat. Il provoque le rejet et le remords chez ses parents.

Assis derrière son clavier d’ordinateur, il n’a de cesse de nous interpeller sur qui il est vraiment. Une urgence à crier son étrange personnalité et à détailler les multiples métamorphoses qui ont fini par faire de lui ce cancrelat physqiue et psychologique.

Nous allons peu à peu découvrir qu’il s’agit d’un homme totalement déconstruit et qui faute d’avoir compris véritablement l'être humain qu'il était, s’est réfugié sur autant de rôles qu’il souhaitait de donner de visages aux autres. Une conséquence de ses métamorphoses comme une erreur d’une suite de manipulations chimiques mal maîtrisées.

Rien ne lui est jamais naturel et il transcende toute timidité, toute terreur de ne pas trouver sa place en adoptant de multiples stratégies sociales qui visent, toutes, sans exception, à se faire accepter coûte que coûte. Une acceptation dépourvue de tout sentiment, une acceptation synonyme de ne pas avoir à répondre aux vraies questions, celles de savoir qui il, nous, sommes vraiment. La négation comme prix à payer pour exister aux yeux des autres.

S’appuyant sur une intelligente comparaison avec « La métamorphose » de Kafka, K. Hirano nous emmène au cœur de l’angoisse d’un de ces cadres japonais à qui tout souriait. Tout à coup, l’homme s’effondre, la pression devient trop forte et ne trouve aucune contrepartie dans un équilibre affectif ou familial. Il ne reste que l’image d’un terrible échec qui ne peut avoir comme conclusion que l’autodestruction, symbolique, psychologique et/ou physique.

Le récit est brillant, le cheminement hallucinant, pathologique.

L’analyse de la façon d’être aux autres sur la Toile et les quelques pages sur la manipulation possible par la tenue d’un blog littéraire devenu soudainement célèbre sont très intéressantes. Encore une façon de se détruire en détruisant les autres, pour refuser de se regarder soi. Critiquer sans fondement pour métamorphoser son personnage, pour ne cesser d’apparaître sous un visage nouveau, pour séduire à nouveau en même temps que détruire ceux qui vous ont fait connaître.

Rassurez-vous, rien à voir avec Cetalir qui s’attache à conserver une approche analytique et aussi objective que possible des multiples lectures et découvertes. Même si, au bout du compte, nous n’hésitons pas à dire si nous aimons ou non.

Ici, nous dirons que nous avons trouvé ce livre dérangeant et inégal. Les comparaisons avec le chef-d’œuvre de Kafka sont parfois un peu ennuyeuses ; le récit est sans espoir, sans joie, sans futur. A lire uniquement pour les amateurs de curiosité et des approches qui sortent des sentiers battus.

Publié aux Editions Philippe Picquier – 168 pages

Billet d'humeur ! De qui Orange se moque-t-il ?

Voilà deux semaines qu'aucune note de lecture n'a été postée. Pourquoi, me demanderez-vous ?

Tout simplement parce que le service Internet d'Orange (et au passage, la téléphonie illimitée et la télévision sur IP) ne fonctionne plus chez moi depuis maintenant 17 jours ! Huit appels au service de hot line Orange, tous passés depuis un portable donc surfacturés, ne semblent toujours pas débloquer la situation.

Plus ou moins bien accueillis par des agents au téléphone, nous sommes confrontés à une bureaucratie inefficace et bornée. On nous demande de refaire le même test pour les neuneus (merci, je suis informaticien et sais brancher et paramétrer la livebox !) et toujours le même constat : pas de signal ADSL. Face à ce constat, il n'est alors pas rare de se faire raccrocher au nez par des agents désemparés que leurs scripts échouent. Bonjour la qualité.

Comme nous sommes sur Mac, il faut qu'un hypothétique et très surfait "spécialiste MAC" vous rappelle, ce qu'il ne fait pas ou bien avec plusieurs heures de retard et incompétence. Bien évidemment, cela ne change rien et on perd seulement plusieurs jours.

Voilà deux fois qu'on nous promet une intervention réseau. Comme, plusieurs jours plus tard, rien ne fonctionne, nous rappelons pour constater que la demande n'est pas faite. Mais de qui se moque-t-on chez Orange ?

Sans compter le Français approximatif des téléagents (sans doute payés à vil prix et localisés Dieu seul sait où) qui suivent à la lettre un processus scripté sans la moindre capacité à en sortir pour débloquer un client malmené et de plus en plus irrité.

Nous avons changé la Livebox, refait les paramétrages, constaté quinze fois l'échec de la connexion. Que faut-il à Orange de plus pour se décider à intervenir ? Où est le sens du client ?

Le pire, est que ce n'est pas mieux ailleurs, ce qui nous a conduit d'ailleurs à fuir de chez Free où la seule préoccupation semble être de facturer et d'engranger des abonnés sans délivrer le moindre service. C'est déplorable.

Bon, je vais copier des notes sur une clé USB et me conneter d'ailleurs, comme maintenant, pour vous délivrer les notes attendues.

A bon entendeur, ...

28.5.09

Lignes – Murakami Ryû

Un photographe, marié à une jeune femme entreprenante et mystérieuse, se fait larguer par cette dernière. Il soupçonne que les coups de fil bizarres qu’elle recevait sur une ligne qu’elle s’était fait installer pour son seul usage, sont ceux de son amant.

Lors d’une de ses virées mensuelles vers une jeune prostituée sado-maso de l’agence qu’il fréquente régulièrement, il cherche à en savoir plus sur la fille de l’agence dont il a entendu dire qu’elle avait été internée psychiatrique pour savoir entendre et lire à travers les câbles électriques. Il veut la retrouver pour écouter ce qui se dit au téléphone et gagner son procès en divorce.

A partir de ce prétexte inhabituel, Murakami Ryû plante un décor sombre, louche, glauque et nauséabond à travers lequel l’auteur va nous faire déambuler. Un décor hanté et cauchemardesque. Chaque porte franchie nous emmène vers une galeries de nouvelles horreurs, plus totales !

Un Tokyo nocturne, comme souvent dans les romains contemporains japonais que nous avons eu l’honneur de relater dans Cetalir. Le Tokyô où les conventions tombent, où le mal être de la société nippone peut enfin s’exprimer surtout au détriment des filles, jeunes, droguées, soumises, prêtes à tout y compris le pire, pour survivre et acheter la dope. Celui des drogués du boulot qui ne rentrent pas chez eux et qui compensent par l’alcool, la fête, la drogue et le sexe violent, de préférence le tout combiné.

Vingt personnages vont se croiser au hasard des déambulations. Chacun d’eux est une illustration chaque fois plus hallucinante, plus dérangeante de la déchéance humaine, celle que produit une société rigide, hiérarchisée et lobotomisée.

Chaque personnage a souffert dans sa chair, son cœur et son âme d’une enfance maltraitée, de parents absents et/ou alcooliques. En devant l’objet de l’expression du malheur pour leur famille, ils se sont tous fabriqués une posture de victimes ou de prédateurs car seules la souffrance et la violence constituent leurs moyens d’expression.

Sexe, viol, torture, brutalité et meurtres, dans des conditions horribles, jusqu’à la nausée, vont alors s’enchaîner. Chaque fois plus loin comme pour dire qu’il n’y a aucune limite au malheur humain.

Attention, ce roman est hyper-violent, le plus violent de tous ceux qu’il m’ait été donné de lire sans doute. Impossible de le lire d’une seule traite : vous êtes scotchés, ahuris, hébétés à la fin de chaque chapitre, souvent court, qui vous assène son lot de raffineries dans un mode très spécial.

On découpe en morceaux les victimes, on sodomise à outrance, la fellation est le mode par défaut d’une sexualité sans amour et faite seulement de violence. Les mutilations et auto-mutilations sont légions. Chaque moment de tendresse mène à un nouveau déchaînement pour mieux se punir de s’être laissé aller.

Aucun comportement n’est normal, la normalité devient brutalement ce qui peut le plus choquer ou le plus détruire, physiquement ou psychologiquement.

Et puis, après une longue nuit d’errance et de violence dans toutes les formes possibles et imaginables, on finit par retrouver la trace de celle qui lit dans les câbles électriques. Mais pourquoi faire alors ? Tout est perdu de toute façon, à commencer par l’innocence.

Si le cœur vous en dit, si vous l’avez bien accroché, alors ce livre est une illustration indispensable du roman contemporain japonais. Celui d’une société qui explose et dont la violence absolue constitue le mode de dérivation.

Waou…

Publié aux Editions Philippe Picquier – 238 pages

25.5.09

Mon maître, mon amour – Hoda Barakat

Autant le dire tout de suite : ce livre m’a rasé et je suis resté totalement en dehors d’un récit nébuleux et incompréhensible.

Il semblerait, car je n’en suis pas si sûr vu le parti-pris de l’auteur de nous promener dans une succession de scènes décousues et brumeuses, il semblerait donc que nous suivions deux individus.

Un jeune homme adolescent, sûr de lui et qui va peu à peu devenir un petit caïd libanais et une jeune femme, qui se prend pour un homme, jusqu’à ce que ses premières règles lui révèlent qui elle est vraiment. Elle deviendra vite la femme puis l’épouse du caïd.

On suit dans un ennui absolu les pérégrinations minables de ce couple de ratés.

Hoda Barakat s’amuse à nous perdre dans les pensées de chacun des membres de ce couple où on ne sait jamais si si c’est lui ou elle qui parle, agit, souffre, aime. Une sorte de fusion littéraire mais immaîtrisée.

