17.10.08

La disparition de Richard Taylor – Arnaud Cathrine

Pourquoi regrette-t-on, après avoir refermé ce roman atypique, l’exploitation du thème qui en a été faite ? Il y a un je ne sais quoi d’inachevé, une bonne idée qui n’est pas allée jusqu’au bout sans doute à cause de la multiplicité des personnages qui amènent à avoir une vision superficielle de ce qui se passe… Cest le charme mais la limite de ce roman assez intéressant au demeurant.

Richard Taylor est un trentenaire qui s’endort dans sa vie. Un bon boulot à la BBC, marié à une femme gentille mais sans intérêt, tout nouvellement père d’une petite fille et heureux ( ?) propriétaire d’un gentillet appartement de soixante mètres carrés à Brighton.

Son couple sombre, sans y prendre garde, dans la routine matérialisée par une absence de rapports sexuels et des soirées passeés côte à côte sans rien se dire. Une absence soudainement et cruellement révélée par une nouvelle voisine, célibataire, et qui se livre à des séances bruyantes de masturbation, juste derrière la cloison mal isolée de la chambre conjugale.

C’est le révélateur pour Richard Taylor qui, du jour au lendemain, sans prévénir, va disparaître de la vie de sa femme Susan et des siens. Il enverra une lettre décousue à sa mère et ses sœurs, qu’il déteste, pour régler des comptes qui, en fait, resteront ouverts.

L’intérêt du livre réside indéniablement dans la vision de lui qu’ont alors les diverses femmes qui comptent pour Richard Taylor.

Pas son épouse, femme sans intérêt et dont nous n’apprendrons presque rien. Mais les femmes rencontrées, quelques heures, quelques jours, quelques semaines. C’est elles qui vont nous montrer Taylor sous ses diverses facettes et mettre à nu la crise identitaire de cet homme en rupture de banc.

Un homme qui éprouvera le besoin de s’ancrer dans les divers univers féminins, ceux des femmes qui peuvent aimer sans l’être réellement en retour, ceux des hommes qui se prennent pour des femmes et qui vont voir en Richard un hâvre de tentation. Une tentation sans retour cependant.

Le roman aurait pu être glauque. Il ne l’est pas. Il est sombre, comme le désespoir qui s’empare de Richard, comme son incapacité à se reconstruire, comme sa déchéance morale, physique et psychologique. Finalement, nous ne saurons pas vraiment qui est Richard Taylor, ce qui l’anime, ce qui l’émeut. Il restera une forme de mystère pour les femmes qui parlent de lui et pour nous, lecteurs.

Le livre laisse ouvert d’ailleurs tout futur, comme s’il appartenait à Richard de se prendre en main et de repartir, faisant fi de ce qu’il a pu/su inspirer aux autres.

Un livre à découvrir, malgré ses imperfections. Pas un grand roman, mais un assez bon ouvrage tout de même.

Publié aux Editions Verticales – 195 pages

13.10.08

L’affaire Jane Eyre – Jasper Fforde

Imaginez un instant que ce qui gouverne le monde d’un futur proche soit la Littérature. A tel point que des sectes se constituent pour décider qui, des Shakespeariens ou des Byronniens, l’emporte sur l’autre, que des automates postés dans les lieux publics récitent à la demande des morceaux choisis des meilleures pièces de Shakespeare et que des Brigades Spéciales, les Literatec, soient constituées pour traquer le grand banditisme littéraire.

Un grand banditisme qui vise à s’emparer de manuscrits originaux pour les modifier et les revendre, imités à la perfection, sous le manteau. Pour créer de pseudo-originaux reprenant le style, la structure syntaxique, le vocabulaire habituels des grands auteurs classiques.

Jasper Fforde nous entraîne avec une imagination et un humour décapants dans un monde totalement fou, un monde coincé dans une guerre qui dure depuis cent trente ans et qui opposent Russes et Anglais pour un bout de presqu’île perdu en Crimée.

Une guerre qui pourrait tourner définitivement au profit des Anglais si certains secrets de fabrication d’une arme définitive, sans riposte mais non atomique, étaient définitivement découverts. Des secrets qui existent dans le futur et qui pourraient être découverts par anticipation grâce à une machine à ouvrir le temps littéraire. Une machine devenue un enjeu crucial d’une lutte sans merci.

Mais c’est sans compter sur le terroriste Hadès, génie, ex-professeur de littérature, séducteur, capable de se rendre maître des cerveaux les plus faibles, meurtrier sans scrupules pour s’emparer de ce qui le rendra immortel : un manuscrit original. Inrepérable, invisible aux caméras, résistants aux balles, il se joue avec sarcasme de tous ses poursuivants.

Le manuscrit, ce sera celui du roman de Charlotte Brontë, « Jane Eyre », doù le titre du roman, qui va donner lieu à une empoignade où tous les coups sont permis entre les services spéciaux anglais, les services secrets paramilitaires, la société des protecteurs de Brontë et Thursday Next, inspectrice Literatec qui eut Hades comme professeur.

A partir de là, Fforde dévoile un talent impressionnant pour concocter une trame narrative brillante, soutenue, pleine de rebondissements. Un univers dans lequel les romans écrits dans le passé peuvent être modifiés grâce à une ingénieuse machine combinée à des vers capables d’agencer des synonymes ou de combiner de nouvelles phrases. Un univers où le temps se dissout et se fracture et où les personnages romanesques du XIXe siècle ont leur propre vie, leurs propres émotions, leurs propres désirs capables d’influencer notre vie à distance comme la technologie envisagée dans ce roman délirant sait le rendre possible dans l’autre sens.

Un univers où la loyauté continue à avoir un sens et où le courage se voit récompensé malgré l’adversité.

Nous assistons admiratifs au dialogue entre les personnages de ce roman inclassable et ceux de Brontë ou du poète William Wordsworth (quel beau nom pour un poète !), jusqu’à la réécriture partielle d’un des chefs-d’œuvre de Brontë en vue d’offrir une fin plus « happy end » et moderne que l’originale.

Il ne faut pas chercher le probable ou le réaliste : nous nageons en pleine techno-fiction dans un monde dont les limites physiques ont été repoussées et où se déplacer à travers le temps n’est pas si inhabituel que cela.

L’inspectrice Thursday Next aura bien du fil à retordre pour tenter de venir à bout de Hadès et devra passer par de multiples épreuves, dans ce monde réel et dans d’autres, pour mieux se connaître elle-même et venir à bout de ses propres démons.

Tout aussi génial, imaginatif et délirant qu’un Dune, qu’un Tolkien, que les Fourmis mais d’un genre à part.

A ne surtout pas rater !

Publié aux Editions Fleuve Noir – 389 pages

4.10.08

La ville au bord du fleuve immobile – Eduardo Mallea

Eduardo Mallea est un des écrivains argentins majeurs, si ce n’est l’écrivain argentin de référence. Né en 1903, mort en 1982, « La ville au bord du fleuve tranquille » fut rédigé entre 1935 et 1936. On y sent la guerre poindre et la ville brille de ses derniers feux illusoires.

A la fois roman et succession de nouvelles, « La ville au bord du fleuve immobile » met en scène soixante trois personnages, sombres, solitaires, amers.

Ce livre est une composition musicale austère et exigeante pour dire l’impossibilité d’aimer durablement, l’impossibilité à être deux, à s’ouvrir à exister en fonction de l’autre. La force de cet ouvrage est en outre d’étudier ce qui semble constituer un axiome incontournable pour l’auteur, tant du point de vue masculin (principalement) que féminin.

Nul sexe ne peut trouver grâce aux yeux de l’autre et ce point de vue est décortiqué avec une froideur qui fait peur et semble condamner toute passion, tout sentiment, toute affection à une tombe humide et sombre.

Quelles que soient leurs conditions, leurs statuts, leurs passés, les personnages de Mallea sont condamnés d’avance à poursuivre leur chemin sur le bas-côté. Privés d’amour, délaissés, ils cheminent en silence pour parfaire les raisons qui feront d’eux les mal-aimés auxquels ils se condamnent seuls.

L’essentiel de ces nouvelles se déroule de nuit, dans les divers quartiers de Buenos-Aires, souvent autour d’une table et de quelques alcools qui désinhibent. L’écriture y est exigeante mais admirable : lire d’une traite ce recueil serait une erreur car l’accumulation de désespérance pourrait inviter à se détourner d’un ouvrage majeur.

A déguster de préférence en parallèle d’une autre lecture et à méditer.

Un livre que tout amateur de littérature se doit de découvrir.

Publié aux Editions Autrement – 268 pages

29.9.08

L’heure magique de la fiancée du pickpocket – Anne Bragance

Si vous ne connaissez pas encore Anne Bragance, écrivain prolifique d’origine andalouse, née à Casablanca et bercée dans son enfance par un melting-pot de langues et de cultures, ce petit roman constitue une joyeuse opportunité.

Mme Bragance est une femme du Sud, du soleil, de l’expression imagée et où les mots s’entrechoquent, se disloquent pour se fondre dans une langue aux couleurs régionales. Une langue chaude, expressive, pleine d’humour et de grands sentiments.

Nous sommes ici à Marseille. Sans transition et sans introduction, ce qui peut surprendre, nous suivons Irina sur la cannebière. Il pleut. Irina met sa main dans son imperméable et son portefeuille a disparu. Par un raccourci saisissant, Irina est au bras du pickpocket et le suit dans un bistrot. Le jeune homme, par bravade parce que la fille est belle, lui propose de l’épouser. Parce que le jeune homme a de la prestance et qu’il a choisi de commander deux camparis, l’apéritif préféré d’Irina sans qu’il le sache, Irina accepte. Il ne sait pas que c’est le troisième mariage de la belle inconstante. Maxime tombe des nues, ne dit rien et voilà l’affaire conclue !
Enfin presque, car il faut que les deux futures belles-mères s’accordent. Et c’est là que l’auteur se déchaîne et donne libre cours à la puissance de sa langue.

La mère de Maxime est simple, fille du peuple. Elle élève seule ses trois enfants car, dans ce roman, les hommes sont souvent morts, absents, largués par des maîtresses femmes et figurent au second plan. Elle s’exprime dans une langue qui concatène les expressions toutes faites ce qui donne des résultats burlesques et aux résonnances merveilleuses. C’est les des principaux attraits de ce petit bijou.

Celle d’Irina est un véritable despote qui a enterré quatre maris, en tyrannise un cinquième et veut tout régenter.Alors, bien sûr, elles vont s’affronter, se charmer, s’amadouer sous la vigilance discrète du beau-père d’Irina qui ne veut que le bonheur du couple.

Derrière cette intrigue simple, Anne Bragance a le don pour nous emmener dans un voyage enlevé dans la ville de la bonne-mère. Deux classes s’affrontent. Un couple contre-nature se forme qui érige ses propres lois, avant que de succomber aux attaques liguées des deux belles-mères.

Les rebondissements sont nombreux, l’écriture alerte et le rythme à l’avenant.
Le soleil chante, la parole est d’or. On sourit, on s’amuse, on oublie tout.
Au fond, que demander de plus même si ce n’est pas un roman majeur ?

Publié aux Editions Mercure de France

19.9.08

Un week-end dans le Michigan – Richard Ford

C’est un livre profondément mélancolique que Ford a concocté. Un livre aux tonalités très différentes de « Une mort secrète », beaucoup plus intimiste et introspectif. Un livre aux tonalités grises comme la brume qui masque une réalité qu’on a du mal à accepter.
Le livre est écrit à la première personne du singulier, sous la forme d’une confession distanciée, d’un petit observateur détaché qui aurait la capacité à disséquer ce que le moi auquel il est rattaché a pu commettre en bien ou en mal, consciemment ou inconsciemment. C’est Franck Bascombe qui parle, un brave type de trente neuf ans, journaliste sportif et divorcé.

Petit à petit, par les confessions qui nous sont livrées, les retours nostalgiques dans un passé dont il comprend qu’il a peut-être symbolisé le bonheur sur terre, nous allons de mieux en mieux faire connaissance avec Franck Bascombe. De même qu'il va apprivoiser sa personnalité en trouvant un sens à une vie qui s’est toujours cherchée jusqu’ici.

Depuis son divorce, d’un commun accord avec son ex-épouse, ils se sont installés dans la même petite ville du New-Jersey pour protéger les enfants. En fait, il semble bien que tous deux continuent d’être amoureux l’un de l’autre, mais qu’ils sont trop fiers pour se l’avouer et revivre ensemble. Pourtant, ils se téléphonent presque quotidiennement, se servent de confidents et partagent une connivence autrement plus grande que bien des couples légitimes.

