9.4.20

Manuel d’exil – Velibor Čolić


Impossible de douter que Velibor Čolić ait mis beaucoup de lui-même et de sa propre histoire pour construire ce réjouissant et finalement optimiste manuel d’exil. Portant le même nom que lui, Croate comme lui ayant déserté l’armée dans laquelle il avait été enrôlé de force et fui les combats fratricides avec les Serbes lors du terrible conflit des années quatre-vingt-dix, voici le double littéraire de l’auteur qui découvre les charmes et les pratiques de notre beau pays et de ses traditions d’accueil, du moins jusqu’à ce que les contingents de réfugiés, de plus en plus nombreux, ne nous obligent à sans cesse verrouiller plus fortement nos frontières.

Ayant franchi les contrôles frontaliers de bien des pays européens, c’est au centre d’accueil pour réfugiés de la ville de Rennes que l’autre Velibor Čolić, celui de ce petit manuel, finit par échouer. Logé, bénéficiant d’une maigre allocation en attendant et espérant le statut de réfugié politique, ce grand gaillard de près de deux mètres doit tout réapprendre. Dans son pays, il fut un auteur à succès récompensé de prix littéraires ainsi qu’un animateur de radio. Ici, il n’est plus qu’un pauvre type ne parlant pas un mot d’une langue qu’il lui faut apprendre à maîtriser au plus vite, sans boulot, vivant d’expédients.

Alors, il faut bien se débrouiller en suivant, ou non, les conseils plus ou moins avisés et toujours très limites que lui donnera son compatriote spécialisé, entre autres, dans le vol de voitures et l’escroquerie aux allocations. Mais l’ancien soldat est avant tout un poète, un amoureux des mots, des femmes et des bouteilles pourvu qu’elles fussent alcoolisées. Ce sera donc avec ce qui le passionne qu’il tracera sa route. Quoi de mieux que la poésie française pour apprendre une langue à la grammaire traîtresse et aux sonorités si éloignées du croate ? Quoi de mieux que des vers appris par cœur pour séduire les femmes et vivre des aventures vouées d’avance à l’échec ? Quoi de mieux que la consommation immodérée d’alcools en tous genres pour oublier qu’on n’est pas grand-chose et dépendant du bon vouloir des autres ?

Mais, comme il nous le montre avec ce recueil superbement écrit, faisant honneur à notre belle langue, maniant à la perfection l’autodérision, l’humour et la science du conte, les deux Velibor Čolić, celui du livre comme celui qui écrit le livre, sont loin d’être dénués de talents. Ils finiront alors par trouver leur vraie place. Celle d’un auteur fréquentant les cercles des personnalités médiatiques pour le Velibor Čolić romanesque, celle d’un auteur qui fut un temps bibliothécaire et qui intervient régulièrement en milieu scolaire afin de témoigner de son parcours et de son intégration, pour le véritable et attachant personnage qu’est l’auteur.

Publié aux Éditions Gallimard – 2016 – 200 pages