On ne peut même pas dire qu’une volonté de donner au récit un caractère épique ou poétique soit prégnante. C’est absolument raté, inutile et osons-le, nul.

D’où une note de Cetalir parmi les plus brèves car pourquoi s’étendre sur un contenu qui vaut à peine qu’on en parle.

Publié aux Editions Actes Sud – 174 pages

15.5.09

Divorce – Torgny Lindgren

Lui est proviseur d’une petite ville de Suède, passionné et idôlatre d’un obscur poète romantique suédois auquel il finit par ressembler trait pour trait. Il en connaît d’ailleurs les cent soixante six poèmes par cœur dont les citations constituent le fondement de sa conversation. Il esquive les questions gênantes et usent le plus souvent de réponses élusives.

Il est de plus en plus absent aux autres, s’enferre, sans crier gare, dans une neurasthénie et une dépression larvées. Elles se matérialisent par une lecture et une écoute obsessionnelles des journaux d’information. Chaque incident, chaque catastrophe concourent à renforcer le sentiment d’un cataclysme mondial imminent. Il a pour compagnon principal son chien, un berger allemand en fin de vie avec qui il dort et dialogue.

Parce que sa femme le lui a imposé, en juste réparation de sa propre attitude à elle, il fréquente de temps en temps une maîtresse. Mais il est si peu à son fait que lorsqu’il se retrouve au lit avec elle, il ne cesse de lui demander s’ils ont déjà fait l’amour ou si cela reste à faire.

Elle est fonctionnaire au Trésor Public. Elle est énergique, impliquée et se désespère de voir son mari sombrer, entraînant son couple avec. Elle vit une passion torride avec une sorte d’apprenti pasteur, Hongrois émigré et qui a été accepté dans l’église protestante par dérogation alors qu’il vit une foi mystique. Cette aventure le tourmente, le déchire. Elle le dévore à petit feu. Elle la vit pleinement, l’assume et ne peut s’en passer.

Son problème à elle est l’affabulation. Sa vie ne la satisfaisant pas, sans doute, elle ne cesse de s’inventer un passé et surtout un métier, celui de croque-mort. Elle s’exprime par métaphores et rarement ses réponses sont à prendre au pied de la lettre.

Ils sont mariés depuis trente ans, ont matériellement réussi. Ils ont un fils de vingt-quatre ans, alcoolique, dépressif, suicidaire.

Comme leur couple part à vau-l’eau, ils décident de voir une conseillère conjugale. C’est elle qui va tenter de cristalliser la crise, de les faire bouger, de leur éviter l’échec du divorce. Pourtant, ils s’y sont préparés dès le lendemain de leur mariage, comme une issue normale.

A partir de là, Torgny Lindgren, qui est l’un des romanciers contemporains suédois majeurs, va nous entraîner dans un roman à l’atmosphère profondément scandinave. Celle de la dérision, celle d’un grain de folie qui s’installe, se développe et conduira à l’explosion inévitable après que l’abcès aura été percé.

La progression du drame personnel, l’installation de la dépression, l’isolement des personnages sont rendus avec une vérité et une acuité des plus saisissantes. Pourtant, un humour très second degré, un rien décalé, nous évite en permanence de sombrer dans l’ennui ou le désespoir. Nous nous surprenons même à sourire de temps à autre.

Au bout du compte, on ne peut qu’éprouver de l’admiration pour le travail d’analyse, de mise en place par petites touches successives, profondément détaillées, absolument vraies, qui font de ce roman un chef-d’œuvre du genre.

Alors, découvrez sans tarder Torgny Lindgren et faites-nous savoir ce que vous en aurez pensé !

Publié aux Editions Actes Sud – 302 pages

8.5.09

Indigne indigo – Michel Chaillou

Certains livres forcent le respect par la qualité de l’écriture, le souffle des formules, l’originalité des comparaisons. « Indigne indogo » fait sans aucun doute partie de cette catégorie minoritaire.

C’est à une langue volontairement élaborée, un rien pédante, forte de nombreuses références pointues que Michel Caillou fait appel pour nous emporter dans un univers clos, mouventé par les tourmentes de la chair et de l’esprit. Une langue au service d’une petite intrigue en bord de mer de cette terre mal connue du Cotentin, du côté de Valognes. Une langue en écho de ce maître de la littérature du XIXeme siècle, Jules Barbey d’Aurivilly, qui séjourna sur place en se livrant à de rituelles agapes et que je ne saurai trop vous recommander.

La maîtrise de l’écriture force l’admiration. Les cent premières pages forment un véritable monument. Cent pages pour décrire la recherche improbable de la maison rêvée par Jean-Jacques, bibliothécaire à la retraite, la soixantaine svelte, le verbe châtié et chatoyant. Cent pages de visites décevantes, d’atermoiements et d’interrogations. Cent pages de ballades sur les chemins creux bas-normands, brinquebalés par une vieille Simca où cohabitent un notaire lyrique et mystique et un retraité à qui un héritage inattendu ouvre des perspectives jusqu’alors inespérées.

Une fois la maison trouvée, ce sont plus de trois cents pages pour l’apprivoiser, la comprendre, découvrir ses secrets et surtout ceux de sa propriétaire. Une Américaine loufoque, artiste peintre, amateur de bons whiskies dont les cadavres de bouteilles peuplent la cave. Une femme qui se sera livrée à d’impressionnants travaux pour redonner vie, au prix de dépenses et d’une énergie inépuisables, à une demeure devenue presque ruine.

Mais qui est vraiment cette femme ? Que cherchait-elle à faire en se livrant à une transfiguration allégorique de la demeure ? Qui sont ces portraits et ces photographies qui peuplent la maison laissée meublée ?

Et que sont ces voix qui hantent les murs, ces craquements incessants. Ils ont une signification indéniable, mais laquelle ?

On retrouve dans ce roman à part, habité par une écriture époustouflante, l’atmosphère des nouvelles du bon Jules. Celle qui fait cohabiter fantastique et émotions, celle qui nous fait descendre au plus profond de nos pensées, les plus intimes et les plus inavouables.

Le livre est peut-être un peu longuet, la fin un peu trop prévisible (mais pût-il en être différemment ?), mais ce gros livre se laisse finalement adopter et on se surprend à plonger avec un certain délice dans l’univers personnel de Jean-Jacques, son démon de solitude, sa recherche infortunée d’amour et de sexe que seules la lecture d’ouvrages rares et la recherche du secret de la belle et mystérieuse propriétaire permettront de les contenir.

Une curiosité recommandable d’un auteur récompensé en 2007 par le Grand Prix de Littérature de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre.

Publié aux Editions Fayard – 478 pages

29.4.09

N. – Ernesto Ferrero

N, c’est Napoléon, ce monstre froid, cet orque assoiffé de sang et pour qui la vie humaine n’a pas de prix. Des morts par dizaines de milliers sur chaque champ de bataille, par millions au bout des campagnes qui n’ont eu d’autres objectifs que d’alimenter une volonté insatiable de grandeur et de puissance.

C’est ce bourreau que déteste M. Aquabono, lettré et féru de littérature française et qu’il voit débarquer sur son île d’Elbe, jusque là bien tranquille. Une île en ébullition et vite conquise, sans coup férir.

Le parti-pris de l’auteur est intéressant. Ce n’est pas au militaire, au Consul ou à l’Empereur qu’il s’adresse. C’est au petit roi déchu, émigré sous des cieux italiens, placés sous la férule des Anglais et à qui on a laissé un lopin de terre, loin de tout, pour jouer sans risques. Un épisode peu glorieux et mal connu de l’épopée napoléonienne.

Rapidement, à peine débarqué, N. n’aura de cesse que de réorganiser de fond en comble une île jusqu’ici endormie et profondément agricole. Il y mettra la même énergie et détermination qu’en toutes choses, gouvernant de façon inflexible, un objectif toujours en tête : revenir au pouvoir à Paris.

Accompagné de ceux qui lui sont resté fidèles (son fidèle Drouot en particulier), il va s’appliquer à amadouer les autochtones en les obligeant et saura parfaitement endormir la vigilance de ses geôliers par une politique active de rénovation profonde de l’île.

Ce sont des citernes d’eau qui sont mises en place, un système complet de traitement des eaux usées, des routes qui sont tracées, des palais construits, des fortifications consolidées. Une administration totale est mise sur pied ainsi qu’une marine militaire et une petite armée.

Mais N. est aussi un homme de lettres, non pas par amour (sait-il au moins ce qu’est l’amour ?), mais parce qu’il veut tout maîtriser dans l’art de la guerre : la géographie, l’histoire, les mathématiques (pour la balistique), la physique… Il lui faut donc un bibliothécaire pour s’occuper des superbes volumes qu’il a fait venir de ses bibliothèques impériales, plus ou moins au nez et à la barbe des Anglais.

C’est Aquabono qui se voit confier cette responsabilité, lui qui déteste N. pour des raisons éthiques et morales.

Mais à côtoyer le grand homme, bientôt c’est la haine intellectuelle va bientôt se transformer en authentique admiration. Celle de l’énergie inépuisable, celle de la volonté délibérée de revenir au pouvoir, le moment venu, celle du paternalisme dont N. use sans mesure pour parvenir à ses fins, celle du stratège brillant et manipulateur d’hommes, obtenant en tout, ce qu’il désire..

Comment faire quand on ne sait que servir loyalement, que l’on se prend à admirer un homme hors du commun et qu’en même temps on aimerait l’assassiner, pour protéger l’Europe de nouvelles saignées humaines ?