Depuis son divorce, Franck cherche un nouveau sens à sa vie mais ne parvient pas à le trouver. Il a collectionné les femmes, souvent des amantes d’un soir, découvertes dans un hôtel ou un bar qu’il fréquente lors de ses incessants déplacements professionnels. Une seule liaison a duré trois ans, une liaison sulfureuse et pleine de passion mais qui ne pouvait mener qu’à la destruction. Il ne reste de ces aventures qu’un goût amer car aucune na su approcher ce qu’il comprend avoir connu avec son ex-épouse.

Il s’est essayé au professorat car, avant d’être journaliste, il fut auteur d’un recueil de nouvelles qui fut salué par la critique. Mais comme il est velléitaire, il a cessé d’écrire, l’inspiration et la constance manquant. Cette tentative fut désastreuse et le ridiculisa plus encore à ses propres yeux.

Il croit avoir trouvé un amour et une relation stables avec une jolie infirmière de la ville et il décide de partir avec elle pour un week-end dans le Michigan, à Detroit, où il doit interviewer une ex-vedette du base-ball devenue infirme et clouée dans un fauteuil roulant.

Nous allons suivre le déroulement d’un week-end mémorable où tout va se conjuguer pour mettre à bas les moindres projets de notre homme. Sa fiancée va se révéler profondément déséquilibrée et le malaise ne va cesser d’empirer avant d’éclater dans une série de scènes déchirantes d’humanité et où, pour se rassurer, pour croire en quelque chose, il ne cessera de crier son amour sans être certain de sa sincérité et malgré les évidences qui devraient le conduire à prendre ses jambes à son cou.

Lors de ce même week-end, une de ces connaissances qui se dit son ami et le harcèle parce qu’il est hanté par ce qu’il a découvert récemment sur lui-même, va se décider le dimanche de Pâques et le précipiter sur des routes parsemées de rencontres hostiles. Ses ex-petites amies, recontactées en hâte, vont lui prêter l’attention méritée après des années de silence.
Même son ex-épouse va finir par lui claquer la porte au nez après une conduite impardonnable dictée par le désespoir et la mélancolie.Chaque tentative est vouée à un échec de plus ou plus cuisant pour son amour propre.

C’est sur cette trame profondément déchirante et sur la solitude qui hante chacun des personnages, que Ford va bâtir un roman fort, dense, d’une intense humanité. Un roman sans joie et où tout tourne court. Un week-end pour en finir avec ses illusions et enfin tourner la page, devenir adulte, s’assumer tel que l’on est et non pas tel que l’on rêverait que les autres nous vissent.

Un roman qui pose la question du rapport à l'écriture et de la façon d'être aux autres.

Ce long roman se déguste avec la lenteur et l’attention dues à ce qui est rare, le talent et la force d’expression. A éviter toutefois si vous traversez une phase profondément dépressive !

Publié aux Editions de l’Olivier – 491 pages.

16.9.08

A l’abri de rien – Olivier Adam

La dernière mouture d’Olivier Adam est au moins aussi sombre que « Falaises » ou « Passer l’hiver ». C’est dans l’univers des pauvres, des classes moyennes en voie d’exclusion à force de chômage ou de manque d’argent que l’auteur trouve une inspiration renouvelée. Une fois de plus, nous sommes au bord de le mer. De la Manche qui rend le temps changeant et glacial en cet hiver.

Nous sommes quelque part du côté de Sangate, sans doute, puisque, suite à la fermeture d’un centre de rétention administrative, la ville fourmille de réfugiés afghans, irakiens ou sokhovars qui ne rêvent que de passer en Angleterre, illusoire terre promise.
Marie est en plein naufrage, brisée par une dépression qu’elle s’emploie à ne pas vouloir soigner. Elle vient de perdre son emploi de caissière de supermarché pour avoir pété les plombs face à un client abject.

Elle tourne en rond chez elle, délaissant ses responsabilités de ménagère et d’épouse. La vie se déroule à côté d’elle. Une vie qu’elle abhorre. Une vie étriquée, à l’horizon bouché par les crédits qui s’empilent, un amour machinal, des tâches répétitives et sans intérêt.
Alors, presque par hasard, Marie va se laisser emporter corps et âme comme bénévole au centre d’aide aux réfugiés. Elle y trouve un sens à sa révolte et une structuration à une vie qui part en quenouille.

Mais comme Marie est fragile, elle va se laisser emporter par sa mission, s’identifier à ces hommes affamés, séparés de leur famille, violentés par une police raciste, détestés par la population locale. Marie va se donner entièrement sans retenue, sans distanciation.
A ce jeu là, sa famille, ses enfants jeunes, son mari simple mais aimant, vont payer le prix fort. A vouloir trop aimer car elle ne sait pas s’aimer elle-même, Marie va finir par tout perdre et surtout perdre toute raison.

C’est à cette descente hallucinante aux enfers que nous participons, pantelants, sonnés, désespérés de ne pouvoir intervenir. Car le livre possède une force narrative qui fait qu’on s’identifie rapidement à Marie. Soudain ces images vues à la télévision nous reviennent. Il est facile d’y croire et d’y plonger.

Ce livre est donc aussi bien un témoignage poignant sur le quotidien infernal de ces réfugiés dont personne ne veut, persécutés par notre gouvernement, qu’une illustration de la limite à donner à nos actes sociaux, de l’urgente nécessité à savoir donner de soi sans tout donner et donc, tout perdre. La limite est parfois étroite, surtout pour les faibles, les êtres déséquilibrés et fragiles qui trouvent dans la vie associative un refuge et une occasion de fuir la nature même de leurs propres problèmes. Car comment s’occuper efficacement des autres sans s’être occupé correctement de soi ?

La langue d’Olivier Adam est aussi simple que le cœur de ses personnages. La nuit, la pluie, le froid, la mer du Nord sont autant d’éléments permanents dans son œuvre qui contribuent à créer immédiatement un climat d’étouffement. Un climat propice à l’éclatement des conflits dus à une vie de frustrations et d’échecs, autres caractéristiques des personnages de l’auteur.
Il en résulte un livre glaçant, certes moins poignant que « Falaises », mais tout de même réussi.

Publié aux Editions de l’Olivier – 219 pages

5.9.08

L’inconsolable – Anne Godard

Avec ce premier roman encensé par la critique, Anne Godard nous fait pénétrer dans un monde de noir désespoir, sans autre issue que la mort de préférence atroce. Grâce à une écriture finement ciselée et qui ne laisse pas la moindre place à la lumière, nous plongeons en quelques phrases dans la folie destructrice d’une femme. Une femme qui s’adresse à nous et nous interpelle du fait de l’utilisation du « tu », un tutoiement qui ne permet aucune distanciantion et rend le lecteur en partie coupable de ce qui se joue sous ses yeux. Ce qui ne fait qu’ajouter au malaise qui s’empare de nous.

Tout se joue à l’intérieur de la tête d’une femme sans âge, une petite soisxantaine sans doute, et dont la vie a basculé le jour où son fils aîné est mort. Un suicide, inexplicable et inexpliqué alors qu’en apparence tout allait bien et qu’elle pensait très bien connaître son fils.

Avec ce suicide, les évènements vont s’enchaîner, entraînant la femme dans une spirale dépressive et destructrice. D’abord le mari qui part, sans explications, estimant avoir suffisamment joué son rôle de père et qui laisse l’épouse et mère se débrouiller avec deux filles et un petit dernier.

Puis les enfants qui s’en vont, les uns après les autres, non sans avoir précautionneusement et méticuleusement détruit les traces de leur enfance et surtout toute présence matérielle de leur frère, honteusement disparu. Des amoncellements de sacs poubelle, laissés devant la maison pour dire l’urgence de la fuite. Des sacs dont les voraces voisins s’empareront, le gain gratuit n’appelant pas de retard. Une fois la maison quittée, aucun des enfants ne donnera plus signe de vie.

A qui la faute ? Sans doute en grande partie à la mère que ces abandons arrangent car ils la justifient dans son rôle de victime et la laissent se débrouiller seule avec une maison trop grande pour elle et chargée de souvenirs, surtout des souvenirs douloureux.

Aucun contact avec le monde extérieur. C’est en recluse qu’elle s’enfonce dans sa folie, peu à peu. Les nuits d’insomnie s’enchaînent, les journées vides aussi qu’il faut bien peupler avec une cohorte de souvenirs fantômatiques et malheureux.

Une folie qui emmènera la mère jusqu’à la maladie de Niobié, la maladie de la pierre, une maladie incurable et qui entraîne la mort par asphyxie. Une maladie qui obligera les siens à assister à sa déchéance et à écouter les insondables reproches qu’elle aura pris le soin de leur léguer, par écrit, pour être sûre qu’ils ne pourront y échapper. Pour comprendre qu’elle est inconsolable de la perte d’un fils idéalisé ; un enfant qui n’aura existé que par procuration.

On sort un peu groggy de ce roman dur et d’une profonde noirceur. Un roman fort, dérangeant et qui signe certainement la naissance d’une belle et nouvelle plume.

Publié aux Editions de Minuit – 157 pages

29.8.08

Dolly City – Orly CASTEL-BLOOM

Une femme, Dolly, regarde son poisson rouge mourir. Après l’avoir extirpé du bocal, elle entreprend de le découper en fines lanières, pour l’étudier, avant que de l’ingurgiter avec indifférence. Puis, elle assiste à la lente agonie de son teckel qu’elle va finir par euthanasier.

Embarquée clandestinement sur le pick-up d’un fossoyeur barbare, elle découvre un bébé bleui dont elle va devenir la mère malgré elle.

Une mère, une femme en proie à la folie la plus complète. Médecin ayant fait ses études, non reconnues, à Katmandou, elle cède continûment à des pulsions d’angoisse qui la poussent à ouvrir son enfant pour l’ausculter de l’intérieur, lui greffer un rein inutile ou bien encore lui découper la peau du dos pour y dessiner la carte de l’état d’Israël.

Une angoisse qui lui fait grillager toutes ses fenêtres et jusqu’aux bondes des lavabos avant de les faire arracher le lendemain même, la nouvelle angoisse en résultant devenant encore plus compulsive que la précédente. Ne cherchez d’autre logique que celle d’une folie totale et arbitraire.

La puissance imaginaire d’Orly CASTEL-BLOOM est tout simplement éblouissante. Grâce à des répliques aussi farfelues que celles de « La cantatrice chauve », nous nous déplaçons avec Dolly dans un monde de folie hallucinatoire. Un univers effrayant où tuer, blesser, charcuter, baiser ne répondent à aucun interdit. Ils font au contraire partie d’un quotidien violent et vide de sens. Comme boire ou manger.

Il faut avoir un don extraordinaire pour entraîner le lecteur dans des séquences farfelues où rires et frissons d’horreur se succèdent et s’entremêlent. Un monde dont nous perdons les limites logiques et dans lequel assumer sa maternité nécessite que l’on se fasse coller, au sens physique, son enfant sur le dos.

Lorsque la folie devient trop dévastatrice, Dolly passe quelque temps en asile psychiatrique. Mais elle en réchappe toujours et poursuit une descente sombre et sanguinaire dans un monde dont elle est la seule à tenir la clé.

Cocasserie, humour décalé, rythme débridé constituent les ingrédients d’une incontestable réussite littéraire. Impossible de rester indifférent à une œuvre imaginative, décapante, ébouriffante même !

Vous adorerez ou vous détesterez : il n’y aura pas de juste milieu.

Publié aux Editions Actes Sud – 204 pages

25.8.08

La musique du diable - Walter MOSLEY

“La musique du diable”, c’est celle du blues, celle de la détresse, de la pauvreté, de la misère inventée par les Noirs d’Amérique. C’est la musique pour survivre aux travaux du coton épuisants, pour donner du sens à une vie courte car, souvent, l’on mourait d’un mauvais coup ou tout simplement, épuisé, emporté par la moindre maladie.

Un vieil homme vient de se faire expulser de son misérable taudis. Il est noir, malade, abandonné de tous et a pour seul bagage une guitare douze cordes dans son étui.

Une jeune voisine blanche, délurée, maltraitée elle aussi par la vie va le recueillir. En prenant tous les risques, jouant de culot et d’intimidation, elle va réussir à faire admettre le vieil homme à l’hôpital pour traiter son cancer.

En période de rémission et alors qu’il sait qu’il ne lui reste plus que quelques mois à vivre, le vieil homme entreprend de conter ses belles années aux côtés de certains monstres du blues, dans le Sud encore esclavagiste en esprit. Pour témoigner en musique, il reprend sa douze cordes et va donner dans un bar interlope fréquenté par des joueurs de dés, une série de représentations où la quintessence de son art va s’exprimer, une dernière fois, avant de sortir définitivement d’une vie qui connut plus de chagrins que de joies.

L’auteur rend de façon particulièrement efficace la condition des Noirs des Etats du Sud au début du XXe siècle. Une vie où alcool et blues permettaient de s’abrutir et d’oublier une condition d’exploités.

Pour autant, le roman manque de souffle. Il eût fallu une écriture endiablée, rythmée, forte pour soutenir un pareil thème. Rien de tout cela. Comme, en outre, l’intrigue est parfois un peu compliquée du fait de la juxtaposition des temps anciens et du monde présent, on se prend à compter les pages en vue d’arriver à la fin.

Bien dommage, car cela aurait mérité meilleur traitement.

Publié aux Editions Albin Michel – 323 pages

15.8.08

L’année du mensonge – Andreï Guelassimov

L’année du mensonge constitue un excellent moyen d’aborder la littérature russe contemporaine.

Ce roman, construit en quatre parties qui forment les quatre saisons d’une année aux multiples rebondissements, met en scène une galerie de personnages hauts en couleur et très représentatifs de la société russe moderne.

Une société qui a basculé soudainement dans le capitalisme et dans laquelle nouveaux riches et mafieux en tous genres se partagent sans vergogne un pouvoir qu’il faut réinventer.

Ce roman cocasse et débridé met en scène un personnage central, Mikaïl Vorobiov, jeune homme de vingt-trois ans, tout juste licencié d’une société dont on ignore tout ou presque et dont le patron va, contre toute attente, le ré-embaucher, à titre personnel. Sa mission : apprendre au fils du patron, Serguiev, adolescent de dix-sept ans scotché à son ordinateur, à devenir un vrai russe. Son père, soucieux de voir son fils enfermé et asocial, le soupçonne en effet d’homosexualité. Il ordonne à Mikaïl d’en faire un homme. Au programme, cuites en tous genres, femmes et virées. Le crédit est illimité pourvu que les objectifs soient atteints.

Mais l’élève cache bien son jeu et fait entrer en scène une superbe jeune femme, Marina, élève à l’institut où elle répète la Cerisaie de Tchekov, dont il est l’amant. Il saura souvent surprendre son maître et tuteur de par sa ruse son quant-à-soi, son sens des réparties.

Va commencer avec l’apparition magique de Marina, femme fatale, un ballet de séduction et de tromperies. Qui est-elle vraiment ? Qui aime-t-elle et de qui est-elle aimée ? Comment une femme si éloignée de la situation sociale de Serguiev, surprotégé, a-t-elle pu faire sa connaissance ? Plus le roman avance, plus l’auteur nous entraîne profondément dans un univers à la fois glauque et attachant et où les pauvres russes tentent de survivre à la disparition de tous leurs repères traditionnels.

Un monde où mentir est une condition de base pour sur-vivre, où l’esprit d’à-propos fait loi.

Plus la société se modernise, plus elle se délite, laissant la place aux plus rapaces, aux plus forts, aux plus voraces. C’est ce que veut nous montrer à toutes forces Guelassimov qui n’épargne au passage ni les politiques, ni les milieux d’affaires, ni les militaires…

Mikaïl n’avait d’autres choix pour s’occuper du fils de son patron que de mentir. Un mensonge en entraînant un autre, c’est bientôt un enchevêtrement de duperies qu’il va devoir tisser et gérer, manipulant l’un pour mieux tromper l’autre. Jusqu’à se prendre à ses propres pièges…Malgré tout, l’amour, le vrai, sincère et véritable, finira par triompher après bien des difficultés.

Ce roman se déguste un peu comme une vodka frappée. C’est fort, ça réchauffe mais en abuser assomme. Il convient de se ménager quelques pauses sans quoi on finit par s’y perdre un peu dans une myriade de situations et par le parti-pris que de faire narrer les évènements en parallèle, vus par plusieurs des personnages y prenant part.

Drôle, déroutant, acerbe, parfois superbe. Un auteur contemporain russe qui compte et dont on commence à parler…

Publié aux Editions Actes Sud – 378 pages

13.8.08

Le transsaharien – Tito Topin

Tout d’abord, pour découvrir la vision historique et relativement détaillée de cette véritable histoire peu glorieuse, rendez-vous sur le lien suivant :

nice.algerianiste.free.fr/pages/flatters_a.html

Le roman comme les personnages sont tous tirés de l’Histoire. C’est en 1880 que la France, soucieuse de relier l’Algérie au Mozambique afin d’asseoir sa puissance et de contrôler une bonne moitié de l’Afrique, décide de lancer la construction d’une ligne de chemin de fer transsaharienne.

Pour réaliser de tels travaux héroïques et dispendieux, il fallait reconnaître le terrain. Après avoir conduit une première mission de reconnaissance qui s’était soldée par un fiasco, la petite troupe se retirant toutes affaires cessantes à la première marque d’hostilité des touaregs, le Colonel Flatters se voit confier une deuxième mission.

Celle-ci est purement civile. Peu armée, insuffisamment préparée, elle compte dans ses rangs une dizaine de français dont deux ingénieurs et un médecin ainsi qu’une cinquantaine de tirailleurs habillés en civil et plus de deux cent chameaux.

Flatters va rapidement faire preuve de la plus grande incompétence. Tout d’abord en choisissant mal ses guides locaux, malgré les alertes claires données par les populations locales qui lui intimaient de ne pas se fier aux membres de la tribu parmi lesquels il a exclusivement choisi ceux qui devaient le conduire. Ces derniers n’eurent en effet d’autres projets que de mener délibérément la longue caravane vers le chemin le plus dangereux, le plus long, le plus susceptible de conduire au désastre. Flatters introduisit l’ennemi en son sein dès le premier jour alors que toutes les autres options lui étaient ouvertes.

Incompétence encore dans le partage du commandement avec son second. Flatters ne tint en fait aucunement des avis qui lui furent donnés et prit toutes les mauvaises options militaires. Il en paya tôt le prix de sa vie et conduisit à la mort de tous, sauf neuf rescapés.

Ceux-ci connurent la plus longue marche de l’histoire en plein désert saharien. Plus de trois mois d’errance, affamés, puants, blessés, harcelés par les autochtones, trompés, volés. L’horreur la plus totale qui les conduisit jusqu’à assassiner méthodiquement leurs propres membres afin de les dévorer et de survivre.

La force de ce roman tient dans celle de l’histoire, dans l’héroïsme de ces hommes poussés jusque dans leurs plus extrêmes limites et condamnés à des actes inconcevables pour se sauver une fois que plus rien d’autre ne pouvait l’être.

Certes l’écriture est insuffisante, il y manque du souffle, de l’empathie, du lyrisme qui auraient trouvé toute leur légitimité dans un tel contexte digne d’un film à grand spectacle.

Mais l’auteur eut le génie de croquer une galerie de personnages bien campés, au caractère affirmé et qui vont s’affronter dans une lutte à mort alors que la coopération, le respect et l’écoute auraient peut-être pu éviter le pire. C’est aussi de savoir rendre la folie qui gagne les esprits abrutis de chaleur, éblouis de soleil, ralentis par la soif et la faim, avivés par la maladie et la présence invisible de l’ennemi.

De personnages réels, de faits avérés, Tito a l’intelligence et le talent d’inventer des situations qui renforcent le caractère dramatique du récit. Flatters fait incorporer de force dans sa petite troupe un maréchal des logis chauffeur de locomotive, sur le point d’être libéré, au seul motif qu’il a surpris qu’il était l’amant de sa femme, trente ans plus jeune que lui. Une femme moderne, qui n’hésitera pas à se rendre dans le désert pour braver son époux, demandera le divorce et donnera un enfant à son amant par amour et par bravade.

Un soldat sûr et compétent dont il n’aura de cesse de le brimer, de l’humilier, de le pousser à bout. C’est une guerre dans la guerre.

Derrière chaque personnage se cache une histoire et un destin. Chaque destin est tragique.

Il faudra vingt ans à la France pour se remettre de l’affront qu’elle subira dans cette affaire et qui contribua pour beaucoup à ce que des peuples nomades ennemis s’allient pour se défendre de ceux qui voulaient leur prendre le commerce du sel et leur interdire la traite d’esclaves.

Le meilleur compliment que l’on puisse faire sur un livre c’est de dire qu’une fois commencé, on ne peut s’arrêter qu’à la dernière page. C’est exactement le cas avec ce roman épique, tragique et bouleversant, malgré une fois encore, une écriture qui aurait mérité mieux.

Recommandé par Cetalir !

Publié aux Editions Grasset – 279 pages

2.8.08

Une touche d’amour – Jonathan Coe

Autant j’avais été emballé par « Testament à l’anglaise », sommet truculent et décalé de littérature britannique contemporaine, autant j’avoue être un peu resté sur ma faim avec « Une touche d’amour ». Un bon livre mais pas un grand livre en sorte.

On y retrouve certains des thèmes qui font la trame de « Testament à l’anglaise » : le rejet du thatcherisme et de la paupérisation galopante que l’attitude politique a alors entraîné, la difficulté à s’assumer comme écrivain et tout simplement la difficulté à écrire, la quête du regard des autres en tant que lecteurs de ce qui a été écrit avec tant de douleurs ou de passion, la condamnation sans appel de la participation britannique aux conflits décidés par les Etats-Unis…

« Une touche d’amour » n’est pas un mauvais livre, bien au contraire. Il est même d’une construction originale dont l’écriture a dû présenter pas mal de difficultés par ailleurs.

Il met en scène un universitaire attardé, non inséré socialement et qui s’est lancé dans un immense projet de thèse dont l’ampleur et la confusion en condamne par avance la possible réalisation.

Le personnage central vit seul car il n’a jamais été capable, voire désireux, de fonder une relation sérieuse et durable. Sauf avec une jeune femme dont nous ne savons pas grand-chose hormis qu’elle a fini par épouser son meilleur ami qui va resurgir dans sa vie, après une absence de quelques années. Sa relation aux femmes est tout simplement désastreuse et destructrice.

A l’occasion d’une visite impromptue de son ami, et c’est l’originalité de l’ouvrage, nous allons découvrir que Ron, notre universitaire raté, a commis quelques nouvelles consignées dans de petits carnets rouges. Quatre courts récits qui vont s’insérer dans le ryhtme du roman. Quatre récits décalés, littérairement volontairement maladroits pour mieux mettre en évidence l’échec de toute tentative créatrice de notre homme. Quatre récits lus par des personnages différents et qui vont nous donner à nous interroger sur la véritable personnalité de Ron commentée ou disséquée par chacun des lecteurs proches de l’auteur.

Quatre récits qui tous mettent en scène un homme et une femme dont les prénoms commencent invariablement respectivement par R et K, rappel moins que voilé à cet amour qui ne s’est jamais concrétisé, à une vie regrettée et qui n’a jamais été. D’ailleurs, toute tentative de relation amoureuse entre ces personnages fictifs échoue systématiquement et lamentablement dans chacune de ces pitoyables nouvelles.

Des nouvelles qui vont accréditer la thèse d’une homosexualité putative voire d’une pédophilie au moment où l’auteur se trouve embraqué, comme ses personnages, dans un concours de circonstances abracadabrants et qui le mènent tout droit au tribunal correctionnel pour attentat à la pudeur sur mineur. Tout semble l’accuser alors qu’il est parfaitement innocent. Même son avocate va le pousser à plaider coupable alors qu’elle aussi se débat dans une séparation douloureuse avec un mari qu’au fond elle n’a jamais vraiment aimé en sept ans de mariage. Encore un amour impossible.

Coe se livre alors à une condamnation féroce de l’éducation anglaise, de ses préjugés et nous dresse un tableau saisissant de nullité et de petitesse de l’intelligentsia universitaire.

Un nœud d’attitudes qui amènera à un irréparable dont personne ne saura comprendre le sens mais où chacun pourra préserver son petit monde étroit et coincé.

Un ouvrage où chaque personnage se débat dans d’immenses difficultés à être spontané, où aimer semble impossible, où d’insurmontables barrières affectives, psychologiques, sociales, éducationnelles rendent toute avancée incroyablement complexe.