Pusillanime, Aquabono ne saura qu’être la proie de ses doutes, rêvant d’être celui qui aura tué le monstre. Pendant ce temps, N. réformera profondément Elbe et préparera son retour, éphémère, au pouvoir. Un homme d’esprit face à un homme brillant d’actions. U n combat perdu d’avance.

Dans ce livre à la fois d’histoire extraordinairement documenté et roman psychologique et historique, Ferrero sait nous emmener sur des chemins de traverse qui nous donne à voir Napoléon sous un jour différent et surtout, Napoléon, en tant qu’homme fait de chair et de sang, en proie à ses doutes, ses amertumes, ses regrets mais toujours tourné vers l’action, assoiffé d’avenir fait de gloire. Car il ne fur rien d’autre que cela : un mégalomane de génie, visionnaire, d’une énergie rare, au leadership que rien ne pouvait arrêter sauf son ambition dévorante.

Certes le livre, à force de détails et de minutie, est un peu long mais tout amateur d’histoire et tout passionné du grand homme, dont je suis, se doivent de lire ce roman à part.

24.4.09

La baignoire de Goethe – Mark Crick

Comment concilier bricolage et littérature ? Comment appréhender certains grands maîtres littéraires tout en s’adonnant à la fantaisie et à une poésie du bricolage d’une rafraîchissante inventivité ? Ce sont les challenges mi-sérieux, mi-comiques, que Mark Crick semble avoir voulu relever avec un indéniable talent. Ce recueil de nouvelles sous forme de brillants pastiches littéraires « à la manière de » est un délice rare.

Mark Crick nous explique qu’enfant, il souffrait d’asthme, ce qui le tenait éveillé de nombreuses nuits. Enfermé ou alité, il n’avait d’autres recours que de se plonger avec passion dans les grands romans et les auteurs majeurs, ce qui l’a conduit vers des études littéraires puis vers l’écriture. Or, on réalise immédiatement que Mr Crick maîtrise ses classiques avec un brio qui force l’admiration. Car il n’est pas rien d’être capable de commettre une petite quinzaine de nouvelles enthousiasmantes, d’une créativité débridée, souvent drôles et dérisoires, dans le style parfait d’un Sartre, d’un Poe, d’un Kundera, d’un Becket ou d’un César ! En outre, écrites en anglais, ces nouvelles ont été traduites par un collectif de brillants traducteurs qui ont su conserver l’allant et la fraîcheur des textes d’origine. Bref, on ne s’ennuie pas une seconde, d’autant que l’auteur, décidemment aux multiples facettes, illustre chacune de ses histoires d’un dessein ou d’une peinture chaque fois aussi amusants que les textes eux-mêmes.

Qui aurait pu croire que bricoler pourrait combiner une habilité manuelle, que la plupart des personnages ici mis en scène, le plus souvent l’auteur pastiché lui-même, n’ont pas avec les tourments de la création artistique. Voici qu’une séance de débouchage de lavabo tourne en un rite tourmenté de contemplation de la nausée par un Sartre littéralement fasciné et épouvanté par ce qu’un siphon peut recéler.

Voilà qu’un Kundera rêve éveillé à la femme qu’il aime en l’observant, imaginairement, le tromper dans l’appartement d’en face alors qu’il tente de réparer un carreau cassé de sa fenêtre.
Et Jules César d’entreprendre sa pose d’étagères avec la précision et la rigueur qu’il apporte à toute entreprise militaire.

Ou un Edgar Poe qui se commet à poser un plancher dans un sombre grenier qui, bientôt, se prolongera en porte des enfers et en tombeau glacial hanté par les tourments d’un esprit bien prompt à donner au moindre incident une portée fantasmagorique.

C’est assez délirant, toujours extrêmement bien fait, original et fascinant ! Que dire de plus, sinon que nous avons adoré et que nous vous encourageons à vous procurer sans tarder ce petit joyau !

Publié aux Editions Baker Street – 122 pages

21.4.09

L’absence de l’ogre – Dominique Sylvain

Autant j’avais été enchanté par « Manta Corridor », blogué dans Cetalir, autant « L’absence de l’ogre » me paraît raté.

On y retrouve le duo Lola, commissaire retraitée qui ne peut s’empêcher de se mêler des affaires de la maison poulaga et Ingrid Diesel, superbe strip-teaseuse américaine, curieuse et délurée.

Comme dans tout polar, il est question de meurtre. D’abord, celui de Lou, guitariste du groupe « Vampirella », retrouvée assassinée dans le parc Montsouris. Mais bientôt les cadavres vont s’enchaîner et l’intrigue va naviguer entre la Nouvelle-Orléans et Paris.

Et c’est là que le roman sombre. Trop de personnages, trop d’intrigues croisées et entrecroisées. Trop d’histoires parallèles. Trop de cadavres sans tueurs et de fausses pistes. Tout le monde court après tout le monde, tout le monde trahit ou presque. C’est presque aussi incompréhensible que « Pirates des Caraïbes III » !

Au bout de 150 pages, c’est le mode pilote automatique qui s’est mis en route. J’étais perdu, largué mais voulais savoir. J’ai compris, enfin, à 10 pages de la fin mais sans y avoir jamais cru.

La définition même du polar raté. Mr Sylvain, que vous est-il arrivé ? Remettez-vous vite à l’ouvrage en simplifiant vos intrigues. Sinon, vos fidèles lecteurs ne vont pas tarder à filer à l’anglaise…

Publié aux Editions Viviane Hamy – 300 pages

17.4.09

Hakan Lindquist – De collectionner les timbres

Deuxième roman d’un jeune auteur suédois. Autant le dire tout de suite, une belle réussite et un coup de cœur de Cetalir.

Mattias, trentenaire, apprend par hasard le décès de son ami d’enfance Samuel. Une amitié profonde, totale, entre un jeune homme d’alors douze ans et un adulte de cinquante. Une amitié dont nous allons découvrir le détail et la portée réelle.

Car Samuel est porteur d’un secret, un secret qu’il faudra savoir dénicher au fond d’une petite boîte cachée dans l’anfractuosité du clocher du village où ils ont vécu.

Samuel, dont nous ne tarderons pas à découvrir l’homosexualité totalement respectueuse de Mattias, vit en reclus, protégé par sa mère. Il est triste et dépressif et c’est l’origine de cette immense tristesse que Mattias va rechercher, malgré lui, une fois Samuel décédé.

Pour y parvenir, il dispose d’abord de ses souvenirs qui, à l’aide de menus objets abandonnés par Samuel et sa famille à son attention, vont resurgir à l’état pur. Il dispose aussi de quelques extraits de poèmes et d’une collection de timbres, commencée sur le thème des papillons, rapidement diversifiée. Une collection qui a une histoire, une origine, que nous découvrirons au détour d’une page. Une collection où les reproductions du peintre Gan, suédois et homosexuel, qui met en scène une foultitude de beaux maris, sont légion. Une piste à suivre pour comprendre la nature et la puissance de l’amour que Samuel a éprouvé pour Willam, un beau matelot échoué pour quelques jours dans le petit port local de Suède.

Un amour qui a illuminé la vie de Samuel, un amour qui a duré toute la vie même s’il n’exista que pour quelques jours.

Mattais dispose enfin d’une correspondance laissée volontairement fermée et qu’il va peu à peu ouvrir. Autant de portes pour mieux comprendre Samuel et ce qu’ils ont été réellement l’un pour l’autre. Une clé pour assumer aussi une homosexualité latente, jamais exprimée, qui hante Mattias depuis son adolescence.

Ce roman est construit comme une polyphonie mêlant scènes actuelles, entrecoupées par de multiples réminiscences du passé et par des documents, lettres, photographies, timbres, peintures. On y avance et recule à la fois, car il faut revisiter plusieurs fois certaines scènes, certains détails du passé pour progresser et mieux comprendre.

Il s’en dégage une réelle poésie, une nostalgie dont vont pouvoir surgir, peut-être, la maturité et la capacité à s’assumer tel que Mattias est vraiment.

Mais pour cela, il faudra découvrir, accepter et intégrer le terrible secret de Samuel, celui qu’il ne pouvait lui révéler, celui qui a bouleversé toute sa vie.

Un roman magique, superbe et enchanteur. Une pièce de musique de chambre un brin nostalgique mais éclairée de moments fulgurants. Un véritable petit bijou.

Publié aux Editions Gaïa – 219 pages

10.4.09

L’épopée amoureuse du papillon – Jean-Pierre Otte

Un titre bien poétique pour un livre à part, qui ne l’est pas moins. Ce livre fait d’ailleurs partie d’une mini-collection sur le thème de la vie amoureuse en pleine nature.

Jean-Pierre Otte est peintre. En dehors de la peinture, il est passionné par les papillons dont il entreprend dans ce surprenant et attachant livre-document de nous relater la vie, la gloire et la mort.

Car il existe des milliers d’espèces de papillons pour lesquels la course à la vie sous la forme que nous connaissons prend des détours et use d’astuces absolument incroyables, comme souvent dans le monde du petit qui nous entoure. Nous découvrirons les multiples formes de ponte, les stratégies de déplacement des chenilles, les préférences et complémentarités parfaites entre chaque espèce et sa plante de prédilection.

Peu à peu, grâce à une langue d’une incomparable grâce et à une documentation scientifique solide mais rendue parfaitement accessible, nous allons tout apprendre sur les diverses transmutations de la chenille, équipée d’acides surpuissants qui vont lui permettre de s’autodétruire tout en conservant la structure essentielle l’amenant à sa prochaine transformation. Tout aussi sur les danses séductrices et les alliances florales.