Il en résulte un ouvrage intéressant, rapide à lire et qui donne un intéressant éclairage complémentaire sur un auteur encore une fois essentiel de la littérature anglaise actuelle et sur la vivacité de la production littéraire britannique (cf les nombreuses références blogguées dans Cetalir).

Publié aux Editions du Rocher – 246 pages

29.7.08

Histoires contre nature – Jakuta Alikavazovic

Un jeune auteur nous amène sans préliminaires dans son univers débridé où toutes références à un monde normalisé et habituel disparaît. Il y a du Ionesco dans cette série de nouvelles qui repousse les limites du réel.

Des nouvelles où un personnage central, Violette, fait le lien. Une Violette dont l’apparence, l’âge, la condition sociale, les maris ou les amants changent selon la volonté inflexible d’un auteur déterminé à nous faire perdre tout repère logique.

Pourtant, les hommes conservent eux aussi les mêmes noms d’une nouvelle à l’autre. Mais, comme Violette, l’âge, le métier, la condition évolue dans un espace temps courbé et où les allers-retours sont constants.

Les noms restent, les situations changent. A vous de faire le lien si tant est qu’il y en est un…

Certes, la lecture de ces récits étonnants n’est pas un long fleuve tranquille. D’ailleurs, soit vous serez emportés par un véritable torrent irrésistible, frappés par l’audace des comparaisons, ébaudis par l’originalité des associations, des images et des situations qui se succèdent sans d’autres logiques que de laisser un rêve littéraire se dérouler, soit vous refermerez le livre rapidement car il ne sera pas fait pour vous.

Trop tôt pour savoir si un nouveau talent est né. Il faudra attendre les prochaines parutions pour se prononcer.

En tous cas, voici un livre qui sort radicalement de l’ordinaire, qui bouscule tout sur son passage, à adorer ou à détester. C’est assez rare pour être souligné.

Publié aux Editions de l’Olivier – 219 pages

26.7.08

La nuit dernière au XVe siècle – Didier VAN CAUWELAERT

Attention, petit bijou !

Voilà un roman qui détonne d’imagination, de drôlerie et de moquerie. Un roman dans lequel le lecteur alternera en sourires francs et rires spontanés tout en se demandant comment l’auteur va se tirer de la situation qu’il aura lui-même créée. Ne vous en faites pas, Mr Van Cauwelaert est un grand écrivain et il s’en sortira fort bien avec les rebondissements d’usage…

L’intrigue est simple. Un inspecteur des impôts marié, amoureux de sa femme qu’il a épousée cependant un peu par hasard, débarque dans un château, sur dénonciation, pour effectuer un contrôle fiscal sur une société spécialisée dans la fourniture d’insectes censés combattre tous les fléaux du monde.

La société comme le château renferment une collection d’individus tous plus déjantés les uns que les autres et férus, par-dessus tout, d’occultisme.

Et voilà que notre inspecteur des impôts, terne, rangé, va, par la volonté des esprits, subir les assauts répétés, tempétueux et haletants d’une jeune femme du XVe siècle, ex-châtelaine du lieu et qui voit en lui la réincarnation de son chevalier d’amant d’il y a plus de quatre cent cinquante ans.

Et comme cet amour la démange depuis lors et que son esprit, par de sombres manipulations que nous découvrons au fil des pages, n’a pu monter aux cieux, le retour de flammes est, si j’ose dire, jouissif.

A partir de là, l’auteur s’en donne à cœur joie pour mettre en scène, et gentiment écorner au passage, toutes les sciences occultes et ce qu’elle comporte d’ésotérisme. Tout y passe et donne lieu à d’hilarantes séances d’écritures automatiques dans lesquelle la belle dicte ses quatre volontés à son inspecteur des impôts, déboussolé, comblé mais toujours amoureux d’une épouse qui, elle, se détache de lui.

Notre administration fiscale est elle aussi aimablement gaussée et l’auteur aura su même créé un nouvel humour, l’humour fiscal, franchement décalé et très under-statement !

Au détour de ces pages dévergondées et franchement hilarantes, l’auteur nous donne cependant à réfléchir à l’influence de notre inconscient sur notre perception du réel. Car la frontière de l’occultisme emprunte sans aucun doute celle de la psychologie, du refoulement, de désirs qu’il serait trop dangereux d’exprimer directement.

Toute l’histoire se déroule sur fond de vengeance quant à elle très moderne et mêle la manipulation à la volonté de découvrir ce que notre éduction, nos valeurs, notre sur-moi nous intiment de refouler.

Pendules, fantômes, orages et esprits parlants sont au menu constant d’une histoire qui se déroule à toute allure et ne menace jamais de s’enliser. Voilà un bouquin parfait pour un film à succès…

A lire sans la moindre hésitation et avec le regret d’un plaisir trop court !

Publié aux Editions Albin Michel – 282 pages

21.7.08

La correspondante anglaise – Anne Bragance

C’est avec un peu d’a priori que je m’étais saisi de ce roman, un jour de chaleur écrasante, dans le Sud, en pleines vacances d’été. Sans doute un roman féminin, écrit rapidement, sitôt lu, sitôt oublié, m’étais-je dit.

Finalement ce fut une sympathique surprise. Pas au plan de l’écriture, très simple, linéaire, immédiatement appréhensible, ce qui, sans doute, participe au charme de l’ouvrage.

Mais, Anne Bragance a su trouver un thème original et le mener au bout, sans faillir et en sachant retenir l’attention du lecteur légèrement réticent que je fus, du moins au début.

C’est à un dialogue entre deux amis de cinquante ans que nous invite l’auteur. Deux septuagènaires paumés au fin fond de la Normandie et qui se suivent depuis le berceau. Ils ont même fait la Légion ensemble et se connaissent par cœur.

Un dialogue drôle, enlevé et avec une énorme tendresse pour l’autre, celle qui permet d’effacer les petits défauts et de rendre un quotidien partagé suportable. Une tendresse qui sait pardonner les coups de gueule et les petites fâcheries qui ne durent jamais trop longtemps.

Deux originaux en tous cas. Joseph entretient une correspondance unilatérale puisqu’elle n’a jamais connu la moindre réponse, avec la Reine d’Angleterre, Elizabeth, qu’il admire et porte au pinacle. C’est elle qui donne un sens à sa vie et qui la rythme. C’est à elle qu’il confie ses soucis après que ses quatre enfants lui aient arraché l’héritage, une fois veuf, père au trop grand cœur non payé de retour. C’est aussi pour Elizabeth qu’il s’essaye à apprendre l’Anglais en baragouinant tout seul, de façon phonétique et répétant les phrases idiotes et inutiles que la méthode par cassettes lui impose à longueur de champ. Partir en Angleterre pour quelques jours est le projet de sa vie. Mais pour cela il faudra convaincre son ami, faire des choix, trouver l’argent et surmonter bien des obstacles.

Et puis, il y a son compère Samuel, plus rustre, plus introverti et dont la seule passion est le jardinage. Son rêve est de créer une rose en l’honneur d’un amour de jeunesse, un peu sorcière et qui fera parler d’elle d’une manière inattendue après que quarante huit décès de septuagénaires auront endeuillé le canton inexplicablement.

C’est à ce quotidien bousculé par la présence de la Presse, attirée par ces morts en série, que nous assistons. Un quotidien remis en question par une enquête policière qui vient troubler de vieilles habitudes et remettre en cause des certitudes.

Nous observons, mi-goguenards, mi-attendris, ces petites moqueries entre amis et qui renforcent une amitié inébranlable, capable de venir à bout dtout et de pardonner tout. Même la correspondance anglaise, inutile et ridicule mais qui va finalement déboucher sur une belle rencontre avec les bizarres habitants de l’île d’en face.

Bref, on passse un bon moment grâce à ce livre attachant, plein de trouvailles, enlevé et amusant. Ce n’est certes pas de la grande littérarture mais on ne l’oublie pas sitôt la dernière page refermée. Comme quoi, les a priori sont nos pires ennemis…

Publié aux Editions Stock – 228 pages

15.7.08

Antenora – Margaret Mazzantini

Antenora est le prénom d’une vieille dame, la grand-mère tout au long du récit, dont nous allons découvrir la vie rude, en quatre parties (l’enfance, la vie adulte de mère de famille, la vie une fois les enfants partis, enfin le veuvage).

Il y a du Rosetta Loy dans cet ouvrage : le même souci d’une saga familiale, certes très condensée ici, l’importance donnée aux descriptions, la souffrance physique et morale dans une Italie de la première moitié du vingtième siècle.

Fille d’un professeur, elle épousera un banquier dont la gentillesse et la bonhomie lui vaudront le surnom de nigaud. Bon mari, amant facile à satisfaire, bon père, il ne posera pas de souci à une épouse dont les jambes l’auront séduit.

Mère de quatre enfants, un de ses fils mourra très jeune du typhus. Pas eu le temps de s’y attarder, de toutes façons il fallait nourrir les trois survivants et faire tourner une maisonnée aux moyens tout juste suffisants.

Sur un rythme très lent, très intimiste, nous vivons de l’intérieur les évènements marquants de cette femme racontée par sa petite-fille préférée. Rien que de très ordinaire après tout mais bien écrit, posé, mélangeant les petites joies et les grandes peines, dépeignant avec pertinence les changements qui s’opèrent au fur et à mesure que la vie s’écoule.

Au fond, un livre tellement ordinaire par les thèmes qu’il traite qu’il est possible de s’y projeter. Il ne peut y avoir une situation dans laquelle vous ne puissiez vous reconnaître.

La limite rapidement atteinte de l’exercice est qu’en l’absence d’une écriture forte ou hyper-structurée, cette petite musique un brin doucereuse finit par déconnecter une attention insuffisamment sollicitée.

Bref, un livre sympathique mais loin d’être indispensable.

Publié aux Editions Robert Laffont - 171 pages

11.7.08

Sept pierres pour la femme adultère – Vénus Khoury-Ghata

Un beau titre mais un résultat décevant.

Dans un village d’Asie aux portes du désert, loin des bruits de la construction d’un grand barrage, Noor attend son châtiment. Ses trois fils ont témoigné contre elle et l’ont désignée au cheik comme adultère. De cette liaison, alors qu’elle avait été abandonnée par son mari, joueur et plus ou moins voleur, Noor va se retrouver enceinte d’une vie qui se développe, malgré elle.

L’adultère signifie la mort par lapidation. Bientôt, les villageoises vont amonceler les pierres pour exécuter la fatwa et se partager les quelques modestes biens de la victime.

C’est sans compter sur la volonté farouche d’une humanitaire française qui va tout faire pour s’opposer à cette barbarie, pour sauver Noos et l’enfant qu’elle porte.

Pourtant, la communauté aura besoin d’une victime expiatoire et finira par la trouver.

Un beau thème malheureusement gâché par une écriture trop lâche, sans passion, sans saveur. Après quelques premières pages enchanteresses et dont il se dégage une réelle poésie, le récit s’essouffle. L’inspiration semble avoir désertée l’auteur. En tous cas, je sui resté constamment à l’extérieur de ce roman en regrettant une exploitation largement perfectible d’un thème qui l’aurait mérité.

Au moins y voit-on l’hypocrisie de l’occident qui ferme les yeux sur des coutumes d’un autre temps et les maux plus grands que les biens lorsque l’humanitaire se retire sans prévenir.

Mais rien quine justifie de se précipiter à tout prix sur ce roman. Dommage !

Publié aux Editions Mercure de France – 189 pages

4.7.08

A la vitesse de la lumière – Javier Cercas

Décidément, l’espace romanesque ibérique regorge de talents littéraires contemporains. Javier Cercas s’impose, avec ce roman, comme l’un des auteurs contemporains espagnols majeurs avec Antonio Munoz Molina, Xavier Marias et Juan Manuel de Prada dont vous trouverez dans Cetalir divers ouvrages bloggués.

D’ailleurs, il est étonnant de retrouver dans ce roman certains points qui sous-tendent plusieurs des œuvres des auteurs cités ci-dessus.

Comme avec De Prada dans le superbe et extraordinaire roman « La vie invisible », comme avec Marias dans « Fenêtres sur Manhattan », un des personnages centraux est américain et les Etats-Unis et la langue anglaise y tiennent un rôle absolument majeur. Un rêve d’ailleurs qui chaque fois ne manque pas de tourner à une forme de cauchemar.

Comme avec Marias et Molina, Cercas nous invite à un voyage intérieur. Un itinéraire plein de doutes, d’erreurs, de renoncements. Un parcours chaotique et douloureux, indispensable à la construction d’un moi qui s’assume. Non la vie n’est pas un long fleuve tranquille et la sérénité à laquelle tout un chacun aspire ne peut éventuellement se conquérir qu’après avoir franchi une succession d’épreuves.

C’est ce qu’il advient à un jeune écrivain espagnol, qui pourrait bien être Cercas et qui écrit des romans dont les titres sont ceux de Cercas, qui, un peu par hasard, par facilité, se retrouve professeur vacataire d’Espagnol dans l’université de la ville typiquement provinciale américaine d’Urbana.

Il y fera la connaissance d’un étrange personnage, Rodney Falk, professeur lui aussi d’Espagnol. Un géant à la démarche incertaine suite à une blessure de guerre. Un vétéran du Vietnam qui vit en marge de ses collègues et de la société et que le narrateur va peu à peu apprivoiser. Jusqu’à nouer une solide amitié qui va durer plusieurs décennies par-delà l’espace, le temps, les circonstances et la mort.

Cercas nous donne à réfléchir, sans leçons, sans poncifs, par simple exposition narrative, avec beaucoup de pudeur, sans effets littéraires, en toute simplicité, sur les circonstances qui peuvent profondément altérer notre personnalité.

Falk ne s’est jamais remis de la mort de son frère Bob qui a sauté sur une mine au Vietnam. Comme il ne s’est jamais remis d’une fuite en avant qui l’a conduit à se porter volontaire dans un escadron d’élite. Un escadron de la mort qui a pillé, violé, tué par centaines femmes et enfants, laissant d’innocentes victimes expier pour l’ennemi invisible. C’est la folie meurtrière qui est alors mise en scène, la jouissance inénarrable à priver l’autre de sa vie, à se croire Dieu tout puissant que nous conte Cercas en nous faisant plonger dans l’enfer psychique qui ronge Rodney. Un enfer qui l’empêche de se reconstruire, d’assumer. Un enfer qui le conduit, sans but, sur la route à chaque fois qu’il est au bord de se réintégrer, toujours rattrapé par ses démons.

En parallèle, Cercas nous donne à réfléchir sur l’impact du succès, celui de ce jeune auteur qui, brutalement, va devenir un auteur reconnu, choyé, riche de retour en Espagne, sans signe annonciateur. De ce succès, il ne se remettra pas. Les traits jusqu’alors globalement enfouis de sa personnalité vont prendre le dessus : mari volage, homme à femmes, alcoolique, menteur… C’est un tableau peu reluisant qui nous est dépeint. Il y perdra tout sauf l’amitié de Rodney, essentielle.

Il faudra des morts, encore, violentes et non désirées pour ramener ceux qui se sont écartés du chemin, pour comprendre et donner un sens. La rédemption pourrait passer par là.

La vitesse de la lumière c’est l’instant où, alors qu’on n’y croit plus, que la vie s’est chargée de tout vous donner puis de bien vite tout reprendre, soudainement, par fulgurance, chaque événement majeur s’imbrique et prend un sens global à toute sa vie. Celui où l’on sait, ou croit savoir, ce qui vaut d’être fait. Celui qui remet en route.

Il existe dans ce roman une puissance psychologique, une rare pudeur, une honnêteté qui en font un de ces livres qui comptent, qui sortent du lot.

Alors vous savez quoi faire…

Publié aux Editions Actes Sud – 287 pages

28.6.08

Le phare – P.D. James

Amateurs de romans policiers dans la grande tradition britannique, ce livre est fait pour vous.

Perdue sur une île au large de la Cornouailles, une petite communauté vit en autonomie et en toute discrétion. Sa raison d’être est l’entretien de quelques cottages dont l’usage est exclusivement réservé aux VIPs du monde entier qui se rendent là, en toute discrétion, pour se reposer. Leur tranquillité est préservée grâce à de stricts statuts qui interdisent toute communication et tout accès à l’île pour le commun des mortels.

Tout à coup, la petite vie bien réglée de cette collection d’individus dont nous allons peu à peu découvrir le passé, est troublée par la survenue d’un décès.

Un écrivain anglais, mondialement célèbre, est retrouvé pendu à la rambarde du phare majestueux qui indique l’île aux navigateurs.

Dépêchés en secret sur l’île, le commandant Dalgliesh et ses deux acolytes ne vont pas tarder à soupçonner un meurtre bientôt scientifiquement confirmé.

Le décor est planté pour que l’auteur, un des maîtres contemporains du genre, se livre à une minutieuse description des ressorts psychologiques et affectifs qui animent chacun des membres de la petite collectivité. Derrière la tranquillité de façade se cachent des secrets plus ou moins lourds qui pourraient faire de la plupart le meurtrier idéal.

L’une des forces du livre est également de montrer une équipe policière moderne, telle qu’elle est : un trio humain, en proie aux doutes, et dont la vie personnelle en plein chambardement affecte plus ou moins la vision professionnelle de la situation. Deux hommes et une femme en construction, aux passés personnels abîmés par la vie et ses déceptions. Trois êtres en devenir et à des tournants personnels.

Le roman se déroule sur un ton très intimiste. Même si l’horreur y est présente, la violence est feutrée et les bonnes manières toujours préservées. La contrepartie en est un livre au rythme lent : trois jours y sont détaillés en plus de 400 pages. C’est dire si les sentiments et les ressentiments y sont disséqués avec une précision quasi chirurgicale.

Il ne faut donc pas y chercher un rythme effréné. Toute la force repose sur cette lenteur progressive et où les rebondissements sont savamment distillés jusqu’au dénouement, comme toujours, surprenant.

Bref, un bon moment pour un bon polar, même si vous trouverez dans Cetalir quelques titres du genre que nous avons préférés à celui-ci (cf Manta Corridor ou Déjanté par exemple).

Publié aux Editions Fayard – 424 pages

23.6.08

Ravel – Jean Echenoz

Qualifié de roman, il s’agit plutôt d’une biographie précise et détaillée des dix dernières années de Ravel.

Dix années marquées par la gloire – Ravel est alors le compositeur le plus admiré au monde à égalité avec Stravinsky – mais aussi dix années marquées par un lent déclin de l’esprit.

C’est dans cette dualité que l’humanité du compositeur apparaît dans son entièreté. Elle est admirablement rendue par Echenoz qui sait décrire avec pudeur les progrès inéluctables d’une maladie dans laquelle les facultés intellectuelles immenses de l’artiste vont s’affadir jusqu’à disparaître totalement quelques semaines avant sa mort.

C’est aussi cette souffrance qui distancie Ravel par rapport à lui-même, qui le fait voir à lui-même comme un autre que soi dont il admire les œuvres qu’il ne reconnaît plus comme siennes, les ayant oubliées, qui rend l’homme admirable et pardonnable.

Car Ravel avait un caractère épouvantable. Homme malingre et au visage peu amène, c’était un véritable dandy, tiré à quatre épingles, soucieux du moindre détail jusqu’à refuser d’apparaître en public faute d’avoir ses souliers vernis. Il les fit venir de Paris à Vienne par le mécanicien du premier train afin d’éviter un incident diplomatique.

Il oubliait les noms, y compris de ses plus intimes, les désignant par des métaphores souvent peu glorieuses et se comportait vis-à-vis d’eux comme un malfrat peu reconnaissant.

Parfois imbu de sa personne, souvent asocial, il éprouvait de réelles difficultés à communiquer en société.

Pourtant ce fut une star adulée, portée aux nues et dont le fameux boléro l’imposa comme un novateur absolu. Médiocre pianiste, médiocre instrumentiste, il n’en composa pas moins des œuvres pour piano seul ou piano et orchestre (cf ses deux concerti) d’une difficulté technique presque sans pareille. Il fut l’un des compositeurs majeurs du vingtième siècle, un de ceux qui firent la transition entre le romantisme et la musique atonale.

Echenoz nous fait voir l’homme ; celui qui doute, qui souffre, qui se débat avec les multiples difficultés, mentales ou musicales, pour se transcender et faire avancer l’humanité.

Un livre touchant et indispensable à tous ceux qui s’intéressent un tant soi peu à la musique et aux hommes qui la composent.

Publié aux Editions de Minuit – 124 pages

13.6.08

L’amour soudain – Ahar on Appelfe

Le grand romancier israélien nous propose une fois encore un parcours intérieur dans un univers clos, celui qui va se nouer entre deux personnages, progressivement.

A l’automne de sa vie, un écrivain juif originaire des Carpathes et émigré à Tel-Aviv va prendre les services d’une jeune femme, simple, travailleuse et dévouée.

Veuf de sa première épouse dont on apprendra qu’elle est morte pendant la retraite de Russie et divorcé de sa seconde épouse, qu’il détestait, l’écrivain par ailleurs spécialiste des langues et membre de l’intelligentsia locale, vit en reclus et en toute simpicité.

Malade d’un cancer et temporairement en phase de rémission, il entreprend de conter sa vie. Entre lui et Irena, la jeune femme qui prend soin de lui, va se nouer petites touches par petites touches, une relation chaste mais fusionnelle. Un sentiment d’une telle pureté qu’il va permettre à l’écrivain de trouver le chemin d’une écriture allégée, essentielle, celle qui va droit au cœur des lecteurs.

Une écriture qui lui permet d’affronter ses démons. Tout jeune, il s’embrigada dans les jeunesses communistes et, grâce à son talent d’écriture et de dialectique, il en devint un cadre essentiel entièrement tourné vers la persécution des siens, Juifs, pour les sauver d’une religion abrutissante et dégradante.

Coupé de ses parents dont le silence pesant l’étouffait, il lui faudra la fureur de la deuxième guerre mondiale, ses horreurs et les exactions staliniennes pour comprendre ses erreurs et, progressivement, se rapprocher de ceux qu’il aura abominés et terrorrisés.

Cette vie dont il se repent et le retour vers ses souvenirs d’enfance, ryhtmés par une religion ancrée au plus profond du quotidien ne pourront refaire surface que grâce au progrès de la maladie qui accélère l’urgence de se souvenir et d’écrire et à l’amour quasi céleste qui se noue entre lui et Irena.

C’est à un duo entre deux êtres que tout oppose que se livre brillamment Appelfeld, une fois de plus. Celui de l’érudit dont l’intégrité physique ne cesse diminuer d’une part, celui d’Irena, femme simple et aimante, auditrice attentive des récits où l’écrivain met avec énergie et détermination toute son âme, tout son cœur et tout l’amour qu’il éprouve une dernière fois.

Un duo aux phrases minimalistes car il y a peu à dire quand les âmes savent dialoguer. La force de ce roman réside dans sa puissance évocatrice et ses plongées, en apnée, dans un passé idéal et perdu qu’il convient de faire connaître aux nouvelles générations avant qu’il ne soit trop tard.

Car la vie n’est pas l’érudition. C’est ce que comprend enfin l’écrivain. Elle est avant tout savoir être aux autres, les écouter et apprendre d’eux. Elle est symbiose avec son environnment, ce que dit la religion hébraïque de façon symbolique lorsqu’il convient de laver à grande eau ses péchés dans la rivière.

Un superbe moment de sincèrité, un cheminement vers le dépouillement indispensable quand on sait avoir encore le temps de se préparer à la mort qui vous attend.

Publié aux Editions de l’Olivier – 232 pages

6.6.08

Vie et mort de Samuel Rozowski – Myriam Anissimov

Sans cesse, au fil des pages, je me serai interrogé sur le fait de savoir si ce roman était bon ou mauvais. Une fois la dernière page refermée, j’avoue encore hésiter. Comme Salomon, je ne m’engagerai pas trop et finirai par dire qu’il est sans doute moyen… Mais très moyen, alors !

Il faut avancer dans la lecture pour réaliser que les cinquante premières pages ont quelque chose à voir avec la suite. Pourtant, tout donne l’impression qu’il s’agirait plutôt de deux récits, commencés indépendamment l’un de l’autre, et qu’un éditeur inattentif aurait assemblé par hasard. C’est dire, mais je dois finalement être insensible à certains partis-pris littéraires qui consistent à semer délibérément le lecteur.