Nous saurons tout enfin sur les positions sexuelles d’une amusante variété, chaque espèce ayant sa pratique, immuable. Le Kama-Sutra n’a rien inventé !

Mais fondamentalement, ce livre est un hymne à la joie de vivre et l’auteur nous laisserait presque accroire que les plus heureux sur terre sont les papillons. Enivrés par les parfums qui les submergent, transportés par les phéromones qui se déplacent sur des kilomètres pour attirer le ou la partenaire, n’ayant d’autre but, une fois devenus papillons, que de se reproduire sous quelques heures ou quelques jours au plus, nos joyeux papillons vivent à toute allure, tous sens éperdus, étourdis de bonheur. Ils célèbrent individuellement et collectivement la magie de la vie, la joie à l’état pur.

On se prend à dévorer ce livre intelligent, superbement écrit, plein de philosophie et à la fin, on regretterait presque de n’avoir pas eu l’immense privilège de faire partie des seigneurs chatoyants du bas ciel.

Surprenant et mémorable.

Publié aux Editions Julliard – 173 pages

4.4.09

Lamelles – Christophe Till Geissler

Mathématicien de formation, C.T. Geissler est un passionné de champignons, autrement dit un éminent membre de la société de mycologie. A ce titre, Mr Geissler entreprend, avec un indéniable succès, de nous décrire la fabuleuse diversité des champignons à travers une démarche de vulgarisation poétique assez remarquable.

Ici, point de descriptions assommantes techniques et truffées de mots latins mais au contraire une approche par l’expérience, par l’observation, par l’explication des origines de ses petits êtres vivants et leurs fascinantes stratégies reproductives. Le titre « lamelles » fait écho aux structures abritées sous le chapeau des champignons et qui ont pour fonction de répandre les spores qui, éparpillées par les vents dominants, s’en iront ensemencer les terres alentour.

L’auteur fait appel à sa mémoire, à ses expériences personnelles y compris intimes et sentimentales, pour nous faire découvrir les diverses amanites, les bolets tant appréciés des ramasseurs, les truffes périgourdines, les nombreuses pézizes et autres coulemelles, comestibles ou non, grands ou petits, colorés ou ternes qui parsèment nos contrées et s’adaptent aux plus extrêmes conditions climatiques.

Comme Mr Geissler est aussi un gastronome, il conclut la plupart de ses chapitres par une recette originale de son crû qui nous fait saliver d’impatience et nous invite à nous ruer dans les prairies, les bosquets ou les sous-bois, ou, moins prosaïquement, nous précipiter vers nos marchés, pour, à notre tour, tenter l’aventure.

Un livre véritablement original, attachant et délicieux. Dommage qu’il n’y ait pas d’illustrations ce qui obligera à consulter d’autres ouvrages pour voir ce dont il est question au détour de ces savoureuses pages.

Publié aux Editions « Le serpent à plumes » - 237 pages

3.4.09

Palestine – Hubert Haddad

Le prolifique Hubert Haddad publie chez Zulma son dernier roman. C’est au cœur de l’actualité, celle de l’intifada, des territoires occupés et d’une lutte qui n’en finit pas de semer des victimes innocentes que l’auteur a choisi cette fois-ci de nous emmener.

Sa langue y a gagné en simplicité. Bizarrement, elle s’est presque désorientalisée alors même que l’action se situe peu ou prou sur le même terrain que celui de « Oholiba des songes » que nous avions beaucoup aimé, et dont vous trouverez la note de lecture dans Cetalir.

D’ailleurs, il y a une autre similarité entre « Palestine » et « Oholiba des songes ». Dans ces deux romans, c’est d’usurpation involontaire d’identité dont il est question ainsi que de voyage initiatique qui ne peut se terminer que par la mort.

Autant la langue dans Oholida était époustouflante, riche, épique et classique, autant elle est ici dépouillée, ce qui est assez rare chez cet auteur pour être souligné, afin de rendre dans toute sa crudité le côté intolérable de ce qui se passe en Palestine. Tout juste y trouve-t-on quelques fulgurances qui démontre que la maîtrise de la belle langue est toujours là.

Cham est un jeune soldat israélien, arrivé dans les territoires occupés depuis trois mois. Alors qu’il patrouille avec un adjudant expérimenté, sans aucune alerte, ce dernier s’écroule, tué d’une balle en plein front. Blessé, Cham s’évanouit. Il sera recueilli par l’une des factions ennemies qui veut en faire une monnaie d’échange.

Tsahal ne laissant jamais ce genre d’incidents impuni, les rebelles auront tôt fait d’être anéantis. Par miracle, Cham en réchappera et sera recueilli par une vieille femme qui verra en lui son fils revenant. C’est ainsi que Cham, juif israélien, devient Nessim, palestinien.

En état de choc, il perd toute notion de son identité réelle et devient Nessim pour de bon, par nécessité. Soumis à l’autorité aveugle de l’armée d’occupation, Nessim va voir celles et ceux qui le recueillent se faire arrêter ou tuer, en tout arbitraire. Il rencontrera aussi en Falastin, la sœur de Nessim, la femme qu’il a toujours recherchée, à la fois sœur, mère et chaste épouse. Mais Falastin à son tour sera broyée et c’est en devenant un martyre que Nessim retrouvera sa véritable identité, devenue trop lourde à porter.

Malheureusement, malgré un thème parfaitement adapté à la tragédie, Hubert Haddad passe un peu à côté de son sujet. Certes la langue est belle. Certes, certaines scènes décrivent de façon criante la violence et l’injustice qui s’abattent au quotidien sur les civils palestiniens. Une violence qui nourrit le terrorisme, l’absence d’espoir, de perspective, d’avenir, la disparition des siens ne pouvant conduire ailleurs que vers des abîmes de terreur.

Mais il manque un certain souffle épique, une folie qui aurait donné à ce roman un caractère inoubliable comme a su le faire Sayed Kashua dans « Et il y eut un matin » (note disponible dans Cetalir). On reste en dehors du récit, plus spectateur distant qu’acteur impliqué. Le livre n’est pas pour autant mauvais. Il manque juste du souffle qui anime les tragédies classiques.

Un témoignage plus intellectuel que chargé d’émotion.

Publié aux Editions Zulma – 156 pages

27.3.09

Dans le scriptorium – Paul Auster

Passé maître dans les récits au bord de l’étrange, à la lisière du monde réel et de nos inconscients, Paul Auster signe ici ce qui constitue pour moi son chef-d’œuvre absolu. Certes, je suis un admirateur inconditionnel de cet auteur américain, contemporain de génie et j’ai absolument tout lu de lui, même si vous n’en trouverez pas (encore ?) les notes de lecture dans Cetalir. Mais, honnêtement, « Dans le scriptorium » est un véritable chef-d’œuvre.

Auster a choisi de recentrer le plus possible son récit et réalise ainsi un tour de force littéraire. Maîtrisant ses classiques, une unité de temps, de lieu et d’action est aussitôt mise en œuvre.

Unité de lieu car, en quelques mots qui posent tout de suite l’essentiel et distillent un léger parfum d’angoisse, nous comprenons que l’action va se dérouler dans une pièce apparemment fermée à clos. Où sommes-nous : les murs lisses et blancs, la présence d’une fenêtre au lourd volet rabattu peuvent laisser à penser que nous nous trouvons dans un hôpital. Ou bien une prison moderne, à la cellule suffisamment spacieuse pour contenir un bureau, un siège roulant et une salle de bain privative. Une prison peut-être car on n’aperçoit apparemment ni porte, ni placard. Dans tous les cas, une photographie est prise toutes les secondes et tous les sons sont enregistrés. Il y a du « Cube » dans l’air…

Tout le récit va se dérouler entre ces murs à l’intérieur desquels se tient un vieil homme, dont nous ne connaissons pas l’âge, mais savons, par déduction et remarques d’intervenants successifs, qu’il est très vieux. Par convention, ce Monsieur sera appelé Mr Blank, muré dans une cellule blanche et habillé de la tête aux pieds en blanc par une garde-malade amoureuse et totalement dévouée. Tellement dévouée qu’elle n’hésitera pas à se prêter à certains jeux érotiques sur ce vieillard que la mémoire fuit, ce qui accentue encore l’impression de malaise qui se dégage au fil des pages. Sommes-nous dans le monde réel ou dans l’imaginaire de ce malade ?

Unité de temps puisque tout se déroule sur quelques heures, du lever matinal, à la toilette, au repas de midi et jusqu’à l’heure venue de se coucher.

Unité d’action car un nombre limité de personnages va à tour de rôle surgir dans cette cellule sans que Mr Blank ne sache trop bien comment ils y sont entrés pour tous gentiment prendre soin de lui. Compulsivement, pour chercher un sens, il notera leurs noms pour ne pas les oublier. Sans doute une forme de réhabilitation posthume, comme nous le comprendrons plus tard.

Mais pourquoi lui fait-on prendre des cachets qui lui font perdre la mémoire et l’équilibre ? Pourquoi ressent-il un terrible et diffus sentiment de culpabilité ? Qui sont ces fantômes qui le hantent sitôt qu’ils ferment les yeux et qui semblent réclamer justice ?

Et puis, pourquoi chaque objet est-il méticuleusement étiqueté de son nom commun. Ne saurait-il plus reconnaître une table d’une chaise, une lampe d’un mur ? Pourquoi soudainement sans qu’il se soit rendu compte de rien, les étiquettes auront-elles été déplacées semant un désordre syntaxique dans ce qui est assurément un scriptorium.

Un scriptorium où ont été déposés quelques manuscrits dont on ne sait s’ils sont réels ou factices, mais leur simple existence littéraire suffit à les rendre réels. Des manuscrits que Mr Blank va devoir lire. Des manuscrits qui s’arrêtent brutalement et dont il faut imaginer la ou les suites possibles. Cela fait partie de la thérapeutique de Mr Blank. Car nous comprenons progressivement que Mr Blank est en soin, à sa demande. Qu’il suit un protocole spécial. Mais nous ignorons tout du mal.

Avec lenteur, Paul Auster nous fait descendre au fond de l’inconscient de Mr Blank dont nous allons découvrir qu’il fut un grand écrivain américain.

S’il est interné dans cette cellule et réduit physiquement, c’est qu’il a des comptes à rendre. Avec tous les personnages de ses livres, ceux qu’il a aimés, soit qu’il a choyés, ceux qu’il a sacrifiés et il semble que les victimes soient innombrables et en colère. C’est cette colère qu’il doit affronter.

En mêlant au récit descriptif un autre récit, jamais achevé d’un improbable John Trause, et que Mr Blank va devoir, à titre thérapeutique conduire à un terme potentiel sans être toutefois autorisé à jamais l’écrire, on observe, fasciné, les mécanismes de l’écriture, les voies étroites parfois empruntées, les doutes et les retours quand il n’y a pas d’issue solide. Par la violence du récit en question, on conçoit la quantité de victimes qui hantent spectralement l’esprit de Mr Blank, maître écrivain.

Le tout forme un livre d’une rare intelligence, un de ces grands bouquins qui vous marquent à jamais en questionnant la responsabilité de celles et ceux qui donnent et retirent vie à des personnages. Enfin, le roman putatif de Trause mettant symboliquement en scène les massacres inhérents à la construction des Etats-Unis, c’est aussi au rôle traumatisant que ce grand pays a causé et continue de causer sur ses populations et son écosystème que Paul Auster s’attaque.

Le tout servi par une écriture éblouissante d’un génie au sommet de son art ! Magique.

Publié chez Actes Sud – 147 pages

22.3.09

Démunis – Katharina Hacker

Le plus difficile dans ce roman, est de franchir la première centaine de pages. Les questions vous assaillent sans cesse. Qu’ont donc à voir ces multiples personnages qui semblent désarticulés, éparpillés entre un Berlin réunifié, un Londres glauque, un New-York hébété par l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center ?

K. Hacker nous ballade au gré de chapitres courts écrits avec une férocité contre la vie sans concession, dressant peu à peu un univers sombre, démuni de tout espoir, psychologiquement et physiquement violent. Il y a un trouble permanent dans ces pages denses qui incite le lecteur à poursuivre la recherche d’un sens jusque là énigmatique. Les près de deux cent soixante dix pages qui vont suivre vont peu à peu créer un fil d’Ariane entre ces personnages ballotés par la vie. Des démunis car vivant dans la misère crasse, l’angoisse d’une vie sans espoir ou parce qu’ils sont simplement incapables d’avoir prise sur les évènements et le monde en crise qui ouvre le nouveau siècle.

Le roman tourne autour de deux trentenaires allemands, Jakob et Isabelle. Jakob, l’avocat d’affaires berlinois spécialisé dans les questions de restitutions aux Juifs de biens immobiliers confisqués sous le régime nazi. Isabelle, la belle et énigmatique dessinatrice, troublante par une sexualité que l’on devine ambivalente et dont Jakob tomba follement amoureux, en vain.
Par hasard, ils retombent l’un sur l’autre et c’est le coup de foudre. Très vite, ils décident de se marier et Isabelle suit Jakob à Londres où son mari est nommé pour prendre la place d’un associé d’un grand cabinet d’avocats d’affaires disparu dans l’attentat du 11 Septembre. Mariés très vite, trop vite, Jakob et Isabelle restent un mystère l’un pour l’autre. Plus Jakob est accaparé par son travail, plus Isabelle s’éloigne jusqu’à devenir des presque inconnus l’un pour l’autre.
Nous découvrons alors qu’une partie des personnages disséminés dans les chapitres initiaux habitent la même rue londonienne que le couple. Que se passe-t-il dans l’appartement voisin d’Isabelle qui résonne de coups, de hurlements et dont les murs semblent recéler une violence inouïe ? Qui est cette étrange petite fille bossue et laide qui torture son chat ? Pourquoi le junky qui habite la maison d’en face est-il fasciné par Isabelle et comment va-t-il peu à peu l’encercler, la faire tomber dans les rets interlopes au fur et à mesure qu’elle s’éloigne affectivement de son mari ? Quel est le secret du patron de Jakob ? Avec une habileté redoutable, K. Hacker noue des liens entre ses personnages qui se mettent en route vers une fin qu’on devine nécessairement tragique.

L’alternance de moments apparemment paisibles, où l’amour se construit, avec des scènes de plus en plus nombreuses d’une grande violence plonge le lecteur dans un malaise grandissant, proche de l’angoisse. Une plongée vers l’abîme est certaine et c’est cette descente dans l’inconnu qui fascine.

Nous découvrons alors le Londres violent, celui des meurtres et des disparitions, de la prostitution et de la drogue, de la terreur par la violence. Par bien des côtés, le roman rappelle la montée continue vers le drame violent qu’un McEwan mettait en scène dans « Samedi ».

Ce livre est un coup de poing dans la figure. On en sort ébranlé et mal à l’aise autant qu’époustouflé par la maîtrise littéraire. Il fut couronné du « Deutscher Buchpreis » en 2006.

Publié aux Editions Christian Bourgeois – 370 pages

20.3.09

Un clown s’est échappé du cirque – Eric Faye

Trompé par une quatrième de couverture particulièrement ambiguë, je croyais découvrir un roman et c’est une succession de nouvelles qui m’attendait au coin du bois.

Bon, qu’à cela ne tienne… Et là, ce fut un choc, je dois dire ! Rarement il m’aura été donné de parcourir des nouvelles aussi décalées, détonantes, au rythme varié et souvent véloce.

Des nouvelles sur fond de regret de celui qu’on aurait pu ou aimé être et que l’on n’a pas été. Des nouvelles en forme de pieds de nez, qui se moquent gentiment du personnage mis en scène, y compris de l’auteur lui-même victime d’un exercice autographe.

C’est derrière la façade de la réussite professionnelle ou sociale que nous emmène l’auteur. Au fin fond des angoisses qui habitent ceux-là mêmes dont on dit qu’ils ont réussi. C’est une étrange galerie dérisoire et désarmante qui défile sous nos yeux ébaudis. On n’en revient à peine et les nouvelles s’enchaînent pour nous emmener toujours plus loin dans le délire.

On y croise un haut fonctionnaire chasseur de communistes dont la mission consiste à tuer les ennemis de la nation et à en exposer les chefs. Sa vie basculera du mauvais côté le jour où il croira tomber sur la tête de son grand amour. Un clown triste, échappé du cirque, rattrapé avant qu’il ne soit trop tard pour donner encore à rire. Divers écrivains en quête de livres qu’ils n’ont jamais écrits et qui se matérialisent plus ou moins sous leurs yeux dans un destin faustien. Un conservateur de projets anthologiques qui ne verront jamais le jour. Un Ministre des Affaires Etrangères qui va consulter l’Oracle de Delphe (ma préférée !) Un jouer d’échecs poursuivi par la femme de sa vie, partie sans donner de nouvelles. Ou bien encore, une grandiose nouvelle qui met un riche homme d’affaires aux prises avec les affres de l’amour pour une imitation robotique parfaite de son idéal féminin. Et bien d’autres encore, toujours inventives et superbement ciselées.

C’est un florilège de truculence, de thèmes débridés, d’inventivité qui n’a d’autres buts que de nous divertir tout en nous invitant à rechercher ce qui donne vraiment sens à nos vies.

Délicieux et original !

Publié aux Editions José Corti – 208 Pages

13.3.09

Le passage de la nuit – Haruki Murakami

Encore un roman japonais éblouissant, une de ces perles à ajouter à la liste qui commence à devenir substantielle des coups de cœur de Cetalir.

H. Murakami est né en 1949 et son premier livre, Ecoute le chant du vent, malheureusement non traduit en France, lui a valu un prix local. Saluons encore une fois le travail du petit éditeur Belfond qui est l’éditeur principal de ce romancier injustement méconnu chez nous.

« Le passage de la nuit » est une œuvre singulière, une composition d’atmosphère, toute en nuances, un exercice de style qui fait cohabiter quelques personnages, le temps d’une seule nuit.

Une très courte nuit, une fois tous les salary-men de Tokyo rentrés chez eux et avant que les premiers trains de 5.00 ne commencent à déverser leur flot de lointains banlieusards.

Une nuit pour les paumés, les marginaux, les laissés-pour-compte, les violents, cette zone floue faite d’humanité, de joies, de cris et de remugles. Une nuit qui avance au rythme d’une horloge, chaque chapitre nous emmenant d’une heure à l’autre ou nous faisant trottiner sur quelques minutes.

Dans cette nuit, nous allons rapidement tomber sur une prostituée chinoise, ne parlant pas un mot de japonais, et qui vient de se faire tabasser par un cadre, obsédé de l’ordre, de la propreté, de la minutie et qui rythme une vie vide de sens aux mesures de Bach ou de Scarlatti.