On finit, cahin-caha, par comprendre que cette jeune femme juive à l’adolescence tumultueuse à une époque où coucher signifiait assez rapidement avorter, par faiseuse d’ange interposée, et ce gangster juif qui, après de minables casses de braves commerçants, juifs pour la plupart, finit par assassiner deux vendeuses d’une boutique chic de lingerie après un hold-up qui tourne mal, ont un point commun. Ma phrase est longue et tortueuse, j’en conviens. Dites-vous qu’elle traduit le cours sinueux de la pensée peu inspirée de Myriam Anissimov !

Bref, ces deux personnages sont liés par une même vie. Celle d’une femme d’âge mur, partie à Riga retrouver son compagnon, chef d’orchestre assez insupportable et qui met à profit un vol fastidieux et long pour repasser les étapes essentielles de sa vie.

L’adolescente indomptable, ce fut elle. Le voyou, Samuel Rozowski, défraya la chronique et rassembla sous sa cause improbable et brillamment défendue par un avocat ambitieux et talentueux, une multitude prête à l’innocenter quand le dossier d’instruction l’accablait. Elle fut de cette multitude, y crut. Ses parents connurent ceux de Samuel : il y a comme un devoir de loyauté. Déçue par Samuel, dupée par lui, elle le laissa tomber, peu de temps avant que lui-même ne tombe sous les balles de terroristes qu’il avait floués.

La culture hébraïque, le yiddish et l’allemand sont omniprésents dans cet ouvrage. Bref, le fond commun de ce qui fit la culture d’un peuple décimé il y a plus de soixante ans. On y apprend pas mal sur le laxisme occidental, pendant le carnage, ainsi que sur la faiblesse des poursuites légales, bien vite interrompues, des bourreaux des camps de la mort. Mais tout ceci reste superficiel, comme l’ensemble de cet ouvrage.

Rozowski, personnage inspiré d’un fait réel des années soixante, entretenait une relation pour le moins ambiguë avec les Juifs, fils de héros de la résistance et meurtrier inconfessé, calque son comportement sur le personnage principal d’un roman populaire yiddish de la moitié du XXeme siècle. Il n’en a pas la classe.

Manipulateur, philosophe, retords, il n’en reste pas moins un personnage psychotique, vulgaire et qui n’inspire que dégoût. Il est une certaine fascination à voir comment les foules peuvent ainsi se convaincre de contre-vérités frappantes.

Pour le reste, nous sommes improprement trimballés entre les grands nazis, pourchassés pour payer leurs fautes, les membres des services secrets israéliens chargés de les liquider ou de les arrêter, les mafieux russes et une portion de l’intelligentsia parisienne.

Tout cela manque d’allant, de tenue, de structure : on se perd bien vite et l’attention est inversement proportionnelle au volume des pages écoulées…

Publié aux Editions Denoël – 244 pages

1.6.08

Le bouddha blanc – Hitonari Tsuji

Comme nous l’apprend la postface de l’auteur, ce superbe roman a été inspiré par la vie de son grand-père, Yutaka Imamura, armurier et qui, comme le héros du livre, fit ériger un bouddha blanc sur la fin de sa vie.

Hitonari Tsuji, qui s’est toujours interrogé sur les motivations de cette démarche, a tenté ici d’inventer des réponses cohérentes et intimes.

Une fois de plus, Tsuji nous invite à un parcours intérieur, tout en retenue, en finesse, en subtilité. Celui d’une vie. La vie de Minoru Eguchi qu’au soir de sa mort, entouré de ses enfants et de sa fidèle épouse, Nue, ce dernier va passer en revue, une dernière fois.

Minoru est armurier, sur une petite île, au large de Osaka. La population y est essentiellement agricole, vivant des rizières et d’un peu de pêche. Son métier, il l’a reçu en héritage de son père, qui l’avait lui-même reçu de son propre père.

Nous sommes au début du vingtième siècle. A l’occasion de la guerre sino-russe, l’armurerie paternelle va connaître un formidable essor, délaissant la fabrication des sabres de samouraï et des baïonnettes pour s’occuper de la réparation des fusils « 1906 ». Minoru va se révéler un formidable artisan, très jeune.

Quelques évènements majeurs vont marquer la vie de Minoru et dicter toute sa conduite par la suite.

Le premier, c’est la rencontre avec Otowa, une jeune fille îlienne, symbole de féminité. C’est elle qui l’initiera très tôt à la vie sexuelle. Elle lui fera promettre un amour éternel. Toute sa vie, malgré une fidélité totale à sa future épouse, il restera amoureux, post mortem, d’Otowa. Toute sa vie, Otowa surgira et l’invitera à un dialogue intérieur et le préparera, le moment approchant, à la rejoindre dans la mort.

Le deuxième événement fut dicté par la guerre. Envoyé au front sibérien pendant la seconde guerre mondiale, Minoru n’aura d’autre choix que de tuer un adversaire, l’achevant horriblement à la baïonnette. Cette épreuve hantera ses pensées et ses rêves. Orthogonale à ses principes, elle invitera Minoru à s’interroger sans cesse sur le bien et le mal et conduira ses pas dans toutes les grandes décisions qu’il aura à prendre.

Le troisième événement tient à la métempsycose, comme dans « l’arbre du voyageur », bloggué ici. La réincarnation tient une place essentielle dans la pensée bouddhiste. Minoru sera personnellement confronté à la métempsycose. Via sa fille, Rynko, dont il apparaîtra bientôt qu’elle est la réincarnation d’une grande prêtresse bouddhiste. Via des flashes qui surgissent sporadiquement dans la tête de Minoru pour l’avertir, à tous les moments cruciaux de sa vie, du futur très proche lui donnant à revivre certaines scènes d’une vie antérieure.

Mais l’élément structurant, celui qui donne un sens à tout ce qui précède ainsi qu’aux deuils douloureux qui parsèment toute vie, c’est le bouddha blanc.

Celui-ci surgit devant les yeux de Minoru à quatre ou cinq reprises dans sa vie, lui indiquant le chemin à suivre, sereinement mais avec une force irrésistible. C’est lui qui fera de Minoru un homme intègre, respecté, droit et entreprenant.
Arrivé à la fin de sa vie, ayant achevé un parcours familial et social exemplaire, malgré les épreuves traversées, Minoru n’aura qu’une seule pensée en tête : réunir les ossements de tous les défunts enterrés dans l’île, puis les broyer pour les transformer en une poudre blanche. De cette poudre, faire ériger un superbe bouddha blanc, debout, pour mieux sauver les enfants, par un artiste digne de cette réalisation.

Car en mêlant les ossements, c’est une des valeurs bouddhistes fondamentales qui s’accomplit : toute différence sociale ou humaine disparaît. Chaque homme et femme redevient égal et tous se trouvent mêlés.

On l’aura compris, il s’agit d’une œuvre profondément personnelle de l’auteur. Une œuvre intime, essentielle, pure, sans scorie. Chaque page est d’une beauté absolue. Point de haine, au seuil de la mort : le juste sentiment du devoir accompli, celui de laisser une famille en paix et de réunir, en paix encore, les habitants de l’île dans un projet sublimant.

S’il n’était qu’une oeuvre de Tsuji à découvrir, ce serait celle-ci.

Un grand bravo, une fois de plus, à la traductrice qui réalise un travail remarquable.

Publié aux Editions Mercure de France – 261 pages

30.5.08

Un triptyque – Armande Gobry-Valle

Un triptyque pour trois femmes, trois générations : Julienne, la grand-mère, Marcelle, la fille, Pascale, la petite-fille.

Trois vies de femmes en souffrance, trois vies ratées, trois vies marquées par la maladie et la quête d’un amour toujours absent ou toujours mal choisi.

Il n’y a guère de joie et d’optimisme dans ce livre qui nous entraîne dans trois cris liés les uns aux autres. Ce lien existe d’abord parce que ces femmes n’ont pas su s’aimer entre elles, du moins, pas spontanément. C’est systématiquement trop tard qu’elles s’en apercevront, ratant ainsi un rendez-vous incertain avec une partie d’elles-mêmes.

Des vies marquées par l’abandon aussi : celui de Pascale par Marcelle, dans la plus tendre enfance, puis celui des hommes. Les maris vivent peu longtemps et leur disparition tragique et prématurée se traduit par des souffrances renouvelées pour ces trois femmes perdues. Et quand elles trouvent un nouvel homme, soit elles s’illusionnent et courent s’abrutir dans des aventures sans amour, donc condamnées d'avance, soit elles sont abandonnées ou abandonnent. Incapables de construire et de durer.

Car au fond, ce dont elles souffrent toutes, profondément, c’est de ne pas s’aimer elles-mêmes car elles n’ont pas été aimées de leurs parents, particulièrement de leur mère.

Enfanter fut pour toutes une punition et Pascale mettra à profit la contraception moderne combinée à une vie sexuelle compliquée et sporadique pour n’avoir pas à enfanter. Elle boucle la boucle, ferme la vie définitivement sur son passage une fois Julienne et Marcelle mortes.

La folie est toujours sur le point d’exploser dans la tête de ces femmes désaimées. D’ailleurs Marcelle sera victime d’un Alzeimer précoce et la folie finira par avoir raison d’elle. Pascale la côtoie, incapable de pondération : elle ne sait vivre que dans l’extrême, alternant extase insupportable aux autres et dépression sacrificielle.

Il ne fait pas bon être un personnage de ce roman. Vous êtes condamné d’avance à une vie sans lumière, sans joie durable et que le malheur aura tôt fait d’annuler.

L’écriture douce, feutrée renforce curieusement ce sentiment d’oppression qui bientôt s’empare de vous. Toutefois, par une maîtrise remarquable et une retenue constante, Armande Gobry-Valle sait nous tenir en haleine et nous amener à poursuivre la découverte de ces trois vies gaspillées.

Publié aux Editions Viviane Hamy – 150 pages

23.5.08

Les vivants – Pascale Kramer

Nous sommes en plein été, dans l’arrière-pays niçois. Il fait si chaud que le temps semble se figer sur place. Une jeune mère, accompagnée de son frère de dix-sept ans, trimbale gentiment ses deux enfants pour meubler une inoccupation que rien dans ce village paumé et éloigné de tout ne vient distraire.

Soudain, c’est l’accident tragique. La vie bascule en quelques petites secondes : la mort en direct, bêtement, sans rien pouvoir faire. A distance, on comprend immédiatement que les deux enfants viennent de mourir, prisonniers d’une jeu excitant et stupide qui tourne mal.

Comment continuer à vivre quand la chair de sa chair n’est plus ? Comment accepter et gérer sa responsabilité indubitable dans cet accident à dix-sept ans ? Pourquoi et comment vivre en plein été, jeunes, prisonniers de ses pulsions ?

Pascale Kramer dresse le portait d’un quatuor saisi en pleine force. Nous assistons à une métamorphose en direct, assez saisissante. Celle laissée par la disparition soudaine de ceux qui symbolisaient la vie et qui laisse quatre vivants abasourdis, hébétés.

Nous accompagnons avec pudeur et intelligence la jeune mère qui s’enfonce dans une dépression que quelques rares moments d’insouciance viennent zébrer avant de l’abandonner à encore plus de désespoir et son mari. Ce dernier tente vainement de calmer sa douleur en se réfugiant dans des adultères violents où le sexe crû n’est là que pour combler la perte définitive de l’amour. La perte des enfants va rapidement l’engager sur la voie de ruptures en chaîne, d’une recherche quasi adolescente de son moi.

Quant au jeune frère, il doit sans cesse naviguer entre les humeurs des deux protagonistes précédents. C’est en regagnant l’intimité de sa sœur, en contribuant à la sortir parfois de sa torpeur, tout en frisant fréquemment des comportements et des sentiments quasi incestueux, qu’il parviendra lui aussi à se reconstruire. C’est avec son beau-frère qu’il découvrira que la jouissance aveugle peut calmer une sourde douleur, inexprimable car il faut taire l’irréparable.

Enfin, il y a la mère, quadragénaire que l’âge a cessé de gâter, divorcée et qui tente de recoller les morceaux, maladroitement, de donner la force aux autres de vivre. Pour elle aussi, la relation qu’elle entretient avec un homme dont nous ne saurons rien, est une question vitale. C’est dans l’amour physique qu’elle se réfugie pour compenser l’amour tout court, absent.

Soudain, l’argent fait irruption. On ignore d’où il vient. De cet homme peut-être ? Seul compte le fait qu’il aide à fuir les problèmes, en consommant pour s’abrutir, jusqu’au moment où le deuil a fait son chemin et pousse à s’installer ailleurs, pour revivre. Pour redevenir des vivants que ces quatre là ne sont plus que par sursis.