Autour de cette prostituée, mal en point, abandonnée au fond d’un minable love-hotel, une petite communauté de solidarité va se former. Nous ferons successivement connaissance d’une femme de chambre en fuite de la mafia japonaise, une gérante ex-catcheuse professionnelle, un étudiant amoureux fou de jazz et deux sœurs. Deux sœurs aussi différentes que possible.

La plus jeune est en proie aux doutes, cherche un sens à sa vie et à ce qui emprisonne sa sœur aînée. Une sœur aînée, belle, admirée, mannequin de mode et qui, sans prévenir, a décidé de se laisser dormir jusqu’au bout, jusqu’au passage de la grande nuit. C’est elle que nous allons observer du coin de l’œil en assistant à un sommeil sans fin, à peine troublé de périodes de courts réveils destinés à maintenir les fonctions biologiques essentielles.

C’est la juxtaposition de toutes ces histoires intimement mêlées qui va à la fois donner sens au roman et former le carburant vital permettant à chacune et chacun de ces paumés de eux aussi passer la nuit et repartir de l’avant.

Laissez-vous porter par le temps qui s’égrène lentement, par la succession de ces tout-petits riens qu’on ne remarque jamais, jusqu’à ce qu’ils finissent par former un morceau de vie, un tableau plein de sens.

Un livre profondément humain, immensément poétique, admirable. Indispensable à tout honnête homme qui se passionne de littérature.

Publié aux Editions Belfond – 230 pages

7.3.09

Syngué sabour – Pierre de patience – Atiq Rahimi

« syngué sabour (du perse syngue « pierre », et sabour « patience »). Pierre de patience. Dans la mythologie perse, il s’agit d’une pierre magique que l’on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, ses misères… On lui confie tout ce que l’on n’ose pas révéler aux autres… Et la pierre écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate… Ce jour là on est délivré. (quatrième de couverture).

Syngué sabour fut couronné du Prix Goncourt 2008. C’est indéniablement un beau roman qui marie avec finesse et intelligence d’une part le côté magique et chamoisé de l’Orient, la frontière perméable qu’il contient en soi entre le monde réel et celui des contes, d’autre part l’aspect moderne et typiquement occidental du devoir de psychanalyse. C’est ce qui en fait l’intérêt assurément.

Fallait-il pour autant lui décerner la plus haute distinction littéraire nationale ? On peut raisonnablement se poser la question même si, une fois encore, ce livre est un bon et beau roman mais, vous l’aurez compris, pas un roman extarordinaire. Si le livre par son récit, par sa dualité culturelle qu’il comporte est indéniablement particulier et remarquable, il ne constitue pas pour autant une authentique révolution littéraire, une novation majeure. Il est agréable à lire, interpelle en mêlant la poésie orientale à l’horreur que porte en soi tout conflit moderne avec sa cohorte de meurtres, de trahisons, de viols et de destructions.

La confession de cette femme, abandonnée à elle-même, à son époux plongé dans un coma profond après avoir reçu une balle en pleine nuque est touchante par sa sincérité, par la vague de folie qu’elle provoque, par la perte de tous repères, une confession donnée à un homme qui n’entend, ne voit, ni ne réagit étant a priori sans risque. Une confession en entraine une autre et fait descendre cette femme au plus profond de ses refoulements, de ses angoisses, la pousse à avouer à cet époux violent, hautain, égoïste et machiste, peu soucieux de sa femme qu’il a épousée à distance pour cause de conflit guerrier, ce qu’elle a toujours caché à tous. Elle la pousse à se délester, à quitter une posture à titre définitif.

Le poids des conventions, de la tradition musulmane a créé une chape de plomb qui va se fendiller puis exploser, au fur et à mesure que le temps passe et que la guerre apporte son lot de surprises. C’est cette progression des mots, cette descente dans l’inconscient, cette nécessité de cracher l’indicible devenu trop lourd à porter qui est passionnante dans ce récit.
C’est la juxtaposition avec la culture rétrograde, arriérée et barbare imposée par les fous de Dieu qui la rend brûlante et terrifiante.

Il en résulte un beau livre à la fin énigmatique. Il vous appartiendra de vous prononcer alors sur la pertinence du choix de l’Académie.

Publié aux Editions P.O.L – 155 pages

Dans l’or du temps – Claude Gallay

" Dans l’or du temps » est un de ces romans au niveau d’ambition et d’exigence qui le font sortir, d’emblée, du lot.

En effet, il peut être fatal à un ouvrage que de vouloir mêler personnages romanesques et références intouchables du monde artistique, comme le fait ici, avec un talent qui force l’admiration, Claude Gallay.

C’est en effet auprès de Breton, de Braque, de Guggenheim que nous allons, indirectement, nous trouver projetés. Il ne sous sera pas donné de les voir ivre et débattre sous nos yeux mais ils existent dans ce roman comme des personnages bien réels, mus par certains sentiments humains primaires tes que la volonté farouche de se constituer une collection d’objets d’arts exceptionnelle, envers et contre tous, comme cela fut le cas de son vivant avec Breton.

Claude Gallay nous propose un étrange voyage initiatique, un parcours faits de détours, de découvertes incidentes, distillées au compte-gouttes par une vieille dame perdue au fond d’une grande bâtisse de Haute-Normandie.

Une dame délicieuse, un peu perverse, fatiguée de porter certains secrets étouffants et qui va trouver en un trentenaire en mal de vivre, le confident éclairé idéal.

L’autre immense force du récit est d’établir un parallélisme entre deux évènements concomitants, qui se nourrissent l’un de l’autre. Celui de la dissolution lente, sournoise, du couple de jeunes adultes qui habitent une petite maison de vacances en bordure de mer. Un couple que le sel de la vie entame, un couple qui ne sait plus se parler et dont le mutisme, exacerbé par la période de vacances si souvent fatales aux couples en crise, va finir par provoquer l’explosion.

En miroir, un autre couple qui se forme, contre nature, improbable. Celui d’un homme de trente ans et d’une femme de quatre-vingt. Mais pas un couple charnel, un couple de l’esprit, uni par l’amour de l’art, en particulier amérindien, hanté par l’esprit des morts. Un homme qui se tait et une femme qui s’est trop longtemps tue et qui va enfin ressentir l’urgence de dire avant qu’il ne soit trop tard.

Derrière une poésie entretenue par une sublime lenteur, celle du temps qui s’écoule doucement, mais à jamais, c’est la férocité de la vie, sa violence, ses reniements, ses lâchetés qui vont enfin se révéler.

Il en ressort un livre unique, superbement ciselé, précieux et fragiles comme les statues indiennes chargées de représenter et d’accueillir les morts. Un livre superbement documenté, savant et savamment écrit.

Publié aux Editions du Rouergue – 317 pages

27.2.09

Eloge du mensonge – Patricia Melo

Que voilà un roman impertinent, original, drôle, inhabituel ! Un de ceux qu’on adore. Un de ceux que les écrivains brésiliens, avec leur sens de la vie, de l’amour, du débridé sont parmi les rares à savoir produire. Quel régal !

C’est en citant le dernier paragraphe de la page 94 que l’on cernera le contexte et le ton : « C’est ça la vie. Je me retrouvais sans emploi, amoureux fou d’une femme qui élève des serpents, attendant la mort d’un type, sans le sou, et avec une mère de plus en plus folle à la maison. Et orgueilleux, en plus. »

José Guber, celui qui nous fait part ci-dessus de ses réflexions, est un petit écrivain minable. Il commet, au long des premiers chapitres de ce roman jouissif, de courts synoptiques minables et maladroits sur d’invraisemblables romans policiers. La réponse est toujours la même : refusé par son éditeur qui a commis l’imprudence de lui faire une avance.

José, en se rendant à l’Institut pour étudier d’un peu loin les serpents et leur venin, en quête d’une mort sensationnelle d’une victime encore non née, au plan littéraire s’entend, va faire la rencontre de la sommité nationale, Fulvia.

Fulvia, c’est l’Eve brésilienne, attirante, lascive, qui glisse ces animaux phalliques autour de son cou, de ses cuisses pour mieux faire succomber José lors de discussions éthérées. Oui mais, Fulvia est mariée et se dit victime de son mari et de ses violences conjugales, apportant d’apparentes preuves médicales à un amant fou et aveugle.

Quoi de mieux qu’un auteur de romans policiers, même minables, pour supprimer un mari qui devient encombrant ?

Patricia Melo nous entraîne alors dans une suite de délires, de scènes effarantes et d’un comique incompressible, aussi déluré que les scenarii improbables élaborés pour faire supprimer le mari par un serpent qui n’en a que faire.

Les résultats seront partiels et la vie en deviendra plus compliquée. Plus compliquée, elle sera encore lorsque José Guber, enfin marié à Fulvia, décidera de changer de personnalité, de nom, de style, pour devenir un auteur à succès qui publie de géniaux livres censés modifier complètement votre vie psychologique et affective et vous faire rencontrer le bonheur et Dieu.

Plus le succès viendra, ce qui permet au passage à l’auteur de se livrer à un démolissage ahurissant de ces prétendus sauveurs de l’humanité, plagiats et imbus de leurs seuls intérêts, plus la vie de José Guber deviendra infernale.

Il faut dire qu’il est difficile de masquer un meurtre, de divorcer de Fulvia, femme aussi dangereuse que ses serpents, vivre le grand amour avec son assistante et se défendre contre des attaques directes ou indirectes visant à vous détruire.