L’auteur a choisi un sujet difficile et douloureux et sait nous faire cheminer au cœur des âmes meurtries de ses personnages. L’écriture est belle, maîtrisée et parsemée de figures descriptives empreintes d’un réel talent.

Pourtant, on reste sans arrêt à la surface des choses du fait d’un zapping incessant entre les personnages sans doute. Du fait aussi d’une écriture qui manque parfois d’aération et n’invite pas suffisamment à un temps de respiration. C’est haletant mais le lecteur reste sur la réserve et une certaine défensive. Jamais, je ne suis véritablement entré dans cette histoire à laquelle j’ai assisté, de l’extérieur.

Dommage. C’est un assez beau roman qui aurait pu être très beau avec un zeste de folie en plus.

Publié aux Editions Calmann-Lévy – 202 pages

16.5.08

Le Maître des âmes – Irène Némirovsky

Irène Némirovsky fut une des figures littéraires des années trente. Elle disparut tragiquement, comme des millions d’autres, dans l’un des plus terribles camps de la mort à Auschwitz.

On la redécouvrit à la suite d’un roman inédit, publié en 2004, « Suite française », qui fut un succès littéraire posthume.

Le Maître des âmes fut tout d’abord publié sous la forme d’épisodes dans la revue Gringoire. La qualité littéraire n’en est pas exceptionnelle mais l’écriture fluide nous conduit avec facilité au cœur de la France des années vingt et trente, juste avant la guerre. Facilité ne veut cependant pas dire, simplicité de l’intrigue et de la psychologie. Au contraire !

Il est assez fascinant de voir à travers ce roman l’antisémitisme plus ou moins latent qui pouvait régner parmi les élites à cette époque.

Dario Asfar est un sémite, croisement de grec, de russe et d’italien. Condamné à devenir un misérable horloger, il choisit d’émigrer en France après avoir réussi ses études de médecin en tirant le diable par la queue.

Crevant de faim, chargé d’une épouse valétudinaire et d’un jeune fils, il vit d’expédients et d’emprunts ainsi que d’une minuscule clientèle à Nice peu prompte à payer les factures d’honoraires.

Ambitieux, rusé, travailleur, ayant une volonté farouche de réussir, fasciné par l’argent dont il manque constamment, il va jouer son va-tout en s’installant à Paris. Grâce à une intrigante qui est la maîtresse d’un riche industriel qu’il a sauvé et qu’il continue de soigner, il va rapidement devenir la coqueluche de la haute société en exploitant un filon tout neuf, méconnu et en construction : la psychanalyse.

Plus poussé par l’appât du gain destiné à supporter un train de vie princier que par le souci de ses patients, il deviendra le Maître des Ames de ses patients, se rendra indispensable jusqu’à la manipulation ou l’extorsion.

L’auteur nous décrit une société sans complaisance où la superficialité des rapports ne saurait masquer la férocité des sentiments, les trahisons et les coups-bas.

Dario Asfar, en ayant gagné l’âme de ses patients, finira par perdre la sienne même si la dernière phrase est terrible et montre combien il n’a rien compris à ceux, très proches, qui ne partagent pas son point de vue.

Un livre qui se lit très vite et qui permet de découvrir un auteur un peu injustement oublié ainsi qu’une facette de la lutte des classes dans cette France très contrastée de l’avant-guerre.

Publié aux Editions Denoël – 284 pages

12.5.08

Le musée du silence – Yôko Ogawa

Une fois encore, cette grande romancière japonaise contemporaine qu’est Yôko Ogawa nous plonge dans un environnement reclus et envoûtant. Moins violent et plus onirique qu’Hôtel Iris, Ogawa nous entraîne dans un univers où la normalité tient, au départ, de la bizarrerie.

Un jeune homme répond à une annonce et se rend dans une campagne reculée du Japon pour mettre au point un musée privé. Une vieille femme, acariâtre et autoritaire, a amassé depuis des dizaines d’années des objets formant un immense bric-à-brac.

Ces objets ont comme point commun d’avoir appartenu à des villageois maintenant décédés et d’avoir été volés, au lendemain du décès. Ils sont tous censés représenter fondamentalement leur propriétaire, donner en un coup d’œil à comprendre leur personnalité profonde.

Entassés dans une remise glauque et humide, le muséologue professionnel va entreprendre de les classer, de les répertorier, de les purifier afin de leur donner une durabilité. Il est en cela aidé de la fille adoptive de la géronte et de cette dernière qui raconte l’histoire de chacun des objets au fur et à mesure qu’il sort de la remise.

Mais le calme de la bourgade sera bientôt perturbé par une série de meurtres sur des femmes dont l’assassin découpe méthodiquement les mamelons.

Quel rapport entre le musée et cette série de meurtres ? C’est la question prétexte qui sert de trame à ce roman intriguant et à l’atmosphère renfermée.

Ce roman est une superbe variation sur le thème du sens de nos existences, de la trace que nos vies auront laissé, de l’influence du vivant par nos souvenirs, nos fantasmes, nos phobies. En quoi le rapport au symbole peut être plus prégnant que la relation aux autres et que notre vision de l’autre est influencée par ces mêmes symboles.

Un roman ô combien attachant, cursif et qui nous offre une montée en tension dramatique progressive. Un roman à lire d’une traite pour se laisser envahir par la poésie trouble qui s’en dégage.

Publié aux Editions Actes Sud – 318 pages

2.5.08

L’arbre du voyageur – Hitonari Tsuji

L’arbre du voyageur, c’est cette plante qui, une fois le tronc incisé, étanche la soif du voyageur perdu dans un désert aride.

La soif symboliquement représentée ici est celle de Yûji, un jeune homme de moins de trente ans, au caractère insaisissable, passionné par la métempsycose et de façon générale par les sciences occultes.

Le voyageur, c’est aussi Yûji, qui se livre à d’obscures quêtes comprises de lui seul et qui projette l’ascension d’une montagne dans une lointaine province japonaise, qu’il doit réaliser avec un de ses amis pour y cueillir de la marijuana sauvage et pure.

L’arbre du voyageur, c’est également la plante affectionnée par l’un des collègues de travail de Yûji, employé comme Yûji le fut, dans une improbable boutique de jardinerie. Collègue qui va constituer l’un des petits maillons pour retrouver la trace de Yûji, disparu subitement sans laisser d’adresse.

Mais il y a un autre voyageur en la personne du frère de Yûji, de huit ans son cadet. Il a pour son aîné une grande admiration entretenue par le mystère de sa personnalité, par les fugues de Yûji, adolescent, par son allure et sa haute stature, jusqu’à sa complète disparition, un jour, sans laisser de trace, sans prévenir.

A la mort de ses deux parents, à huit jours d’intervalle, la cadet va se mettre en route pour quérir Yûji à Tokyo afin de régler les questions de succession. Il va tomber sur un appartement vide et une photo d’une jeune fille sera le seul indice pour commencer une quête initiatique. Yûji, c’est l’homme insaisissable au sens propre et figuré.

Le cadet qui n’a jamais quitté sa province va soudainement plonger, au gré des rencontres des hommes et des femmes que son frère a fréquentés ou aimées, au cœur d’une ville branchée et vibrante.

Plus le temps passera, plus il s’identifiera à Yûji, jusqu’à faire d’une de ses conquêtes sa propre maîtresse.

Retrouver Yûji se révèlera complexe et Tsuji sait admirablement nous tenir en haleine au cours de cette quête aux multiples ramifications, physique, mystique et intimiste.

Comme dans « La lumière du détroit » bloggée dans Cetalir et que nous avions adoré, Hitonari Tsuji joue en permanence entre intrigue quasi policière et psychologie. Moins tourmentés que dans « La lumière du détroit », les sentiments se déroulent de façon feutrée, très intimes et les changements qui s’opèrent chez les différents acteurs se font par toutes petites touches successives et admirablement rendues. Une peinture toute en détails, soignée, précise.

Pourtant, le personnage indirectement principal, dans ces deux romans est un être complexe, ambivalent, à la recherche d’une impossible rédemption symbolique. Yûji est en marge de la société, violent, mystérieux et insaisissable comme Hanai dans « la lumière du détroit ». Il a besoin d’un révélateur, son frère, comme Hanai avait besoin de Saîto pour exister et révéler au monde sa véritable personnalité.

Nous sommes à nouveau envoûtés par cette atmosphère si particulière que Tsuji parvient à créer immédiatement, au bout de quelques lignes. L’auteur possède un incroyable talent de portraitiste tourmenté et qui fait éclore ses personnages dans des situations inhabituelles et complexes.

Il sait merveilleusement nous conduire à sa guise au long de quêtes parallèles où le chasseur subit sans arrêt l’influence de sa proie, jusqu’à devenir, en partie du moins, un double de celle-ci.

Nous sortons interpellés de ce roman où la part de mystère reste conservée une fois la dernière page tournée.

Admirable, une fois encore.

Publié aux Editions Mercure de France – 149 pages

30.4.08

Aimer à peine – Michel Quint

Autant nous avions été emballés par « L’espoir d’aimer en chemin », autant nous avons refermé avec hâte « Aimer à peine », suite inutile d’Effroyables jardins.

Tout l’art d’écrire, toute la magie des mots et des situations semblent avoir abandonner l’auteur dans ce petit fascicule agaçant.

L’écriture en est saccagée, inutilement vulgaire.

Nous avons du mal à suivre le parcours chaotique d’un jeune français, stagiaire en Allemagne et qui va tomber amoureux d’une demoiselle dont il découvrira par hasard que le père fut l’officier nazi qui envoya son propre père en déportation. S’en suivront des situations proprement abracadabrantes, à grands coups de cuites à la bière et dont personne, et surtout pas l’auteur, ne sortira grandi.

A fuir au plus vite…

Publié aux Editions Joelle Losfeld – 77 pages

25.4.08

Eldorado – Laurent Gaudé

« Eldorado » traite du même thème d’actualité et de société que « Partir » de Tahar Ben Jelloun (voir la note sur Cetalir) : celui de l’immigration des peuples africains et arabes qui voient en Europe un flamboyant Eldorado.

Alors que dans « Partir », l’auteur s’attache surtout à montrer le parcours de celui qui a réussi à « brûler » la mer pour finalement peu à peu se perdre corps et âme en Espagne, Laurent Gaudé s’attache à donner à son roman intimiste et grave, profond et subtil, tout en nuances et en douleur déguisée en une douce musique poétique, un tour profondément initiatique.

Le roman est fondamentalement construit autour de trois personnages principaux dont les destins vont se croiser pour s’influencer, se transformer et aller au bout d’un voyage d’où l’on ne revient jamais.

Il y a Salvatore, sicilien et commandant de la frégate militaire Vittoria. C’est l’un des gardiens du vieux temple Europe, chargé de traquer ou de secourir les hordes sans cesse plus nombreuses, plus désespérées, plus opiniâtres, de clandestins entassés par centaines sur des rafiots de fortune, le plus souvent abandonnés en pleine mer par des marins peu scrupuleux. Il doit les arrêter et les remettre aux autorités.

Militaire exemplaire, deux rencontres vont bouleverser une vie jusqu’ici rangée. Celle, c’est le deuxième personnage qui passe telle une ombre, de la jeune femme sans nom, pour mieux marquer l’intemporalité et l’universalité, l’absence de toute considération humaine ou humaniste dans ce trafic moderne d’esclaves, que Salvatore a sauvée d’une mort brûlante, salée et certaine quelques années plus tôt.

Elle va lui réapparaître inopinément pour lui demander une aide impossible, contraire à son code de conduite, à ses valeurs mais qu’il ne saura lui refuser. Vingt années de service vont alors commencer à se lézarder et le désir de faire le chemin à l’envers, de vivre ce que vivent ces hommes et ces femmes, par solidarité et pour expier va surgir sournoisement.

C’est une deuxième rencontre avec un autre clandestin, masculin et anonyme, qui décidera de tout. Là encore, ce désespéré va demander un service impossible. Cette fois, le commandant ne pourra accepter mais il en sortira ébranlé, détruit avant de commettre un véritable acte de folle rébellion.

Il y a enfin Soleiman, africain musulman qui va connaître l’enfer. Celui des passeurs, des voleurs, des trafiquants en tous genres, de la police qui extorque, qui frappe et incendie. Celui dont le désir de passer en Europe sera plus fort que tout, plus fort que la mort, plus fort que la violence omniprésente.