Cet univers coloré, débridé, féroce et tendre à la fois, où les comptes se règlent à coups de revolver et où la vie de ceux qui encombrent ne pèse jamais bien lourd permet à Patricia Melo de tisser une intrigue solide et qui tient fièrement la route.

L’imaginaire et une dose de fantasque au service d’un neo-polar si j’ose cette formule. Un neo-polar au service d’une critique de l’argent facile et de ceux qui profitent des faibles. Le tout sans effets larmoyants et mis en musique sous une écriture charpentée, colorée, vive et immensément drôle. Un succès total.

Vous ne pouvez plus ignorer Patricia Melo. Alors vous savez ce qui vous reste à faire !

Publié aux Editions Actes Sud – 239 pages

25.2.09

La dernière passion de Son Eminence – Guillaume de Sardes

Voici l’archétype du bon petit roman, sans grande prétention, bien écrit, plein d’humour et de dérision et carrément jouissif. Un roman qui par son thème, son style, sa mise en scène nous a fait souvent penser à l’irrésistible « Conclave » de l’Italien Roberto PAZZI et que nous vous recommandons par la même occasion et qui lui est, cependant, bien supérieur.

Comme son nom l’indique, ce livre nous entraine dans les sphères de pouvoir et d’intrigues du Vatican. Des sphères peu amènes (je n’ai pas pu résister au jeu de mot) tant l’ambition, la jalousie, la perfidie et le plaisir des sens prévalent sur le désir de sauver les âmes égarées des troupeaux catholiques. Ne voyez aucun mal dans mes propos : j’essaye simplement de vous placer selon le parti pris de l’auteur pour concevoir son ouvrage.

Sur fond de double meurtre, d’intrigues, de complots et de coups bas, nous suivons la bête féroce qui se cache derrière Son Eminence, le Cardinal gardien des rites, le plus haut gradé dans la hiérarchie pontificale après le Pape lui-même.

Ayant mis son intelligence au service exclusif de ses plaisirs et de ses ambitions, Son Eminence mène une vie princière et de débauche. Il collectionne les jeunes hommes et ne dédaignent pas non plus les jeunes femmes impudiques et peu farouches. Plus les plaisirs sont libertins, plus Son Eminence apprécie. Mais malheur à celui qui cherche à le trahir ou à le doubler. Le renard, qui en a vu d’autres, finira par emporter le morceau avec élégance.

Le texte est à l’image de la couverture d’un érotisme surprenant. Derrière les draps pourpres, les ors et les fastes du Vatican se cache la perpétuelle recherche d’un plaisir toujours plus violent et plus interdit. Un parfum de scandale étouffé sous l’obligation de ne rien laisser filtrer.
Bien servi par un texte élaboré et gentiment tourné, parfois un brin archaïque, le roman peine cependant à garder le cap d’une intrigue haletante et rebondissante. On sent l’auteur plus à son aise en mettant sa plume stylée au service d’une critique vitriolée et décalée du haut clergé que focalisé sur le désir de conduire le lecteur dans une intrigue solide et passionnante. Le scenario est au fond convenu, hautement prévisible ce qui gâche quelque peu le plaisir. Dommage, cela aurait pu en faire un livre excellent…

Publié aux Editions Hermann – 128 pages

22.2.09

L’amour est fou – Yann Queffélec

Trois jours que le livre est refermé et attend, au coin de mon bureau, que je m’attelle à sa note de lecture. Trois jours que je recule, hésitant sur la conduite à tenir face à un auteur qui compte.

Certes, Monsieur Queffélec, je n’ai pas l’intention de vilipender votre dernier roman mais, en même temps, je ne puis pas dire avoir été emballé. Loin de là, même.

Il manque une spontanéité, une fraîcheur, une liberté d’écrire pour traduire de façon un peu plus folle la folie, plus ou moins lourde, plus ou moins feinte des personnages ici mis en scène. Oui l’amour est fou dans le chemin qu’il se fraye, dans les obstacles qu’il dresse, dans la passion qu’il déchaîne. Mais rien de cela ne se retrouve dans ce roman en retrait.

Et pourtant, tous les ingrédients ont été savamment disposés. Aucun des trois personnages du trio amoureux et infernal ne peut être qualifié de normal, si tant est qu’il puisse y avoir la moindre définition du concept de normalité. Disons, en tous cas, que leurs vies sont éminemment compliquées, enfermées dans des schémas oedipiens lourds de conséquence.

Au beau milieu du trio, il y a le narrateur, Marc. Un jeune homme de vingt cinq ans à peine, fils d’une pianiste internationale, décédée, et d’un égyptologue qui survit de conférences données pour le compte de l’Association Française. Marc ne s’est jamais remis de la mort de sa mère et tout le roman, toute cette auto-narration souvent nauséabonde, sans concessions, visera, au fond, à faire le deuil de cette grande absente et à tuer le père. Un père embarrassant qui lui écrit régulièrement et qui n’obtient jamais de réponse. Qui le finance sans espoir de retour d’être aimé. Un père qui monopolise sa fille, la sœur de Marc, aveugle de naissance, substitution domestique de la femme aimée et disparue.

Marc est tombé fou amoureux d’Alba, une jeune femme de son âge. Une femme qui lui ouvre son lit mais qui ne s’est jamais laissée prendre ni aimer. Une femme amoureuse mais incapable de se donner. Une femme qui va le rendre fou avec ses deux pyjamas pour dissuader toute tentative d’effleurement.

Un jour, Marc finit par rompre presque par accident ce lien malsain. Mais, par accident aussi, sans le vouloir consciemment, il va tomber aussitôt dans les bras d’Aline, la mère d’Alba. Une belle femme d’une petite quarantaine. Une amante experte et attentionnée. Une sorte de mante-religieuse aussi qui veut Marc pour elle seule et qui au fond d’elle-même est terrorisée à l’idée que Marc puisse la quitter pour sa fille Alba. Aline, c’est la mère, l’épouse, la maîtresse, la lionne et la furie incarnées. Un cocktail qui vous explose à la figure sans jamais prévenir !

Mère et fille se détestent, ne sont plus adressées la parole depuis des années. Aline c’est la face sombre de la folie, la jalousie furieuse, capable sans préavis de péter les plombs et de se montrer violente envers Marc pour le pousser à avouer une faute qu’il ne commet pas.

Alors, peu à peu, Marc qui vit d’expédients, quelques cours de tennis au noir, ou garde d’enfants, va chercher à régler ses comptes. En se réfugiant dans l’alcool qu’il consomme sans modération pour oublier la vacuité de son existence.

En acceptant le boulot de critique musical dans une revue qui veut déboulonner les grands noms. Il se livrera à une critique gratuite, vitriolée des plus grandes pianistes, réglant des comptes, sur des innocents, avec sa mère qui l’a quitté. Ce sont là les mielleurs passages du livre et la conversation téléphonique avec Yvonne Lefébur au téléphone est un grand moment d’émotion.

Et puis Alba finira par resurgir, sur un quiproquo, par la faute d’Aline. La folie latente ou véritable pourra alors trouver son fixateur, se sublimer et Marc en finira avec ses démons.

Un thème assez sublime bien que compliqué.

Malheureusement, le résultat n’est pas là. On se prend à s’ennuyer, à compter le nombre de pages avant la fin faute d’une unité narrative et d’une folie littéraire. Le langage reste convenu, en décalage avec l’esprit des êtres, d’où sans doute cette distanciation au récit. De la folie pour le fond mais absente de la forme.

Pas un mauvais livre, mais un livre inabouti. Tant pis…

Publié aux Editions Fayard – 261 pages

20.2.09

Trailerpark – Russel Banks

Trailerpark c’est l’endroit où l’on parque les mobile homes américains. Ces grandes maisons longilignes, amovibles, en bois réservées aux classes les plus modestes aux Etats-Unis.

Russel Banks nous projette au cœur d’une petite communauté de laissés pour compte de la société américaine et qui ont tout juste le moyen de payer un modeste loyer en compensation d’une de ces caravanes.

Certes, elles sont disposées en bordure d’un lac quasi déserté, en plain cœur du New Hampshire. Un Etat agricole, pauvre, sans industrie, sans travail et où seuls ceux qui n’ont pas d’autres choix, restent. C’est l’état où Banks vécut. La campagne, les collines, la chasse te la pêche. Et surtout, un hiver long et rigoureux, un froid glacial puisque la température descend fréquemment à moins vingt.

Comme toujours, Banks use d’une langue extraordinairement simple, dépouillée, minimale pour aller à l’essentiel, pour nous permettre de rencontrer les hommes et les femmes simples, essentiels, un peu bruts de décoffrage qu’il choisit de mettre en scène. Le langage est souvent familier et l’on croirait souvent assister à une scène en direct, prise sur le vif, sans détour.

Le roman commence par un long premier chapitre de plus de cent pages où nous voyons vivre la communuaté. Nous faisons connaissance de chacun de ses membres, représentatifs de tous les pauvres d’un Etat essentiellement blanc.

Il y a là un capitaine retraité de l’Armée de l’Air qui se prend un peu pour le leader de cette communauté, une ancienne militaire, vivant seule et en marge des conventions. Avec un penchant tout particulier pour l’élevage de cochons d’Inde. Un élevage qui va engendrer une croissance exponentielle de la population animale et donc de leurs déjections. A tel point que, même si ces animaux restent confinés, leur présence dérange la bienséance collective, perturbe les habitudes. Alors les pressions deviendront de plus en plus fortes, de plus en plus insidieuses pour obtenir la liquidation de ces centaines d’animaux qui auront fini par engloutir la caravane.