Soleiman devra désapprendre tout pour survivre dans un monde hostile et brutal et où ne surnagera qu’une amitié forte avec un errant qui a su résister à sept années (sept symboliquement ?) de tribulations.

Au fil du récit, Soleiman et Salvatore, au prénom si évocateur, vont s’avancer l’un vers l’autre sans le savoir, spirituellement et physiquement. Ils vont se décharger d’une vie antérieure pour se préparer à une nouvelle vie rêvée, espérée ou impossible. Pour cela, il leur faudra beaucoup souffrir, souvent douter et faire les quelques rencontres qui changent tout et donnent la force de continuer. Il leur faudra mourir, symboliquement ou non, pour revivre.

Quant à la jeune femme, nous ne saurons jamais si elle a accompli sa mission et ce dont elle est advenue. Histoire de marquer ces disparitions anonymes et quotidiennes, ces vies qui s’éteignent dans l’indifférence et le silence, pour rien.

Laurent Gaudé mène avec un indéniable talent une partition à deux voix principales dont l’harmonie ne peut se construire que grâce à ces petits instruments de rang, anonymes et essentiels à la fois.

Dès la première page, nous sommes conquis par l’ambiance, la musique, le thème et le désir irréfrénable de poursuivre l’emporte sur toute autre considération.

C’est sans doute le meilleur compliment qui puisse être pour un livre qui fait partie sans hésitation de notre liste des meilleures recommandations.

Paru aux Editions Actes Sud – 238 pages

19.4.08

Braises – Grazia Deledda

J’avoue avoir été extrêmement déçu par ce roman du Prix Nobel de littérature 1926.

Grazia Deledda est considérée comme la représentante la plus importante de la littérature sarde. Son roman se passe d’ailleurs pour l’essentiel en Sardaigne dans un village perdu et écrasé de soleil et où pauvreté et simplicité se conjuguent pour le plus grand nombre. De nombreuses comptines et expressions en langue sarde émaillent le récit.

Anania est le fils de la faute, résultat de l’amour entre une jeune fille impétueuse, Ozi, et un saisonnier au regard ardent. Il sera abandonné à l’âge de sept ans par sa mère, célibataire, et conservera certains souvenirs précis de celle-ci, en particulier de sa voix. Sa mère disparaitra de son existence du jour au lendemain, sans aucun signe annonciateur.

Pour l’abandonner, sa mère le conduit nuitamment dans le moulin de son père où il grandira, pris en charge par l’épouse de son père qui ne peut avoir d’enfant et qui considèrera Anania comme son propre fils, « une dragée tombée par terre ».

Arrivé à l’âge de l’adolescence, il commencera d’être tourmenté par le désir de savoir ce que sa mère génétique est devenue. Elève brillant, il sera pris en charge financièrement par son parrain et tombera éperdument amoureux de Margherita, sa fille.

Mais peu à peu, dans sa tête et dans son cœur, Anania devra se livrer à un combat et un choix dont il n’arrive pas à concilier les parties. Retrouver et prendre en charge sa mère ou épouser et aimer sa fiancée. Il se laissera tomber dans une spirale dépressive, fabriquant par son attitude, ses paroles et son mal-être, sa propre perte.

Tout se terminera tragiquement…

Le thème est éternel et a été mille fois traité. Ce qui m’a laissé perplexe à un point tel que je suis en permanence resté à la surface de l’œuvre, c’est son style simpliste et dénudé.

Le vocabulaire est pauvre, les phrases sans réel intérêt artistique ou littéraire. Les tourments qui hantent les deux jeunes amoureux sont convenus, brossés sommairement, quasi cousus de fil blanc.

La psychologie est simplissime, risible. Même Harlequin fait mieux ! Il est vrai que Freud et ses descendants spirituels restaient à découvrir. Pourtant, de nombreux classiques avaient su peindre avec force la passion et les choix « cornéliens ».

Sans doute le roman était-il novateur dans les années vingt. Quatre-vingt dix ans après, il est éculé et surpassé à tous points de vue.

Seuls les collectionneurs d’incunables s’y intéresseront…

Publié aux Editions Autrement – 274 pages

12.4.08

La double vie de Vermeer – Luigi Guarnieri

Qualifier cet ouvrage de roman est à la fois un abus et une réalité. Abus car Luigi Guarnieri se livre à une reconstitution minutieuse de la vie de Han Van Meegeren (VM), peintre traditionaliste des Pays-Bas né en 1889 qui, lassé d’être sous le feu des critiques peu élogieuses de son époque, décide de se venger en livrant au monde de fausses et sublimes toiles de Vermeer. Réalité romancée, car la vie de VM fut un véritable roman.

C’est sous ce sigle de VM qu’il fut désigné lorsqu’il fut découvert quasiment par hasard lors des opérations de routine de vérification qui ont eu lieu juste après la seconde guerre mondiale sur les gigantesques mouvements d’œuvres artistiques qui étaient intervenus pour le compte ou contre l’intérêt des nazis. Il décida de révéler lui-même ce que personne au monde n’avait eu l’intuition de ne serait-ce que penser !

Le génie de VM fut de travailler pendant des années sur des techniques extraordinaires de vieillissement de toiles repeintes à partir d’authentiques réalisations de petits maîtres du XVIIe siècle. Ce fut aussi et surtout d’exploiter des trous béants dans la connaissance que nous avons encore aujourd’hui de Vermeer, peintre méconnu à son époque, mort dans la misère, même pas référencé dans les catalogues de ses contemporains et qui commença à être découvert tardivement au milieu du XIXe siècle.

Son génie fut aussi de créer ex-nihilo un chef-d’œuvre absolu de Vermeer « Le Christ à Emmaus », toile remarquable par sa qualité artistique et technique, et qui donnera le prélude à la création d’une période biblique totalement inventée.

L’auteur a effectué un travail extraordinaire de documentation, plongeant dans les vies de Proust et de Goering qui furent éblouis par Vermeer et dont Goering fit les frais du travail de VM.

L’œuvre de VM eut plusieurs objectifs : celui d’attirer l’attention du monde sur le caractère subjectif et contestable des expertises artistiques et de se faire reconnaître comme peintre authentique par le monde. Pour cela, il n’avait d’autres choix que de fondre son talent dans celui d’un authentique Maître du XVIIe siècle, objet de vénération, tout en le réinventant pour le révéler sous un jour complémentaire au monde.

Une incroyable et passionnante histoire vraie que je vous invite à découvrir sans tarder.

Publié aux Editions Actes Sud – 230 pages (denses)

5.4.08

Tocaia Grande – Jorge Amado

« Tocaia Grande » signifie « la grande embuscade ». C’est par cet acte fondateur militaire qui marqua un tournant dans la guerre que les colonels brésiliens se livraient pour la conquête des terres cacaoyères, qu’allait être baptisée la collection presque hasardeuse de quelques masures qui, avec le temps, allaient donner naissance à une nouvelle métropole régionale.

Dans son style flamboyant et lyrique, Jorge Amado donne vie à une galerie de personnages aussi pittoresques que bigarrés. C’est l’amour de la liberté, la capacité à prendre les terres offertes et non encore défrichées qui, petit à petit, attirera les pauvres, les petits et les exclus et les portera dans un élan fondateur et colonisateur.

A grand coups de tafia, n’hésitant pas à régler leurs comptes revolver au poing, vivant au jour le jour dans la bonne humeur, la joie et adeptes de l’amour libre, les membres de cette petite collectivité vont construire une structure de plus en plus riche, de plus en plus forte, jusqu’à provoquer la jalousie et la violence de leurs voisins.

Comme presque toujours chez Amado, les putes y jouent un grand rôle. Non seulement celui classique qui leur est dévolu, mais surtout celui de souder l’embryon de collectivité autour d’un même lieu et d’attirer toute une population nomade qui colportera la bonne nouvelle de la nouvelle bourgade au loin dans le sertao.

Elles y sont mères et amantes, accoucheuses apprenant sur le tas, confidentes et commères dans les griffes desquelles il ne fait pas bon tomber ! Elles sont le lien social et le ciment des couples officiels.

La richesse d’Amado est aussi celle du Brésil. C’est de savoir rassembler des hommes et des femmes de toutes races, de toutes couleurs, de toutes religions. On y trouve Castor, le nègre débonnaire et farceur, fétichiste et amoureux des belles femmes, forgeron habile et poète à ses heures.

Il y a Fadul, le Libanais maronite, dit « Le Turc », force de la nature, marchand ambulant dont la sédentarisation à Tocaia Grande donnera le la d’un processus plus générique. Fadul est à la fois un sage, un visionnaire, un sanguin et un homme à femmes, dont les imprécations en arabe agressent le dieu des maronites à caque nouvelle injustice.

Il y a aussi Natario le Capitaine, le métis, garde du corps du Colonel, tueur redouté et redoutable, infatigable, dévoué et juste. C’est lui qui saura voir en ce lieu grandiose et vierge le siège de la future petite ville et lui qui en lancera la fondation lorsque le colonel lui donnera des terres en signe de reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie.

Il y a des dizaines d’autres personnages délurés et féroces, joueurs et espiègles, vivant innocemment dans le péché et dont les aventures, la vie et la mort, rarement douce, rythme la construction de Tocaia Grande. La grandeur d’âme et la générosité en sont un dénominateur souvent commun.

Pourtant, il manque le grain de folie, le délire absolu, la faconde qui nous avaient enchanté dans « Dona Flor et ses deux maris ». Tocaia Grande finit alors par traîner un peu en longueur, manquant parfois de rythme et d’inventivité. On s’y ennuie un peu, par moments.

Un beau roman, mais pas le meilleur roman de ce grand auteur brésilien que fut Jorge Amado.

Publié aux Editions France Loisirs – 515 pages

28.3.08

Chicken Street – Amanda Sthers

Attention, jeune auteur plein de promesses !

Derrière un titre anglo-saxon se cache un roman typiquement contemporain et français. Un beau roman, bien écrit, bien construit pour dire la douleur d’aimer et d’exister quand on n’est pas comme les autres.

Alfred et Simon sont les deux seuls juifs de Khaboul. Ils habitent tous deux dans « Chicken Street » où ils exercent leurs professions. Alfred est écrivain public, maîtrisant plusieurs langues, alors que Simon est cordonnier. Tous deux tentent d’exister, modestement, en célibataires, dans un pays qui se remet à peine de la dictature des Talibans. C’est un choix de vie délibéré, une fuite d’un monde d’horreurs et qui les a rejetés.

Leur seule occasion de rencontre est de se rendre ensemble à l’esquisse de synagogue, chaque vendredi soir, sans se faire remarquer.

Leur vie tranquille et intégrée, dans un pays qui ne portent pas les juifs en son cœur, va s’écrouler le jour où Naema, une jeune et belle Afghane, viendra trouver Alfred pour lui dicter une lettre d’amour au journaliste américain dont elle attend secrètement un enfant.

Dans l’attente d’une réponse qui ne viendra pas, la lettre n’ayant jamais atteint son destinataire pour des raisons que nous apprendrons dans le récit, Naema sait que chaque jour qui passe la rapproche de l’infamie et d’une mort horrible et certaine.

Alfred ne tardera pas à devenir son confident et à s’offrir comme victime expiatoire mais inutile d’un crime qu’il n’a point commis.

C’est avec exigence et talent que l’auteur nous guide dans une société afghane qui s’éveille doucement à la liberté. Celle de pouvoir écouter la radio, celle de se retrouver entre amis ou voisins, celle d’être éduqué. Cette liberté ne comprend pas pour autant celle d’aimer et d’être aimé et encore moins de porter un enfant en dehors des liens sacrés du mariage.

Question d’honneur des mâles de la famille, d’intégrisme religieux et qui ne peuvent se laver que dans une débauche de sang et de violence.

C’est un livre qui invite aussi à réfléchir à l’exigence de fidélité dans le couple, aux décisions qui s’imposent mais qu’on ne veut pas prendre quand tout sentiment pour l’autre s’est éteint, à la distance entre foi et conviction.

Amanda Sthers conserve tout au long du récit la maîtrise de son texte et des évènements alors qu’il eût été facile de sombrer dans le mélodramame inutile. La pensée et l’action restent nobles de bout en bout mais les traditions ancestrales seront malgré tout les plus fortes, l’exigence de violence et de réparation dans le sang l’emportant sur toute concession à la modernité. L’humour grinçant n’étant pas absent, il en résulte un superbe livre à découvrir sans hésitation.

Publié chez Grasset- 218 pages