Les chapitres suivants pourraient être lus indépendamment les uns des autres, comme des nouvelles. Or on sait que Banks excelle dans le genre.

Ces chapitres donnent à voir tour à tour chacun des autres habitants de cette communauté. Ils illustrent tantôt la bassesse humaine, l’alcoolisme qui sévit profondément pour rompre l’ennui, l’adultère quand on s’est lassé de l’autre.

C’est une galerie de paumés qui défile sous nos yeux attendris. Un jeune noir qui vit de petits boulots, de menus services rendus sur place et surtout de l’air du temps, ayant renoncé par avance à toute intégration d’ailleurs impossible.

Un adolescent shooté au chanvre et au shit et qui finira par payer de sa vie d’avoir voulu se frotter à plus fort que lui.

Une infirmière noire, dévouée, impliquée et intégrée, aux rapports troubles avec le médecin qui l’emploie.

Un vieil homme, solitaire et rustre, et dont le seul plaisir est de pêcher, coincé dans sa cabane sur patins calée sur la glace du lac gelé. Un vieillard qui a gagné à la loterie. Un gain inespéré qui pourrait changer sa vie mais dont la collectivité va vouloir s’arroger le bénéfice. Mais le comportement collectif stupide et veule emmènera ce petit monde à la catastrophe et à la honte infinie.

Bien d’autres personnages vous attendent dans ce très beau roman de Banks. Un roman qui parfois ressemble à une pièce de théâtre et où les divers protagonistes dialoguent intérieurement pour nous laisser voir comment chacun interprète, à sa façon, un évènement donné.

C’est la mariage des genres, la variété de ces situations quotidiennes anodines et banales mais superbement mises en scène par Banks qui font le charme indéniable de ce roman à part.

Si vous ne connaissez pas Banks, réparez cet oubli séance tenante !

Publié aux Editions Actes Sud – Léméac – 318 pages

14.2.09

Serpents et piercings – Hitomi Kanehara

Attention, ça décoiffe ! Ce très court (premier) roman d’une jeune femme de 22 ans fut un best-seller au Japon. A croire que sexe, violence et trash forment un cocktail prisé au pays du soleil levant.

Rien ne vous sera épargné dans ce bouquin qui claque comme un coup de poing. Il faut croire que l’auteur a déjà une singulière expérience.

Si vous êtes du genre âme sensible, mieux vaut passer à autre chose. Si vous acceptez une littérature différente, au sens radical du terme, alors tentez l’expérience.

Les descriptions de piercing en vue d’obtenir une langue fourchue font froid dans le dos. Pour ma part, j’en avais presque l’estomac qui se soulevait. Les scènes de sexe sont particulièrement hard car pratiquées par un sadique qui ne peut jouir qu’en faisant souffrir sa partenaire, en la maintenant à la limite de l’asphyxie.

Encore une fois, rien ne sera laissé de côté : ni les beuveries incessantes, ni les meurtres violents, ni les tortures physiques et psychologiques. Il ne peut y avoir de jouissance dans ce roman étrange et dérangeant qu’à la recherche de l’extrême, sans retour possible vers la normalité.

Espérons que ces descriptions hallucinantes d’une course effrénée vers toutes les formes de sensations fortes en vue de donner un sens à une vie qui n’a pas trouvé d’autres moyens d’expression, ne soient en rien le reflet d’une jeunesse nippone en mal d’idéal.

Sinon, c’est à en avoir froid dans le dos…

Vous êtes prévenus. A vous de voir.

Publié aux Editions Grasset – 163 pages

12.2.09

Vie, jeu et mort de Lul Mazrek – Ismail Kadaré

Le grand écrivain albanais, Ismail Kadaré, se livre une fois de plus à une critique désopilante et acerbe de la société albanaise au temps du régime communiste désormais abattu. On se surprendra à sourire souvent à la lecture de ce gentil roman, non essentiel, mais qui fait passer un bon moment.

L’originalité de ce roman est de donner une place essentielle aux morts et en particulier aux héros antiques, Hector et Andromaque, l’île de Bathrint, où se trouvent les vestiges d’un théâtre antique et d’une réplique de Troie, jouant un rôle particulier dans ce récit loufoque.

Le propos de l’auteur est de montrer, en se gaussant, jusqu’où le régime totalitaire albanais était prêt à aller dans l’intoxication pour entraver une redoutable épidémie de fuites à la frontière avec la Grèce.

Pour cela, le régime n’hésitera pas à enrôler des prostituées de luxe pour démasquer les candidats dans les stations balnéaires, à exhiber des cadavres douteux pour refroidir les ardeurs et bien sûr, à emprisonner les politiques qui ont failli puisqu’ils sont inévitablement responsables.

Une intrigue compliquée mêlant amour et pièce de théâtre finira par se nouer sous nos yeux intrigués.

Avec bonheur, à chaque fois que l’on pense deviner la suite, Kadaré prend un malin plaisir à nous entraîner dans une direction inattendue et inventive.

Mais tout finira en tragédie, car même une fois le régime haï tombé, on ne badine pas avec les secrets d’état.

Amusant mais non indispensable.

Publié aux Editions Fayard – 276 pages

8.2.09

Il faut qu’on parle de Kevin – Lionel Shriver

Tout d’abord, il convient de dire que le prénom de l’auteur pourrait prêter à confusion : Lionel Shriver est une femme, américaine et journaliste de son état.

Son roman « Il faut qu’on parle de Kevin » (traduction littérale du titre original) est un roman choc. Un de ceux dont vous ne sortirez pas indemne et qui vous hante, longtemps après l’avoir refermé.

Avant d’écrire son roman, Lionel Shriver a longuement enquêté sur les raisons qui peuvent pousser des adolescents américains, souvent sans histoire, à basculer soudainement dans le crime et l’horreur en commettant des tueries gratuites et hyper-violentes sur des campus scolaires. On pourra lire utilement l’interview suivante qu’elle a donnée à Montréal :

http://www.voir.ca/actualite/actualite.aspx?iIDArticle=44377

Ce livre se présente sous la forme d’un long monologue d’une femme, Eva, à qui tout a réussi, en apparence du moins. PDG d’une société qui publie des guides touristiques du type « Routard », elle est riche, mariée. Pourtant, très vite, nous allons apprendre que son fils, Kevin, a commis l’indicible en tuant neuf de ses camarades, une professeur et un employé de cafétaria un certain JEUDI.

Eva, séparée de son mari (attendez la fin du roman pour comprendre), éprouvée par le choc terrible de découvrir son fils assassin et sortant d’une série de procès au civil comme au pénal, éprouve un irrépressible besoin de se confier par écrit à son époux. Une thérapie littéraire en sorte où rien ne sera laissé de côté. Une exploration absolue de l’intime d’une femme américaine située du bon côté de la barrière sociale.

Comment en sont-ils arrivés là ? Quelle est la part de responsabilité de chacun des parents ? Qu’auraient-ils dû faire pour éviter cela et était-ce évitable ?

Autant de questions qui vont amener une intense et douloureuse introspection en tant que femme, épouse et mère. Or c’est là la force incroyable de ce roman unique : entrer profondément dans l’auto-analyse, sans circonstances atténuantes car la recherche de sa vérité (il ne peut y avoir une seule vérité face à ces questions qui sont et resteront pour beaucoup sans réponses) est structurante pour Eva. Tenter de répondre c’est pouvoir encore vivre, c’est exorciser le mal. Il y a une intense sensibilité féminine, un amour sincère dans chacune des longues lettres qu’Eva rédige à l’intention de son époux, Franklin.

Rien n’est laissé dans l’ombre : la relation sulfureuse mère-fils, le rejet d’un enfant envahissant et perturbant, le refus de voir la réalité, le caractère psychologiquement gravement perturbé de l’enfant laissé sans traitement idoine, l’absence de front commun parental, la préférence donnée à la sœur cadette…

Chaque point est longuement examiné, comme dans un procès virtuel, en disséquant crûment chaque moment essentiel de la vie familiale et en le regardant a posteriori.

L’auteur se livre également à une assez féroce critique de la société américaine républicaine et à ses clichés. L’opulence, la richesse, l’autosatisfaction et l’aveuglement ne joueraient-ils pas un rôle dans ce besoin, pour ces adolescents, à s’affirmer autrement puisque tout est déjà fait, acquis, atteint ?

Quel rôle la télévision, Internet, les jeux vidéo jouent-ils dans la banalisation de la violence comme mode d’expression par défaut ? Tous ces points sont abordés de façon conséquente dans l’introspection d’Eva sans pour autant chercher à se défausser de sa responsabilité de parent.

Au-delà de la charge émotionnelle propre à l’horrible JEUDI, ce roman nous interpelle sans cesse sur nos rôles en tant que parents, adultes, conjoints, sur notre relation au modèle social dominant, sur notre capacité à réfléchir et à agir pour prévenir une catastrophe. Il est impossible de rester en dehors ce qui est présenté car nous avons toutes et tous, à un moment ou un autre, eu à gérer au moins une situation similaire dans notre vie de couple ou de parents.

La fin du roman est particulièrement éprouvante : elle marque le point d’orgue d’une longue descente aux enfers qu’aucun des deux parents n’aura su prévenir et encore moins arrêter. Pire, ils en sont indubitablement co-responsables, à des degrés divers.

Un roman intense, bouleversant, dur et auquel il est impossible de rester insensible. Un très grand livre.

Publié aux Editions Belfond – 486 pages